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Du bon usage du symbole (2)

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Quelle est la meilleure manière de s’adresser à tous, et de faire passer un message au plus grand nombre ? Les plus pressés me répondront « un tweet », « une story insta » ou encore une « vidéo Tik Tok », l’idéal étant de rendre le médium viral. Il est vrai qu’un message en 280 caractères ou une vidéo de quelques secondes tournée sur un smartphone sont d’une pertinence frappante. Mais en fait, non. Tout le problème de la transmission réside dans cette équation : conserver la quantité d’information entre l’émetteur, les relais et le récepteur, avec une contrainte d’interprétation de ladite information. Je conçois que mon propos ait l’air un peu technique. Pourtant, quand je m’adresse à quelqu’un, en tant qu’émetteur, je transmets une certaine quantité d’informations, qui vont passer par les ondes acoustiques et être entendues par mon interlocuteur, qui ne recevra qu’une partie de l’information etc. C’est la base même de la théorie du signal : maintenir la bonne quantité d’informations pour transmettre le signal à un bon niveau d’intelligibilité au récepteur. Au-delà de ces considérations physico-mathématiques se pose le problème de la compréhension du message par le plus grand nombre. On parle ici de cohérence. Sans vouloir m’étendre sur les propriétés mathématiques ou physiques de la cohérence, on va dire que la cohérence consiste à délivrer un message intelligible et que les actions découlant de ce message sont en lien logique avec ledit message.

Comme nous ne sommes pas dans un cadre mathématique mais humain, il faut ajouter une composante non chiffrable : l’interprétation. C’est là qu’intervient le symbole. Un symbole n’est jamais que la donnée d’un signifiant, auquel on associe un signifié propre au récepteur du symbole. Le symbole est ainsi équivoque. A ne pas confondre avec un signe, où le signifiant et le signifié sont associés de manière unique et parfois arbitraire. On peut dire que le signe est univoque, contrairement au symbole. Ainsi, les panneaux routiers sont des signes, dont la signification est unique (et normalement simple à comprendre). De cette façon, on voit un feu de couleur rouge, on s’arrête. Bon, même ça, ça semble au-delà de la compréhension de certains, mais c’est une autre histoirei.

Pour en revenir à mon histoire de symbole, on donne un signe aisément identifiable, mais l’interprétation reste sujette à chacun. En un sens, un symbole ou geste symbolique est plus riche d’informations que de grands discours ou des grèves à n’en plus finir. Le geste très symbolique des avocats jetant leur robe aux pieds du Garde des Sceaux en dit plus sur leur rejet des réformes que des grèves ou des arrêts de travail plus ou moins suivis et plus ou moins couverts. De la même manière, nommer à la tête de ministères régaliens des personnalités médiatiques ou politiques contestées, qui pour leurs méthodes de travail, qui pour ses prises de position très rétrogrades voire homophobes, qui pour ses liens avec des milieux pas très recommandables, qui pour ses conflits d’intérêt, qui pour sa situation judiciaire (au hasard, une accusation de violii) envoie un message : l’éthique des vertus, l’exemplarité de l’Etat, visiblement, c’est pour les autres.

Le problème est que ce message est très mal perçu par la base qu’on appelle aussi le peuple (si, vous savez, ce groupe mal connu que nos élites n’aiment pas particulièrement et considèrent de manière dédaigneuse ou péjorative). Donc, le peuple peut y voir pas mal de choses. Ainsi, les féministes voient dans ces nominations un symbole de mépris envers la cause des femmes. D’autres y voient une apologie de la culture du viol… De même, les progressistes voient comme un crachat envers leurs combats dans ces nominations.

Vu sous l’angle symbolique, et ce, en dépit des déclarations des uns et des autres, il y a un symbole : celui, déjà dénoncé par Christopher Lasch dans La révolte des élites, de dirigeants, « touristes dans leur propre pays » déconnectés de la réalité. Le problème posé ici est celui de l’absence de cohérence entre les déclarations et les actions, et le message adressé. Je ne reviendrai pas sur le sens bien connu du symbole, comme élément qui rassemble, etc. D’ailleurs, ce qui risque de rassembler pas mal de monde avec cette histoire, c’est le ressentiment envers les institutions qui permettent à des personnalités contestées, voire dangereuses d’accéder à des postes à responsabilité. Le symbole employé ici est celui du « fait du Prince » ou encore celui de l’arbitraire du pouvoir. Malheureusement pour ceux qui l’emploient sans précautions, l’Histoire a montré combien ce symbole était très dangereux. Comme l’a expliqué Jung, les symboles s’adressent en effet à des parties profondes et non rationnelles de nous-mêmes. En ce sens, ils nous toucheront toujours plus que n’importe quel autre type de message ou de média (car « le média est le message », on le sait tous). Le symbole est bien le meilleur moyen de toucher durablement le plus grand nombre. D’où la nécessité de l’utiliser avec prudence.

« Ici, tout est symbole » nous dit-on lors de la cérémonie d’Initiation. C’est ainsi que nous apprenons à voir, écouter, ressentir le symbole.

J’ai dit.

Addendum: en Loge (du moins, dans mon Obédience), lorsqu’un Frère est mis en examen ou poursuivi en justice (pénale),il doit en faire part à son Vénérable. Selon les cas de figure, il lui est possible de se mettre en sommeil le temps que le jugement pénal soit établi, dans le but de préserver l’Ordre… Bien évidemment, tout doit être fait dans le respect de la présomption d’innocence.

i Voir mon billet sur la violence routière.

ii Il ne m’appartient pas de juger, ni de remettre en cause la présomption d’innocence. Mais comme l’a bien soulevé l’humoriste Tom Villa sur France Inter le 11 juillet 2020, qui irait dîner dans un restaurant soupçonné de problèmes d’hygiène et sous le coup d’une enquête des services vétérinaires ?

Billet vert

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Ce qui est agaçant avec la pensée occidentale, c’est la dérive du 3e axiome d’Aristote, le principe du tiers-exclu. Ce principe, qui est la base de la logique, stipule que si un énoncé est vrai, son contraire est forcément faux. Bon, ce principe est à l’origine de paradoxes. Ainsi, en raisonnant en termes de vrai et faux, on peut aboutir à des conclusions amusantes. Si j’affirme : « je mens », est-ce vrai ou faux ? Je vous laisse méditer sur la question… Ce principe du tiers-exclu serait à l’origine des mécaniques de conflits. Ainsi, si j’attribue la valeur logique « vrai » à mon propos, tout le reste est forcément « faux ». On a alors un glissement : ce que je dis est « vrai », donc « j’ai raison », et par conséquent l’autre en face de moi « a tort », puisque ce qu’il dit n’est pas « vrai » mais « faux ». Ou plus simplement, ceux qui ne pensent pas comme moi sont dans le faux, et tout sujet qui pense autrement est un ennemi. C’est le fameux : « si tu ne penses/fais pas comme moi, tu es contre moi ». Après, on peut dériver encore un peu : si je suis dans le vrai et que l’autre est dans le faux, je dois amener l’autre dans le vrai, de gré ou de force. Abstrait ? Hum, les Guerres de religion, les évangélisations forcées, l’adoption par la force de modes de vie, le néolibéralisme, ça vous dit quelque chose ? Car c’est là le nœud du problème, quand la croyance supplante la connaissance, et pire, quand la croyance aveugle devient politique. En homme de raison, je ne puis plus accepter que des décisions politiques affectant notre quotidien puissent être basées sur des croyances infondées, sans débat. Et j’accepte encore moins certains comportements, basés sur le fait d’être croyant, sur la croyance ou l’idéologie dominante. Prenons une de celles du moment, l’écologie. A partir du moment où l’on est écologiste, autrement dit, qu’on fait ses achats en vrac, qu’on trie ses déchets et qu’on roule à vélo ou à trottinettei, on est forcément du côté de La Vérité autoproclamée, ce qui se traduit par certains comportements individuels socialement inacceptables de vainqueur, comme l’irrespect du code de la route à vélo… C’est ainsi que j’ai vu une cycliste portant la panoplie de la parfaite écolo, griller un feu rouge, renverser une personne âgée et s’enfuir sans demander son reste. De la même manière, on ne doit pas remettre en cause ni même débattre des principes des écologistes, sous peine d’être catalogué comme appartenant au clan des boomers/climatosceptiques/méchants en tout genre. Non, la moraline ne passe pas, même bio.

A propos de Nietzsche, petite généalogie amusante de la morale verte : l’écologie est née en Allemagne. L’Allemagne, berceau du Romantisme, avec l’idée de la Nature, cet infini que l’Homme, doit chérir et contemplerii ? Euh, pas vraiment. En fait, l’écologie politique (gestion des rejets polluants, préservation de l’environnement etc.) est née dans les années 30, sous le nazisme, avec la théorie du Lebensraum, le fameux « espace vital de la race aryenne ». En effet, selon les théoriciens de la chose, il fallait pour le peuple aryen un espace grand et propreiii. Sans mauvais jeu de mots, au sens propre. On connaît la suite.

Dure quête que celle du Franc-maçon, toujours en quête de la vérité… En attendant, je me méfie toujours un peu de ce mouvement, même si je considère qu’il est plus que nécessaire d’arrêter de rejeter des polluants, d’utiliser des engrais et pesticides toxiques, de consommer des terres rares dont l’extraction requiert des esclaves dans les pays d’Afrique, d’épuiser les ressources ou encore de consommer comme des abrutis. Certes, certaines mesures impopulaires sont prises au nom de l’environnement (avec ce qu’elles peuvent engendrer de révoltes), mais jamais n’ont été remis en cause les modèles socio-économiques en vigueur : temps de travail, fabrication à bas coût en Asie au détriment de l’homme ou de l’environnement, utilisation abusive de l’avion, développement de l’agro-alimentaire industriel, etc. L’industrie reste le plus grand pollueur, plus que la population qu’on sanctionne pourtant sans cesse, et qui, au fond n’a guère de choix. En même temps, ce modèle reste favorable aux classes dominantes. Elles ne vont donc pas remettre en cause une structure leur garantissant pouvoir et profit. En attendant, je continue de passer pour le dernier des salopards en soutenant que le nucléaire est moins polluant (en termes d’émission de gaz à effet de serre) que l’éolien ou le solaire…

Le travail maçonnique nous fait souvent prendre conscience de choses dérangeantes, voire très désagréables. L’Initiation nous amène à mieux voir, mieux comprendre mais aussi, à mieux agir. L’outillage symbolique dont nous disposons nous aide à nous défaire des idées fausses et appréhender le monde avec une certaine lucidité. Peut-être est-ce l’œil que nous voyons sur le Delta lumineux ? En tant que franc-maçon, je ne puis accepter pour vraie une idée ou une hypothèse que je n’ai pas testée ou validée. De la même manière, j’ai appris en Loge à me méfier de ceux qui prétendent connaître La Vérité, même quand ce sont des Frères. Mon parrain m’exhortait toujours à chercher l’esprit derrière la lettre, et je conserve précieusement cet enseignement comme héritage. En fait, à y bien réfléchir, le monde n’est pas fait de blanc et de de noir, mais bien de nuances multiples et infinies. Mais il est très difficile d’adopter une position nuancée dans un monde toujours plus manichéen, polarisé et clivé. C’est d’ailleurs pour cette raison que les régimes autoritaires ne nous aiment pas.

