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L’Orient au dehors : ce que le Temple peut offrir à la cité

À la question récurrente posée par le monde profane, il serait tentant de répondre par un discours. Or l’essentiel n’est pas une thèse, mais un style. Ce que la Franc-Maçonnerie transmet, c’est une méthode de justesse, une éthique du lien, une discipline de la parole et du geste, où la Lumière ne se brandit pas, mais se prouve. Du dedans vers le dehors, l’ouvrage se prolonge, non pour convertir, mais pour servir.

La question est juste, et la réponse ne se mesure ni à une proclamation ni à une posture

Elle se reconnaît à un style, une manière d’être au monde, une méthode plutôt qu’un mot d’ordre. La Franc-Maçonnerie ne distribue ni recettes ni oracles ; elle enseigne un art d’habiter le temps, d’ajuster la pensée au réel, de tenir ensemble la rigueur et la douceur. Nous apportons une éthique de la discussion qui écoute avant de répondre, un langage du symbole qui réapprend à voir l’invisible niché dans les gestes simples, une discipline de soi qui rend nos engagements lisibles. Là où l’époque s’épuise en oppositions stériles, nous proposons la patience de la nuance et la force d’une fraternité qui n’est pas fusion, mais alliance.

Notre apport passe d’abord par la justesse des liens

Accueillir ne signifie pas diluer, discerner ne signifie pas exclure, servir ne signifie pas se poser en maître. Nous avançons au pas de la mesure afin que l’autre grandisse sans dépendance et que le bien commun se tisse sans bruit. La tenue nous a appris la sobriété des formes, la justesse des mots, l’économie du signe ; au dehors, cela devient un style civique. Nous préférons la cohérence aux effets, la durée aux emballements, la vérité des faits à l’ivresse des réactions. Lire un dossier, conduire une réunion, accompagner une personne, c’est parier qu’il existe un Orient en chacun. Notre rôle n’est pas de nous substituer, mais d’écarter les obstacles pour que la liberté prenne souffle.

Achever au-dehors l’œuvre commencée au-dedans, c’est refuser la coupure entre la Loge et la cité

Nous ne quittons pas le Temple comme on sort d’un théâtre. Nous passons d’un espace de mise en ordre à un espace d’épreuves. L’équerre demeure mesure de droiture, le compas devient sens de la limite et de l’ouverture, le maillet courage sans tapage. Le pavé mosaïque nous a appris que l’unité n’efface pas la diversité ; à nous d’en faire une manière d’écouter, de dialoguer, d’arbitrer. La lumière reçue devient service, paroles sobres, gestes justes, attention réelle. Elle se reconnaît moins à ce qu’on en dit qu’aux traces qu’elle laisse, ces zones d’apaisement où la violence recule et où le travail se fait mieux.

Ici, le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) nous donne un idiome et une cadence

Sa pédagogie par degrés, non pour empiler des titres, mais pour articuler une progression intérieure, installe la lenteur qui transforme. Sagesse, Force, Beauté cessent d’être des mots de façade pour devenir des habitudes du cœur et de la main. L’architecture symbolique du REAA, de la pierre brute aux plus hauts horizons, n’exhibe rien. Elle conduit. Elle émonde les illusions de vitesse, elle désamorce l’ivresse des certitudes, elle apprend à porter le secret non comme un retrait, mais comme une intensité qui respecte la liberté de l’autre. Dans la tradition de la Grande Loge de France, cette démarche s’inscrit dans une fraternité concrète, ouverte, où la quête spirituelle ne s’oppose pas au service de la cité, mais le féconde.

Cette lumière n’est pas un projecteur et n’a pas besoin d’être brandie pour agir

Elle travaille comme une levure, à couvert, discrète et tenace. D’où la loi, si souvent mal comprise, du secret fécond. La semence a besoin de nuit pour germer ; la parole juste demande une maturation. Exposer la Lumière comme un trophée la dessèche ; la réduire à une simple formule la trahit. Le symbole vit de voilement autant que de dévoilement. Il se donne en profondeur, par approches, par échos intérieurs. L’Apprenti l’apprend dès son premier devoir : se taire pour entendre, entendre pour discerner, discerner pour parler juste quand la parole devient nécessaire. Notre témoignage n’est pas démonstration, il est style.

Dehors, l’œuvre prend des visages concrets

C’est la pierre brute polie dans la patience des jours. L’exactitude d’une promesse tenue. La douceur d’un mot qui désarme. La fermeté d’un refus quand la facilité tente. La vigilance sur soi pour que la colère ne devienne pas loi. L’accueil de l’autre sans renoncer à l’exigence. Mettre un peu d’ordre au cœur des conflits, faire place à une qualité de silence dans le vacarme, porter dans la dureté un style de miséricorde. La politique d’atelier, l’économie d’équipe, l’éthique de soin, la pédagogie de classe : partout, la Lumière s’incarne en une manière d’organiser, de partager, d’arbitrer, qui honore le réel sans renoncer à l’idéal. Elle se mesure à la paix qu’elle laisse derrière elle.

Elle nous garde aussi des clartés trompeuses

Il existe des lumières qui éblouissent sans éclairer, des idées brillantes qui dispensent d’aimer, des certitudes qui ferment l’âme. La lumière du Temple, façonnée par le REAA, réapprend au regard la nuance, l’art de la limite et la patience de la lenteur, et elle réconcilie l’intelligence avec le cœur. Elle ne promet pas l’impeccable, elle appelle simplement au recommencement. Chaque retour en Loge reprend l’ouvrage, ajuste la visée, redonne souffle. Chaque sortie vérifie, corrige, affine. De là naît une respiration : inspirer la paix, expirer la justice ; inspirer la fraternité, expirer la responsabilité.

Notre contribution s’accomplit enfin dans la transmission

Les maisons humaines tiennent par des mains invisibles, par des fidélités qui ne se vantent pas. Notre secret ne couvre aucune supériorité ; il protège une source afin qu’elle abreuve longtemps. Nous gardons le feu : veiller, nourrir, passer. Ouvrir la porte sans briser le seuil. Expliquer sans désenchanter. Accueillir sans dissoudre. Cette économie du voile et du dévoilement rend possible un partage qui ne dégrade pas la source et permet à chacun d’entrer à sa mesure. Elle fonde une politique des liens, plus sûre que l’arsenal des slogans. C’est, au fond, l’esprit même du REAA, une école de la fidélité créatrice où l’on sert la Tradition tout en la laissant engendrer du neuf.

Qu’avons-nous donc à apporter au monde profane ?

Une manière de tenir debout sans écraser, d’aimer sans posséder, de servir sans se servir. Une pratique de la parole qui épure au lieu d’enfler. Un sens de l’ouvrage bien fait, visible dans les détails. Un art de faire place, qui croit à la capacité de l’autre et la réveille. Si, grâce à nos pas, une décision devient plus juste, un conflit moins violent, une solitude moins dure, alors l’œuvre du Temple se prolonge dans la cité.

Puisse la lumière demeurer en nous assez discrète pour ne pas éblouir, assez forte pour orienter, assez fidèle pour durer. Qu’à travers nos voix et nos mains, elle fasse naître des clairières où l’on respire mieux. Que la ville, jour après jour, devienne l’atelier visible d’un Temple intérieur. Et que nos chemins, sans bruit, attestent ceci : un peu d’ordre a surgi de la confusion, un peu de courage a résisté à la peur, un peu de fraternité a visité l’injustice. Alors la clôture ne sera jamais une fin ; elle sera l’envoi, cette sobre allégresse de porter en nous un Orient.

« Que la Lumière qui a éclairé nos Travaux continue de briller en nous pour que nous achevions au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple, mais qu’elle ne reste pas exposée aux regards des profanes. »

Grande Loge de France, RITUEL DU PREMIER DEGRÉ SYMBOLIQUE (Convent 2016 – Réédition 2024)

Si notre secret protège une source, c’est pour qu’elle demeure féconde. Alors, le vrai signe n’est pas la déclaration, mais la trace laissée dans la vie commune : une violence qui recule, un conflit qui s’apaise, une décision qui se rectifie, une dignité qui se relève. Le Temple n’est pas un refuge séparé, il est un atelier d’âme. Et la clôture, loin d’être une fin, devient l’envoi. Porter en soi un Orient, assez discret pour ne pas éblouir, assez ferme pour orienter, assez fidèle pour durer.

Lecture maçonnique du Petit Poucet

L’Apologue

Un apologue est un récit qui a pour fonction d’illustrer une leçon de morale formulée explicitement. La visée de l’apologue est donc argumentaire, propose des personnages, des situations symboliques et représentatives de la morale que l’auteur veut dégager.

Sculpture grecque pouvant représenter Ésope

Le Grec Esope est considéré comme le fondateur du genre. C’est un ancien esclave qui vivait au VI siècle avant JC, et qui a laissé des centaines de fables et de contes mettant en scène des animaux, développant de cette manière une morale facile à comprendre, du moins, en 1ère lecture.

Charles Perrault et Jean de La Fontaine s’en sont largement inspiré dans leurs contes et fables les plus connus. Il en est de même avec Grimm, Andersen, et  certainement d’autres.

Ne pas confondre avec L’Apologie, qui a pour but la défense de quelqu’un, la justification d’un acte. L’apologie d’un crime, de haine, ou de faire l’éloge d’un acte courageux, de purifier ou innocenter une personne accusée de malhonnêtetés, ou autres.

Préambule

Le Petit Poucet est un conte appartenant à la tradition orale, retranscrit et transformé par Charles Perrault en France, et paru  le 11 janvier  1697 dans le recueil, les contes de ma mère L’OYE. La particularité de la plupart de ces contes et qu’ils abondent de détails horrifiques.

Dans son contexte Historique, le conte du LE PETIT POUCET se situe  donc à la fin du XVll siècle,  connu surtout dans sa première moitié, par ses énormes famines endémiques, et met l’accent sur les conditions précaires de la vie paysanne, et sur celle des enfants en particulier.

Une victoire sur la faim au sens littéral. Mais il existe une autre faim,  sous– jacente, selon les niveaux de lecture, tout comme les Fables de Jean de la Fontaine à la même époque. (1621-1695)

–  La première lecture est ludique et interpelle surtout les enfants.

–  La seconde, transposée à l’humain prend un sens historique et politique.

– La troisième est philosophique, sociétale, voire métaphysique

 – La quatrième lecture à un symbolisme Maçonnique. Il nous appartient d’en rechercher, et d’en retrouver les symboles cachés.

Introduction

En introduction, je vais vous citer des contes qui nous hissent dans un temps «  hors du temps » Bien avant les mythes et les formules consacrées :

 – Il était une fois………….

Ils nous interrogent subtilement sur nos destinées, sur l’amour, le mal et le bien, les relations humaines, la mort. Les contes évoluent souvent dans un univers invisible, sans logique du raisonnable, parfois sous dogme.

Il était une fois  nous invite dans un temps suspendu, ou l’homme ne se réduit pas a son corps terrestre et à ses limitations matérielles.

Peter Pan  « vole » !  – LE PETIT POUCET fait des pas de géant ! –  Le temps s’arrête et se fige avec la Belle au Bois dormant –  les animaux ont la parole !, et que dire de Mary Poppins. Tout est rendu possible.

Pour grandir, Petit Poucet doit quitter sa grotte, son nid. Dans la plupart des contes, les Héros sont des pèlerins dans une quête initiatique.

Il y a même des formules magiques.  Dans le petit Chaperon Rouge la formule est :

Tire, tire la chevillette et la bobinette cherra ………… !

Dans Ali Baba et les 40 Voleurs :

–  Sésame ouvre toi……… !

Ici on peut  citer :

– Cherche et tu trouveras……. !  
– Frappe et on t’ouvrira………. !

En écrivant le conte du Petit Poucet, Charles Perrault aurait-il voulu copier Thésée, qui n’a pu sortir du Labyrinthe de Dédale, après avoir tué le Minotaure, que grâce a la pelote de fil que lui a donné Ariane, amoureuse de lui ? Elle a Trahi son père Minos par amour. Il est démontré ici la faiblesse de l’Humain.

