Accueil Blog Page 47

Le Langage Maçonnique : une voie d’initiation

L’art de dire, l’art d’élever

Lorsque nous franchissons la porte du Temple, nous entrons dans un espace où chaque mot devient un outil, où chaque parole est pesée, où chaque silence est un acte. Nous le savons : « Ici, tout est symbole », et le langage en est un des plus puissants. Dans nos Temples, les mots n’ont pas la même couleur que dans le monde profane. Ils prennent un poids, une densité, parfois même une aura. Le langage maçonnique ne sert ni à briller, ni à convaincre, ni à polémiquer : il construit, il relie, il éclaire. C’est une véritable voie initiatique, une discipline intérieure qui structure notre manière d’être.

Ce thème m’a conduit à considérer notre manière de parler, non comme un simple code, mais comme une véritable voie de construction intérieure, un travail équivalent à la taille de notre pierre.

Cet article propose une exploration de ce langage singulier, fait de grammaire propre et de rhétorique élevée, afin de mieux comprendre comment la parole devient, en Franc-Maçonnerie, un outil de croissance spirituelle.

Car « la parole du Maçon doit être pure comme la Lumière et droite comme la règle ». Et c’est dans cette perspective que je voudrais aborder la grammaire et la rhétorique maçonniques.

I. La grammaire maçonnique : une architecture de l’être

Notre première transformation initiatique est linguistique : nous apprenons une autre manière d’habiter la langue.

La grammaire maçonnique ne se limite pas à l’orthographe ou à la syntaxe. Elle est une manière de penser et de se tenir dans la parole.

1.1. Le pronom initiatique : de « je » à « Frère/Sœur ». En Loge, l’individu s’efface au profit du lien : « Nous sommes tous Fils de la Veuve», et c’est en Frère/Sœur que je parle, jamais en propriétaire de ma parole.

Le premier acte symbolique du Maçon est de reconnaître l’autre comme Frère/Sœur. Cette appellation n’est pas décorative : elle constitue une syntaxique morale, un contrat de respect et d’humanité.

Avant même de parler, le Maçon crée le lien : « Très Cher Frère/Sœur, que la Lumière guide nos échanges. » Le je ne disparaît pas, mais il se discipline. Il se spiritualise. C’est un acte grammatical de fraternité. Elle crée immédiatement l’espace d’une relation sacrée.

1.2. Le temps verbal de l’initiation, de la quête. Le langage maçonnique utilise un temps particulier : le présent en travail.

On dit : « Je poursuis mon perfectionnement » « Je chemine vers l’Orient. », et non : « Je suis arrivé ». L’initiation est une action en cours.

Le passé est toujours rupture : « J’ai laissé mes métaux à la porte du Temple », comme on abandonne une grammaire profane pour entrer dans une syntaxe spirituelle.

Le futur exprime l’engagement : « Je m’efforcerai d’être fidèle à mes obligations. »

Cette grammaire du temps accompagne la transformation intérieure.

1.3. Un lexique opératif : les mots comme outils. Notre vocabulaire emprunte aux anciens métiers :

  • Tailler sa pierre
  • Dresser une colonne
  • Tracer son plan
  • Chercher le centre du cercle
  • «Travailler à l’édification du Temple
  • S’avancer vers la Lumière

Chaque mot est un instrument, chaque phrase un levier. « Polir sa pierre, c’est retrouver son visage intérieur. ». Ce lexique n’est pas métaphorique : il est opératif, car il oriente réellement notre travail intérieur.

1.4. Le silence comme articulation sacrée. Le silence n’est pas absence de parole : il en est la matrice. « Le silence du compagnon instruit plus que les discours les plus éloquents », dit une parole de tradition.Dans la grammaire maçonnique, il est présence. « Le silence enseigne ce que la parole n’ose dire. »

Il est un signe, un espace grammatical, un lieu d’écoute active. Il prépare la parole et la purifie. La grammaire maçonnique est un tissage de mots et de silences, comme la respiration de l’âme.

II. La rhétorique maçonnique : l’art d’élever par la parole

La rhétorique maçonnique n’est pas oratoire : elle est initiatique. Elle vise moins à convaincre qu’à éveiller.

2.1. L’allégorie : langage du Temple intérieur. L’allégorie maçonnique n’enseigne pas : elle ouvre.

L’allégorie est omniprésente : Temple, Lumière, Voyages, Colonnes, Orient. « Je m’avance de l’Occident vers l’Orient pour chercher la Lumière. ». Nous ne disons pas : « Travaille sur toi-même », mais : « Polissons notre pierre afin qu’elle puisse s’ajuster harmonieusement au Temple ».

Elle permet d’accéder à des réalités qui ne peuvent être dites frontalement. Elle est le voile qui montre. L’allégorie nous arrache à la pensée profane et nous introduit dans la hauteur symbolique.

2.2. La métaphore comme outil de transmutation. Le langage maçonnique s’appuie sur des images fondatrices : la Lumière, l’Orient, le Voyage, les Colonnes. Elles agissent comme des leviers spirituels.

Dire : « La Lumière m’a touché » n’est pas une figure littéraire, mais une réalité initiatique.

2.3. L’anaphore : rythme ternaire de l’esprit – harmonie du discours. Notre rhétorique aime le ternaire parce qu’il est équilibre et élévation : « Sagesse pour concevoir, Force pour exécuter, Beauté pour parfaire », ou encore : « Liberté de penser, Égalité d’estime, Fraternité de cœur ».

Ce rythme structure la pensée et donne à la parole une cadence initiatique. Le ternaire donne au discours sa dimension rituelle.

2.4. Le style voilé : dire sans dévoiler. La parole maçonnique protège le mystère.

La rhétorique maçonnique suggère plutôt qu’elle n’expose : « Chacun recevra ce que la Lumière voudra bien lui révéler. ». On dit souvent : « Je n’en dirai pas davantage, car le reste appartient au silence du Temple », ou encore : « Chacun recevra ce que la Lumière voudra bien lui révéler ».

C’est une rhétorique du voile, respectueuse du chemin de chacun.

III. Une éthique du verbe

Parler en Loge, c’est employer des mots qui deviennent des outils de construction morale.

3.1. Parole mesurée. La parole juste est celle qui « bâtit ». « La langue du Maçon ne doit jamais blesser », dit la tradition. Elle doit être un instrument de paix et non une arme. Chaque mot est pesé : il doit unir, non diviser.

3.2 Parole rare. En Loge, le verbe est précieux : « Ne parle que si ta parole est plus belle que ton silence ».

3.3. Parole humble. « Si mes mots manquent la Lumière, que vos regards fraternels les rectifient. ». La parole maçonnique reconnaît ses limites.

3.4. Parole vraie. La rhétorique maçonnique ne supporte pas l’ostentation : « Ce que je dis doit être conforme à ce que je suis ». La langue du Temple exige l’authenticité du cœur. « Que ma langue soit ma règle et mon cœur mon compas. ». La parole n’est initiatique que lorsqu’elle concorde avec l’être.

3.5 Parole qui édifie. Chaque phrase est une pierre posée sur l’autel commun. « Travaillons ensemble à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » est une rhétorique de construction, jamais de séparation.

IV. Le langage comme voie initiatique

La grammaire maçonnique discipline l’esprit. La rhétorique maçonnique élève l’âme. Ensemble, elles forment un chemin intérieur, une ascèse du verbe.

Chaque fois que nous parlons en Loge, nous sommes invités à :

  • nous relier,
  • nous aligner,
  • nous élever.

Parce qu’ici, « la parole est un acte », et l’acte un moyen de transformation. Dans le Temple, les mots deviennent des outils : règle pour mesurer, levier pour soulever, maillet pour éveiller.

La langue profane décrit. La langue maçonnique transfigure.

V. Dix phrases typiquement maçonniques à savourer et à méditer

Pour prolonger la réflexion, voici une sélection de phrases dans la plus pure rhétorique maçonnique :

  1. « L’Orient est moins un lieu qu’un état de l’âme. »
  2. « Mes pas mesurent mon progrès. »
  3. « Le Temple que nous bâtissons est plus vaste que nos mains. »
  4. « Je dépose cette parole sur l’autel du Temple : que chacun y prenne ce que la Lumière lui révélera. »
  5. « Là où la Lumière règne, la paix demeure. »
  6. « La fraternité n’est pas un sentiment : c’est une discipline du cœur. »
  7. « La parole du Maçon doit consoler, éclairer, unir. »
  8. « Celui qui cherche la Lumière doit accepter d’être éclairé jusque dans ses ombres. »
  9. « Le silence est la demeure du mystère. »
  10. « Nous ne parlons pas pour convaincre, mais pour édifier. »

VI Un langage pour se transformer

Le langage maçonnique n’est pas un jargon. C’est une forme de vie, une manière d’habiter le monde, une pédagogie intérieure.

Nous savons que les mots peuvent être des métaux lourds ou des pierres polies. Ici, dans le Temple, ils doivent devenir des lumières.

Car enfin, « Le Maçon n’est pas celui qui parle beaucoup, mais celui dont la parole contribue à l’édification du Temple intérieur. »

En apprenant à parler autrement, nous apprenons à penser autrement, puis à être autrement. Grammaire et rhétorique maçonniques forment ainsi une voie de transformation, lente, profonde, exigeante : un chemin du Verbe vers la Lumière.

« Que nos paroles deviennent des pierres, que nos silences soient des colonnes, et que nos échanges éclairent le Temple que nous bâtissons ensemble. »

Puissions-nous laisser nos mots devenir des actes, nos phrases devenir des pierres, et nos silences devenir des colonnes de sagesse.

Je vous remercie, Cher lecteur, de m’avoir donné la Parole. Je la rends à l’Ordre.

20/12/25 – Académie maçonnique Paris : « Résonances symboliques : Chamanisme, Vaudou, Franc-maçonnerie »

Ce samedi 20 décembre à 10h30, l’Académie maçonnique Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, pour une conférence intitulée :

« Résonances symboliques : Chamanisme, Vaudou, Franc-maçonnerie »,

Karine DELLIÈRE,

Vénérable Maître de la Loge de Mission (internationale) « Samarcande » du Grand Orient de France.

Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN__VgokbOkSPSag168j8865A

Dans son cycle annuel 2025-2026 qui a pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra la T⸫ C⸫ S⸫ Karine DELLIÈRE, Vénérable Maître d’une loge nomade, la Loge de Mission (internationale) « Samarcande » du Grand Orient de France.

On peut utilement se reporter à cette page de présentation, pour mieux comprendre la particularité de cet Atelier qui a déployé son « tapis de loge dans divers Orients. Des délégations de Samarcande sont allées à Shanghai, Hongkong, Bangkok, Pondichéry, Beyrouth, Marrakech, Tunis, Prague, Berlin, Montréal… et même jusqu’à Samarcande », afin de recueillir des « résonances symboliques transculturelles ». C’est donc en se référant à la puissance suggestive d’une allégorie que cette Loge a choisi comme titre distinctif le toponyme de cette ville d’Ouzbékistan sur la route de la soie qui reliait la Chine à la Méditerranée.

La personnalité de la conférencière est à l’aune de la vocation de la Loge qu’elle préside car elle se situe à la confluence de pratiques spirituelles intercontinentales : française par son père et sami par sa mère (les Samis sont un peuple autochtone d’une zone qui couvre le nord de la Suède, de la Norvège et de la Finlande), elle « grandit entre la France et ses cigales, à Saint-Rémy-de-Provence, et la Finlande et ses rennes, en Laponie ». Plus tard, elle séjournera longuement au Bénin, qui constituera le « terrain » de sa thèse de doctorat.