Restons vigilants.

J’ai dit.

i Et si on faisait le bilan environnemental d’un vélo ? Pas très écolo, en fait. Je préfère le cheval, plus écologique, ou les transports en commun, quitte à « faire pitié » aux prétendus nouveaux riches des réseaux sociaux.

ii Ca se voit, que je suis un adorateur de l’œuvre de Caspar David Friedrich ?

iii Je vous invite à lire La vengeance de Gaïa, roman de Jean-Luc Aubarbier, ayant pour cadre les milieux écologistes extrémistes, dans lequel il synthétise les origines sombres de l’écologie politique.

« Les deux innovations de ce siècle seront l’intégration de la blockchain et la mutation du système financier »

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Article paru dans Entreprendre le 6/07/2020

Dans votre dernier ouvrage vous annoncez un basculement de la société. Comment le voyez-vous ?

Les mutations interviennent toujours par des chocs, des conflits ou des ruptures. Plusieurs paramètres sont actuellement en action et leur conjonction va entraîner un basculement prochain qui laissera place au nouveau modèle. Le premier facteur de changement c’est l’élément structurel. Nous constatons tous qu’il ne répond plus aux nécessités économiques et sociales modernes. La mutation prochaine des structures économico-sociales sera un facteur déterminant de survie de notre société. Ensuite, nous avons l’élément transmutation de l’humain qui conduit immanquablement vers ce point de rupture qui entraine la crise. J’ai nommé dans mon ouvrage cet humain du XXIe siècle par un néologisme : « l’Alkemien ». Il est le résultat d’une observation scientifique de plusieurs décennies.

Aux Etats-Unis, entre 1985 et 2000, le sociologue Paul H. Ray (université du Michigan) et la psychologue Sherry Ruth Anderson (université de Toronto) enquêtent auprès de plus de 100 000 personnes. Ils publient ensuite un livre intitulé « The Cultural Creatives: How 50 Million People Are Changing the World » (Harmony Books, Octobre 2000).

Selon les deux chercheurs, le profil qu’ils nomment « Cultural Creatives », ce qui pourrait se traduire en français par « créateurs de culture » est un sociotype qui regroupe les 4 critères suivants :

  • Respect des valeurs féminines,
  • Intégration des valeurs écologiques,
  • Implication sociétale,
  • Développement personnel.

Représentant moins de 4 % de la population nord-américaine avant les années 1960, ils rassemblaient 26 % des personnes en 1999 (50 millions d’adultes), et 34,9 % en 2008 (80 millions d’adultes)[1]. Combien sont-ils réellement aujourd’hui ?

Plus aucune étude n’a été effectuée. Pourtant, le courant s’intensifie de jour en jour. L’Association pour la biodiversité culturelle[2], avec le soutien du Club de Budapest[3] ont entrepris une étude sur le profil des Créatifs Culturels en France. Il apparait qu’ils sont 17 % à réunir les quatre qualités ci-dessus définies. Si on ajoute à cela les 21 % de français « Créatifs Individualistes » qui se caractérisent quant à eux par une absence d’intérêt spirituel, car ces derniers ont pour devise : « sans dieu ni maître », vous obtenez alors un total général de 38 % de personnes qui ne sont plus en phase avec la société de consommation. Cela fait tout de même 25 millions d’individus au sein de l’hexagone. La difficulté pour les identifier est qu’ils sont des deux sexes, de tous âges, de toutes les cultures, religions, tendances politiques, origines sociales…

En somme, il est impossible de dresser le « portrait-robot » de ce nouvel Être émergent. Un autre élément vient troubler la donne, le Créatif Culturel, ou le Créatif Individualiste qui répond à la même caractéristique, ne sait pas lui-même qu’il est membre de ce groupe. Il pense être en opposition avec la bien-pensance ou avec les modes. Il trouve cela presque exotique ou excentrique de pouvoir être quelque peu différent. Il n’a pas pleinement conscience de faire partie d’une tendance lourde en rupture totale avec notre société et ses valeurs.

Pour achever ce tableau, pour la première fois de l’histoire humaine, ce changement n’intervient pas par une influence transcendante mais bien par un principe immanent, d’où la difficulté d’identifier les membres du groupe. Ils sont comme des pop-corn qui éclosent de tous côtés, en silence, les uns après les autres. De nouveaux membres apparaissent chaque jour et viennent renforcer ce bataillon. On peut donc penser qu’à l’image du sablier qui, grain par grain, fait monter son tas, un grain dont personne n’a connaissance, ni conscience, va faire basculer l’énergie générale pour entrer dans le nouveau monde. La croissance incessante des Créatifs Culturels et des Créatifs Individualistes, lorsqu’ils atteindront la masse critique nécessaire au basculement, pourrait provoquer d’une manière ou d’une autre un bouleversement. Les deux formes de Créatifs dont il est question ci-dessus, ne sont pas des « Collapsologues[4] ». La majorité des Créatifs reste optimiste quant au futur, car elle souhaite avant tout un monde meilleur, elle ne s’inscrit pas dans la logique des millénaristes d’antan.

Pensez-vous que nous allons vivre une profonde crise ?

Pour comprendre comment certains basculements de l’histoire humaine s’opèrent à notre insu, j’aimerais prendre un exemple. Nous avons tous appris lors de notre scolarité que la révolte populaire de 1789 avait été causée par les excès de l’ancien régime. Très peu de livres d’histoire suggèrent l’idée d’une influence de la révolution française due à l’éruption du Laki, en 1783 au sud de l’Islande. Pourtant, durant six années un important bouleversement climatique transforma l’écosystème et influença fortement l’économie de nos contrées jusqu’à en modifier le lien social. Sans aller jusqu’à affirmer qu’il s’agit de la principale cause, on peut reconnaitre que le volcan joua un rôle important dans la révolte du peuple français[5]. Comme par hasard, nous venons nous aussi de vivre un choc brutal identique avec la COVID 19 qui a paralysé toute notre économie et a confiné 4,5 milliards d’êtres humains. Tout le tissu économique est affecté et la relance de l’économie ne pourra se faire qu’au prix d’une injection massive de crédits étatiques sur  toute la planète. Nos structures économiques étant déjà très fortement affectées, ce choc actuel pourrait être le point de bascule pour changer de dimension. Paul H. Ray et Sherry Ruth Anderson avaient limité leurs recherches autour de 4 critères. Pour ma part, j’ai trouvé plus juste et précis de l’étendre aux 10 points dont je parle dans le livre : « Consommation, Politique, Implication sociale, Respect de la vie, Développement personnel, Argent, Ecologie, Gouvernance, Technologie, Morale ».

Ces 10 thèmes sont des témoins observables de cette époque changeante. En les prenant un par un, on voit très bien qu’ils sont tous très fortement impactés. La question que chacun peu se poser est celle de l’œuf ou de la poule. Pourquoi notre époque est-elle aussi instable alors que nous avons tout pour être bien ? Faut-il mettre cela sur le compte du progrès technologique ou alors sur la nature même des humains ? Ces questions constituent le point de départ d’une saine réflexion que j’ai menée pour écrire ce livre.

Il en ressort que la conscience humaine subit un mouvement de plaques tectoniques qui ne permet plus à notre monde de fonctionner comme avant. Notre lien social n’est plus celui du 18ème siècle, la valeur que nous donnons à la vie n’est plus la même, notre besoin d’expression est lui aussi différent… sur de nombreux fronts, nous constatons que l’humain est en évolution. En revanche, d’autres postes sont en déficit par rapport au passé. Pour l’exemple, notre époque matérialiste nous éloigne de la conscience spirituelle. J’ai le sentiment que cela n’est que temporaire, mais chacun peut le constater, nous sommes dans l’immédiateté et le profit. C’est bien cela que nous nommons « Matérialisme ». En prenant un peu de recul par rapport à l’histoire, on peut présager que cette expérience finira par laisser place à une conscience accrue pour la valeur réelle de la vie. Nous devons pour cela nous libérer préalablement des contingences financières qui monopolisent l’intégralité de nos préoccupations. La sensation de manque d’argent entraine l’humain dans une logique de surcompensation. Toutes ces ressources sont concentrées sur ce sujet. Un tel sentiment de manque n’est pas naturel. La question que nous devrions nous poser est : « Ce phénomène est-il du à un manque naturel ou artificiel ? »

Comment résoudre définitivement et durablement ce problème de manque d’argent ?

Nous touchons là au cœur du problème ! Les récentes découvertes scientifiques en matière d’épigénétique démontrent dans quelle mesure, l’argent influence notre cerveau dans sa construction et dans son fonctionnement. Des chercheurs ont réalisé une expérience avec des chimpanzés utilisant comme renforçateurs secondaires des jetons en plastique qu’ils obtiennent en travaillant. Pour arriver à ce résultat, les chercheurs ont montré à plusieurs reprises aux chimpanzés comment utiliser ces jetons dans un distributeur de nourriture. Une fois que les chimpanzés avaient compris le principe, les chercheurs ont pu les faire travailler pour obtenir des jetons. Ces jetons en plastique, qui ne représentent à priori rien ou presque pour les chimpanzés, une fois associés au renforçateur primaire (la nourriture), amènent les animaux à travailler dur pour en obtenir.

C’est donc par association répétée avec des renforçateurs primaires que ces vulgaires jetons en plastique ont acquis une valeur renforçante. Dans cette expérience, les jetons en plastique sont pour le singe une monnaie d’échange, comme l’argent. Mais l’argent est un renforçateur secondaire qui tient une place à part dans nos sociétés. Bien que l’on ne puisse pas tout acheter, l’argent donne en effet accès à une grande variété de renforçateurs primaires et secondaires. On dit que l’argent est un renforçateur généralisé. C’est même LE renforçateur généralisé par excellence.

