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Influence de la cabale dans l’élaboration du grade de maître

On ne saurait trop recommander la lecture des Cahiers du GREMME, dont le comité scientifique réunit des noms bien connus, tels Pierre-Yves Beaurepaire, Bruno Pinchard, aux côtés d’excellents chercheurs et auteurs français, belges, Henrik Bogdan, de l’Université de Göteborg. C’est précisément à ce dernier que l’on doit un article passionnant sur l’influence cabalistique dans l’élaboration du grade de Maître en Franc-maçonnerie.

Pour en juger, il faut d’abord revenir sur ce que sont les degrés fondamentaux de la Franc-maçonnerie, résultat d’un processus long et progressif.

Les rituels spéculatifs doivent en effet leur forme et leur contenu, pour une large part, aux rituels opératifs qui les ont précédés. Avant 1730, ils ne comptaient que deux degrés, « Apprenti » et « Compagnon ou Maître Maçon ». C’est l’ouvrage de Samuel Prichard, Masonry Dissected, publié en octobre 1730, qui témoigne d’une évolution décisive : le degré d’Apprenti fut scindé en deux, « Apprenti » et « Compagnon », tandis que le second degré devenait le troisième, désormais connu sous le nom de « Maître Maçon ».

À une époque où tous les rituels devaient être connus par cœur, le meilleur moyen d’introduire un nouveau degré consistait à le rendre directement accessible par la publication ; une stratégie que Prichard semble lui-même suggérer, lorsqu’il avance que l’ancienne forme de la Maçonnerie devrait être « restaurée au moyen de quelque mystère caché », faute de quoi elle serait bientôt anéantie. Ce « mystère caché » n’est jamais explicitement révélé, mais rien n’interdit d’y reconnaître la légende d’Hiram.

La publication de Masonry Dissected suscita d’ailleurs plusieurs réponses destinées à défendre l’honneur de la Franc-maçonnerie et à mettre en cause l’intégrité de Prichard. Parmi elles, l’ouvrage anonyme A Defence of Masonry, paru en 1730-31, se distingue par un exposé remarquable sur les liens entre la Franc-maçonnerie et les mystères anciens : l’auteur y établit des parallèles entre francs-maçons, pythagoriciens, esséniens et druides, mais surtout, et c’est là l’essentiel, entre Franc-maçonnerie et cabale.

Cette comparaison vise spécifiquement le vocabulaire maçonnique : c’est donc la cabale littéraire (guématria, notarikon et temurah) qui est jugée compatible avec la Maçonnerie, plutôt que ses dimensions théosophiques ou théurgiques. L’idée n’a du reste rien de nouveau : dès 1726, The Grand Mystery Laid Open, premier catéchisme maçonnique imprimé à établir explicitement le lien entre Franc-maçonnerie et cabale, contenait déjà des références au notarikon.

On sait ainsi que le choix des lettres composant les mots de passe maçonniques était déjà réputé d’origine cabalistique en 1726, soit quatre ans avant la parution de Masonry Dissected. Quant à la toute première utilisation attestée de lettres hébraïques dans un texte rituel maçonnique, elle remonte à A Mason’s Examination, publié en 1723. C’est le premier catéchisme maçonnique imprimé connu. Il faut néanmoins se garder d’une équivalence trop rapide : si les textes hébreux étaient volontiers assimilés à la littérature cabalistique, le simple usage de lettres hébraïques ne relève pas nécessairement de la cabale, contrairement à ce que pensaient nombre de cabalistes chrétiens.

C’est pourtant Masonry Dissected qui, le premier, expose les trois degrés de la maçonnerie fondamentale et qui, le premier également, rapporte la légende d’Hiram Cette légende est demeurée à ce jour la plus importante et la plus caractéristique de la Franc-maçonnerie, puisqu’elle joue un rôle décisif dans le degré de Maître Maçon. On se souvient que le troisième et dernier coup porté par les conjurés tua Hiram avant qu’il n’ait pu révéler le Mot, qui fut dès lors perdu.

C’est précisément dans cette perte que l’on peut discerner des traces de la cabale. Certes, aucune référence explicite n’y apparaît : ni spéculation sur les émanations divines (la théorie des sefirot issue du Sépher Yetsirah), ni évocation de la shekinah, aspect féminin du Divin, ni jeu sur les nombres relevant de la guématrie. Il n’est cependant pas illégitime de relever que l’élément central de la légende, la recherche d’un mot perdu, fait écho de manière frappante aux spéculations du Zohar sur la perte de la prononciation correcte du nom de Dieu, le Tétragramme YHVH.

Selon la tradition cabalistique, le mode approprié de vocalisation du nom divin constituait un secret précieusement gardé, réservé au Saint des Saints, dans l’enceinte du Temple de Jérusalem. Or le second siège de Jérusalem par Nabuchodonosor, en 586 av. J.-C., s’acheva par la destruction du Temple de Salomon et marqua le début de ce que l’on a appelé « la captivité à Babylone », qui devait durer jusqu’en 538 av. J.-C. Pendant ce demi-siècle, le grand prêtre n’eut plus l’occasion de prononcer le nom de Dieu et c’est ainsi que sa prononciation exacte tomba progressivement dans l’oubli.

La convention adoptée par les spécialistes de prononcer « Yahweh » pour transcrire YHWH n’a d’ailleurs rien d’assuré : les manuscrits bibliques hébreux, écrits en consonnes seules, sans voyelles, sont restés tels jusqu’à une époque relativement récente. C’est dans ce contexte que le nom « Adonaï » vint se substituer à celui de « Jéhovah » dans la lecture de la Loi, tout en étant écrit avec les points-voyelles de l’ancien nom. La tradition du Zohar témoigne ainsi d’une recherche du nom perdu ou plus exactement de la manière correcte de prononcer un nom par ailleurs connu.

Arthur Edward Waite, figure reconnue parmi les amateurs érudits de Franc-maçonnerie et d’ésotérisme de la première moitié du XXᵉ siècle, a multiplié les écrits sur cette similitude entre la quête zoharique et la quête maçonnique d’une chose perdue. Amateur érudit de Franc-maçonnerie, dans les premières décennies du 20ᵉ siècle, défendit l’idée d’une influence de la cabale sur le grade de Maître. Il souligna en particulier que la quête maçonnique du mot perdu du Maître présente une similitude troublante avec les spéculations cabalistiques sur la perte de la désignation correcte du nom de Dieu, le Tétragramme YHVH, une intuition qui mérite d’être examinée de près.Sa conviction, selon laquelle les initiateurs de la Franc-maçonnerie étaient versés dans la doctrine cabalistique, mérite à ce titre d’être prise au sérieux.
Pour saisir pleinement ses arguments sur la légende d’Hiram qu’il tenait pour la « légende fondamentale » de la Franc-maçonnerie, il faut garder à l’esprit sa conviction que l’objet de l’initiation maçonnique était l’unio mystica avec Dieu.
Pour lui lui, la recherche d’un nom perdu dans la tradition du Zohar des anciens cabalistes chrétiens de la Renaissance n’était rien d’autre que la recherche d’un chemin vers le Christ.
Les initiateurs de la tradition maçonnique, familiers de cette quête zoharique, auraient ainsi repris le thème de la parole perdue avec la mort du Maître, pour représenter, en réalité, la recherche du Christ lui-même. D’où la formule de Waite : Verbum Christus Est,   la parole [perdue], c’est le Christ.

Une telle affirmation resterait incompréhensible si on ne la replaçait dans son contexte cabalistique. L’ancien Mot du Maître était un des noms de Dieu : YHVH.
Or, selon la tradition cabalistique chrétienne, ce nom cache le nom secret de Jésus, ce qui prouve, par la cabale, que le Christ est le Sauveur. En intégrant au Tétragramme Yod-Hé-Vav-Hé le caractère hébreu ש (Shin), considéré comme une allusion à la Trinité, apparaît le nom de Jésus, YHSVH, Yeheshuah ou Jeheshua. Cette démonstration cabalistique séduisit particulièrement des cabalistes chrétiens comme Pic de la Mirandole et Johannes Reuchlin, qui attribuaient au Pentagramme (IHSVH) des pouvoirs considérables, y voyant le Nom Sacré chrétien, au même titre que le Tétragramme (IHVH) était le nom sacré des Juifs. Selon Jean Reuchlin (vers 1517), l’histoire de l’humanité peut se répartir en trois périodes : la première, celle de la nature, pendant laquelle Dieu se révèle aux patriarches sous le trigramme de Shaddaï (שדי) ; la seconde, celle de la Loi, pendant laquelle Dieu se révèle à Moïse sous le Tétragramme (יהוה) [prononcé Adonaï] et la troisième, celle de la Grâce et de la Rédemption, pendant laquelle Dieu se révèle aux apôtres sous cinq Lettres, ou Pentagrammaton, YESHOUAH (יהשוה) : «In natura SDI, in lege ADNI, in charitate IHSVH.» (Dans la nature SDI, dans la Loi ADNI, dans la charité IHSVH).

Ce nom, croyait-on, contenait le pouvoir et la force sur toute chose : il devait permettre aux cabalistes d’accomplir des œuvres extraordinaires, dépassant la force humaine, et d’exercer une véritable domination sur la nature.
Le Pentagramme était en outre perçu comme un signe de l’union divine, en tant que source de l’activité surhumaine de l’homme.

Moshe Idel, historien et philosophe israélien né en 1947, qui a profondément renouvelé l’étude de la cabale et de la mystique juive, estime pour sa part que Reuchlin aurait mal interprété les cabalistes juifs. Cette réserve n’enlève rien, cependant, à l’importance décisive du Pentagramme pour les cabalistes chrétiens, chez qui les spéculations sur le nom secret de Dieu devinrent un thème central.

Si l’on examine à présent la légende d’Hiram à la lumière des travaux de Jan Snoek (mort en 2018), il apparaît clairement que, sous sa forme originelle, elle relevait du « mythe d’initiation », avant que les versions plus récentes ne lui fassent endosser la fonction d’un simple « récit moraliste ». C’est précisément lorsque sa dimension initiatique est mise en avant que le rapprochement avec la tradition cabalistique devient le plus visible. Au cœur de la cabale juive réside en effet le but fondamental de l’expérience individuelle de Dieu, l’unio mystica. C’est là un objectif qui relie fonctionnellement les deux traditions, toutes deux tournées vers une identification directe à Dieu.

Il convient toutefois de nuancer cette lecture, car deux faits importants viennent contredire l’hypothèse d’une influence cabalistique directe sur la légende hiramique.
D’une part, dans la littérature juive, la recherche de la prononciation correcte du nom de Dieu et les spéculations sur les pouvoirs spirituels qui y sont associés ne se limitent nullement à la cabale : on les retrouve également dans des textes juifs non cabalistiques. Il reste que, dans le contexte spécifique de l’ésotérisme occidental chrétien, ce sont surtout les textes cabalistiques au premier rang desquels les Conclusions (ou thèses) de Pic (1486) , le De Verbo mirifico de Reuchlin (1494) et son De arte cabbalistica (1517) qui développent des spéculations sur la véritable prononciation du Nom de Dieu.

D’autre part, et ce point est peut-être plus intriguant encore :

le nouveau Mot de Maître adopté par la tradition maçonnique n’est pas le Pentagramme « Yehoshua », mais « Macbenac ». Le Mot de Maître ne désigne donc pas le Christ.

Cela aurait pourtant constitué le choix le plus cohérent si la légende hiramique avait réellement été façonnée par les traditions cabalistiques chrétiennes.

C’est au 13e degré du REAA, Chevalier de l’Arche Royale, qu’apparaît selon certaines versions du rituel, l’emprunt maçonnique à la cabale le plus évident. Le cœur du degré est la (re)découverte du nom ineffable de Dieu, יהוה (YHVH). Cette centralité même du Tétragramme, sa recherche, sa découverte gravée, la question de sa prononciation perdue, est un emprunt direct à une préoccupation typiquement cabalistique [1]. Dans la tradition juive, le Nom divin est à la fois le principe créateur et un objet de méditation ésotérique réservé aux initiés.
De plus, le récit rituélique fait descendre le récipiendaire à travers plusieurs voûtes (souvent neuf) avant d’atteindre la chambre où repose le Nom gravé sur une plaque d’or ou de marbre. Cette structure en paliers successifs invite au rapprochement avec les Séphiroth ou d’autres structures numérologiques cabalistiques (bien que ce point soit davantage une lecture a posteriori des auteurs maçonniques que d’un emprunt attesté dans les textes fondateurs du degré).  
Contrairement à d’autres degrés du REAA où l’hébreu et les références bibliques restent allégoriques au sens large, le 13e degré fait de la structure même de sa légende (voûtes superposées, quête du Nom, l’utilisation de lettres hébraïques disposées en triangle (delta), la symbolique de la triangulation du Nom, la figure d’Hénoch/Métatron) un décalque de motifs propres à la mystique juive ésotérique, ce qui justifie qu’on y voie l’emprunt le plus explicite à la cabale dans le système écossais.

Il est donc temps de revenir à la question posée au départ : la légende maçonnique d’Hiram est-elle influencée par la cabale ? Cette légende repose, on l’a vu, sur la perte de la prononciation du nom de Dieu, YHVH, thème que l’on retrouve tel quel dans les traditions cabalistiques, tant zoharique que chrétienne. On pourrait n’y voir qu’une coïncidence, aussi étrange soit-elle, si deux facteurs supplémentaires ne venaient renforcer l’hypothèse d’un lien réel.

Le premier facteur tient à la place même de la légende d’Hiram : elle constitue la légende centrale, la plus importante, de tout le système initiatique maçonnique. Il paraît dès lors peu probable que son contenu ait été choisi arbitrairement, d’autant que les premières versions montrent qu’elle reposait sur un thème authentiquement initiatique, permettant au candidat de s’identifier à Dieu à travers la figure d’Hiram.
Le second facteur découle directement du premier : puisque l’initiation au grade de Maître n’était pas de nature purement moraliste mais bien initiatique au sens propre, elle poursuivait le même but que la cabale, à savoir l’unio mystica. Selon cette conception, deux amants (en l’occurrence l’un céleste et l’autre terrestre) meurent mystiquement ensemble, en s’éloignant l’espace d’un instant des soucis du monde sensible, pris dans un élan érotique (au sens platonicien de plaisir spirituel et au sens religieux de détachement de l’âme du corps matériel) se manifestant au moment du baiser mystique. L’intégration dans la pensée chrétienne d’une véritable hiérogamie, concept emprunté à la philosophie cabalistique [du Cantique des cantiques en particulier], semble être la contribution la plus originale et la plus efficace que Pic de la Mirandole a apporté à la recherche de la « pax unificata ».

Un même noyau se retrouve ainsi dans les deux traditions : la recherche de la connaissance perdue de la prononciation d’un nom, un nom que l’on sait être YHVH dans l’une comme dans l’autre, toutes deux le rattachant au Temple de Salomon et à l’idée d’unio mystica.

Pourquoi, dès lors, le mot YHSVH, le Pentagramme, n’a-t-il pas été adopté comme nouveau Mot du Maître ?

Ce fait demeure certes troublant. Mais les similitudes entre les deux traditions sont si nombreuses et si significatives que l’on peut raisonnablement estimer, en s’écartant légèrement à la fois d’Arthur Edward Waite et d’Henrik Bogdan, que la cabale, et seulement, telle que l’ont transmise les cabalistes chrétiens, constitue bien l’un des facteurs à l’origine de la légende d’Hiram.

Une autre question à explorer

Existe-t-il des traces documentaires d’un contact direct entre les cercles maçonniques naissants du début du XVIIIᵉ siècle et les héritiers de la cabale chrétienne de la Renaissance ou bien faut-il plutôt parler d’une imprégnation culturelle diffuse, transmise par des intermédiaires (cercles rosicruciens, alchimistes, francs-maçons opératifs eux-mêmes déjà familiers de spéculations bibliques) que l’on ne peut identifier avec certitude ? Répondre à cette question permettrait de préciser si l’influence cabalistique sur le grade de Maître relève d’une transmission consciente et ciblée, ou d’une simple convergence de climats intellectuels partageant les mêmes sources bibliques et ésotériques.

Alors quels intermédiaires ?

Newton ? Newton a bel et bien étudié la cabale, mais en traduction latine, et son intérêt était d’une autre nature que celui d’un Pic de la Mirandole ou d’un Reuchlin. Des chercheurs le décrivent parfois, à tort, comme une sorte de « cabaliste chrétien » alors que son rapport à la Kabbale suit en réalité une logique plus singulière, typiquement newtonienne. Ce qui le passionnait avant tout, c’était la reconstruction du Temple de Salomon : il y consacra une étude qui s’étendit sur plus de cinquante ans, de la fin des années 1670 jusqu’à sa mort en 1727, convaincu que la géométrie du Temple ne constituait pas seulement un plan architectural mais fournissait aussi une chronologie de l’histoire hébraïque. Il alla jusqu’à apprendre l’hébreu pour lire Ézéchiel dans le texte, avec pour professeur supposé l’érudit juif Isaac Abendana. (Maimonides, Stonehenge, and Newton’s Obsessions par Matt Goldish )
Un ouvrage a cependant compté pour lui, comme pour toute une génération d’érudits anglais : la Kabbala Denudata, cette immense compilation de textes cabalistiques authentiques traduits en latin, publiée entre 1677 et 1685 par Christian Knorr von Rosenroth, qui suscita soudain l’intérêt de savants européens comme John Locke. C’est par ce canal que Newton a eu accès à la cabale, non par une pratique directe de la guématria ou du notarikon, mais par une lecture érudite intégrée à ses préoccupations sur la prophétie, l’alchimie et la chronologie biblique.
Un détail savoureux : son propre maître à Cambridge, Henry More, écrivait abondamment sur la « Cabale ». Mais il s’avère qu’il n’y connaissait presque rien, sa version de la tradition ésotérique juive relevant surtout de sa propre imagination. More, fellow de Christs College à Cambridge, avait néanmoins publié en 1653 sa Conjectura Cabbalistica, texte de référence pour tout le courant des platoniciens de l’époque.

Quant à un lien direct avec la Franc-maçonnerie naissante, il passe surtout par les amis de Newton plutôt que par Newton lui-même.

Newton n’a laissé aucune trace attestée d’appartenance à une loge. L’idée d’un « Newton franc-maçon » relève largement de la légende. En revanche, deux hommes de son cercle immédiat ont joué un rôle bien documenté :

William Stukeley (1687-1765), antiquaire, ami proche de Newton dont il écrivit la biographie, fut initié franc-maçon en 1721, à une époque où il notait dans son journal la difficulté de réunir assez de membres pour conférer les grades. Il développa par ailleurs la thèse d’une religion patriarcale monothéiste transmise aux druides, comme Waite le fera plus tard pour la légende d’Hiram ; une continuité entre religion primitive et vérité cachée. (A TEMPLE RESTOR’D TO THE BRITISH DRUIDS [2])

John Theophilus Desaguliers ? Véritable moteur de l’institutionnalisation de la Franc-maçonnerie spéculative anglaise et lui aussi disciple newtonien, pressenti pour avoir contribué à la rédaction des Constitutions d’Anderson, n’aurait-il pas favorisé, en Franc-maçonnerie, par imprégnation, les préoccupations de Newton ?

