Lundi 5 mai 2025, le Président de la République française, Emmanuel Macron, a marqué l’histoire en devenant le premier président en exercice à se rendre au siège de la Grande Loge de France (GLDF), situé rue Louis-Puteaux, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Cette visite, relayée par des médias, s’est accompagnée d’un discours majeur sur la laïcité, à quelques mois des commémorations du 120e anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État, adoptée le 9 décembre 1905. Accompagné de la ministre de la Culture, Rachida Dati, Emmanuel Macron a choisi ce cadre symbolique pour réaffirmer l’importance de la laïcité comme valeur républicaine et pour s’inscrire dans une démarche de rassemblement national.
Nous allons vous proposer une analyse approfondie des discours prononcés, d’abord, par le Grand Maître de la GLDF, Thierry Zaveroni, puissance invitante, puis par le Président Macron, des motivations politiques sous-jacentes, des raisons du choix de la GLDF plutôt que du Grand Orient de France (GODF) et du rôle de Rachida Dati lors de cette visite.
Le contexte de la visite : une première historique
La visite d’Emmanuel Macron à la GLDF constitue un événement sans précédent. Si le Président s’était déjà rendu au Grand Orient de France (GODF) en novembre 2023 pour célébrer son 250e anniversaire, reconnaissant ainsi le rôle de la franc-maçonnerie dans l’histoire républicaine, aucun chef d’État en exercice n’avait jusqu’alors franchi les portes de l’hôtel de la GLDF à Paris. Avec environ 32 000 membres, la GLDF est la deuxième obédience maçonnique de France, après le GODF (50 000 membres). Fondée en 1894, mais héritière d’une tradition remontant au XVIIIe siècle, la GLDF se distingue par son approche spirituelle et symbolique, centrée sur le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), qui met l’accent sur la quête intérieure et la fraternité universelle, sans aucune croyance religieuse requise ni préférence politique privilégiée.

Cette visite intervient dans un contexte général tendu. En 2025, la France fait face à des défis internes, tels que la montée des extrêmes (le Rassemblement national est crédité de 35 % d’intentions de vote selon un sondage IFOP de mars 2025) et la crise politique post-dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, ainsi qu’à des tensions internationales, notamment la guerre en Ukraine et les conflits au Moyen-Orient. Les débats sur la laïcité, l’antisémitisme, le racisme et l’intolérance religieuse traversent la société, rendant le choix de ce discours particulièrement significatif.
Le discours de Thierry Zaveroni : la GLDF, gardienne de la laïcité et de la fraternité
Le Grand Maître de la GLDF, Thierry Zaveroni, a ouvert la cérémonie par un discours solennel, marquant l’importance historique de la visite d’un président de la République. Cet événement constitue un indéniable succès pour Thierry Zaveroni, qui couronne ainsi sa fin de mandat, la marquant d’un jalon inédit dans l’histoire de l’Obédience. Son intervention a mis en lumière le rôle de la GLDF comme espace de réflexion spirituelle et comme garante des valeurs républicaines.

Le Grand Maître Zaveroni a, d’emblée, souligné le caractère exceptionnel de cette visite, la présentant comme une reconnaissance des contributions de la GLDF à la société française depuis sa fondation. Il a souligné l’engagement de l’Obédience en faveur de la laïcité, consacrée par la loi de 1905, qu’il a décrite comme un principe permettant de conjuguer liberté de conscience et cohésion sociale. En écho à l’approche adogmatique de la GLDF, qui fait référence à un « Grand Architecte de l’Univers », dans le plein respect de la diversité des croyances et des convictions, Thierry Zaveroni a rappelé le rôle de paix de la laïcité dans la cité, aidant à fédérer les citoyens par-delà leurs différences voire leurs divergences.
Le Grand Maître a également mis en avant la fraternité, valeur centrale de la franc-maçonnerie, comme antidote aux fractures sociales contemporaines. Il a évoqué la capacité de la GLDF à réunir des individus d’horizons variés pour réfléchir collectivement à l’amélioration de la société, faisant des loges autant de « laboratoires de la République », selon une formule souvent associée à la franc-maçonnerie. Il a fait référence à des figures historiques de la GLDF, comme Hubert Germain (Compagnon de la Libération) ou Arnaud Beltrame (initié à la GLDF et catholique pratiquant – NDLR), personnalités qui ont illustré l’engagement patriotique et humaniste de l’obédience.

De gauche à droite : Emmanuel Macron, Président de la République ; Thierry Zaveroni, Grand Maître de la Grande Loge de France ; Rachida Dati , Ministre de la Culture, et Jacques Rozen, Grand Commandeur du Suprême Conseil de France.