Le problème est que l’économie est constituée de deux univers totalement distincts. Le premier est représenté par la sphère des échanges de biens et de services. Le second est représenté par la sphère des échanges financiers. Le premier univers est bien réel car tout le monde comprend assez bien ce qu’il achète ou ce qu’il vend. Le souci vient essentiellement de la sphère financière, qui est un mode totalement géré et contrôlé par un petit nombre qui fait la pluie et le beau temps. Il fut un temps ou cette sphère était constituée d’or et de matières précieuses, ce qui la rendait quasi sacrée. Aujourd’hui, elle est devenue totalement virtuelle, abstraite et illisible pour la totalité des acteurs du marché. En effet, qui serait en mesure de nous expliquer tout son fonctionnement ? Il s’agit donc d’une forme d’organe régulateur, sensé contrebalancer le plus précisément possible la sphère n° 1 des produits et services. En résumé, la numéro 2 devrait être au service de la numéro 1. Or chacun se rend bien compte que c’est désormais le contraire. Le compte-gouttes financier ne remplit plus son rôle. Imaginez un instant que pour téléphoner, vous deviez demander à une standardiste d’effectuer manuellement l’opération ! Il faudrait attendre que cela s’effectue manuellement, il faudrait préalablement s’assurer qu’une ligne est libre, que l’opératrice est disponible… tout cela réduirait considérablement les transactions. C’est précisément ce que vivent tous les acteurs économiques en 2020.

Ce système de rationnement financier doit être remplacé au plus tôt.

Pour bien comprendre d’où vient le mal, il suffit d’imaginer une pyramide avec une banque centrale au sommet connectée aux autres pyramides du même type. Au dessous des pyramidions, nous avons les distributeurs de crédit (banques, sociétés de financements…) et au dessous, tous les utilisateurs. Ce système fonctionne sur la confiance. D’ailleurs, le langage populaire nous le rappelle bien, fiduciaire vient du latin fiducia, qui signifie confiance. Tout cet alambique tient surtout debout car les utilisateurs alimentent et soutiennent le système avec leur épargne et en attendent protection, mais bien souvent rémunération. Le souci vient du fait de la rareté de la matière argent (sous forme de crédit bien entendu). Cette régulation au compte-gouttes résultant d’une instance suprême, cela rend tout ce système chaotique et nous voyons bien qu’il a atteint ses limites. Il faut un nouveau système libérateur.

Vous êtes l’inventeur de la banque sans argent et vous affirmez en annexe II de votre ouvrage, qu’il s’agit du système de l’avenir. Expliquez-nous cela.

Aujourd’hui le crédit interentreprises représente le tiers du PIB de notre pays, soit 700 milliards d’euros chaque année. Mon système repose sur une gestion organisée et très intelligente de cette source inépuisable. Dans l’économie actuelle, l’argent vient soit de lignes de crédit virtuel des banques centrales, soit du travail passé sous forme d’épargne. Tout ce système est cruellement mortifère car il ne se nourrit que du passé et ne peut être que générateur de crises et de malheurs.

Le crédit fournisseur repose sur le travail futur, sur la contrepartie d’un service ou d’un produit. Prenons un exemple, A vend à B pour 1000 €. Dans le système ancien, il faut demander à un opérateur extérieur (banque) de fournir un crédit de ce montant. Dans le système futur, le compte de A est crédité d’une écriture comptable de 1000 € et le compte de B est aussitôt débité du même montant. Aucun argent, aucun banquier, aucun intervenant autre que la caisse centrale de compensation entre les participants. Il suffit maintenant d’imaginer un réseau de caisses comprenant une centaine de membre chacune toutes interconnectées avec un principe de vases communiquants compensant en temps réel toutes les opérations. Si tout cela est géré par la blockchain sur un système coopératif, bon nombre de maux et de crises disparaissent de facto. L’intégralité de notre économie peut s’appuyer sur ce système nouveau.

Tout d’abord, le crédit interentreprises est illimité car il dépend de la capacité de production de ses membres. A l’échelle d’un pays on nomme cela le PIB. La caisse n’a aucunement besoin de trouver des capitaux extérieurs pour opérer car elle se suffit à elle-même. Au sein de la caisse, à chaque crédit s’inscrit en contrepartie le même débit, on peut ainsi multiplier à l’infini les participants ou les opérations et le solde sera toujours équilibré et égal à zéro. Il suffit de prélever un micro pourcentage pour assurer les frais de fonctionnement et les risques en cas de défaillance de certains membres et tout est parfait. J’ai testé avec plusieurs centaines d’entreprises durant quelques années en effectuant plusieurs dizaines de milliers de transactions et ce système se révèle être la solution anti crise. Nos technologies modernes nous permettent à moindre frais, de gérer en temps réel, toutes les opérations en toute sécurité.

Pour tout vous dire, tout le système est prêt à redémarrer et lorsqu’il sera l’heure ; nous allons le relancer. Tout cela est expliqué dans le Syndrome du Pachyderme, il suffit de lire entre les lignes pour comprendre qu’il s’agit d’une alternative sérieuse à la crise économique structurelle que nous vivons.

Vous semblez optimiste en l’avenir, y a-t-il des raisons valables à cela ?

Prenez une simple feuille de papier et inscrivez le signe + en haut gauche et le signe – sur la colonne de droite. Notez à gauche tout ce qui va bien aujourd’hui. Nous verrons ainsi que l’humain n’a jamais été autant en sécurité sur cette terre[6]. Nos outils technologiques, bien utilisés, nous libèrent considérablement. Les progrès de la science actuels et futurs sont prometteurs. Selon les dernières statistiques, 85% des métiers de 2030 n’existent pas encore[7]. Parmi tous les futurs nouveaux métiers de la moitié du XXIème siècle, les enfants de la génération Z[8] seront : « Imprimeur 3D, Créateur d’environnement virtuel, m-commerçants, Rudologue, Juriste vert, Consultant RSE, Socio-coiffeurs, Nano- et biotechnologies, Consultant en risques psychosociaux, Professeur de Zumba, Chasseur de têtes amoureuses, Pilote de drone, Digital death manager,… [9]». Tout cela est source d’optimisme.

Sur la colonne de droite, il y a quelques sources d’inquiétudes. L’avenir de notre terre en est une sérieuse. Nous pouvons aussi nous préparer pour le challenge qui nous attend. En effet, chaque période de transition est difficile à vivre, car bon nombre d’êtres humains est conservateur et passerait bien son temps assis à regarder le monde évoluer. Nous allons tous devoir nous adapter ou souffrir.

Comme le rappelle le spécialiste français de l’innovation Marc Giget, lorsque le premier pont en pierres fut construit, il s’écroula en tuant 17 personnes. Le souci était que les ponts en bois étaient devenus insuffisants en termes de résistance, et les ponts en pierres n’étaient pas encore au point techniquement. Il en est de même pour toute transition technique. Il faut une phase d’apprentissage. Le retour en arrière est impossible, aller plus vite en avant serait imprudent. Nous sommes actuellement dans une situation où nos technologies et nos modes d’adaptation sociale ne sont pas encore en phase. Il nous faut être patient, car la technologie sans l’humain ne présente aucun intérêt. N’oublions pas que chaque année, les chercheurs du monde entier déposent 3,5 millions de brevets d’inventions. Le monde est devenu une fourmilière technologique. Il nous faut digérer et intégrer cela au quotidien.

Les deux innovations de ce siècle seront l’intégration de la blockchain dans nos processus informatiques pour la première. Quant à la seconde, je pense que le choc sera plus brutal, car il s’agit de la mutation du système financier dont je parlais à l’instant. Pour ces deux chocs, il ne s’agit pas de choix mais bien d’évolution incontournable. Quand le vêtement est devenu trop petit, il est temps d’en changer. Soyons confiants, faisons comme le pachyderme qui abandonne sa corde pour trouver la liberté.


[1] Créatifs Culturels sur Wikipedia – http://tinyurl.com/cc-refwiki

[2] http://www.yvesmichel.org/abc-et-les-creatifs-culturels/

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Club_de_Budapest

[4] Néologisme récent qui désigne l’effondrement de la civilisation industrielle résultant du manque des ressources naturelles et des besoins de base.

[5] Le Point « Les mystères de l’histoire – Le volcan de la Révolution » 9/07/2013 http://tinyurl.com/PLG-volcanlaki

[6] Source Slate – https://tinyurl.com/lemondeestplussur – « Non, le monde n’est pas en train de sombrer dans le chaos »

[7] Source France Culture : https://tinyurl.com/metiers2030

[8] Génération Z représente ceux qui sont nés à partir de 2000

[9] Source La Tribune : https://preview.tinyurl.com/metiersfuturs-tribune

Rêves contemporains

Depuis un moment, je vois circuler des vidéos sur les réseaux sociaux, qui « font le buzz » comme on dit. Ces vidéos mettent en scène un personnage au parler approximatif, ignorant l’existence des conjonctions de subordinations, l’utilisation du complément d’objet second et de manière plus générale, l’existence des règles de grammaire. J’en veux pour preuve ce leitmotiv : « je crois la question elle est vite répondue ». Bon, autant les renvoyer au Bled. Les bien-pensants inclusifs anti-oppressifs et anti-racistes (et incultes, puisqu’ils n’auront pas saisi l’intertextualité) sont priés de se renseigner avant de m’envoyer leurs Social Justice Warriors et autres répurgateurs du Web. Le Bled est une référence à l’oeuvre d’Odette et Edouard Bled, instituteurs et auteurs des manuels et recueils d’exercices de grammaire et d’orthographe utilisés à l’école primaire. Les plus anciens se rappelleront des exercices à trous…

Revenons à nos moutons. Le personnage principal de cette vidéo explique les secrets de sa réussite. Ce qu’il appelle réussite, c’est disposer du smartphone dernier cri, rouler en SUV ou bagnole de sport, boire du champagne en compagnie de bombasses dans des soirées. Le secret de sa réussite est plus subtil. Une enquête du Parisien reprise par la chaîne Hugo Décrypte a montré que ces vidéos sont des vidéos de propagande d’une entreprise basée à Dubaï, proposant à ses « employés » de vendre très cher des ouvrages et formations en solo sur … le trading, leur garantissant gloire et fortune. Cette même boite propose aussi de faire du « marketing relationnel », autrement dit de rémunérer la moindre conversation…

Je ne commenterai pas les procédés commerciaux de cette entreprise, n’en ayant pas la compétence. J’espère que les pouvoirs publics s’empareront du dossier et prendront les dispositions nécessaires pour protéger les plus vulnérables des pratiques de cette entreprise.
Par contre, ce qui m’inquiète, ce sont les messages véhiculés par cette propagande : le trading serait à portée de tous, il est facile de faire de l’argent, la réussite consiste à rouler en grosse bagnole, avec costume cintré et faire des teufs avec des bombasses en éclusant du champagne. Ah, ces bon vieux Mauvais Compagnons, l’Ignorance, le Fanatisme et l’Ambition…

Prenons nos Maillets et Ciseaux, Equerre et Compas et débunkons tout cela. Déjà, être trader, c’est un métier, qui nécessite au moins un diplôme de 2e cycle d’études supérieures (Master 2 ou diplôme d’ingénieur), soit au moins 5 ans d’études. Il faut une certaine compétence en mathématiques, probabilités, informatiques, sciences économiques etc. plus un certain recul, impossible à acquérir avec des packs de formations en solo. Et puis, la crise de 2008 a montré qu’être trader était occuper un emploi certes très rémunérateur, mais aussi très très risqué, et très méprisé (notamment par d’infâmes marxistes tels que votre serviteur). Il est rare d’occuper ce type d’emploi toute sa vie, qui d’ailleurs risque d’être courte à voir ce que ces braves gens en font : excès en tout genre, stimulants légaux ou non, charge de travail inhumaine, connexion permanente à son emploi, etc. Métier de rêve ? Je ne crois pas.