Donc comme cité plus haut, chaque conte à une démarche historique, allégorique, ésotérique et symbolique. Le symbolisme Maç., ne peut apparaître qu’aux initiés. Aussi, contrairement a ce que l’on peut écrire par ailleurs, il faut ici, PLUS que savoir lire.

La fée est le coté lumineux de notre force intérieure, la sorcière est notre part d’ombre, celle de nos monstres intérieurs, de nos mauvais compagnons.

La forêt est un lieu sombre, elle peut représenter la persistance dans nos erreurs, notre stagnation intellectuelle. Mais elle renferme aussi l’espoir d’une élévation verticale, part le symbolisme de l’arbre. C’est dans ce lieu que se déroulent la plupart des scénarios des contes, de Brocéliande a la jungle de Tarzan, et des dizaines d’autres. Elle est l‘incarnation de la nature à l‘état sauvage, l’espace, le lieu d’épreuves. Dans tous les cas elle est un terrain éprouvant, un lieu de transition, de transmutation vers un autre état.

Le passage en forêt image un rite d’initiation, on cherche de la lumière, on s’y perd et on retrouve son chemin tout comme dans un Labyrinthe, symbole d’une quête initiatique.

D’où l’expression qui appelle au discernement :

–  C’est l’arbre qui cache la forêt !!

L’enfant représente le cœur pur, non encombré par des années de  pollution cérébrale profane. Le loup, dans le Petit Chaperon Rouge représente le coté bestial de l’homme, la fillette la pureté, même symbolisme pour l’ogre et le Petit Poucet.  Dans le Loup et l’agneau, même symbolisme, mais avec quand même un petit quelque chose en plus !     

– Le Loup tout noir, l’Agneau tout blanc. Les initiés que nous sommes, pensons tout de suite au pavé mosaïque.

Dans le conte du Petit Poucet, comme dans la plupart des autres, on trouve tous les ingrédients nécessaires, et une multitude de symboles possibles, sur différents niveaux de lecture et de compréhension. A nous de trouver l’idée qui s’y cache dessous, ou derrière

 Le Contexte

Une misère extrême des parents, elle symbolise leur incapacité à procurer la nourriture matérielle et spirituelle à leurs enfants.

Ils sont conscients de leur état, ils ne sont pas totalement dénués d’une conscience. Mais ne réagissent pas, ils sont embourbés dans leur quotidien, à tel point qu’ils envisagent le pire, c’est-à-dire l’abandon de leurs enfants.

Abandonner ses enfants !! Je pense que Charles Perrault a voulu nous faire comprendre l’horreur d’un tel acte en première lecture.

Nous, nous pouvons penser que c’est laisser s’éteindre la petite flamme que nous avons en nous, parce que négligée et non entretenue. La déchéance morale, spirituelle et matérielle, est ruineuse et miséreuse.

Ils sont 7 frères, le plus petit est malingre, on l’appelle Petit Poucet, ce qui doit être le diminutif de pouce, plus petit que le pouce.

Il est  le plus petit !, Il est le 7e et dernier,  lui seul entend le projet de ses parents, car c’est le plus curieux, le plus zélé, il écoute aux portes…….

Au lieu de se lamenter, il réagit et cherche une solution qui va lui permettre de contrecarrer le projet des parents, et lui faire reconnaître le chemin du retour. Il ne trouve rien de mieux que de petits cailloux blancs !!

Le blanc avec tous ses symboles, couleur du bien, initiatrice,  de la clarté, de  la lumière intérieure et spirituelle. Le blanc suggère ce qui est pur, comme le petit garçon qu’il est.

L’auteur a voulu  associer ici le blanc à la spiritualité, la pierre à la matière, et  l’enfant à la pureté.

La forêt est épaisse, pleine de bruits, de cris d’animaux, les enfants se rendent rapidement compte qu’ils sont abandonnés, ils s’assoient, serrés les uns contre les autres, ils ont peur et se lamentent. Tous, sauf Petit Poucet. La peur et l’inertie sont des actes d’ignorance. Le Petit Poucet avait agit, et il a pu revenir à la maison, en retrouvant les petits cailloux blancs, symboles de sa spiritualité naissante.

 Ce conte aurait pu se terminer ainsi, dans le meilleur des mondes.

Mais l’auteur a voulu aller bien plus loin dans le symbolisme, il dote les parents d’une somme d’argent. L’argent peut être un moyen de domination, mais il peut être aussi un moyen de générosité. Cette richesse dont on peut penser ici qu’il s’agit d’une richesse spirituelle, il faut savoir la garder et surtout la faire prospérer.

Avant tout  c’est une question de conscience.

Les parents dans leur paresse n’ont pas évolué, ils sont très loin de glorifier le travail. Ils n’ont pas su, ou pas voulu le faire, et se retrouvent dans la même situation que précédemment. Aussi, envisagent-ils à nouveaux d’aller perdre leurs enfants.

Petit Poucet toujours plein de zèle, toujours à l’écoute, caché sous un tabouret cette foi, entend pour la deuxième fois le projet de ses parents et veut à nouveau réagir. Mais il ne peut cette fois ramasser des cailloux, la porte étant fermée, tout comme le cœur des parents.

Alors il choisi de ne pas manger le morceau de pain, que les parents avaient donné, a lui et à ses frères, afin qu’ils puissent subsister un certain temps. Il y a toujours une parcelle de bonté dans tout être humain, même le plus méchant. Ses frères ayant consommé leur pain, lui choisi de l’émietter et de le répandre, comme les cailloux.

Novice, le Petit Poucet ne savait pas encore qu’il faut semer en terre profonde pour connaître l’alchimie de la récolte. Aucune vie sur terre ne peut se renouveler sans cet acte, il en va de même pour les humains. La nourriture matérielle est putrescible et superficielle. Celle spirituelle, semée dans un endroit sur et secret, connu des seul initiés est imputrescible, et ne peut être subtilisée.

Il pouvait, s’il avait agit  ainsi, espérer retrouver sa route, alors que là, il est resté dans la superficialité, et bien sur, tout a disparu, alambiqué  dans ce conte par des oiseaux, qui sont souvent décrits comme oiseaux de mauvais augures

Petit Poucet, doit comme tout un chacun qui veut évoluer,  passer par les phases successives de l’initiation.

Le pain, symbole on ne peu plus équivoque, est un symbole qui a certainement le plus de niveaux de lectures

Toujours courageux et persévérant, le petit garçon décide de monter sur un arbre. Cette ascension lui permet de distinguer au loin un point de lumière. Ce que nous tentons de faire ici. Mais il va apprendre que tout ce qui brille n’est pas forcément un aboutissement.        

Il se retrouve dans la maison d’un ogre ! Il est rustre, animal, prédateur, il hume la bonne chaire. Il adore les petits enfants, serait- il en plus pédophile ? Sa femme tente de repousser le moment fatidique, représentant la parcelle d’humanité qui effleure en tout être humain.

Seulement elle n’est pas libre comme peut l’être un FM. Elle est soumise au tiraillement entre son humanité et  ses bas instincts quelle ne sais pas maîtriser, elle ne sait qu’obéir a ses mauvais compagnons et ne réussi qu’à différer le repas de l’ogre.

Puis ils vont dormir.

Dans la chambre à coucher se trouve deux lits, dont un est curieusement vide, comme si les 7 garçons étaient attendus, peut être inconsciemment espérés. Dans l’autre il y a les 7 filles de l’ogre endormies et portant des couronnes d’or, ce qui au demeurant n’est pas surprenant chez un ogre. Il ne peut être attiré que par ce qui brille, il ne connaît rien de l’or philosophique.

Filles, Garçons !, masculin, féminin. Nous sommes là en pleine dualité ; deux lits, soit les deux colonnes, peut être celles de l’arbre séphirotique, une sèche une humide, le nombre 7. Serions-nous dans une Loge juste et parfaite ?

Le 7 étant aussi le chiffre de l’accomplissement, il semble que nous nous approchons du dénouement. Vous apprendrez sur ce chiffre 7 qui semble aller beaucoup plus loin que «  7 ans ». Ici,  a mon avis il est  clair que l’on parle des 7 Chakras et des 7 péchés capitaux.

Le Petit Poucet et le seul à rester éveillé. Eveillé ici ne veut pas dire seulement non endormi, il en est a son troisième voyage et avance sur le chemin de la connaissance. Il échange les bonnets de ses frères contre les couronnes. En fait, il rétabli le sens des vraies valeurs. Grâce a la spiritualité naissante de Petit Poucet, elles deviennent des auras sur la tète de ses frères.

Réveillé et tenaillé par ses mauvaises passions et ses envies, l’ogre se lève dans la nuit pour dévorer les garçons.

Mais, ébloui par son coté bestial, manquant de discernement, emporté par ses mauvaises pulsions et incapable de se maîtriser, il ne remarque pas la substitution qu’a opéré Petit Poucet et dévore ses propres filles. Il a éliminé ainsi tout ce qui ne brille pas. L’auteur les a décrites laides, voraces, tout comme leur père, et qu’en les faisant manger à la place des garçons, elles seront une nourriture idéale pour assouvir l’animalité, les bas instincts de l’ogre. Petit Poucet lui, va pouvoir poursuivre son évolution

Dés qu’il s’en aperçoit, l’ogre fou de rage, chausse ses bottes de 7 lieues et part à la recherche des enfants. Ne les trouvant pas, fatigué de chercher, il se repose sur un gros rocher creux et fini par s’endormir.

Le petit Poucet et ses 7 Frères cachés sous le même rocher, creux nous dit-on, serai-ce une grotte ? Le cabinet de réflexion ? Vole les bottes de l’ogre, et peut ainsi  ramener ses frères a la maison familiale.

7 lieues était la distance qui séparait  au XV siècle deux relais de la poste, soit 28 km. Ainsi chaussé, Petit Poucet fait des pas de géant sur les chemins de l’initiation, se hisse bien plus haut que sa condition de soumission, des aléas de son existence, et  tente de devenir  son propre maître.              

Devenu  « grand » Petit Poucet avec l’aide de ses bottes, mais surtout avec son courage et son zèle, voyage, voyage beaucoup, rencontre la connaissance, fait l’apprentissage de son indépendance, cherche et apprend la  sagesse, qui peut être symbolisée par Le Roi qui l’a reçut a sa cour. Il a un cœur intelligent, devient  riche, retourne chez lui et sort définitivement ses frères et ses parents des misères.

Mais de qu’elle richesse s’agit-il ici ?  L’auteur nous dit qu’il a beaucoup voyagé, Tel Ulysse. Qu’il a trouvé l’or ! Peut-être s’agit-il tout simplement de l’or philosophal ! Et pourquoi ne pas penser à Jason et à la toison d’or, ou bien à la légende Arthurienne pour le Graal. Je ne crois pas qu’il  s’agisse ici  d’une richesse, autre que spirituelle.

 Conclusion

Que font les personnages autour de Poucet ? Ils mangent et ils dorment ! Ils végètent et se complaisent dans l’ignorance, l’envie et la turpitude.

Il ne s’agit pas seulement de vivre, il faut exister. L’auteur a voulu nous dire qu’en dehors du contexte historique de ce conte, la bestialité qui est en nous, cette profonde misère qu’est  la misère intellectuelle lorsque nous sommes dans l’ignorance, peut nous faire commettre des actes horribles.

Petit Poucet ne parle pas, mais écoute beaucoup. Fait-il  son apprentissage ? Il utilise ses moyens supérieurs reliés à l’intelligence, que sont ses yeux et ses oreilles. Lui, le dernier, le plus petit de la fratrie, le souffre douleurs de la famille !, même sa mère préférait l’ainé.

Si Charles Perrault a voulu nous transmettre un message, je pense que c’est celui-ci :

–  Chaque être humain, quelque soit son physique ou sa condition sociale, peut devenir son propre maître, acquérir de la sagesse et de la connaissance. Il peut jouir de sa véritable et pleine liberté, s’il fait preuve de maîtrise sur soi, à travers le sens du devoir et de la responsabilité. C’est ainsi que la sagesse vaincra la bestialité.