Elle en adoptera même la nationalité, étant désormais franco-béninoise…

C’est ainsi qu’elle évoquera le Chamanisme, le Vaudou et la Franc-maçonnerie, pour le public de l’Académie maçonnique Paris, et ce, pas seulement en connaisseuse mais en praticienne de ces Voies.

Cette rencontre, animée par Christian Roblin, s’annonce des plus passionnantes.

En visioconférence avec l’outil Zoom en vous inscrivant grâce au lien suivant :
https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN__VgokbOkSPSag168j8865A
Accès réservé aux Sœurs et aux Frères de toutes obédiences, titulaires du grade de maître.

La Grande Loge Mixte Universelle fait de la laïcité une école de liberté de conscience

Le samedi 6 décembre 2025, la Grande Loge Mixte Universelle a tenu, à son siège de Montreuil, son Agora sur la laïcité, dans le cadre symbolique du 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905. À travers cette journée ouverte, la GLMU a rappelé qu’en son ADN même, la mixité n’est pas seulement un choix d’organisation, mais une pédagogie de l’universel qui trouve dans la laïcité son climat naturel.

L’Agora a ainsi pris la forme d’un espace de transmission et de débat serein, où la parole circule avec cette qualité d’écoute que nous connaissons bien en franc-maçonnerie, lorsqu’un sujet engage tout à la fois l’éthique, le droit et la vie quotidienne.

GLMU, Montreuil

L’accueil, très fraternel, a immédiatement donné le ton. Le public, dense et attentif, formait un véritable miroir de la cité, des jeunes et des anciens, des enseignants, des acteurs associatifs, des citoyens engagés, des profanes venus comprendre, et des initiés venus approfondir. Cette diversité, réunie sans crispation, a incarné d’emblée ce que la laïcité rend possible quand elle est pensée comme une confiance civique et non comme une arme de tri.

La matinée s’est ouverte sur l’intervention de Michel Larive, né le 22 août 1966 à Paris, homme politique français, membre de La France insoumise, député dans la 2e circonscription de l’Ariège de 2017 à 2022. Son exposé, intitulé « 1905-2025, 120 ans de liberté », a replacé la loi de séparation dans sa densité historique et dans ses prolongements contemporains. Il a présenté 1905 comme une grande loi de sécularisation, à la fois fondatrice et vulnérable, fruit d’un moment politique rare. Son fil conducteur est demeuré limpide. La loi de 1905 ne doit pas être traitée comme un monument du passé, ni comme un texte qu’on retouche au gré des émotions du temps. Elle demeure un équilibre vivant, qu’il faut protéger de la tentation contemporaine de légiférer au rythme des crises et des faits divers.

Michel Larive

Michel Larive a rappelé que l’acceptation sociale de 1905 fut progressive. L’opposition entre catholiques et laïcs s’est longtemps déplacée vers le terrain scolaire et culturel avant de s’apaiser, au fil des décennies, dans une reconnaissance plus stable de la liberté de conscience. Il a évoqué les périodes de tension, les moments de consolidation, et la manière dont la République a appris, lentement, à faire de la séparation une condition de paix civile plutôt qu’une confrontation de dogmes. Il a aussi abordé les débats persistants, notamment autour du financement de l’enseignement privé, soulignant que ces lignes de fracture touchent au cœur de la promesse d’égalité et demeurent, pour cette raison, des points sensibles de la mémoire laïque française.

Enfin, l’orateur a relié cette mémoire longue à l’actualité la plus récente, en évoquant les évolutions du statut des associations cultuelles, les exigences de transparence des financements et la nécessité de préserver la frontière claire entre le politique et le religieux. Son avertissement a été formulé avec netteté. Si l’on refuse que la religion fasse de la politique, la puissance publique ne doit pas exiger des religions une soumission de principe qui brouillerait l’esprit de 1905. Ce rappel de méthode, sobre et ferme, a donné à son intervention une portée à la fois pédagogique et civique, en parfaite cohérence avec l’esprit de cette Agora.

Dans le prolongement, la séquence attendue sur la neutralité des services publics et la liberté d’expression des élus a pris une coloration particulière en raison de l’absence du maire Patrice Bessac, excusé. Son premier adjoint, Gaylord Le Chequer, a assumé l’exercice avec une présence attentive et une tonalité profondément ancrée dans la réalité montreuilloise. Il a rappelé combien ce rendez-vous avec la GLMU s’inscrit, pour la ville, dans une relation de confiance déjà éprouvée, et combien le 120ᵉ anniversaire de 1905 offrait une occasion précieuse de redire ce que signifie gouverner au contact d’une population diverse sans que la règle commune perde sa clarté.

Refusant toute posture de tribune, il a préféré livrer des lignes de force issues du terrain. Son axe central s’est détaché avec netteté. La loi de 1905 doit être appliquée dans son intégralité, sans découpe opportuniste. Il a insisté sur l’équilibre des deux exigences, la neutralité de l’institution et la garantie active de la liberté de conscience. Méfiant face à la multiplication des adjectifs accolés à la laïcité, il a rappelé que l’esprit de 1905 suffit à guider l’action publique, à condition de ne pas en fragmenter le sens.

Gaylord Le Chequer – compte X ex-Twitter.jpg

Son intervention a donné chair à ces principes à travers des situations concrètes, notamment dans les services au contact des enfants et des jeunes. Il a évoqué la nécessité de tenir la règle sans raideur, d’expliquer sans humilier, de rappeler que la neutralité de l’institution protège la liberté de construction des mineurs et la dignité de tous. Cette pédagogie, a-t-il reconnu, exige une formation solide des agents et un travail de consolidation intellectuelle pour les élus eux-mêmes. Il a souligné l’importance d’outils municipaux de réflexion sur le fait religieux, et la nécessité de rappeler inlassablement un principe simple, ne jamais cibler une religion mais faire vivre une règle générale et égale pour tous. Dans une conclusion à la fois lucide et fraternelle, il a exprimé sa préoccupation face aux crispations nationales et aux accélérations médiatiques, tout en affirmant sa confiance dans la capacité des acteurs locaux, associatifs et éducatifs à maintenir une culture partagée du vivre-ensemble.

Laïcité livret individuel

La troisième séquence du matin, « Le principe de laïcité au quotidien ? Parlons-en ! », conduite par Michel Roux, membre du conseil collégial de l’Amicale Laïque d’Île-de-France, a déplacé le centre de gravité vers l’action éducative. En présentant une structure née en 2023 d’une volonté de transmission et organisée de manière horizontale, indépendante de toute obédience et de tout parti, il a insisté sur une ambition de terrain, faire comprendre la laïcité avant qu’elle ne devienne un sujet de fracture. L’association revendique une méthode fondée sur l’expérimentation et des projets pilotes, avec une pédagogie concrète à destination des élèves, notamment au moment charnière du cycle 3 et de l’entrée au collège, grâce à des expositions itinérantes, des supports d’échanges, des quiz et des dispositifs participatifs menés en lien direct avec les équipes éducatives.

Cette intervention a été enrichie par des prises de parole complémentaires qui ont donné chair à l’ensemble. Valéry, professeur de collège, est ainsi intervenu pour évoquer la réalité du terrain scolaire et rappeler combien la laïcité se joue dans une matière sensible, les dynamiques de groupe, la construction identitaire à l’adolescence, la nécessité d’un cadre clair pour préserver un espace d’apprentissage apaisé. Son rappel du contexte historique ayant conduit à la loi du 15 mars 2004, après une accumulation de tensions depuis la fin des années 1980, a montré que l’école demeure un observatoire décisif de la République en action.

Un témoignage féminin est venu compléter ce tableau avec une tonalité très incarnée. Il a mis l’accent sur les pressions possibles dans certains environnements sociaux et sur la valeur protectrice d’une règle commune stable, pensée non comme une contrainte abstraite mais comme une condition d’émancipation. En filigrane, cette parole a rappelé que la laïcité scolaire peut être un rempart discret contre les formes d’influence coercitive et un levier d’égalité réelle quand elle est expliquée avec justesse et appliquée avec constance.

Kakémono-Laïcité

Au total, cette séquence a offert à l’Agora un ancrage précieux. Elle a montré comment une démarche associative, modeste par ses moyens mais claire dans sa boussole, peut rendre à la laïcité une existence quotidienne, non polémique et profondément formatrice. En reliant la règle républicaine à des outils de compréhension et à la parole d’un enseignant de terrain, puis à un témoignage de vie, Michel Roux et les intervenants ont donné à la matinée une densité très concrète, une laïcité non seulement dite, mais éprouvée, transmise, et rendue intelligible.

L’après-midi a prolongé ce mouvement avec une thématique volontairement accessible et fédératrice, « Sport, laïcité, même combat ? »

L’après-midi a prolongé ce mouvement avec une thématique volontairement accessible et fédératrice, « Sport, laïcité, même combat ? ». La table ronde est partie d’une évidence que l’Agora a tenu à formuler sans détour. Le sport, lui aussi, rassemble. Il traverse les territoires, unit des publics très différents, joueurs professionnels ou amateurs, bénévoles, éducateurs, supporters. À ce titre, il demeure l’un des laboratoires les plus concrets du vivre-ensemble. Mais parce qu’il se situe à la jonction du service public, de l’espace public et de la sphère sociale, il devient aussi un observatoire sensible des tensions contemporaines. Il peut unir, et parfois diviser, en raison même de sa puissance identitaire et de ce qu’il met en jeu de visibilité, d’appartenance, de reconnaissance.

Les échanges ont ainsi posé une question simple et structurante. Le sport est-il toujours ce terrain d’apprentissage de la tolérance et du compromis auquel nous aimons croire. Comment contribue-t-il aujourd’hui à la vie collective. Jusqu’où le fait religieux vient-il interroger l’universalité de la pratique sportive. Ce questionnement n’était pas un prétexte de polémique, mais un effort de lucidité. Les signes ostentatoires sont plus fréquents, les pratiques rituelles s’invitent de plus en plus dans certains contextes, la mixité et la place des femmes redeviennent des sujets de tension ou de débat, comme si le corps sportif devenait parfois le théâtre d’un affrontement symbolique qui le dépasse.

C’est ici que la formule la plus nette de la séquence a pris tout son poids. Un terrain de football, un stade, un gymnase, un dojo, une piscine ne sont pas des lieux d’expression religieuse ou politique. Ce sont des espaces de neutralité, où ne doivent primer que les valeurs du sport, l’égalité, la fraternité, l’impartialité, le respect de soi et de l’autre, le dépassement de soi. Cette neutralité n’est pas une froideur. Elle est une protection active du commun. Elle empêche que la compétition devienne concurrence identitaire, que la cohésion d’équipe se transforme en logique de clan, et que la règle sportive soit supplantée par la revendication d’une visibilité particulière.

La table ronde a également assumé une nuance importante. Le principe de laïcité est clair, mais il reste objet d’interprétations multiples, parfois contradictoires. Les cadres internationaux évoluent. Le mouvement olympique autorise aujourd’hui le voile. La FIFA autorise le voile ou le turban. Mais l’Agora a tenu à refuser un débat réduit au commentaire des règlements. Au-delà des textes, il faut regarder les personnes, leurs trajectoires, leurs choix, leurs aspirations. Comprendre les tensions, mais aussi les chemins d’émancipation. Et surtout, écouter les femmes, parce que ce sont souvent elles qui portent, dans la réalité de terrain, les arbitrages les plus délicats entre liberté, tradition et autonomie. Elles inventent parfois, avec lucidité et courage, des solutions de conciliation pragmatiques qu’il faut entendre, sans renoncer à la clarté du cadre, et sans céder à l’aveuglement des jugements rapides.