Un troisième candidat, plus ambigu : John Toland , déiste irlandais, fondateur du « panthéisme », est crédité ou accusé par certains d’avoir joué un rôle clé dans la formation à la fois du néo-druidisme et de la Franc-maçonnerie modernes. Son Pantheisticon (1720), rédigé en latin et diffusé confidentiellement à des amis triés sur le volet, est considéré par plusieurs spécialistes comme le premier ouvrage à exposer les principes de la Franc-maçonnerie moderne, sa forme empruntant même celle d’un catéchisme maçonnique. L’historienne Margaret Jacob a même suggéré qu’il fut une figure centrale dans l’organisation de la Franc-maçonnerie, contribuant à établir une loge à La Haye. Toland n’était pas cabaliste, mais son goût pour l’ésotérisme antique, le distinguo entre vérité « exotérique » et « ésotérique », et son intérêt pour les mystères anciens en font un vecteur culturel plausible.

Aucun de ces hommes n’est un cabaliste au sens de Pic de la Mirandole ou Reuchlin. L’influence cabalistique semble donc s’être diffusée moins par une filiation directe et revendiquée que par un climat intellectuel commun, celui de la passion pour les mystères antiques, la théologie primitive et le nom divin perdu dans lequel ces figures-relais ont pu faire circuler, sans le nommer comme tel, l’écho de la cabale chrétienne jusqu’aux loges naissantes.


[1] Le degré de Chevalier de l’Arche Royale raconte : «avec une recherche systématique fut trouvé, près de l’endroit d’un grand triangle, un morceau de marbre sur laquelle étaient gravés certains hiéroglyphiques dont ils ont pris la possession, et qu’ils ont porté à Salomon. Salomon a envoyé quelques prêtres instruits qui ont déchiffré ces caractères, et  ils ont vérifiés qu’il s’agissait des ruines du temple d’Énoch, construction d’avant l’inondation du déluge qui avait balayé tout sauf ces neuf voûtes. Selon la légende, le haut prêtre a examiné les caractères du socle d’or et les a trouvés pour être le nom inexprimable de Dieu. Il y est raconté  la manière de prononcer le nom du plus haut, et ils ont été composés par Énoch, en souvenance du temps où il avait reçu l’initiation de certains secrets de la signification des trois lettres mystiques. Ce nom a été perdu et maintenant retrouvé. Alors le haut prêtre leur a expliqué que la promesse de Dieu, à Noah, à Moïse et à David, de révéler le nom de dieu sur un socle d’or, avait été accomplie. Mais, qu’il était  interdit de l’écrire, qu’il était seulement permis de le marquer en lettres pour leur consolation, mais qu’en aucun cas il ne fallait le prononcer et le parler. Le haut prêtre a composé un code pour crypter ce nom. Ce code était si complexe que la logique seule ne suffisait pas. Hiram Abif en eut la connaissance transmise par le haut prêtre. Ils furent les seuls à connaître ces messages secrets. En outre, le haut prêtre a donné l’ordre à Hiram Abif de graver cinq autres écrits différents. Les écrits ont été censés être insérés dans le mur du Saint des Saints.  Le peuple utilisa alors un autre nom de dieu. Quelques étudiants juifs, désireux de connaître la nature et la prononciation du nom saint, ont conspiré et ont eu recours à la violence envers l’architecte en chef Hiram Abif pour connaître l’endroit où le trésor est caché, les brutes l’ont frappé avec un coup sur le front, qui l’a étendu sans vie à leurs pieds. Après cet événement, le haut prêtre a fermé le passage.

[2] The Deity here worshipp’d was call’d Sabazius says he, some make him Jupiter, some the sun, some Bacchus. These are the first perversions of the Jehovah of the Jews. In my Judgment, the name Sabazius is a corruption of the Hebrew name of God צבאות sabaoth, Deus exercituum, a title that would well suit the warlike Thracians. In time Idolatry debased every thing. When they perform’d the religious rites of Bacchus, they cried Evohe, Sabbai, and call’d him Evius, Evan, Sabazius, &c. Evohe is a corrupt manner of pronouncing יהוה Jehovah, and this sacred cry is40 truly no other than what frequently occurs in holy scripture. יהוה צבאות Jehovah Sabaoth. He is the king of glory, Psalm XXIV. 10.)

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Sam Noshadha consacre par ailleurs au triangle la première partie d’un essai où la relation devient structure. Ce qui a disparu, soutient-il, n’est pas la faim de symboles, dont les théories du complot témoignent assez, mais la discipline de les habiter. La faim demeure, la patience s’en est allée.

Franc-Maçon, qu’as-tu fait de ton serment ?

Deux articles donnent au numéro son lest historique. Hans Bühler revient au convent de Wilhelmsbad de 1782, où la Stricte Observance, persuadée de descendre des Templiers sans le prouver, céda devant Jean-Baptiste Willermoz, qui reprit la forme extérieure de l’Ordre du Temple pour y loger la réintégration de l’homme en Dieu. Gregor Lüthy raconte les deux cent cinquante ans de l’Ordre des Illuminés de Bavière sans fascination ni dénonciation. Sans les Loges, Adam Weishaupt n’aurait trouvé ni hommes instruits, ni espaces confidentiels, ni formes rituelles, mais il y ajoutait une volonté de direction étrangère à la Maçonnerie. Les Lumières elles-mêmes furent tentées d’organiser secrètement la maturité qu’elles prétendaient répandre.

Cette épaisseur tient à une équipe dont la géographie fait la richesse et la difficulté, Jean-Daniel Sauterel à la responsabilité de la rédaction, Didier Planche pour le français, Gregor Lüthy pour la Suisse alémanique, Daniele Bui pour la Suisse italienne et Sam Noshadha pour la section anglaise. L’encadré consacré à la condition d’initié, signé Didier Planche, cite Jean-Jacques Zambrowski d’après une chronique parue dans nos colonnes le 27 février dernier, et retient de lui que la part de Lumière conquise doit rayonner en actes plus encore qu’en paroles.

Franc-Maçon, qu’as-tu fait de ton serment ?

Reste une page qui remet tout à sa place. Hernan Correia, de la Loge Il Dovere à l’Orient de Lugano, raconte ce que l’engagement peut coûter. Formé à l’université de Concepción fondée par la Maçonnerie locale, il fut emmené un onze septembre sans pouvoir prendre sa veste, puis chassé d’un campus sous la menace de deux fusils, avant qu’un officier ne lui conseille de fuir pour la sécurité des siens. Il rappelle que le président Salvador Allende appartenait à la Loge Il Progresso à l’Orient de Valparaíso, et que la démocratie se perd vite et se reconquiert lentement.

Franc-Maçon, qu’as-tu fait de ton serment ?

Voilà l’écart que ce numéro creuse sans jamais le formuler

Le mot d’engagement n’a pas le même poids selon qu’il s’écrit dans un atelier zurichois ou qu’il se paie par l’exil. Les textes suisses disent vrai en affirmant que la pierre se taille dans la vie et non en Loge, mais aucun ne mesure ce que la vie peut réclamer. Hernan Correia le mesure pour eux, sans emphase.

Franc-Maçon, qu’as-tu fait de ton serment ?

La question déposée par cette livraison est celle d’Ernest Imhof, de la Loge Evolutia à l’Orient de Montreux. Nos Temples sont-ils encore des lieux sacrés, ou des bâtiments où nous déposons nos métaux par habitude. La réponse tient dans la manière dont chacun se comporte le lendemain matin, devant celui qui dépend de lui et qui, sans lire nos obligations, lit très bien nos comportements. Le seuil se franchit dans les deux sens. Reste à savoir dans quel état nous le repassons, et qui, hormis nous-mêmes, s’en apercevra.

Didier Planche
Didier Planche

Alpina, magazine de la Grande Loge Suisse Alpina, n°4 de 2026, juillet 2026, cent cinquante-deuxième année, responsable de la rédaction Jean-Daniel Sauterel, rédacteur pour la langue française Didier Planche, 52 pages, six numéros par an, abonnement annuel de 60 francs suisses. Renseignements auprès de la chancellerie de l’obédience, Jupiterstrasse 40, 3015 Berne.

Paraît 6 fois par an ; abonnement CHF 60 (64,18 €) – Acquérir un numéro ou de s’abonner en s’adressant à :
kanzlei@grossloge-alpina.ch

Franc-Maçon, qu’as-tu fait de ton serment ?

À lire aussi sur 450.fm

Ici l’agent 008 demande sa liaison à la centrale pour causer d’athanor…

« Bon, récapitulons. Si quelqu’un vous demande l’heure, du feu ou le chemin de la mer : on le flingue »

 « Les Barbouzes » (Film de Georges Lautner. 1964.)

Franchement, je ne trouve pas ça du tout fraternel et je proteste véhémentement : la justice vient de nous priver d’un feuilleton « in vivo » et qui plus est, dans notre milieu maçonnique ! Merci Athanor, cela rajeunissait nos bonnes vieilles références cinématographiques : souvenons-nous, avec mélancolie, du « Grand blond avec une chaussure noire » (1972) d’Yves Robert ; des « Tontons flingueurs » (1963) de Georges Lautner ou, plus récemment, l’époustouflante interprétation de Jean Dujardin dans les satyres de OSS 117 ! Merci la Grande Loge de Alliance Maçonnique de nous avoir fait partager en direct (ainsi que la presse nationale et internationale d’ailleurs !) ce spectacle style « Grand Guignol ». Mais, au-delà de condamnations justifiées, que pouvons-nous en dire ?

I- « LES CONS, CA OSE TOUT. C’EST MÊME A CA QU’ON LES RECONNAIT »

LINO VENTURA DANS LE FILM DE GEORGES LAUTNER. « LES BARBOUZES ». 1964.

Cris d’Orfraies, classiques « La Maçonnerie est un groupe d’hommes où peuvent se glisser des brebis galeuses », ou « L’image va encore en prendre un coup. Nous allons passer pour des complotistes » et pour finir, le genre « Les nazis, avec le film « la puissance des ténèbres » nous assimilaient déjà honteusement à des assassins. A croire que nous avons copié les méfaits de la loge P2, en Italie ». Utilisons le matériel de survie pour sauver les meubles : comment de gentils garçons et filles comme nous, sommes-nous devenus victimes de minables truands, alors que nous baignons dans l’idéalisme le plus absolu et une morale irréprochable, tout ça au service de l’amélioration du genre humain !

Bien entendu, les moteurs de ce « fait divers » relèvent de la psychose aux yeux de n’importe quel psy : cette pathologie ne respecte plus le net clivage entre les trois instances que sont le réel, le symbolique et l’imaginaire et dont le fonctionnement assure un équilibre du sujet. Le psychotique est dans l’absence du symbolique et il laisse place à son imaginaire comme réel, donc au passage à l’acte, sans rester, comme tout un chacun dans le domaine du phantasme. Mais, Je ne parlerai pas ici de ces quelques dangereux psychotiques de la bande, mais de ceux qui bénéficieront d’une peine légère ou même d’un acquittement. Bien entendu, l’imaginaire galopa allégrement pour séduire ces amateurs de mystère et bouleverser ainsi des vies couleur muraille, où la banalité des jours vire au cafard.

Espion en noir
Espion en noir avec son chapeau et ses lunettes noires

Mes quelques souvenirs africains, où ma route me fit croiser quelques personnages liés à la « piscine » me firent surtout l’impression de rencontrer des fonctionnaires, sans doute efficaces, oeuvrant dans des pays devenus « indépendants » (au sein de la « France-Afrique » !), préoccupés par leur plan de carrière et le bonus que leur donnait le séjour en Afrique pour la retraite, plus que par l’alcoolisme patent, les p’tites pépés et le côté flingueur de James Bond, personnage de roman, qui fait éclater de rire les professionnels qui ne manquent pas d’ajouter : « Tu sais un zozo comme ça, il ne ferait pas deux jours dans le service sans se faire virer ou bien on se demanderait si ce n’est pas un agent russe qui vient semer le bordel pour nous déstabiliser ! ».

Nous vient alors la question quasiment métaphysique : comment une telle bande de « bras cassés » a t-elle pu passer à l’acte criminel, comme si c’était dans la nature des choses ? J’ai envie de répondre que tout est question d’ambiance, de décors et de théâtralité qui jouent un rôle de phare pour un certain nombre de personnalités fragiles et, si par malheur, quelques personnages avec une structure psychotique s’y glissent, alors bonjour les dégâts ! Et n’hésitons pas à dire que la Franc-Maçonnerie, n’est pas un lieu où l’on chante des cantiques à la bonté du GADLU et à la fraternité de nos prochains : c’est un lieu où la violence symbolique est permanente, du début à la fin des rituels.

D’abord, il y a le recrutement genre Secret-d’État qui font dire souvent aux initiés qu’ils eurent l’impression d’entrer dans une secte ! Mais, avec quelques délicieux frissons où, un peu plus tard, on confesse sa préférence pour l’appellation « Société Secrète » à « Société discrète », ce dernier vocable faisant trop « plan-plan », genre discrétion bancaire suisse ou monégasque. Tandis que le premier en jette nettement plus. De quoi faire rêver ou prendre peur, ceux ou celles qui partagent notre intimité ! Mais, pas de désespoir, le film continue : viennent la permanence des initiations et de leur cortège de violences si nous trahissons le secret des rituels que depuis toujours, on peut acheter dans toutes les bonnes librairies ! C’est fou comment notre corps fut menacé de la tête au pied jusqu’au grade de maître. Avec des frissons dans l’échine, on résume :

a) Initiation de l’Apprenti : la gorge tranchée.

b) Initiation du Compagnon : Le coeur arraché

c) Initiation du Maître (Après l’assassinat d’Hiram, bien entendu !) : l’éventration.

Le tout en renforçant cela par un serment prêté sur la Bible. Ambiance !

Que reste-t-il de nos pauvres corps après ce tsunami de menaces ? Même si on vit cela du côté symbolique, le climat, la « Stimmung » comme dirait nos cousins germains, n’est pas au beau fixe ! Et ce n’est pas fini : certains aventuriers veulent se risquer dans les « Hauts Grades » et vont découvrir que les menaces, de façons variées, se perpétuent. Maman bobo !…

II- « UN BARBU, C’EST UN BARBU. TROIS BARBUS, C’EST DES BARBOUZES »

« LES BARBOUZES ». 1964

Chers neveux et nièces, comme vous aimez les belles histoires, oncle Michel va vous en raconter une intéressante. Chic !

Giuseppe_Garibaldi_1866

Voilà le scénario : il y eut un personnage extrêmement haut en couleurs, un genre de Che Guevarra de l’époque qui s’appelait Guiseppe Garibaldi (1807-1882), né à Nice, où existe un musée à sa gloire. Il est catalogué comme homme politique et patriote italien, véritable « père de la patrie italienne », metteur en scène du « Risorgimento », l’unité de l’Italie sous la direction du roi Emmanuel II et l’appui d’hommes politiques d’envergure comme Cavour ou Mazzini. Il faudrait plusieurs volumes pour décrire la vie et les actions militaro-politiques de Garibaldi, tant en Amérique du sud qu’en Europe. Révolutionnaire dans l’âme, il est nommé général par le gouvernement provisoire de milan, en 1848, et général de la République romaine, en 1849. Avec l’accord du roi, « Le héros des deux mondes » va débuter l’unité de l’Italie par l’« Expédition des Mille » qui vont débarquer en Sicile, vêtus d’une chemise rouge, héritage en stock des aventures sud-américaines de Garibaldi. Le roi, bien que connaissant les convictions républicaines et anti-cléricales de Garibaldi, aura l’intelligence de le laisser mener ses expéditions, où un nombre impressionnant de Franc-Maçons figurent. Car, évidemment, Garibaldi est une figure très importante de la Maçonnerie : il sera Grand-Maître de presque toutes les obédiences italiennes !

Initié en 1844 dans la loge « Asilo de la Virtud » à Montévidéo, il s’affiliera, le 15 juillet de la même année aux « Amis de la Patrie » du Grand Orient de France. En 1861, le Grand Orient d’Italie de Turin lui confère le titre de « Premier Maçon d’Italie ». Au moment de l’expédition des mille, nous savons aujourd’hui qu’elle sera en partie subventionnée par la Maçonnerie américaine. En 1862, il est élu Grand Maître du Suprême Conseil Ecossais de Palerme où il est 33em REAA. En 1864, il devient Grand Maître du Grand Orient d’Italie, et en 1872, Grand Maître honoraire du « Souverain Sanctuaire du rite ancien et primitif » pour la Grande Bretagne et l’Irlande. Sous son égide, en 1881, il met en place l’unification des rites maçonniques égyptiens, et pour cela est nommé Grand Hiérophante. Dans son testament philosophique, il avait écrit : « Je lègue : mon amour pour la liberté et la vérité, ma haine du mensonge et de la tyrannie ».

Garibaldi

Les combats pour l’unité italienne débuteront, à plusieurs reprises, en Sicile, afin de remonter vers le nord. Une véritable passion animera Garibaldi pour cette région, où militairement, il trouvera l’appui des propriétaires terriens, qui mettront à sa disposition les hommes qui étaient chargés de la protection des domaines. Ces derniers, « brut de décoffrage » avaient besoin d’une formation et d’une organisation orientée vers un idéal. Naturellement, Garibaldi et de nombreuses « chemises rouges », maçons, les organisèrent selon le fonctionnement de la Maçonnerie, pour leur donner une cohésion efficace. Elle le fut : après l’unité de l’Italie, en Sicile, l’organisation persista dans ce qui devint la Mafia, porteuse de la marque maçonnique : initiation avec serment sur des images saintes, sens de la famille symbolique, respect de la figure tutélaire (le fameux parrain, véritable vénérable de sa « famille » !), fidélité absolue sous peine de punitions réelles, croyance religieuse (d’où les relations importantes entre mafia et Eglise catholique), culture du lien fraternel qui donne le sentiment d’appartenir à une famille, utilisation d’un vocabulaire et de gestes de reconnaissance propre au groupe. Ce rapprochement historique est de plus en plus accepté par les historiens de la maçonnerie italienne, en niant toute complicité évidemment, mais en soulignant la rencontre de groupes informels et violents qui se retrouvèrent dans l’esprit même, lui-même violent, de la Maçonnerie.