Ce conte nous rappelle qu’il y a la maison terrestre chez les parents, et la maison de vie dans la cour du Roi. Attention à la notion de Roi, ce n’est certainement pas celui dont on peut penser en première lecture, ici on l’appelle autrement. Il faut couper le cordon ombilical, vivre sa propre aventure de la conscience, nous devons trouver notre Orient.

Tous les hommes avides de pouvoirs, brutaux, ambitieux, ceux qui ne cherchent qu’à dominer, asservir par la cupidité et par le dogmatisme de tous bords, sont des ogres. Car ils se nourrissent des autres pour assouvir leurs bas instincts et leur égo. Tout au contraire, Petit Poucet, lui, n’a pas cherché à nuire en lui subtilisant ses bottes, il a simplement ôté à l’ogre sa force malveillante.  Il a affaibli les ténèbres pour que s’étende la lumière. Mais surtout, il a laissé à l’ignorant, la possibilité d’aller à son tour vers la connaissance.

La richesse intérieure améliore forcement la richesse extérieure. Petit Poucet à sorti sa famille du besoin, et c’est aussi notre devoir que de faire en sorte que ce que l’on vient chercher ici, profite en premier lieu à nous même, mais aussi, et surtout, à tous ceux que l’on aime. Petit Poucet se met au service du Roi il n’a pas voulu assouvir ses ambitions personnelles.

Il est passé du bonnet à la couronne, il est retourné chez le PERE

On peut penser à David contre Goliath, la victoire des faibles sur les forts, symbolisée ici par la transmutation de ses propres faiblesses en forces intérieures. Il est toujours utile de se rappeler qu’un homme ne nait pas homme, il le devient de par ses erreurs, ses peines, et ses souffrances, à force de courage et de volonté, et heureusement avec ses joies.

Pour Terminer je n’ai pu résister a vous lire ce cours poème dont je ne connais pas l’auteur :

     On se s’afflige pas d’avoir de beaucoup d’enfants
     Quand ils sont beaux, bien faits, et grands,
     Et d’un extérieur qui brille.
     Mais si l’un d’eux est faible, ou ne dit mots,
     On le méprise, on le raille, et on le pille.
     Quelques fois cependant, c’est ce marmot qui sauve la famille.

En bibliographie je ne citerais que quelques références car la littérature est très abondante dans le genre :

–   Les 8 contes de ma mère l’Oye

Les contes des Frères Grimm :

– Tom Pouce : – La maison dans la forêt – Petit frère petite sœur

Andersen :

–  Le Petit soldat de plomb.              

Réponses éventuelles.

Dans une autre version il est  dit que les parent on dilapidé l’argent reçu en orgie de table. Achetant et mangeant trois fois plus qu’il n’en fallait. Autrement dit, ils n’existaient que dans la misère matérialiste. 

Dans une autre l’ogre aurait nourri les garçons amaigris afin de les rendre dodus et les mettre au saloir pour les conserver comme on conservait les  pourceaux. Ce qui confirme que la nourriture matérielle ne peut  se conserver que par des moyens profanes. En agissant ainsi l’ogre ne pensait qu’à augmenter la matérialité de son existence.

Ce conte de ma mère l’Oye est un recueil de 8 contes de fées écrit par Charles Perrault est paru le 11 janvier 1697 sous le nom de histoires ou contes du temps passé, avec moralité.

Pourquoi ce titre ?

Au XII éme siècle, cette expression, comme celle des contes de peau d’âne et synonyme de conte de fée. Un titre particulièrement bien connu (ici Berthe au Grand pied) plus particulièrement connu encore sous le titre de La Reine Pédauque, pourvue comme son nom l’indique de pattes d’oie.

Tous les contes ont leurs symbolismes cachés : Belle au bois dormant- Le petit chaperons rouge – Barbe Bleue – Le chat Botté – Les Fées – Cendrillons- Riquet à la Houppe – et Petit Poucet

Le bestiaire de la chevalerie intérieure

De l’animal symbolique à l’homme debout

Je vous propose aujourd’hui non pas un enseignement, ni une démonstration, mais un partage de chemin. Un chemin qui ne se superpose à aucune structure particulière, mais qui croise toutes les voies initiatiques authentiques, là où elles s’attachent à la transformation de l’homme intérieur.

Depuis toujours, l’homme cherche à se connaître. Mais il a aussi découvert très tôt qu’il ne pouvait pas toujours se dire la vérité de face. Il existe des vérités que l’on refuse lorsqu’elles prennent la forme d’un commandement, d’une morale ou d’un discours direct. En revanche, ces mêmes vérités sont parfois accueillies lorsqu’elles se présentent par détour, sous la forme d’un symbole, d’un récit, d’une figure animale.

La fable, le bestiaire, le conte symbolique relèvent de cette sagesse du détour. Ils ne contraignent pas. Ils révèlent. Et c’est précisément pour cette raison qu’ils rejoignent le cœur de toute démarche initiatique véritable.

L’animal comme miroir intérieur

Bestiaire d’Aberdeen

Dans les fables et les bestiaires anciens, l’animal n’est jamais décoratif. Il est fonctionnel. Il dit quelque chose de l’homme que l’homme n’ose pas toujours regarder en lui-même.

Le lion parle de la force — mais aussi de la domination. Le renard parle de l’intelligence — mais aussi de la ruse. Le loup parle de l’instinct — mais aussi de la violence. L’agneau parle de la douceur — mais aussi de la naïveté.

L’animal devient ainsi un miroir intérieur, comparable aux grands symboles opératifs transmis par les traditions. Comme les outils, les figures ou les gestes initiatiques, il ne juge pas. Il pose une question : Qui gouverne en moi ?

Cette question est au cœur de toute quête de transformation authentique.

Une chevalerie intérieure, sans armure

La chevalerie dont je souhaite vous entretenir aujourd’hui n’est ni historique, ni décorative. Elle est intérieure. Elle commence là où s’arrête l’héroïsme extérieur. Elle ne se mesure pas à la victoire, mais à la tenue.

Être chevalier intérieur, ce n’est pas vaincre ses instincts, mais apprendre à les ordonner. Ce n’est pas supprimer l’ombre, mais refuser de la laisser gouverner. Ce n’est pas afficher la vertu, mais la vivre silencieusement.

Cette chevalerie intérieure rejoint profondément toutes les traditions qui visent non pas à former des rôles, mais à façonner des hommes et des femmes debout, capables de se gouverner eux-mêmes avant de prétendre agir sur le monde.

Huit épreuves, comme huit seuils

Le chemin que je souhaite évoquer est structuré en huit épreuves, non comme un parcours linéaire, mais comme des seuils intérieurs, que chacun peut reconnaître à différents moments de sa vie spirituelle et humaine.

  1. Se connaître – accepter le miroir sans indulgence
  2. Dompter l’instinct – transformer la force brute en force juste
  3. Affronter l’ombre – reconnaître la ruse sans lui donner le trône
  4. Apprendre la mesure – comprendre sans excuser, juger sans condamner
  5. Veiller – rester éveillé dans l’habitude
  6. Servir – quitter le discours pour l’acte discret
  7. Transmettre – devenir passeur sans figer la vérité
  8. Se tenir debout – incarner une noblesse sans titre

Ces épreuves entrent en résonance avec toutes les voies qui cherchent l’équilibre entre verticalité intérieure et responsabilité humaine, entre exigence personnelle et fraternité vécue.

Une initiation sans spectacle

À mesure que l’on avance sur ce chemin, quelque chose se transforme. Le besoin de convaincre cède la place à la présence. La recherche de perfection cède la place à la justesse. Le désir de paraître cède la place à la fidélité intérieure.

L’homme n’est pas devenu irréprochable. Il est devenu unifié.

Et cette unification est peut-être l’un des fruits les plus discrets — et les plus exigeants — de toute démarche initiatique sincère.

L’adoubement invisible

Au terme de ce chemin, il n’y a pas de couronnement. Il n’y a pas de reconnaissance visible. Il y a un adoubement sans cérémonie : celui de l’homme qui se tient debout sans armure, accompagné de ses forces réconciliées.

L’animal n’a pas disparu. Il est intégré. Il ne gouverne plus, mais il soutient.

Ce silence final n’est pas un vide. Il est le signe que quelque chose a été habité.

Conclusion – Une porte entrouverte

Si j’ai souhaité partager ce chemin avec vous aujourd’hui, ce n’est pas pour le clore ici. C’est au contraire pour ouvrir une porte.

Ce travail va donner lieu à un ouvrage intitulé Le Bestiaire de la Chevalerie intérieure.

Non comme une réponse, mais comme un compagnonnage. Un livre que l’on ne lira pas d’un trait, mais que l’on traversera, que l’on quittera et que l’on reprendra.

Il s’adressera à celles et ceux qui pressentent que la véritable initiation ne s’arrête pas aux mots, ni aux formes, ni aux appartenances, mais qu’elle se prolonge dans la manière d’être au monde.

Si ce texte a fait naître en vous une résonance, alors le chemin ne fait que commencer.

Trump mot à mot, Alain Bauer dévoile la mécanique d’une persuasion de masse

Au commencement était la Déclaration d’indépendance des États-Unis, ce texte matriciel où une nation se donne un récit, une légitimation, une voix, et inscrit dans la langue l’idée que le pouvoir doit rendre des comptes aux gouvernés.

United States Declaration of Independence (1776)

Cette source, Alain Bauer la convoque en filigrane, comme un rappel d’origine et comme une mesure, car c’est bien une bataille de fondation que Donald Trump déplace sur un autre terrain, celui des mots, de leurs chocs, de leurs réflexes, de leur capacité à faire basculer l’attention avant même que la raison n’ait le temps de s’installer.

Nous recevons ce livre comme un instrument de travail et comme un révélateur, à la fois loupe et miroir, loupe braquée sur une grammaire politique devenue mondiale, miroir tendu à nos propres faiblesses d’époque. Alain Bauer ne se contente pas de commenter Donald Trump, Alain Bauer refuse la facilité qui consiste à rabattre le phénomène sur une pathologie, une grimace, une outrance. Alain Bauer propose une autre hypothèse, plus dérangeante, parce qu’elle oblige à regarder la construction plutôt que le personnage, la méthode plutôt que le bruit.

Pour Alain Bauer, Donald Trump ne relève pas d’un accident

Il s’inscrit dans une logique de conquête où la langue devient un levier et où le levier vise la foule, sa mémoire, ses réflexes, ses fatigues. Nous tenons là un ouvrage qui vient à point nommé, parce que l’Europe commente souvent l’Amérique avec une distance confortée par l’ironie, alors même que l’Amérique exporte une certaine manière de faire de la politique, d’organiser le tumulte, d’installer l’émotion en régime durable.

La force du geste critique d’Alain Bauer tient à ce refus du simplisme, refus qui ne passe pas par une langue abstraite, mais par une précision presque artisanale. Le livre travaille la matière verbale comme un atelier examine une pierre. Il en prend les arêtes, il en observe les stries, il repère les reprises, les martèlements, les fractures calculées. Rien n’est laissé au hasard dans cette mécanique. La brutalité apparente n’exclut pas une forme de sophistication, elle la masque. Le vocabulaire, quand il se fait pauvre en nuances, peut devenir riche en impact. La phrase, quand elle s’allège de la complexité, peut gagner une vitesse et une dureté de projectile.

Nous retrouvons ici une vérité que l’initiation rappelle sans cesse à celles et ceux qui consentent à l’épreuve du langage, la parole n’est pas seulement un véhicule, elle est une force. Elle ordonne, elle sépare, elle rassemble, elle hypnotise parfois. Elle peut éclairer, elle peut aussi aveugler, et c’est cette ambivalence que le livre d’Alain Bauer met à nu, sans posture, avec une sobriété redoutable.

Alain Bauer déploie un portrait en double exposition

Donald Trump conserve une capacité d’analyse stratégique complexe dans l’échange privé, dans la négociation d’affaires, dans la manœuvre en coulisses, puis Donald Trump choisit, dès qu’il parle en public, une autre architecture, plus sèche, plus répétitive, plus affirmative, plus saturante. Ce n’est pas un défaut, c’est un choix, et cette idée traverse l’ouvrage comme un fil tendu. La parole trumpienne cherche moins à instruire qu’à occuper. Elle cherche moins à démontrer qu’à imposer une sensation d’évidence. Elle veut faire du monde un théâtre où chaque phrase devient événement, où la permanence de la campagne dissout les anciennes retenues, où l’instant suivant réclame déjà une nouvelle secousse. Le pouvoir n’attend plus la durée, il exige la pulsation.

