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La Fraternité : est-ce un devoir ou un idéal vivant ?

La fraternité, ce mot gravé sur les frontons des mairies françaises et les en-têtes des documents officiels, résonne comme un écho d’un passé idéalisé, un symbole d’unité et de solidarité qui semble s’effacer dans notre monde moderne. Mais qu’en est-il vraiment ? Est-elle un devoir imposé, une aspiration personnelle ou une valeur à réinventer ? Cet article explore la fraternité dans sa globalité, plonge dans une réflexion intime sur son sens, et s’achève sur des conclusions qui invitent à repenser notre rapport aux autres.

À une époque où les liens se fragilisent, la franc-maçonnerie, avec son héritage riche et ses rituels profonds, offre une lumière particulière sur cette notion, mêlant tradition et modernité.

La Fraternité dans sa globalité : un concept érodé mais présent

La fraternité, l’un des piliers de la devise républicaine française – Liberté, Égalité, Fraternité –, trouve ses racines dans les tumultes de la Révolution de 1789. Adoptée officiellement en 1848 sous la Deuxième République, cette triade a d’abord été proposée en 1793 (An I) avec la formule « Liberté, Égalité ou la Mort », avant que « Fraternité » ne l’emporte de justesse. Avant même cette date, des loges maçonniques isolées utilisaient déjà ces termes, les inscrivant dans leurs pratiques symboliques. La fête de la Fédération de 1790, avec ses drapeaux bleu-blanc-rouge ornés de slogans contestataires, en fut un écho précoce. Les Constitutions d’Anderson, texte fondamental de la franc-maçonnerie datant de 1723, posent d’ailleurs la fraternité comme « l’amour fraternel », la « pierre angulaire » et le « ciment » de l’ordre, une règle universelle transcendant les frontières.

Pourtant, aujourd’hui, ce mot semble perdre de son éclat. Il orne encore les édifices publics, conférant une aura officielle et inviolable, mais il est rarement prononcé par les politiciens, remplacé par des notions plus abstraites comme la « citoyenneté ». Dans un monde dominé par la consommation et l’individualisme, qui oserait encore appeler « Frère » ou « Sœur » un inconnu, surtout s’il ne partage pas notre nom ou notre histoire ? Malgré cela, un besoin inné de communion persiste. Que ce soit dans des cercles philosophiques, religieux, politiques ou caritatifs, les humains cherchent à tisser des liens au-delà de leur sphère privée – maison, stade ou bureau. La fraternité, bien qu’évasive, reste une aspiration latente, un fil conducteur dans un tissu social de plus en plus déchiré.

La Fraternité au cœur de l’expérience personnelle

Pour beaucoup, la fraternité prend une dimension profondément personnelle. Elle ne naît pas du sang, comme dans les récits mythiques d’Abel et Caïn ou de Romulus et Rémus, où les liens familiaux mènent souvent à des conflits fratricides. Non, elle se construit, se cultive. Mon meilleur ami, mon « frère de cœur », n’a pas besoin d’être mon alter ego ; il est celui avec qui je partage une complicité unique. Cette fraternité choisie contraste avec les liens imposés : on ne naît pas frère, on le devient par l’expérience et l’engagement.

L’histoire offre des exemples rares mais poignants de fraternisation transcendant les inimitiés. Pendant les deux guerres mondiales, des soldats ennemis ont parfois déposé les armes pour un instant de paix, de même que des forces de police et des manifestants ont trouvé des points de convergence lors de conflits sociaux. Ces moments éphémères prouvent que la fraternité peut émerger même dans l’adversité, bien que des frères puissent aussi devenir des ennemis lorsque les intérêts divergent. Dans une société où l’égalité juridique est acquise, la fraternité ne découle pas automatiquement ; elle s’épanouit là où les castes, les privilèges et les hiérarchies s’effacent.

Ma propre histoire illustre cette quête. Fils unique, j’ai grandi dans une solitude qui m’a poussé à chercher les autres pour me réaliser. Donner avant de recevoir, faire des concessions pour vivre en harmonie : ces leçons d’enfance ont trouvé un écho naturel dans la franc-maçonnerie. L’initiation, avec son serment solennel, m’a lié à mes Frères et Sœurs d’une manière indélébile. La maxime que j’ai transmise à mes trois filles – « Il y a moi, il y a moi et les autres, il y a les autres et moi, il y a les autres » – résume cette évolution. Être, agir et s’ouvrir aux autres surpassent le simple fait de connaître ou de penser. La maçonnerie m’a transformé, enrichi par une fraternité naturelle et cultivée, malgré mes défauts humains et mes maladresses.

La Fraternité maçonnique : un devoir vivant

Le premier texte maçonnique français
« Les Devoirs enjoints aux maçons libres », copie de 1736

Dans la franc-maçonnerie, la fraternité n’est pas qu’un idéal ; c’est un devoir inscrit dans les principes fondamentaux. Les Constitutions d’Anderson exhortent à « cultiver l’amour fraternel », tandis que les principes généraux décrivent la franc-maçonnerie comme un « ordre initiatique traditionnel et universel, fondé sur la fraternité ». Les Frères et Sœurs se reconnaissent comme tels, se devant aide et assistance, même au péril de leur vie. Ce serment, prononcé lors de l’initiation, scelle une alliance qui transcende les différences de race, de religion ou de philosophie.

La fraternité maçonnique se vit à travers des rituels et des pratiques concrètes. Sous le bandeau de l’initiation, le profane est invité à démontrer sa capacité d’humanité, à se construire soi-même comme une pierre d’un temple commun. La chaîne d’union, ce moment où les mains nues se joignent pour faire circuler un égrégore d’amour, est l’un des instants les plus puissants d’une tenue. Elle unit les cœurs, inclut ceux qui souffrent et symbolise une solidarité indéfectible. Chaque maçon taille sa pierre, s’appuyant sur celles qui l’ont précédé pour soutenir celles à venir, transmettant vécu et savoir.

Mais cette fraternité n’est pas exempte de défis. Des rivalités internes persistent, alimentées par des différences idéologiques – croyants par obligation contre laïcs anticléricaux – ou par des ego qui se disputent la suprématie. Pourtant, tous ont partagé la même initiation. Le chantier reste ouvert : compréhension, confiance et valorisation des qualités des autres sont des outils pour rapprocher plutôt que diviser. La fraternité maçonnique, loin d’être une utopie, peut servir de modèle au monde profane, portant à l’extérieur les valeurs acquises en loge : respect, tolérance, affection, écoute, humilité, charité, bienveillance, générosité, justice, humanité et solidarité.

Fraternité et Modernité : un Devoir Universel

La fraternité dépasse les cadres maçonniques pour s’ancrer dans une réalité universelle. Nous sommes tous issus de la Terre, cette mère qui nous offre l’air, l’eau, la nourriture et le feu, les éléments vitaux sans lesquels la vie serait impossible. Peu importe la race, la religion ou la politique, nos besoins sont identiques. Pourquoi alors refuser l’autre sous prétexte qu’il est étranger, alors que nous sommes tous des étrangers les uns pour les autres ? Cette lutte éternelle entre bien et mal, lumière et ténèbres, entre pouvoir et avoir d’un côté, être de l’autre, reste d’actualité. Combien de temps faudra-t-il à l’humanité pour saisir cette vérité élémentaire ?

La fraternité se décline en une multitude de formes : les Frères de la côte (pirates et corsaires), les marins solidaires, les moines de Saint-Benoît, les soldats d’armes, les Rose-Croix, les templiers, les corporations ou même les mafias, toutes unies par une règle et un rituel. La franc-maçonnerie se distingue par sa capacité à unir des individus de divers horizons sous une même bannière spirituelle. Les banquets, les visites d’une loge à l’autre, le salut fraternel porté au-dehors : autant de pratiques qui incarnent cet amour universel, interdit de nier ou d’exploiter l’autre.