Ainsi, la laïcité appliquée au sport est apparue comme une architecture très concrète, appuyée sur trois piliers, la raison, la tolérance et le droit. Une philosophie républicaine solide et un cadre juridique clair. Elle ne vise ni à effacer les convictions, ni à humilier les personnes. Elle vise à conserver au sport ce qu’il est censé transmettre à la cité, une discipline du respect, une école de coopération, une manière d’apprendre à être citoyen en action. Dans cette articulation, le sport doit rester un levier d’intégration, de lutte contre l’échec scolaire, d’émancipation personnelle et de réduction des inégalités sociales et culturelles.

Cette séquence a ainsi donné à l’Agora un souffle particulier. Elle a rappelé que lorsque nous pratiquons un sport, nous ne sommes ni de telle origine, ni de telle opinion, ni de telle croyance. Nous sommes simplement des femmes et des hommes qui essayent de donner le meilleur d’eux-mêmes. Et si cette évidence vient à être contestée, alors oui, il nous appartient de réagir, non par réflexe d’exclusion, mais par intelligence de la règle commune, par pédagogie du cadre partagé et par volonté de préserver l’universel vivant que le sport peut encore incarner.

Dans le prolongement naturel de cette Agora, un repère éditorial de la Grande Loge Mixte Universelle

Ce repère vient, fort justement, donner à la journée une profondeur supplémentaire et une cohérence de fond. Le numéro spécial Le fil à plomb 2024, « Laïcité : une éthique politique et une éthique de vie – Culture de la guerre, culture de la paix – Universalisme » (collectif, 89 pages, publié en septembre 2024, en téléchargement gratuit sur le site de l’obédience), apparaît comme un véritable arrière-plan intellectuel et symbolique de l’initiative du 6 décembre 2025. Là où l’Agora fait vivre la parole dans la cité, la revue organise la mémoire, stabilise les repères et propose une respiration longue, presque une méthode de discernement à l’usage des temps troublés.

Le choix du titre est déjà un engagement. Le fil à plomb est l’outil de la rectitude et de la vérification, celui qui révèle l’inclinaison avant qu’elle ne devienne fracture. Appliqué à la laïcité, il dit une exigence simple et forte, tenir la ligne juste, ne pas laisser le principe pencher sous les pressions identitaires, les simplifications médiatiques ou les adjectifs trop faciles qui découpent la laïcité en chapelles concurrentes. La GLMU rappelle ainsi que 1905 n’est ni une relique ni un slogan. C’est une architecture de liberté qui protège sans humilier, qui garantit la liberté de conscience sans confondre convictions intimes et loi commune, qui rend l’universel habitable parce qu’elle en refuse l’appropriation partisane.

La revue inscrit cette vigilance dans une filiation assumée. La mémoire d’Éliane Brault et de Raymond Jalu, fondateurs de l’obédience, traverse l’ensemble comme une boussole morale et politique. Elle rappelle que la mixité, l’égalité, le refus de tout dogmatisme religieux ou politique ne sont pas des formules d’identité, mais des conditions de travail sur soi et sur le monde. L’éditorial de Bernard Dekoker-Suarez prolonge ce même souffle en liant la laïcité à une culture de paix, comprise non comme une incantation, mais comme un effort collectif de lucidité, de méthode et d’humanisme, face aux crispations contemporaines.

Le fil à plomb 4e de couv

Ce numéro donne aussi une place importante à une réflexion très concrète sur les dérives possibles, celles qui voudraient transformer la laïcité en outil d’exclusion, ou au contraire la dissoudre en principe vague, sans prise sur la réalité. L’entretien croisé de Pierre Juston et Corine Marcien souligne avec justesse que la laïcité n’a pas besoin d’être “ouverte” pour être juste. Elle est un socle républicain autosuffisant dès lors qu’elle demeure fidèle à sa promesse d’égalité et à sa vocation protectrice. Dans ce cadre, la vigilance n’est pas une posture défensive mais une responsabilité civique, celle de refuser les entorses ordinaires à l’égalité, y compris dans les domaines où elles se masquent sous des habitudes, des pressions sociales ou des accommodements locaux.

En reliant enfin la laïcité à l’universalisme et à la culture de la paix, Le fil à plomb ne propose pas un simple dossier thématique. Il suggère une éthique de vie et une méthode d’élévation. La loi de 1905 y apparaît comme une promesse à reconduire, une pierre d’angle qui ne tient pas par la seule commémoration, mais par la transmission, l’éducation et la pratique quotidienne du commun. À la lumière de l’Agora, cette revue prend alors tout son sens. Elle ne vient pas après l’événement comme un supplément. Elle en est l’écho profond et le soubassement, une manière de prolonger la chaîne d’union dans l’espace civique, en rappelant que la laïcité n’est pas seulement une thématique de plus, mais une des formes majeures de notre raison de vivre républicaine.

Œil, Grand Temple GLMU

Au terme de cette Agora, une évidence s’impose sans emphase. À la GLMU, la laïcité n’est pas une rubrique commémorative mais une manière de tenir droit, ensemble, dans la cité. Entre parole publique et exigence intérieure, elle apparaît comme une éthique de liberté de conscience qui refuse les simplifications et choisit la vigilance fraternelle. Une journée qui rappelle, avec une tranquille fermeté, que 1905 demeure une lumière vivante quand on accepte de la faire servir, humblement, au bien commun.

Le mot du mois : « Étoffe »

2

« Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil », dit Prospéro, dans La Tempête de Shakespeare.Étoffe, tissu, fil, et autres mots si immédiatement concrets et quotidiens qu’ils ne présentent en apparence aucune obscurité. Le corps s’en habille, la dignité s’en drape. Mais leur champ lexical réserve bien des surprises.  

Étoffe, *stuppè, en grec. De l’étoupe, on fait le bouchon qui obture le trou dans la coque du bateau. En ancien haut allemand, le verbe*stopfôn, « boucher », induit l’étoffe, l’étouffement, latouffeur insupportable de la canicule. Et le verbe stopper.

L’étoffe en écharpe supporte une arme en bandoulière. Au cou des guerriers croates, on fera une cravate plus pacifique.

Le drap, qui abrite ébats et sommeil, rêves et insomnie, vient du gaulois *drappo, qui est aussi le patronyme du chef gaulois des Sénons, qui mena l’ultime résistance contre César en 51 avant notre ère.

Vêtir les pénitents d’un drap blanc manifestait le péché de luxure qui leur était imputé, comme en contraste avec la noirceur de leurs défauts. D’où la litote, « être dans de beaux draps » !

Le champ lexical de l’étoffe offre souvent une connotation négative.

Tel le verbe latin *fullare, « fouler une étoffe » dans le vocabulaire des foulons. En sont issus le refoulement, le défoulement, la foule et ses houles inquiétantes.

Tel le lambeau d’étoffe, * lacinia en latin, qu’on associe à la déchirure, à la lacération. À ce qui est lancinant.

Frapper l’étoffe pour l’apprêter se dit *polire en latin, aussi dans la langue des foulons. Les règles de la politesse s’avèrent ainsi un polissage de tout ce que l’étoffe, physique ou métaphorique, peut avoir de grossier et de rugueux.

Ce peut être aussi un filtre à impuretés, comme l’étoffe grossière que traduit le mot grec, issu du phénicien, *sakkos, *saccus latin. D’où le sac, utile mais peu raffiné. Besace, bissac, sachet, sacoche. Mais aussi sac et saccage. Le sak hébreu, fait d’étoffe grossière en peau de chèvre, trouve ses avatars depuis la plus haute antiquité. Le cunéiforme sumérien l’atteste.

Dans le même ordre d’idées, tout est bien affaire de tissu, c’est-à-dire ce qu’on fabrique, travaille à la hache, construit comme une charpente. * Tek-. *stégô en grec, couvrir, protéger, *tektôn, le charpentier de marine, l’*architektôn maître d’œuvre. *Tekhnê, le savoir-faire, l’habileté à faire métier.

*Tectum en latin désigne le toit qui abrite, grâce à la tuile *tegula. On détecte, assure la protection. La toge protège le corps.

L’idée d’entrelacer, voire de tramer, s’inscrit dans la même idée de tisser une toile, *tela. Texture, textile, donc le texte qui se tisse comme trame et chaîne des mots. Prétexte à dire et à raconter, inséré dans un contexte, d’autant plus subtil que c’est le fil qui se glisse sous la chaîne, fil du récit, chaîne de l’intrigue, trame de la réflexion.

Ne sommes-nous pas, dans le fil apparemment chaotique de nos songes, ballottés sous la voile marine de nos navigations sans contrôle, dans un dévoilement peut-être révélateur de nos errances indispensables hors d’une réalité absurde ou douloureuse ?

Nos nuits s’agitent, se « co-agitent » dirait-on, dans ces pensées bizarrement entremêlées, issues de la texture étrange et subtile d’expériences tissées à notre insu diurne, mais qui profitent du songe débridé pour se coaguler autrement, se cailler comme le fromage pressé dans sa toile.

Tissu d’un quotidien qui se croit lucide, mais n’échappe pas à ce qui risque de le décatir, au sens propre de « perdre de sa fraîcheur », comme l’usure érode l’apprêt d’un tissu. Nos pensées nocturnes suivent le fil de leur dérive salutaire, leur *funiculum, ficelle en latin. Cette formidable invention, qui date d’au moins 40.000 années, tisse, noue, entrelace, le vêtement, la ligne de pêche, le filet, le piège, le cordage marin, la fronde et l’arc.

Et l’imagination suit son filon aurifère, le filigrane de la réflexion, le profil…

Nous sommes de l’étoffe tissée de nos rêves ou de nos cauchemars. Pourquoi tel schéma, telle image et pas d’autres, en traversée paradoxale de nos sommeils, pour des échafaudages aléatoires de  bouts de vie ? Pourquoi cette porosité onirique chahute-t-elle les contraintes de nos veilles ?

Sans doute craignons-nous de voir ainsi s’effriter les frontières d’une intimité jalousement voilée, à l’orée d’une si absolue liberté…

« Le sommeil de la raison engendre des monstres », et Goya s’y connaissait…

Annick DROGOU

L’étoffe de nos vies

Tout ce qui se trame au long de nos jours, ce que nous tissons, ce que nous tricotons et détricotons, toutes nos déchirures et nos raccommodages, tout cela constitue l’étoffe de nos vies.

Ainsi nos jours s’ordonnent, chaînes et trames,
broderies hésitantes où chaque fil compte,
même celui qu’on ne voit pas.
Nous vivons à coups de points lancés, petits points repris,
points rompus parfois :
un motif apparaît, s’égare, revient —
histoire de patience plus que d’adresse.

Certains avancent sous des étoffes râpeuses,
plus lourdes que des manteaux d’hiver,
où l’on devine les blessures non refermées.
D’autres s’installent dans des vies capitonnées,
où la certitude sert de doublure molle.
D’autres encore se drapent de brocards éclatants,
comme pour s’inventer un destin de parade.

Mais sous les habits du monde subsiste l’autre étoffe,
celle qui touche la peau intérieure.
Tulle fragile des commencements.
Serge ou bure des traversées austères.
Tissus synthétiques de nos modernités pressées,
sans âme, jamais froissés.

La voie profonde ne s’habille pas ainsi.
On commence, ni nu ni vêtu, dans la simplicité des origines.
On ceint le tablier pour mieux éprouver la texture du réel.
On apprend que chaque vie a son grain propre,
sa densité, sa résistance,
et que nul ne peut porter l’étoffe d’un autre
sans s’y perdre ou l’y étouffer.