Deuxième idée fausse : on peut gagner de l’argent facilement. Malheureusement, non, à moins d’être soi-même un héritier dans le clan des 5 % qui détiennent plus de 50 % de la richesse mondiale.

Troisième idée fausse. En fait, il y en a un certain nombre, qu’on va regrouper en une seule : vivre normalement, c’est pitoyable. Ainsi, dans la bouche des influenceurs, « prendre le bus » serait « faire pitié ». Heureux de l’apprendre. Selon ces gens, il vaudrait mieux rouler en grosse cylindrée ou en SUV. Très intelligent et responsable de véhiculer ce genre d’idées, surtout par les temps qui courent. Vraiment. Ne parlons pas des penthouses et autres lofts dans lesquelles se déroulent des fêtes. Ca reste du rêve et du vent. Et c’est peut-être là le nœud du problème : le rêve que vendent ces publicités (car c’en sont, ne nous leurrons pas). La vie de rêve serait donc d’avoir le mode de vie de la jet-set, voire d’y appartenir.

Ce qui est très malhonnête, c’est de le garantir quand les chances sont aussi proches de gagner au Loto et de faire croire que c’est réellement possiblei. Les choses sont beaucoup plus compliquées actuellement, et la richesse et le capital au XXIe siècle ne sont pas accessibles au commun des mortels (on pourra approfondir la question en allant au cinéma voir Le capital au XXIe siècle, le documentaire adapté de l’ouvrage de Thomas Piketty). Question de politique, mais c’est une autre histoire.

En fait, l’ascenseur social étant en panne dans notre beau pays, il faut compter 6 à 7 générations pour une lignée pour espérer s’élever socialement.
Nous vivons également un moment de déclassement : les crises que nous traversons ont amené à une régression sociale, un véritable recul. Les classes moyennes les plus basses deviennent des classes populaires, les classes les plus pauvres s’appauvrissent davantage quand les plus riches deviennent plus riches, sur le dos des plus pauvresii. Les plus touchés sont bien évidemment les plus vulnérables, à savoir les jeunes. Eux ont vraiment peur du lendemain, et ont bien compris que leur vie ne serait guère que survie. Néanmoins, beaucoup rêvent de s’extirper de la situation dans laquelle ils vivent et aspirent à une vie meilleure, sans avoir à se préoccuper du loyer ou des charges incompressibles. Exploiter cette faiblesse pour vendre du rêve frelaté en arborant un mépris de classe de nouveau riche devient alors tout simplement méprisable. Faire du fric et du mode de vie de la jet-set la valeur suprême, c’est être irresponsable.

On va me reprocher de faire du mépris de classe, et d’user ainsi de mon privilège de mâle blanc dominant/bobo/intello/gauchiste/etc. On peut. Sauf que je ne méprise pas les classes populaires. Par contre, les faux prophètes et simili-vidéastes qui exploitent la misère et se font du fric sur les espoirs et les rêves des plus désespérés, le tout en mauvais français, ceux-là, oui, je les méprise.

Et pour tous les jeunes, ceux qui « font pitié à prendre le bus » ou à « dormir dans des lits superposés », j’ai envie de vous dire de frapper à la porte du Temple. Vous ne trouverez ni gloire, ni fortune, ni fric facile. Par contre, vous trouverez autre chose : l’élévation de l’esprit, la possibilité de rencontrer des personnes que vous n’auriez jamais rencontrées autrement, et surtout, vous vous trouverez vous-mêmes. Vous apprendrez aussi à vous méfier de ceux qui veulent exploiter le désespoir des plus fragiles. Et pour ceux qui rêvent d’augmenter leur capitaliii, ce sont vos capitaux sociaux et intellectuels que vous développerez. Ne vous laissez pas faire par ces faux prophètes, qui n’ont que des métaux factices à vous offrir. Les valeurs marchandes ne sont pas des valeurs.

J’ai dit.

iNotons qu’il existe une autorité de régulation de la publicité sous l’égide du CSA dont la mission est d’empêcher la publicité mensongère. Ainsi, les publicités pour le loto sont légales, puisque rien ne garantit de gagner.

iiCe n’est pas du marxisme, c’est l’interprétation de la suppression de l’ISF et des différents cadeaux faits aux plus riches.

iiiLisez Bourdieu, qui définit les différents types de capitaux.

Une femme dans chaque Frère ?

Oui, mon Frère, c’est délirant ce que j’avance : un homme est un homme et la Franc-maçonnerie a été faite par des hommes pour des hommes. Tu précises : « À l’intérieur de moi, je ne sens aucune femme, aucune féminité. ». Refrain fréquent dans les années 70 quand la moitié des Maçons considéraient que l’homosexualité était une maladie : il fallait la guérir et il n’était pas question d’admettre un gay dans une loge. Parole d’ancien expérimenté ! Aujourd’hui, des Frères ajoutent, sous le voile de la tolérance bien pensante : « Mais tu sais je n’ai rien contre les gays ; pourtant je ne suis pas d’accord avec toi :moi je n’ai nullement des attitudes féminines ! ». Paroles de vérité où se trémousse la conscience avec son bandeau de raison affirmée.

Demande à des Sœurs ce qu’elles pensent de cela. Parfois tu seras surpris. Souvent elles ont deviné ce qui suit. J’ai comme l’impression que chez les femmes, ces rejets masqués sont d’une autre étoffe de tulle plus que de coton !. Mais je me tais. Ma Sœur, à toi de voir !Serais-tu d’accord pour dire : « Les hommes, les Frères en quête de sagesse, ont besoin d’accueillir avec joie leur autre part » ?

Bon, aujourd’hui, les Frères admettent, pour la plupart, qu’une certaine sensibilité proche de celle de leurs compagnes, loge dans leurs méandres neuronaux. De plus en plus même prétendent, voire claironnent : » La Voie spirituelle, celle de vivre, un jour improbable, le Tout puis l’Un en sereine sagesse, nécessite de chanter sur les gammes de ses deux sensibilités. J’adhère, sans lever un sourcil, à cette croyance. Sachons raison garder quand même ; les Frères ne vont pas jusqu’à s’écrier comme le mystique Jean de la Croix : « Je suis l’épousée du Ciel ! » D’ici résonne la nouvelle ritournelle. Celle de l’Animus et de l’Anima qui cohabitent, en plus ou moins bons termes dans les profondeurs de notre inconscient. De là à extirper les flammèches de son Anima et à les proposer à notre propre vue et à celle de l’entourage, l’escalier est raide et ménage des surprises. Pourtant, je reconnais que des Frères, encore minoritaires, sont parvenus à hisser leur féminité (je reprendrai tout à l’heure ce terme trop sexué) dans les clairières des relations en eux-mêmes et vis-à-vis d’autrui. Cela étant écrit, il serait utile de progresser. Je préfère laisser C.G. Jung de côté car je le trouve fort sexiste, au profit des mâles, bien entendu. Goûte sa déclaration et tu gommeras peut-être, de ton vocabulaire ces animus et anima, porte-étendards actuels de beaucoup d’initiés : «… L’anima est la source d’humeurs et de caprices, l’animus, lui, est la source d’opinions ; et de même que les sautes d’humeur de l’homme procèdent d’arrière-plans obscurs, les opinions acerbes et magistrales de la femme reposent tout autant sur des préjugés inconscients et des a priori. » Pas très gentil pour les Sœurs !

Les femmes et les hommes sont différents ; et complémentaires ? Pour la reproduction certes mais ce n’est pas si sûr dans toutes les situations de la vie. Les couples sucent souvent le lait de l’« amourhaine », sans évoquer ceux et celles qui ne cessent de se disputer. Prudence donc La différence, elle, est avérée pour la majorité. Le bon sens irrigué par l’observation familière pose les deux questions : « Comment devient-on femelle ou mâle ? » et « Quelles sont les caractéristiques psychiques qui les différencient ? » Je vais effleurer les réponses et je t’inviterai à en tirer les conséquences sur la manière de façonner la Voie maçonnique.

Quand devenons-nous notre sexe ? Le grand (pour moi !) Sigmund écrit sans broncher : « Il appartient à la psychanalyse, non pas de décrire ce qu’est la femme – tâche irréalisable , mais de rechercher comment l’enfant à tendances bisexuelles devient une femme » Après ce aveu, il aurait pu se taire. Mais pas du tout : toute sa conception de la femme repose sur l’envie que celle-ci aurait du pénis !’envie du pénis. C’est, à mes oreilles, aberrant. Mes Sœurs interrogées sur ce point sont quasiment toutes sans envie de pénis et souvent fières de leur utérus, cette poche tiède qui donne la vie. Voici un extrait : « il appartient à la psychanalyse, non pas de décrire ce qu’est la femme – tâche irréalisable -, mais de rechercher comment l’enfant à tendances bisexuelles devient une femme » Cette phrase de renoncement lucide, pour son auteur, apporte un élément essentiel : la bisexualité native. Ainsi, dès le départ, nous sommes riches des deux possibilités qui se confondent. Cette bivalence laissera des traces toute la vie. Nos rites sont bavards et précieux sur ce point.