C’est ici qu’Alain Bauer rejoint, avec une intelligence presque clinique, ce que notre temps appelle l’économie de l’attention

L’attention devient ressource rare. La foule est traversée par l’abondance d’informations, et cette abondance provoque un paradoxe, la saturation finit par épuiser la capacité de trier, de hiérarchiser, de relier. Alain Bauer mobilise, dans cette perspective, la notion de goulot d’étranglement cognitif, cette limitation structurelle de ce que l’esprit peut traiter, de ce que la mémoire peut garder, de ce que la conscience peut relier. Donald Trump transforme cette contrainte en arme. Il ne cherche pas à rendre le réel plus intelligible, il le rend plus encombré, puis il se propose comme la seule voix qui tranche dans l’encombrement.

L’important n’est pas de convaincre, l’important est de devenir inévitable

L’un des beaux mérites du livre réside dans l’art d’Alain Bauer de montrer que la répétition, chez Donald Trump, n’est pas une maladresse. Elle est un rite profane, une cadence, une percussion. Elle installe des formules qui ressemblent à des refrains, « America first », « Make America Great Again (MAGA) », « Fake news », « Enemy of the people », « Drain the swamp », « Stop the steal », « Woke, wokism », et tant d’autres. Ces expressions ne servent pas seulement à désigner, elles servent à diviser le monde en zones nettes, en alliés, en ennemis, en purs, en corrompus.

Elles fonctionnent comme des mots de passe dans une communauté affective. Elles fabriquent un nous, elles expulsent un eux. Elles donnent une identité sonore à une appartenance. Nous savons, par expérience initiatique, qu’un mot peut faire chaîne, et qu’une chaîne peut enfermer. Nous savons aussi qu’un mot peut libérer, à condition qu’il soit travaillé, éprouvé, purifié. Alain Bauer nous montre le contraire, le mot peut capturer, à condition qu’il soit martelé, simplifié, rendu indiscutable.

Le livre prend un plaisir sérieux, presque jubilatoire, à suivre Donald Trump mot à mot, non pour dresser un catalogue, mais pour faire apparaître une mythologie en train de se composer Nous retenons particulièrement l’analyse du terme « Beautiful ». Le mot paraît léger, presque décoratif, et Alain Bauer démontre qu’il devient un amplificateur sensoriel. « And we’re going to build a big, beautiful wall » n’est pas seulement une promesse technique, c’est une image gonflée d’affects, une architecture rêvée, une frontière fantasmée, une forme de salut matérialisé.

« Beautiful, clean coal » relève de la même opération, et l’oxymore apparent n’est pas une faute, c’est une captation, rendre désirable ce qui devrait inquiéter, recouvrir une difficulté par une caresse lexicale. Même la production législative, qui appelle d’ordinaire un vocabulaire plus austère, se voit habillée par la formule, « one big, beautiful package ». Le mot « Beautiful » devient label, il promet une issue heureuse sans fournir la preuve. Il met un vernis sur le mécanisme, et ce vernis agit comme une invitation à cesser de penser le détail.

Alain Bauer éclaire ainsi un point essentiel. Donald Trump sait que la politique moderne se gagne aussi par les images, et que le corps lui-même peut devenir argument. La gestuelle, le théâtre, la posture, entrent dans la grammaire du pouvoir.

L’ouvrage le montre de manière saisissante avec l’épisode du 13 juillet 2024 à Butler, en Pennsylvanie, quand Donald Trump, blessé à l’oreille, protégé par le Secret Service, le visage marqué par le sang, lève le poing et lance « Fight ! Fight ! Fight ! »

Trois coups, trois frappes, trois battements. Alain Bauer lit dans cette triple répétition une technique de maximisation de l’impact mémoriel et émotionnel, mais aussi une transmutation symbolique. La vulnérabilité devient résurrection politique. La scène devient icône. Le geste s’offre comme preuve de destin. Le récit se charge d’une tonalité providentielle, l’homme épargné pour accomplir une mission. Nous reconnaissons ici un mécanisme vieux comme les récits de fondation, le héros survit, donc il est choisi. Le politique, dans cette configuration, ne relève plus de l’argument, il relève du mythe en train de se faire, et l’auteur montre combien Donald Trump maîtrise l’art de convertir l’événement en emblème durable.

Ce point rejoint une autre intuition forte du livre, la modernité politique se nourrit d’une théâtralité agressive, et Donald Trump sait transformer la fonction présidentielle en spectacle permanent

Alain Bauer rappelle qu’avant Donald Trump, une certaine retenue, même imparfaite, même contournée, restait liée à des codes, à des références, à des formes. Donald Trump dynamite ces conventions, et ce dynamitage fascine autant qu’il inquiète, parce qu’il libère une énergie brute, parce qu’il donne l’impression d’une vérité qui ne s’embarrasse plus de la politesse. La grossièreté n’est pas un dérapage, elle devient une signature. La provocation devient une manière de gouverner l’espace mental de l’adversaire, et plus largement des médias et du public.

L’une des pages les plus stimulantes, dans les pièces jointes que nous avons reçues, tient à cette idée de saturation organisée

Donald Trump fait pleuvoir affirmations, contradictions, provocations, et ce déluge submerge la capacité de traitement. L’adversaire répond à un point, un autre point surgit. L’indignation remplace la stratégie. Le débat perd ses conditions mêmes. Ce mouvement n’est pas seulement un style, Alain Bauer y voit une modification des règles de la communication démocratique, parce que la démocratie suppose une part de lenteur, une part de nuance, une part de patience, et que cette patience se trouve dévorée par la vitesse et par l’occupation continue.

Le livre va plus loin, il observe déjà l’effet de contagion

Des responsables démocrates, écrit Alain Bauer, empruntent des techniques proches. L’imitation devient tentante, parce qu’elle paraît efficace, parce qu’elle répond aux attentes d’une base électorale frustrée, parce qu’elle promet une reconquête. Mais Alain Bauer se montre sévère avec cette tentation. L’imitation, quand elle n’est pas portée par un projet, quand elle n’est pas soutenue par une authenticité, tourne à la caricature. Elle adopte la forme sans posséder la source. Elle copie le choc sans produire la vision. Elle emprunte la déflagration sans savoir quoi bâtir derrière. Nous retrouvons ici une loi symbolique très ancienne, la magie d’imitation ne suffit pas quand le souffle manque. Elle ne produit que des simulacres.

Cette critique se cristallise dans l’exemple de Gavin Newsom, qui reprend une tonalité trumpienne dans une scène visant Tom Homan, avec des formules du type « Come after me, arrest me », et Alain Bauer montre comment le dispositif cherche à fabriquer un duel, à théâtraliser l’affrontement, à mettre en scène une virilité verbale. L’opération vise l’efficacité, mais elle révèle aussi la transformation du paysage. La culture politique glisse vers la confrontation ritualisée, la surenchère, la dramaturgie de l’instant. Nous ne sommes plus dans la politique comme délibération, nous sommes dans la politique comme épreuve de force.

Alain Bauer, en cela, signe un livre qui touche au spirituel au sens le plus exigeant, parce que le spirituel commence là où une société s’interroge sur ce qu’elle fait de la parole. Un régime se reconnaît à sa manière de parler, à ce qu’il permet de dire, à ce qu’il interdit de penser, à la façon dont il protège ou détruit la nuance. La langue trumpienne, telle qu’Alain Bauer la déplie, attaque la nuance par l’accumulation d’affirmations, par l’hégémonie des structures brèves, par l’usage de superlatifs, par la répétition qui donne l’illusion de la preuve. Le lecteur sent, page après page, que l’enjeu ne se limite pas à Donald Trump. L’enjeu concerne la manière dont une civilisation accepte, ou refuse, d’abaisser ses exigences intérieures.

C’est ici que la lecture maçonnique trouve sa place

Non pour plaquer un décor symbolique, mais pour rappeler un principe de travail. La parole, dans une voie initiatique, demande une éthique. Elle exige un ralentissement, une tenue, une responsabilité. Elle invite à distinguer la force et la violence, l’affirmation et la certitude, la conviction et l’emprise. Alain Bauer, sans prononcer ces mots-là, rejoint cette exigence par une autre porte. Il montre que la persuasion de masse, quand elle devient mécanique, menace la liberté intérieure, parce qu’elle remplace l’examen par le réflexe, parce qu’elle substitue l’adhésion affective à la construction du jugement.

Nous aimons aussi, dans cet ouvrage, la manière dont Alain Bauer ne se contente pas de dénoncer

Alain Bauer décrit. Alain Bauer découpe. Alain Bauer fait voir. Le livre ne transforme pas le lecteur en procureur, il transforme le lecteur en lecteur, au sens plein, capable de repérer les répétitions, de sentir les pièges, d’entendre ce qui se cache derrière la musique des mots. Nous comprenons alors la promesse implicite de l’ouvrage, après cette lecture, nous ne subissons plus Donald Trump, nous le déchiffrons.

Alain Bauer, par Astrid di Crollalanza.
Alain Bauer, par Astrid di Crollalanza.

Il convient de rappeler qui écrit. Alain Bauer, figure majeure des études contemporaines sur la sécurité, le renseignement, la criminologie, professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers, auteur d’une œuvre ample et prolifique, déploie depuis des décennies une pensée de la méthode, de l’organisation, des systèmes, et cette compétence se reconnaît ici. Nous lisons un esprit habitué à repérer les structures sous les apparences, à distinguer le bruit et le signal, à comprendre comment une société se laisse prendre. Alain Bauer a signé de nombreux ouvrages où se croisent criminologie, terrorisme, risques, gouvernance, histoire des dispositifs de sécurité, et ce livre s’inscrit dans cette lignée, avec une singularité, il s’intéresse à l’arme la plus quotidienne, la plus banale en apparence, la plus répandue, le mot.

Nous sommes heureux de chroniquer ce travail érudit, et nous le disons avec la fraternité qui s’impose quand un auteur, notre très cher Frère Alain, offre un outil qui n’humilie pas le lecteur, mais l’arme intérieurement.

TRUMP, le pouvoir des mots, n’est pas seulement un livre sur un homme, c’est un livre sur une époque qui préfère la fulgurance au raisonnement, le choc au débat, l’emblème au programme, la répétition à la preuve. C’est un livre qui oblige à regarder en face une question brûlante, que devient une démocratie quand le langage cesse d’être un lieu de construction, et devient un dispositif de capture.

Le dernier éclat, dans les pages que nous avons sous les yeux, résonne comme une conclusion ouverte, presque une formule de veille

Les mots ont changé l’Amérique, reste à déterminer si l’Amérique saura changer ses mots, et malgré tout, résoudre ses maux. Cette phrase, qui pourrait paraître morale, prend ici une densité particulière, parce qu’Alain Bauer nous a montré, ligne après ligne, que la bataille politique se joue aussi dans la bouche, dans l’oreille, dans la mémoire, dans la fatigue mentale. Il nous revient alors, à nous qui croyons à la discipline de la parole et à la dignité du langage, de maintenir une exigence. Il ne s’agit pas de jouer plus fort, il s’agit de jouer plus juste. Il ne s’agit pas d’imiter la déflagration, il s’agit de réapprendre la lumière.

TRUMP, le pouvoir des mots – Décryptage d’une redoutable mécanique de persuasion des masses 

Alain BauerFirst Éditions, 2026, 208 pages, 18,95 € – numérique 13,99 €

L’éditeur, le SITE / Lire l’échantillon

TRUMP, détail – portrait 1re de couv

6-7/02/26 REHFRAM 2026 : Une rencontre fraternelle et humanitaire incontournable à Douala

Les Rencontres Humanitaires et Fraternelles d’Afrique Francophone et de Madagascar (REHFRAM) s’imposent comme un événement phare pour la communauté maçonnique africaine et au-delà. Organisée tous les ans, cette plateforme réunit sœurs et frères engagés dans des réflexions collectives sur les défis humanitaires du continent, favorisant le dialogue, la solidarité et des solutions concrètes ancrées dans les valeurs maçonniques d’entraide et d’engagement.