Garibaldi, ami de Victor Hugo, Alexandre Dumas et Georges Sand, républicain convaincu, soutien des nordistes durant la guerre de sécession, plusieurs fois député de la gauche populaire anticléricale, s’appuyant sur la pratique maçonnique, va déclencher une série d’événements dont on n’a pas encore totalement mesuré l’ampleur. Si humour il y a, Garibaldi sera très largement mis à l’honneur par Mussolini, lui-même, qui disait de lui : « Garibaldi était un héros national né du peuple ». Il fit ériger plusieurs statuts en son honneur, ainsi que pour sa première femme sud-américaine, Anita. A signaler que plusieurs de ses enfants furent adhérents au parti fasciste du Duce ! Etrange destin, où se confronte l’idéal romantique et la mise en place accidentelle d’une association criminelle sur toile de fond maçonnique comme le sera la loge P2.

Hommes du Ku,Klux,Klan en réunion
Hommes du Ku,Klux,Klan en réunion

L’exemple de dérives, reconnues par les historiens maçonniques ou non, sont de plus en plus acceptées. Dernier exemple, « pour la route » : Après la guerre de Sécession, fut fondé en 1867, par Nathan B. Forrest, le trop célèbre Klu Klux Klan, dont le fondateur sera initié à la maçonnerie 10 ans plus tard et qui justifiera son engagement par le fait que les Constitutions d’Anderson interdisent les esclaves en Maçonnerie ! Force est de constater que, pour des milliers de maçons, la double appartenance ira de pair. Le parallélisme sera d’ailleurs de mise : initiation avec serment, costume et vocabulaire rituéliques, titres ronflants : Grand Sorcier Impérial, Grand Dragon, Chevalier (« Knight ») etc. On se croirait presque dans les Hauts-Grades ! Albert Pike, haut-gradé de la Franc-Maçonnerie américaine, et proche, voire très proche, du K.K.K. prêchait que ces derniers étaient fidèles à l’esprit des pères fondateurs de la constitution des Etats-Unis qui étaient en majorité Francs-Maçons. La mano en la mano !

Etrangère aux dérives, la Franc-Maçonnerie, va parfois faciliter, par son idéologie même, la relation avec des milieux relevant d’un imaginaire malade ou de visées franchement délinquantes.

III- LES ORDRES SONT LES SUIVANTS : ON COURTISE, ON SEDUIT, ON ENLEVE ET EN CAS D’URGENCE… ON EPOUSE »

« LES BARBOUZES ». 1964

Alors quoi, aucune compensation ?
Si, l’appartenance totalement improbable à la noblesse !

Côté réel, historiquement, nous sommes loin des affiliations imaginaires du « roman familial » dont parle Freud : il n’échappe à aucun historien sérieux que la Maçonnerie est un pur produit de la Réforme, venant des classes moyennes qui prennent conscience, peu à peu, de leur importance, face à une noblesse et un clergé de plus en plus minoritaire. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder d’où venaient les Maçons professionnellement et ce qu’ils sont encore aujourd’hui. L’appartenance à l’ordre était sous-tendue par l’espoir d’une accession à l’égalité avec les classes dirigeantes. Ce qui s’avérera vain et expliquera l’engouement d’un grand nombre de maçons pour la philosophie des Lumières. D’où l’invention de titres fumeux dans certains rituels, dans l’espoir d’accéder à l’égalité tant souhaitée et puis, finalement d’y croire. En oubliant que les codes de la chevalerie n’étaient qu’un pur idéal prôné par l’Église pour tempérer l’incontrôlable violence de nobles plus portés sur le viol de la veuve et la tuerie des orphelins que le contraire ! Tant qu’aux fameuses croisades elles furent naturellement plus économiques que religieuses, le tombeau du Christ passant assez souvent au second rang, par rapport à des alliances entre chrétiens et musulmans, au gré de leurs intérêts. Le tout sous l’oeil bienveillant des financiers Templiers !

Bien entendu, ceux qui appartiennent à la vraie noblesse admettent, au-delà des images, que l’idéal chevaleresque ne fut jamais qu’un vœu pieux et que l’action de leurs aïeux s’inscrivait plutôt côté voyou. Il n’y a qu’en maçonnerie que l’on croit à ce qui n’a existé que dans les romans ou les recommandations ecclésiastiques, dans l’espoir qu’en jouant à des idéaux jamais appliqués, on serait admis dans le Saint des Saints !

Il faut dire, qu’à la sauvette, durant des années, sous le manteau, la lecture de romans d’espionnage où les héros étaient nobles en plus, connurent un immense succès. Nous ne citerons, ici, que le personnage imaginaire de Gérard de Villiers, (le frère de l’autre !), qui fit florès, malgré la très mauvaise réputation de son héros, aristocrate autrichien, Malko Linge, SAS (Son Altesse Sérénissime). Ses romans, porteurs de stéréotypes sexistes, sadiques et racistes déclenchaient des records de vente, au point que Jacques Chirac, lecteur assidu lui-même, mandatait son chauffeur pour les trouver à leur sortie ! Services secrets et coups tordus, vie de séduction et titre de noblesse, voilà de quoi flatter l’imaginaire. Allez, disons que ces romans plus que douteux connaissaient un succès non démenti chez nombre de maçons…

Bon, ce n’est pas la catastrophe tout cet imaginaire de compensation par rapport à une vie toujours difficile. Cette régression est même nécessaire, sous réserve qu’elle reste une parenthèse et non la croyance en un réel qui dès lors nous amènerait au pire, comme vient de le démontrer l’affaire de la loge Athanor.

La Maçonnerie privilégie surtout l’émotion sur la raison et en cela elle s’inscrit dans la lignée d’un pseudo-romantisme qui n’est plus guère de saison et prête plutôt à rire qu’à être fasciné. Allons au cinéma de temps en temps, mais il convient de regagner l’extérieur quand la séance est finie…

Mais on cause, on cause, et l’attention se relâche. Excusez-moi, mais il faut que je vérifie si les barbouzes de « 450.fm » n’ont pas installé des micros pendant que nous étions occupés ensemble !…

Le BUKUT : Une voie initiatique africaine méconnue

Le 25 juillet 2026, le village de Carounate, situé dans le département d’Oussouye, en Basse-Casamance (Sénégal), est devenu le point de convergence du peuple ajamat — c’est-à-dire diola. Pour la première fois depuis 1980, soit quarante-six ans, ce hameau niché au cœur d’une forêt de fromagers, de rôniers et de caïlcédrats géants a rouvert les portes de son Bois sacré. Des centaines de jeunes, venus de différentes localités du Sénégal et de la diaspora, s’apprêtaient à y entrer pour un séjour initiatique d’au moins quarante-cinq jours — une retraite qui, autrefois, durait jusqu’à trois mois.

Le journal Le Soleil (Dakar, 1er août 2026) a relaté l’événement avec une précision ethnographique remarquable : les maisons débordant de monde, les marmites familiales remplacées par de grands ustensiles de cuisine, les concessions où l’on abat bœufs et porcs pour accueillir tous ceux qui viennent assister à l’initiation. Marie Diédhiou, native de Carounate, résumait l’esprit de l’événement : « Quand on organise le Bukut, cela veut dire qu’on est prêt à accueillir tout le monde » (Le Soleil, 1er août 2026).

Mais derrière la fête, derrière l’effervescence collective et les danses au rythme du bombolong, se profile l’une des voies initiatiques les plus anciennes et les moins connues du continent africain.

Le peuple diola : une société fondée sur l’initiation

Le BUKUT : Une voie initiatique africaine méconnue
Masques rituels et colliers multicolores

Les Diola (ou Jola) constituent l’un des peuples les plus culturellement cohérents d’Afrique de l’Ouest. Établis principalement en Basse-Casamance, au sud du Sénégal, mais aussi en Guinée-Bissau et en Gambie, ils sont réputés pour avoir preserved de manière exceptionnelle leurs croyances animistes. Leur organisation sociale repose sur la coopération — notamment dans la culture du riz, qui exige un travail partagé et une interdépendance entre les familles — et sur un système initiatique qui structure l’accès à l’âge adulte (Kumakonda).
La cosmologie diola repose sur un dieu créateur, Ata Emit (ou Emitay), « propriétaire du ciel ». Entre Ata Emit et les humains se trouvent les Boekins (ou ukin), fétiches invisibles dotés d’une puissance extrême, qui servent de trait d’union entre le monde des hommes et le divin. Les ancêtres, quant à eux, ne sont pas des figures du passé : ils sont une présence active, consultée à chaque grande décision (ANIMA ONG ; Abdou Badji, Ziglobitha, 2022).

C’est dans ce cadre cosmologique que s’inscrit le Bukut (aussi appelé boukout, bukut ou futampaf), rite d’initiation masculine dont l’existence est attestée depuis le XIIe siècle. Avant la colonisation, c’était la seule école de formation du jeune diola — un enseignement à la fois généraliste et spécifique, préparant le jeune homme à prendre sa place dans la société et à la défendre (Wikipedia / Boukout ; Badji, 2022).

Les étapes du Bukut : du village à la forêt

Le Bukut n’est pas un événement improvisé. Sa préparation s’étale sur plusieurs années, et son déroulement obéit à une séquence rituelle précise, dont chaque étape porte un nom et une signification.

L’annonce : les signes et les sages

La périodicité du Bukut n’est pas fixe. Dans un même village, il peut s’écouler quinze à trente ans entre deux cérémonies, voire davantage. À Baïla, en août 2007, la précédente édition remontait à trente-six ans. À Diégoune, en l’an 2000, on avait attendu trente-neuf ans. À Carounate, en 2026, l’attente a été de quarante-six ans — depuis 1980.

L’année du Bukut est fixée par le conseil des Anciens, de concert avec les ancêtres et les Boekins. Les sages annoncent l’événement deux à trois ans à l’avance, après avoir constaté dans le village une série de phénomènes insolites qui constituent autant de signes — marquant ainsi que le moment initiatique est venu (Wikipedia / Boukout ; ANIMA ONG).

Les préparatifs : le temps de la convergence

Le BUKUT : Une voie initiatique africaine méconnue

Une fois l’annonce faite, les préparatifs durent plusieurs mois. Les futurs initiés — appelés Ambathie (ou kumbac) — se singularisent par leurs tenues vestimentaires, leurs coiffures et le port de perles autour du cou. Ils s’impliquent dans des danses d’initiation aux chansons émouvantes, qui peuvent irriter certains hommes car elles rappellent les grandes figures emblématiques de la famille ou du village.
Les futurs initiés récoltent du bois de chauffe dans la mangrove, des feuilles de palmier et de rônier. Les membres de la diaspora, où qu’ils se trouvent dans le monde, sont rappelés à leur village d’origine. Le rassemblement draine des centaines, parfois des milliers de personnes (ANIMA ONG ; Le Soleil, 2026).

La visite à la famille maternelle

La semaine précédant l’entrée au Bois sacré, chaque futur initié, accompagné d’une délégation de la famille paternelle, se rend dans sa famille maternelle pour se recueillir. Ce moment est de vives émotions, accompagnées de pleurs et de larmes — particulièrement si le futur initié est orphelin de mère ou si ses parents sont divorcés. Avant de partir, le futur initié laisse un bout de ses cheveux à sa famille maternelle, qui lui fait cadeau de pagnes de valeur de différentes couleurs en lui souhaitant une bonne retraite dans les bois sacrés.
Ce rituel souligne le rôle central de la lignée maternelle dans la culture diola. Comme l’explique Jean Diatta, natif d’Effok : « Dans la culture diola, la famille maternelle est la plus apte à protéger » (Le Soleil, 2026). Les futurs initiés, considérés comme vulnérables aux attaques mystiques pendant cette période de transition, sont ainsi confiés à la protection des oncles maternels.

Le rasage (Kamiit) : la mort symbolique

Le BUKUT : Une voie initiatique africaine méconnue
Les futurs initiés après le rasage

L’étape du rasage, appelée Kamiit en diola, constitue le seuil rituel par excellence. Les crânes des futurs initiés sont rasés par leurs oncles maternels. Ce geste signifie la mort symbolique de l’ancienne vie : « On considère qu’en le rasant, on lui a ôté les impuretés de son ancienne vie », explique Joachim Diédhiou (Le Soleil, 2026).
Après le rasage, le futur initié est déconnecté de sa mère, de ses tantes, de ses sœurs et de tout homme non initié. Il peut les regarder sans les toucher ni leur parler. Le bas de son corps est enveloppé de feuilles de rônier. Cette mise à l’écart n’est pas une punition : c’est une mise en quarantaine sacrée, une suspension de l’identité profane qui prépare le passage vers une nouvelle identité.

La danse d’adieu

Après le rasage, les futurs initiés offrent un spectacle de danse. Au rythme du bombolong — tambour à fente africain servant à transmettre des messages de village en village, aussi appelé « tam-tam téléphonique » et surnommé le « téléphone diola » — accompagné de deux tambours, ils dansent pendant environ deux heures sous les yeux de leurs proches. Ils sont ensuite parqués dans un lieu sacré, d’où ils sortiront le lendemain pour rejoindre la forêt (Wikipedia / Bombolong ; Le Soleil, 2026).
À ce stade, des démonstrations de bravoure et d’invulnérabilité sont effectuées par les déjà initiés. Munis de coupe-coupe, de couteaux, de lames et de sabres, ces « guerriers » tentent de se blesser sur diverses parties du corps, qui restent intactes grâce au pouvoir mystique d’une racine secrète du Bois sacré. « Nous essayons de montrer aux gens que Dieu nous a tout donné, à travers la nature. Si on sait en user, aucun objet, aussi tranchant soit-il, ne pourra percer notre corps », s’enorgueillit Sidy Ibou Diatta, venu des îles du Kassa (Le Soleil, 2026 ; DooG Reporter).

L’entrée au Bois sacré (uren)

Les futurs initiés prennent la direction du Bois sacré — appelé uren (ou ureŋ) en diola —, accompagnés par les détonations d’armes à feu et de chants sacrés. Ce lieu, situé à environ 700 mètres du village de Carounate, est totalement inaccessible aux non-initiés. Les femmes, les enfants et les étrangers n’y pénètrent jamais. Le Bois sacré n’est pas un simple espace géographique : c’est un sanctuaire initiatique, un entre-monde où la règle profane est suspendue et où la parole des sages devient loi (Kumakonda ; Badji, 2022).

C’est là, au contact de la nature et sous les instructions des sages et des conservateurs du Bois sacré, que les Ambathie vont recevoir l’enseignement qui fera d’eux des « vrais hommes » dans la société ajamat.

L’enseignement du Bois sacré : les valeurs transmises

Ce qui se passe dans le Bois sacré reste strictement secret. Les initiés s’engagent à ne jamais révéler ce qu’ils y ont vu et appris. Toutefois, les anthropologues et les témoignages des anciens initiés permettent de reconstituer la nature de l’enseignement reçu.

Les valeurs fondamentales

Le Bukut intervient dans la formation du jeune diola sur cinq niveaux : physique, mental (psychologique ou psychique), social, religieux et culturel (Badji, 2022). À travers des chants, des danses et des épreuves, les initiés reçoivent un enseignement moral et civique dont les valeurs cardinales sont :

  • Le respect d’autrui et le respect des aînés
  • Le sens de l’esprit de groupe et de la solidarité
  • La discipline, l’honneur et la dignité
  • L’endurance (la résistance physique et morale)
  • L’obéissance aux règles de la communauté
  • Le respect de l’environnement et les techniques de gestion environnementale héritées des ancêtres
  • Le patriotisme et le culte du travail
  • La persévérance

Badji (2022), citant N’Diaye (1986), souligne que l’exhortation au courage est centrale : le courage moral va de pair avec le courage physique. Les initiés apprennent aussi les techniques de guerre — un héritage historique lié à l’occupation et à la conquête des terres cultivables, notamment les rizières, pendant lesquelles les villages diola menaient des guerres de défense territoriale.

Le rôle symbolique de la nature

Le Bukut n’est pas un enseignement abstrait : il se déroule au contact direct de la nature. Les futurs initiés apprennent le rôle symbolique de l’environnement — les arbres, les rivières, les animaux ne sont pas des ressources mais des êtres avec lesquels les humains entretiennent une relation. Cette dimension écologique, loin d’être accessoire, est constitutive de la vision animiste diola : les ancêtres, les forces naturelles et les entités invisibles sont présentes et actives dans le Bois sacré (Kumakonda ; Le Soleil, 2026).

La circoncision

Le Bukut comprend également la circoncision comme élément central, mais non exclusif. Selon les sources anthropologiques, les six premiers jours dans le Bois sacré sont consacrés à un processus intense qui inclut cet acte. Toutefois, comme le souligne le récit de Kumakonda, le rite ne se réduit pas à cet acte : il est défini par un processus plus large de discipline, d’endurance et d’apprentissage (Kumakonda).

  • La fonction sociale du Bukut : accéder au statut d’homme
  • Le Bukut n’est pas une simple cérémonie : c’est un système de légitimation sociale. Sans le Bukut, l’homme diola n’est pas considéré comme un homme — ou plus précisément, comme « le vrai homme culturellement achevé et socialement intégré » (Badji, 2022).
  • Les conséquences du non-initiation sont multiples et sévères :
  • Impossibilité de se marier : la tradition interdisait le mariage avec une personne non initiée
  • Impossibilité de recevoir de la terre : l’accès aux rizières, base de l’économie diola, est conditionné par l’initiation
  • Exclusion de la prise de décision : les non-initiés ne peuvent pas participer aux conseils du village
  • Exclusion de certaines cérémonies et de l’accès au Bois sacré
  • Infériorité sociale : le non-initié ne reçoit pas le même niveau de reconnaissance

L’initiation permet à une nouvelle classe d’âge d’accéder à l’indépendance politique, économique et religieuse. Elle consolide les liens de parenté paternels et maternels et assure la transmission de la tradition d’une génération à l’autre. Comme le souligne Diédhiou (2011), cité par Badji, le Bukut, avec son institution le karing (ou kareŋ), est l’une des instances clés du village parce qu’il confère pouvoir et indépendance (Wikipedia / Boukout ; Badji, 2022).

Le rôle des Adiankarou : les accompagnateurs

Les Adiankarou sont les hommes qui ont déjà effectué le Bukut dans leur village respectif. Ils jouent un rôle d’accompagnateurs : ils mettent l’ambiance, souvent avec un verre de boisson pour se donner de l’énergie, et ils guident les futurs initiés à travers les différentes étapes du rituel. Ce sont eux qui, ayant déjà traversé l’épreuve, servent de pont entre le monde profane et le monde sacré (Le Soleil, 2026).

Dans certaines variantes du rite, des hommes déjà initiés se déguisent en femmes pendant la cérémonie. Ce travestissement rituel n’est pas un divertissement : il représente l’aspect féminin que l’on laisse derrière soi, marquant la transition vers une identité masculine pleinement reconnue. Ce geste démontre comment l’identité de genre est culturellement construite et affirmée par le rituel (Kumakonda).