Dans un monde où l’économie prime sur les valeurs humaines, la fraternité peut sembler illusoire, la liberté une chimère et l’égalité une utopie. Pourtant, elle reste un don de soi, le plus beau cadeau offert à autrui. Martin Luther King l’exprimait ainsi : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des Frères, sinon nous mourrons ensemble comme des idiots. » La cyber-fraternité, avec l’essor d’internet et des sites maçonniques, ouvre une nouvelle voie, encore à ses débuts, où la connaissance est à portée de clic, à condition de détenir la bonne clé.

Un devoir qui nous èlève

Qui serions-nous sans le sacré, sans la spiritualité, sans personne à aimer, protéger ou aider ? La fraternité est un besoin mutuel, un partage d’affection et d’amour doublé d’un devoir de transmission. C’est la cohésion du groupe qui permet à chacun de progresser dans la construction de son édifice personnel. Seuls, nous sommes impuissants ; l’union fait la force. Grâce au symbolisme maçonnique, nous cultivons des sentiments envers les autres, dépassant les ténèbres de la solitude.

La fraternité est plus forte que la mort, car sans amour – fraternel ou autre – tout ne serait que vide. Elle nous pousse à balayer les éclats de notre pierre brute pour poursuivre l’œuvre commencée. Dans une société où les valeurs économiques dominent, ces moments de fraternité, bien qu’rares, sont précieux. Élevons nos cœurs en fraternité, tournons nos regards vers la Lumière, et faisons de ce devoir un idéal vivant, capable de guider l’humanité vers un avenir plus humain.

La Clef Écossaise : un voyage fascinant aux origines de la Franc-maçonnerie

En novembre 2007, le documentaire belge La Clef Écossaise, réalisé par Tristan Bourlard et François De Smet, a marqué les esprits en proposant une exploration audacieuse des origines de la franc-maçonnerie. Ce film, diffusé sous forme d’enquête captivante, s’appuie sur des recherches récentes et des hypothèses novatrices, notamment celles de l’historien Robert L. D. Cooper, pour lever le voile sur un sujet souvent entouré de mystères.

À travers une narration fluide et des documents inédits, La Clef Écossaise invite les spectateurs à se plonger dans l’histoire de cet ordre initiatique, posant des questions essentielles : qui a créé la franc-maçonnerie, et pourquoi ? Voici un aperçu détaillé de ce reportage remarquable, qui mêle érudition et suspense.

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Une enquête aux racines profondes

Tristan Bourlard

La Clef Écossaise ne se contente pas de répéter les récits traditionnels sur la naissance de la franc-maçonnerie. Il s’inspire des travaux de Robert L. D. Cooper, un éminent spécialiste écossais et curateur de la Grande Loge des Maçons Anciens et Acceptés d’Écosse, qui a publié en 1988 The Origins of Freemasonry: Scotland’s Century, 1590-1710. Cooper a exploré les archives des premières loges écossaises, suggérant que les origines de la maçonnerie pourraient être liées à l’Écosse bien avant la création officielle de la Grande Loge Unie d’Angleterre le 24 juin 1717. Le documentaire reprend cette piste, surnommée la « clé écossaise », pour retracer une filiation qui pourrait remonter au XVIe siècle.

Le film se structure en chapitres thématiques, chacun éclairant une facette de cette genèse. Il commence par les origines mythologiques, évoquant les légendes qui ont nourri l’imaginaire maçonnique, avant de s’attarder sur des figures historiques clés. Parmi elles, Jean-Théophile Desaguliers, un pasteur et scientifique d’origine française actif en Angleterre, joue un rôle central. Connu pour avoir structuré les loges anglaises aux côtés de James Anderson, Desaguliers est présenté comme un lien possible entre les traditions écossaises et la maçonnerie moderne. Sa visite à la Loge d’Édimbourg n°1 (Mary’s Chapel) est mise en avant comme un moment décisif.

Les loges opératives et l’émergence des « Gentlemen Masons »

John Hamill de la GLUA

Une partie essentielle du documentaire explore les loges opératives écossaises, ces guildes de maçons bâtisseurs qui existaient dès le Moyen Âge. Ces loges, initialement dédiées à la construction de cathédrales et de châteaux, auraient évolué sous l’influence de figures comme William Schaw, maître des travaux royaux en Écosse à la fin du XVIe siècle. Schaw est crédité pour avoir formalisé les règles des loges et introduit des éléments symboliques qui préfigurent la maçonnerie spéculative. La Clef Écossaise suggère que ces loges ont servi de creuset où se sont mêlés artisans et intellectuels, donnant naissance aux « Gentlemen Masons », des membres non opératifs issus de l’aristocratie ou de la bourgeoisie.

Le film met en lumière des personnages comme Robert Moray, un noble écossais initié en 1641, souvent considéré comme l’un des premiers francs-maçons spéculatifs. Cette transition d’une maçonnerie pratique à une maçonnerie philosophique est présentée comme un tournant, marqué par l’intégration de rituels et de symboles hérités des traditions médiévales. Les auteurs insistent sur l’idée que cette évolution écossaise aurait influencé la fondation de la Grande Loge d’Angleterre, remettant en question la narrative dominante qui place Londres au centre de l’histoire maçonnique.

Des documents inédits et des témoignages surprenants

Robert Cooper – Grande Lode d’Écosse

Ce qui distingue La Clef Écossaise, c’est son recours à des archives rarement exploitées et à des témoignages qui apportent un éclairage nouveau. Les réalisateurs affirment avoir exhumé des documents permettant de retracer les liens entre les loges écossaises et les premières structures maçonniques européennes. Parmi ces éléments, des registres de la Loge d’Édimbourg et des correspondances entre Desaguliers et des loges continentales sont cités, bien que leur interprétation reste sujet à débat parmi les historiens.

Les interviews incluent des experts comme David Stevenson, un historien écossais renommé pour ses travaux sur les origines de la maçonnerie, et Jessica Harland-Jacobs, professeure d’histoire impériale à l’université de Floride, qui a étudié l’expansion mondiale de l’ordre. Leurs contributions enrichissent le récit, offrant des perspectives variées sur la diffusion des idées maçonniques au-delà des frontières écossaises. Ces témoignages, combinés à des reconstitutions visuelles, donnent au documentaire une dimension immersive qui captive le public.

Une réflexion sur l’héritage maçonnique

La Clef Écossaise ne se limite pas à une simple chronique historique. Il invite à réfléchir sur l’héritage de la franc-maçonnerie et sur la manière dont ses origines façonnent son identité actuelle. Le film souligne le rôle de la Royal Society, cette institution scientifique fondée en 1660, comme un pont entre les cercles intellectuels et les loges. Cette connexion suggère que la maçonnerie a puisé dans les avancées scientifiques et philosophiques de l’époque pour se réinventer.

Cependant, le documentaire ne cache pas les zones d’ombre. Les hypothèses sur une filiation templière, popularisées par des figures comme l’abbé Leffranc au XVIIIe siècle, sont abordées avec prudence. Bien que séduisantes, ces théories – qui lient la maçonnerie à une vengeance des Templiers contre la monarchie française – sont présentées comme des constructions symboliques plutôt que des faits historiques avérés. Les auteurs préfèrent se concentrer sur des preuves documentaires, laissant aux spectateurs le soin de se forger leur propre opinion.

Un legs cinématographique et historique

Mary’s Chapel

Sorti en 2007, La Clef Écossaise reste une œuvre pionnière dans l’étude audiovisuelle de la franc-maçonnerie. Sa capacité à allier rigueur historique et narration accessible en fait un outil précieux pour les curieux comme pour les chercheurs. Le film a été salué pour son approche novatrice, bien que certains critiques aient regretté un manque de profondeur sur les implications modernes de ces origines.Aujourd’hui, près de deux décennies après sa sortie, La Clef Écossaise conserve toute sa pertinence. Il offre une base solide pour explorer l’évolution de la maçonnerie, un sujet qui continue de fasciner par son mélange d’histoire, de symbolisme et de mystère. Que l’on adhère ou non à la « clé écossaise », ce documentaire reste une invitation à redécouvrir un pan méconnu de notre patrimoine culturel, avec l’Écosse comme berceau inattendu d’une aventure humaine et spirituelle.

