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Le sexe des mots : un chemin vers l’égalité De Claudie Baudino

L’auteure, ou autrice, puisqu’aussi bien l’un et l’autre, l’un ou l’autre se dit ou se disent, poursuit dans son nouvel ouvrage paru dans la collection « Egale à égal » de Belin, son combat pour la féminisation du langage quand il s’agit des femmes. Reprenant les arguments que certains et hélas certaines ne veulent toujours pas entendre, la politologue rappelle en cinq courts chapitres une vision de la question du sexe des mots que l’on peut ainsi résumer : la langue est sexiste ; elle est façonnée par et pour les hommes ; il convient de mettre les mots au service de l’égalité ; un combat à langue armée est nécessaire pour vaincre les résistances qui constituent une violence faite aux femmes et à la mixité et il existe des chemins vers l’égalité.

On retiendra de cette lecture que rien ne sert d’espérer dans la naissance d’un neutre ou la promotion de l’épicène. Il faut appeler un chien un chien et une chienne une chienne, comme diraient les chattes de garde. A propos de langue armée, Claudie Baudino propose de s’emparer du caractère performatif de la langue pour ne pas hésiter à répéter les nécessaires féminisations et faisant fi des ricanements basés sur les connotations en retournant d’un humour léger le gras des blague salaces. Elle nous  offre un bel exemple : Il faut employer l’expression « femme publique » pour désigner toutes celles qui consacrent leur vie au bien de la société, louer leur vertu et leur engagement au lieu de commenter leur situation familiale ou leur tenue vestimentaire ».

Dont acte, allons-y, ne baissons pas les bras, cessons de penser que les hommes publics font le tapin et signalons dans cette collection de poche une quinzaine d’autres textes consacrés depuis 2014 à cette problématique, vendus 6,5 euros. N’hésitons pas à les offrir à celles et ceux que l’on n’ose appeler des résistants, à cause de connotations, vous comprenez. Ce Sexe des mots recèle comme il se doit une petite bibliographie et même un quiz, avec dix questions qui permettent de regarder en s’amusant où l’on en est de sa culture féministe.

Pour qui voudrait approfondir la question, Claudie Baudino qui fit jadis sa thèse sur une comparaison entre la situation française et belge (Politique de la langue et différence sexuelle, la politisation du genre des noms de métier, l’Harmattan, 2001) a également publié : « Le travail social au défi de la mixité », L’année de l’action sociale 2015 : Objectif autonomie, Dunod, 2014 ; « De la féminisation des noms à la parité : réflexion sur l’enjeu politique d’un usage linguistique », Ela. Études de linguistique appliquée 2006/2, no 142 ;  « Du « genre » dans le débat public ou comment continuer la guerre des sexes par d’autres moyens ? », Travail, genre et sociétés 2006/2, n°16 ; « La cause des femmes à l’épreuve de son institutionnalisation »,  Politix 2000/3, n° 51.  J. Scott, La citoyenne paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme, Politix 1998/3, n° 43.

La question de l’évolution du langage, parallèlement à celle de la société est donc de moins en moins marginale, Gaudeamus igitur ! Nos lecteurs liront dans le numéro 11 de la revue Critica masonica, paru il y a quelques semaines, l’entrevue que nous avons réalisée avec Eliane Viennot, autre spécialiste de la cause sous le titre : « Et la  modernité fut masculine ». Pour ce qui est de Claudie Baudino, elle  s’exprime également en  ligne sur www.laboratoiredelegalie.org

Le sexe des mots : un chemin vers l’égalité – De Claudie Baudino

Jean-Pierre Bacot

Première parution

Blog Critica masonica 14 mars 2018

Notre frère Georges Thill

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Ce fut l’une des plus belles voix de l’histoire de l’art lyrique français et sans conteste un des plus beaux timbres.  Ce fut un ténor dit de demi-caractère, expression qui n’a rien de péjoratif. Georges Thill est né le 14 décembre 1897 et est décédé à Draguignan le 17 octobre 1984.

S’il a été reçu au Grand orient de France à la loge Rénovation, sans que l’affaire soit bien documentée, on peut supposer s’il fut plus souvent présent dans sa loge de salle de spectacle que dans sa loge maçonnique

Quoi qu’il en ait été, sa voix si chaleureuse aura ravi plusieurs générations de lyricomanes, puisque sa carrière dura trente ans, dont la moitié au firmament. Il est possible, grâce à son abondante discographie, d’écouter aujourd’hui en disque compact ou en vinyle, et bien évidemment sur YouTube, du Puccini, du Mozart ou du Wagner chanté en français. On peut se poser paradoxalement comme défenseur des versions originales et apprécier ces transpositions en allant rechercher l’argument du diable : on comprend dès lors ce qu’il chante, et ce d’autant mieux qu’il  était doté de la plus belle articulation qui fût et d’un phrasé que l’on a parfois qualifié de dandy. Dans sa carrière internationale, Thill a également chanté en italien et en allemand, sans jamais transposer  les pires difficultés, eu égard à son contre-ut impeccable, comme en a témoigné, entre autres exemples, son interprétation de l’air célébrissime « Que  cette main en froide (che gelida manina) » de la Bohème de Puccini.

Quant à l’opéra français qui demeura sa prédilection, il en a parcouru tout le répertoire qu’il a partiellement illustré au cinéma. Les  afficionados pourront ainsi le retrouver dans Aux portes de Paris de Jacques de Baroncelli et Charles Barrois (1934), Chansons de Paris de Jacques de Baroncelli (1934) et Louise (1939) d’Abel Gance, à partir de l’opéra de Gustave Charpentier.

Pourquoi faire usage du cadre en Franc-maçonnerie ?

Le cadre, qu’est ce que c’est au juste?

Commençons par définir le sens du mot Cadre. Il apparaît au 13ème siècle dans le langage militaire. Il nous vient du latin quadrum « carré ». Nous sommes donc au delà du nombre 3 et de la spiritualité. Nous entrons pleinement dans le monde du 4, celui la matière. Nous connaissons tous de très nombreuses déclinaisons de ce mot : Cadre de la porte, Cadre sur Internet (appelé aussi frame), Cadre champêtre, Cadre en Marine (qui est un lit), cadre doré du tableau, Le cadre de feu, (un supplice des sauvages des USA), Cadre du vélo, Cadre de vie, Statut de cadre d’entreprise, Loi cadre, Cadre noir d’équitation…, il en existe encore de très nombreux.