Après l’édition réussie d’Oyo (Congo), c’est au tour du Cameroun d’accueillir l’édition 2026, qui promet d’être un moment de convergence unique pour amplifier les synergies et co-construire un avenir solidaire.

Dates et Lieu : un rendez-vous à Douala en février 2026

Les REHFRAM 2026 se tiendront les 6 et 7 février 2026 à Douala, la vibrante capitale économique du Cameroun. Les préparatifs battent leur plein pour accueillir des participants venus d’Afrique francophone, de Madagascar et du monde entier. Douala, avec son dynamisme portuaire et culturel, offre un cadre idéal pour ces échanges, symbolisant la diversité et l’unité du continent.

Le compte à rebours a été lancé le 31 octobre 2025, il restait 115 jours avant le jour J, soulignant l’urgence d’une mobilisation massive. Les activités s’articuleront autour de forums, cérémonies culturelles, manifestations annexes et discussions thématiques, toutes conçues pour favoriser des interactions constructives.

Organisation et leadership : une coalition fraternelle

Grand Maître de la Grande Loge Unie du Cameroun

L’organisation des REHFRAM 2026 a été confiée à la Grande Loge Unie du Cameroun (GLUC) par la Conférence des Puissances Maçonniques d’Afrique et de Madagascar (CPMAM) à la clôture de l’édition précédente à Oyo. Sous le leadership de la GLUC, une coalition d’obédiences maçonniques camerounaises s’est mobilisée depuis juin 2025 pour orchestrer cet événement d’envergure.

Parmi les partenaires clés :

  • La Grande Loge Féminine du Cameroun,
  • La Fédération Camerounaise du Droit Humain (FCDH),
  • La Respectable Loge (RL) Thot Nyambe à l’orient de Douala (affiliée à la Grande Loge Symbolique du Congo et Pays associés),
  • L’Ordre International du Rite Ancien et Primitif de Memphis Misraïm,
  • La Grande Loge Symbolique du Cameroun.

Ces obédiences démontrent une fraternelle disponibilité et un engagement sans faille, prouvant que les différences unissent plus qu’elles ne divisent. Ensemble, elles travaillent d’arrache-pied pour garantir le succès de l’événement, avec une emphase sur la mobilisation au sein des loges camerounaises.

Le comité d’organisation : une équipe structurée et engagée

Au cœur des préparatifs se trouve un Comité Technique d’Organisation dirigé par des figures emblématiques de la communauté maçonnique camerounaise. Voici sa composition détaillée :

Isidore BIYIHA
  • Président : Isidore BIYIHA (également responsable des Finances, incluant le Fundraising et la Gestion).
  • Vice-Présidents : Sterling MINOU (Communication), Anne-Marie NTOUMA-NYAMSI, Marguerite WELISANE (Accueil/Hébergement & Transport/Logistique).

Ce comité assure une coordination fluide, avec des séances de travail régulières pour affiner les détails. Des avancées notables ont déjà été réalisées : le portail internet est opérationnel, les sites des activités sont sélectionnés, les commandes d’accessoires et supports sont passées, et une campagne de communication intensive est en cours pour mobiliser les loges nationales.

Objectifs et thèmes : répondre aux enjeux humanitaires de l’afrique

Dans son mot du président, Isidore BIYIHA souligne les enjeux humanitaires croissants du continent. Les REHFRAM 2026 visent à être une plateforme de réflexion collective, d’échanges constructifs et de solutions concrètes, guidées par les valeurs maçonniques. L’événement mettra l’accent sur :

  • Le dialogue inter-obédientiel,
  • La mémoire partagée,
  • L’engagement pour un avenir solidaire,
  • Des synergies pour des solutions durables face aux réalités africaines.

Les participants sont invités à partager expériences et idées, renforçant les liens fraternels. Le thème principal, supervisé par Tekla POUT, portera sur ces défis, avec un forum économique et des cérémonies culturelles pour enrichir les débats.

Informations pratiques : comment participer ?

Pour garantir le succès de l’événement, l’inscription massive des sœurs (SS) et frères (FF) du Cameroun et d’ailleurs est essentielle. Voici les détails pratiques extraits des newsletters :

  • Inscription : Pré-inscription en ligne disponible via le site officiel. Inscrivez-vous dès maintenant pour contribuer au succès ! Partagez l’information avec vos réseaux fraternels.
  • Site Web : www.rehfram2026.org – Pour toutes les mises à jour, le programme détaillé et les formulaires.
  • Contacts :
  • Visa pour le Cameroun : Demandez votre visa en ligne via www.evisacam.cm. Prévoyez les démarches à l’avance pour les participants internationaux.
  • Hébergement et Logistique : Les réservations auprès des hôteliers et restaurants sont en cours de confirmation. Contactez le comité pour des recommandations personnalisées.
  • Mobilisation en Cours : Une grande campagne cible toutes les loges camerounaises. Les défis à venir incluent la finalisation des réservations et une mobilisation accrue.

N’hésitez pas à contacter le comité pour des suggestions ou questions – votre participation est indispensable pour alimenter les discussions et assurer le rayonnement de ces rencontres.

Perspectives et appel à l’action

À l’approche des REHFRAM 2026, l’enthousiasme est palpable. Cet événement n’est pas seulement une conférence, mais un acte de fraternité en action, positionnant les participants comme acteurs essentiels d’un continent solidaire. Réservez ces dates, inscrivez-vous et relayez l’invitation : ensemble, transformons les défis en opportunités.

Fraternellement, que cette édition à Douala marque un jalon dans l’histoire maçonnique africaine ! Pour plus d’informations, consultez les newsletters mensuelles « Echo des REHFRAM », qui suivent l’évolution des préparatifs avec transparence et engagement.

Existe t-il un wokisme maçonnique ?

Le terme « wokisme » (ou « wokeism » en anglais) désigne un mouvement social et culturel axé sur la sensibilisation aux injustices liées à la justice sociale, l’égalité raciale, de genre et environnementale. Il tire son origine de l’expression afro-américaine « stay woke » (« reste éveillé »), popularisée au XIXe siècle aux États-Unis pour alerter sur les discriminations raciales, et qui s’est élargie aux questions d’identité et de privilèges.

Souvent utilisé de manière péjorative par ses critiques, il est associé à des phénomènes comme la « cancel culture » (exclusion sociale pour des propos jugés offensants), l’intersectionnalité (analyse croisée des oppressions) et une remise en question des normes traditionnelles. Des penseurs comme Jean-François Braunstein le décrivent comme une « religion séculière » ou une « secte » imposant des dogmes rigides. D’autres y voient une « panique morale » exagérée par des conservateurs pour discréditer les avancées progressistes.

Existe-t-il un « wokisme maçonnique » ?

La question d’un « wokisme maçonnique » émerge dans des débats récents au sein et autour de la Franc-maçonnerie, particulièrement en France et au Québec, où la maçonnerie est souvent perçue comme une institution progressiste mais traditionnelle. Il n’existe pas de « wokisme maçonnique » en tant que mouvement officiel ou doctrine reconnue par les obédiences maçonniques. Cependant, des discussions et critiques existent, explorant des convergences ou des tensions entre les principes maçonniques (tolérance, égalité, fraternité) et les aspects perçus comme extrêmes du wokisme (comme la cancel culture ou l’identité victimitaire). Ces débats soulignent une fracture : d’un côté, une maçonnerie « progressiste » alignée sur des valeurs inclusives ; de l’autre, une vision plus conservatrice qui rejette le wokisme comme incompatible avec l’universalisme maçonnique.

Points de convergence potentiels

Michel Maffesoli
  • La Franc-maçonnerie, née au XVIIIe siècle des Lumières, promeut l’égalité et la lutte contre les discriminations, ce qui peut résonner avec le wokisme. Par exemple, des obédiences adogmatiques (comme le Grand Orient du Québec) explorent comment le wokisme pourrait s’aligner sur des principes maçonniques comme la justice sociale et l’égalité spirituelle/morale, tout en divergeant sur l’égalité sociale/économique. Dans un article du Grand Orient du Québec, une « planche » (exposé maçonnique) pose la question : « Le wokisme contient-il des principes contraires aux valeurs maçonniques ? », en soulignant des débats internes sur la cancel culture comme opposée à la tolérance maçonnique.
  • Certains observateurs, comme le sociologue Michel Maffesoli, critiquent un « wokisme sociétal et maçonnique » comme une universalisation de particularités (peau, sexe, genre), allant contre l’idéal maçonnique d’unité transcendante. Pourtant, des loges modernes intègrent des thèmes comme la diversité de genre ou l’antiracisme, ce qui pourrait être interprété comme « woke » par des critiques externes.

Points de divergence et critiques

  • De nombreux maçons et commentateurs rejettent l’idée d’un wokisme maçonnique, voyant la maçonnerie comme intrinsèquement « anti-woke » dans son aspect conservateur et rituel. La Franc-maçonnerie a un côté traditionnel qui résiste au wokisme, tout en reconnaissant des éléments progressistes. Un webinaire du Comité Laïcité République (lié à des cercles maçonniques) qualifie le wokisme d’« obscurantisme » à combattre, car il imposerait des excès sous couvert d’inclusivité, comparables aux extrêmes droites.
  • Sur les réseaux, des satires comme le dessin de Jissey sur 450.fm moquent un « wokisme et Franc-maçonnerie » où « le compas danse le Woke’n’Roll », soulignant l’absurde potentiel d’une fusion entre rituels anciens et idéologies modernes. Des posts sur X critiquent le wokisme en général comme un « totalitarisme » ou une « idéologie immorale », sans lien direct à la maçonnerie, mais impliquant que des institutions traditionnelles comme elle pourraient être infiltrées ou influencées.

Contexte plus large

Ces débats s’inscrivent dans une polarisation plus générale en France, où le wokisme est souvent vu comme importé des États-Unis et critiqué par des intellectuels (comme Marcuse ou l’École de Francfort influençant le postmodernisme). Dans la maçonnerie, qui compte des obédiences libérales et conservatrices, le wokisme n’est pas une doctrine unifiée mais un sujet de « planches » et de réflexions internes. Par exemple, Maffesoli parle d’une « perte de l’idéal maçonnique » liée à des tendances wokistes qui particularisent au lieu d’universaliser.

En résumé, un « wokisme maçonnique » n’existe pas formellement, mais il fait l’objet de débats vifs au sein de la communauté maçonnique, avec des vues équilibrées entre adoption partielle de ses idées progressistes et rejet de ses excès perçus comme contraires à la tolérance et à l’universalisme maçonniques. Ces discussions reflètent des tensions sociétales plus larges, sans consensus clair.

Le Mot du Mois : « Regret remords et nostalgie »

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Regrets de ce qu’on a trop brièvement savouré ou laissé échapper, remords de cette inadvertance, de la bévue qui a occulté une nécessaire lucidité. Trop tard ! Et voilà comment va sourdre une nostalgie dévastatrice…

Donnons d’abord la parole poétique à Jacques Prévert.

Au musée de cire du souvenir
Vous prenez la galerie des projets avortés
Le couloir des velléités
L’escalier des faux désirs
Et vous tombez dans la trappe des regrets

Vous pouvez graver sur les murs
Avec le couteau souvenir acheté à l’entrée
Les graffiti du malentendu.

Et voici le conditionnel, ce mode de la subtilité, avec lequel la langue française joue dans les sentiments intimes. Mode du souhait entaché de nostalgie ou de mauvaise foi, lourd de ses désirs et de ses manques, courbé sous les regrets de son imagination frustrée.

Au présent, il témoigne de la difficulté immédiate à vivre et à agir, de la pudeur dans l’expression du besoin amoureux, « j’aimerais tant que vous veniez ». L’appel sera peut-être entendu, mais bientôt gauchi dans la nostalgie d’un passé trop vite enfui : « j’aimerais revivre un tel moment ».