Le bombolong : le « téléphone diola »

Le bombolong mérite une attention particulière. Ce tambour à fente africain, très répandu en Casamance et utilisé par les Diola, les Balantes et les Manjaques, n’est pas un simple instrument de musique : c’est un instrument de communication sacré. Le son est obtenu en frappant le corps de l’instrument à l’aide de bâtons, et les messages peuvent être transmis de village en village.
Chez les Diola Kassa, le bombolong est aussi appelé Kabisseu ou Ehembélé. Le Kabisseu est l’instrument de communication sacré qui n’est joué que lorsqu’un événement douloureux frappe le village (deuil, attaque) ou lors des événements rituels ou cultuels. Sa percussion est réservée aux Sages et aux Adultes — jamais aux jeunes ou aux non-initiés (Wikipedia / Bombolong ; Destination Sénégal).

Le bombolong annonce donc le Bukut : c’est par lui que l’initiation est proclamée, c’est lui qui guide les futurs initiés vers le Bois sacré, et c’est lui qui, le moment venu, annoncera leur retour. Il est, en somme, la voix du rite — un intermédiaire sonore entre le monde visible et le monde invisible.

Le retour et la fête : la renaissance

Après le séjour au Bois sacré — autrefois plusieurs mois, aujourd’hui environ quarante-cinq jours — les initiés reviennent au village. Ce retour est un moment hautement symbolique : les mères et les épouses voient leurs hommes réapparaître transformés. Le village entier devient le centre d’une grande fête communautaire : les familles se rassemblent, préparent et partagent de la nourriture — huîtres, riz au poulet ou au porc, vin de palme en grande quantité (Kumakonda).
Les initiés dissimulent leur identité sous des ornements : des plumes disposées autour des yeux pour empêcher la reconnaissance, des jupes et des anneaux de cheville en fibres végétales qui produisent un son à chaque mouvement. Les plumes proviennent de vautours, chassés par les anciens spécialement pour créer les couronnes des initiés — marqueur d’un lien profond entre le monde naturel et le symbolisme rituel. Les anciens qui dirigent l’initiation se distinguent par une plume rouge portée au chapeau, signe clair d’autorité et d’expérience.

Les initiés, une fois revenus, effectuent des retours hebdomadaires au Bois sacré pendant une période prolongée — environ deux mois selon les sources —, chaque samedi revenant danser devant les femmes et la communauté. Ce rythme crée un pont entre le processus rituel caché et la vie publique, permettant à la communauté d’observer la transformation progressive des initiés.

L’impact des religions révélées : islam, christianisme et métamorphoses du Bukut

L’article d’Abdou Badji, publié en 2022 dans la revue Ziglobitha (Université Assane Seck de Ziguinchor), offre une analyse savante de l’influence des religions révélées sur le Bukut. Ses conclusions sont nuancées et révélatrices.
La division musulmane

Les Diola musulmans sont divisés entre deux confréries :

  • Les Qadiriya, décrits comme philanthropiques et tolérants, qui acceptent de pratiquer le Bukut
  • Les Tidianes, qui le rejettent comme incompatible avec l’islam, l’associant à Satan, au folklore et à la religion traditionnelle

À cela s’ajoute le mouvement Ibâdou Rahman, dont la plupart des jeunes Diola musulmans membres rejettent également le Bukut. Dans certains villages, comme Mangagoulack, cette division a conduit à la construction de mosquées séparées, à des célébrations de Maouloud distinctes, et à des conflits familiaux opposant les partisans et les opposants à l’initiation (Badji, 2022).

L’adaptation chrétienne

Du côté chrétien, l’Église du diocèse de Ziguinchor a longtemps considéré le Bukut comme une « manifestation religieuse animiste » et a tenté de l’abolir. Les missions ont combattu les rituels du Bukut. Toutefois, certains chrétiens sont retournés à l’initiation pour y « récupérer leur personnalité ou leur identité africaine ». Dans certains villages, comme Karthiack, des catholiques convertis ont créé leur propre Bois sacré (Badji, 2022 ; M’Ballo, 1984-1985).

Les adaptations contemporaines

Sous l’effet conjoint de l’islam, du christianisme, de la scolarisation et de l’émigration, le Bukut s’est profondément transformé :
La durée a été réduite : de trois mois autrefois à environ quarante-cinq jours, voire quelques jours pour les étudiants
Certaines pratiques rituelles, comme le bunigabu et l’eyuuka, ont été supprimées pour s’adapter à l’islam
Les prières en arabe ont été introduites dans certaines cérémonies
L’obligation tribale s’est assouplie : le Bukut, autrefois obligatoire, tend à devenir facultatif
L’interdiction de mariage entre initiés et non-initiés s’est relâchée

Badji (2022) conclut que le Bukut, sous l’effet de l’« internationalisation » et de l’« inter-ethnisation », risque de connaître une dégénérescence et une sécularisation — un risque que les sages de Carounate, en rouvrant leur Bois sacré après quarante-six ans, entendent manifestement conjurer.

Une voie initiatique universelle

Le Bukut présente des structures que l’on retrouve dans de nombreuses traditions initiatiques à travers le monde — et qui ne manqueront pas d’évoquer, pour le lecteur familier de la franc-maçonnerie ou d’autres voies initiatiques, des schémas connus :

  • Dimension Bukut diola Parallèles initiatiques universels
  • Séparation du monde profane Retrait au Bois sacré, isolement, rasage Chambre de réflexion, mise à l’écart
  • Mort symbolique de l’ancienne vie Le rasage (Kamiit) ôte les impuretés Dépouillement du vieil homme
  • Transmission de connaissances secrètes Enseignement des sages dans le Bois sacré Transmission des symboles et des mots
  • Épreuves physiques et morales Endurance, bravoure, invulnérabilité Les voyages initiatiques
  • Renaissance et retour au village Retour transformé, fête communautaire Passage à un nouveau grade, reconnaissance
  • Secret absolu Ce qui est vu au Bois sacré ne doit jamais être révélé Le secret maçonnique
  • Changement de statut social Accès au mariage, à la terre, aux décisions Accès aux droits et devoirs du grade
  • Rôle des aînés Les sages et les Adiankarou guident les initiés Les maîtres instruisent les apprentis
  • Symboles naturels Arbres, racines, plumes de vautour, feuilles de rônier Les outils et symboles de l’atelier
  • Instrument de communication sacré Le bombolong, « téléphone diola » Le maillet, la colonne, la cloche

Cette comparaison n’a pas pour but de ramener le Bukut à des catégories occidentales — ce qui serait une violence interprétative — mais de montrer que les structures initiatiques obéissent à des archétypes universels : la séparation, la mort symbolique, la transmission, l’épreuve, la renaissance et le secret. Le Bukut est l’expression africaine de ces archétypes, avec sa propre cosmologie (Ata Emit, les Boekins), sa propre écologie (la forêt, la mangrove, le rônier), sa propre économie symbolique (le riz, la terre, le lignage maternel).

Carounate 2026 : un acte de résistance culturelle

Le choix de Carounate, en 2026, de rouvrir son Bois sacré après quarante-six ans d’absence n’est pas anodin. C’est un acte de résistance culturelle face à un triple défi : la mondialisation qui éloigne les jeunes de leurs racines, les religions révélées qui contestent la légitimité du rite, et la scolarisation qui réduit le temps disponible pour l’initiation.

Comme l’explique Joachim Diédhiou, enseignant à la retraite et « intellectuel enraciné dans sa culture », le Bukut est « la plus grande cérémonie traditionnelle diola. C’est le moment de montrer la richesse de notre terroir, sous toutes ses facettes » (Le Soleil, 2026). Le fait que les familles n’aient « pas lésiné sur les moyens » — abattant bœufs et porcs, constituant des réserves de boissons — témoigne de l’importance de l’enjeu : il ne s’agit pas seulement d’une fête, mais de la transmission d’un patrimoine immatériel menacé.

Les mères, elles, vivent l’événement avec une inquiétude que Marie Diédhiou résume avec une poignante simplicité : « En tant que maman, on ne peut pas ne pas être inquiète. Parce qu’on ignore totalement ce qu’ils vont vivre là-bas » (Le Soleil, 2026). Cette inquiétude maternelle — qui n’est pas sans rappeler celle des mères des jeunes garçons entrant en apprentissage dans les traditions européennes — est constitutive de l’expérience initiatique : ce qui se passe dans le Bois sacré échappe à la compréhension des profanes, même les plus proches.

Enjeux et perspectives : l’avenir du Bukut

Le Bukut se trouve aujourd’hui à un carrefour. Plusieurs questions se posent :

La durée : la réduction du séjour au Bois sacré — de trois mois à quarante-cinq jours, voire quelques jours pour les étudiants — menace-t-elle la profondeur de l’enseignement ? Un commentateur de l’article ANIMA ONG le regrette : « Les jeunes initiés ne mettent pas en pratique l’enseignement reçu dans le bois sacré », ce qui « dévalue sa richesse et sa beauté » (ANIMA ONG).
L’inter-ethnisation : l’ouverture du Bukut à des participants qui ne sont pas strictement d’ascendance diola pose la question du secret. Badji (2022) note que les enfants qui ne sont pas strictement diola par leurs deux parents peuvent avoir des difficultés à accepter l’obligation formelle de garder secret tout ce qu’ils ont vu et appris.
Le genre : le Bukut est une initiation exclusivement masculine. Si les femmes diola ont leurs propres cérémonies — comme le Karahay, associé à la naissance du premier enfant — elles ne sont pas soumises à l’excision, et des normes sociales empêchent le mariage avec des femmes ayant subi ces pratiques ailleurs (Kumakonda). La question d’une initiation féminine équivalente au Bukut reste ouverte.

La coexistence religieuse : la capacité du Bukut à coexister avec l’islam et le christianisme, comme c’est le cas dans certains villages où musulmans et chrétiens partagent les mêmes Bois sacrés, témoigne d’une remarquable plasticité adaptative. Mais cette coexistence se fait au prix d’abandon, de substitutions et de syncrétismes qui transforment la nature même du rite.

Pour conclure

Le Bukut du village de Carounate, en cet été 2026, n’est pas une survivance folklorique. C’est un acte vivant — l’un des plus anciens rites initiatiques d’Afrique de l’Ouest, attesté depuis le XIIe siècle, qui continue de transmettre des valeurs, de structurer une société et de donner sens à l’existence de centaines de jeunes hommes. Dans un monde où les traditions initiatiques sont partout menacées — par la mondialisation, par les religions révélées, par la scolarisation, par l’individualisme — le Bois sacré de Carounate reste debout, comme un fromager géant au milieu de la forêt.

Ce que le Bukut nous rappelle, c’est que l’initiation n’est pas un concept occidental. C’est une nécessité anthropologique universelle : toute société humaine a besoin de rites qui font passer l’enfant à l’âge adulte, qui transmettent des valeurs, qui créent du lien et qui donnent du sens. Les Diola l’ont su depuis au moins neuf siècles. Et si, comme l’écrit Abdou Badji, le Bukut risque de connaître une « dégénérescence » et une « sécularisation », il n’en reste pas moins que, tant qu’il y aura des sages pour annoncer l’événement après avoir constaté les signes, des oncles maternels pour raser les futurs initiés, des Adiankarou pour accompagner les Ambathie, et un Bois sacré pour accueillir les cœurs en quête de transformation — alors la voie initiatique restera ouverte.

Le bombolong, lui, continuera de résonner de village en village, portant dans la nuit casamançaise un message que seuls les initiés peuvent comprendre.

Sources

Le Soleil (Dakar), 1er août 2026 — article sur le Bukut de Carounate
Wikipedia — Boukout
Wikipedia — Bombolong
ANIMA ONG — L’initiation chez les Diolas
Kumakonda — Kahate, male initiation in Casamance
DooG Reporter — Secret initiation in the sacred forests of Casamance
Abdou Badji, « L’influence des religions révélées sur le BUKUT DIOLA », Ziglobitha, n°04, juin 2022, p. 139-152
Destination Sénégal — Le Bombolong

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L’obligation : du lien de droit au lien initiatique

« Un homme, ça s’oblige ».
La phrase de Camus « un homme, ça s’empêche » dont je retiens un sens obvie, voir les commentaires) , par sa simplicité, contient une densité philosophique telle qu’elle semble avoir été prononcées pour être une maxime de vie.
Elle tient en quatre mots, mais elle ouvre un monde. Elle dit que l’homme véritable n’est pas celui qui obéit, mais celui qui se donne une règle ; non seulement celui qui obéit à la loi, mais celui qui se construit une loi intérieure ; non celui qui se conforme, mais celui qui se transforme. Cette phrase pourrait servir de seuil à toute réflexion sur l’engagement maçonnique, car la Franc‑maçonnerie n’est pas une obéissance imposée : elle est une obligation choisie, un lien librement consenti de limites, un pacte intime entre l’homme et sa conscience.

Pourtant, avant d’être un concept moral ou initiatique, l’obligation est d’abord un concept juridique.

Juridiquement, l’obligation est un lien de droit entre deux personnes par lequel l’une, le débiteur, est tenue d’une prestation vis-à-vis de l’autre, le créancier. L’obligation est synonyme de dette, et apparaît comme la face négative de la créance. Selon l’article 1100 du Code civil, « les obligations naissent d’actes juridiques, de faits juridiques ou de l’autorité seule de la loi » et, aussi, « de l’exécution volontaire ou de la promesse d’exécution d’un devoir de conscience envers autrui ». Elle peut être synallagmatique ou unilatérale, commutative ou aléatoire, d’adhésion ou à exécution successive. Elle organise la société, garantit la justice, protège les individus.

Mais elle ne touche pas l’être dans sa profondeur. Elle ne transforme pas l’homme. Elle ne le met pas en marche vers lui-même.

Comme on peut le lire, l’article 1100 du Code civil, dans un éclair de lucidité morale, reconnaît que l’obligation peut aussi naître « de l’exécution volontaire d’un devoir de conscience envers autrui ». Ici, le droit rejoint la philosophie. Il reconnaît que l’obligation peut jaillir d’un mouvement intérieur, d’une décision intime, d’un engagement moral.
C’est précisément dans cet interstice — entre la loi extérieure et la loi intérieure — que s’inscrit la Franc‑maçonnerie. Elle prend l’idée d’obligation, mais elle la retourne, la creuse, la transfigure. Elle en fait non plus seulement un lien extérieur, mais un lien intérieur ; non plus une contrainte, mais une fidélité ; non plus une dette, mais une parole donnée.

L’obligation juridique est un lien extérieur.
Elle s’impose de l’extérieur vers l’intérieur. Elle est mesurable, vérifiable, sanctionnable.
Elle crée un rapport entre deux personnes, un rapport de créance et de dette. Elle est un instrument de régulation sociale, un outil de justice, un cadre de prévisibilité.

Mais l’obligation juridique ne touche pas l’être. Elle ne transforme pas l’homme. Elle ne lui demande pas de se dépasser. Elle ne lui demande pas de se tailler comme une pierre brute. Elle ne lui demande pas de se tenir debout entre la verticalité de la Loi et l’horizontalité du monde. Elle ne lui demande pas de devenir un homme libre. Elle lui demande seulement de respecter un contrat.

La Maçonnerie, elle, demande davantage. Elle demande que l’homme se transforme. Elle demande qu’il s’oblige non parce qu’il y est contraint, mais parce qu’il y consent. Elle demande qu’il s’engage non par peur de la sanction, mais par fidélité à sa parole. Elle demande qu’il devienne un homme au sens camusien : un être qui s’oblige

Lorsque l’initié entre en Loge, il ne signe aucun contrat. Il ne devient ni débiteur ni créancier. Il n’est soumis à aucune sanction extérieure. Pourtant, il s’engage plus profondément que dans n’importe quel contrat civil. L’obligation maçonnique est un pacte intérieur, un lien moral, scellé par la parole et gardé par le silence. Elle engage l’initié envers sa propre conscience, envers la Loge, envers la Tradition, envers l’idéal de vérité qu’il aspire à incarner.

Et pourtant, les catégories juridiques trouvent un écho symbolique dans l’engagement maçonnique même si l’obligation juridique et l’engagement maçonnique relèvent de deux mondes différents; l’un légal, l’autre symbolique car ils partagent une même structure : un lien, une responsabilité, une progression, une dimension volontaire.
L’obligation maçonnique est double : synallagmatique ; la Loge promet protection, instruction, fraternité. L’initié promet fidélité, travail, respect des règles ; unilatéral ; car au fond, personne ne peut vérifier la sincérité des serments. L’initié est seul face à sa conscience, seul juge de sa rectitude.
C’est un contrat aléatoire au sens le plus profond : les fruits dépendent de l’effort, de la persévérance, de la capacité à se laisser travailler par les symboles. Elle est aléatoire, car nul ne peut garantir les fruits de l’initiation. Elle est d’adhésion, car l’initié accepte un cadre rituel.
Elle est à exécution successive, car elle se renouvelle à chaque tenue, à chaque degré, à chaque travail. Chaque passage en Loge est une exécution successive du serment initial. Chaque travail accompli est une pierre posée. Chaque manquement est une pierre fissurée. L’obligation maçonnique n’a pas de terme : elle dure tant que dure la quête.

L’obligation juridique organise la société. L’obligation maçonnique organise l’âme. L’une protège les droits, l’autre éclaire le chemin.

Ainsi, l’obligation maçonnique n’est pas un contrat juridique, mais elle en épouse les formes symboliques pour mieux les dépasser. Elle est une obligation de conscience, au sens le plus noble du terme. L’obligation maçonnique est un engagement qui ne s’impose pas : il se reçoit. Elle est un lien qui ne s’exerce pas : il se vit. Je m’engage à, je promets…, je jure…, sont les verbes par lesquels les francs-maçons se lient en paroles. C’est l’acceptation d’une règle qui lui ouvre paradoxalement une voie de libération. La promesse, c’est annoncer la fidélité future à une parole donné par le serment ; jurer, c’est placer cette promesse dans une exigence supérieure.

Et au centre de cette seconde obligation, il y a un acte simple et immense : la parole donnée par serment sur le Volume de la Loi Sacrée, qui fait de l’initié non pas un débiteur, mais un chercheur de vérité, lié non par la contrainte, mais par la fidélité à sa propre Lumière.

Ce volume, qu’il s’agisse de la Bible, du Coran, de la Torah, des règlements généraux, d’un texte philosophique ou d’un livre aux pages blanches selon les rites, n’est pas là pour imposer une religion. Il représente la Loi supérieure, celle qui dépasse les hommes et les Loges. La loi sacrée devient la pierre d’angle de l’édifice intérieur. Il représente la Loi supérieure, la dimension transcendante de la vérité, ce qui dépasse l’individu et donne un axe à sa parole.

Prêter serment sur ce Livre, c’est reconnaître qu’il existe une vérité plus haute que soi, inscrire son engagement dans une dimension transcendante, accepter que la parole donnée devienne une pierre d’angle de son édifice intérieur. Prêter serment sur ce Livre, c’est reconnaître que la parole engage au‑delà de soi, que l’engagement s’inscrit dans une verticalité, que la vérité n’est pas une invention humaine mais une quête.