Autre article sur ce thème

Le marronnier qui s’effeuille poussivement dans les pages du Figaro Magazine

Chaque année, au creux de l’été, les journaux s’empressent de ressortir leurs sempiternels marronniers, ces sujets récurrents dépourvus d’actualité brûlante. Devançant peut-être cette année les dossiers prodiguant moult conseils pour conserver son summer body, prendre de bonnes résolutions conciliant vie professionnelle et vie privée ou remplir sa cave sans céder à l’enivrement des étiquettes, Le Figaro Magazine du 1er août 2025 nous offre, en grande largeur, un énième traitement de la Franc-Maçonnerie qui, tel un vieux disque rayé, non seulement ne renouvelle pas le genre mais ressasse les rengaines superficielles d’un passé révolu.

Pierre-Yves Beaurepaire (Source Wikipédia)

On pourrait presque imaginer les rédacteurs, comme des conteurs mornes et fourbus, s’appuyant tant bien que mal sur des histoires d’antan quelque peu éculées, faute de pouvoir saisir le propre toujours actif de l’initiation. Ainsi, loin de raviver l’intérêt, ce dossier, orchestré par Jean-Christophe Buisson, s’appuyant sur l’essai de Pierre-Yves Beaurepaire, risque de plonger les lecteurs dans la léthargie qu’engendre le cercle routinier des idées reçues.

Un dossier qui esquive le cœur de la Franc-maçonnerie

Malgré son titre racoleur : « La Franc-maçonnerie continue de compter dans le débat public », l’article de tête aurait tout de même pu laisser une petite place à une exploration un tant soit peu approfondie de cet art initiatique, de ses rituels, de ses symboles et de son cheminement spirituel. Mais à la lecture, la déception est immédiate. Jean-Christophe Buisson, le journaliste à l’origine de l’entretien avec Pierre-Yves Beaurepaire, n’effleure même pas l’essence de la Franc-Maçonnerie.

Pas une ligne sur les travaux en loge, les réflexions philosophiques ou les transformations intérieures que cet ordre suscite chez ses membres.

Au lieu de cela, l’article se focalise sur des questions d’actualité sociale et politique : la fin de vie, la laïcité, le communautarisme, les luttes contre l’extrême droite ou les tensions avec l’Église catholique. On y parle de François Bayrou, du Grand Orient de France (GODF), de commissions de bioéthique, mais rien qui permette de comprendre ce qui se passe réellement derrière les portes closes des temples et dans la vie intérieure des frères susceptible de nourrir au-dehors leur être social.

Ce choix éditorial donne l’impression d’un publireportage déguisé, une vitrine flatteuse pour le GODF en mal de questions dites aujourd’hui « sociétales » (c’est plus « tendance ») et, par une implicite extension, pour l’ouvrage de P.-Y. Beaurepaire, à paraître le 14 août aux éditions Perrin.

Les propos de P.-Y. Beaurepaire, relayés avec soin, mettent en avant les engagements sociétaux des Francs-Maçons – comme le soutien à l’avortement, à la contraception ou à la fin de vie, incarnés par des figures comme le Dr Pierre Simon (mentionné par erreur, dans un propos rapporté à P.-Y. Beaurepaire, comme ancien Grand Maître de la Grande Loge Nationale Française, alors qu’il le fut, à deux reprises, de la Grande Loge de France, deux obédiences qui méritent pour le moins d’être différenciées) ou Henri Caillavet (grande conscience du GODF) – sans jamais relier la pertinence de leurs combats avec leur engagement initiatique. Là n’est point la question : visiblement l’intérêt de l’éditeur était d’obtenir un grand « papier » pour le lancement du dernier essai de son auteur et huiler la planche (sic) avec des lieux communs était, semble-t-il, au vu des efforts déployés par les « relations presse », le meilleur moyen d’assurer un tremplin à un livre érudit dans un magazine prestigieux. Coup médiatique réussi ?

Mais cette approche réduit la franc-maçonnerie à un simple acteur politique, effaçant son âme spirituelle.

Une Maçonnerie qui vieillit et perd son élan

Pierre-Yves Beaurepaire, universitaire de renom et, en tant que tel, rare historien spécialiste de la Franc-Maçonnerie, offre dans cet entretien une analyse lucide qui, ironiquement, souligne les limites de l’institution qu’il étudie. Il note que les Francs-maçons, depuis les années 1980, ont pris en moyenne vingt ans de plus, un vieillissement démographique qui reflète un désintérêt croissant des nouvelles générations. Cette observation, tirée de son essai La Franc-maçonnerie. Vérités et légendes, est un aveu implicite : la Maçonnerie, telle qu’elle est présentée ici, peine à se renouveler. Le Professeur Beaurepaire explique que les grandes batailles républicaines – laïcité, sécularisation des rites de passage – appartiennent à un passé glorieux, mais qu’aujourd’hui, les Loges semblent figées, incapables de rivaliser avec les universités ou les forums publics où l’histoire, la politique et les débats sociaux trouvent une résonance bien plus vive.

Cette stagnation est d’autant plus évidente quand on lit les lignes sur les obédiences actuelles. Pierre-Yves Beaurepaire conteste l’idée d’une division politique stricte entre un Grand Orient de France (GODF) de gauche et une Grande Loge Nationale Française (GLNF) de droite (même si globalement, de notre point de vue, elle reste vraie : il suffit de tenter d’inverser la proposition pour la vérifier a contrario !), soulignant une modération qui éloigne les membres des extrêmes comme La France Insoumise (LFI) ou le Rassemblement National (RN). Il mentionne même des Francs-Maçons « libéraux » de centre droit, un glissement qui montre une diversification, mais aussi une dilution des idéaux initiaux. Les Loges, autrefois perçues comme des foyers de révolution intellectuelle, se transforment en refuges où l’on discute de bioéthique ou de laïcité sans oser s’aventurer sur des terrains plus abrupts. Il semble bien loin, le temps où les Francs-maçons étaient vus comme des forces capables de redessiner les lignes de la société, au milieu de ses fractures.

Une critique timide face aux défis contemporains

L’article touche également à la relation entre la Franc-Maçonnerie et les religions, un sujet toujours incandescent qui mériterait une analyse plus incisive. Pierre-Yves Beaurepaire rappelle la condamnation historique de l’Église catholique via l’encyclique Humanum Genus de 1884, où Léon XIII (1810 – 1903) assimile la Maçonnerie au « royaume de Satan ». Bien que les tensions se soient apaisées depuis, le Vatican maintient l’incompatibilité de toute adhésion maçonnique avec une appartenance à l’église catholique, comme en témoigne, dès 2024, l’ardente excommunication d’un curé de Livourne qui – horresco referens – avait, le 31 décembre 2023, qualifié le pape François de « franc-maçon ». Pourtant, l’article passe sous silence une question cruciale : pourquoi les Francs-Maçons, si prompts à dénoncer le cléricalisme catholique par le passé, restent-ils si discrets face à l’islam politique ou au communautarisme, qu’ils devraient pourtant critiquer aujourd’hui avec autant de véhémence, en partisans zélés d’un universalisme qu’ils n’ont jamais cessé de révérer – du moins, théoriquement – à longueur de communiqués et dans l’inlassable répétition de leurs références ? Cette étrange pudeur contraste visiblement avec leur engagement historique.

Par ailleurs – et ce n’est peut-être pas sans lien, mais il ne nous appartient pas de l’étudier ici -, l’article évoque les appels à barrer la route à l’extrême droite lors des diverses élections, signés notamment par le Grand Orient de France (GODF) mais non par la Grande Loge de France (GLDF) ou la Grande Loge Nationale Française (GLNF), qui, pour ces deux dernières, préfèrent rester politiquement en retrait, selon leurs règles traditionnelles qui, ajoutons le, interdisent toute consigne de vote, de la part d’obédiences travaillant « à couvert », c’est-à-dire sans ouvrir de débats démocratiques avec le public. Il note aussi la présence de sympathisants du Rassemblement National ou d’idées sécuritaires parmi les membres de ce courant de pensée, surtout, en proportion, parmi ceux issus des forces de l’ordre, un phénomène qui reflète les évolutions sociétales.