La courtoise réticence s’est-elle avérée lettre morte ? Hélas ! L’occasion est manquée… « J’aurais tant aimé… »

Ce qui a été ne reviendra plus, ce qui aurait pu être n’a jamais été. Regret qui taraude, remords d’une excessive timidité, on aurait pu vivre l’inoubliable, mais on ne l’a pas vécu.

Poignante est la sensation de l’irréversibilité du temps, de l’absurdité de refaire l’histoire, de ressasser les « si ».

Le regret s’autorise d’un très ancien sémantisme « onomatopéique », *Kr-, ce qui se fend ou éclate avec bruit, qui crève et se rompt. Ce qui crépite. Regretter, c’est faire éclater sa douleur en cris et lamentations.

Le regret s’ancre dans l’illusion, dans l’évanescence du rêve, l’irréalité de sa mise en œuvre.

L’Almanach du marin breton ne s’y trompe pas : « Si tu veux savoir combien de gens te regretteront, plante ton doigt dans la mer, retire-le et regarde le trou. »

La nostalgie, quant à elle, joue au présent avec le temps, les regrets, la jouissance dans le ressassement d’un manque d’audace d’alors, mais aussi de désirs intacts, inachevés donc à réparer autrement. La nostalgie imprime un mouvement.

Ulysse retrouve Pénélope… Même si sa nostalgie s’inverse. Repartir ?

À l’opposé, le remords participe de l’infernal, comme l’exprime au 12e siècle le penseur médiéval Jan Scot Erigène : « L’enfer n’existe pas ou alors il se nomme le remords. »

Annick Drogou

Il s’agit d’une morsure qui ne guérit pas, parce qu’une fois commis, le mal, même véniel, ne peut pas s’effacer, s’oublier, trouver le salut d’une métamorphose. C’est le mors que le cheval ronge, mord et remord sans trêve.

« Je regrette mes péchés, mais je regrette plus encore ceux que j’eusse aimé commettre. » (François Mauriac)

Annick DROGOU


Il y a deux sortes de regret.

D’abord le regret des mille vies qu’on n’a pas eues, tant de carrefours où l’on a pris un embranchement plutôt qu’un autre. Regret éphémère car, en vieillissant, on prend conscience qu’il n’y a qu’une route de la vie, faite de choix, de hasard — de providence diront certains, de destin ou de fatalité. Courage de la volonté : j’aime mieux avoir des souvenirs que des regrets et, comme dit la chanson, « on ne fait pas le chemin à l’envers ».

Et puis il y a le regret qui vous prend aux tripes, qui vous mord le ventre, qui devient remords, conscience d’avoir mal agi. Remords qu’on voudrait effacer, transformer en repentance, ce mot magnifique qui indique les corrections que le peintre apporte à sa toile. Dans la vie, il n’y aura pas de repeint. On ne construit rien sur le remords. Peut-être peut-on rebâtir à partir du pardon, mais il s’agit là plutôt d’accueillir le pardon que de le donner. D’ailleurs, nos vieilles mœurs n’apprenaient-elles pas aux enfants qu’on ne dit pas « je m’excuse » mais « veuillez m’excuser » ?

Nostalgie ou mélancolie, à quoi bon ratiociner sur le regret des oignons de l’Égypte ? Finalement, le regret de soi n’est pas très intéressant. Les seuls vrais regrets qui pavent notre vie sont associés à ceux qui ne sont plus là, que nous avons aimés et qui nous ont aimés. Eux seuls méritent notre regret.

Serais-je au regret de ne pouvoir en dire plus ?

Jean DUMONTEIL

La Franc-maçonnerie sans loge, une option qui semble avoir le vent en poupe

Au XIXème siècle c’était exceptionnel, aujourd’hui cela ne choque plus. S’investir dans une démarche maçonnique sans faire partie d’une loge est devenu une option qui correspond à une adaptation à des modes de vie variés.

Traditionnellement, la loge fournit trois fonctions majeures :

  1. Un cadre symbolique : Le temple, les outils, le rituel, la mise en scène du sens.
  2. Une régularité du travail : La tenue, la répétition, le rythme.
  3. Une fraternité incarnée : La confrontation à l’autre, au collectif, à l’altérité.

Si la loge reste le lieu où se réalise l’initiation, il y a de plus en plus de situations où fréquenter une loge n’est plus possible. En voici quelques-unes :

  • L’éloignement géographique,
  • Le coût de l’adhésion et des frais induits,
  • Le clanisme dans la loge et l’accaparement de la gouvernance,
  • Le repli sur soi d’un groupe de bobos,
  • La gérontocratie qui rejette la jeunesse,
  • La lassitude face à la routine des travaux en loge
  • Une fraternité en loge pour le moins superficielle,
  • La dérive des obédiences qui accaparent toutes les fonctions et favorisent la cordonite des ambitieux
  • L’action critique des hauts grades vis-à-vis des loges bleues.

Autrefois, les loges étaient le plus souvent souchées sur une obédience. Et puis il y a eu les loges « sauvages » ou « libres et souveraines » qui ont démontré que les obédiences n’étaient pas indispensables ; maintenant, grâce à la structure associative qui favorise l’autonomie, la loge s’efface pour laisser la place à la dynamique associative ; c’est en particulier le cas pour les loges de recherche et pour les commissions. Le développement des sites internet et des réseaux sociaux accélère les constitutions de réseaux.

La gouvernance de la loge par des vénérables omnipotents et autosatisfaits aggrave l’évolution vers une diminution d’attractivité d’un grand nombre de loges.

La question d’une pratique maçonnique sans loge touche au cœur même de ce qu’est la maçonnerie : est-elle d’abord une institution, ou une voie initiatique ?

  • La légitimité de la loge est liée au caractère institutionnel qui a présidé à la création de la franc-maçonnerie. Comme l’Histoire nous l’apprend, la création des loges fut d’abord un acte politique. La tentative pour faire de la loge un lieu initiatique est, pour de multiples raisons, aléatoire.
  • Dénaturée par le fonctionnement des loges, la voie initiatique s’exprime aujourd’hui autrement.
  • Sans loge ne signifie pas sans altérité.

On peut pratiquer une franc-maçonnerie :

🔹 Sans lieu permanent mais avec

  • Des rencontres ponctuelles
  • Des cercles itinérants
  • Un travail individuel structuré.

🔹 Sans obédience formelle

  • Hors reconnaissance institutionnelle
  • Sans hiérarchie administrative
  • Avec une autorité fondée sur la compétence symbolique et l’exemplarité de l’engagement, non sur le grade.

🔹 Sans rituel figé mais avec

  • des rituels plus sobres, actualisés et intériorisés
  • des pratiques symboliques plus rigoureuses sur le sens
  • un travail sur les valeurs plutôt que sur la liturgie.

Ce qui reste indispensable :

  • une méthode
  • un langage symbolique
  • une exigence éthique
  • un réel travail sur soi

La « loge intérieure » est une idée ancienne. Plusieurs traditions initiatiques ont déjà formulé le concept :

  • La loge comme espace intérieur
  • Le temple comme structure de conscience
  • L’initiation comme discipline de transformation, pas comme une cérémonie factuelle.

On pourrait parler d’une maçonnerie :

  • ascétique (au sens noble)
  • réflexive
  • responsable
  • non spectaculaire

Cela rejoint certaines lectures philosophiques proches d’Emmanuel Kant (discipline morale) ou de Michel Foucault (pratique de soi).

Des risques réels de déviance existent :

  • une auto-initiation illusoire : Sans miroir fraternel, on peut se tromper lourdement sur soi.
  • La perte de transmission : Sans anciens, sans chaîne, le symbolisme s’appauvrit.
  • La dissolution du collectif : La fraternité ne peut pas être uniquement abstraite.

Les modèles possibles aujourd’hui

On peut imaginer plusieurs formes hybrides :

  • Les cercles maçonniques informels
  • Les réseaux de travail symbolique
  • Les loges temporaires ou nomades ou les loges d’études et de recherche
  • La pratique solitaire associée à des rencontres périodiques
  • La maçonnerie « post-institutionnelle », mais pas anti-traditionnelle, favorisée par les réseaux sociaux.

Quelle évolution prévisible ?

Comme toujours dans l’évolution des structures sociales, la création de nouveaux modèles d’organisation sociale dépend de la capacité d’initiative d’un ou de plusieurs groupes sociaux qui souhaitent trouver une solution à une problématique.

Chacun sait que la création des loges maçonniques anglaises et écossaises et ensuite de la Grande Loge Unie d’Angleterre ont d’abord été un acte politique justifié pour consolider la royauté anglaise. La réussite du projet n’est naturellement plus d’actualité et la franc-maçonnerie n’a plus de motivation claire et acceptée par tous. La Franc-maçonnerie d’aujourd’hui est devenue une auberge espagnole où tout peut se voir. 

Malgré tout, le concept d’un rassemblement des hautes valeurs morales et philosophiques est toujours d’actualité ; d’autant plus que de nombreuses inquiétudes alimentent la permanence de la vie sur notre planète.

Tout se passe comme si nous étions à la croisée des chemins :

  • Soit les obédiences prennent conscience qu’elles doivent réformer leurs modes de fonctionnement,
  • Soit un autre mode de fonctionnement, comme la franc-maçonnerie sans loge, va devenir plus attractif et s’imposera.

Pour aller plus loin

Le Rite Opératif de Salomon se penche sur son passé

« Causeries Initiatiques avec Jacques de La Personne ».

Éric de La Personne. Éditions Philomène Alchimie. 2025.

Le rite Opératif de Salomon, souvent abrégé en ROS, n’est pas le rite le plus connu de la franc-maçonnerie française. Je rencontre encore des frères et sœurs qui s’étonnent, dans les parvis, de mon tablier bleu roi et me questionnent sur ce fameux ROS qu’ils ne connaissent pas ou alors très vaguement. En revanche, celles et ceux qui le pratiquent, par exemple au sein de l’OITAR (Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal, auquel j’appartiens) y sont souvent très attachés et ne voudraient en changer pour rien au monde.

De nombreux visiteurs d’autres obédiences repartent surpris par nos tenues : le ROS se distingue à plusieurs égards, notamment avec cette pratique de l’expression orale : les rituels sont lus, mais les travaux symboliques sont faits sans support écrit, à l’oral, ce qui confère aux échanges une spontanéité et une fraîcheur vivifiante.

Il existe peu d’ouvrages sur le ROS. La Soeur Laurence Sidersky avait publié un livre de témoignages sur les débuts de l’OITAR[1], devenu aujourd’hui un ouvrage de référence. J’ai ensuite écrit un ouvrage sur le Rite[2] en essayant de bien distinguer les emprunts du ROS au Rite français Groussier-Chevallier, ainsi que les enrichissements apportés par son principal rédacteur, Jacques de La Personne. Un autre ouvrage a été publié lors des cinquante ans de l’OITAR[3].

Aujourd’hui, son fils Éric de La Personne publie un ouvrage consacré à son père Jacques, intitulé « Causeries Initiatiques, Origine, philosophie, Pratique », aux éditions « Philomène Alchimie », et j’ai décidé de l’interroger à ce sujet. Nous nous connaissons bien tous les deux, nous avions mené ensemble une série d’entretiens de son père, il y a près de 20 ans maintenant, dont il s’est servi avec justesse pour son ouvrage ; il a été mon Vénérable et j’ai été le sien, n’attendez pas de moi que je sois objectif dans cet article : pour une fois la fraternité l’emportera sur la neutralité axiologique !

L’homme, le frère, le père

Didier : Parlons d’abord de ton père, Jacques, initié au GODF en 1959 et qui décide, alors qu’il est devenu vénérable de sa loge, de corriger le rite français qu’on lui a confié pour finalement le ré écrire en grande partie. Tu notes dans ton ouvrage :

« un homme à la croisée de l’érudition, de l’enseignement initiatique, et de l’élan créateur »

Éric de La Personne

Éric : Dans l’histoire de mon père, il y a un point central. Et ce point central, c’est son initiation en franc-maçonnerie. Tout part de là, mais tout arrive là aussi. Quand nous avons fait nos entretiens avec lui, je ne comprenais pas pourquoi il voulait revenir à son enfance, à sa période de jeunesse. En fait, c’était important parce que cela montrait comment il s’était constitué comme personnage : dans la solitude, dans la lecture. Il se disait autodidacte, mais il avait été beaucoup formé par sa mère, également par la bibliothèque familiale. Il avait fait des études à l’École des arts appliqués à l’industrie, qui existe toujours ; il avait donc un très bon niveau de formation. Mais il avait développé une autonomie dans la construction de son personnage intellectuel.