Enfin, Thierry Zaveroni n’a pas manqué d’exprimer sa gratitude envers le Président Macron pour avoir choisi la GLDF comme plateforme de dialogue, dont il mesure implicitement combien cette visite renforce la voix de la GLDF dans le paysage maçonnique français comme dans l’opinion publique. Son discours, agréablement rythmé et prononcé avec clarté, dans le Temple Pierre-Brossolette, est resté empreint d’une fierté d’appartenance unissant l’Obédience à la République entière dans un même appel à l’universalisme, à l’écart de toutes prises de positions partisanes, dans cette fidélité à un humanisme et à une spiritualité sans dogme, selon la tradition propre à la GLDF.
Le discours d’Emmanuel Macron : la laïcité, un pilier intemporel de la République
La loi de 1905 n’est pas un édit de tolérance mais une loi de liberté. Ainsi, chacune et chacun peut se reconnaître en République. pic.twitter.com/2Zxi128OVh
— Élysée (@Elysee) May 5, 2025
Le discours d’Emmanuel Macron, prononcé le 5 mai 2025, s’est articulé autour de la laïcité, présentée comme un pilier intemporel de la République et une « loi de liberté ». Selon l’Élysée, le président a cherché à s’inscrire dans la lignée des pères fondateurs de la loi de 1905, tel Aristide Briand, en insistant sur l’esprit de liberté et de cohésion nationale qu’elle incarne. Dans un contexte où la laïcité est parfois instrumentalisée dans les débats politiques, Emmanuel Macron a réaffirmé son rôle comme outil d’unité, protégeant la liberté de conscience et la neutralité de l’État, tout en garantissant la pratique des cultes.
Emmanuel Macron a défini la laïcité comme une valeur ancienne, actuelle et future, ancrée dans la loi de 1905, qui repose sur le respect de l’autre dans la diversité de ses croyances et convictions.
« cette loi n’a pas 120 ans : elle est d’hier, elle est d’aujourd’hui, elle est plus que jamais de demain car elle est empreinte de cette force toujours vive, celle des hommes et des femmes de bonne volonté, sans autre distinction. »
Il y a donc une pérennité de la laïcité à laquelle il faut veiller, en mesure alors de répondre aux défis contemporains tout en s’enracinant dans l’histoire républicaine. Il a insisté sur sa fonction de garantie de la liberté de conscience et d’expression, permettant aux citoyens de croire ou de ne pas croire sans crainte de discrimination.
Le Président a également mis en garde contre les luttes fratricides que pourrait engendrer l’imposition de croyances particulières. Il a appelé les citoyens à cohabiter dans leurs différences, une cohabitation qui, loin de nier les divergences, les transcende pour donner un « élan supplémentaire à la fraternité ». Cette idée de fraternité, valeur maçonnique par excellence, a été au cœur de son discours. Emmanuel Macron a souligné que la fraternité implique la neutralité de l’État, mais pas celle des citoyens, qui conservent leurs visions propres. Cette distinction est cruciale : elle répond aux critiques de ceux qui accusent la laïcité d’être un outil d’uniformisation et affirme qu’elle protège la diversité des convictions, tout en assurant l’impartialité des institutions publiques.
Emmanuel Macron a notamment relevé « une raison de [sa] présence ici, dans cette Grande Loge qui se trouve aussi, je le crois, par rapport aux autres obédiences, dans une place particulière, peut-être pétrie dans cet esprit de liberté que j’évoquais… » Puis, il a élargi son propos à la Franc-Maçonnerie toute entière, rappelant que :
« Le dialogue entre la république et la franc-maçonnerie est une conversation, si je puis dire, polie par des siècles de combats, par la communion de pensée et par une connivence qui n’a rien d’un complot. »

Cette image de « laboratoire de la République » à laquelle renvoie la Loge fait écho à son discours de 2023 au GODF, où il avait qualifié la franc-maçonnerie d’espace de dialogue démocratique. À la GLDF, il a adapté son propos à l’approche spirituelle de l’Obédience, louant sa capacité à réunir des individus aux croyances variées pour travailler à des idéaux communs, comme la justice sociale et l’humanisme.

Le Président a également abordé les défis contemporains, notamment la montée de l’antisémitisme et de l’intolérance religieuse. Comme le rapportent des posts sur les réseaux sociaux, il a réitéré que « s’en prendre à un juif, c’est toujours chercher à atteindre la République », un message fort dans un contexte de recrudescence des actes antisémites. Il a appelé les Francs-maçons à être des « vigies » de la laïcité, les invitant à défendre ce principe contre les dérives extrémistes, qu’elles viennent de la droite identitaire ou de mouvements religieux radicaux. Cette injonction s’inscrit dans une volonté de mobiliser les réseaux maçonniques, influents mais discrets, pour contrer les discours de division.