La Voie maçonnique a, en effet, ceci de génial : elle met en exergue notre développement biologique, du fœtus à l’âge dit de raison qui est aussi celui de l’altruisme : 7 ans. Avant trois ans, le cabinet de réflexion puis le bandeau sont des mythes qui nous ânonnent sans cesse : « Rappelle-toi, tu fus dans le ventre de ta mère. Et maintenant tu vas sorti du ventre de ta mère-loge ». Et nous recevons la lumière. C’est entre autre, celle qui nous assigne un sexe mâle ou femelle. Freud, inévitable pour moi, nous le dit, en des termes un peu compliqués : « « La structure… « pervers polymorphe » ne relève pas de la biologie mais de l’inconscient, du complexe d’Œdipe et de l’angoisse de castration. » En clair, l’assignation à un des deux sexes se produit avant 4,5 ans, le plus souvent autour de 3 ans. C’est l’âge de l’apprenti, dans notre cheminement initiatique de régression.

Chaque Frère est donc riche d’une sensibilité dite féminine, héritée de son plus jeune âge. De même pour les Sœurs. Maintenant la réponse à la deuxième question : « Quelles sont les caractéristiques psychiques de la femme qui la différencient de l’homme ? Mais que l’homme possèderait au fond de lui-même et pourrait, parfois, faire émerger dans la vie courante » Quittons la psychologie des profondeurs et observons les unes et les autres. La littérature foisonne sur ce sujet. Prenons les auteurs actuels qui sont lus dans le monde, en des millions d’exemplaires et traduits dans 50 langues : Leurs idées sont extraits d’études longitudinales. Allan et Barbara Pease qui ont écrit cinq livres documentés et savoureux, sur les relations dans un couple homme-femme. Retenons : Pourquoi les hommes ne trouvent jamais rien et pour quoi les femmes ne savent pas lire les cartes routières ? Et aussi John Gray, connu pour son ouvrage « Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus ».
Voici donc, à partir de ces sources, quelques traits réputés spécifiques de la femme.

On dirait alors que les Frères pourraient revivifier dans leur inconscient les richesses « féminines » (je reviendrai sur ce mot) en s’appuyant sur leur disposition naturelle, sur leur anima, en quelque sorte. Mais ne suffit pas de claquer des doigts en batterie, pour y parvenir. C’est un travail sur soi. Pas évident : la féminité est encore parfois jugée inférieure à la masculinité. C’est pourquoi, dans cette quête, des Frères auront d’abord à nettoyer leur cave de préjugés plus ou moins sexistes. Cela tombe bien : l’introspection est une des tâches à mener, pour progresser dans la Voie maçonnique.

Je retiens les attitudes fondamentales réputées féminines : L’enfantement, l’importance de l’émotionnel, l’intuition, la compassion, la sensibilité aux relations et aux sentiments, les leurs et ceux des autres.
Dans la liste en annexe, plus complète, je fais bien attention à ne pas employer des termes moralement connotés, voire péjoratifs, dans le genre : « Les femmes sont bavardes ! » Il ne s’agit pas d’une liste mathématique. Accueillir, dans cette liste les redondances, les approximations, les exagérations, est une nécessité.

Et les Frères, dans tout cela ? Dans un autre article. Mais sans l’attendre, terminons par une citation de John Gray qui dit bien la complémentarité fréquente sans être absolue, des deux sexes : « Les hommes sont heureux et prêts à se surpasser quand ils sentent que l’on a besoin d’eux ; les femmes, quand elles se savent aimées.»

Les Frères ont intérêt pour s’enrichir de leur anima, à accepter d’abord puis à intégrer ces attitudes, sans pour autant renier les leurs. Je recommande des réunions de comité de formation pour les Frères, avec l’animation d’une Sœur, bien à l’aise dans sa peau de femme.
Ainsi ils seront plus à même, dans les loges mixtes particulièrement, mais pas seulement, d’aimer les approches dites féminines. Pour eux, une aubaine, profitable en fait dans toute leur vie. Aussi bien dans la connaissance d’eux-mêmes que dans les relations avec les autres. Le monde, -alors, s’agrandit et s’enrichit.

J’entends des Frères, voire des Sœurs me lancer « Parfaitement Jacques, c’est être actif et passif ». Je leur demande de préciser leur pensée. Et ils me sortent une abomination : « Bien sûr l’actif et le passif se complètent harmonieusement » J’insiste et eux : « la virilité est du domaine de l’actif et la féminité de celui du passif ». Je souhaite que toi qui me lis, tu ne tombes pas, comme je l’entends souvent, dans ce machisme sournois. Il est hélas assez fréquent dans les planches et les prises de parole.
Pour autant, les distinctions entre les attitudes surtout masculines et celles essentiellement -féminines ne peuvent être remises en cause. Traits non point culturels mais naturels. Il nous faut donc monter d’un cran pour assimiler les deux vécus, prendre du recul pour embrasser, au-delà des humains femelles et mâles, ce qui résonne dans l’accueil et ce qui chante dans l’expansion. Au-delà des distinctions entre l’émotion et la raison, en simplifiant outrageusement.

L’être humain est à la fois réceptif et émissif. Les hommes seraient plus souvent émissifs et les femmes, facilement réceptives. À partir de la génitalité bien sûr qui doit bien être une racine nourricière des attitudes complémentaires. Françoise Dolto, entre autres, a établi clairement la distinction : « Les pulsions génitales sont attractives chez la femme et émissives et protrusives chez l’homme…recevoir pour être féconde chez la femme ou émettre pour être fécond chez l’homme » Toutefois je m’aligne moins sur la pensée de Dolto quand elle affirme : « L’être humain est autant actif qu’émissif. Il est actif de pensée, il est émissif d’écoute. » Je dirais plutôt que les deux sexes sont, en effet, riches des deux dimensions mais avec un accent plus fort de l’une ou l’autre, selon le sexe : femmes plus réceptives ; hommes plus émissifs.

Mais je m’incline, si on lève le regard sur le monde, l’univers. Là je sens bien que les deux forces sous-tendent la nature ; pour autant que mon intuition, mon imagination des vastitudes inconnues, invraisemblables, des choses inconnues me mènent à ce port.

On peut avancer que cette double dimension est un chemin inéluctable dans la quête de la sagesse. De la spiritualité, certainement. Je peux cheminer, sans affèterie dans l’épanouissement de la double conscience. La Voie maçonnique, justement, est un tel chemin pour beaucoup d’entre nous. De plus en plus nombreux. Posons-nous donc la question pour décider si cette Voie est de plastique ou d’airain. Le réceptif et l’émissif imprègneraient-ils alors nos tenues, nos principes, nos arcanes ?
Ma réponse est, sans conteste : « Oui, la Voie diffuse tant le réceptif que l’émissif » La position assise, le silence permanent, le non-jugement, nos valeurs empathiques…relèvent de l’accueil en soi, de la réceptivité. Et la prise de parole, la batterie, nos valeurs militantes se rangeraient bien du côté de l’émissivité. La circumambulation relèverait-elle des deux ? Et la mise à l’ordre, aussi ? À chacun sa sensibilité.

Une Sœur est allée sur un sentier encore plus osé. C’est Annick de Souzenelle. Elle maintient, dans un ouvrage séduisant (« Le Féminin de l’être »), que la toute-réceptivité est, en tout premier lieu et in fine ; la dimension universelle. Alors, mon Frère, ma Sœur, en tenue, préfères-tu prendre la parole pour t’ exprimer ou méditer sur les choses du monde, dans le silence charnu, intangible et céleste ?

Annexe : Des attitudes et comportements féminins ;
• Leur taille, leur poids, leurs muscles sont souvent plus modestes.
• Leur regard balaie l’espace, à180°
• Leur taux d’œstrogène les caractérise. Il serait comptable de leur affectivité, leur intuition, leurs capacités émotionnelles.
• Elles portent l’enfant et donnent la vie.
• Elles prennent rarement l’initiative du rapport sexuel.
• Leur intelligence est plus relationnelle que rationnelle
• Elles sont sensibles, facilement contemplatives.
• Elles ont besoin de prononcer plus de mots par jour.
• Elles devinent les émotions d’autrui, e le regardant.
• Elles questionnent leurs proches pour connaître leur vie intime.
• Elles repèrent vite dans un groupe les rôles de chacun-e. Elles décodent les attitudes psychiques.
• Elles ont de la compassion.
• Elles sont souvent très accueillantes
• Une femme, quand elle ne sen sent pas bien à besoin de parler, de se confier à voix haute.
• Les femmes s’entraident, se soutiennent et s’entourent d’affection.
• Elles passent facilement du temps à décortiquer les déclarations qu’on leur fait.
• Les femmes ont besoin qu’on les écoute sans forcément leur apporter des réponses, des solutions.
• Pour elles, la réussite, la victoire sont moins importantes que les sentiments.
• Elles aiment explorer des objets entremêlés ;
• Elles aiment faire plusieurs choses à la fois.
• Elles ne visent pas nécessairement à régler un problème le plus vite possible.
Etc, etc…

Ordo ab KO

Il y a quelques semaines, avant de rentrer chez moi, j’ai eu une course à faire. Le temps de faire ma course, j’ai été très surpris de voir tout un boulevard occupé par les forces de l’ordre, équipés presque pour une bataille à la Warhammer : armures, casques, boucliers, etc. Un peu intrigué, j’ai passé mon chemin, et ce n’est qu’une fois à la maison que j’ai su ce qui s’était passé. Ce jour-là se tenait une manifestation en soutien à une victime des forces de l’ordre. Je ne me prononcerai pas sur le cafouillage des autorisations-autorisées-mais-en-fait-non-puis-oui-puis-merde. J’aime bien les énigmes complexes, mais j’avoue trouver plus simple de résoudre l’équation de Boltzmann avec un boulier que comprendre ce que nos dirigeants ont dans la tête… En tout cas, ces manifestations auront le mérite de nous faire nous poser des questions sur le maintien de l’ordre dans notre beau pays ainsi que sur la relation entre le citoyen et lesdites forces de l’ordre. Un maintien de l’ordre par KO, bien sûr. Rappelons-nous toutefois que notre police est diaboliquement efficace pour les actions de masse : les morts du métro Charonne sont là pour nous rappeler cette tradition sanglante. Elle est malheureusement connue pour d’autres dérives, comme l’affaire Malik Oussekine en 1986. L’Etat, selon Weber se caractérise par l’emploi légitime de la force et de la violence pour maintenir l’ordre. Mais derrière le terme de légitime se cache aussi l’idée de proportionnalité. Au vu des polémiques récentes ou des alertes lancées par des ONG telles qu’Amnesty International, il semblerait que la notion de proportionnalité de la réponse de l’Etat ait été quelque peu négligée.