Ce Livre est la fondation stable. La parole prononcée est la pierre d’angle. L’ensemble forme un point d’appui pour toute la construction intérieure. Le serment n’est pas une formalité. Il est un acte créateur. Il est un geste intérieur qui transforme celui qui le prononce. Il est une parole qui s’élève du silence comme la lumière s’élève de la nuit.
Il est une pierre posée dans l’édifice intérieur, une pierre qui donne l’orientation à tout le bâtiment. Le Livre est la pierre stable. La parole est la pierre posée dessus. La conscience de l’initié est le mortier qui lie le tout. Le travail maçonnique est l’édifice qui s’élève ensuite.
Le serment maçonnique est donc une architecture intérieure. Il en est une pierre d’angle. Dans l’architecture traditionnelle, la pierre d’angle est la première posée, celle qui donne l’orientation à tout le bâtiment. De même, la parole donnée lors de l’initiation oriente toute la vie maçonnique. Sans cette parole, il n’y a pas d’édifice. Avec elle, tout devient possible. Il est une colonne. Il est une voûte. Il est une structure. Il est une forme. Il est une lumière. Il est une verticalité. Il est une fidélité. Il est une cohérence. Il est une unité. Il est une vérité.

Si l’on veut comprendre pleinement la nature de l’obligation maçonnique, il faut quitter un instant le terrain du droit et même celui du symbolisme pour entrer dans une dimension plus profonde : celle de l’anthropologie.
Car le serment n’est pas seulement un acte juridique ou rituel. Il est un acte humain fondamental. Il est un geste par lequel l’homme se constitue comme sujet. Il est un acte par lequel l’homme se donne une forme. Il est un acte par lequel l’homme se construit comme être moral. Le serment n’est pas une formalité. C’est un acte cosmogonique miniature : l’initié recrée son propre univers moral en prononçant sa parole.

Dans toutes les civilisations, le serment est un acte sacré. Il engage l’homme devant ce qui le dépasse. Il engage l’homme devant les dieux, devant les ancêtres, devant la communauté, devant la vérité. Il engage l’homme devant lui-même. Le serment est un pont entre l’homme et le sacré. Il est un pont entre l’homme et la vérité. Il est un pont entre l’homme et sa propre conscience.

Dans la tradition grecque, le serment était placé sous la protection de Zeus Horkios, Zeus du Serment. Dans la tradition romaine, il était placé sous la protection de Fides, la fidélité. Dans la tradition hébraïque, il était placé sous la protection du Nom ineffable. Dans la tradition chrétienne, il était placé sous la protection de la Parole incarnée. Dans la tradition maçonnique, il est placé sous la protection du Volume de la Loi Sacrée.

Le serment est donc un acte anthropologique universel. Il est un acte par lequel l’homme affirme sa dignité. Il est un acte par lequel l’homme affirme sa liberté. Il est un acte par lequel l’homme affirme sa responsabilité. Il est un acte par lequel l’homme affirme sa verticalité. Il est un acte par lequel l’homme affirme qu’il n’est pas seulement un être biologique, mais un être moral. Il est un acte par lequel l’homme affirme qu’il n’est pas seulement un être social, mais un être spirituel.

Le serment maçonnique s’inscrit dans cette tradition universelle. Il n’est pas un acte isolé. Il n’est pas un acte arbitraire. Il n’est pas un acte artificiel. Il est un acte qui plonge ses racines dans l’histoire de l’humanité. Il est un acte qui exprime la nature profonde de l’homme. Il est un acte qui révèle que l’homme est un être qui s’oblige.

Lorsque l’Apprenti prononce son serment, il ne fait pas seulement un engagement moral. Il accomplit un acte anthropologique. Il se place dans la lignée de tous les hommes qui, depuis l’aube de l’humanité, ont compris que la parole donnée est un acte sacré. Il se place dans la lignée de tous les hommes qui ont compris que la parole engage l’être tout entier. Il se place dans la lignée de tous les hommes qui ont compris que la parole est une lumière.

Le serment maçonnique n’est pas seulement un acte anthropologique. Il est aussi un acte métaphysique. Il engage l’homme devant ce qui le dépasse. Il engage l’homme devant la vérité. Il engage l’homme devant la lumière. Il engage l’homme devant le sacré.
Le Volume de la Loi Sacrée n’est pas un livre comme les autres. Il n’est pas un texte. Il n’est pas un dogme. Il n’est pas une doctrine. Il est un symbole. Il est un axe. Il est une verticalité. Il est une ouverture vers le sacré. Il est une fenêtre vers la transcendance. Il est un rappel que la vérité n’est pas une invention humaine, mais une réalité qui dépasse l’homme.

Lorsque l’initié pose sa main sur le Volume de la Loi Sacrée, il ne prête pas serment devant un texte. Il prête serment devant la vérité. Il prête serment devant la lumière, devant le sacré, devant ce qui, en lui, aspire à la verticalité.
Le serment maçonnique est donc un acte par lequel l’homme se redresse, par lequel l’homme se tient debout. Il est un acte par lequel l’homme affirme sa dignité, sa liberté, sa responsabilité.

Le serment maçonnique est un acte par lequel l’homme affirme qu’il n’est pas seulement un être horizontal, mais un être vertical.

Cette verticalité est essentielle. Elle est ce qui distingue l’homme de l’animal. Elle distingue l’homme dispersé de l’homme rassemblé, l’homme fragmenté de l’homme unifié. Elle est ce qui distingue l’homme qui subit de l’homme qui s’oblige.

Le serment maçonnique n’est pas seulement une parole. Il est un acte. Il est un acte performatif parce qu’il crée ce qui est dit. Il est une parole qui transforme celui qui la prononce. faisant advenir un homme nouveau.
Lorsque l’Apprenti prononce son serment, il ne dit pas seulement des mots. Il se crée lui-même. Il se donne une forme. Il se donne une direction. Il se donne une lumière. Il se donne une vérité. Il se donne une obligation. Il se donne une verticalité.

Le serment est un acte de naissance.

Il est une naissance à soi-même et à la lumière. Il est une naissance à la vérité et à la liberté. Il est une naissance à l’obligation.

L’Apprenti : Le Silence comme première obligation

Lorsque l’on devient Apprenti, on entre dans un monde où le silence n’est plus seulement l’absence de bruit, mais une véritable matière première. Le silence maçonnique n’est pas un vide : il est une plénitude. Il n’est pas une privation : il est une préparation. Il n’est pas une contrainte : il est une ouverture. Il n’est pas une interdiction : il est une invitation. Il est l’espace où l’homme se rencontre lui-même, où il découvre ce qui, en lui, ne parle jamais dans le tumulte du monde profane.

Le silence de l’Apprenti est une obligation, mais une obligation d’un genre particulier. Ce n’est pas une obligation imposée, mais une obligation reçue. Ce n’est pas une obligation extérieure, mais une obligation intérieure. Ce n’est pas une obligation qui limite, mais une obligation qui libère. Le silence est la première discipline de l’Apprenti, mais il est aussi sa première liberté. Car dans le silence, l’Apprenti cesse d’être dispersé. Il cesse d’être fragmenté. Il cesse d’être multiple. Il devient un. Il devient un être rassemblé, un être centré, un être disponible.

Le silence est la première pierre de l’édifice intérieur. Il est la pierre brute, encore informe, mais pleine de potentialités. Il est la nuit qui précède l’aube. Il est le chaos primordial d’où surgira la lumière. Il est le creuset où se prépare la parole future. Il est le lieu où l’Apprenti apprend à écouter, non seulement les autres, mais lui-même. Il apprend à écouter ce qui, en lui, murmure depuis toujours, mais qu’il n’avait jamais entendu. Il apprend à écouter la voix de sa conscience, la voix de sa vérité, la voix de sa propre verticalité.

Le silence est aussi une épreuve. Il confronte l’Apprenti à lui-même. Il lui montre ses peurs, ses impatiences, ses illusions. Il lui montre ses habitudes de parole, ses réflexes de justification, ses besoins de reconnaissance. Il lui montre tout ce qui, en lui, parle trop, parle mal, parle pour ne rien dire. Le silence est un miroir. Il renvoie à l’Apprenti l’image de ce qu’il est, mais aussi l’image de ce qu’il pourrait devenir.
Dans le silence, l’Apprenti découvre que la parole n’est pas un droit, mais un privilège. Qu’elle n’est pas un outil banal, mais un instrument sacré. Qu’elle n’est pas un bruit, mais une lumière. Qu’elle n’est pas un flux, mais une forme. Qu’elle n’est pas un réflexe, mais un acte. Qu’elle n’est pas un moyen, mais une fin. Qu’elle n’est pas un simple son, mais une pierre d’angle.

Le silence prépare la parole. Il la purifie et la clarifie. Il la rend juste, nécessaire et vraie. Le silence est la matrice de la parole. Il est le lieu où la parole se forme, se concentre, se densifie. Il est le lieu où la parole devient possible. Sans silence, la parole n’est qu’un bruit. Avec le silence, la parole devient un acte.

Ainsi, l’obligation du silence n’est pas une contrainte, mais une initiation. Elle est la première étape de la transformation intérieure. Elle est la première pierre posée dans l’édifice de l’homme. Elle est la première manifestation de l’obligation maçonnique : une obligation qui ne s’impose pas, mais qui se reçoit ; une obligation qui ne limite pas, mais qui libère ; une obligation qui ne contraint pas, mais qui élève.

Le Compagnon : la parole comme outil de construction

Lorsque l’Apprenti devient Compagnon, il quitte le silence pour entrer dans le monde de la parole active. Mais il n’entre pas dans n’importe quelle parole. Il entre dans une parole qui a été préparée par le silence. Une parole qui a été purifiée, clarifiée, densifiée. Une parole qui n’est plus une dispersion, mais une construction, qui n’est plus une réaction, mais une création.

Le Compagnon découvre que la parole est un outil de construction, de transmission, de compréhension, de transformation. La parole du Compagnon n’est pas une parole profane. Elle n’est pas une parole qui commente, qui juge, qui bavarde. Elle est une parole qui relie, qui éclaire, qui construit. Elle est une parole qui cherche la vérité, non pour l’imposer, mais pour la partager.

La parole du Compagnon est une parole mesurée, pesée, réfléchie. Elle est une parole qui naît du silence intérieur. Elle est une parole qui sait que chaque mot est une pierre, et que chaque pierre construit ou détruit.

Le Compagnon apprend aussi que la parole est un instrument de connaissance. Elle lui permet de nommer les symboles, de comprendre les rites, de relier les idées. Elle lui permet de dialoguer avec ses Frères et Sœurs, de partager ses découvertes, de recevoir leurs lumières. Elle lui permet de construire son propre savoir, non comme un savoir figé, mais comme un savoir vivant, un savoir en mouvement, un savoir en construction.

La parole du Compagnon est aussi un instrument de fraternité. Elle crée des ponts. Elle crée des liens. Elle crée des résonances. Elle crée des harmonies. Elle crée des espaces de rencontre. Elle crée des espaces de vérité. La parole du Compagnon n’est pas une parole solitaire. Elle est une parole partagée qui circule. Elle est une parole qui unit.

Mais la parole du Compagnon est aussi une épreuve. Elle lui montre ses limites, ses maladresses, ses illusions. Elle lui montre tout ce qui, en lui, parle trop vite, parle trop fort, parle trop mal. Elle lui montre tout ce qui, en lui, doit encore être purifié, clarifié, transformé.

Ainsi, l’obligation de la parole n’est pas une liberté sans limite. Elle est une liberté disciplinée. Elle est une liberté éclairée. Elle est une liberté qui s’appuie sur le silence. Elle est une liberté qui respecte la parole donnée. Elle est une liberté qui construit l’homme intérieur.

Le Maître : La Parole perdue

Lorsque le Compagnon devient Maître, il entre dans un monde où la parole prend une dimension nouvelle. Elle n’est plus seulement un outil de construction. Elle devient un symbole. Elle devient un mystère. Elle devient une quête. Elle devient une vérité intérieure. La Maçonnerie parle alors de la Parole perdue. Cette Parole n’est pas un mot. Elle n’est pas une formule. Elle n’est pas un secret. Elle est un état d’être. Elle est une vérité intérieure. Elle est une lumière qui a été oubliée, mais qui peut être retrouvée.

Le Maître apprend que la parole véritable ne se prononce pas. Elle se vit. Elle ne s’énonce pas. Elle s’incarne. Elle ne se dit pas. Elle se manifeste. La parole véritable est une présence. Elle est une verticalité. Elle est une fidélité. Elle est une cohérence. Elle est une unité. Elle est une lumière intérieure.

Le Maître découvre que la parole véritable ne peut être retrouvée que dans le silence. Le silence du cœur. Le silence de la conscience. Le silence de la vérité intérieure. Le silence où l’homme se rencontre lui-même. Le silence où l’homme découvre ce qu’il est vraiment. Le silence où l’homme retrouve la parole qu’il avait perdue.

Le serment du Maître n’est plus seulement un engagement moral. Il devient un axe. Il devient une verticalité. Il devient une colonne intérieure. Il devient une lumière qui guide. Il devient une fidélité qui structure. Il devient une obligation qui élève. Le serment du Maître est une parole qui ne s’oublie pas. Une parole qui ne se trahit pas. Une parole qui ne se renie pas. Une parole qui devient l’homme lui-même.

Lorsque l’on aborde la question des menaces rituelles, il est essentiel de se défaire de toute lecture littérale.

L’obligation maçonnique est plus exigeante que l’obligation juridique : elle ne peut être rompue par un tribunal, elle ne peut être annulée par un acte, elle ne peut être oubliée sans que l’initié ne se trahisse lui‑même. Le droit civil sanctionne l’inexécution d’une obligation. La Maçonnerie ne sanctionne pas : elle rappelle et le fait à chaque signe d’ordre. Le seul juge est la conscience qui mesure l’écart entre la parole donnée et la parole tenue.

La Franc-maçonnerie, neutre au point de vue religieux, ne veut pas de la morale commune reposant sur une crainte métaphysique, sur une récompense ou un châtiment post mortem. Comme pour Kant, la soumission au précepte moral est d’origine interne et procède de la seule voie de la conscience. La loi morale est obéie par respect pour l’impératif catégorique qui retentit en chacun des frères et des sœurs.

Pourtant, les serments prêtés à chacun des grades contiennent l’acceptation de sanctions en cas de manquement ou de transgression. La gestuelle des signes d’ordre en rappelle le sens : une mise à mort par gorge tranchée, par arrachement du cœur ou par éventration et coupure en deux du corps selon les degrés). Ces sanctions ne sont évidemment jamais appliquées.
Plus vraisemblable paraît la menace d’être «stigmatisé comme étant un misérable, un être vil dénué de toute valeur morale, totalement indigne d’être admis dans toute réunion d’homme d’honneur». . La Confession d’un Maçon de 1727 (extrait d’un journal écossais The Scots Magazine) déclare ; «Comme je répondrai devant Dieu au grand jour, et devant cette compagnie, je garderai et cacherai, ou ne divulguerai ni ne ferai connaître les secrets du mot du Maçon, sous peine d’avoir la langue arrachée de sous mes mâchoires, et mon cœur arraché de sous mon aisselle gauche, et mon corps enseveli sous la limite des marrées hautes, là où la mer descend et monte deux fois en vingt-quatre heures.»

Dans les Instructions des Fendeurs à l’usage du Grand Chantier de France séant à Paris de 1786 du Rite Forestier, on trouve curieusement deux types d’obligations très connotées, une pour les hommes (si je manque à mon obligation, je consens d’avoir la tête séparée du tronc, par toutes les haches du Chantier, & d’être exposé dans le fond d’une forêt, pour y être dévoré par les bêtes féroces)  et une pour les femmes (si je manque à ma promesse, je consens d’être trempée, battue, tordue comme un paquet de linge sale ; ensuite précipitée au fond du baquet de la bonne & bienveillante cousine Cateau ; ensuite d’être exposée, pendant quarante jours, dans les forêts les plus profondes, pour ne vivre que de glands, comme une truie, & d’être dévorée par les bêtes féroces).

La justice maçonnique peut cependant, lorsque cela est rendu nécessaire, prendre des sanctions qui vont de la mise en sommeil pour une durée déterminée à la radiation pure et simple. Les sanctions les plus fréquentes sont l’exclusion pour motif de manque d’assiduité (absence sans excuse(s)), de non règlement des cotisations ou de méfaits dans la vie profane relevant de la justice publique.

Le Code maçonniques des Loges réunies et rectifiées de France explique que les frères gémissent, non de chagrin, mais sur les défauts du défunt : le Vénérable Maître «ne taira pas même ses défauts, mais il n’en parlera que pour en gémir».

En fait, le langage maçonnique est un langage symbolique. Il parle à l’âme, non au corps. Il parle à la conscience, non à la peur. Il parle à l’homme intérieur, non à l’homme social.

Les menaces rituelles ne sont pas des sanctions. Elles ne sont pas des punitions ni même des avertissements. Elles sont des images, des métaphores. Elles sont des révélations.
Elles révèlent que la parole donnée est un acte grave. Elles révèlent que la parole – qui n’est pas un simple son – engage l’être tout entier. Elles révèlent que la parole est un acte de fidélité.

Les menaces rituelles signifient que manquer à son serment revient à se mutiler intérieurement. Elles font savoir que trahir sa parole revient à se couper de la Lumière. Elles présagent que renier son engagement revient à se tuer symboliquement. Elles témoignent que le parjure n’est pas puni par la Loge, mais par sa propre conscience. Elles enseigent que la sanction n’est pas une punition, mais une perte.

Car celui qui trahit sa parole perd quelque chose de lui-même. Il altère sa verticalité. Il compromet sa cohérence. Il dégrade son unité. Il dissipe sa lumière. Il avarie sa dignité. Il ôte sa capacité à se tenir debout, sa capacité à être un homme au sens camusien : un homme qui s’oblige.

Les menaces rituelles ne sont donc pas des menaces. Elles sont des descriptions. Elles décrivent ce qui arrive à l’homme qui trahit sa parole. Elles montrent la mutilation intérieure. Elles révèlent la mort symbolique. Elles évoquent la chute, la désagrégation de l’édifice intérieur.
Elles décrivent aussi la gravité du serment montrant que le serment n’est pas une formalité, que le serment n’est pas un rite vide.

Les menaces rituelles ont aussi une fonction pédagogique. Elles frappent l’imagination. Elles marquent la mémoire. Elles impriment dans la conscience la gravité de l’engagement. Elles rappellent que la parole donnée n’est pas une parole profane mais sacrée, que la parole donnée est une parole qui engage l’être tout entier.

Elles ont enfin une fonction initiatique. Elles expriment la mort symbolique du parjure. Elles manifestent la mort de l’homme ancien, celle de l’homme dispersé, fragmenté. Elles annoncent la mort de l’homme profane. Elles préviennent de la mort de l’homme qui ne s’oblige pas, celui qui ne se tient pas debout.