Enfin, Emmanuel Macron a contextualisé son discours dans la préparation des commémorations du 120e anniversaire de la loi de 1905, prévues en décembre 2025. En choisissant la GLDF, il a posé un jalon symbolique pour ces célébrations, ancrant son action dans une institution qui a historiquement soutenu les idéaux républicains.
Motivations politiques : rassembler et réaffirmer l’unité républicaine
Les motivations politiques de cette visite sont multiples et s’inscrivent dans une stratégie globale visant à consolider l’image de «rassembleur» du Président, à un moment critique de son second mandat. Voici quelques éclairages sur des enjeux sous-jacents :
- Réaffirmer la laïcité face aux tensions sociales : En 2025, la France est confrontée à une montée des extrêmes, notamment du Rassemblement national (RN). Macron, critiqué par la gauche pour son discours de 2018 devant la Conférence des évêques, où il évoquait la nécessité de « réparer » le lien entre l’Église et l’État, cherche à clarifier sa vision d’une laïcité « apaisée » et inclusive. La GLDF, par son approche non dogmatique et spirituelle, offre un cadre idéal pour ce message, évitant les connotations plus politiques du GODF, souvent perçu comme engagé à gauche.
- Dialoguer avec une institution influente : La Franc-maçonnerie, avec environ 180 000 membres en France, reste une force discrète mais influente, regroupant en partie des élites intellectuelles, politiques et économiques. Macron, qui s’était exprimé au GODF en 2016 comme ministre de l’Économie, cherche à maintenir un dialogue avec ces réseaux. Cette visite renforce son image de Président ouvert à tous les courants de pensée, tout en reconnaissant la contribution historique de la Franc-maçonnerie à la République.
- Préparer les commémorations de 1905 : Cette visite s’inscrit dans la préparation des commémorations du 120e anniversaire de la loi de 1905. En choisissant la GLDF, Macron pose un jalon symbolique pour ces célébrations, enracinant son discours dans une institution qui a soutenu les idéaux républicains et la laïcité, depuis des décennies.
- Consolider son image de « rassembleur » : Après une année 2024 marquée par la dissolution de l’Assemblée nationale et la perte de sa majorité, Macron a appelé, dans ses vœux du 31 décembre 2024, à un « ressaisissement collectif » pour 2025. Sa tournée dans l’océan Indien (Mayotte, La Réunion) et cette visite à la GLDF s’inscrivent dans une logique de reconnexion avec les territoires et les institutions qui incarnent les valeurs républicaines. En dialoguant avec la GLDF, il cherche à transcender les clivages politiques et à renforcer son rôle de garant de l’unité nationale.
Pourquoi la GLDF plutôt que le GODF ?
Le choix de la GLDF plutôt que du GODF, où Macron s’était rendu en 2023, est significatif et reflète des considérations stratégiques :
- Une approche spirituelle et moins politisée : La GLDF se distingue du GODF par son caractère plus introspectif et spirituel. Contrairement au GODF, qui s’engage publiquement sur des questions sociétales (fin de vie, laïcité, égalité) et est perçu comme un courant de gauche, la GLDF privilégie le travail symbolique et initiatique, centré sur la quête de sens et la réflexion philosophique. Ce positionnement adogmatique correspond à la volonté de Macron de promouvoir une laïcité « apaisée », à l’écart des débats partisans.
- Un geste d’ouverture à une obédience influente mais discrète : La GLDF, bien que moins médiatisée que le GODF, jouit d’une influence notable grâce à ses 32 000 membres et à son ancrage dans les élites. En visitant la GLDF, Macron reconnaît son rôle historique dans la défense des idéaux républicains, tout en diversifiant ses interlocuteurs maçonniques.
- Éviter les tensions avec le GODF : Le GODF a parfois exprimé des critiques à l’égard de Macron, notamment en 2021, lorsque son Grand Maître, Georges Sérignac, a déploré l’absence de commémoration des 150 ans de la Commune de Paris. La visite de 2023 avait servi à apaiser ces tensions, mais choisir la GLDF en 2025 permet à Macron d’éviter de raviver d’éventuels différends, tout en s’adressant à une obédience perçue comme plus neutre politiquement.
- Un symbole inédit : La GLDF n’ayant jamais accueilli de Président de la République en exercice, cette visite marque un moment historique et renforce l’impact symbolique du discours de Macron. Elle contraste avec les visites plus fréquentes au GODF (Émile Loubet en 1899-1906, François Hollande en 2017, Macron en 2023), l’obédience de la rue Cadet n’apparaissant plus comme le leader de la franc-maçonnerie française, la maçonnerie française étant constituée d’offres indépendantes.