Mais au-delà des considérations sur le maintien de l’ordre (reste à savoir lequel) se pose aussi, à en juger par les mots d’ordre des manifestants, la question du racisme. On se pose encore en 2020 cette question. Décidément, la fraternité, l’altérité, la place de l’autre, c’est encore abstrait pour quelques-unsi. A ce propos, les Préfectures sont régulièrement épinglées pour leur excès de zèle à délivrer des titres de séjour, au point d’en faire l’objet de travaux universitairesii.

D’un autre côté, voici une toute autre histoire. J’ai une amie, que nous appellerons B. B est titulaire d’un diplôme d’ingénieur d’une de nos grandes écoles, docteur ès sciences, fondatrice d’une start-up et très engagée dans la cause féministe. B est l’exemple de la jeune femme qui a réussi et devrait disposer d’un statut social envié. Sauf que… B est métis. A ce titre, elle est régulièrement sujette aux contrôles au faciès, aux allusions condescendantes ou au toucher capillaire (ce qui l’agace au plus haut point). Bref, ces petits actes de racisme mesquin du quotidien. Son engagement l’a poussée à rejoindre ces groupes de paroles « non mixtes », à savoir des conférences et débat réservées aux femmes, mais « racisées ». Ce mot, qui n’est pas dans le dictionnaire, doit désigner la population non occidentale. Pour ma part, j’estime que ce mot est une abomination, car il remet en cause le principe selon lequel il n’y a pas de races dans l’humanité, mais une seule humanité. J’ai mal à mon universalisme, là. Il est aussi important de noter qu’un certain nombre de personnes, incluant la journaliste et femme de lettres Tania de Montaigne, estime que ce terme est une forme d’insulte (voir ici son interview sur Radio Delta)…
Dans le cas de B, elle s’est déjà fait mal voir, voire refouler de ces rassemblements antiracistes au motif qu’elle était métis… Décidément, on est toujours l’Autre de quelqu’un.

En tant que Franc-maçon, le racisme est pour moi sans aucun sens, et relèverait plutôt d’une série de préjugés, inculqués depuis l’enfance. Quelques exemples de préjugés : on a la peau noire ? On est forcément issu d’un pays africain, pauvre, en guerre, et donc inculte et pauvre, mais aussi une bête de sexe. On a une tête de maghrébin ? On est un délinquant en puissance. Un peu comme les italiens après la Guerre, soit dit en passant. On porte un survêtement et on est « raciséiii »? Délinquant, voyons ! Donc il faut agir avec cette idée, d’où les contrôles aux faciès, etc. Et ainsi de suite. La liste est très longue et je ne vais pas la faire.
D’un autre côté, il y aurait une surreprésentation de la population descendante d’immigrés. Le problème est qu’il s’agit d’une population pauvre. Donc exposée au risque de délinquance associée à la pauvreté. Exactement le même phénomène qu’avec les italiens.

Contrairement à la société américaine, la société française n’est pas raciste. J’en veux pour preuve les petits métis que je croise le matin en passant devant l’école à côté de mon bureau. Il n’y a pas de lois raciales ou ségrégationnistes en France, ni de statistiques ethniques (d’ailleurs interdites, car dans le cas contraire, elles corroboreraient l’absurde idée de races dans l’humanité …).
Par contre, les individus qui composent notre société peuvent l’être, racistes. Reste à savoir s’il s’agit de racisme ou de préjugés. A ce propos, je vous invite à revoir l’excellent
La Crise de Coline Serreau. Assez édifiant, avec cette citation : « Les arabes, c’est tous des cons, sauf Djamilah, (…) et tous nos copains arabes ».
Le problème est que ce racisme peut mener à l’abus de pouvoir et causer du mal à autrui, notamment par les mesures policières. Je ne parle même pas du phénomène identitaire et des groupuscules ultra-violents… Tout cela doit être combattu, au nom de l’universalisme et de l’éthique. La culture, le partage de références communes, ou de symboles peut justement y aider.

L’avantage du travail symbolique, c’est l’apprentissage du discernement, qui nous permet de briser les biais et préjugés que nous connaissons. La Franc-maçonnerie nous apprend à ne surtout pas juger, et reconnaître chaque homme comme un Frèreiv. Pour paraphraser cette grande dame et Sœur qu’était Louise Michel, il n’y pas le blanc, le noir, le jaune, « il n’y a pas l’Homme et la Femme, il y a l’Humanité ».

J’ai dit.

i Vous apprécierez mon sens de la litote.

ii https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2016-1-page-91.htm#

iii Je n’aime pas ce mot !!!!!

iv Au risque de mécontenter les partisans de l’inclusion à tout va, homme et Frère sont à prendre ici au genre neutre, donc universel.

Fahrenheit 451

Comme je ne vais plus en Loge jusqu’à nouvel ordre, j’en profite pour me relire quelques séries de bandes dessinées. Notamment Corto Maltese, mais aussi les Passagers du Vent de François Bourgeon. J’en profite, car au vu de la situation, je redoute un jour que des pompiers de la censure ne viennent me les confisquer pour les brûler, comme dans le futur sombre de l’oeuvre de Ray Bradbury (et ceux que la littérature de science-fiction rebute pourront se rabattre sur l’excellent film de François Truffaut adapté du livre en 1966). Les Passagers du Vent est une superbe fresque historique, une très belle romance sur fond de marine à voile au XVIIIe siècle, avec des reconstitutions d’une grande fidélité. Pour beaucoup de raisons, j’adorais cette histoire à 15 ans. La mer, l’aventure, l’amour aussi… De quoi faire rêver. Toutefois, il existe un point qui peut être litigieux à notre époque de dictature de l’émotion, où certains se croient fondés à nier un passé dont ils ignorent les nuances : le commerce triangulaire. En effet, les héros de l’histoire parviennent à fuir l’Europe à bord d’un navire négrier. L’auteur, François Bourgeon y explique très bien le mécanisme : les marchandises partent d’Europe, de ports comme Bordeaux ou la Rochelle, naviguent vers les comptoirs d’Afrique de l’Ouest où ils échangent marchandises contre esclaves et repartent vers les colonies antillaises ou américaines. A l’époque où l’on déboulonne des statues d’anciens négriers au nom de crimes passés (qualifiés rétrospectivement comme tels), où l’on réclame de débaptiser des rues ou des lycées, où l’on s’attaque à Colbert au motif qu’il a rédigé le Code Noir, je m’inquiète. Bon, réduire Colbert au Code Noir, c’est faire preuve d’une grande ignorance (tiens, un Mauvais Compagnon). Déboulonner des statues d’armateurs qui ont littéralement fait les villes du commerce triangulaire, c’est oublier leur paradoxale dimension de bâtisseur. Rangez vos fourches et vos bûchers, je m’explique. Au XVIIIe siècle, les Occidentaux se voyaient comme les vrais êtres humains, et l’ignorance du siècle les portait à croire que les asiatiques comme les africains n’étaient guère plus que des animaux. Ne parlons pas des Conquistadores qui ont commis quasiment un génocide sur les peuples indigènes d’Amérique… Il faudra attendre longtemps avant d’admettre que oui, les africains et les asiatiques sont des êtres humains à part entière. Plus précisément que l’Autre est humain comme Moi. Le concept de race n’a été réfuté que très récemment. Et encore, je ne suis pas sûr que tout le monde l’ait admis.

Donc, oui, ces gens dont on déboulonne les statues et dont on veut éradiquer les noms ont été des négriers, et au regard de nos critères d’éthique contemporains, ce seraient des criminels. Mais au regard des critères de leur temps, ils ont été des bâtisseurs, des investisseurs et parfois, des philanthropes. Vouloir nier ou éradiquer le passé sans l’interroger, c’est risquer de compromettre l’avenir. L’Ignorance est un très Mauvais Compagnon.

Donc, avec cette censure au nom d’une morale basée sur la sensibilité de quelques uns, je m’inquiète. Si on doit détruire tout ce qui a trait au commerce triangulaire ou la traite des noirs, on risque de détruire aussi le jazz et le blues (les chants des esclaves), la capoeira (la danse des esclaves), le rhum (« c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » dit à Candide un esclave dans l’oeuvre de Voltaire), ou le vaudou (tradition inspirée des rites des peuples d’Afrique de l’Ouest). Donc, Fahrenheit 451 n’est pas si loin…
Toujours à propos du commerce triangulaire, je crois que les militants ont oublié un détail très important : les européens ne venaient pas déporter les esclaves dans les villages africains, loin de là. Les esclaves qu’ils achetaient étaient en fait des prisonniers de guerre. Autrement dit, les pourvoyeurs d’esclaves étaient les souverains africains eux-même… Sans mauvais jeu de mots, je crains que personne ne soit tout noir ou tout blanc dans cette histoire. Oui, l’esclavage est criminel, même si toute société a besoin de ses esclaves pour se construire. Oui, les Européens ont été de grands cyniques en vendant des humains (même si dans le contexte de l’époque, un esclave n’était pas un homme, mais la contextualisation est une autre histoire). Mais n’oublions pas que les Européens ont eu des complices : parmi eux, les souverains africains, qui leur vendaient leurs prises de guerre. Du coup, leurs statues ou monument, on les déboulonne aussi ?

Et puis, déboulonner les statues, changer les noms de rue… Au nom de quoi ? De quelques uns qui réclament justice pour leurs ancêtres ? Soit. Petite expérience de pensée, si un français va s’expatrier en Allemagne, va-t-il exiger de déboulonner les statues de Bismarck au motif que la Prusse a pris des mesures dures pour la France après la défaite de Sedan et que ce Bismarck est, du point de vue de l’histoire, un ennemi de la France ? Absurde, non ? Quoique, pas plus que de dégrader les statues de Victor Schoelcher, grand artisan de l’abolition de l’esclavage, au nom de l’antiracismei… Ou encore, la statue d’Albert Pike, grand humaniste (si si, voir ici : https://www.hiram.be/washington-la-statue-dalbert-pike-abattue/)…
En fait, détruire des symboles qu’on ne comprend pas ou qu’on ne veut pas comprendre, au nom d’une idéologie, ça porte un nom : la barbarie. La même barbarie qu’exerçaient les inquisiteurs face à ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils qualifiaient de païen, pour masquer leur Ignorance. Toujours ces Mauvais Compagnons, Ignorance, Fanatisme et Ambition…

Sinon, la culture, « ce qui reste quand on a tout oublié », ça peut aider. Au lieu de déboulonner les statues ou de vouloir détruire le passé, pourquoi ne pas tenter de mieux le comprendre pour mieux l’accepter ? Evidemment, c’est plus difficile, parce que ça demande un peu de travail, un peu de distanciation, et en plus ça fait sortir du rôle pratique de victime, qui sert à justifier un certain nombre d’exactions. Et oui, il est toujours plus difficile de voir les choses en nuancé plutôt qu’en binaire basique… Sortir de la barbarie, c’est du travail. C’est le fameux Travail de « Gloire au Travail ».