L’autre point, c’est le rapport à la mort. Il a côtoyé la mort par la maladie, dans l’enfance. Ensuite, adolescent, alors proche de la Résistance, il avait été poursuivi, par des Allemands, et pris sous leur feu, en lisière de la forêt de Compiègne. Et ensuite, comme jeune adulte, raflé et incarcéré à la prison de la Santé, il a échappé de très peu au peloton d’exécution. L’initiation maçonnique trouve un écho en lui-même précisément en raison de cette proximité avec la mort ; je renvoie ici à la phrase qui ouvre la cérémonie d’initiation : « que meure le vieil homme et que naisse l’initié ». Le point central, c’est donc l’initiation, c’est ce qu’il en dit : « j’ai reçu un véritable coup de poing dans le sternum » !

Didier : il y a aussi la dimension de l’engagement politique…

Eric : Oui, il a été militant politique très tôt, au Parti communiste dès l’âge de quinze ans, résistant, etc. Après la Libération, il passe chez les trotskistes. Il est permanent du journal La Vérité comme dessinateur, et il s’apprête à prendre les armes pour faire le coup de fusil. Il m’a raconté qu’il avait même saoulé des GI’s pour leur piquer leurs fusils, avec des copines. Donc, quand il rentre en franc-maçonnerie, en fait, c’est pour faire de l’entrisme. Et c’est aussi pour ça qu’il rentre au Grand Orient.

Mais dès qu’il est initié, son personnage profane de révolutionnaire se dissout complètement. On a, à l’issue de la cérémonie d’initiation, un franc-maçon, et pas autre chose. Donc, pour situer l’ordre des facteurs dans sa trajectoire maçonnique : numéro un : son initiation. Numéro deux : la créativité, la création, la poésie. Et numéro trois : l’érudition. Mais en fait, tout cela va ensemble.

C’est vrai qu’à la Libération, il y a l’effervescence : il exprime ses qualités de créateur, de poète, d’homme de spectacle, parce qu’il va jouer la comédie pendant un temps. Il se met à peindre, il sera même primé ; il écrit aussi des poèmes. La poésie, c’est l’expression de lui-même. J’en parle un peu dans le livre.

Du théâtre au théâtre « sacré »

Didier Ozil

Didier : Tu racontes qu’il entre à la Banque de France et là, dans le comité d’entreprise, il y a un atelier « théâtre » qui va le passionner !

Eric : Oui. Il faut déjà se souvenir du rôle du théâtre à cette époque, pour des gens qui ont vécu les grandes privations, qui sont passés à côté de la catastrophe et qui ont une trentaine d’années au lendemain de la guerre. Je pense que le théâtre joue alors un rôle cathartique. Le théâtre, c’est fondamental, d’autant plus à une époque où il n’y a qu’une chaîne de télévision. Et puis ce sont des auteurs comme Camus… Il y a une volonté de réfléchir à ce trauma de la guerre. Est-ce qu’il faut tout accepter au nom de la démocratie ? Est-ce que tout peut être dit ? Est-ce qu’on peut tout faire au nom de la vérité, au nom de la justice ? Il y a beaucoup de questions qui se posent dans le théâtre de cette époque.

C’est dans ce cadre du théâtre à la Banque de France qu’il rencontre des francs-maçons et, de fil en aiguille, qu’il sera initié au Grand Orient de France. Au Grand Orient, il va retrouver certains amis politiques ; c’est le temps de son aventure au Conseil de l’Ordre, dans le sillage de Fred Zeller[4]. Mais parallèlement, il découvre la richesse du milieu maçonnique dans le sillage de René Guilly[5], qui a été quelqu’un de très important pour lui. Et là, il découvre l’intérêt d’une érudition très grande. Il effectue alors un énorme travail sur le retour au rite français, qui va se sédimenter lorsqu’il aura la présidence de la commission des rituels au Grand Orient.

Dans le sillage de René Guilly, et d’autres, il va pratiquer beaucoup le rite écossais rectifié et les rites anglais : le rite Émulation, le rite de York, la maçonnerie de la Marque, le Royal Arch, etc.

Didier : Là, le théâtre revient en force si on peut dire, dans la théâtralité des tenues du rite qu’il est en train d’écrire, le ROS. Un théâtre sacré ?

Une illustration de l'IA pour le théâtre sacré
Le Théâtre sacré, vu par l’IA.

Éric : Oui, je pense. En fait, pour moi, le théâtre est par essence sacré, au sens où ce sont les grands problèmes de la vie, de la mort et de la transcendance, éventuellement, qui sont posés dans le théâtre. Pour ce qui est de la maçonnerie, je pense qu’effectivement l’expérience du théâtre a poussé mon père assez loin, puisqu’il a non seulement été acteur, mais qu’il a aussi fait beaucoup de mise en scène. On avait un tas de bouquins de théâtre à la maison.

Quand il découvre la maçonnerie, ce que je dis dans le livre d’ailleurs, il découvre qu’on tape trois coups pour commencer. Il découvre qu’il y a un scénario, puis des rôles, donc des acteurs : chacun joue un rôle dans la maçonnerie lors des cérémonies. Il y a aussi un cérémonial, donc une chorégraphie. C’est à la fois du théâtre, de la danse et de la poésie. Et puis il y a une musicalité, donc c’est aussi une partition. Finalement, ça ressemble beaucoup à l’opéra, en réalité.

Je pense que cette dimension de théâtralité du jeu maçonnique, il l’a perçue immédiatement, de même qu’il perçoit tout de suite ce qui n’allait pas dans les rituels, ce qui ne permettait pas de bien dire le texte. Pour lui, la diction était très importante. C’est pour ça qu’il change des mots au fur et à mesure des cahiers bleus du rite français qu’il avait reçus en tant que vénérable. Il a commencé à modifier des termes qui ne lui convenaient pas à l’oreille, parce qu’il avait une sensibilité poétique très forte, que j’essaie de faire toucher du doigt dans mon ouvrage en citant l’un de ses poèmes.

Ce qui a été déterminant, c’est qu’il a vécu une initiation particulièrement bien faite, avec une colonne d’harmonie vivante : un chanteur d’opéra, un pianiste concertiste… Il a éprouvé une émotion esthétique qui est venue appuyer son vécu propre. Et il a effectivement cherché à revivre cela dans les cérémonies maçonniques.

La Voie initiatique et au-delà

Didier : Il y a un prolongement à ce théâtre sacré, ce sont toutes les recherches qu’il fait sur la méditation, sur le travail du corps, une réflexion aussi sur le texte des rituels : ce texte est-il incantatoire ? N’a-t-il qu’un seul niveau de lecture ? Dans ton ouvrage il y a un texte très intéressant où ton père explique que « l’initiation, ce n’est pas seulement les rituels maçonniques, mais aussi des exercices spirituels de difficulté croissante, une pratique de la méditation… »

Eric : Je pense que mon père le dit explicitement : l’essentiel réside dans la répétition. On a tous fait le constat de gens qui disaient le rituel sans être là, de manière un peu morte ou distanciée, pour ne pas s’engager dans cette dimension collective. Je ne pense pas trahir la pensée de mon père en disant que, pour lui, c’était une prière collective.

Quand on lit son texte, on perçoit — tu l’as écrit d’ailleurs — un rythme ternaire qui apparaît. Il y a souvent trois termes, et cela crée un rythme, une musicalité, une ondulation de la phrase et de la pensée. Et cette ondulation de la pensée doit, de manière très subtile, se répandre dans la loge, et c’est ça qui va finalement peut-être constituer l’égrégore : une vibration subtile.

Didier : Il parle d’une « vibrance »…

Eric : Oui, quelque chose qui, par le fait que les gens jouent et incarnent un rôle, leur fait oublier ou dépasser leur ego, leur personnage profane, pour rentrer dans le sacré, c’est-à-dire en essayant de se couler dans une énergie collective, et donc unitaire. Voilà, je pense que c’est ça.

Didier : C’est le jeu contre le « je », comme tu le dis d’ailleurs dans l’ouvrage !

Eric : Oui, il y a une substitution, une contraposition. Il y a un moment où l’on vient, on est soi-même, et la cérémonie fait que l’on participe à quelque chose d’autre, de plus grand. Pour en revenir à l’incantation, je pense que, dans la loge, la musicalité des mots est très importante, parce que c’est justement ce qui est à la base de cette dynamique, de cette partition musicale, en fait, qui va créer le morceau et qui va faire qu’on va être embarqué par cette musicalité.

Au concert, la musique nous entraîne quelque part, on la suit, et finalement on sort d’un concert, en général, très heureux. Quelque chose s’est passé, on a oublié ses petits soucis personnels et on a touché une dimension de l’ordre de l’esthétique ; on est au seuil du spirituel. Il y a des musiques qui nous emmènent même vers l’universel, vers quelque chose de…

Didier : Ou bien certains films !

Éric : Ou certaines lectures ! Mais la musique, je trouve que ça marche plus facilement, c’est plus évident. Mon père insistait beaucoup sur le fait que les gens travaillent très sérieusement leur rituel. Le modèle de mon père, d’ailleurs, c’était le rite de style Émulation, avec le rituel récité par cœur. Nous, on a un rituel qui est trop dense, mais c’est ça l’idée, l’idéal.

Un des aspects du travail en loge, c’est justement cette imprégnation de la vibration que l’on peut avoir. D’ailleurs, quand on pratique des techniques comme le tai-chi-chuan, cela se pratique aussi en musique, avec une chorégraphie, etc. Souvent, on est en groupe, et donc l’harmonie collective est très importante, avec un déplacement qui est orienté selon une géométrie très particulière, et qui a beaucoup de points communs avec la géométrie de la loge.

Enfin, c’est ce que mon père souhaitait proposer aux maçons. C’est un peu une révolution, parce que le maçon d’aujourd’hui, le maçon du XXᵉ siècle et celui du XXIᵉ ont-ils changé ? Je ne sais pas, je n’ai pas l’impression. Ce sont des maçons essentiellement rationnels, qui travaillent sur un mode rationnel, qui font des planches.

Alors les planches ?

Didier : Je me suis demandé également si le rapport aux planches n’était pas celui-là : le rituel est une poétique, une pensée analogique, et la « planche » traditionnelle est souvent un discours rationnel, érudit, argumenté. L’idée du ROS c’est peut-être de remplacer ce type de planches-là par une autre approche, des ressentis sur des symboles ou des phrases du rituel.

Éric : Alors l’idée, c’est bien de dire que l’on va faire autrement. Mon père rappelait dans les entretiens que la « planche » a été inventée par la loge « Les neuf Sœurs[6] ». Avant, on travaillait différemment. Le but du travail en loge n’est pas principalement — je le cite — « l’audition d’un thème ou d’une thèse résultant d’un acquis culturel particulier, plus ou moins porteur de certitudes pouvant être contestables, ni d’un effort de compilation plus ou moins méritoire, émaillé de citations diverses ».

Le travail maçonnique au rite opératif de Salomon « consiste essentiellement à effectuer l’enseignement du rite, l’instruction des degrés symboliques par demandes et réponses, suivis d’une circulation de la parole sur un thème choisi, puis d’une synthèse en conclusion prise en charge par l’orateur ». On ne peut pas être plus clair. Donc moi, je n’ai pas grand-chose à rajouter à cela, parce que c’est, en soi, très explicite.

Son idée, c’était que le rituel était un outil de déconditionnement et, dans le même temps, de conditionnement. Déconditionnement de la vie profane.

Didier : Je me souviens de l’une de ses phrases : « une aliénation qui désaliène » !