En règle générale, le cadre est une limite. Il permet de constituer une distinction, une séparation entre deux espaces. En maçonnerie, le plus connu de nos cadres est le Temple, ce lieu dans lequel la Loge se réuni. D’ailleurs, la séparation entre l’intérieur et l’extérieur de ce cadre de travail porte un nom. Au dedans on trouve le sacré, au dehors on retourne au profane. Profane qui veut justement dire pro-fanum : « devant le Temple ». Ce cadre permet de considérer deux espaces distincts et séparés. Le Septentrion et le Midi sont eux aussi des cadres. Le travail nous conduit donc du profane qui se trouve à l’extérieur du cadre, vers le sacré à l’intérieur. On part de l’occident dans un premier temps, avec la porte du Temple, puis le Nord et enfin on se dirige vers le Sud. On forme ainsi un autre cadre non visible, en forme d’équerre, encore un cadre.

La loge: un cadre sacré et réaliste.

Les officiers dans la Loge répondent eux aussi au cadre Il se nomme hiérarchie. Justement, ce mot est constitué de hieros « sacré », auquel est ajouté arkos, qui signifie « rectitude ». Nous sommes toujours dans ce rapport du sacré dedans et du profane dehors. Pour beaucoup d’entre nous, son contraire se nomme Anarchie, Ce n’est pas exact, il se nomme en réalité Anomie. Anarchie voulant dire refus d’une autorité unique, alors qu’anomie vient du grec anomia qui signifie « A » privatif et nomos, « loi, ordre, structure ». Nous observons ainsi une dualité entre le cadre du sacré en opposition avec l’absence d’ordre.

Dirigeons-nous maintenant vers les SS:. & FF:. sur les colonnes. Ils pratiquent un rituel. Ils ont tous prêté un serment. Cette codification de gestes, de formes et d’esprit, n’est-elle pas un cadre elle aussi ? Continuons encore un peu, la Loge et ses membres, toute cette organisation n’est-elle pas un autre cadre ? L’Obédience qui se trouve au dessus, ne le serait-elle pas elle aussi, puisqu’elle encadre ?

Résumons-nous, le maçon semble évoluer dans un ensemble de cadres. Tous les outils, les gestes, les déplacements, les paroles, les structures humaines, les locaux. Tout est cadre. Certains cadres ont des formes triangulaires, d’autres sont carrés ou rondes.

Cette prise de conscience doit en conduire certains à nous poser une question :

« Avec autant de cadres, comment peut-on être Freemason > Maçon Libre ? »

Car être libre n’est-ce pas de se débarrasser de ses chaînes ? Or le cadre représente souvent une contrainte. Comment résoudre ce paradoxe ?

Tout le monde sera d’accord pour affirmer que la liberté est au centre des préoccupations maçonniques, voire profanes. Pourtant, notre monde contemporain n’a jamais été aussi structuré, aussi protégé, aussi connecté… autant de cadres pour notre bien-être. Cela est vain, car nous vivons dans une peur croissante. Nous réclamons toujours plus de cadres. Ils prennent plusieurs formes : le cadre policier, le cadre législatif, le cadre médical, le cadre familial... mais cela ne fonctionne pas. La peur et son corolaire : l’agressivité, sont les contrepoids de ces cadres vides de sens et surtout, ces similis cadres déconnectés de la réalité humaine car ils sont vides de désir ou de conscience, ils ne sont que force et violence pour s’opposer à la violence.

La Rochefoucault nous le dit dans ses pensées : « La peur n’est pas dans le danger, la peur est en toi ». Elle est le fruit de la prise de contrôle de notre être par notre mental. Nos peurs prennent le pouvoir et plus aucun contrôle par la raison n’est alors possible. Le point du centre est perdu et nous sombrons dans l’itinérance. Lorsque l’Humain n’est pas intégralement rempli de lui même, de toutes ses forces d’amour, de toutes ses richesses créatives, il délègue, il se trouve des Maîtres de substitution, il s’agentise. Il devient l’agent d’une force supérieure qui le rassure. C’est le prix qu’il paie pour s’acquitter de sa dette de peur.

Celle-ci peut prendre mille formes. Elle est parfois, l’entreprise multinationale qui l’embauche et qui lui donne l’illusion d’une valorisation supérieure. Cela doit être vrai puisque l’employé de Google ou d’IBM va être payé 2 à 3 fois plus cher que l’employé de l’entreprise Dupond, Durant ou Martin à Sarcelles. Elle peut être aussi la nationalité qui au final divise les êtres plutôt que de les rassembler. J’en veux pour preuve qu’en cas d’accident d’avion, la famille d’un ressortissant américain victime d’un crash aérien touchera 16 fois le dédommagement perçu par la famille d’un européen. Vous ne me croyez pas ? Je vais vous donner le montant exact financé par AXA pour le Rio / Paris – d’Air France en 2009 : Pour un Américain, les assurances ont payé 4 millions de dollars, pour un Brésilien 750 000 dollars, et seulement 250 000 dollars pour un Européen.

A cette étape, la question qui nous taraude tous est :

« Le cadre est-il une bonne chose ou pas ? »

Je ne répondrai évidement que pour moi-même. Lorsque nous cheminons sur une montagne, le chemin, les panneaux, le sommet, les guides qui m’accompagnent et même mes chaussures qui sont une autre forme de cadre, sont acceptés ou refusés par ma conscience. Si mon voyage n’a pour seul but de me valoriser aux yeux de mes amis, car mon guide est l’ancien champion du monde de la spécialité, alors ma conscience à abandonné son rôle au profit de l’orgueil. Si mes chaussures sont les plus chères du marché et que mon trek n’a d’autre but que de me comparer aux autres, alors je suis esclave de mes vices et mes passions. L’atteinte du sommet ne me nourrira jamais car le chemin était vide. Il me faudra d’autre sommet, d’autres challenges pour remplir ce vide sidéral.

Les cadres qui nous accompagnent ou qui bloquent notre route ne sont que des outils ou des épreuves qui nous permettent justement de sortir de la dualité Sacré / Profane pour nous élever vers notre centre. Si notre conscience est entièrement convoquée pour conduire et animer notre vie, il n’est plus besoin de s’enfermer dans un espace dit sacré, puisque de fait, tout devient sacré. Il n’est plus utile d’être plus de ceci, ou moins de cela, puisque nous sommes toujours à la juste place. Les notions absurdes issues de nos religions manichéennes avec le bien et le mal se transforment aussitôt en juste ou en chaos créateur qui sont deux états transitoires et alternatifs de la vie. Le bien et le mal étant pour leur part des notions morales comparatives. J’en veux pour preuve que le militaire qui tue son voisin ennemi est décoré, la femme qui tue son mari après des années de violence est qualifiée de criminelle.

Souvenons-nous un instant de cet homme qui avait commis 200 actes terroristes dans sa jeunesse et qui fut condamné à la prison à vie. Après 27 ans de détention, il ressort et le cadre de sa cellule est devenu son support de travail, son véhicule de sagesse. Il devient ensuite Président d’Afrique du Sud, puis Prix Nobel de Paix. L’univers carcéral fut pour lui, le cadre nécessaire pour gravir sa montagne et grimper jusqu’aux tréfonds de son cœur, de son être, pour se connecter à son humanité la plus profonde et nous toucher tous, puisqu’il est devenu un symbole de paix.