De quoi t’habilles-tu ?
D’un voile qui protège le mystère sans le dissoudre ?
D’un manteau d’Arlequin, fait de contradictions toujours recousues ?

Et lorsque tombe la dernière parure,
que reste-t-il ?
La laine bourrue des heures longues
et la soie d’amour des instants de grâce.

Unique soie d’amour : pas de prêt-à-porter.

Jean DUMONTEIL

La liberté de conscience n’est pas une nouveauté d’agenda

Il existe des livres qui s’alignent sur l’actualité comme un écho docile, et d’autres qui la traversent comme une lame. Le Compas d’Équerre appartient à cette seconde famille. Son format est bref ; son ton, sobre, presque dépouillé ; mais cette retenue fait sa force. Loin des effets de scène, il tient une ligne. Et surtout, il la tient sans demander la permission au calendrier.

Ce relief apparaît aujourd’hui avec une netteté particulière. À la faveur du 120e anniversaire de la loi de 1905, une obédience française choisit de placer la liberté de conscience au centre de sa communication et d’inscrire ce principe comme thématique de travail interne pour 2026. L’initiative n’est pas en soi inutile, même si l’on peut regretter cette obsession des contemporains à se raccrocher à l’actualité, quand les sujets en cause ont une acuité permanente. Loin de moi, toutefois, l’idée de limiter à une simple commodité d’agenda le traitement que souhaite faire une institution du pilier républicain que constitue pareil thème. C’est plutôt vers nous que je me tourne pour que nos préoccupations s’inscrivent autrement que dans des effets de mode, c’est-à-dire dans une continuité qui échappe à la polarisation des éphémérides.

Face à cela, le livre d’Alain Simon et de Jean-Michel Reynaud fonctionne comme un rappel implacable. En 2014, ils avaient déjà posé les termes essentiels du débat. Sans attendre l’anniversaire. Sans attendre le moment institutionnel propice. Sans attendre la commodité d’un thème “naturellement incontournable”. Leur liberté de conscience n’est pas une idée opportunément remise à l’ordre du jour. C’est une colonne. Et une colonne ne se déplace pas selon les saisons.

Le choix du format d’entretiens renforce encore cette impression de justesse. Ici, la parole ne cherche ni la grandiloquence ni l’ambiguïté protectrice. Elle travaille. Elle clarifie. Elle refuse le catéchisme des formules automatiques. Questionner, préciser, nuancer, reprendre, c’est déjà pratiquer une éthique maçonnique du discernement. La liberté de conscience apparaît alors pour ce qu’elle est vraiment, non seulement un droit garanti par la République, mais une discipline intérieure, un art de rester libre sans devenir agressif, ferme sans devenir dogmatique.

Christian Bataille en 2014
Guy Lengagne – Source Assemblée nationale

Le livre est d’autant plus solide qu’il est encadré par deux signatures dont le rôle n’est pas décoratif. Christian Bataille, député et président de la Fraternelle parlementaire (FraPar) en 2014, donne au propos une gravité républicaine immédiate. Il rappelle que la laïcité n’est pas une posture d’opinion et que la liberté de conscience n’est pas un luxe philosophique. Ce sont des conditions concrètes de la paix civile et du pluralisme réel. Guy Lengagne, ancien ministre et ancien président de la FraPar, prolonge cette exigence par la légitimité de l’expérience. Sa postface fait entendre une idée simple et forte. Une laïcité qui se contente de s’afficher s’épuise. Une laïcité qui se vit dans la durée résiste.

Alain Simon

Au centre, les deux auteurs conjuguent deux angles complémentaires. Alain Simon, haut fonctionnaire, Conseiller de l’Ordre du Grand Orient de France depuis 2011, relie la liberté de conscience à la responsabilité publique, à la dignité sociale, au refus des enfermements idéologiques. Jean-Michel Reynaud apporte une profondeur de réflexion nourrie par ses travaux sur la laïcité, l’économie sociale et la philosophie. Leur convergences sont plus importantes que leurs différences. Ils ne jouent pas à l’équilibre rhétorique. Ils font tenir une argumentation.

Leur propos clarifie ainsi ce que trop de discours publics brouillent. La franc-maçonnerie ne se confond ni avec un bloc d’influence ni avec un folklore rassurant. Elle est une méthode de transformation de soi qui prend sens dans la cité. L’adogmatisme, la tolérance, le symbolisme, le secret cessent d’être des mots de vitrine. Ils redeviennent des gestes intérieurs, des exigences de comportement, une manière de protéger la lenteur du travail initiatique contre le bruit et la suspicion. À ce niveau, le secret n’est plus une ombre sociale. Il est une pudeur de l’âme.

La progression du livre conduit alors naturellement vers la laïcité. Non comme un thème ajouté pour conclure proprement, mais comme un horizon logique. Tout ce qui a été dit avant y mène. L’engagement, la méthode, la maturation symbolique, l’idée de perfectionnement sans vanité, tout converge vers cette conviction. La liberté de conscience ne se réduit pas à un article de loi. Elle est une compétence humaine à construire, une architecture intime qui rend possible un vivre-ensemble digne et apaisé.

C’est ici que le contraste avec l’air du temps devient impossible à ignorer. La Grande Loge de France annonce 2026 comme un rendez-vous majeur de réflexion sur la liberté de conscience. Très bien. Mais Le Compas d’Équerre rappelle, sans hausser le ton, qu’un principe de cette nature ne gagne rien à être “redécouvert” au rythme des programmations. Il demande mieux qu’une fenêtre d’actualité. Il exige une fidélité longue. Autrement dit, la différence entre un thème et un pilier.

Et c’est peut-être là la leçon la plus piquante de ce petit livre. Quand certains consacrent 2026 à ce que l’histoire et l’urgence imposent depuis toujours, Alain Simon et Jean-Michel Reynaud avaient déjà montré, dès 2014, que la liberté de conscience n’est pas un sujet à lancer. C’est un devoir à tenir.

Le Compas d’Équerre – Combat pour la liberté de conscience /Alain Simon, entretien avec Jean-Michel Reynaud – Préface de Christian Bataille – Postface de Guy Lengagne
Éditions bruno leprince, 2014, 120 pages, 10 €
/ L’éditeur, le site

À l’occasion du 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905, et dans le même esprit, notre prochaine chronique portera sur l’essai de Marlène Schiappa et Jérémy Peltier, Laïcité, point ! – Avant-propos inédit, publié en version poche en mars 2021 aux éditions de l’Aube, « éditeur engagé – auteurs du monde » – 1re édition en janvier 2018 –, dans la collection Mikrós. Marlène Schiappa a été ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, chargée de la Citoyenneté, et Jérémy Peltier était directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès, fondation politique reconnue d’utilité publique.

Les Maçons Cubains Célèbrent le 166e Anniversaire de leur Grande Loge

De notre confrère fr.cibercuba.com

Un Symbole de Résilience et d’Autonomie

La Havane, cette ville emblématique de Cuba, où l’histoire se mêle à la modernité dans un tourbillon de couleurs et de rythmes, a récemment été le théâtre d’un événement chargé de symbolisme et d’émotion. Le 7 décembre 2025, la Grande Loge de Cuba a marqué son 166e anniversaire par un gala culturel somptueux au Théâtre Benito Juárez, un lieu historique niché au cœur de la capitale. Cet anniversaire n’était pas seulement une commémoration du passé glorieux de la franc-maçonnerie cubaine, mais aussi un vibrant témoignage de sa renaissance après des années de turbulences internes et d’ingérences extérieures.

Un Rassemblement Fraternel et International

Près de 600 maçons, issus de diverses loges à travers l’île, se sont réunis pour cette occasion mémorable. Accompagnés de membres de leurs familles, ils ont été rejoints par des représentants internationaux venus du Mexique, d’Italie, du Mali et d’Espagne, soulignant ainsi les liens universels de la franc-maçonnerie. L’événement a été orchestré sous la direction du Grand Maître José Manuel Valdés Menéndez-Cuesta, entouré des hauts dignitaires de la Grande Loge. Parmi les figures notables présentes figurait également José Ramón Viñas Alonso, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grade 33 pour la République de Cuba. L’atmosphère a été animée par les mélodies envoûtantes de la Banda Municipale de Regla, qui a apporté une touche musicale festive à la soirée.

Ce gala n’était pas qu’une simple célébration ; il symbolisait la fin d’une période sombre marquée par des tensions internes et des interventions du régime cubain. En effet, la franc-maçonnerie cubaine a traversé une crise majeure en 2024, éclaboussée par un scandale de corruption impliquant l’ancien Grand Maître Mario Urquía Carreño. Ce scandale a exacerbé des divisions au sein de l’institution et a été perçu comme une tentative de contrôle étatique, avec des harcèlements, des persécutions financières et des procédures pénales contre des leaders maçonniques.

Une élection tendue et une victoire symbolique

L’élection du nouveau Grand Maître en octobre 2025 a été un moment pivotal, empreint de suspense et d’avertissements contre d’éventuelles interférences externes. José Manuel Valdés Menéndez-Cuesta a émergé victorieux de ce scrutin, marquant le début d’une ère d’autonomie retrouvée. Le gouvernement cubain a finalement reconnu cette nouvelle présidence, mettant un terme officiel aux ingérences et permettant à la Grande Loge de respirer librement. Comme l’a confié un maçon présent à la journaliste Camila Acosta : « Nous avons rempli le théâtre, il est rare dans l’histoire de la franc-maçonnerie de ces dernières années d’avoir vu quelque chose de semblable. Les maçons étaient heureux, cela se ressentait dans l’atmosphère et se faisait entendre dans les commentaires ; nous célébrions non seulement notre anniversaire mais aussi la récente victoire après plus d’un an de lutte contre les ingérences du régime cubain. » Ces mots capturent l’essence de la joie collective, un mélange de soulagement et d’optimisme pour l’avenir.

Un appel à l’action et à la Fraternité

Au cœur de la soirée, le discours de Yuniesky Carracedo Ortiz a résonné comme un manifeste pour l’avenir. Avec une éloquence inspirée, il a rappelé que « chaque crise a été une occasion de renforcer notre fraternité et de réaffirmer notre mission. Que ce 166e anniversaire soit un appel à l’action. Qu’il inspire chacun d’entre nous à être des agents de changement dans nos communautés. Que nous nous souvenons toujours des enseignements de nos prédécesseurs et que nous suivions l’exemple de ceux qui ont lutté pour un avenir meilleur pour tous. » Il a conclu en exhortant à « travailler ensemble pour un avenir où prévalent les valeurs maçonniques et où une société plus juste est construite pour tous. » Ces paroles, imprégnées des principes fondamentaux de la maçonnerie – liberté, égalité, fraternité –, ont électrisé l’assemblée, rappelant que la Grande Loge n’est pas seulement une institution historique, mais un pilier actif de la société cubaine.

Un héritage vivant et un avenir prometteur

Fondée il y a 166 ans, la Grande Loge de Cuba incarne un héritage riche, influencé par les idéaux des Lumières et adapté au contexte unique de l’île. Malgré les défis posés par le régime politique, elle a su préserver son indépendance spirituelle et morale. Cet anniversaire marque non seulement la longévité de l’institution, mais aussi sa capacité à se réinventer face à l’adversité. Comme l’indique l’article, la maçonnerie cubaine semble clore l’année 2025 sur une note positive, avec une autonomie pleinement restaurée et une communauté unie. En ces temps incertains, où les valeurs démocratiques et humanistes sont souvent mises à l’épreuve, la célébration des maçons cubains nous rappelle l’importance de la persévérance et de la solidarité. C’est une histoire de résilience qui transcende les frontières, inspirant tous ceux qui croient en un monde plus juste et fraternel.