Mais cette prudence face à l’islam politique – alors qu’individuellemment nombre de frères dénoncent son danger – trahit une peur de s’attaquer à un sujet sensible, conduisant à se dérober à l’ombre des temples, plutôt qu’à porter le fer dans le débat public comme la franc-maçonnerie le faisait naguère encore quand l’unité de la république lui semblait en danger – menace dont on ne peut pas dire qu’elle ne pèse pas davantage sur notre nation aujourd’hui…

Un marronnier qui dessert l’art maçonnique

En somme, ce dossier du Figaro Magazine sacrifie une trop rare occasion de renouveler l’image de la Franc-Maçonnerie. Là où les marronniers d’antan laissaient entrevoir des mystères et des pouvoirs occultes, ce numéro réduit l’Art Royal à une coquille vide, vestige d’un âge d’or révolu. Les citations de Pierre-Yves Beaurepaire, comme celles sur les Francs-Maçons qui « dénoncent le danger du communautarisme et de l’islam politique, quand auparavant ils craignaient surtout le cléricalisme des catholiques », ou sur l’affaire des fiches de 1904 où le GODF fut impliqué dans un fichage d’officiers, servent davantage à illustrer un passé qu’à éclairer un présent vivant.

Certains se réjouiront peut-être de voir Le Figaro Magazine offrir une tribune à Pierre-Yves Beaurepaire, dopant ainsi, dès parution, les ventes de son livre et ce, grâce aux puissants relais d’un éditeur reconnu comme à l’impeccable notoriété d’historien de l’auteur en cause. Mais, pour la Maçonnerie, le bilan est maigre, sinon amer. Elle n’en ressort pas gagnante : loin des super-héros d’autrefois, elle apparaît une fois encore comme une institution vieillissante, repliée sur elle-même, incapable de s’adapter ou de s’exprimer avec la même vigueur qu’autrefois sur les défis que la société doit affronter. C’est déjà une chose mais il y avait aussi – et ô combien ! – autre chose à montrer, autrement plus singulière et motivante, à notre sens : c’est l’intérêt du travail accompli en loge par les Sœurs et les Frères, dans leur fidélité à la voie initiatique.

Une fois de plus, s’est évanouie la chance de parler de la franc-maçonnerie comme d’un art vivant, préférant lui laisser secouer une odeur de naphtaline, sous la poussière de l’histoire. quel Dommage !

Pour sauver l’humanité d’elle-même, l’étoile d’Alfred Dreyfus perce enfin les ténèbres

Lire Cinq années de ma vie d’Alfred Dreyfus, accompagné de la réflexion ardente de Pierre Vidal-Naquet et de l’éclairage de Jean-Louis Lévy, c’est franchir le seuil d’une nuit où l’homme, seul face à l’abîme, converse avec l’injustice comme on affronterait un dieu obscur et muet. Ce livre n’est pas un récit historique parmi d’autres, ni une simple chronique judiciaire. Il est l’émanation d’une conscience livrée au supplice du temps, aux chaînes visibles et invisibles, à la solitude d’une île qui devient à la fois geôle et miroir, enfer et ascèse.

Alfred Dreyfus y parle avec une voix tendue, à la fois brisée et invincible, celle d’un être humain que l’on a tenté de réduire à une poussière, et qui, pourtant, porte plus haut que ses geôliers l’idée pure de vérité et de justice.

Dans ces pages, nous respirons une atmosphère lourde de trahisons, d’orgueil militaire et de haine antisémite, où la raison d’État s’érige en idole cruelle. La figure d’Alfred Dreyfus, arrachée à son foyer, dégradée sous les clameurs de foules manipulées, devient paradoxalement l’un des visages les plus purs de l’honneur.

Vue de l'île du Diable.
Vue de l’île du Diable.

Dans l’exil absolu de l’île du Diable, Alfred Dreyfus vit une décomposition lente du monde humain. La mer, toujours battante, encercle cette langue de roche brûlée comme une prison vivante. L’air y est saturé de sel, d’humidité et de fièvre, les vents y hurlent comme des spectres, et la végétation rare semble elle-même se tenir à distance de l’homme condamné. Le bagne, réduit à quelques baraques infestées d’insectes, devient un tombeau ouvert où chaque nuit dévore les forces du captif. L’isolement est si total que les mots, parfois, se heurtent au silence comme des pierres jetées dans un puits sans fond. Le corps s’épuise, enchaîné à une terre où même la lumière du soleil parait hostile. La pluie pourrit les vivres, la chaleur accable, les fièvres malarias rôdent comme des bourreaux invisibles. Dans cette étendue hostile, Alfred Dreyfus apprend la lente agonie du temps, une existence où chaque jour ressemble à un siècle, où l’on meurt un peu sans mourir tout à fait. Pourtant, au cœur de cet enfer terrestre, il serre la vérité comme une ultime étoile, refusant que l’obscurité des hommes devienne celle de son âme.

Son journal, repris en 1901, témoigne d’une tension intérieure qui relève presque du mystique : il se tient, seul, au centre de la tempête, et, sans savoir si jamais l’aurore viendra, s’adosse à une fidélité inébranlable à la vérité. Comme dans une initiation funèbre, il traverse la mort symbolique du bannissement, il plonge dans les ténèbres de l’injustice absolue, il endure l’effacement de son nom, pour atteindre un jour, peut-être, la lumière de la réhabilitation.

Ce texte, d’une densité à couper le souffle, est l’une des grandes méditations du XIXᵉ siècle sur l’âme humaine mise à nu. Il y a, dans ces pages, une lente descente dans l’horreur, où chaque mot pèse du poids du fer et de l’océan, mais aussi une ascension invisible. Nous sentons que cet homme, à qui l’on a tout arraché, se tient pourtant dans un combat qui le dépasse. Sa solitude devient universelle. Elle rejoint toutes les quêtes de justice bafouée, toutes les flammes que l’on a tenté d’éteindre, tous les innocents écrasés par le pouvoir aveugle. Alfred Dreyfus n’est pas seulement une victime, il devient, malgré lui, l’incarnation vivante de cette voie étroite qu’empruntent les esprits qui refusent le mensonge, même lorsque celui-ci prend les allures sacrées du patriotisme et du glaive.

Pierre Vidal-Naquet. - La Découverte
Pierre Vidal-Naquet. – La Découverte

Pierre Vidal-Naquet, dans son geste d’historien, ne se contente pas de contextualiser l’Affaire. Il nous rappelle combien le symbole Dreyfus reste dangereux, combien l’homme, arraché à sa liberté, a été transformé en étendard, instrumentalisé, sali ou glorifié selon les époques et les causes. Sa lecture nous fait comprendre que la justice n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle est un combat sans fin, une épée que l’on doit sans cesse forger à nouveau contre les passions et les haines collectives. Jean-Louis Lévy, en postface, redonne à Alfred Dreyfus son humanité concrète, sa dignité pudique, lavant le visage de cet homme des caricatures de froideur ou de dureté que l’histoire a parfois imprimées sur lui.

À travers cette lecture, nous touchons une vérité plus profonde encore, presque ésotérique. Le chemin d’Alfred Dreyfus ressemble à l’itinéraire initiatique du Maître Maçon. Il connaît la mise en accusation injuste, le procès truqué, la dégradation infamante, puis l’exil qui devient une mort symbolique. Enfermé sur son île, il vit l’épreuve de l’ombre, celle qui dépouille l’être humain de toutes ses certitudes, de tous ses appuis, pour ne lui laisser que sa conscience nue.