Pour se libérer de ses chaînes, le maçon qui croit recevoir la Lumière lorsque le bandeau lui est retiré, commet une grave erreur d’appréciation. Ses yeux sont des menteurs. En réalité, il retourne à cet instant précis à la porte du Temple, au profanum, puisqu’il retourne à l’extérieur par la vue. Il quitte le sacré de son intériorité. Ce bandeau qui constituait un cadre de cécité, l’obligeait durant toute sa cérémonie à imprimer en lui les épreuves, à sentir, à vivre sans savoir, à être le docile pénitent qui accepte la vie dans le doute de l’action mais la foi de ses futurs Frères et Sœurs. On veut tout savoir, pourtant en langue des oiseaux « savoir, c’est voir ça ». Or voir, c’est déjà chercher à se rassurer afin de positionner après coup la cible au centre de la flèche. Ce bandeau est un outil béni du GADLU, il oblige le candidat à faire un travail introspectif. Il impose à l’impétrant la confiance dans l’Expert qui le guide, dans les FF :. & SS :. qui le taquinent de leurs épées lors du premier voyage accompagné. Ce bandeau est une bénédiction pour le futur maçon, car tout le génie de notre Art se trouve concentré dans ce moment. Le futur maçon fait confiance, il se met en mouvement, il est dans le silence et il s’imprègne docilement de ce que l’amour fraternel lui réserve durant ce moment trop bref des 3 voyages en Loge.

Combien d’entre nous avons gardé ce souvenir inoubliable de cet autre cadre dont je vais vous parler ? La chaîne d’union, lorsque les yeux bandés, nous passions de mains en mains sans savoir qui nous prenait et nous transmettait au voisin bienveillant. Certains en avaient même les larmes aux yeux. Avez-vous déjà vu un candidat négocier son serment ou nous demander de lui épargner l’épreuve du dernier élément sous prétexte qu’il est sensible au feu ou à la piqure ?

Et pourtant, nous avons tous courbé l’échine devant la porte basse, sans broncher nous nous sommes soumis au cadre qui nous était imposé. Ah mes Sœurs et mes Frères, je dois vous confesser qu’il m’arrive parfois de sourire en écoutant certains maçons remplis de certitudes. Je les imagine le genou à terre avec leur bandeau sur les yeux, inquiets comme nous l’avons tous été. Je me demande ce qui pousse l’humain à trop vite oublier ces moments de doute qui engendre l’humilité, pour se réfugier dans l’univers de la peur, de la comparaison ou de la compétition ?

Je n’ai pas de réponse définitive à cette question, juste une proposition. Je me demande si le fait d’être connecté à l’amour de soi, je parle du réel amour, l’inconditionnel, ne serait pas l’antidote de la peur, de la comparaison et de la compétition. Ce virus qui engendre la maladie du pouvoir et de l’orgueil. Si une équation pouvait être dégagée de cette réflexion ne pourrait-elle pas être la suivante : « Plus je m’aime, plus j’aime les autres – Moins je m’aime, plus je me coupe des autres. »

Les deux termes de « vices et les vertus » qui ont constitués la base de la création de la Franc-maçonnerie ne seraient alors plus un cadre moral nécessaire à notre pratique. La nouvelle référence deviendrait: « La conscience ». Comme le rappelle d’ailleurs notre Rituel, c’est par sa conscience que le maçon est relié au Divin. Lorsque je cite la conscience, je ne parle évidement pas des émotions qui nous travestissent trop souvent la réalité, je parle de l’action juste au moment opportun.

En conclusion le cadre serait pour le Maçon, un moyen pour définir le dedans du dehors avec sa ligne de démarcation, bienvenu dans la dualité. Puis dans un second temps, affranchi des excès de ses émotions et de ses passions par le travail intérieur, il trouve son juste centre, porteur de sagesse. Une fois aligné en ce centre, il laisse les choses se faire sans aucun laisser aller, il observe sans réagir. Il « est » sans être obligé de faire, son écoute et sa parole deviennent justes. Bienvenu dans le monde ternaire. Il est désormais habité par la conscience.

Après ce long chemin, le Maçon peut enfin  quitter son tablier, son Temple et ses Rituels car où qu’il soit, il est porteur de cette essence qui contient le sacré et le profane. Vous êtes arrivée, nous espérons que vous avez fait un bon voyage ? Espérant vous revoir prochainement sur nos Colonnes.

J’ai dit VM

Gloire au Travail? Mon oeil (III)

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J’étais en Loge hier soir et j’avoue m’être endormi comme une masse lors de la présentation de son travail par le Frère conférencier. Planche soporifique, me direz-vous ? Non, même pas. Le problème ne venait pas de la planche ni de l’ambiance, ni du confort relatif de mon siège mais bien de moi. En fait, il m’arrive ce qui arrive à tout le monde : je suis fatigué. Non pas d’une fatigue normale de fin de journée, mais d’une fatigue installée, une forme d’usure, en fait. Comme beaucoup de franciliens, je me déplace en transports en commun, ce qui est assez usant : bus, métros ou trains bondés, quand ils fonctionnent, ce qui n’est pas toujours évident. Je ne devrai pas me plaindre, je vis et travaille à Paris intra muros, ce qui limite un peu les ennuis de transport. Il est vrai que je n’ai que 70 minutes quotidiennes de transport, ce qui est un peu moins que la moyenne francilienne (84 minutes).
Comme les rares privilégiés à avoir encore un emploi stable, je travaille de 7 à 9 heures par jour. Il m’est même arrivé, dans ma jeunesse de travailler plus de 10 heures par jour. Là, je me limite un peu. Une journée ne faisant que 24 heures, si plus d’un tiers de la journée est consacré à l’emploi en comptant le temps passé en transport, on peut légitiment penser que l’employeur commet un vol de temps du salarié, ce dernier étant obligé de sacrifier du temps de repos ou de loisir. Il y a certes des contingences matérielles, comme la concentration des bureaux en des lieux pas forcément bien desservis et le prix du logement, inversement proportionnel à la proximité. Et bien évidemment, en ces temps de déconstruction du droit du travail, inclure le temps de trajet dans le temps de l’emploi n’est pas envisageable.

Outre le fait que les journées d’un travailleur, salarié ou noni, sont longues, notre société nous offre le mirage de l’illimité : cartes de transport au nombre de trajets illimité, cartes de cinémas dites illimitées, cartes d’amis des musées offrant un accès illimité, offre audio-visuelle sur le réseau Netflix, jeux en ligne en accès illimité. Ce qui est gênant, c’est que notre monde est limité : on estime que le nombre total d’atomes dans l’univers est limité à 10100. L’être humain est lui-même limité, et c’est la limitation de l’expression de ses désirs et pulsions qui le constitue. Dans ces conditions, quel est le sens de se créer des accès illimités, certes moins onéreux que l’achat à l’acte, mais qui nécessitent une fidélisation ou un usage régulier pour être viable pour un ménageii ?