La Grande Loge de Cuba, avec ses 166 ans d’histoire, continue d’éclairer le chemin vers un avenir meilleur.

Autres articles sur ce thème

HIRAM : naissance d’un mythe

La Franc-maçonnerie a pour objet le perfectionnement individuel de ses membres. Ceci vaut pour toutes les Obédiences, des plus « séculières » aux plus spiritualistes. Une autre caractéristique essentielle de la franc-maçonnerie est le recours au symbolisme, faisant appel à des représentations, à des archétypes, pour accompagner l’initié sur les voies de la connaissance, connaissance de lui-même, de ses rapports à l’Autre et au monde qui l’entoure.

Ces symboles sont, au moins, de deux types.

Certains, notamment ceux que découvre l’Apprenti dès le cabinet de réflexion ou dans le Temple illuminé sitôt après son initiation, sont des figures géométriques, des objets, des outils. Pour autant qu’ils soient simples, banals, ils sont porteurs de sens, et leur signification pour le franc-maçon peut être fort riche, voire complexe.

L’autre type de représentations archétypales auquel la franc-maçonnerie fait appel offre à considérer une formidable galerie de personnages.

Eux aussi sont pour l’initié les figurations de vertus ou de vices, de valeurs ou de faiblesses, qui sont ceux de l’homme en général, et de l’initié auquel ils sont successivement proposés comme sujets de méditation en particulier.

Certains de ces personnages ont une historicité indiscutable, même si l’image que retient d’eux la geste maçonnique est fragmentaire, redessinée à dessein, pour mieux servir le propos pédagogique du degré auquel ils interviennent.

D’autres, sans qu’il importe de discuter ici de leur historicité avérée, ont à ce point laissé une empreinte profonde dans notre conscience collective qu’ils ont en tous cas valeur de personnages historiques, du moins dans le monde occidental marqué par l’héritage judéo-chrétien et la culture qui en a découlé.

D’autres encore sont de pures créations des fondateurs de nos rites et rituels, façonnés de toutes pièces ou ayant leur origine dans un personnage historique ou culturellement connu. Pour autant que le nom du personnage puisse être retrouvé dans les écrits et les récits fondateurs de notre culture partagée, les attributs de ces personnages, leurs traits de caractère, comme leurs actes, faits et gestes sont de pure invention.

Ils sont ainsi les héros symboliques de notre geste initiatique.

Ils donnent un support, une figure humaine, aux attitudes et aux comportements que nous voulons explorer en nous, que nous proposons d’explorer en eux à ceux qui entament après nous ce cheminement à la fois exigeant et exaltant.

Il est dans cette galerie de portraits un personnage singulier ; sans aucun doute, le plus connu de tous ces personnages, commun aux divers Rites, reconnu par les Anciens autant que par les Modernes, les réguliers tout comme ceux qui ne le sont pas, les déistes, les théistes , autant que les athées et les agnostiques.

Il s’agit d’Hiram.

Hiram Abif, Hiram le Maître Architecte chargé par le Roi Salomon de bâtir non pas un temple quelconque, ni même le plus grand ou le plus beau des temples, mais Le Temple, celui qui devait être la demeure de l’Eternel, celui où la parole de l’Eternel gravée sur les tables de pierre enfermées dans le Tabernacle devait être abritée et vénérée.

Hiram, le personnage clé de la Franc-maçonnerie, celui dont la mère, veuve, est aussi notre mère puisque nous sommes ses Enfants, n’est-il donc qu’un héros imaginaire ?

Pas tout à fait, bien sûr, puisque la Bible fait mention spécifiquement d’un Hiram parmi les artisans réunis par le Roi Salomon pour construire et orner le Temple et ses abords. Mais nullement dans le rôle prééminent que lui attribue la tradition maçonnique. La question se pose dès lors de l’appropriation par la franc-maçonnerie de ce personnage, afin d’en comprendre le sens et la portée.

En d’autres termes, de réfléchir à la construction d’un mythe, du mythe central de la Franc-maçonnerie spéculative. Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler ici quelques éléments caractéristiques d’un mythe.

Un mythe peut être défini comme un récit fondateur et explicatif d’un comportement social. Il se distingue d’une légende en ce que celle-ci se réfère à certains éléments factuels, même s’ils sont largement déformés.

Précisons à cet égard que si l’on privilégie le terme de « mythe » à propos d’Hiram, c’est que la transformation d’un habile artisan fondeur de bronze en l’unique maître architecte chargé de conduire l’érection du Temple est plus qu’une déformation, une transformation significative.

Le Hiram de la Bible et le Hiram de la Franc-maçonnerie ont en commun un prénom, une époque et un chantier. Mais finalement guère plus.

On peut dire des récits mythiques qu’ils ne sont pas de simples récits romanesques, ni poétiques. Rien n’est gratuit ni arbitraire dans leur construction. Ils véhiculent et utilisent des archétypes, qui s’avèrent communs à toutes les sociétés, à toutes les cultures, à toutes les époques. Les mythes racontent une histoire ancienne, à laquelle est conférée une dimension sacrée.

Mircea Eliade, que d’aucuns considèrent comme proche de la Franc-maçonnerie alors que plusieurs de ses écrits sont sinon anti-maçonniques du moins assez méprisants pour la maçonnerie, considérée comme simpliste dans ses jugements[1], a en tous cas été un contributeur indiscutable à l’étude du sacré, des mythes et des croyances religieuses. Eliade explique qu’un mythe est construit pour être exemplaire. Et il précise que « le mythe est assumé par l’homme en tant qu’être total, il ne s’adresse pas seulement à son intelligence ou à son imagination. ». Cela signifie que le mythe demande à être cru : l’adhésion au mythe est l’acte de foi initial, le pré-requis indispensable à l’intégration parmi les adeptes.

Paul Ricoeur a joliment écrit que « le mythe est une espèce de symbole en forme de récit, articulé dans un espace – temps hors de l’histoire et de la géographie »[2] , en tous cas qui s’affranchit de l’histoire et de la géographie.

Comme le notait Raoul Berteaux[3], « le mythe est historiquement faux, mais psychologiquement réel. Il n’y a pas réalité historique, mais réalité psychologique ».

En fait, les mythes diffèrent des légendes par plusieurs critères. Pour Ralph Stehly, professur d’histoire des religions à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, il y a trois critères principaux de différentiation :

1) Le caractère sacré des mythes. Le mythe est une histoire sacrée. Non seulement le thème des mythes n’est pas ordinaire, mais leur narration même est considérée comme ayant quelque vertu en elle-même.

2) Le mythe n’est pas raconté n’importe quand, mais pendant les cérémonies d’initiation, pendant le rite.

3) La thématique a toujours trait aux origines: comment et aux termes de quels enchaînements on est arrivé à l’environnement existentiel qui caractérise la situation d’aujourd’hui. Le thème des mythes a toujours trait à un commencement ou à une transformation.

Le mythe d’Hiram appartient à la catégorie des mythes d’identité. Il devient véridique dès lors qu’il est répété par les membres du groupe qui se reconnaissent en lui et se réclament de sa postérité.

Pour s’en tenir au mythe d’Hiram et à sa construction, il faut naturellement commencer par évoquer ici le Hiram mentionné par la Bible.

Le roi David, l’ancien berger vainqueur de Goliath, le poète auteur des Psaumes, avait formé le projet de construire un temple pour l’Eternel, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui avait fait sortir son peuple Israël d’Egypte sous la conduite de Moïse.

Selon le Deuxième Livre de Samuel chapitre 7 verset 2, le roi David avait eu un échange avec le prophète Nathan et fait le parallèle avec le fait qu’il habitait dans une maison en cèdre tandis que l’Arche d’alliance était dans une tente. David voulait donc construire un Temple.

Mais Dieu dit au prophète Nathan que ce sera le fils du roi David qui construira le temple, car David, s’il était un poète reconnu et un musicien de talent, avait aussi versé beaucoup de sang dans les multiples guerres qu’il avait livrées. Il n’avait pas non plus hésité à envoyer à un combat perdu d’avance le mari de la belle Bethsabée, afin de pouvoir alors épouser cette dernière, ce qu’elle fit en effet avant d’avoir avec son royal époux un fils, qu’ils appelèrent Salomon.

Selon le Premier Livre des Chroniques chapitre 28 verset 11, le roi David a donné les plans du temple à Salomon, non sans avoir, avant sa mort, rassemblé du matériel pour la construction du Temple en grande abondance.

Salomon, devenu Roi, entreprit donc de bâtir l’édifice. Il s’adressa au roi de Tyr, prénommé Hiram. En échange d’une portion du territoire de Galilée, qui appartenait au royaume d’Israël, et de quantités de blé et d’huile vierge, Hiram roi de Tyr fit abattre et livrer à son voisin d’importantes quantités de bois de cèdre et de genévrier.  Il lui loua également les services de plusieurs artisans, maîtres dans l’art de la construction.

Le Livre des Rois rapporte que parmi eux, Salomon demanda d’engager le fils d’un tyrien, artisan du bronze, décédé, et dont la veuve était une Israélite de la tribu de Nephtali. Succédant à son père, le fils, lui aussi prénommé Hiram, était devenu à son tour fondeur et sculpteur de bronze.

Hiram le bronzier réalisa divers ornements essentiels de la Maison du Seigneur voulue par Salomon, et en particulier les deux colonnes dressées à l’entrée du Temple ainsi que la Mer d’airain.

On trouve une seconde mention d’Hiram dans le corpus biblique.

Plus de trois siècles après la rédaction du Livre des Rois que nous venons d’évoquer, fut rédigé le Livre dit des Chroniques. Dans ce texte Hiram, dont le nom est devenu Houram, (avec un vav à la place du iod) est un personnage plus important que dans le récit des Rois : de spécialiste du bronze, il est devenu maître – artisan expert en de nombreuses techniques.

Salomon demande en effet à Hiram roi de Tyr de lui envoyer un «  homme qui s’entende à travailler en or, en argent, en airain, en fer, en écarlate, en cramoisi, et en pourpre, et qui sache graver, [afin qu’il soit] avec les hommes experts que j’ai avec moi en Judée, et à Jérusalem, lesquels David mon père a préparés. » ( 2 Chroniques 2-7).

En trois siècles de transmission, Hiram a pris de l’importance, de l’épaisseur. Il semble donc qu’une légende autour de ce personnage se développa dès l’Antiquité.

Cela dit, en dehors de cette mention, et de la liste des pièces de bronze poli fondues par l’artisan, aucun détail n’est donné sur la vie d’Hiram, et pas davantage sur les conditions de sa mort.

Un Midrash[4] raconte seulement qu’alors que tous les ouvriers qui avaient participé à la construction du Temple furent tués, selon l’usage instauré par les Egyptiens pour les ouvriers des Pyramides, Hiram fût appelé directement au ciel, comme Enoch l’avait été avant lui.

Se pose donc bien la question de l’intrusion d’Hiram dans le corpus maçonnique.

Il faut rappeler que les Maçons opératifs se référaient déjà à diverses légendes, et parmi celles-ci, divers récits liés à la construction du Temple de Jérusalem, faisant allusion à David et, bien davantage, à Salomon. La Maçonnerie ne comportait alors que deux degrés : Apprenti et Compagnon.  Lorsque le grade de Maître devint le degré fort de la maçonnerie symbolique, la légende d’Hiram prit l’importance que nous lui connaissons aujourd’hui.