C’est ce que nous enseigne le travail maçonnique : apprendre à composer avec notre ambivalence, ces parts d’ombre et de lumière que nous avons tous, mais aussi nous élever pour repousser la barbarie.

Peut-être que je m’inquiète pour rien, et que le temps des censures à la Staline est un temps révolu. Pour me détendre, je vais visionner un grand classique que j’aime beaucoup : Autant en emporte le vent. Ah ben non, en fait. Le film a été suspendu de plates-formes de vidéo à la demande au motif qu’il y aurait des éléments racistes dedansii
Dans un registre un peu différent, une marque de riz va changer son identité visuelle pour cause d’accusation de racisme. Du coup, je m’inquiète : Le 5e Elément, raciste ou pas raciste ? The Cosby Show, raciste ou pas ? L’Arme fatale, Seven, Dear white people, Scary Movie etc., films racistes ou pas ? L’excellentissime American gangster de Ridley Scott, mettant en scène Denzel Washington dans le rôle d’un baron du trafic de drogue, raciste ou pas ? Et Barbe-Rouge, avec le personnage de Baba, l’esclave affranchi, raciste ou pas ? Et Tintin, raciste ou pas (question récurrente) ? Ou encore les clips de gangsta rap ou de trap, mettant en scène des rappeurs dans des rôles de petits truands scandant des multisyllabes qu’on pourrait juger violents, obscènes ou haineux et montrant un usage dégradant du corps féminin, ainsi réduit à un objet de jouissance ? Racistes ou pas ?

Certes, mon questionnement relève de la mauvaise foi. Mais à notre époque de sensibilité exacerbée, sans nuance, où « l’émotion l’emporte sur le juridique », tout, absolument tout, est prétexte à déclencher un conflit sur la base d’affirmation d’individualité ou de différence. Tout est prétexte à se sentir victime et utiliser ce statut pour exercer une violence sous forme de vengeance. Justifiée ou pas, là n’est pas la question. Par contre, je m’inquiète de cette disparition de la nuance, de la tempérance, ou du recul. On passe au binaire : tout ou rien. Un auteur soupçonné de racisme/homophobie/transphobie/validisme/spécisme/antisémitisme/sexisme/phallocratie/climatoscepticisme/etc. (biffer la mention inutile) ? On va appeler les pompiers de la censure et faire un autodafé de son œuvre… L’auteur et son œuvre (car les deux ne font qu’un, c’est bien connuiii…) serontainsi marqués du sceau de l’infamie, pour avoir produit une oeuvre contre l’ordre moral établi.

Finalement, Fahrenheit 451 n’est pas si loin…

Plus que jamais, restons vigilants.

J’ai dit.

iRéalité très complexe et à nuancer : https://www.franceculture.fr/histoire/abattre-le-racisme-en-faisant-tomber-des-statues . Derrière le symbole de Schoelcher, il y a une idée plus conflictuelle de renversement d’ordres sociaux divers.

iiIl semblerait que la réalité soit beaucoup plus complexe, et particulièrement sordide : HBO, qui a pratiqué la censure serait aux ordres des autorités chinoises, très à cheval sur la moralité: https://www.numerama.com/politique/482807-censure-en-chine-game-of-thrones-se-regarde-sans-scenes-de-sexe-ou-de-violence.html. Il est possible que cette censure ait pu avoir pour but de ne pas donner aux minorités vivant en Chine l’idée de se rebeller (analyse empruntée au blog de l’Odieux Connard, que vous pourrez lire ici : https://unodieuxconnard.com/2020/06/17/recontextualisons/). La question est grave, et doit faire l’objet d’une enquête approfondie.

iiiEt si vous n’avez perçu ni l’ironie, ni l’antiphrase dans mon propos, je ne peux plus rien pour vous.

Essayons ensemble le « Mikado Maçonnique » !

Il y a un petit jeu de société que nous pourrions instaurer entre Francs-maçons, il s’agit du « Mikado Maçonnique ». Le principe est simple, on jette sur la table tout ce qu’on connait de la maçonnerie et le jeu consiste ensuite à retirer un à un les éléments en présence. Le but consiste à vérifier si le tas qui reste est toujours de la Franc-maçonnerie.

Vous trouvez cela idiot ? Essayons pour voir :

  • Si on retire… les Planches, est-ce toujours de la maçonnerie ?

Réponse : Le Rite Émulation n’a pas de Planche et cela se passe très bien.

  • Si on retire… le Rituel, est-ce toujours de la maçonnerie ?

Réponse : Certains ont essayé en France dans la première partie du XXè siècle et ils n’ont pas tardé à constater que les Tenues étaient devenues des assemblées générales vides de sens.

  • … (à vous de jouer maintenant)

Nous pourrions retirer un à un tous nos éléments et nous constaterions assez rapidement qu’au final, certaines parties sont indissociables de notre Art : « Les Symboles, les Rites, les Mythes… »

Tout le monde sera d’accord pour reconnaître que les Symboles peuvent avoir une lecture polysémique ou encore, que nos Mythes doivent se faire ouvrir le ventre[1] !

Mais que reste-t-il de notre Art lorsque son étude se limite à l’apprentissage de son histoire, à la seule considération esthétique du Rituel ou encore à la composition en Loge d’un groupe socialement et financièrement homogène (appelé aussi Club Service) ?

L’injonction « Laissez les métaux à la porte de la Loge » ne semble pas engendrer la même lecture chez tout le monde. Certains doivent probablement envisager cela dans l’esprit des aéroports avec le détecteur qui fait bip bip s’il détecte vos clés restées dans la poche.

Pour ma part, cela se traduit par « Laissez hors de la Loge, tout ce qui n’est pas du domaine de la spiritualité ». Il reste évidement à définir ce qui est spirituel. Devons-nous nous référer à la définition philosophique qui distingue le monde de l’esprit de celui de la matière, ou devons-nous plutôt nous référer à la définition religieuse qui scinde le corps de l’âme en la reliant au principe divin (qui reste à prouver) ?

Il me semble que ce vieux débat dure depuis des siècles et personne n’a su donner une réponse indiscutable. Lorsqu’on ne trouve pas de solution à un problème, c’est le problème qu’il faut revoir. Il serait donc utile de proposer une autre hypothèse. Imaginons par exemple que tout ce qui rentre en Loge doit être filtré par les lois indiscutables de l’univers (principe de gravité, d’unité, de dualité, La lumière, La substitution, La palingénésie…).

Les livres dits sacrés qui nous enseignent ce qu’est le bien ou le mal sont sujet à une remise en question avec le temps. Ils rament forts les exégètes pour nous expliquer le sens profond du rédacteur s’exprimant au nom du tout puissant (Exemple : l’Ecclésiaste (3-8) « Il y a un temps pour la guerre et un temps pour la paix » Conclusion, Dieu est favorable à la guerre !). Alors que s’appuyer sur des lois immuables de notre univers, cela devient tout de suite plus compliqué à remettre en question, car cela s’applique à tous et partout.

Exemples concrets : « Le maçon doit faire le bien plutôt que le mal ! ». Qui peut affirmer que le bien est universel ? Les églises ou les nations qui envoient leurs enfants se faire tuer sur les champs de bataille le font toujours au nom de l’amour de leur patrie ou du Dieu qu’ils vénèrent. Pourtant, combien d’entre-nous sommes dociles face à cette injonction ?

Le maçon ne répond donc pas aux lois sociales, mais plutôt aux lois universelles. Ainsi, une phrase plus équitable serait : « Le maçon se doit de respecter le juste ! ». La différence entre les deux est fondamentale, le bien et le mal sont définis par des autorités humaines subjectives et partiales, alors que ce qui est juste est variable et fait appel à la conscience du temps et de ce qui nous entoure. Le fil à plomb est notre premier modèle en la matière. Le premier exemple ci-dessus (bien et mal) impose l’obéissance, alors que le second (Juste et non juste) nécessite du discernement. Cela signifie que les maçons doivent développer un sens critique et surtout une intelligence universelle (ce n’est pas gagné pour tout le monde je vous l’accorde).

Pour arriver à ce niveau de réflexion, il me parait utile de faire un long travail de dépollution mentale que nous pourrions aussi appeler « déconditionnement », puis de reconstruction à la lumière des lois intangibles dont je parlais ci-dessus. Cela peut il se faire à raison de 4 heures de Tenue par mois ou encore de travaux à base de discussions futiles sur les sujets de société ou sur des querelles à propos d’offices ou de plateaux ?

Là encore, le chemin me parait long avant de trouver le Graal ! La question finale qui se pose sera donc : « Est-ce que la maçonnerie pourra survire à cette époque hyper matérialiste ? », je dois vous avouer que je suis très inquiet pour notre futur !

Fraternellement à toutes et tous.

Franck Fouqueray

[1] Expression empruntée à Daniel Béresniak

Comparaison n’est pas raison chez les maçons

La pensée occidentale s’appuie sur un vieux principe hérité de l’époque romaine : la comparaison !

Au quotidien, elle nous rend bien des services. Mais lorsqu’il s’agit de la Franc-maçonnerie, il s’agirait plutôt d’un réflexe parasite qu’il faut éliminer au plus vite de nos habitudes. Je m’explique !

Dans le monde profane, la comparaison est un rapport d’analogie qui permet de situer un comparé et un comparant, afin de leur attribuer une valeur et permettre ainsi de les positionner… parfois pour s’informer mais aussi très souvent pour se rassurer.

Dans le monde maçonnique, univers sacré par excellence, chaque adepte s’efforce de « rassembler ce qui est épars ». Il n’y a donc aucune place à la division, à la discrimination, à la séparation… ou à la comparaison. Tout doit se réunir pour atteindre l’unité.

Avouez que dans une société de compétition et d’excellence ou le mot d’ordre est : « gagner », il n’est pas aisé de maîtriser ce concept. Pour ceux qui douteraient encore du postulat de non séparation en Loge, il ne vous aura pas échappé que chez les porteurs de tablier, il n’existe pas un Dieu et un Diable avec pour mission ultime de faire un choix entre les deux afin de rejoindre le paradis ou l’enfer. Chez nous il y a un concept assez élaboré qui permet de sortir de cette dualité manichéenne : il se nomme : « ternaire ».