Vue de l'île du Diable. depuis l'île Royale
Vue de l’île du Diable. depuis l’île Royale

Ce séjour dans l’enfer terrestre fait songer au cabinet de réflexion où l’initié médite sur la mort, mais ici le cabinet est une prison réelle, et la méditation, une lutte pour la survie de l’esprit. Lorsqu’il revient, lorsque la vérité finit par surgir, ce n’est pas un triomphe éclatant, mais une vérité fragile, contestée, jamais complètement réparée. Comme dans certains rites antiques, la lumière arrachée aux ténèbres demeure blessée, elle porte la trace des griffes de la nuit.

Palais Bourbon, Paris 7e
Palais Bourbon, Paris 7e
Logo de l'Assemblée nationale
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Et cette blessure ne se refermera jamais tout à fait. La France réhabilite son officier, mais le grade de général, qu’il aurait mérité par son parcours et par ses états de service, lui est refusé. Plus d’un siècle plus tard, ce n’est qu’en 2025 que l’Assemblée nationale répare enfin cette dernière injustice, élevant Alfred Dreyfus à ce rang symbolique, tardive reconnaissance que la vérité a des ennemis tenaces et que l’honneur est parfois condamné à attendre au-delà d’une vie humaine. Nous sentons alors que Cinq années de ma vie n’est pas seulement le témoignage d’un drame personnel. Il est l’acte de naissance d’un combat universel, celui de la vérité contre les pouvoirs aveugles, celui de la fraternité humaine contre la haine, celui de l’esprit libre contre les faux dieux de la peur et du préjugé.

Capitaine Dreyfus, cour d'Honneur du Musée d'art et d'histoire du Judaïsme © Yonnel Ghernaouti
Capitaine Dreyfus, cour d’Honneur du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme © Yonnel Ghernaouti

Alfred Dreyfus, né en 1859 à Mulhouse, issu d’une famille juive alsacienne profondément attachée à la France, fut ce patriote exemplaire qui choisit l’armée pour servir la République, avant d’être broyé par ses propres institutions. Il meurt en 1935, après avoir repris les armes en 1914 et défendu son pays avec une bravoure silencieuse. Ses écrits, notamment Carnets (1899-1906) et ses Œuvres complètes récemment rééditées, tracent le portrait d’un homme qui fit de l’endurance morale une arme plus puissante que toutes celles qu’on lui avait retirées.

Pierre Vidal-Naquet
Pierre Vidal-Naquet

Pierre Vidal-Naquet, historien majeur du XXᵉ siècle, spécialiste de la Grèce ancienne et des combats de justice de notre modernité, a consacré sa vie à penser les abus de pouvoir, des cités antiques aux tragédies contemporaines. Son compagnonnage intellectuel avec Alfred Dreyfus éclaire le lien profond entre mémoire, vérité et résistance à l’oppression.

En refermant ce livre, nous ne lisons plus seulement l’histoire d’un innocent injustement condamné. Nous traversons une épreuve initiatique qui nous concerne encore, car elle nous rappelle qu’aucune société n’est à l’abri du mensonge, que la vérité doit être défendue comme un flambeau fragile dans le vent, et que la justice ne descend pas des institutions comme une grâce divine mais se conquiert pas à pas, souvent contre elles. Alfred Dreyfus n’a jamais cédé à la haine. Il n’a jamais tourné son combat vers la vengeance. Il a voulu que l’humanité sorte grandie de ses épreuves. Et c’est peut-être là son plus grand acte de Maître intérieur : offrir, à travers ses cinq années de solitude et de souffrance, une leçon d’endurance, de droiture et d’amour de la vérité qui demeure, aujourd’hui encore, une lumière pour quiconque refuse la nuit de l’injustice.

Logo La Découverte
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Les heureux possesseurs de cet ouvrage savent qu’ils tiennent entre leurs mains bien plus qu’un témoignage historique. Sa valeur marchande actuelle, atteignant des sommets auprès de la grande multinationale américaine fondée en 1994 à Seattle, n’est que l’écho matériel d’une vérité que nul ne peut acheter : celle de l’honneur, de la dignité et de la justice que porte à jamais le nom d’Alfred Dreyfus.

La découverte Gravure du crieur utilisée comme logo par la maison d’édition
La découverte Gravure du crieur utilisée comme logo par la maison d’édition

Cinq années de ma vie – 1894-1899

Alfred Dreyfus – Préface de Pierre Vidal-Naquet – Postface de Jean-Louis Levy

La Découverte/Poche, 2006, 278 pages, 11,50 €

Illustrations : Wikimedia Commons ; Yonnel Ghernaouti ; La Découverte

Chasse aux sorcières en tchétchénie : Kadyrov déclare la guerre aux sorciers et aux diseurs de bonne aventure

De notre confrère russe europeantimes.news

Dans les vallées escarpées et les plaines arides de Tchétchénie, un vent de répression souffle avec une intensité nouvelle. En ce mois de juillet 2025, Ramzan Kadyrov, l’homme fort de cette république russe du Caucase, a lancé une campagne sans précédent contre les sorciers, les diseurs de bonne aventure et autres praticiens des arts occultes. Présentée comme une croisade pour purifier la société tchétchène de pratiques jugées contraires à l’islam et à l’ordre moral, cette initiative ravive les échos d’une chasse aux sorcières médiévale, teintée d’une modernité autoritaire.

Plongeons dans ce phénomène troublant, entre tradition, pouvoir et controverses, pour comprendre les enjeux qui se dessinent derrière cette guerre déclarée.une croisade au nom de la morale islamique

Une croisade au nom de la morale islamique

Le chef de la République tchétchène Ramzan Kadyrov lors d’une rencontre avec le président russe Vladimir Poutine.

Ramzan Kadyrov, autoproclamé gardien de l’identité tchétchène et de sa version rigoriste de l’islam, a justifié cette campagne par la nécessité de protéger la population des « influences maléfiques » qui, selon lui, gangrènent la société. Dans un discours diffusé sur les réseaux sociaux, il a accusé les sorciers et les voyants d’exploiter la crédulité des gens, de semer la discorde et de détourner les fidèles des préceptes religieux. « Nous ne tolérerons plus ces charlatans qui prétendent lire l’avenir ou jeter des sorts », a-t-il tonné, promettant des sanctions sévères contre quiconque serait impliqué dans ces pratiques.

Cette offensive s’appuie sur une législation locale renforcée, alignée sur une interprétation stricte de la charia, malgré l’appartenance de la Tchétchénie à la Fédération russe, où la Constitution garantit la liberté religieuse. Des raids ont déjà été menés dans plusieurs villages, où des individus accusés de sorcellerie ont été arrêtés, leurs biens confisqués et leurs activités publiquement dénoncées. Des images de ces opérations, relayées par les médias pro-Kadyrov, montrent des foules rassemblées pour assister à la destruction de talismans et d’objets rituels, dans une mise en scène qui rappelle les autodafés historiques.

Un héritage culturel et des pratiques persistantes

Rencontre à Moscou, au Kremlin, entre Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov (à droite), le 14 février 2008.

Ramzan Kadyrov, autoproclamé gardien de l’identité tchétchène et de sa version rigoriste de l’islam, a justifié cette campagne par la nécessité de protéger la population des « influences maléfiques » qui, selon lui, gangrènent la société. Dans un discours diffusé sur les réseaux sociaux, il a accusé les sorciers et les voyants d’exploiter la crédulité des gens, de semer la discorde et de détourner les fidèles des préceptes religieux. « Nous ne tolérerons plus ces charlatans qui prétendent lire l’avenir ou jeter des sorts », a-t-il tonné, promettant des sanctions sévères contre quiconque serait impliqué dans ces pratiques.

Cette offensive s’appuie sur une législation locale renforcée, alignée sur une interprétation stricte de la charia, malgré l’appartenance de la Tchétchénie à la Fédération russe, où la Constitution garantit la liberté religieuse. Des raids ont déjà été menés dans plusieurs villages, où des individus accusés de sorcellerie ont été arrêtés, leurs biens confisqués et leurs activités publiquement dénoncées. Des images de ces opérations, relayées par les médias pro-Kadyrov, montrent des foules rassemblées pour assister à la destruction de talismans et d’objets rituels, dans une mise en scène qui rappelle les autodafés historiques.