Histoire de me remettre de mon coup de fatigue, je suis resté sur mon canapé et j’ai lu un ouvrage très intéressant, d’un philosophe contemporain allemand, un certain Byun-Chul Han. Byun-Chul Han est un ingénieur coréen, qui suite à un long séjour en Allemagne, s’est intéressé à la philosophie, qu’il enseigne désormais à Berlin, après avoir repris ses études. On commence, et c’est heureux, à découvrir son travail en France. J’ai donc lu son premier ouvrage traduit dans notre beau pays, la société de la fatigueiii. Il y décrit sa vision de la société occidentale, en parallèle de son pays natal, la Corée du Sud et émet l’hypothèse que nous vivons une maladie, la maladie de la positivité. En fait, certaines maladies ou troubles cardio-vascuaires sont liés à notre mode de vie, avec l’offre de la possibilité de s’alimenter tout le temps. « Je peux manger, donc je mange », peut-on résumer. Il en est de même avec le travail ou l’offre de loisir : « je peux le faire, donc je le fais ». Les pathologies du travail, notamment le burn-out sont liées à cet état d’esprit, instauré par le management incitatif ou non. Le problème qui se pose est que nos ressources internes sont limitées, et que cette positivité est en fait une destructivité, imposée par une perversion de l’incitation : « tu peux le faire, donc fais-le, au détriment de ta santé car si tu ne le fais pas, ça montrera que tu ne vaux rien ». Cet état d’esprit est une aubaine pour le capitalisme, qui nous pousse à nous donner toujours plus à qui nous emploie, sans réel retour. Nous-mêmes, Francs-maçons avons un Surveillant qui « appelle de la Récréation au Travail et du Travail à la Récréation ». Je pense donc qu’il faut s’avoir s’arrêter et que le repos est un droit, même si « de longs et pénibles efforts nous attendent ».

Et c’est un effet de cette positivité que j’ai vécu ce soir où je me suis endormi en Loge : j’ai eu du travail, que je pouvais faire, donc je l’ai fait. J’avais la possibilité d’aller au théâtre et au cinéma dans la semaine, je l’ai fait. La possibilité de lire un passionnant ouvrage, que j’ai lu au détriment de mon temps de sommeil. Puis la possibilité d’aller en Loge, chose que j’ai faite aussi.

Gloire au travail ? J’en suis de moins en moins sûr. D’autant plus que le terme travail viendrait du latin trepalium, un instrument de torture pour les esclaves et que les autres étymologies possibles sont liées à une idée de torture et d’entrave.

Moralité : j’ai reçu une invitation pour une tenue, et le sujet de la planche est très prometteur… Comme je suis fatigué, je vais rester chez moi et visionner une série sur Netflix et ne pas me coucher trop tard…

J’ai dit.

i J’inclus les parents élevant leurs enfants dans la catégorie des travailleurs non salariés.

ii De là à penser que les services illimités ne sont qu’une occasion pour les représentants de l’offre de se constituer une rente, il n’y a qu’un pas que ma mauvaise foi me permet de franchir allègrement.

iii La société de la fatigue, éditions Circé (2014), disponible dans toutes les bonnes librairies. Pensez à votre libraire, commandez chez lui ! Contrairement à Jeff Bezos, il a besoin de vous !

La Voie maçonnique : 5 méthodes, 7 plénitudes, 5 croyances

Les cinq méthodes sont la présentation de ce que j’appelle « le bouquet de canaux »

« …la primauté d’un parcours équilibré entre démarche initiatique, pratique d’une méthode symbolique et engagement citoyen et social. » Déclaration des obédiences françaises 2002.

Postulat

La Franc-maçonnerie française tend à devenir de plus en plus une spiritualité pour agir.

Le voyage maçonnique devient Voie initiatique.

La raison réclame une adéquation entre les valeurs maçonniques déclarées et les comportements censés les mettre en œuvre.

            La question est posée par la préposition « pour ». Comment , en effet, transmettre aux Sœurs et aux Frères l’envie de mettre en œuvre les comportements engagés sur le forum, qui sont la traduction de leur changement spirituel, notamment acquis pendant les tenues ? La Franc-maçonnerie, de style français, devrait être de plus en plus, en effet, susciter l’engagement individuel des initié(e)s. A condition toutefois qu’ils y soient poussé(e)s par les Anciens de leur Loge, en particulier par les trois Maillets, le Vénérable et les Surveillant(e)s. Les dispositions rituelles n’y suffisent plus et nous avons l’impérieuse nécessité de revoir nos pratiques, en répondant à deux questions : Comment traduire ses avancées spirituelles en actions dans le monde profane ? Et comment les Anciens peuvent-ils motiver les Frères et Sœurs de leur Loge à s’engager comme citoyens ? Cette seconde interrogation, celle de la méthode, fait l’objet de ce texte. Passons en revue les cinq possibilités que nous avons à notre disposition et faisons brièvement le point, pour chacune, sur nos pratiques actuelles.

1) L’injonction consiste à donner un ordre, par exemple : « Soyez tolérants ! ». Elle est de mise, cette in jonction, dès l’initiation avec le serment où l’impétrant(e) promet de respecter notre corpus axiologique. C’est, sur le plan émotionnel, accepter la soumission au nom de valeurs altruistes. N’en rajoutons pas car cette manière a deux inconvénients : celui d’être peu suivie d’effets réels, autre que dans le discours et celui de la domination que l’autre, qui, dans notre humanisme, ne fait pas très bonne figure.

2) L’imitationest facile à comprendre puisque, dès notre plus jeune âge, nous nous sommes identifiés aux personnes qui nous entourent.. Il se fait que la toute récente psychologie mimétique (Jean-Michel Ourghoulian) observe que dans une relation , l’autre, s’il fait sens pour nous, peut revêtir, à nos yeux, trois rôles : celui d’un rival, celui d’un obstacle et celui d’un modèle, ce qui nous intéresse ici. La répartition du pouvoir, dans le groupe-loge pousse les plus jeunes à imiter des Anciens. On voit vite la limite : les Anciens seront imités dans la mesure où eux-mêmes sont concrètement engagés et le font savoir sans éclat. Je crois que nous pouvons affiner, en tenue et ailleurs, cette relation mimétique. L’identification est un des phénomènes les plus importants dans la construction de la personnalité. Et ce, dès le plus jeune âge ; un motif, parmi d’autres de fixer l’âge à 3,5 et 7 ans.