Philippe Langlet, dans son livre Sources chrétiennes de la légende d’Hiram a recherché la trace d’Hiram à travers plus de cinquante versions différentes, afin d’en trouver le fil conducteur, la trame unificatrice. Son travail « piste » ainsi Hiram, ou plutôt son mythe ou sa légende des sources les plus anciennes jusqu’aux rituels d’aujourd’hui.

Philippe Langlet évoque dans cet ouvrage, la vie et la mort d’Hiram tel que la Bible les évoque, ou plutôt ne les évoque pas. Il présente la suite des enrichissements légendaires qui, progressivement, vont façonner le mythe initiatique qui inspire nos rituels et nos Rites. Car s’il existe des variantes d’un Rite à l’autre, les constantes invariantes dominent.

Pour s’en tenir à ce qui est sérieusement documenté, on retrouve la première mention connue du mythe d’Hiram dans la divulgation « Masonry dissected » de Samuel Pritchard publiée en 1730. Il est question ici d’Hiram comme héros emblématique dont le sacrifice servira d’ossature à la légende du troisième degré et, s’agissant du REAA, de point de départ à tout le moins aux 11 degrés suivants.

Il n’existe aucun document connu à ce jour nous éclairant sur la genèse de la référence hiramique et son introduction dans le corpus fixé depuis longtemps de la maçonnerie de métier. Tout au plus quelques écrits légitimant l’adjonction au cadre maçonnique traditionnel la thématique de la mort et de la résurrection.

La légende des Quatre Fils d’Aymon fait assassiner Renaud de Montauban, trop travailleur, trop parfait, pour n’être pas gênant.

Mais plus encore, on peut évoquer aussi bien la mort et la résurrection du Christ que celles d’Osiris, ou encore de Maître Jacques, que la mythologie compagnonnique fait mourir sous les coups de cinq compagnons.

Le fond du mythe est bien un archétype, que l’on retrouve dans de nombreuses traditions, à de nombreuses époques : un homme instruit des mystères, un homme éclairé, meurt sous des coups portés avec une violence aveugle.

Les ténèbres semblent triompher de la lumière.

Naturellement, les exégètes et les commentateurs ne manquent pas de relever que si Hiram, son œuvre achevée, était mort dans son lit longtemps avoir été fêté et récompensé par Salomon, il n’aurait pu devenir le héros de la dramaturgie maçonnique.

Il faut au mythe une dimension sacrificielle. La mort, brutale, violente, cruelle, est nécessaire, pour sublimer l’individu. Osiris sera déchiqueté par Typhon, le Phénix se consume face au Soleil dans une agonie atroce.

Il faut qu’il y ait un crime rituel pour qu’Hiram accède à sa véritable dimension.

On pourrait au demeurant dire la même chose du Christ, de Jésus flagellé et crucifié.

Au reste, il semble bien que Michaël Segall a fait en son temps ce parallèle, aucunement blasphématoire : la mort d’Hiram paraphrase la mort du Christ qui elle-même apparaît selon les plus antiques civilisations dans le trépas d’un dieu.

Dans le contexte initiatique qui nous concerne, et pour supporter l’une des idées forces qui fondent notre idéal et notre ambition, il faut voir en Hiram le symbole de la connaissance qui ne peut être abolie, de la lumière qui ne peut être éteinte malgré les agressions et les complots.

Hiram est ainsi l’archétype de l’initié qui accepte de mourir, qui fait le choix de mourir, pour pouvoir renaître.

En tout état de cause, on trouve une brève évocation d’Hiram dans les Constitutions d’Anderson dans leur édition première de 1723, où il est simplement mentionné comme l’homonyme du roi de Tyr et le maçon le plus parfait de la Terre. Rien de plus dans l’édition de 1738, qui évoque pour la première fois un troisième degré établi à Londres en 1726.

En 1726, précisément, est rédigé le manuscrit Graham. Le cadavre d’Hiram et ce qu’il en advint y figurent explicitement.

Le célèbre Discours du chevalier de Ramsay de 1736 évoque l’ « illustre sacrifice » d’Hiram, « premier martyr de notre Ordre ».

Le rituel dit « Three Distinct Knocks » de 1760 fait la même référence dans la description d’ une cérémonie d’initiation au 3ème degré et en fait remonter la pratique aux Loges des Antients, donc probablement avant 1717.

On peut citer encore l’une des versions les plus anciennes de ce récit, qui apparaît dans L’ordre des francs-maçons trahi et leur secret révélé (1744) : Adoniram, Adoram ou Hiram, à qui Salomon avait donné l’intendance des travaux de son Temple, avait un si grand nombre d’Ouvriers à payer qu’il ne pouvait les connaitre tous ; il convint avec chacun d’eux de Mots, de Signes et d’Attouchements différents, pour les distinguer

Terminons ce propos en tentant de replacer le mythe d’Hiram dans une perspective élargie, celle d’une légende fondatrice, celle d’un deuil consécutif à un meurtre, présente dans de très nombreuses traditions.

Certains auteurs ont proposé de faire une analogie entre le mythe d’Hiram et le mythe osirien.

Julien Behaegel, né en 1936, fut pendant un an moine dans une Trappe cistercienne. Puis il entreprit une longue quête existentielle, un voyage initiatique dans une perpétuelle recherche de sens. Franc-maçon initié à la R∴L∴ : L’Equité de la Grande Loge de Belgique, son œuvre, tant littéraire qu’artistique, est toute entière tournée vers l’exploration du symbole. Il est mort en juillet 2007.

Dans son livre Osiris, le dieu ressuscité (Berg, 1995), il s’efforce d’élucider le mythe fondateur sans lequel, dit-il, on ne peut rien comprendre au sacrifice divin. « Même athée, on est dualité, matière et esprit. Rencontre des contraires, ombre et lumière. On porte tous en soi une déchirure, et le désir de faire l’unité, c’est-à-dire de reconstruire l’homme total. »

Selon Behaeghel, par rapport au mythe d’Isis, le mythe d’Hiram est dénaturé par l’absence de la vierge initiatrice, représenté par Isis dans le mythe égyptien. Or il y a bien une vierge dans l’histoire de la construction du Temple, la reine de Saba, proche de Salomon.

Il faut rappeler en effet qu’Isis, femme-sœur d’Osiris, reconstitue Osiris (elle rassemble ce qui est épars), non pas afin qu’il reprenne vie lui-même sur Terre, mais pour qu’il règne au ciel. Isis ressuscite Osiris pour que son expiation devienne exemplaire. L’être humain ne peut s’améliorer qu’en connaissant ses limites et ses fautes, qu’en connaissant le drame. Mais l’espoir – d’aucuns parlent ici d’espérance – doit prendre le pas sur le désespoir : Isis la veuve va donner vie à Horus pour venger Osiris.

De là l’idée qu’il ne peut y avoir d’initiation véritable sans mort symbolique suivie d’une résurrection spirituelle par la « Sagesse » de la vierge de régénération.

On peut également faire un rapprochement entre le mythe d’Hiram et celui d’Hermès, Toth pour les Egyptiens. Toth est l’architecte du monde et au Commencement, il est le Verbe. Toth, comme Hiram, représente la force de la construction, la connaissance de l’architecture, symbolisant la construction du Monde.

D’autres auteurs ont montré que la légende ou le mythe d’Hiram tel que la franc-maçonnerie l’a façonné a pu être inspiré par l’Enéide de Virgile, notamment les livres 3 et 6.

Virgile, dans cette fresque prodigieuse, nous raconte comment Enée, dans sa descente aux Enfers, à la recherche son père Anchise, prit un rameau d’or. Compte tenu du lieu où l’histoire se déroule, on peut penser qu’il s’agit d’un rameau d’acacia. Plus tard, Enée retrouvera également le corps de Polydor, le fils de Priam, grâce à un rameau arraché à un buisson.

En fait, on s’aperçoit que dans diverses traditions, la mort violente du héros mythique est une mort libératrice, qui en quelque sorte va condamner les disciples à la liberté. Et l’on pourrait ajouter que les assassins, qui représentant la transgression, la révolte, la désobéissance, ont par là même un rôle symbolique que l’on retrouve lui aussi dans de très nombreuses cultures.

On pourrait encore évoquer l’histoire de Minos et de son grand architecte Dédale.

Mais terminons plutôt en évoquant la version du mythe d’Hiram écrite par Gérard de Nerval. Dans le « Voyage en Orient », écrit en 1850, Nerval offre un récit où se retrouvent toutes les passions, tous les sentiments, qui vont nourrir les degrés successifs proposés à l’initié pour lui permettre de les reconnaître en lui et de les contrôler.

Amour, passion, fanatisme, envie, jalousie, amour propre, orgueil et lâcheté sont mis en scène dans une transposition superbe, qui renvoie le lecteur, bien sûr, à ses propres limites, à ses propres vices.

Hiram est un archétype. Les archétypes sont porteurs de sens bien au-delà de ce que la réalité historique pourrait donner à considérer. Grâce à la mort du Maître, qui est la condition nécessaire pour qu’il puisse être transcendé par la grâce de la résurrection, la construction de notre édifice vertueux peut se poursuivre.

Car l’objet même de notre engagement maçonnique est là : fuir le vice et pratiquer la Vertu.

Le mythe d’Hiram est dans notre tradition le vecteur de son enjeu essentiel, la lutte du Bien contre le Mal.

Le Livre des Rois, au reste, rapporte cette requête explicite de Salomon à l’Eternel : « Accorde à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le Bien du Mal. ».

Comme tout processus initiatique, le nôtre doit être marqué par la mort du Viel Homme. Hiram a été choisi, construit, pour être le héros mythique dont le Rite a besoin pour prendre son sens.

Chacun de nous qui avons été reçus Maîtres maçons sait comment, au terme de la cérémonie d’initiation au 3ème degré, le Bien a triomphé du Mal.

La progression de l’Initié ne s’arrête pas là pour autant. Au contraire, serais-je tenté de dire.

Le mythe d’Hiram est le récit fondateur, initiateur, du parcours, sa condition nécessaire, mais non suffisante.

Pour conclure, en reprenant une vision maintes fois échangée avec Marc Halévy, physicien en même temps que philosophe,  le grand trépied mythique et mystique sur lequel repose tout l’édifice symbolique et spirituel de la Franc-maçonnerie se résume en trois idées qui ont entre elles des relations extraordinairement riches : le roi Salomon qui incarne la Sagesse la plus profonde et représente le Divin parmi les hommes, Hiram, l’architecte parfait et initié accompli, et le Temple voulu par le premier et construit par le second à Jérusalem.

C’est sur ce mythe primordial que les divers systèmes de grades et de degrés prennent appui. Mais ceci serait une autre histoire


[1] Cf par exemple « Océanographie ». Eliade a aussi dénoncé les régimes démocratiques « d’importation étrangère » et l’ « invasion juive »… Il fut attaché culturel du régime antisémite du dictateur Ion Antonescu à Londres puis à Lisbonne. Par ailleurs, il fut vers la fin de savie proche de personnaliutés comme Louis pauwels, et témoigna de son admiration pour René Guénon.

[2] Paul  Ricoeur,, Finitude et Culpabilité. Paris, Aubier, 1960, p. 25

[3] Raoul Berteaux, La Voie Symbolique, Edimaf, 1986, p 69.

[4] Midrash : méthode d’exégèse directe du texte biblique ( par opposition à la Mishna, indirecte). Le mot désigne aussi des textes porteurs de jurisprudence (hahakha) ou des anecdotes, paraboles et autres récits édifiants, comme c’est le cas du midrash évoqué ici.