Un héritage culturel et des pratiques persistantes

Rencontre à Moscou, au Kremlin, entre Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov (à droite), le 14 février 2008.

Pour comprendre cette campagne, il faut remonter aux racines culturelles de la Tchétchénie. Malgré une islamisation marquée au fil des siècles, les traditions pré-islamiques, notamment les croyances en des esprits, des malédictions et des guérisseurs, restent ancrées dans certaines communautés rurales. Les diseurs de bonne aventure, souvent perçus comme des médiateurs entre le visible et l’invisible, occupent une place ambiguë : respectés par certains pour leurs prétendus pouvoirs, ils sont aussi critiqués par les autorités religieuses orthodoxes. Kadyrov, qui s’est imposé comme un leader charismatique et moralisateur, voit dans ces pratiques une menace à son autorité et à l’unité qu’il cherche à imposer.

Cette chasse aux sorciers s’inscrit également dans une stratégie plus large de contrôle social. Depuis son accession au pouvoir en 2007, après l’assassinat de son père Akhmad Kadyrov, Ramzan a construit un régime autoritaire, soutenu par Vladimir Poutine, où la religion sert de levier pour légitimer ses décisions. En ciblant les occultistes, il renforce son image de protecteur de la foi, tout en éliminant des rivaux potentiels qui pourraient influencer la population par des moyens alternatifs.

Des méthodes controversées et une répression accrue

Les méthodes employées dans cette campagne soulèvent des inquiétudes croissantes. Les rapports d’ONG et de témoins évoquent des arrestations arbitraires, des interrogatoires musclés et des aveux extorqués sous la pression des forces de sécurité, les kadyrovtsy, réputées pour leur brutalité. Une femme de 45 ans, accusée d’avoir pratiqué des rituels de protection pour une famille, a été publiquement humiliée avant d’être internée dans un centre de « rééducation » dont les conditions restent floues. Ces actions rappellent les purges menées par Kadyrov contre les homosexuels en 2017 ou les dissidents politiques, marquant une continuité dans son style de gouvernance.

La population elle-même est divisée. Certains soutiennent cette initiative, voyant en elle une manière de préserver les valeurs traditionnelles face à la modernité. D’autres, en privé, critiquent une instrumentalisation politique, estimant que Kadyrov utilise la religion comme un prétexte pour asseoir son pouvoir. Les réseaux sociaux, étroitement surveillés, bruissent de rumeurs sur des exécutions sommaires, bien que ces allégations restent difficiles à vérifier en raison de la censure imposée dans la région.

Un écho international et des questions éthiques

Au-delà des frontières tchétchènes, cette chasse aux sorcières attire l’attention des observateurs internationaux. Des organisations comme Amnesty International dénoncent une violation des droits humains, soulignant que la liberté de croyance, même dans ses formes non conventionnelles, devrait être protégée. Cette campagne intervient également dans un contexte où Kadyrov, récemment affaibli par des rumeurs sur sa santé déclinante – notamment après un incident de noyade en Turquie en juillet 2025 –, cherche à raffermir sa légitimité face à ses détracteurs.

L’histoire offre un parallèle troublant : les chasses aux sorcières en Europe médiévale, souvent motivées par la peur et le contrôle social, ont conduit à des injustices massives. En Tchétchénie, le parallèle est imparfait mais suggestif : derrière la rhétorique religieuse, il semble y avoir une volonté de dominer par la peur. Pourtant, certains analystes mettent en garde contre une lecture trop simpliste, notant que les croyances en la sorcellerie restent vivaces dans de nombreuses sociétés, y compris dans des contextes modernes, ce qui complexifie le jugement.

Un futur incertain sous l’ombre de kadyrov

Que cette campagne soit une démonstration de force temporaire ou le début d’une répression plus large, elle illustre la mainmise de Kadyrov sur une société où la dissidence, même spirituelle, n’a pas sa place. Alors que la Tchétchénie reste sous l’œil vigilant de Moscou, cette guerre contre les sorciers et les voyants pourrait aussi refléter une tentative de détourner l’attention des défis internes : corruption, pauvreté et mécontentement latent.

Dans ce théâtre d’ombres et de pouvoir, la voix des victimes reste étouffée, tandis que les tambours de la morale battent au rythme imposé par un leader inflexible. La Tchétchénie, terre de résilience et de contradictions, continue de défier le monde avec une histoire qui oscille entre tradition et tyrannie. Reste à savoir si cette chasse aux sorcières s’éteindra comme un feu de paille ou marquera une nouvelle ère de contrôle dans l’ombre du Caucase.

Nouveautés du mois aux Éditions LOL

Bienvenue dans notre nouvelle rubrique littéraire mensuelle. Un espace dédié à l’exploration des livres qui éclairent, inspirent et questionnent édités aux Éditions LOL ! Chaque mois, nous vous présenterons des œuvres d’exception – romans, essais, récits initiatiques – en lien avec la Franc-maçonnerie, la spiritualité ou les grandes idées qui façonnent notre monde.

Vous retrouverez des plumes contemporaines aux classiques intemporels, cette chronique vise à nourrir votre curiosité et à ouvrir des dialogues profonds. Embarquez avec nous pour un voyage littéraire où chaque page est une invitation à penser, ressentir et grandir.

Les ouvrages du mois

Dictionnaire des infos reçues

Par José Ferreira W. – Note du comité de lecture : ****  7,5/10

Un ouvrage original lexicographique et satirique. Une façon totalement inattendue et très personnelle de pénétrer le langage journalistique et d’en décoder les éléments.

Un travail qui s’adresse aux apprentis journalistes, francophones et aussi aux expatriés revenus dans leur pays, sans oublier les auditeurs et téléspectateurs saturés d’infos par les médias.

L’auteur recense 682 entrées extraites de la presse écrite, audio, télévisée. Une façon satirique de relever la pauvreté du vocabulaire utilisé par les journalistes. José Ferreira dénonce une utilisation inutile d’anglicisme, de mots-clichés, d’argot pour sembler être branché ou jeune avec un jargon scolaire ou technique.

Des métaphores usées qui prouvent l’appauvrissement de la langue française. Cet ouvrage, enfin ce dictionnaire, dédié à Coluche et Orwell reste inachevé car les perles, et bourdes n’ont pas finies de jaillir. Un plaidoyer pour révéiller nos esprits et retrouver une parole plus consciente.

Pour commander

Prix : 18,50 €
Éditeur ‏ : ‎ Éditions LOL
Broché ‏ : ‎ 227 pages
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2492878169
Poids de l’article ‏ : ‎ 408 g
Dimensions ‏ : ‎ 15.24 x 1.32 x 22.86 cm

La vie privée de Guy de Maupassant

Par Jean-Paul Lefrebvre-Filleau – Note du comité de lecture **** 8/10

Certains littérateurs, adeptes du sensationnel pour faire vendre, se sont efforcés de rapporter des épisodes, très souvent croustillants et inexacts, relatifs à la vie privée de Guy de Maupassant. Ceux-ci sont de nature à porter atteintes à la réputation post-mortem de ce grand écrivain qui est aujourd’hui en tête des meilleures ventes des livres des auteurs défunts, devant Molière, Zola, Camus, Hugo, Agatha Christie, Zweig, Saint-Exupéry, Voltaire, Balzac, Shakespeare, Orwell (statistique 2021).

Afin de réfuter un bon nombre de ces allégations (fils adultérin de Flaubert, père d’enfants naturels, génie littéraire lié à la folie, détraqué sexuel, avare, etc.), il est nécessaire de s’introduire dans l’intimité de l’auteur de Boule de Suif. Les archives et sources les plus diverses ne manquent pas. Elles permettent d’examiner la jeunesse de Maupassant, son amitié indéfectible avec Gustave Flaubert, d’identifier ses amis et ses faux-amis, de découvrir sa vie domestique au quotidien, ses rapports avec le monde de la presse et ses éditeurs, d’établir ses relations avec sa famille, notamment son rôle protecteur à l’égard de sa mère, de son frère, de sa belle-sœur et de sa nièce, d’analyser son comportement avec la gent féminine et de tracer son calvaire de syphilitique.