Pourquoi Rachida Dati était-elle présente ?
La présence de Rachida Dati, ministre de la Culture, n’est pas anodine et peut être analysée sous plusieurs angles :
- Un rôle institutionnel lié à la Culture : En tant que ministre de la Culture, Rachida Dati a une place légitime lors d’événements liés au patrimoine et aux institutions historiques comme la franc-maçonnerie. Sa présence aux côtés de Macron, notamment à l’occasion de manifestations culturels comme le Festival du Livre de Paris en avril 2025, montre son implication dans les initiatives présidentielles visant à promouvoir les valeurs républicaines.
- Un signal politique à la droite : Figure des Républicains et ancienne ministre de Nicolas Sarkozy, Rachida Dati incarne un pont entre le macronisme et la droite républicaine. Sa présence à la GLDF, perçue comme marquée ni à droite ni à gauche à l’instar du GODF, peut être interprétée comme un geste d’ouverture envers ce type d’électorat, dans un contexte où Macron cherche à élargir sa base politique face à la montée du RN.
- Une alliée fidèle dans un moment clé : Maire du VIIe arrondissement de Paris et personnalité médiatique, Rachida Dati est une alliée stratégique pour Macron. Sa présence renforce l’image d’un exécutif uni autour des valeurs républicaines, tout en donnant une visibilité supplémentaire à l’événement. Elle incarne également une forme de diversité (femme issue de l’immigration), alignée avec le discours de Macron sur une laïcité inclusive.
Décodage politique : un acte symbolique aux multiples facettes
La visite d’Emmanuel Macron à la GLDF est bien plus qu’un simple discours sur la laïcité. Elle s’inscrit dans une stratégie politique complexe, visant à répondre aux défis de 2025 tout en préparant l’héritage de son mandat :
- Réponse aux critiques sur la laïcité : Critiqué par la gauche pour ses propos de 2018 sur le lien entre l’Église et l’État, Macron cherche à réaffirmer son attachement à une laïcité « de liberté », tout en évitant les controverses associées au GODF, plus engagé sur les questions sociétales.
- Contrebalancer la montée des extrêmes : Face à la popularité croissante du RN, Macron utilise la laïcité comme un rempart contre les discours identitaires et xénophobes. En choisissant la GLDF, il s’adresse à une audience plus large, incluant des cercles libéraux et conservateurs, tout en promouvant une vision universaliste de la République.
- Préparer l’après-2027 : À deux ans de la fin de son mandat, Macron cherche à consolider son image de président réformateur et unificateur. Cette visite, couplée aux commémorations de 1905, vise à ancrer son action dans une continuité historique, en le positionnant comme un garant des valeurs républicaines face aux crises futures.
- Dialogue avec les élites maçonniques : La franc-maçonnerie reste un espace d’influence. En dialoguant avec la GLDF, Macron renforce ses liens avec ces réseaux, tout en envoyant un message de reconnaissance à une institution qui a façonné la République.
Conclusion
La visite d’Emmanuel Macron à la Grande Loge de France le 5 mai 2025, accompagné de Rachida Dati, est un moment historique aux implications politiques profondes. Les discours de Thierry Zaveroni et d’Emmanuel Macron ont célébré la laïcité comme une « loi de liberté », capable de fédérer les citoyens dans leurs différences. Thierry Zaveroni a mis en avant le rôle de la GLDF comme gardienne des valeurs républicaines, tandis que le Président de la République a appelé à une laïcité apaisée, incarnée par la fraternité et le dialogue, face aux défis de l’antisémitisme et des extrémismes.
Le choix de la GLDF, par son caractère spirituel et moins politisé que le GODF, reflète une volonté d’élargir le dialogue et d’éviter les controverses partisanes. La présence de Rachida Dati renforce l’impact de cette visite, envoyant un signal d’ouverture à la droite républicaine.
Cette initiative, saluée par la GLDF comme un symbole de dialogue entre l’État et la Franc-maçonnerie, s’inscrit dans une stratégie globale d’Emmanuel Macron pour atténuer les tensions qui continuent de miner le pays en 2025, dans la volonté de consolider son héritage.
Comme l’a résumé un post des réseaux sociaux, « la rue Louis-Puteaux sera le théâtre d’un moment historique », non seulement pour la Franc-maçonnerie, mais pour la République toute entière.







































