Mais elles expriment aussi la possibilité de la renaissance. Car si la parole peut être trahie, elle peut aussi être retrouvée tout comme la parole perdue qui peut aussi être retrouvée. Si la parole peut être reniée, elle peut aussi être réaffirmée. Si la parole peut être oubliée, elle peut aussi être rappelée. Si la parole peut être détruite, elle peut aussi être reconstruite.

Les menaces rituelles ne sont donc pas des menaces. Elles sont des invitations. Elles invitent l’initié à respecter sa parole. Elles convoquent l’initié à être fidèle à son serment, à être fidèle à lui-même. Elles exhortent l’initié à devenir un homme au sens camusien : un homme qui s’oblige.

Le serment unit le silence et la parole. Il est une parole qui s’élève du silence et s’y enracine. Il est une parole qui éclaire le silence et le transforme.

Ainsi, l’obligation maçonnique n’est pas un lien imposé. Elle est un chemin qui mène du silence à la parole et de la parole au silence. Un chemin qui mène de l’ignorance à la connaissance, de la dispersion à l’unité, de la fragmentation à la cohérence. Un chemin qui mène de l’homme profane à l’homme initié.
Camus disait : « Un homme, ça s’oblige. » La Franc‑maçonnerie répond : un Maçon s’oblige par sa parole, et se construit par sa fidélité à cette parole.

Le droit civil crée des obligations pour organiser la société. La Franc‑maçonnerie crée des obligations pour organiser l’âme.

L’obligation juridique relie les hommes entre eux. L’obligation maçonnique relie l’homme à sa propre lumière. Et c’est peut‑être là que se trouve la véritable réponse à Camus : un homme s’oblige, non parce qu’il y est contraint, mais parce qu’il veut être digne de la parole qu’il prononce. Un Maçon s’oblige, non par peur de la sanction, mais par fidélité à la Lumière qu’il a reçue.

Un homme s’oblige pour être homme. Un Maçon s’oblige pour devenir Maître.

Il peut sembler paradoxal de parler d’obligation dans un contexte initiatique qui valorise la liberté. Mais ce paradoxe n’est qu’apparent. Si la liberté profane est une liberté sans forme qui se disperse, qui se perd, qui se dissout,qui se détruit elle-même, la liberté initiatique est une liberté qui se donne une forme en se structurant. Elle est une liberté qui se concentre, qui se densifie,qui se construit. Car l’obligation maçonnique n’est pas une contrainte, elle est une libération. Elle n’est pas une limitation mais une ouverture. Elle n’est pas une soumission, elle est une élévation.

L’obligation maçonnique est la forme de la liberté initiatique. Elle est la structure qui permet à la liberté de devenir une lumière, une force, une vérité. Elle est la verticalité qui permet à la liberté de devenir une élévation.

Ainsi, l’obligation n’est pas l’ennemie de la liberté. Elle en est la condition, la forme, la structure. Elle en est la lumière, la vérité, la verticalité.

Camus disait : « Un homme, ça s’oblige. » La Maçonnerie répond : un Maçon s’oblige pour se construire. Il s’oblige pour se transformer. Il s’oblige pour se tenir debout. Il s’oblige pour devenir un homme de parole. Il s’oblige pour devenir un homme de connaissance. Il s’oblige pour devenir un homme de lumière.

Et c’est peut-être là que se trouve le secret de l’initiation : l’homme qui s’oblige devient un homme qui se construit. L’homme qui se construit devient un homme qui s’élève. L’homme qui s’élève devient un homme de lumière.

Le Christ Yeshouah

Après Hiram, le roi Messie

On n’en a pas fini avec ce passage clef. Reprenons le chapitre de R. Eliezer : « Ces trois précieux cadeaux seront offerts à Israël dans les temps futurs car il est écrit ‘YHVH donnera la Sagesse, de Sa bouche sortiront Savoir et Intelligence’ » (Proverbes 2, 6). Et enfin : « Et toutes trois seront données au Roi messie selon le verset ‘L’esprit de YHVH reposera sur lui ; esprit de sagesse (‘Hokhmah) et d’intelligence (ici c’est Binah équivalent de Tevounah), esprit de conseil et de force esprit de connaissance (Daath) et de crainte de YHVH » (Isaïe 11, 2). Fin du chapitre.

Il est bien évident que, pour les chrétiens qui lisaient ce texte, le messie devait désigner Jésus Christ, Christos l’Oint Ha mashia’h en hébreu, Le messie[1], ou en tout cas le texte pouvait être interprété ainsi.

D’autant que 11 est aussi le nombre de Yeshouah en kabbale chrétienne :

Les kabbalistes chrétiens en effet écrivirent Yeshouah en ajoutant un Shin, nombre 300, au nom de YHVH (Yod 10, Hé 5, Vav 6, Hé 5) ce qui donne Yod Hé Shin Vav Hé. YHVH étant égal à 26 cela fait 326 soit 11.

Ainsi Hiram et Jésus sont tous deux Verbe créateur possédant les Trois vertus, résumant les Dix Paroles.

On peut comprendre qu’à la suite de ce midrash les maçons à leur tour l’aient utilisé, en fait en ont fait un midrash à leur manière sous forme d’un mythe avec pour héros Hiram symbole des trois vertus et assassiné par les trois mauvais compagnons antithèses des trois vertus et qu’ils ont fait d’Hiram le précurseur de Yeshouah.

Cependant les siècles ayant passé, la culture de cette époque n’étant plus la nôtre, il nous est de plus en plus difficile d’y comprendre quelque chose et encore moins de décoder la totalité des rituels qui jouent avec les différents alphabets

Jésus victime de trois mauvais compagnons

Hiram victime des 3 mauvais compagnons

Yeshouah lui aussi, tout comme Hiram, fut bien victime de trois mauvais compagnons, soit trois classes des Fils d’Israël, comme il l’annonçait lui-même dans Matthieu XVI, 21 :

Les Anciens (les 71 du Sanhédrin, en fait les Juges), les Grands Sacrificateurs (les Grands Prêtres) et les Scribes (Les experts de l’interprétation des Écritures) : « Dès lors Jésus commença à montrer à ses adeptes qu’il doit aller à Ieroushalaïm souffrir beaucoup des Anciens (Zaqenim), des grands Sacrificateurs (Cohanim guedolim) et des Scribes (Sopherim), être tué et le troisième jour se réveiller »

On retrouvera ces trois sortes d’individus, qui firent condamner Jésus à mort, ricanant au pied de la croix : « Les principaux sacrificateurs avec les scribes et les anciens se moquaient aussi de lui et disaient : il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même. S’il est le roi d’Israël qu’il descende de la croix et nous croirons en lui… » (Matthieu XXVII, 42)

Ainsi il mourut victime de la jalousie, de l’orgueil et de l’ignorance.

Yeshouah lunaire, solaire et stellaire

Tout comme Hiram qui dans le rituel maçonnique symbolise la lumière et meurt en tant que Lune en tant que Soleil et en tant que Vénus. Jésus le Nazaréen, Soleil de Justice en tant que non incarné, Lune en tant qu’immanence et Vénus en tant que précurseur de la Lumière.

Yeshouah et la Lune

Jésus Christ marchant dabs la lumière

La Lumière qui luit dans les ténèbres

Jésus est la Parole, dit Jean. En elle était la vie et la vie était la lumière des hommes. La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçu.

Et qu’est-ce qui luit dans les ténèbres sans les éclairer si ce n’est la Lune ?

Or pour les Hébreux pour les fils d’Israël la Lune est la Parole. La Lune n’est-elle pas le sourire du ciel, la bouche du ciel, celle qui parle, la Parole ?

C’est pourquoi quand Jésus commence sa vie publique, il a trente ans, trente, cycle lunaire. En Babylonie trente était le nombre de la Lune et la désignait.

Une généalogie lunaire.

La généalogie de Jésus dans les Évangiles est construite sur les cycles de la Lune, sachant que la Lune apparaît Pleine le 14ième et 15ième jour du mois.

Celle de Luc commençant logiquement avec Élohim puisque Jésus est fils de Dieu, est divisée en deux parties :

Première partie d’Élohim à Abraham :

Vingt-deux générations nombre bien symbolique puisque nombre de lettres de l’Alef Beith.

Deuxième partie : quatre séquences des quatorze générations

D’Abraham à David Pleine Lune

De Natân à Yeshouah Nouvelle Lune

De Er à Matiyah Pleine Lune

De Mahat à Jésus.

Nouvelle Lune et début d’un cycle

Jésus est donc le soixante-dix-huitième.

Soixante-dix-huit, nombre du pain Lekhem (Lamed 30 Khet 8 Mem 40) et du sel (Melakh) (Mem Lamed Khet) et c’est le triangulaire de douze.

Les maçons attribuèrent une généalogie lunaire semblable à celle de Yeshouah à H’iram. On le découvre au 13ième degré lorsqu’on retrouve son bijou, qu’il avait jeté dans un puit, pendant qu’il était poursuivi par les trois mauvais compagnons pour éviter que ces derniers ne s’en emparent.

Nous apprenons que ce bijou est une chaîne à soixante-dix-sept anneaux à laquelle est suspendue un triangle d’or, gravé par Hiram du Tétragramme Hiram est donc comme Yeshouah le soixante-dix huitième maillon à partir de YHVH

Sa résurrection le troisième jour comme la Lune

Il meurt le vendredi soir, est mort le samedi le jour du Shabbat et renaît le dimanche au lever du Soleil le troisième jour. Tout comme la Lune.

L’Église reprendra le symbolisme lunaire de Jésus avec l’office des ténèbres l’extinction des quinze bougies lors de la cérémonie. Les quinze cierges symbolisant évidemment les quinze jours qui s’écoulent de la Nouvelle Lune à la Pleine Lune.

Cet Office des ténèbres, dit « du Jeudi Saint » se déroule sur trois nuits : du mercredi soir à l’aurore du Jeudi saint ; du jeudi soir à l’aurore du Vendredi saint et du vendredi soir au samedi matin. (Trois jours de ténèbres rappelant que le Christ en tant qu’incarnation ressuscite le troisième jour tout comme la Lune).

Pour ces trois offices on met au milieu du chœur un chandelier triangulaire à quinze branches sur lequel se trouvent quinze cierges que l’on éteint l’un après l’autre (un après chaque psaume) à l’exception du dernier, celui qui est placé au sommet du chandelier. À la fin de l’office il ne reste plus que celle du dernier cierge que l’on cache derrière l’autel. Le clergé frappe sur les stalles quelques coups assourdis évoquant le tremblement de terre qui accompagna la mort de Jésus, jusqu’au moment où le cierge caché symbole du Christ enseveli et ressuscité réapparaît et est replacé sur le chandelier.

Et le Dimanche de Pâque on fête sa résurrection, on élève l’hostie ronde et blanche, symbole de la Pleine Lune.

Ainsi, si les chrétiens ne tètent pas la lune comme les enfants d’Israël, ils l’avalent…

Ce symbolisme fut repris à sa façon par le rituel maçonnique du repas de l’agneau.

Toutefois sur le chandelier se trouvent sept cierges et non quinze.

Pleine lune en forêt avec des arbres
Pleine lune en forêt avec des arbres

Cependant ce nombre peut faire allusion au découpage classique du cycle lunaire en sept figures, souvent d’ailleurs représenté en triangle, la Pleine Lune étant au centre au sommet du triangle, on trouve de gauche à droite : Premier Croissant, Premier Quartier, Lune gibbeuse, Pleine Lune, Lune gibbeuse bossue, Dernier Quartier, Dernier Croissant, les sept morceaux épars de lumière que nous devons réunir pour retrouver la parole perdue. La Parole n’est-elle pas celle de la Lune ce sourire de la nuit ?

D’autre part sept étant le nombre de la totalité et de la perfection, il est évident que le chandelier aux sept lumières résume celles des deux luminaires et symbolisent la lumière parfaite et totale issue du Feu.

Il représente le but à atteindre.

Yeshouah et le Soleil

La disparition du Soleil lors de sa mort

Porte du soleil

Il est dans la liturgie chrétienne le soleil de Justice annoncé par Malachie III, 20

« Et, pour vous qui craignez mon nom, surgira le Soleil de Justice …au jour que je ferai moi YHVH des armées. »

D’après les Évangiles alors que Jésus est sur la croix et qu’il est environ midi (À la sixième heure) les ténèbres viennent sur la terre entière et y demeurent jusqu’à Quinze heures (la neuvième heure) soit au cœur de la journée et Jésus meurt.

Sa mort à l’équinoxe de printemps et le Soleil de la nouvelle ère

De plus il meurt à la Pâques pour renaître soit à l’équinoxe de printemps quand le Soleil ayant quitté le monde des enfers (l’hémisphère sud) va remonter vers le solstice d’été).

Il renaît au lever héliaque de l’étoile appelée Nœud des Poissons anciennement Nœud du Ciel (Al Risha) (car marquant le point où se relient les pieds et la tête de l’homme zodiaque) ou Nœud des Poissons marquant la limite entre la constellation du Bélier et celle des Poissons

Il marque ainsi le passage de l’ère du Bélier à celle des Poissons aujourd’hui terminée.

Sa mort à 33 ans.

Trente-trois, comme le nombre de degrés du REAA, est un cycle solaire bien connu depuis l’antiquité[2] qui faisait mourir (ou régner) les dieux, les rois et les héros à trente-trois ans. Comme Alexandre le Grand ou Krishna.

Yeshouah et Vénus

Il est l’étoile du matin (Phosphoros) qui doit se lever dans nos cœurs. (Épîtres de Pierre II,19).

Il est l’étoile du matin qui annonce la Lumière. (Apocalypse 22, 16).

On comprend pourquoi les créateurs des rituels y ont intégré des signes de rapprochements entre Yeshouah et H’iram. 

Des rapprochements entre H’iram et Yeshouah dans les rituels

On a vu un rapprochement flagrant avec le bijou de H’iram retrouvé au 13ième degré.

Mais il y en a d’autres. Certains ambigus et d’autres à décrypter, mais c’est au 7ième degré Juge et Prévôt que c’est le plus manifeste et à partir de là on comprend qu’il ne s’agissait pas forcément de déchristianiser les rituels mais de montrer les équivalences afin de sortir des dogmes pour passer dans l’universalité des symboles.

La transposition de JHS

On trouve sur les tableaux de loge du 7ième de gré Prévôt et Juge

Le sigle JHS ou IHS surmonté d’une branche d’acacia.

 -Que signifient les lettres J H S (ou IHS) surmontées d’une branche d’acacia ? lit-on dans le rituel

–J (ou I), JVA ; H, Hiram et S, Stolkin.

Soit l’initiales du Tétragramme YHVH, de H’iram (le H’eth transposé en H latin) et de Stolkin, nom inventé donné par les maçons et qui représenterait le premier des maîtres ayant retrouvé le corps de H’iram.

Naturellement il s’agit de la transposition du sigle archi connu en latin désignant  le Christ : Jésus Hominum Salvator soit Jésus Sauveur des Hommes

Les maçons ont remplacé la croix par la branche d’acacia pour effectuer la transposition de Yeshouah à H’iram.

TiTo, les deux T du Juge et Prévôt

Les deux T de Tito le Tav 400 et le Tau 300 confirment l’analogie entre les deux Testaments.

Soit le signe des Justes de l’Ancien Testament dans Ézéchiel le Tav 400 et sa transposition dans le christianisme le Tau grec le 300 en forme de la croix de la crucifixion [3]

Conclusion

À la question posée au 12ième degré celui du Grand Maître Architecte :

« –Quel est le symbole commun à tous les grades de la Maçonnerie Écossaise ? » la réponse est «  le symbole d’un édifice. »

Cette réponse résume tout aussi bien l’enseignement de la Maçonnerie qui se fait grâce à l’alliance des deux Testaments, à leur complémentarité.

Avec H’iram nous découvrons le Temple de pierre qu’il faut construire avec des outils matériels, résumés par l’équerre et le compas.

Avec Yeshouah c’est le temple de notre corps, notre temple intérieur et celui de la Jérusalem céleste. 

Cette voie maçonnique construire un temple de pierre et un temple intérieur spirituel plonge ses racines aussi bien en Égypte qu’en Mésopotamie, mais on la trouve partout chez les Anciens pour qui le temple est une image symbolique de l’Univers.

Faire vivre les analogies de deux symboles appartenant à deux religions montre que ces analogies se multiplient à l’infini à travers le temps et l’espace et les civilisations qui se succèdent hors de tout dogme.


[1] Messie et Christ sont donc synonymes

[2] Tous les 33 ans à la même heure le Soleil se retrouve au point vernal

[3] Voir notre article paru dans 450.fm

Tous les articles de cette série

Gloria Guerra Villalobos, la diplomatie maçonnique comme Chaîne d’union à l’échelle du monde

Dans « La Voix du GODF », les frontières deviennent des ponts

Gloria Guerra Villalobos

Dans ce nouvel épisode de « La Voix du GODF », Fabrice Millon reçoit Gloria Guerra Villalobos, Grande Secrétaire aux Affaires extérieures du Grand Orient de France.

Derrière les traités d’amitié, les patentes de rites et les rencontres protocolaires apparaît une mission autrement plus profonde : maintenir vivante une Chaîne d’union internationale dans un monde traversé par les guerres, les régimes autoritaires, les replis identitaires et les fractures géopolitiques. De l’héritage de 1728 au projet de création d’un Triangle en Ukraine, l’entretien dessine le visage d’une diplomatie maçonnique qui ne veut pas seulement représenter une institution, mais aider des Frères et des Sœurs à relever leurs Colonnes.

450.fm accompagne « La Voix du GODF » depuis son lancement

Nous avions présenté, le 15 mars 2026, cette nouvelle parole sonore comme celle d’une Obédience cherchant à retrouver « une forme, un souffle et un public ». Nous avions ensuite rendu compte du deuxième épisode, consacré au musée de la franc-maçonnerie (musée de France depuis 2003), puis de l’entretien accordé en juillet par Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, au moment de dresser le bilan de son mandat.

Ce nouvel échange prolonge la démarche en abordant un domaine souvent méconnu du grand public et parfois même des Francs-Maçons : la politique internationale d’une Obédience. Une politique qui ne se réduit ni aux voyages officiels ni à l’échange de cordons, mais engage une vision de la Fraternité universelle.

L’article 2 pour boussole

Gloria Guerra Villalobos place immédiatement son action sous l’autorité morale de l’article 2 de la Constitution du Grand Orient de France :

« La Franc-Maçonnerie a pour devoir d’étendre à tous les membres de l’humanité les liens fraternels qui unissent les Francs-Maçons sur toute la surface du globe. »

Cette phrase pourrait sembler relever de la proclamation généreuse. Elle constitue pourtant le véritable programme de la Grande Secrétairerie aux Affaires extérieures. La diplomatie maçonnique n’est pas ici pensée comme une politique d’influence comparable à celle des États. Elle représente la traduction institutionnelle de la Chaîne d’union, prolongée au-delà des Temples, des langues, des frontières et des appartenances nationales.