Pour commander

Prix : 24 €
Éditeur ‏ : ‎ Éditions LOL (26 mars 2025)
Broché ‏ : ‎ 514 pages
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2492878152
Poids de l’article ‏ : ‎ 717 g
Dimensions ‏ : ‎ 15.6 x 2.95 x 23.39 cm

Vite avant que j’oublie

Par Pierre Douglas – Note du comité de lecture **** 8/10

Dans Vite, avant que j’oublie ! Pierre Douglas, figure truculente du journalisme et de la scène, livre un récit autobiographique pétillant d’énergie et d’humour. De ses débuts comme reporter à FR3 Limoges à ses années fastes sur Europe 1, en passant par ses sketches au Don Camilo et ses rencontres avec Chirac ou Anquetil, cet infatigable saltimbanque retrace une vie guidée par une maxime : « Vivre, c’est danser sous la pluie. »

Né en 1941 sous le signe du Lion, il court toujours – au propre comme au figuré – refusant l’inactivité qui le hante. Avec une verve inimitable, Douglas mêle anecdotes savoureuses – un Tour de France en vélo avec Anquetil, un reportage sous les balles à Belfast – et réflexions lucides sur la politique, de Mitterrand à Macron, qu’il croque dans des chansons parodiques hilarantes jointes en annexe. Ce n’est pas un livre, c’est une conversation : sincère, désordonnée, vibrante. Entre rires et émotions, il célèbre les rapports humains, son antidote au chaos du monde.

Pour les amoureux d’histoires vécues et d’esprit chansonnier, ce témoignage est une bouffée d’optimisme, un plaidoyer pour la liberté de faire rire. À dévorer avant que Pierre, ce maestro du verbe, ne décide de tout oublier !

Pour commander

Prix : 17,50 €
Éditeur ‏ : ‎ Éditions LOL
Broché ‏ : ‎ 360 pages
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2492878121
Poids de l’article ‏ : ‎ 640 g
Dimensions ‏ : ‎ 15.6 x 2.08 x 23.39 cm

Le Testament

Par Guy Dufour – Note du comité de lecture *** 5/10

Le voyageur Philippe Amaury de Guilhem poursuit sa quête de sagesse et d’amour universel. C’est à Montségur que débute son voyage dans une auberge « Al filh de la Lutz », où se retrouvent et se réunissent des chercheurs spirituels. Il va se rtrouver au pied du Pog marqué par le bûcher des Cathares, il partage des agapes symbolisant unité et rédemption.

Philippe travers les siècles, fait des rencontres improbables depuis les bohémiens, jusqu’à une troupe de théatre, un colporteur… Chaque fois Philippe enrichit sa quête et ses réflexions philosophiques.Ce sera à Aigues -Mortes qu’il partira pour l’orient avec des marchands dont Haïm le sagequi va lui apprendre la puissance des silences et la communion universelle.

En l’an 2000 le revoilà à Montségur où il rencotre Grégoire Trencavel avec qui il va échanger sur la persistance de l’Agapé face à l’égoÏsme humain. En même temps une autre dialogue se déroule entre un contemporain et son père défunt sur nature et vérité au travers d’une toile cosmique, puis voilà Bob, qui va clôre le débat en léguant un testatment d’amour et d’espoir dédiée à l’épouse de l’auteur, Joëlle. IL conjugue avec talent héritage historique, quête spirituelle, méditations, transmission… tout cela dans la lumi ère de Montsésur et la divine nature. Le titre ne séduit pas vraiment. C’est dommage.

Pour commander

Prix : 11,00 €
Éditeur ‏ : ‎ Editions L.O.L.
Date de publication ‏ : ‎ 25 mars 2025
Langue ‏ : ‎ Français
Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 244 pages
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2492878183
Poids de l’article ‏ : ‎ 254 g
Dimensions ‏ : ‎ 11 x 1.4 x 16.99 cm

La Table d’Émeraude

Par Bernard Séjourné – Note du comité de lecture : **** 7/10

Une invitation à un voyage à la fois philosophique et spirituel à partir d’un texte emblématique : La table d’émeraude. L’auteur explore le chemin de cette quête avec un éclairage interessant qui conjugue au même temps esprit, raison et intuition. 5 points, 5 étapes : Préciser l’objectif, s’équiper, trouver le point du centre, s’élever et enfin revenir enrichi d’expériences et de découvertes.

Commentaires et analyses d’un expert dans l’interprétation de thèses des philosophes bien connus depuis la Grèce antique.

La complexité du monde s’articule toujours autour du haut et du bas, de l’amour avec ses figures différentes. L’auteur aime s’appuyer sur les philosophes comme Kant, Spinoza, Bergson pour aller toujours plus loin dans sa réflexion. il n’impose rien il cherche et propose avec une approche symbolique qui laisse au lecteur toute sa liberté d’interprétation.

Ce vagabondage intellectuel est séduisant et conduit le lecteur dans la joie et la liberté.
Tous ceux qui souhaitent concilier le mystère et la complexité du monde vont aimer ce voyage qui entraine vers une réflexion profonde.

Pour commander

Prix : 19,50 €
Éditeur ‏ : ‎ Editions L.O.L.
Date de publication ‏ : ‎ 19 mars 2025
Langue ‏ : ‎ Français
Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 321 pages
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2492878176
Poids de l’article ‏ : ‎ 553 g
Dimensions ‏ : ‎ 15.24 x 1.85 x 22.86 cm

La planche à tracer

Guy Raynaud – Note du comité de lecture : **** 7,5/10

Ce récit nous invite à l’époque médiévale dans le sud de la France à la fin du XIIIe siècle. Glaùdi, jeune paysan qui aspire à devenir tailleur de pierre et Maître Bâtisseur effectue un chemin qui lui est propre et pour lequel il nous propose de cheminer avec lui.

Il nous entraîne dans ses espérances, ses réalités de labeur et son quotidien. Parce que d’esprit ouvert pour son époque, Glaùdi doutera de sa foi, de sa destinée et de lui-même. Tout au long de son parcours il grandit d’esprit et aspire à faire grandir l’humanité. C’est un optimiste invétéré, quelque peu utopiste, doublé d’un humaniste à une époque où sans doute ce mot même « d’humaniste » n’est pas signifiant. Il évolue au Moyen âge, à la fin du siècle troublée par la croisade contre les Albigeois. C’est avec sa foi en un Dieu, où à tout le moins en des entités supérieures qu’il n’arrive pas à saisir, avec ses doutes et avec ses vérités, que Glaùdi appréhende son monde, sa spiritualité et ses contemporains.

Pour commander

Prix : 17,00
Éditeur ‏ : ‎ Editions L.O.L.
Date de publication ‏ : ‎ 5 mars 2025
Langue ‏ : ‎ Français
Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 167 pages
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2492878138
Poids de l’article ‏ : ‎ 313 g
Dimensions ‏ : ‎ 15.24 x 1.07 x 22.86 cm

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Anachorète par beau temps

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Le 1er août est un moment idéal pour tout relâcher, c’est-à-dire pour se détacher de toute source d’angoisse, de toute pression qu’opèrent ordinairement les nécessités courantes, pour se situer, en définitive, dans un état d’acceptation du monde, suspendu mais non passif, où tout reste à tout moment mobilisable – béance souple de la conscience à l’écart de toute menace. Glissons encore un peu et nous voici au cœur du vide, d’un vide qui absorbe toute réalité ou la dissout en une ligne unique et indéfinie, prête à reprendre ultérieurement toutes les formes de la vie.