Autres articles sur ce thème

Précisions sur la gestuelle de l’épée au RER

Nous avons constaté que les rituels du rite écossais rectifié labellisés et préconisés par les obédiences comportent, hélas, de nombreuses erreurs. Mauvaises transcriptions, ajouts de contre-sens, naïveté et incompétence des correcteurs, tout ceci a concouru à la sédimentation de pratiques qu’il convient désormais de dénoncer en toute légitimité[1].

Il est impératif de retrouver l’intelligence de nos rites tels qu’ils nous ont été légués.

Ce travail sur l’épée, notamment au premier grade, en est le début. Il est complété d’un vade mecum utile aux frères et sœurs de désir. Présenté par Albert Leblanc, Eques a Violis. Loge Emanescence. A.L.S. F.LNF. G.C.O.G.P. Montpellier.

Tout d’abord, il convient de rappeler que l’impétrant, en entrant dans la chambre de préparation, remet son épée et son chapeau au préparateur. Ces accessoires lui seront restitués au terme de la cérémonie de réception par le vénérable maître.

Contrairement à d’autres accessoires tel que le compas, le maillet etc. Le chapeau et l’épée sont des éléments de la vie profane. Ils ne sont pas des meubles immobiles ou mobiles, voire des bijoux tels qu’ils sont définis par les instructions par questions et réponses du rite. Ce sont des objets de la vie courante (de l’époque) qui vont acquérir un nouveau statut pendant, et après la réception.

En effet le chapeau sera ôté de la tête (pour les maîtres) lors de la mise à l’ordre, des prestations de serment, des invocations, des prières etc…

Quant à l’épée, elle sera soit au côté, soit pointe dirigée de la main droite vers l’impétrant (pendant la réception), soit vers les vertus, soit pointe haute main droite lors des serments ou invocations, soit enfin main gauche pointe haute (exclusivement le vénérable maître, pour les trois premiers grades).

Ces différentes gestuelles mises en œuvre par les maçons rectifiés sont explicitement énoncées par le rituel. Elles ne permettent pas des variations.

Malheureusement, les rituels « obédientiels » comportent des ajouts intempestifs introduits par des frères ou des sœurs ignorants de la doctrine du régime, et à tout le moins de la profonde cohérence du rituel, compris dans ses 4 grades.

De quoi s’agit-il ? Les rituels obédientiels (au premier grade) disposent que le maître des cérémonies va chercher le vénérable maître lors de la procédure d’allumage des trois flambeaux, épée main gauche pointe haute :

(….) En prononçant ce dernier mot, le Vénérable Maître pose son épée sur la Bible ouverte au premier chapitre de l’évangile Saint-Jean, prend une bougie du chandelier à trois branches, avec laquelle il va par le midi allumer lui-même en silence les trois flambeaux maçonniques qui sont autour du tapis (S-E; S-O; N-O), et il revient à sa place par le nord, ce qui forme le tour entier de la Loge. (….) Dès que le Vénérable Maître pose son épée sur la bible, le Maître des Cérémonies va le chercher avec l’épée main gauche pointe haute et à l’ordre et reste ainsi jusqu’à son retour à sa place. (…)[2]

Cette gestuelle du maître des cérémonies n’est pas conforme à la lettre et à la doctrine du RER. Tout d’abord par rapport aux manuscrits du rite (y compris le 1782 / 1802 auquel se réfèrent ceux des obédiences) et ensuite par rapport à l’enseignement fondamental du RER ;

Par rapport aux manuscrits :

Aucun texte ne prévoit un tel rôle pour le maître des cérémonies dont les tâches sont strictement et exhaustivement définies par le code des loges réunies :

(…)

 Le Maître des Cérémonies doit veiller au cérémonial de chaque assemblée, et examiner avant l’heure indiquée pour le travail, si tout est disposé convenablement pour la cérémonie du jour, Il doit examiner les Frères visiteurs, leur demander leurs certificats et les mots, signes et attouchements du régime auquel ils appartiennent. En cas de doute, il doit consulter le Vénérable Maître, et même attendre l’ouverture de la Loge, et en demander les ordres avant que de les admettre. Il doit avoir soin de placer tous les Frères suivant leurs grades ou dignités dans le régime rectifié. (…)

Le fait de lui demander d’aller chercher le vénérable maître, en portant l’épée pointe haute main gauche fait de lui une sorte de double du vénérable maître ce que ne prévoit aucun texte.

Par rapport à l’enseignement du RER.

épée maçonnique symbole franc maçon avec fourreau

Examinons le rituel du premier grade : Le cérémonial de l’entrée en loge du vénérable maître est parfaitement codifié : L’épée[3] en main pour les deux surveillants et le maître des cérémonies[4]. (En référence à la garde des avenues).

Le maître des cérémonies ne peut pas – et ne doit pas – avoir l’épée pointe haute main gauche. Pourquoi ?

Pour une raison majeure : Il n’évolue pas dans la même géographie symbolique, ni dans le même espace sacré que le vénérable maître, qui lui, est placé à l’orient.

Rappelons-nous :

Ce n’est qu’en découvrant le mot sacré, dans le rituel de maître écossais de saint André, que (…) Les Frères et Sœurs qui ont été préposés personnellement pour l’illumination, allument les seize bougies des quatre faces de l’appartement et le double triangle flamboyant, que l’on peut faire descendre alors, si l’on veut, en avant du symbole du grade, dont les bougies éclairent le transparent (…)

A ce moment précis l’orient (la lumière) est descendu sur toute la loge. Des lors, tous les frères et sœurs tiennent leur épée pointe haute main gauche quand le respectable député maître leur ordonnera de se mettre à l’ordre. La loge a changé la nature de son espace sacré.

Revenons au premier grade :

En effet, nous l’avons démontré, en aucun cas, le maître des cérémonies ne doit tenir son épée de la main gauche, pointe haute, et accompagner le vénérable maître dans son déplacement. D’abord, il n’est pas nécessairement maître écossais de saint André, et surtout évolue à l’intérieur d’un temple dans lequel l’orient (la lumière) n’est pas descendu. La lumière est à l’orient (c’est suffisamment dit !!!) et c’est bien la raison pour laquelle le vénérable maître laisse son épée sur la bible quand il quitte l’orient pour allumer, seul, les trois flambeaux dans un espace matériel.

J’ajoute que, selon la doctrine, la procédure d’allumage des flambeaux correspond à la recréation du monde[5]. Et donc on voit mal pourquoi le maître des cérémonies, voire les deux surveillants seraient antérieurs à la création du monde (sic) en positionnant leur épée pointe haute.

De surcroît, à la fin de l’assemblée le vénérable maître va éteindre les trois flambeaux du centre de la loge (puis les deux surveillants et le secrétaire, les leurs) puis les trois lumières du chandelier à trois branches. Symboliquement le monde est retourné au « néant » et donc le fait que le maître des cérémonies aille chercher le vénérable maître pour sortir du temple est inapproprié. Les rituels historiques prévoient que les membres de l’assemblée quittent à ce moment-là leurs décors et rien de plus. La séquence maçonnique est close à ce moment précis.

Par conséquent, il convient de ne pas tenir compte des ajouts figurant dans les divers rituels obédientiels et de s’en tenir au rituels manuscrits (fac-similé) de 1788/1802.

Conclusion

Seul le vénérable maître[6], installé à l’orient, peut tenir son épée pointe haute main gauche. Il connaît le mot sacré et il est le garant de l’intelligence du rituel. Dans les trois premiers grades, c’est lui qui professe par ses paroles et sa gestuelle, et personne d’autre, l’enseignement rectifié dans toutes ses dimensions. Dans le monde rectifié d’aujourd’hui, il est essentiel d’avoir une bonne pratique du rite. C’est la condition même de la crédibilité de nos loges rectifiées.

VADE MECUM DE LA GESTUELLE DE L’EPEE AU RER.

Le Vénérable maître :

Épée pointe haute main gauche (pommeau sur l’autel).

Épée posée sur la bible lors de la déambulation d’allumage et d’extinction des flambeaux.

Les surveillants :

Épée pointe basse tenue de la main (gauche ou droite) lors de l’entrée du VM en loge.

Épée au fourreau le reste du temps.

Épée pointe haute main droite lors des prestations de serment.

Le Maître de cérémonie :

Comme les deux surveillants, le maître des cérémonies tient son épée de la main droite (ou gauche) pointe basse, lors de l’entrée en loge du vénérable maître.

Épée au fourreau le reste du temps.

Épée pointe haute main droite lors des prestations de serment.

Dignitaires à l’orient.

Épée pointe haute main gauche.

Épée pointe haute main droite lors des prestations de serment.

Tous les autres :

Épée au fourreau la plupart du temps.

Épée pointe basse lors de la mise à l’ordre.

Épée posée sur siège (avec le chapeau et les gants) lors de la chaîne d’union.

Enfin il convient de rappeler que les déplacements en loge ne se font pas à l’ordre, et ce faisant, l’épée doit rester au fourreau.


[1]  Extrait du rituel de 1778 : (….)  Il est expressément interdit à tous Vénérables Maîtres, Surveillants, Maîtres des Cérémonies, (…)        d »ajouter à leurs fonctions, soit par actes, gestes ou discours, aucune chose arbitraire qui ne soit pas exprimée dans ce Rituel, (…..)

[2]Rituel Glmf / Gpmf

[3]  (Extrait rituel 1782/1802) …Les deux surveillants accompagnés du Maître des cérémonies, se rendent auprès du Vénérable Maître tenant chacun l’épée en main, vêtus et décorés Maçonniquement. ….)

[4]Ce qui peut se discuter, c’est de savoir s’il s’agit de la main gauche ou de la main droite ? Je préconise la main droite si la personne est droitière, et main gauche dans le cas d ‘un gaucher. En effet ce trio a une fonction de défense du VM et surtout de ce que symbolise le chandelier à trois branches (pensée, volonté et action).

[5]    Il s’agit du schéma cosmogonique Martinézien. .

[6]Et les dignitaires du régime. (Bm Lyon fm4/514 rituel 1802, triple union de Marseille)

Autres articles sur le RER

Gros plan sur « le guide du Passeur d’âmes »

4

Qu’est-ce qu’un passeur d’âmes ? Pour l’auteure, c’est un être incarné capable de percevoir les plans subtils, d’apaiser les peurs et de faciliter le passage entre le monde matériel et les dimensions spirituelles. Le livre insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un don réservé à quelques élus, mais d’une compétence spirituelle qui peut se développer avec écoute, respect et discipline intérieure.
Quels sont les différents cas de figure rencontrés ?

  • Les âmes bloquées par une émotion, un traumatisme ou un attachement terrestre ;
  • Les défunts qui ignorent leur état et restent en errance ;
  • Les âmes en transition consciente, notamment dans l’accompagnement de fin de vie
  • Les lieux chargés qui conservent une mémoire émotionnelle ou énergétique.

L’auteure insiste sur l’importance de travailler depuis un espace de calme, de neutralité et de compassion, sans jamais forcer une âme ou agir par ego.

Le livre fournit ensuite une série d’outils pratiques : prières rituels simples pour accompagner un passage, techniques de libération émotionnelle, nettoyage énergétique des lieux, reconnaissance des signes envoyés par les défunts, gestion de ses propres limites et prévention de la fatigue spirituelle.

L’auteure rappelle aussi que le rôle du passeur n’est pas de “sauver” mais d’éclairer un chemin que l’âme franchit librement. Le respect du libre arbitre, la justesse du moment et l’humilité sont au cœur de sa démarche. Enfin, l’ouvrage explore les aspects éthiques : ne jamais intervenir sans discernement, reconnaître quand demander l’aide de praticiens expérimentés, et s’assurer d’un accompagnement énergétique sain. Le rôle de passeur d’âmes s’inscrit dans une mission de service, d’apaisement et de bienveillance envers les vivants comme envers les défunts. (Commander le livre)

Veronique Batter est mathématicienne de formation et a travaillé plus de 10 ans dans le monde scientifique avant de se tourner vers l’accompagnement de l’âme dans les passages de la vie. Après avoir orienté sa pratique vers la naissance et les futurs parents. C’est à 45 ans qu’elle a découvert sa vocation de passeuse d’âme, spécialisée dans la fin de vie et l’après-vie. Elle a déjà formé des centaines de personnes à sa pratique.