Concrètement, le Grand Orient de France entretient, selon Gloria Guerra Villalobos, environ 120 traités d’amitié avec des Obédiences partageant des valeurs humanistes, libérales, adogmatiques et laïques. Ces relations doivent être entretenues comme toute amitié véritable : elles ne sauraient demeurer des signatures endormies au fond des archives. Elles doivent être nourries, éprouvées et parfois réévaluées lorsque des dérives apparaissent ou que les principes ayant fondé l’accord ne sont plus respectés.

La diplomatie maçonnique ne consiste donc pas seulement à ouvrir des portes. Elle doit aussi veiller à ce que les portes ouvertes ne conduisent pas vers des systèmes contraires à la liberté de conscience, à la dignité humaine ou à la souveraineté des Loges.

1728-1773, une continuité historique revendiquée

GODF, la bannière

L’un des passages les plus importants de l’entretien concerne l’histoire institutionnelle du Grand Orient de France.

Gloria Guerra Villalobos rappelle que les Loges établies en France au cours des années 1720 se regroupèrent sous l’appellation de Première Grande Loge de France. Elle situe en 1728 la naissance de cette première structure nationale et présente le Grand Orient de France comme son héritier direct.

En 1773, un Convent historique transforme profondément cette organisation. L’élection des responsables devient un principe essentiel, de même que l’élection des Vénérables Maîtres, alors que certaines charges pouvaient auparavant être détenues à vie. La représentation des Loges et le principe électif donnent à la nouvelle organisation une architecture qui annonce déjà, par certains aspects, les institutions démocratiques modernes.

C’est au terme de cette réorganisation que la Première Grande Loge de France prend le nom de Grand Orient de France.

Il ne s’agit donc pas de la création ex nihilo d’une Obédience entièrement nouvelle. Il existe bien une continuité institutionnelle revendiquée entre 1728 et 1773. Mais parler d’un simple changement de nom serait insuffisant : le passage au Grand Orient correspond également à une profonde réforme de la gouvernance maçonnique. Le GODF lui-même rappelle que dix-sept réunions plénières conduisirent en 1773 à la représentation des Loges, à l’élection aux offices et à la transformation de la Première Grande Loge de France en Grand Orient de France.

Hôtel du Grand Orient de France (GODF), rue Cadet, Paris 9e - Photo YG.
Hôtel du Grand Orient de France (GODF), rue Cadet, Paris 9e – Photo YG.

L’enjeu dépasse la querelle des dates. Il touche à la conception même de la Tradition. Une institution initiatique demeure-t-elle elle-même lorsqu’elle change de nom, de constitution et de mode de gouvernement ? Pour le Grand Orient de France, la réponse est affirmative : la Tradition n’est pas immobilité, mais transmission consciente d’un héritage capable de se réformer.

Le GODF figure parmi les plus anciennes Obédiences maçonniques encore actives

La première Grande Loge de Londres fut fondée en 1717 par la réunion de quatre Loges. Une Grande Loge rivale, dite des « Anciens », apparut en 1751. Les deux organisations s’unirent le 27 décembre 1813 pour former l’actuelle Grande Loge Unie d’Angleterre.

Gloria Guerra Villalobos rappelle qu’après la Grande Loge d’Angleterre, le Grand Orient de France figure parmi les plus anciennes Obédiences maçonniques encore actives. Cette affirmation s’inscrit dans la continuité historique revendiquée par le GODF, héritier de la Première Grande Loge de France constituée au XVIIIe siècle et réorganisée en 1773 sous son nom actuel.

Se définissant également comme une « Puissance symbolique régulière souveraine », le Grand Orient de France occupe une place majeure dans le paysage maçonnique international. Son ancienneté, le nombre de ses Loges, l’étendue de son implantation et son influence en font une Obédience de tout premier plan. Avec près de 1 430 Loges et environ 56 000 membres, il est aujourd’hui la plus ancienne Obédience maçonnique française encore active, la plus importante d’Europe continentale et de l’Union européenne, ainsi que la première Obédience libérale et adogmatique au monde.

Ainsi peut-on mieux comprendre, pour nos amies et amis profanes, la place singulière du Grand Orient de France au sein de la Franc-Maçonnerie universelle.

Quatre-vingt-dix Loges au-delà du territoire français

Le rayonnement international du Grand Orient ne repose pas seulement sur les traités d’amitié. Gloria Guerra Villalobos évoque environ 90 Loges directement rattachées au GODF en dehors de l’Hexagone et des territoires ultramarins français.

Elles sont implantées notamment en Espagne, en Italie, en Suisse, en Angleterre, en Bulgarie, en Pologne, en Grèce, en Israël, au Liban, en République dominicaine, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie.

Ces implantations répondent à des histoires diverses. Après la chute des régimes communistes d’Europe orientale ou le retour de la démocratie en Espagne, certaines Loges furent créées avec l’aide du GODF avant de participer à la constitution d’Obédiences nationales autonomes.

Dans d’autres circonstances, des ateliers ont demandé leur rattachement au Grand Orient après l’implosion de leur Obédience d’origine ou à la suite de dérives devenues incompatibles avec leurs convictions. Des Frères et des Sœurs expatriés peuvent également constituer un Triangle, première pierre permettant d’évaluer les possibilités de fondation d’une Loge.

Cette méthode révèle une conception juste de la transmission. Le but ne devrait pas être de maintenir indéfiniment une dépendance, mais d’aider une Maçonnerie locale à se structurer avant qu’elle ne conquière sa pleine souveraineté. Le véritable Maître ne fabrique pas des sujets : il permet à d’autres bâtisseurs de se tenir debout.

Une diplomatie qui observe sans gouverner

Gloria Guerra Villalobos insiste sur une frontière essentielle : s’intéresser à la vie maçonnique d’un pays ne signifie pas intervenir dans les affaires d’une Obédience souveraine.

Le GODF demeure attentif aux relations existant entre les différentes puissances maçonniques, qu’elles aient ou non signé un traité avec lui. Cette veille s’appuie notamment sur les garants d’amitié, Frères et Sœurs connaissant particulièrement un pays ou une Obédience, parfois parce qu’ils y résident, y travaillent ou s’y rendent régulièrement.

Ils constituent des passeurs. Ils font connaître le Grand Orient de France, informent le Conseil de l’Ordre des évolutions locales et permettent d’éviter qu’une diplomatie institutionnelle ne se réduise à une connaissance abstraite des territoires.

Les relations maçonniques internationales ne peuvent en effet être administrées depuis un bureau comme on classe des dossiers. Elles reposent sur des personnes capables d’écouter les silences, de comprendre les différences culturelles et de discerner ce qui, derrière des mots identiques, peut recouvrir des réalités très différentes.

L’Union Maçonnique Libérale Internationale, une structure volontairement souple

L’entretien revient également sur la création de l’Union Maçonnique Libérale Internationale, l’UMLI, née le 4 décembre 2024 après le départ du Grand Orient de France de l’Alliance Maçonnique Européenne.

Selon Gloria Guerra Villalobos, plusieurs Obédiences amies considéraient qu’il n’était pas envisageable que le Grand Orient de France demeure absent de toute grande structure internationale. Elles sollicitèrent donc le GODF afin de participer à la constitution d’un nouvel espace de coopération.

L’UMLI a été pensée comme une organisation souple, sans lourdeur associative excessive. Le Grand Orient en assure le secrétariat, tandis que les Obédiences membres proposent des projets, se réunissent et organisent des actions communes.

Cette volonté d’agilité répond à une difficulté bien connue des institutions : à force de construire des structures destinées à agir, on finit parfois par consacrer davantage d’énergie à faire fonctionner la structure qu’à accomplir l’œuvre pour laquelle elle fut créée.

Toutefois, la souplesse ne dispense ni de la transparence, ni de la collégialité, ni de l’évaluation. Une union maçonnique ne peut durablement rayonner que si chacune de ses composantes s’y sent reconnue comme une pierre nécessaire et non comme un simple satellite de la pierre la plus imposante.

Là où la Maçonnerie doit se taire pour survivre

L’un des moments les plus graves de l’entretien survient lorsque Gloria Guerra Villalobos évoque les pays dans lesquels la Franc-Maçonnerie demeure interdite, persécutée ou étroitement surveillée.

Dans certains régimes autoritaires, les Loges ne peuvent aborder ouvertement les sujets sociaux ou politiques. Elles doivent limiter leurs travaux aux dimensions symboliques, philosophiques ou spirituelles afin de ne pas exposer leurs membres.

Cette situation rappelle une vérité parfois oubliée dans les démocraties : la liberté de travailler en Loge n’est pas universellement garantie. Ce qui peut sembler routinier à Paris – débattre de la laïcité, de la liberté de conscience, des droits des femmes, de la démocratie ou de la justice sociale – peut ailleurs conduire à la surveillance, à l’arrestation ou à la dissolution.

Il serait pourtant injuste de considérer les travaux symboliques ou spirituels comme un simple refuge inférieur. Lorsque la parole publique devient impossible, le symbole peut devenir une arche. Il préserve une langue intérieure, transmet une mémoire et maintient allumée une Lumière que le pouvoir ne parvient pas entièrement à saisir.

Mais cette intériorité contrainte ne doit jamais servir d’alibi aux sociétés libres. Là où le Franc-Maçon peut parler sans risquer sa vie, son silence devient parfois une démission.

Salvador Allende en Loge

Du Chili d’Allende à la rue Cadet

La dernière partie du podcast quitte le terrain strictement institutionnel pour rejoindre l’histoire personnelle de Gloria Guerra Villalobos.

Arrivée en France en 1975, à l’âge de 18 ans, elle venait d’un Chili passé sous la dictature militaire. Adolescente, elle avait assisté à un rassemblement de Salvador Allende. Sur les murs, les adversaires du président chilien dénonçaient en lui à la fois « un marxiste et un Maçon ».

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Elle connaissait alors le sens du premier terme, mais ignorait celui du second.

C’est plus tard, en France, par la littérature, qu’elle découvre la Franc-Maçonnerie. Elle entre en 2005 à la Grande Loge Mixte Universelle, puis rejoint le Grand Orient de France en 2012, lorsque les Sœurs peuvent désormais y être affiliées.

Ce parcours donne à sa fonction internationale une densité particulière. Pour celle qui connut l’exil provoqué par une dictature, les mots de liberté, de démocratie et de solidarité internationale ne sont pas des ornements de discours. Ils renvoient à une expérience fondatrice.

Elle se définit elle-même comme une femme aimant mettre les personnes en relation. La formule peut paraître simple. Elle dit pourtant l’essentiel de la diplomatie maçonnique : faire se rencontrer ceux qui, sans médiation, seraient demeurés séparés.

L’Ukraine, dernière pierre d’un mandat

Gloria Guerra Villalobos termine son mandat sur une initiative qu’elle qualifie d’historique : la préparation d’un Triangle maçonnique en Ukraine, destiné à permettre ultérieurement la création d’une Loge rattachée au Grand Orient de France.

À l’automne 2025, des Sœurs ukrainiennes prennent contact avec elle. Selon leur témoignage rapporté dans l’entretien, la guerre a profondément désorganisé le paysage maçonnique ukrainien. Des Loges auparavant liées à une structure russe se sont détachées et certains Frères et Sœurs travaillent depuis sans rattachement obédientiel.

Après plusieurs mois d’échanges, une rencontre se tient le 23 juin 2026, rue Cadet, entre deux Sœurs ukrainiennes, Pierre Bertinotti et Gloria Guerra Villalobos. Celle-ci évoque l’émotion de ses interlocutrices et la volonté du GODF d’accompagner le relèvement de la Maçonnerie ukrainienne.

Le Triangle est ici plus qu’une structure administrative provisoire. Il retrouve toute sa puissance symbolique.

Trois points suffisent pour déterminer un plan. Trois Lumières peuvent annoncer un espace à construire. Trois volontés unies peuvent préparer le relèvement d’une Loge là où la guerre a dispersé les pierres.

Cette initiative devra naturellement tenir compte de la souveraineté ukrainienne, de la diversité des sensibilités maçonniques locales et des conséquences encore imprévisibles du conflit. Mais elle porte déjà une signification : lorsque les Temples matériels ou institutionnels sont ébranlés, la Fraternité peut offrir les premiers outils de la reconstruction.

La diplomatie comme art du lien

Cet épisode de « La Voix du GODF » révèle finalement que la diplomatie maçonnique ne se mesure pas seulement au nombre de traités signés, de délégations reçues ou de patentes accordées.

Elle se mesure à la qualité des liens maintenus.

Elle exige de savoir accueillir sans annexer, aider sans dominer, conseiller sans se substituer, transmettre sans imposer. Elle suppose aussi d’accepter que l’universalisme ne soit pas l’uniformité. La Fraternité maçonnique ne consiste pas à demander à toutes les pierres de posséder la même forme, mais à chercher comment leurs différences peuvent participer à un édifice commun.

Le Grand Orient de France possède pour cela le poids de son histoire, la force de ses quelque 56 000 membres et l’étendue de son réseau international. Cette puissance crée moins un privilège qu’une responsabilité. Plus une Obédience est ancienne, nombreuse et écoutée, plus elle doit veiller à ce que son rayonnement ne devienne jamais hégémonie.

Fabrice Millon

À travers la voix de Gloria Guerra Villalobos, la politique internationale du GODF prend ainsi un visage humain : celui d’une ancienne exilée chilienne devenue bâtisseuse de ponts, attentive aux Maçonneries fragiles, aux Loges isolées et aux Frères et Sœurs contraints de travailler dans l’ombre.

La diplomatie profane cherche souvent à déplacer des frontières. La diplomatie maçonnique devrait, elle, apprendre à les traverser sans les nier. Car la Chaîne d’union n’abolit pas les peuples, les cultures ou les histoires : elle rappelle seulement qu’au-dessus des murs élevés par les circonstances demeure un chantier plus vaste, celui de l’Humanité réconciliée.

Le podcast : Grand Orient de France – « La Voix du GODF », entretien de Fabrice Millon avec Gloria Guerra Villalobos, Grande Secrétaire aux Affaires extérieures.

Jacques Carletto s’internationalise : conférence à Sestrière autour de l’humour

Notre chroniqueur Jacques Carletto poursuit son parcours au-delà des frontières françaises. Dans 48 heures, il donnera une conférence en Italie, à Sestrière, dans un cadre alpin prestigieux, avec une intervention inédite consacrée à l’humour comme outil de vie, de lien et d’équilibre.

Intitulée « La nouvelle conférence humour de Jacques Carletto », cette rencontre proposera une réflexion vivante et accessible sur une ressource universelle, gratuite et immédiatement disponible : l’humour. L’auteur entend montrer que celui-ci ne se limite pas à la plaisanterie, mais peut devenir un véritable levier de mieux-vivre ensemble, de compréhension mutuelle et même de transformation personnelle.

L’humour comme thème de réflexion

Connu pour ses ouvrages et ses conférences d’humour maçonnique, Jacques Carletto élargit ici son propos à un public plus large. Cette nouvelle conférence s’adresse ainsi à toutes les associations, clubs et fraternelles sensibles à l’idée qu’un monde trop sérieux gagnerait parfois à ne pas se prendre tout à fait au sérieux.

La conférence s’articule autour de neuf grandes interrogations :

  • L’humour est-il un langage universel ?
  • Peut-on profiter de ses bienfaits psychologiques ?
  • L’humour peut-il désamorcer les tensions ?
  • Peut-il être facteur d’équilibre par l’autodérision ?
  • L’humour peut-il générer du lien social ?
  • Peut-il développer l’empathie émotionnelle ?
  • Y a-t-il des limites à l’humour ?
  • L’humour est-il un détonateur spirituel ?
  • L’humour pourrait-il être une philosophie de vie ?

Une première en italien

Profitant de son déplacement en Italie, Jacques Carletto testera également la résonance de son propos auprès du public transalpin. Pour la première fois, il présentera cette conférence en italien, accompagnée d’une vidéo-projection, à plus de 2 200 mètres d’altitude, dans un environnement aussi singulier que symbolique.

L’événement aura lieu vendredi 7 août 2026 à 18 h, à l’hôtel Cristallo de Sestrière. La conférence est annoncée comme ouverte à tous, avec entrée gratuite et une durée d’une heure.

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements

À Madagascar, la franc-maçonnerie se retrouve brusquement au centre d’une affaire où se mêlent crimes présumés, émotion nationale, soupçons de rites occultes, communication judiciaire et emballement numérique. Le déclencheur visible est une perquisition menée dans un temple maçonnique d’Ivandry, à Antananarivo, opération ensuite confirmée publiquement par la justice malgache après avoir d’abord circulé sous forme de vidéo sur les réseaux sociaux.

L’événement a immédiatement changé la nature du débat. D’une enquête portant sur des enlèvements et des disparitions, on est passé à une lecture beaucoup plus explosive : celle d’une possible implication d’un espace maçonnique dans des faits graves, potentiellement liés à des pratiques rituelles. À ce stade, il faut pourtant rappeler une règle de méthode élémentaire : une perquisition, même spectaculaire, ne constitue pas une preuve judiciaire en soi, et encore moins une démonstration de culpabilité collective.

Une affaire née dans un pays sous tension

La montée de la suspicion ne peut être dissociée du contexte malgache de juillet 2026. Le pays traverse alors une vague d’enlèvements et de disparitions qui provoque un choc profond dans l’opinion. Les autorités ont communiqué des bilans successifs faisant état de nombreux cas recensés depuis janvier, avec des victimes retrouvées, d’autres décédées, et plusieurs encore recherchées. Dans le même temps, des actes de vindicte populaire et des réactions de rue témoignent d’un climat de défiance extrême envers l’efficacité des institutions.

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements

La journée du 24 juillet a même été déclarée journée de deuil national à Madagascar, signe que l’État lui-même reconnaissait la gravité du moment. Le gouvernement a présenté les enlèvements comme un phénomène suffisamment préoccupant pour justifier une task force anti-kidnapping et un renforcement des dispositifs de surveillance. Dans ce type de séquence, la perception publique se transforme vite en certitude émotionnelle, et la moindre information visuelle peut être lue comme une preuve de plus.

C’est exactement ce qui s’est produit autour du temple d’Ivandry. Un lieu identifié comme maçonnique devient un point de fixation symbolique. Le dossier pénal prend alors une dimension idéologique et culturelle qui dépasse largement l’enquête initiale.

Ce que la justice a dit

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements
Narindra Rakotoniaina, procureure de la République.