3) La persuasion quand, par exemple, le Vénérable commence une tirade sur les bienfaits que chacun(e) ressentira dans l’engagement sur le forum. Par exemple la satisfaction du devoir accompli, ; le sentiment de communier avec ses Frères, ses Sœurs ; la mise en cohérence de ce que je dis et ce que je fais…Les arguments ne manquent pas mais je trouve que la méthode est limitée. Ne ressemble-t-elle pas à une sorte d’argumentaire commercial, un peu dérangeant, dans notre univers. Pour autant ne jamais pratiquer la persuasion est regrettable. Certain(e)s d’entre nous pourraient bien s’y exercer.

4) L’introspection qui prend un tout autre chemin. On fait l’hypothèse qu’un initié qui descend assez profondément en lui(elle)-même balaie les justifications pour ne pas agir et retrouve l’empathie que la psychologie moderne répute être naturelle. Il suffit de l’animer, en la débarrassant des métaux de la rationalisation facile. Descendre en soi mène inévitablement à vouloir aider l’autre. L’introspection est-elle de bonne qualité dans ta Loge. De ta réponse dépendra l’engagement dans le monde extérieur.

5) L’engagement, voici le levier le plus indiqué et puissant pour amener l’autre à changer. Dans notre contexte à faire de ce changement une action concrète au bénéfice de l’autre. Là nous nous trouvons devant la méthode la plus efficace mais aussi la plu pointue. La psychologie de l’engagement, bien acclimatée en France, révèle comment on peut amener les gens à faire librement ce que l’on attend d’eux. Sans que ce soit une manipulation. J’estime que la plupart d’entre nous, avons tout à apprendre de cette découverte pour les l’acclimater à notre spécificité. [1]

La voie spirituelle, maçonnique en particulier, provoque une ou plusieurs plénitudes,

            La Voie maçonnique peut être lue comme la jonction de deux ensembles spirituels : un rite de passage avec l’initiation et l’élévation, d’une part. D’autre part avec un parcours de sagesse, plus ou moins foulé tout au long des tenues. Ce parcours lui-même définit la spiritualité maçonnique en quatre phases, qui, dans la réalité, sont mêlées : le carré long du connais-toi toi-même, le delta métaphysique, l’étoile de la conscience et la voûte de la transcendance qui n’est pas du tout nécessairement divine[2].

L’étoile de la conscienceest une représentation du bonheur ressenti à parcourir la Voie. Elle additionne plusieurs éléments que nous vivons souvent en tenue : les bien être, le sens de la vie, l’idéal du Moi. L’enjeu, pour que ces éléments apportent le bonheur et soient effectifs, est qu’ils soient conscientisés. On sait désormais que la prise de conscience de ses états intérieurs (émotions et sensations) est un gage de bonheur.

Les plénitudes sont éveillées de ci de làau cours du voyage. Elles sont les habillages de la plus ancienne d’ente elles, la béatitude fœtale. Parfois des arcanes motivent leur apparition L’avenir pourrait privilégier leur prise de conscience, au-delà des émotions très vagues qu’elles procurent. J’en distingue sept. C’est une liste issue de mon expérience et de témoignages que j’ai recueillis. Aucune prétention scientifique.

  • La régression intra-utérine, ce « regressus ad uterum » » bien explorée depuis la Renaissance qui est nostalgie des doux balancements et de la tiédeur du ventre maternel. Otto Rank fut, pour l’aspect scientifique, un des premiers à évoquer cette nostalgie de la béatitude qui n’est plus guère remise en cause aujourd’hui. La dénomination de « loge-mère » laisse, en nous, planer cette nostalgie. Celle qu’éprouvent celles et ceux qui tendent vers le retour à la béatitude fœtale. Deux exemples de cette nostalgie ou/et de ce rêve du retour à la matrice. Le dessin tagué sur le sol des trottoirs de Paris qui représente le fœtus dans le ventre. Et l’irrésistible envie de dormir, dans le train des grandes lignes. Cette plénitude se devine sous l’arcane du Un/Tout, soit l’intégration du Soi. Le parcours spirituel maçonnique ne se prête pas à cette recherche ; il bloque, en effet, après l’avènement d’un premier Un, celui de l’androgynie, devant le roc du biologique, soit la conjonction des opposés.

2) la sécurité totale, c’est se sentir bien protégé, à l’abri des méfaits du monde extérieur. C’est une besoin fondamental de l’être humain[3]. Cette sécurité est fort bien évoquée dans notre symbolisme : « la Loge est protégée, les allées bien gardées » comme disent les Anciens Devoirs. C’est le Couvreur qui en est le symbole social et intime.

3) Laconjonction des opposés. Devient de plus en plus souvent convoqué aujourd’hui. Depuis la bisexualité originaire jusqu’aux débats actuels sur le genre.  L’Animus et l’Anima sont en passe de devenir des concepts usuels et pratiques pour signifier les « mélanges » de l’émissif et du réceptif. Loin de ce pavé mosaïque qui n’a pas fini de faire des hécatombes chez nous, à cause de la confusion, issue du dogme occidental, entre dualisme et dualité. Le Tuileur de Vuillaume, en 1830 dessinant le tableau d’Apprenti sans ce damier maléfique.

4) Le repos absolu qui a fait dire à Sigmund Freud que les pulsions de mort, opposables aux pulsions de vie, tendaient à nous délivrer de toute tension psychique et physique, le propre de la vie. C’est ici où gît le grand mystère. Nous approchons ce repos absolu dans les silences pendant la tenue. Ils sont trop rares et trop brefs.

Bruno Etienne[4]ne recommandait-il pas dix minutes de silence et d’immobilité en début de tenue. Sage prescription !

5) L’idéal du Moi ; c’est cette figure plus ou moins claire en nous vers laquelle nous tendons, sachant que nous ne l’atteindrons jamais. L’Idéal du Moi nous tire paradoxalement hors de nous-mêmes. Hiram est pour plusieurs un Idéal du Moi. Mais il revêt les formes multiples, le bâtisseur, le chevalier, le sacerdote…Je propose de l’appeler génériquement le Maître de Lumière.(non ! j’ai changé d’avis : le Maître de lumière est la somme des Moi conscients des sept personnages)

                                   6) Les paradis perdus sont formulés ainsi par les « junguiens ». Au cours de notre enfance, nous avons laissé derrière nous, hors de conscience, l’inconscient collectif dont le Soi est le centre ; puis plus tard , l’inconscient personnel qui fournit une partie du Moi.        Sont-ce les paradis perdus, ceux de la Genèse ? Je le crois volontiers. L’introspection maçonnique se prend, chez certain(e)s à rêver au Mot ineffable, la Parole perdue, sans cesse et encore. A moins que ce ne soit le Temple, toujours détruit et toujours à reconstruire.