Éric : Son idée, c’était que la parole circule sur des thèmes symboliques. Pourquoi des thèmes symboliques ? Parce que tout le monde peut les appréhender et que, a priori, cela ne donne pas lieu à des oppositions d’opinions préétablies. L’idée, c’est donc qu’il y ait une pensée collective qui naisse de la libre circulation de la parole. C’est une sorte d’ascèse spirituelle, d’exercices spirituels, un peu comme dans certaines écoles bouddhistes où le maître lance un début de phrase et où les autres complètent.

Ce qui a nourri cette réflexion, d’ailleurs, ce sont nos différentes rencontres, mon père et moi-même, avec les soufis, avec des bouddhistes zen, par exemple avec Maître Deshimaru[7]. Maître Deshimaru est arrivé en France dans les années 1970 et il a monté son dojo, je pense, entre 1971 et 1974. Pour les soufis, il s’agissait de Pir Vilayat Inayat Khan[8], d’origine indienne, qui animait un courant soufi laïc, sans exiger des participants une affiliation musulmane.

L’instruction : instruire, s’instruire

Didier : Est-ce que tout ça, finalement, les échanges qui existent dans la Loge, au fond n’est-ce pas de l’instruction ? On est constamment dans une instruction maçonnique au ROS, non ?

L'épée flamboyante vue par l'IA.
Comment l’IA interprète l’épée flamboyante…

Éric : Alors oui, je pense que, de toute façon, le travail maçonnique, c’est l’instruction. On apprend à être franc-maçon au fur et à mesure, et c’est vrai pour tout le monde. D’ailleurs, une de nos phrases rituelles, c’est : « Soyez le maître et vous apprendrez ! Soyez l’élève et vous enseignerez ». Donc je pense qu’effectivement, l’instruction est au cœur de la pratique maçonnique.

On instruit les jeunes, mais en le faisant, on s’instruit soi-même.

Écrire, la poesis

Didier : il y a une chose qui me qui me frappe et qui m’avait frappé déjà dans les entretiens avec ton père, c’est la façon dont il écrit, dans un état de fatigue avancé, qui rejoint l’écriture automatique des surréalistes. Tu le cites : « le lendemain, quand je me relisais, j’étais surpris de voir ce que j’avais écrit ». Il y a constamment cette idée que lui ne décide rien ou pas grand-chose, mais que les choses viennent à lui…

Éric : Je pense que mon père, effectivement, a été pris par l’écriture. Mais beaucoup d’auteurs disent la même chose : ils attendent le moment, puis, à un moment, cela vient, et cela jaillit.

Didier : Tu cites le surréaliste André Breton ; c’est approprié parce que Breton a beaucoup travaillé l’ésotérisme et beaucoup lu René Guénon. Tout cela a-t-il un rapport avec l’inconscient ?

Éric : Oui, absolument. En fait, je pense que cela dépend comment on définit les choses. Je pense qu’on peut avoir une conscience inconsciente, mais c’est toujours de la conscience. Son expression très personnelle, je la retrouve, moi, dans les textes des chaînes d’union[9]. Quand je les relis, je retrouve beaucoup de mes discussions avec lui. Des éléments de textes, de prières, proviennent des écrits d’Hermès Trismégiste présentés par Louis Ménard[10], par exemple le Poimandres. Mon père était un grand lecteur de Louis Ménard et des écrits gnostiques. C’était vraiment sur sa table de chevet et il ne se souvenait pas du tout avoir repris ou recopié des phrases. Il avait digéré et reformulé ces textes, ce qui n’est d’ailleurs pas écrit de la même manière.

Par exemple la phrase : « Suppose que tu es à la fois partout, sur la terre, dans la mer, dans le ciel : que tu n’es jamais né, que tu es encore embryon, que tu es jeune, vieux, mort, au-delà de la mort. Comprends tout à la fois : les temps, les lieux, les choses, les qualités, les quantités, et tu comprendras Dieu[11] », devient, dans la chaîne d’union de fermeture au ROS : « Puissions-nous, en dignes enfants du Peuple de la Voie, aussi bien penser n’être jamais nés que de n’être encore qu’un embryon et nous sentir autant jeunes que vieux, autant morts qu’au-delà de la mort. »

Donc oui, il y a une dimension un peu médiumnique, entre autres. C’est entre l’érudition et — comment dire — la poesis, au sens fort du terme.

Pour se procurer l’ouvrage, il suffit de la commander auprès de l’éditeur https://www.editionsphilomenealchimie.com/nouveautes/sortie-novembre-2026/


[1] Laurence Sidersky (2014) OITAR 1974-2014 – Renaissance D’une Franc-Maçonnerie Initiatique Et Traditionnelle. Éditions DETRAD.

[2] Didier Ozil (2022), Le rite opératif de Salomon au cœur de l’art royal. Éd. DETRAD.

[3] Laurence Sidersky (2024) Que la parole circule – L’art de l’expression orale. Éd. DETRAD.

[4] Fred Zeller avait rencontré Trotsky pendant son exil en Norvège. Il a été GM du GODF entre 1971 et 73.

[5] René Guilly, nom de plume, René Désaguliers (1921 – 1992) écrivain et réformateur de la maçonnerie française traditionnelle.

[6] Cette loge très connue au 18° siècle avait été fondée en 1776 par le scientifique Jérôme Lalande, elle rassembla une élite intellectuelle de l’époque autant française qu’américaine. Elle initia par exemple Voltaire, deux mois avant sa mort.

[7] De son vrai nom Yasuo Deshimaru (1914 – 1982)

[8] Pir Vilayat Inayat Khan est né le 19 juin 1916 et mort le 17 juin 2004. Il dirigeait l’ordre soufi en occident, fondé par son père Hazrat Inayat Khan.

[9] Au premier degré, au ROS, il existe 8 variantes possibles pour les textes des chaînes d’union d’ouverture et de fermeture.

[10] Édition Guy Trédaniel.

[11] Poimandres. Chapitre XI Mens ad Mercurium, L’Intelligence à Hermès.

Saint-Vincent, le vin des rites et la mémoire des vignes

Le 22 janvier, quand Saint-Vincent est honoré, la terre retient son souffle. La vigne se dépouille, la taille commence, et les villages qui vivent du raisin rallument une fidélité ancienne. Saint Vincent, diacre espagnol, martyr mort en 304 à Valence, est célébré ce jour-là et devient, au fil des siècles, le patron des vignerons.

Ici, la sainteté n’a rien d’un luxe de sacristie

Elle épouse le calendrier du geste. Célébrer Saint-Vincent au moment où le cep accepte d’être émondé, c’est déjà dire, sans grand discours, que toute fécondité demande une perte, que toute promesse passe par une coupe, et que la joie future se prépare dans l’âpre.

Ce n’est pas un hasard si, en Bourgogne, la mémoire du saint s’est faite procession, bannière, musique et fraternité vive avec la Saint-Vincent Tournante, relancée en 1938 par la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Chaque année, un village accueille les sociétés de secours mutuels, les statues, les étendards, et cette foule qui vient goûter un vin mais surtout habiter une tradition.

Dans ce théâtre populaire, une évidence initiatique se laisse reconnaître

Une communauté tient parce qu’elle sait ritualiser ce qui l’unit. Un cortège n’est pas seulement un folklore. C’est une manière d’accorder les pas, de remettre la vigne au centre, d’honorer le travail, de rappeler que le terroir est une mémoire commune, et que la fraternité, comme le vin, se fait avec du temps.

Le vin ne se réduit jamais à une boisson, il est un langage.

C’est exactement ce que Jean-François Blondel met en lumière dans La vigne et le vin, sacrés symboles

L’auteur, engagé depuis longtemps sur le sentier des sciences traditionnelles, venu des initiations de métier et du compagnonnage avant de travailler le symbolisme de la pierre et des cathédrales, suit la treille et son « jus » à travers mythes, légendes, religions, sociétés à mystères et culture populaire.

De l’Orient ancien aux monothéismes, de Dionysos aux monastères, des confréries bachiques aux révoltes viticoles, il montre comment l’humanité a déposé dans la grappe fermentée une méditation universelle. Transformation, alliance, mesure, ivresse et chute, partage et danger. Le vin est spirituel parce qu’il est ambivalent. Il élève quand il est tenu, il abîme quand il déborde.

Or, l’on parle volontiers du vin comme d’un lien joyeux

La table, le banquet, le ciment des frères. Mais les rites savent aussi qu’il existe une face nocturne, une coupe retournée sur son envers. En Franc-Maçonnerie, même lorsque le vin paraît périphérique et se dit “poudre” dans les agapes, sa symbolique demeure. Non pas l’alcool, mais l’acte de verser et de partager.

Surtout, au Rite Français, rite majoritairement pratiqué au sein du Grand Orient de France, le vin reparaît au tout début du chemin sous une forme saisissante. Le calice d’amertume.

Le Régulateur du Maçon (1801), publié pour fixer les grades symboliques du Rite Français, en donne une séquence qui serre la gorge par sa simplicité. Le Vénérable fait présenter au profane un breuvage qu’il doit boire « jusqu’à la lie », puis vient l’explication. L’amertume est l’emblème des chagrins inséparables de la vie humaine, et seule la résignation aux décrets de la Providence peut les adoucir.

Un extrait du rituel de 1er grade mérite d’être posé dans le texte comme une pierre noire. Non pour assombrir, mais pour donner du relief à toute la suite.

Le Vénérable
Apprenez par cette épreuve que dans tous les temps et dans toutes les circonstances, vous devez secourir vos Frères et verser, s’il est nécessaire, votre sang pour eux.

Le Vénérable :
Frère Premier Maître des Cérémonies, présentez au Profane le calice d’amertume.

Le Vénérable :
Monsieur, avalez ce breuvage jusqu’à la lie.

Le Vénérable :
Monsieur, ce breuvage, par son amertume, est l’emblème des chagrins inséparables de la vie humaine ; la résignation aux décrets de la Providence peut seule les adoucir.

Ce passage déplace tout le sujet

Car il dit que la coupe, avant d’être festive, est d’abord éducative. Elle enseigne la part d’épreuve qui accompagne toute existence, et elle lie cette épreuve à une éthique. Secourir, tenir, aller jusqu’au bout, éventuellement payer de soi. Le vin, ici, n’est plus l’image d’une expansion. Il devient l’image d’une vérité. Non pas la vérité qui humilie, mais celle qui prépare.

Nous ne grandissons pas parce que la vie est douce. Nous grandissons parce que nous apprenons à traverser l’amer sans perdre l’axe. Et juste après cette coupe, le rituel conduit le néophyte au pied de l’Autel, à genoux sur le coussin où l’équerre est tracée. Comme si l’Ordre, d’un seul mouvement, liait la souffrance humaine à la rectitude, l’amertume au devoir, la Providence à la tenue.

À ce stade, Saint-Vincent n’est plus seulement le saint des vignerons

Il devient une figure de cohérence. Martyr, il parle le langage du « jusqu’à la lie », non par goût de douleur, mais par fidélité. Vigneron, il parle le langage de la taille, non par goût de privation, mais pour que la sève se concentre.

Et c’est peut-être cela, au fond, que Jean-François Blondel aide à entendre

La vigne est une école de l’essentiel. Elle apprend à couper juste, à attendre, à respecter le temps, à ne pas confondre l’abondance et la fécondité. Elle réapprend une alchimie très simple. Ce qui semble perdre se transforme. Ce qui se transforme peut se partager. Et ce partage, s’il reste mesuré, devient un sacrement profane, un acte qui relie.

Alors, oui, levons le verre à Saint Vincent, mais en sachant ce que nous levons réellement.

Une mémoire, un travail, un lien, et cette double leçon que les rites n’ont jamais cessé de murmurer. D’un côté, la joie des banquets qui soude les frères et les compagnons. De l’autre, la coupe d’amertume qui rappelle que la fraternité n’est pas une émotion. C’est un engagement, parfois coûteux, toujours exigeant.

Entre les deux, il y a la vigne elle-même, ce maître silencieux. Elle ne promet rien sans taille, elle ne donne rien sans saison, elle ne console rien sans patience. Et pourtant, chaque année, elle recommence. Comme une initiation.

La vigne et le vin, sacrés symboles

Jean-François Blondel – Jean-Jacques Hervy (préf.) Oxus, 2020, 224 pages,18 €

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