Les exemples foisonnent : pas question de sacrifier le noir ou le blanc du pavé, on prend le joint intermédiaire et hop le problème est réglé. Idem avec la Lune et le Soleil, c’est le Maître de la Loge qui fait office de 3ème élément. Il en est de même entre le Maître des Cérémonies qui tire avec sa canne et l’expert qui pousse avec son épée, les deux sont harmonisés par le maçon qui se trouve au centre durant les déplacements. La liste pourrait être longue des ternaires observables dans nos Rituels.

Partant de ce postulat, de nombreuses questions se posent. La première que je porte à votre attention est :

  • « Comment un maçon peut-il s’impliquer activement dans une discussion sociétale dualiste ? »

J’avoue ne pas avoir de réponse à cette énigme !!!

La solution logique et évidente consisterait pour le maçon à proposer une troisième voie intermédiaire sans entrer dans le débat.

L’autre question qui me taraude concerne la religion :

  • « Comment être le dimanche dans la foi d’un Dieu et le lundi soir en Tenue dans le doute, propre à la Franc-maçonnerie ? »

Puisque les questions sont chez nous plus importantes que les réponses, je vais continuer sur ma lancée :

  • « Comment certains maçons peuvent-ils demeurer dans la discrimination des genres en Loge (masculin / féminin) ou encore l’éternel choix des maçons régulier et des Loges dites sauvages pour les autres. »

Tout cela n’est-il pas contre-nature chez nous ?

Vous vous doutez bien que je n’ai pas de réponse à ces questions. J’en ai toutefois une concernant ma réflexion globale. Je me suis réveillé un matin en prenant conscience qu’on est tous l’idiot de quelqu’un d’autre. A vouloir séparer le monde sacré du monde profane, ou encore les bons maçons des mauvais maçons, on finit par ressembler à ceux qu’on fustige. J’ai donc décidé qu’il n’y avait plus de séparation là non plus et je me suis souvenu d’un enseignement bouddhiste.

Ce vieux Maître sans tablier prenait l’exemple du lotus. Il disait que le lotus pousse toujours dans une eau boueuse. Il y a donc le beau lotus au dessus et la vilaine boue au dessous. Si on veut nettoyer la boue, on tue de facto le lotus. Et ce jour là, j’ai compris qu’il n’y avait pas de bon et de mauvais maçons, nous sommes tous les porteurs d’une forme de ternaire des 2 éléments réunis.

Depuis ce jour là, je dois vous avouer que mes travaux sont devenus nettement plus sereins.

A bientôt et prenez soin de votre Lotus et de ce qui l’entoure.

Franck Fouqueray

Gloire au Travail ? Mon œil ! Eloge de Bertrand Russell, Paul Lafargue, Tom Hodgkinson, David Graeber et tous ceux qui luttent contre l’asservissement par le travail

Un titre un peu long, certes, mais important. Nous sommes dans le Monde d’Après, ce monde sans joie que contre lequel d’autres et moi-même luttons. Mais je pense que nos dirigeants, en plein effet Dunning-Krueger n’ont désespérément rien compris à la situation. Certes, je pourrais m’étendre sur la mondialisation, l’holocauste des vols low-cost, le mal que nous faisons aux écosystèmes et qui force les humains à cohabiter avec des espèces porteuses de virus etc. D’autres le feront mieux que moi. A mon petit niveau d’ingénieur, je me contenterai d’analyser une facette de notre mal-être collectif et de mettre la lumière sur certaines fadaises et autres aberrations que j’entends trop souvent. Je veux parler du travail, du labeur, de l’emploi etc.

Pendant le Confinement (et même après), j’ai lu et pris conscience de pas mal de choses, notamment de notre lien toxique au travail. J’ai lu notamment l’Eloge de l’oisiveté, de Bertrand Russel. Un admirable réquisitoire contre le travail et la valeur travail, déjà dénoncés par Max Weber dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme.
Selon Russell, la civilisation a pu se construire parce qu’une classe dirigeante avait du loisir, pendant que la classe opprimée trimait. Typiquement, la Grèce antique suivait ce schéma. Certes, les esclaves publics (ancêtres des fonctionnaires) faisaient tourner la machine. Ces esclaves étaient parfois mieux traités que des travailleurs contemporains, mais c’est une autre histoire. Toujours est-il que les dirigeants bénéficiaient du loisir instructif, que les traducteurs de Russell qualifient d’otium, un temps d’étude, de recul ou d’approfondissement.
Il faisait également la distinction entre les travailleurs qui déplacent de la matière (les ouvriers, les agriculteurs, artisans etc.) et « ceux qui leur disent comment faire », autrement dit les « analystes symboliques » chers à Marx. A ces deux classes s’ajoutent celles des conseillers (d’autres analystes symboliques), qui expliquent aux donneurs d’ordre comment diriger ceux qui déplacent la matière. Nous avons été conditionnés depuis quelques décennies (les années 60, je crois) à nous placer dans la catégorie des analystes symboliques, afin de bénéficier du loisir propre aux classes dirigeantes. Car dans ce paradigme, le travail manuel, c’est pour les pauvres !

Or, concernant le travail manuel et industriel, nous disposons désormais dans nos usines, du moins celles qui n’ont pas été délocalisées, de machines. Ces robots et automates programmables ont permis un gain de productivité énorme. Au point qu’à objectif de production égal, on peut diviser largement le temps de travail par deux ou trois, et ainsi laisser plus de temps de loisir à l’ouvrier. Russell l’explique dans son Eloge de l’oisiveté, Paul Lafargue aussi, dans l’Eloge de la paresse. Keynes lui-même pensait qu’à partir de 1945, on ne travaillerait plus que deux à quatre heures par jour. Les outils de production permettant largement de couvrir les besoins de la population, il n’y a donc pas lieu de maintenir ce régime de 40 heures hebdomadaires. Et pourtant…

En fait, une idéologie a pris le pas sur les autres : le néolibéralisme. Ainsi les Friedman, Greenspan et autres charlatans en sont venus à instiller l’idée qu’il fallait augmenter les profits des dirigeants d’entreprise ou d’Etats (les deux n’étant pas incompatibles, cf. les USA), cesser de contribuer à l’État et à la communauté et de mutualiser les pertes. Dans cette optique, certains cyniques n’ont pas hésité à fermer des usines françaises pour les relocaliser ailleurs, avec la bénédiction des politiques. On a envie de leur chanter le « Merci patron » des Charlots, tiens… Donc pour augmenter le profit de ces braves gens, qui vont nous expliquer que le travail, c’est une valeur (enfin, celui des autres, qu’ils pillent allégrement, parce que eux, « c’est pas pareil »), il faut trimer toujours plus. Mais pourquoi faire ?

Par ailleurs, une autre idée fausse s’est instillée grâce à ces braves gens : toujours augmenter la croissance. Toujours croître, croître, croître. Sauf que, la croissance infinie supposerait de disposer de matière et donc d’énergie en quantité infinie, ce qui n’a aucun sens en sciences physiques. Alors, nous travaillons. Nous déplaçons de la matière ou nous disons à ceux qui déplacent la matière comment ils doivent le faire sans être capables d’en transporter le dixième. Ceux qui ont un emploi sont essorés au maximum, et ceux qui n’en ont pas sont laissés au bord de la route. Pire, avec les conséquences des crises sanitaire et économique que nous vivons, ceux qui ont un emploi devront travailler encore plus quand les plus fragiles (incluant les jeunes) seront sacrifiés. Cette idée nous est répétée à longueur de temps par les charlatans de l’économie et du monde médiatique, ceux-là mêmes qui dirigent des think-tank qu’on entend trop souvent nous débiter les mêmes fadaises, sans recul, sans analyse critique.

Peut-être que le temps de loisir ou d’otium pourrait être utilisé pour se rendre compte que tous ces discours ne sont que calembredaines, et les personnes au pouvoir n’ont aucun intérêt à ce que le peuple s’en rende compte…

Le problème est qu’à force de déplacer de la matière à tout va au nom d’une croissance qu’on suppose infinie, nous allons détruire irrémédiablement notre environnement, déjà bien abîmé. Les transports que nous utilisons chaque jour polluent. Les matériaux de chauffage, les installations industrielles polluent. L’agriculture industrielle pollue. Nous polluons en consommant des objets inutiles que nous croyons indispensables, mais qui se dégradent automatiquement pour nous forcer à les remplacer… Pire, nous travaillons plus pour payer les crédits que nous prenons pour consommer ces machins. L’emploi est devenu un véritable levier de soumission des peuples.

Et pourtant, le Confinement a montré que l’industrie était néfaste pour tout le monde et que s’arrêter faisait du bien (quand on le peut bien sûr… Les « Premiers de corvée » n’ont pas forcément le même avis). Ce moment nous a montré aussi qu’au fond, bien des emplois n’apportaient rien à la société ou, et c’est pire, lui étaient nuisibles. Mais nos caciques au pouvoir préfèrent pratiquer le déni. Il y a un « effort de guerre » à fournir pour leurs profits. Et tant pis pour les travailleurs. Tant pis pour nous tous. Il faut, je cite, « travailler et produire davantage ». Bon, vouloir produire toujours plus avec des ressources limitées, ça ressemble à de la folie… Sauf que cette folie, cette « passion du travail » nous amène à notre propre destruction. Quel dommage de ne pas savoir maîtriser ses passions !

Je pense qu’il est temps d’engager un vrai débat sur le travail et l’emploi. Nous prenons conscience que les emplois les plus utiles sont aussi les plus mal payés et les plus mal considérés. Peut-être que la Franc-maçonnerie peut apporter sa pierre à ce débat que j’appelle de mes vœux ? Nous autres Francs-maçons avons une idée particulière du travail, mais aussi de la tempérance, qui doit nous faire savoir quand nous arrêter, et qui passe par une connaissance de soi et un travail de perfectionnement (le travail de Gloire au Travail). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, peut-être devrions-nous nous battre pour travailler moins et consommer moins, ce qui sauverait le travail ?

« La morale du travail est une morale d’esclave et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage » écrit Bertrand Russell. Plus que jamais, reprenons notre liberté !

J’ai dit.

Pour aller plus loin :

-Pierre Larroutouru, Dominique Méda : Il faut réduire le temps de travail
Tom Hodgkinson, L’art d’être oisif dans un monde de dingues, Les Liens qui Libèrent
James Livingstone, Fuck work, Champs
Rutger Bretman, Utopies réalistes, Seuil
-David Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui Libèrent