7) L’ordre dans l’univers.Les germanistes ont de la chance. La langue allemande a forgé un mot qui signifie l’ordre dans l’univers, que l’esprit fomente à partir d’un certain âge : LaWeltanschauung, la vision d’un monde ordonné. Tout est à sa place, rien ne vient troubler la majesté de l’Ordre. La hiérarchie des éléments, fondatrice de la mise en ordre, est symbolisée par la hiérarchie des offices. Mais c’est un gros travail sur soi que de réunir ce qui est épars. Comment mieux dire que la devise du REAA : Ordo ab chao ?

Sept plénitudes ; avec la possibilité de changer, selon le temps et l’humeur mais s’en se le formuler clairement. L’âge est un amplificateur des plénitudes. Oui, la Voie maçonnique portera en elle, de plus en plus, tous ces beaux fruits qui murissent lentement dans les fonds de notre être.

Le progrès individuel et collectif est une croyance de base de la Franc-maçonnerie. C’est un trait culturel occidental. Aujourd’hui cette croyance est de l’ordre de la foi, moins de la raison.

            Ces cinq croyances sont l’énoncé de l’Éventail des croyances, une des parties de l’équipement du voyageur initié(e) Voir La grande synthèse.

            La foi dans le progrès a souvent cherché sa justification dans la raison : celle-ci n’observait-elle pas, depuis la Renaissance et René Descartes, que l’humanité se bonifiait avec les siècles, techniquement certainement mais aussi socialement. Loin de l’autre philosophie qui veut que nous soyons dans l’âge sombre, celui du Kali Yuga. Je la laisse ici de côté.

Le progrès, une conviction encore affermi par les Lumières dont nous descendons présente cinq caractéristiques. Pour placer notre belle Voie sous les lentilles du macroscope.[5]Et débusquer ce qui, trop souvent , en nous, fait figure de certitude.

1) Tout évolue sans cesse.Le changement permanent, c’est la vie. Linéaire pour les Chrétiens mais cycliques pour les Francs-maçons qui n’ont cesse de mourir pour renaître, jusqu’aux derniers degrés.  L’Apprenti(e), jeune initié(e) est invitée avec force à effectuer les premiers tours de l’hélice, tout comme le fait, à son niveau le Grand Commandeur.

2) Tout va de mieux en mieux. Les tenants du progrès, plus rares aujourd’hui qu’au XIXème siècle positiviste, sont persuadés que tout change, certes, mais dans le bon sens, à savoir une plus large ouverture, une meilleure porosité des gens et des peuples, qui vivent dans une plus grande sécurité, un plus grand confort, celui du corps mais aussi celui de l’esprit, aux relents dogmatiques parfois. L’influence de la religion n’est jamais bien loin. De plus en plus de Francs-maçons prennent la juste mesure historique des grands massacres des deux guerres mondiales et de l’atrocité extrême des camps de concentration. L’époque actuelle a beau être plus paisible que jamais, comme le démontrent les chiffres, nous ne pouvons nous exempter de ces horreurs. En tout cas la croyance dans le progrès a pris, avec ces massacres, bien du plomb dans l’aile. Je me rappelle un Grand Maître général qui, il y a environ 15, 20 ans, prônait le doute au rang d’une valeur maçonnique. Plus personne ne s’étonne d’ajouter ainsi une nouvelle couleur sur notre palette axiologique.

3) Cette amélioration constante supposée de l’humanité, même si elle est minime à l’échelle de la planète, tendrait sans cesse vers plus d’altruisme. Les récentes recherches en psychologie et en neurosciences l’établissent : notre espèce, elle n’est pas la seule, est spontanément tournée vers l’entraide. Pour sacrifier à la mode, on dira que l’empathie est naturelle d’une part ; et que, d’autre part, en sa forme native, elle se cultive. C’est une des plus forts enjeux de la fraternité.

4) Cette amélioration est, en outre, effective : nous progressons ou pourrions progresser, non point tant dans les attitudes seulement mais aussi dans les actes, les engagements citoyens. Les initié(e)s , et nous en particulier, ont sans cesse à remettre la tâche sur le métier. À dénoncer, sans faillir les métaux de l’Avoir, du Paraître et du Pouvoir. Ce que, symboliquement, nous faisons lors de l’entrée solennelle en Loge.

5) La croyance dans le progrès s’appuie nécessairement sur la notion de projet.La Voie maçonnique est celle du« ailleurs-plus tard ». Si elle est une philosophie du sujet, elle subordonne celui-ci à l’espoir d’une réalisation, grâce au projet qu’elle ne cesse de formuler. Projet pour l’individu qui est animé par une plénitude embrumée dans son inconscient. Projet également pour la société arrimée à plus de liberté, d’égalité, de laïcité.

Et pour finir, en affirmant et en réaffirmant sans cesse, que la clef des grandes portes du Temple reste encore et toujours la fraternité. N’est-elle pas le lit, le limon, le levain, le liant et la loi de la quête initiatique ?

[1]Psychologie de l’engagement. Consulter les deux ouvrages qui ouvrent des horizons de L. Beauvois et Joule.

[2]La psychologie positive affirme, sur expériences nombreuses, que les émotions et actes altruistes sont de puissantes transcendances.

[3]La sécurtié est le second besoin de la pyramide des besoins d’Abraham Maslow.

[4]Bruno Étienne, un Frère éminent qui avait son franc-parler. 1937-2009

[5]« Macroscope », beau néologisme forgé par Joël de Rosnay pour signifier les représentations, les algorithme qui rendent lisible la complexité.

Du dépôt des métaux

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J’étais en Loge hier soir et nous avons procédé à une cérémonie d’initiation, ce qui m’a demandé un peu de travail (je suis Expert de ma Loge), que j’ai été ravi de faire. J’essaie de faire peur aux candidats mais il semble que ma physionomie m’en empêche… A ce propos, un des Apprentis était un peu mal à l’aise dans la salle d’attente, mais s’est senti tout de suite rassuré en me voyant. Hem, je ne sais pas si je dois me sentir vexé ou honoré. En fait, en tant qu’Expert, je me dois d’éprouver les candidats, comme le faisait le Frère Terrible au XVIIIe siècle. Je tente donc d’être effrayant, par mes propos ou mon regard, mais sans grand succès… Au point que je me demande si je vais rester Expert longtemps.

Il y a une sentence que j’aime beaucoup dans le rituel de notre cérémonie d’initiation, c’est l’annonce de l’épreuve de la Terre, qui implique de se débarrasser de ce qui brille d’un éclat trompeur, nos fameux métaux. C’est un symbole que j’aime beaucoup, d’autant plus que le métal est une création humaine et n’existe pas à l’état naturel. On obtient une masse de métal à partir de minerai traité assez lourdement. Artifice brillant d’un éclat trompeur, n’est-ce pas ?