Selon les informations publiées par Midi Madagasikara et reprises par d’autres médias, la procureure de la République près le tribunal de première instance d’Antananarivo, Narindra Rakotoniaina, a confirmé la perquisition effectuée dans un lieu de réunion présenté comme appartenant à une « société secrète ». Dans la vidéo diffusée par le ministère de la Justice, la « Loge Étoile australe », liée à la Grande Loge nationale française, est mentionnée.

La magistrate a évoqué plusieurs constatations faites sur place : un cercueil, des squelettes, des documents administratifs appartenant à l’organisation, un texte relatif à un « rituel funèbre » et une salle de réunion équipée d’un autel. Sur la base de ces éléments, elle a déclaré qu’« l’existence d’un sacrifice peut être envisagée », en précisant néanmoins qu’il s’agissait d’une piste et non d’une conclusion définitive.

Cette nuance est capitale. Dans un dossier de cette nature, le poids des mots de la justice peut produire des effets considérables dans l’espace public. Une hypothèse formulée par une magistrate dans le cadre d’une enquête peut être perçue par le public comme une quasi-certitude, surtout lorsqu’elle est relayée sans précaution. Or les éléments cités ne disent pas automatiquement ce qu’ils semblent dire. Un cercueil peut être un objet rituel, symbolique ou scénographique ; des squelettes peuvent relever de décorations, de supports pédagogiques ou d’objets initiatiques ; un autel n’implique pas mécaniquement un crime. Tout dépend de l’usage, du contexte et de l’ensemble des pièces du dossier, que le public ne connaît pas encore.

Une lecture immédiatement antimaçonnique

Le problème est que l’affaire a rapidement été investie par un imaginaire antimaçonnique ancien. Dès qu’un Temple ou une Loge apparaît dans une enquête sensible, les vieux thèmes du complot, du rituel secret, du sacrifice et du pouvoir occulte reviennent en surface. Cette mécanique n’est pas nouvelle. Elle appartient à une longue histoire de suspicion à l’égard des sociétés initiatiques, suspicion d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur l’opacité relative de ces groupes et sur la faible connaissance qu’en a le grand public.

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements
Image IA

Dans l’affaire malgache, cette logique a été amplifiée par la crise sécuritaire. Les enlèvements, la peur des familles, les chiffres de disparitions et la violence des réactions de rue ont fourni un terreau idéal à la rumeur. Une société anxieuse cherche un visage à sa peur. La franc-maçonnerie, avec ses symboles, ses structures et son vocabulaire, offre à la fois un décor et un coupable commode.

C’est précisément pour cela que la prudence est indispensable. Aucune source ouverte consultée ne permet d’affirmer que les obédiences maçonniques soient impliquées institutionnellement dans les crimes évoqués. En revanche, il existe bien une montée des accusations, une circulation de récits sur les réseaux sociaux, des perquisitions réelles et une réaction judiciaire qui donne à l’affaire une portée publique majeure.

Les premières réactions maçonniques

Face à l’embrasement, un communiqué daté du 24 juillet 2026 a circulé sous le titre « Franc-Maçonnerie et situation à Madagascar ». Ses signataires, anonymes, se présentent comme des francs-maçons de Madagascar et du monde. Ils expriment leur émotion, condamnent les enlèvements et les violences, demandent que toute la lumière soit faite et affirment que la franc-maçonnerie n’a aucun lien avec des activités criminelles ou des entreprises de déstabilisation de l’État.

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements

Ce texte a le mérite de rompre le silence. Mais il montre aussi la difficulté de la réponse maçonnique dans un contexte de crise. L’anonymat protège les auteurs, mais il limite la portée institutionnelle du message. Un collectif non signé par une obédience reconnue ne peut pas, à lui seul, incarner une position officielle commune. Dans le même temps, un autre texte, plus programmatique, a appelé à une réponse coordonnée : prise de parole du Grand Orient de France, déclaration commune de toutes les obédiences présentes à Madagascar, création d’un comité interobédientiel, rencontre avec l’État, et actions concrètes en faveur de l’enfance, de l’éducation, de la solidarité et du don du sang. Ce document montre que certains maçons comprennent qu’une simple stratégie défensive ne suffira pas ; il faut aussi rappeler la fonction civique et sociale de la franc-maçonnerie.

Les faits, les hypothèses et les zones grises

À ce stade, plusieurs niveaux de lecture doivent être séparés.

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements

Les faits établis sont les suivants : une vague d’enlèvements et de disparitions a frappé Madagascar ; les autorités ont communiqué sur des chiffres importants ; une journée de deuil national a été décrétée ; une perquisition a eu lieu dans un temple maçonnique d’Ivandry ; des responsables judiciaires ont publiquement évoqué la possibilité d’une piste liée à un sacrifice ; des textes maçonniques anonymes ont circulé pour répondre à la crise. Les hypothèses, elles, restent ouvertes : la nature exacte des objets découverts, la qualification juridique des lieux visités, le lien éventuel entre les réunions maçonniques et les enlèvements, la portée réelle des documents saisis et le rôle précis des personnes interpellées. C’est ici que le travail d’enquête doit rester rigoureux.

Enfin, les zones grises sont nombreuses : quelle est la part de la mise en scène rituelle dans ce qui a été trouvé ? Quelle est la part de l’interprétation judiciaire ? Quelle est la part du discours politique qui cherche à montrer de la fermeté ? Quelle est la part, enfin, des réseaux sociaux qui amplifient tout sans hiérarchiser l’information ?

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements

Pourquoi la rumeur a pris

La rumeur a d’autant mieux circulé qu’elle rencontre des peurs déjà anciennes. Dans bien des sociétés, la franc-maçonnerie est associée à l’idée de secret, de cercle fermé, de symboles incompris. En période de crise, cette opacité relative devient une faiblesse. Le vide de connaissance est alors rempli par des récits d’autant plus persuasifs qu’ils sont dramatiques. À Madagascar, la situation est aggravée par le contexte de violence réelle. Lorsque des familles entières vivent avec l’angoisse de disparitions et d’enlèvements, la demande de responsables devient urgente. Dans un tel climat, toute mise en récit qui donne une structure simple au chaos peut séduire, même si elle repose sur des extrapolations.

Le risque est bien connu des enquêtes sensibles : on confond un faisceau de soupçons avec une preuve, puis une preuve partielle avec une culpabilité générale. C’est précisément ce glissement qu’il faut éviter si l’on veut produire un récit journalistique sérieux.

La question institutionnelle

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements

Un autre enjeu, souvent sous-estimé, concerne la communication institutionnelle des obédiences. En l’absence de parole officielle forte, les collectifs anonymes, les rumeurs et les déclarations partielles occupent l’espace. Le résultat est une fragmentation du message maçonnique qui fragilise l’ensemble du milieu. Une réponse commune aurait plusieurs vertus : elle montrerait que les obédiences se reconnaissent comme des acteurs civiques ; elle couperait court à l’idée d’un silence complice ; elle réaffirmerait le refus de toute protection accordée à un membre fautif ; elle rappellerait enfin que la franc-maçonnerie, si elle veut rester crédible, doit accepter le primat du droit commun. Mais cette réponse devrait être soigneusement calibrée. Elle ne devrait pas chercher à nier les violences réelles subies par les familles, ni à délégitimer les enquêteurs, ni à se comporter comme un contre-pouvoir politique offensif. Son rôle est de clarifier, pas de polariser davantage.

Ce que révèle l’affaire

Au fond, l’affaire de Madagascar révèle trois crises superposées :

  • La première est une crise criminelle : des enlèvements et des disparitions ont profondément choqué la société.
  • La deuxième est une crise de confiance : la population doute de la capacité des institutions à protéger, élucider et punir.
  • La troisième est une crise symbolique : la franc-maçonnerie, peu connue du grand public et souvent fantasmée, devient le support idéal d’une lecture occulte de la violence.

Cette superposition explique la brutalité du débat. Une enquête judiciaire n’est jamais seulement juridique lorsqu’elle touche un groupe déjà chargé de représentations. Elle devient immédiatement politique, médiatique et culturelle. À Madagascar, cette réalité prend une forme aiguë, presque exemplaire.

Conclusion provisoire

Le mot le plus important dans cette affaire est peut-être encore « provisoire ». Provisoire, parce que les faits ne sont pas tous établis. Provisoire, parce que les responsabilités individuelles ne sont pas encore définitivement clarifiées. Provisoire, enfin, parce que la société malgache elle-même traverse un moment de forte instabilité émotionnelle où les vérités se construisent sous pression.

Cela ne signifie pas qu’il ne se passe rien. Cela signifie exactement l’inverse : il se passe beaucoup de choses, mais tout n’a pas encore été démonté, vérifié, recoupé et juridiquement qualifié. Dans cet intervalle, le devoir du journaliste est de tenir ensemble deux exigences : ne rien minimiser de la gravité du moment, et ne rien affirmer de plus que ce que les sources permettent de soutenir.

Autre article concernant cette affaire

Deux  documents circulent sur les réseaux

Un communiqué anonyme

APPEL À L’HARMONIE POUR NOTRE BEL ORDRE

TT∴CC∴SS∴ & FF∴,

En tant que simples initiés soucieux, comme beaucoup, de l’harmonie et face aux rumeurs, aux amalgames et aux graves accusations associant la franc-maçonnerie à des enlèvements, disparitions ou meurtres, il apparaît indispensable que les Obédiences maçonniques présentes à Madagascar parlent d’une seule voix.

C’est en toute humilité que nous proposons une démarche d’action concertée des obédiences maçonniques en plusieurs étapes.

1/ Une première prise de parole du Grand Orient de France (GODF)

Compte tenu des rumeurs faisant suite à la visite de son Grand Maître à Madagascar en avril dernier, il serait opportun que le GODF publie un communiqué officiel rappelant :

  • qu’il condamne sans réserve tout crime et toute atteinte à la dignité humaine ;
  • qu’il n’existe aucun lien entre ses valeurs et de tels actes ;
  • qu’il appelle à ne pas céder aux amalgames et à respecter le travail de la justice.

Nous croyons que cette communication permettrait de couper court aux vives interprétations qui alimentent les spéculations affirmant que les FM∴ opèrent une vengeance contre le pouvoir en place et ce, suite au refus du PRMM d’accorder une audience au Grand Maître du GODF en avril dernier.

2/ Une déclaration commune de toutes les Obédiences maçonniques présentes à Madagascar

Les Grands Maîtres pourraient signer une déclaration historique affirmant notamment que :

  • les francs-maçons sont avant tout des citoyens soumis aux mêmes lois que tous les autres ;
  • aucune obédience ne protège ni ne couvrira un membre impliqué dans des faits criminels ;
  • toute personne reconnue coupable de tels actes s’expose non seulement aux sanctions pénales prévues par la loi, mais également aux sanctions disciplinaires les plus sévères de son obédience, pouvant aller jusqu’à la radiation ;
  • les Obédiences apportent leur soutien aux familles des victimes et expriment leur confiance dans la justice afin que toute la vérité soit établie.

3/ Création d’un Comité inter-obédientiel Éthique et Citoyenneté de Madagascar (CIECM)

Ce comité pourrait :

  1. assurer une veille sur les atteintes à l’image de la franc-maçonnerie ;
  2. dialoguer avec les autorités lorsque cela est nécessaire ;
  3. promouvoir les valeurs humanistes et citoyennes de la franc-maçonnerie ;
  4. coordonner les prises de parole communes lors des crises.

4/ Une rencontre officielle avec les autorités de l’État

Une délégation réunissant l’ensemble des Grands Maîtres pourrait solliciter une audience auprès des plus hautes autorités afin de :

  • réaffirmer leur attachement à l’État de droit ;
  • proposer leur coopération sur les questions d’éthique, de citoyenneté et de cohésion nationale ;
  • rappeler que la franc-maçonnerie n’est ni une organisation politique ni un groupe d’influence au-dessus des lois.

5/ Des actions visibles au service de la population

Afin de démontrer par les actes ce que la franc-maçonnerie défend depuis toujours, les Obédiences pourraient lancer ensemble plusieurs initiatives d’intérêt général (soutien aux victimes, dons de sang, actions éducatives, protection de l’enfance, solidarité, etc.), montrant que leur engagement est tourné vers le bien commun.

Accordons-nous à rappeler qu’« Aucune institution n’est à l’abri qu’un de ses membres commette un crime. Mais aucune institution digne de ce nom ne peut accepter qu’un criminel se cache derrière elle. Si un franc-maçon est impliqué dans des actes criminels, il devra répondre de ses actes devant la justice de la République et devant son Obédience, qui ne lui accordera aucune protection. »

Une telle démarche aurait plusieurs 3 avantages majeurs :

  • montrer l’unité des Obédiences au-delà de leurs sensibilités
  • désamorcer les rumeurs sans entrer dans la polémique
  • réaffirmer la primauté de la justice et rappeler que les valeurs maçonniques sont incompatibles avec toute forme de violence criminelle.

TT∴CC∴SS∴ & FF∴, nous souhaiterions, comme beaucoup, contribuer ainsi à restaurer la confiance tout en évitant que le silence ne soit interprété comme une approbation ou une forme de protection.

Un appel à l’ordre

Madagascar : la Franc-maçonnerie prise dans la tempête des enlèvements

L’usage risqué de l’humour en Franc-maçonnerie

Réflexions sur l’intention, la liberté et la fraternité

La Franc-maçonnerie, depuis ses origines, cultive un rapport particulier à la parole. Dans le silence du Temple comme dans les colonnes du journal, chaque mot porte un poids. Parmi ces mots, l’humour occupe une place singulière : à la fois précieux et dangereux, libérateur et potentiellement corrosif. Car rire en Loge, ou faire rire les lecteurs de 450.fm, n’est jamais un acte anodin. C’est un usage risqué. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être pensé avec exigence.

L’humour comme catharsis : une nécessité humaine et initiatique

Bons et mauvais maçons
Les inconnus, le bouchonnois, la Galinette,

L’humour possède une fonction de catharsis. Il permet de prendre distance avec ce qui fait mal, de transformer l’angoisse en partage, la gravité en légèreté temporaire. Rire des sujets graves n’est pas une forme de légèreté coupable ; c’est souvent, au contraire, une manière de les affronter sans s’y noyer. En Loge, où l’on travaille sur soi, sur les symboles et sur les grandes questions de l’existence — la mort, l’échec, la vanité, l’imperfection humaine —, l’humour peut jouer un rôle libérateur. Il desserre les tensions, désamorce les dogmes trop raides, et rappelle que le Maçon, même engagé dans une quête de perfection, reste un Homme faillible et parfois dérisoire.

Cette fonction cathartique n’est pas réservée aux sujets légers. Elle s’exerce pleinement sur les thèmes les plus sérieux. Rire avec ceux qui souffrent, ou de ce qui fait souffrir, peut être un acte de solidarité, non d’insensibilité… à condition, bien sûr, que le moment et le contexte le permettent. Une douleur trop fraîche, un deuil encore ouvert, appellent le silence et le respect. Mais hors de ces évidences, l’humour conserve sa légitimité.

Le vrai critère : l’intention, non le sujet ni le public

La question n’est donc pas de savoir de quoi l’on peut rire, ni avec qui. On peut, en principe, rire de tout et avec tout le monde. La seule condition décisive réside dans l’intention de celui qui produit l’humour.

Lorsque l’intention est le partage d’un humour lucide, fraternel, parfois noir mais jamais haineux ou vengeur, alors l’acte demeure légitime et bénéfique. Lorsque, au contraire, l’intention glisse vers le cynisme blessant, la provocation agressive ou la volonté d’humilier, l’humour cesse d’être humour pour devenir une arme. Ce déplacement du critère change tout. Il libère la parole maçonnique d’une double contrainte stérile :

  • celle qui voudrait interdire certains sujets « sensibles » ;
  • celle qui voudrait conditionner chaque blague à l’approbation préalable de tous les destinataires.

Exiger de l’humoriste qu’il se rende responsable non seulement de ce qu’il dit, mais de toutes les interprétations possibles de son propos, est une exigence impossible. A l’heure où des groupes communautaires de tous poils se constituent et s’érigent en victime, nul ne peut contrôler ce que l’autre projette, ressent ou entend. La responsabilité de l’auteur s’arrête à l’intention qui guide sa parole. Au-delà, commence le domaine de la sensibilité de chacun, que l’on peut accueillir avec empathie, mais que l’on ne peut prétendre gouverner.

En Loge et dans 450.fm : une éthique de la liberté assumée

Dessin de Jissey

Appliquée à la vie maçonnique, cette position a des conséquences concrètes. Dans le Temple, l’humour peut et doit rester possible. Un trait d’esprit bien placé peut éclairer un symbole, détendre une tenue trop solennelle, ou rappeler avec malice que la perfection n’est pas de ce monde. Mais il exige de celui qui le pratique une vigilance intérieure : suis-je dans le partage, ou dans la volonté de blesser ? Suis-je dans la fraternité, ou dans la démonstration de supériorité ?

Dans les colonnes de 450.fm, la même exigence s’impose. Un journal maçonnique n’est pas un espace de confort émotionnel permanent. Il est un lieu de pensée, parfois de provocation intellectuelle, et donc aussi d’humour. Refuser par principe tout rire sur les sujets graves reviendrait à appauvrir la parole maçonnique et à la rendre timorée. Mais pratiquer l’humour sans conscience de l’intention reviendrait à le dénaturer.

La ligne que nous défendons ici est donc claire :
l’humour maçonnique n’a pas de sujet interdit a priori. Il a, en revanche, une éthique d’intention. Celle-ci se reconnaît à son refus du cynisme gratuit, à son refus de la blessure comme fin, et à sa capacité à rester ouverte à l’empathie lorsque, malgré tout, une parole a heurté.

Une position imparfaite, mais cohérente

Il n’existe pas de solution parfaite. Aucune règle ne garantira jamais à la fois la liberté totale de l’humour et la protection absolue de toutes les sensibilités. Toute tentative de codification trop stricte finit soit par censurer, soit par devenir inapplicable.

Homme âge mur avec un maillet à la main
Homme âge mur avec un maillet à la main

Face à cette impasse, le choix de l’intention pure apparaît comme le moins mauvais des guides. Il place la responsabilité là où elle peut réellement s’exercer : dans la conscience de celui qui parle. Il refuse de faire de l’humoriste le garant permanent du confort d’autrui. Et il maintient, en même temps, une exigence morale : ne jamais utiliser le rire comme instrument d’agression.

En Loge comme dans les pages de 450.fm, l’humour reste donc un usage risqué. Mais ce risque est le prix de sa liberté. Mieux vaut l’assumer lucide, guidé par une intention fraternelle, que de le neutraliser par peur ou de le laisser dériver vers la pure méchanceté. Car finalement, la Franc-maçonnerie n’a jamais promis un monde sans aspérités. Elle a promis un espace où l’homme, avec ses faiblesses et ses contradictions, peut chercher à se perfectionner.

L’humour, lorsqu’il est loyal dans son intention, fait partie de cette recherche. Il n’est pas un luxe. Il est, parfois, une nécessité.

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