« Laïcité, j’écris ton nom ! » au Droit Humain : quand la démocratie retrouve sa boussole

La conférence publique de ce 6 décembre, organisée par la Fédération française du Droit Humain, à la Maison Maria Deraismes à Paris dans le 13e arrondissement, a eu l’élégance rare de rappeler que la laïcité n’est pas seulement une règle de coexistence mais une architecture de la liberté. À quelques jours du 120ᵉ anniversaire de la loi du 9 décembre 1905, la Commission Droits humains et Laïcité a choisi de faire ce que la République elle-même semble parfois oublier de faire à voix haute, instruire, distinguer, pacifier le mot laïcité en lui rendant sa profondeur politique, historique et émancipatrice.

La Maison Maria Deraismes, un lieu qui parle déjà

Il y a des adresses qui font sédiment de mémoire. La Maison Maria Deraismes, liée à l’histoire du Droit Humain, n’est pas un décor neutre. Elle est une chambre d’échos où l’idéal républicain et l’idéal maçonnique se répondent sans se confondre. La conférence l’a d’emblée rappelé par sa scénographie symbolique à la fois sobre et fraternelle, et par un protocole de parole qui, sans s’afficher comme rituel, en reprend l’éthique, on se lève, on s’adresse à tous, on cherche une idée maîtresse plutôt qu’un duel d’egos.

Maurice Leduc : Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain

L’introduction du Grand Maître National Maurice Leduc a installé ce cadre avec clarté en articulant trois lignes de force. La laïcité comme principe fondateur de la démocratie française, la longue maturation historique qui mène à 1905, et la fidélité explicite du Droit Humain à la liberté absolue de conscience et au refus de tout dogmatisme. Dans ce rappel, la devise républicaine Liberté, Égalité, Fraternité réapparaît comme une triade opérative, presque un triptyque initiatique de la cité, dont la laïcité serait le secret d’assemblage.

Le propos a aussi offert un point de contexte institutionnel utile au lecteur. La Fédération française du Droit Humain revendique environ 15 000 membres et 740 loges en métropole et en outre-mer, et souligne que sa mixité historique participe d’une même logique d’émancipation.

Martine Cerf, la laïcité comme stabilisateur de République

Martine Cerf a posé une définition nette et pédagogique. La laïcité, c’est la séparation des religions et de l’État, la neutralité de l’État, l’égalité de tous quelles que soient les convictions, et l’émancipation à l’égard des dogmes religieux mais aussi politiques. Elle ancre ainsi la laïcité dans une philosophie de la liberté de conscience qui dépasse la seule mécanique juridique.

Son intervention a développé trois constats structurants.
D’abord un constat historique. La séparation a permis de stabiliser la République en desserrant l’emprise politique de l’Église et en mettant fin à ce « yo-yo » du XIXᵉ siècle où chaque avancée de laïcisation était aussitôt suivie d’un retour clérical lors des bascules autoritaires. Elle a rappelé la chaîne logique qui mène des lois scolaires de la Troisième République à l’acte décisif de 1905.

,Dictionnaire de la laïcité, sous la direction de Martine Cerf et de Marc Horwitz

Ensuite un constat comparatif européen. Les séparations récentes en Suède, en Norvège, ou encore les évolutions luxembourgeoises sont présentées comme des gestes de démocraties arrivées à maturité, tandis que les retours de religion d’État ou d’influence constitutionnelle du christianisme en Hongrie et les reculs des droits des femmes en Pologne sont analysés comme des symptômes de démocraties illibérales. Ici, Martine Cerf ne propose pas une exportation naïve du « modèle français », elle propose un diagnostic, la démocratie recule, la neutralité recule.

Enfin un constat contemporain français. Elle alerte sur une double pression. D’un côté une tentation de « laïcité ouverte » qui réintroduirait l’autorité religieuse dans la sphère politique. De l’autre, des intégrismes qui cherchent à imposer la supériorité de la loi religieuse sur la loi civile. Elle évoque aussi, en liant laïcité et droits des femmes, la manière dont certains combats contemporains contraception, IVG, mariage pour tous, fin de vie rencontrent des résistances religieuses organisées. Même si l’analyse est fortement située, elle a le mérite de rappeler ce point souvent dilué dans le débat public, une démocratie qui abandonne la liberté de conscience abandonne tôt ou tard des libertés concrètes.

Panneau liberté égalité fraternité de la République Française
Panneau liberté égalité fraternité de la République française

Jérôme Guedj, réenchanter la laïcité sans la dévoyer

L’intervention de Jérôme Guedj a fait basculer la conférence dans une zone plus politique, mais avec une prudence conceptuelle bienvenue. Son point de départ est essentiel. La loi de 1905 a été pensée comme une loi de concorde, apaisant un pays traversé de fractures religieuses, et non comme une arme identitaire. Or, dit-il, l’inversion accusatoire est aujourd’hui massive, la laïcité est perçue par trop de citoyens comme punitive ou discriminatoire, ce qui en trahit l’intention originelle.

Jérôme Guedj, en 2010

Il propose une typologie des tensions actuelles autour de trois pôles.
Un « catho-laïcisme » qui revendique une laïcité marquée par l’héritage judéo-chrétien.
Une « laïcité ouverte » d’inspiration multiculturaliste qui voudrait étendre l’affichage religieux jusque dans les espaces où la neutralité devrait primer.
Et entre les deux, la masse silencieuse attachée à une laïcité républicaine sans adjectifs, fidèle à l’esprit de 1905. L’idée centrale est moins de désigner des camps que de diagnostiquer une crise de représentation, la position nuancée est politiquement orpheline et médiatiquement inaudible.

Son grief le plus frappant est symbolique mais lourd de sens, l’absence apparente d’une commémoration officielle de grande ampleur pour les 120 ans de la loi de 1905. À ses yeux, cette discrétion institutionnelle alimente le sentiment de flottement et laisse le champ libre aux surenchères législatives ou aux polémiques de circonstance.

Surtout, Guedj plaide pour une politique publique de la laïcité au long cours. Il rappelle l’épisode de la suppression de l’Observatoire de la laïcité en 2021 et la création d’un comité interministériel censé former 100% des agents publics en quatre ans. Or, il pointe l’écart entre l’ambition et le réel, objectifs partiellement atteints et comité qui ne se serait plus réuni ensuite selon son propos. Il n’en profite pas pour disqualifier l’État, mais pour exiger une cohérence d’action. La laïcité, dit-il en substance, ne peut pas survivre comme simple « effet de tribune ».

Maria-Deraismes

Plus technique, mais très éclairant, son détour par l’article 31 de la loi de 1905 sur les pressions exercées pour imposer ou interdire une pratique religieuse. Il illustre un point rarement compris par les jeunes, forcer une femme à enlever un signe religieux dans l’espace public, ou la forcer à le porter, relèvent d’une même atteinte à la liberté de conscience. Cette pédagogie de la symétrie est précieuse, parce qu’elle dégonfle la lecture partisane du principe.

Il avance enfin une proposition volontaire, inscrire un « défenseur de la laïcité » dans l’architecture institutionnelle, à la fois pour rendre le principe plus visible et pour obliger l’exécutif à une politique stable. La proposition suscite des réserves dans la salle, notamment la crainte de dépendre de la personnalité nommée. Guedj assume le caractère d’aiguillon de son idée, et rappelle qu’un cadre institutionnel peut créer l’obligation de résultats là où le consensus politique vacille.

Sa mise en garde la plus juste, et peut-être la plus maçonnique dans son esprit, est celle-ci. Ne pas faire de la laïcité un fourre-tout. On peut combattre des normes religieuses sexistes au nom de l’égalité femmes-hommes, on peut lutter contre des discriminations au nom de l’égalité civique ou du refus du racisme, mais si l’on attribue à la laïcité toutes les batailles morales, on finit par la rendre illisible et donc vulnérable.

Conversation-sur-le-dessin-de-presse-avec-Xavier-Gorce dans-le-contexte-de-l-EMI-emi-enssib-fr

La main vive du dessin, Xavier Gorce

Le troisième intervenant a parlé sans micro, mais avec une acuité redoutable. Peintre, dessinateur et illustrateur, Xavier Gorce s’est imposé depuis des années comme une figure singulière du dessin de presse. Connu pour ses collaborations avec Okapi, Phosphore et lemonde.fr, il a durablement marqué l’actualité par sa série des manchots Les Indégivrables, publiée sur le blog du Monde de 2011 à 2021. Aujourd’hui, il travaille pour diverses publications et intervient ponctuellement en direct pour mettre en image des échanges, comme il l’a fait ici, au fil de la table ronde.

Par ses dessins réalisés sur le vif, il a joué le rôle de miroir ironique et de respiration critique. Ces images, vendues au profit de l’association « Dessinez, Créez, Liberté », rappellent que la liberté d’expression n’est pas un simple ornement de la laïcité. Elle en est l’une des forces intérieures. À l’échelle d’une conférence, le dessin devient une lampe mobile, il isole un détail, révèle un impensé, désamorce une crispation, et ouvre une autre porte de lecture. Une manière salutaire de faire travailler l’intelligence du débat sans l’alourdir, et de rappeler que la République se défend aussi par la finesse du trait.

Une lecture maçonnique en filigrane

Pour un lecteur de 450.fm, l’intérêt de cette conférence est double.
Elle montre d’abord une franc-maçonnerie qui ne confond pas initiation et fuite du monde. En travaillant la laïcité comme un principe vivant, le Droit Humain assume ce que nombre d’obédiences affirment chacune à leur manière, la liberté de conscience n’est pas seulement une valeur interne au Temple, c’est une exigence de la cité.

Elle rappelle ensuite que l’universalisme maçonnique n’a de sens politique que s’il accepte la rigueur de la neutralité publique. La chaîne d’union est inutile si la place publique devient un champ de hiérarchies spirituelles concurrentes. La conférence, sans le dire ainsi, a mis en scène une pédagogie de la mesure. Une laïcité forte, non pour effacer les croyances, mais pour empêcher qu’elles s’érigent en souverainetés rivales.

Temple Pinel DH

Ce que cette conférence apporte au débat de 2025

On sort de cette après-midi avec une conviction difficile à contester. La laïcité n’est ni un reliquaire de 1905 ni une arme de gestion des peurs contemporaines. Elle est un art du commun.
Martine Cerf en a souligné la fonction démocratique structurante, en rappelant que l’histoire européenne récente offre autant d’exemples d’émancipation que de régressions inquiétantes.
Jérôme Guedj a, lui, insisté sur la nécessité d’une politique publique cohérente et d’une pédagogie renouvelée, particulièrement auprès de la jeunesse, faute de quoi le principe restera captif des caricatures opposées.

Dans le paysage maçonnique français, cet événement s’inscrit comme une contribution utile aux débats du 120ᵉ anniversaire. Il rappelle que la laïcité ne s’honore pas seulement par des cérémonies commémoratives, mais par ce travail patient d’intelligence civique, qui ressemble étrangement à l’autre travail, celui de l’atelier, quand il taille la pierre du présent pour qu’elle puisse encore s’ajuster aux arches de demain.

Rue Pinel, Paris 13e arr.