A y bien réfléchir, toute notre société occidentale est composée d’artifices qui nous éloignent de l’état de nature, pour le meilleur comme pour le pire. Notre mode de vie hérité des deux premières Révolution Industrielle nous invite à consommer toujours plus. «  We’re not happy ’til we’re choking,So we eat some more, Throw up on the floor, Go back to the store, We’re so hungry, so pathetic» chantait Alice Cooper1 en 2000. Je pense qu’Alice Cooper et son parolier Bob Marlette avaient bien saisi le malaise de la consommation : nous sommes conditionnés pour être d’éternels insatisfaits et combler cette insatisfaction par la consommation, au détriment de notre bien-être et de notre environnement. Toujours plus, toujours mieux, et après moi, le Déluge. Tout est structurellement fait pour consommer : prêts bancaires, incitation à consommer par les média et publicitaires employés par les tenants du grand capital qui pour se maintenir en état d’exister ont besoin d’écouler leurs produits. Henry Ford avait très bien compris que pour faire perdurer sa firme, il devait trouver un moyen de vendre ses modèles T aux Etats-Unis, à commencer par ses propres ouvriers. Ce n’est pas pour rien que Ford est déifié comme fondateur du meilleur des mondes dans le célèbre A brave new world d’Aldous Huxley. Le fordisme a permis de différencier le salaire du travailleur et le prix de l’oeuvre. Ainsi, un ouvrier asiatique n’aura sûrement jamais les moyens de se procurer l’ordinateur qu’il aura fabriqué et sur lequel je compose mon texte. Mais ça, c’est une autre histoire.

Les Métaux sont donc les symboles de notre insatisfaction perpétuelle et de leur remède, dans ce cercle vicieux insatisfaction-consommation.

Plus intéressant, mais aussi plus terrifiant, la société de consommation nous fait miroiter l’éternité, l’infini, l’illimité. Qui n’a pas un forfait de téléphone illimité, un passe de transport illimité, un accès aux musées ou au cinéma illimité ? N’est-ce pas paradoxal de tout avoir en illimité, alors que nous sommes nous-mêmes limités dans un monde fini ? L’illimité étant l’apanage du divin, peut-être sommes-nous en train de commettre un hybris, à nous penser infinis ? Hybris qui nous emmène à la destruction de notre environnement, et donc à notre propre destruction…

Je repensais à cette histoire de métaux quand je vis une affiche pour une compagnie low cost qui proposait des voyages dans de grandes métropoles européennes à un prix inférieur à un « déjeuner de ministre 2», sans compter le vain. En fait, on nous vend l’illusion de l’illimité, des vacances à bas coût, ce qui nous maintient dans un principe de plaisir, qui s’oppose au principe de réalité. Depuis, j’en viens à me demander si la crise que nous traversons actuellement n’a pas parmi ses origines, le fait que nous réalisons de manière plus ou moins consciente que la société de consommation n’est rien d’autre qu’un mirage. Que les voyages en illimité à bas coût ne sont qu’un miroir aux alouettes. Que rouler en SUV n’a aucun intérêt en ville. Que posséder le dernier smartphone ou la dernière paire de chaussures de sport de la marque à la virgule ne nous rend certainement pas meilleurs. On voit souvent circuler cet aphorisme sur les réseaux sociaux : « nous dépensons un argent que nous n’avons pas pour nous procurer des choses dont nous n’avons pas besoin pour impressionner des gens que nous n’aimons pas ». Je pense que l’auteur a bien compris l’essence du problème. Et cette prise de conscience des mensonges de la société de consommation est probablement un facteur de la violence que nous connaissons. A vouloir exploiter l’insatisfaction, le monde industriel a créé un ressentiment fort, qui sera désormais difficile à endiguer.

En fin de compte, déposer ses métaux et se plonger dans la solitude du cabinet de réflexion, c’est se couper un instant de ce monde de consommation et tenter de se recentrer sur l’essentiel. C’est une possibilité qu’offre la franc-maçonnerie : se départir de l’avoir pour devenir être. Passer de l’objet au sujet, en fait. J’espère que ces trois nouveaux apprentis parviendront à exprimer leur subjectivité parmi nous.

Sur ces considérations, je vais me remonter le moral en m’achetant des bandes dessinées et des disques vinyles de metal chez mon disquaire…

J’ai dit.

1Alice Cooper, Bob Marlette, « Eat some more ».

2Référence à une petite phrase récente d’un ministre évaluant un repas dans un restaurant à près de 100 Euros sans compter le vin, réemployée avec ma mauvaise foi coutumière.

Comment utiliser la technologie sans perdre son rituel maçonnique?

Avant, c’était avant…

A une époque où les SS :. étaient encore peu nombreuses en Loge, nos FF :. notaient au crayon en début d’année sur leurs agendas respectifs les futures Tenues de l’Atelier. La poste était le seul relais pour informer des communications spéciales. Le bouche à oreille servait de lien permanent entre les membres de la Loge. Tout était plus lent, mais aussi beaucoup plus serein et apaisé.

Puis un jour, le téléphone se généralisa. Nous aurions pu vivre ainsi jusqu’au dernier souffle du GADLU, mais de jeunes ébouriffé de la côte Ouest des Etats-Unis en avaient décidé autrement. La révolution dite « numérique » était en marche. Des outils envoyés par le diable firent leur apparition. J’ai nommé : le telex, le fax, le email, le SMS, le MMS, le chat, la vidéoconférence…

Le rayonnement initiatique des Loges allait subir quelques interférences. Car si nos anciens étaient en recherche de la Lumière avec leurs travaux, la nouvelle génération de FF :.  quant à elle, recherchait plutôt des bornes WiFi pour connecter l’Iphone 9 ou la tablette Ipad.

Alors la question qui brule toutes les lèvres : « est-ce mieux ou moins bien qu’avant ? » Personne ne peut répondre à cette interrogation. Cela nous ramène à la notion fort discutable du « progrès ».

Pour les nostalgiques, je rappelle que mon arrière grand-père, en 1910 à Paris, a dangereusement souffert de la pollution. Il faut dire qu’il y avait à l’époque 80 000 voitures hippomobiles qui obligeaient 3200 cantonniers et 600 balayeuses à retirer quotidiennement les 900 tonnes de crottin des rues de notre capitale. Les Champs Elysées étaient même en circulation alternée pour permettre aux chevaux et aux vélos de cohabiter. Toutes les grandes villes souffraient du même mal, New York et Chicago n’échappaient pas à la règle avec annuellement 15 000 carcasses de chevaux morts à recycler pour l’une et 8 000 pour l’autre. Cette même année, toutes les capitales du monde s’étaient retrouvées à NYC pour 10 jours de sommet mondial de l’urbanisme afin d’éradiquer ce fléau. Au 6ème jour, tout le monde se sépara sur un constat d’échec. Rien à faire contre la pollution. Et pourtant, 10 années plus tard, l’automobile vint au secours des capitales en remplaçant les chevaux par des voitures qui fument. Fort heureusement, il n’y a aucun risque pour l’homme car le vent balaie tout sur son passage.

Cet exemple pose la double question de la pertinence du progrès technologique et celui de la préservation du caractère Initiatique de la Franc-maçonnerie. Le premier point mériterait une conférence entière. J’ai d’ailleurs interviewé en studio durant une heure Marc Giget, le Président du Club de Paris des directeurs de l’innovation. Sa réponse est simple : « Si cela sert les humains c’est bon, si c’est techno-chiant il faut arrêter ». On peut donc dire que la techno c’est bon pour tous, si elle trouve une utilité et qu’elle libère les humains. Mais il faut cesser d’innover lorsque les gains supplémentaires deviennent le seul prétexte à la surconsommation.

Parlons maintenant du sujet qui nous tient à cœur. La technologie et le sacré.

A y regarder de plus près, notre pratique n’a jamais cessé de se nourrir des technologies. Les Rituels sont désormais imprimés sur du papier brillant 300 g couleur avec pochette cartonnée. Les décors des officiers de la Loge sont brodés par d’efficaces machines à gestion électroniques, nos Temples sont éclairés par des centrales nucléaires, nous sommes tous venus en Tenue avec des véhicules modernes et parfois très polluants, nos Agapes sont issues d’une production agricole intensive et souvent chimique, elles sont généralement préparées selon une technique toute aussi automatisée. Parlons un instant de nos outils symboliques, les bougies n’échappent pas à la règle, lorsqu’elles ne sont pas électriques, elles restent bien loin des vieilles bougies artisanales de nos grands mère à la cire d’abeille. Quant à nos compas, équerres et autres règles, ils sont issus d’une production de masse made in China. Je n’ose à peine vous parler de votre tablier qui dans la plupart des cas a fait plus de kilomètres que vous cette année pour ceindre votre taille.  La liste pourrait être encore très longue. Bienvenue dans la mondialisation !

Comme le disait si bien Maurice Druon : « Une tradition, ce n’est jamais qu’un progrès qui a réussi. » La Franc-maçonnerie n’échappe pas à la règle, elle innove, elle invente, elle teste et si c’est concluant, alors elle agrège. C’est ainsi que notre Art est devenu ce qu’il est. Il est vivant et s’inscrit de tous temps dans son époque. Par conséquent, les outils contemporains doivent être exploités, mais pas n’importe comment. Ils doivent l’être selon l’esprit de la Franc-maçonnerie. Cela nous ramène donc à l’essence et à la finalité de notre Art Royal.

Essayons donc de les définir : Si j’affirme que c’est par le Rituel, vous allez me répondre qu’il ne s’agit pas de son essence mais de sa forme. Si je vous dis alors que c’est par la Fraternité, certains me rétorqueront qu’il s’agit de la conséquence de la pratique, mais toujours pas de son essence. Alors pourrions-nous affirmer qu’il s’agit d’un travail en conscience sur le symbolisme, selon les principes de la géométrie sacrée ? Nous commençons là à entrevoir la Lumière. Mais soyons plus précis :

Nos symboles communs sont matérialisés par le Fil à Plomb et le Niveau, le Soleil et la Lune, Le Tableau de Loge pour les uns, le Pavé Mosaïque ou le Naos pour d’autres, le Delta Rayonnant, que sais-je, car nos symboles sont nombreux. Nous pourrions parler des nombres 3, 5 ou 7. Nous pourrions aussi aborder les formes géométriques comme le Carré, le Triangle, le Pentagramme ou le Cercle.

Tous ces symboles nous aident à cheminer de la dualité enfermante de notre condition humaine au ternaire libérateur des passions. Ces supports nous permettent d’unir l’esprit et la matière qui ne sont que le croisement du fil à plomb et du niveau, afin de nous élever en humanité et en Fraternité. Le seul objectif tangible et durable de ce long travail est l’élévation progressive de notre conscience. Ainsi libérés de nos pulsions et de nos passions dont je parlais tout de suite, nous pouvons alors nous nourrir les uns des autres et grandir ensemble en Fraternité. Nous devenons des suppléments les uns des autres et non plus des compléments qui servent à compenser nos manques et nos frustrations.

Au 15ème siècle, certains s’étaient interrogés sur le danger de passer d’un enseignement oral à un enseignement imprimé. Le temps nous a donné la réponse à cette question.

Il y a quelques jours j’ai lancé un service Internet de télé-instruction pour les Apprentis version XXIème siècle. Plus de 150 FF :. et SS :. se sont déjà inscrits. Je ne suis pas sur d’être mieux accueilli que Gutenberg à son époque. Comme le dit Arthur Schopenhauer : « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence. » Ce fameux danger qui touche la Franc-maçonnerie, ne vient-il pas plutôt de passer d’un enseignement du symbolisme porteur d’un sens initiatique à un enseignement politique ou syndical qu’on trouverait dans n’importe quelle association ou université profane ? Voilà où se trouve peut-être l’ennemi du Franc-maçon. Nos Rituels sont pourtant précis sur ce point, il faut : « Eriger des autels à la vertu et creuser des tombeaux pour les vices ». Pour cela, il ne suffit pas de converser poliment entre amis en Tabliers sur l’évolution de notre régime de retraite ou sur les OGM, il faut polir sa Pierre et « descendre chercher la Vérité au fond du puits » comme nous le suggère Démocrite. De vous à moi, qu’elle soit polie grâce au ciseau/maillet ou grâce au ciseau électrique, n’est-ce pas uniquement par le travail que s’opère la métamorphose du maçon ?

Ne nous trompons pas d’adversaire, le progrès que fustigeaient nos anciens hier, est devenu la tradition que nous défendons becs et ongles aujourd’hui. Si la Franc-maçonnerie est en danger au XXIème siècle, c’est certainement plus à cause de sa perte de sens et de valeurs que de l’apport des nouvelles sciences ou techniques.

Je propose de réenchanter notre Art par une quête de sens Initiatique et de laisser aux universités et à Science Po le soin de préparer nos futurs dirigeants. C’est leur métier, alors que nous n’avons jamais vu un seul Franc-maçon monter au perchoir de l’assemblée Nationale grâce au pouvoir d’une Loge. D’autant que je crois me souvenir que nos travaux doivent rester enfermés pour préserver nos secrets.

Pour conclure, nos outils de transmission ou de symbolisme vont certainement évoluer avec le temps, notre devoir est double. En premier, nous devons garder notre ardeur au Travail pour continuer d’apporter la Lumière sur les ténèbres. En second, notre devoir de maçon et de ne pas prendre les mots pour des symboles et les outils pour des fétiches. Pour cela il convient que notre conscience fasse la différence entre support et valeur. Je vous propose de revenir en deuxième semaine afin de vous présenter un travail sur ce sujet, tant il est profond.