Portrait Ludwig Mies van der Rohe, 1934

Je pensais récemment à l’architecte germano-américain Ludwig Mies van der Rohe dont les plans rectilignes encadrent le vide, de sorte qu’en émane une immense tranquillité géométrique[1]. C’est ce vide où la matière devenue, en quelque sorte, interstitielle a pour fonction de susciter la présence spirituelle d’une harmonie. Mais ce n’est pas encore le vide, le plein vide, si j’ose dire, sans borne ni limite, au-delà de celui qui scande l’espace dans les déplacements, qui l’occupe au milieu des figures, plus encore que le vide cellulaire ou le vide atomique, désignant combien le vide est partout plus vaste que toutes choses – un vide qui n’est point le néant et qui ne rencontre, pour autant, aucune paroi, aucune énergie autre, constituant lui-même son déploiement et sa plénitude.

Sablier qui se vide
Sablier qui se vide, le temps qui passe

Le vide est un arrêt où aucune essence ne cesse. C’est mentalement ce retrait du trop-plein des choses, un accueil de forces mises au repos qui permet de retrouver leur diapason, jusqu’à ce qu’elles se fondent et disparaissent ensemble, dans une torpeur dilatée du temps. Le vide est l’être inconditionné, pourrait-on dire, l’être unique et principiel. Cela me rappelle une anecdote que j’ai vécue, autrefois.

Le monastère de Simonos Petra au Mont Athos

J’avais coutume de faire des retraites au mont Athos. J’y ai rencontré un moine qui vivait en ermite, dans une grotte à flanc de falaise. Je lui avais demandé naïvement ce qu’il éprouvait à contempler ainsi la mer, du matin au soir. Il m’avait simplement répondu que cela faisait des années qu’il ne la voyait plus. C’est ce degré de contemplation que je vise. C’est cette échelle que j’invite à parcourir et pourquoi ? Parce que s’y résume le mystère de l’être, à jamais impalpable. Aussi bien, par ces exercices de détachement et de concentration, il s’agit de dissiper les tourments que nous nous imposons tous les jours et qui voilent constamment la simplicité du souffle qui nous habite. Il nous faut savoir, un temps, fermer les yeux sur ce qui nous entoure afin d’être clairvoyants sur l’ampleur des phénomènes, l’entièreté de la manifestation, de même qu’il nous faut renoncer à l’essoufflement quotidien pour réapprendre à respirer.

Avant même de se placer les yeux fermés à l’écoute du vide, faire silence devient ainsi la première étape de l’anachorète par beau temps…


[1] V., par exemple, le pavillon Mies van der Rohe pour l’Exposition internationale de Barcelone de 1929, où dialoguent le verre, l’acier et différents marbres pour exprimer l’ineffable pureté des proportions. Pour accéder au site, cliquer ici.

Dix clefs rebelles ! Les croisades transmutées par l’or de la révolte

Nous nous plongeons avec révérence dans l’œuvre magistrale que Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin ont ciselée avec une précision d’orfèvre initiatique. Ce texte, tel un manuscrit exhumé des profondeurs d’un sanctuaire oublié, nous convie à un voyage intérieur à travers les croisades, ces épopées médiévales qui ne se limitent pas à des récits de batailles et de conquêtes, mais s’élèvent comme des symboles vivants d’une aspiration humaine vers l’absolu.

Nous ressentons, à chaque ligne, le souffle d’une tradition maçonnique qui traverse les âges, reliant les chevaliers en armures aux mystères gravés dans les rosaces des cathédrales, un fil d’Ariane d’ésotérisme et de lumière spirituelle. Ces trois auteurs, unis par une fraternité intellectuelle et une passion commune pour les arcanes de l’histoire, nous guident avec une élégance rare vers un savoir qui transcende les chroniques profanes, ouvrant les portes d’un temple intérieur où l’histoire se fond dans l’éternel.

Logo Libertalia
Logo Libertalia

Le logo des éditions Libertalia, qui porte cet ouvrage, s’impose avec sa sobriété audacieuse comme une empreinte visuelle d’une force symbolique immédiate. Sur un fond noir profond, évoquant les mystères insondables, le nom Libertalia s’étire en lettres blanches, nettes et modernes, ancrant une identité claire. La touche distinctive réside dans l’emblème qui surmonte cette inscription : un crâne blanc traversé par une diagonale rouge vive – mais aussi jaune sur certains logos, comme leur Facebook – , ornée d’un os, rappelant les pavillons pirates et l’héritage de l’utopie libertaire qui inspire la maison. Ce motif, à la fois brut et poétique, incarne un esprit de révolte et de liberté, une invitation à défier les conventions, tout en puisant dans une esthétique minimaliste qui laisse place à l’imagination. Ici, la diagonale rouge, tranchante comme une lame, semble ouvrir une brèche dans l’obscurité, suggérant une quête de lumière au sein des ténèbres, un thème qui résonne avec l’engagement culturel et politique de l’éditeur.

Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques
Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques

Ces couleurs nous parlent avec une intensité renouvelée : le rouge éclatant, tel un soleil alchimique naissant des cendres, incarne la rubedo, cet ultime stade où l’âme, purifiée par le feu des croisades, s’élève vers l’or spirituel ; le noir, voile profond des mystères occidentaux, évoque la nigredo alchimique, cette nuit initiatique où les ténèbres digèrent les illusions pour révéler la pierre philosophale ; le blanc, éclat pur de l’albedo, surgit comme la neige immaculée des cimes spirituelles de l’Occident, un renouveau où l’âme, lavée par les eaux sacrées, atteint l’équilibre. Ces teintes, dans leur danse sacrée, tissent une tapisserie alchimique où le sang versé, les ombres affrontées et la lumière conquise s’unissent en un rite éternel.

Dix questions sur les croisades
Dix questions sur les croisades

La première de couverture de Dix questions sur les croisades amplifie cette puissance visuelle avec une composition qui mêle symbolisme et modernité. Le fond rouge éclatant, évoquant un soleil ou un bouclier ardent, crée une aura dramatique, presque sacrée, qui enveloppe la figure centrale : un chevalier stylisé, drapé d’une cape noire, tenant une épée dressée comme un axe vertical. La croix blanche qui orne son heaume et sa poitrine ancre immédiatement le thème des croisades, tandis que les lignes épurées et géométriques du dessin confèrent une abstraction contemporaine, loin des représentations classiques. Cette silhouette, imposante et solitaire, semble surgir d’un horizon lointain, invitant le lecteur à plonger dans un passé revisité avec un regard neuf. Le titre, en majuscules blanches encadrées de noir, tranche avec audace sur le rouge, tandis que les noms des auteurs – Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin – s’affichent en haut, comme des sentinelles veillant sur cette exploration. Le logo Libertalia, repositionné en bas, réaffirme l’identité de l’éditeur, liant l’ouvrage à son ethos libertaire. Cette couverture, à la fois frappante et énigmatique, promet une immersion dans un récit où histoire, symbolisme et réflexion s’entrelacent avec une intensité rare.

Florian Besson
Florian Besson

Florian Besson, dont le nom résonne comme une clarté savante, est un médiéviste dont les recherches sur les États latins d’Orient ont révélé les secrets d’une géographie sacrée, un territoire où se croisent les influences célestes et terrestres.

William Blanc
William Blanc

William Blanc, né d’une vie humble comme chauffeur avant de s’élever vers les sommets de l’université parisienne, porte en lui une flamme pour les légendes arthuriennes et les réappropriations contemporaines du Moyen Âge, comme en témoignent ses ouvrages tels que Le Roi Arthur, un mythe contemporain ou Winter is Coming, où il explore les liens entre fantasy et politique.

Christophe Naudin
Christophe Naudin

Christophe Naudin, ancré dans l’enseignement avec une plume sensible aux mythes historiques, complète cette triade en disséquant les narrations nationalistes, de Charles Martel et la bataille de Poitiers à des réflexions sur les usages politiques du passé. Ensemble, ils forment une loge d’initiés, travaillant la matière brute des faits pour en extraire une quintessence philosophique, un baume spirituel que nous accueillons avec une dévotion presque rituelle.

L’ouvrage nous enveloppe d’une aura où les croisades se révèlent bien plus que des expéditions militaires. Elles sont des rituels cosmiques, des pérégrinations où l’âme humaine, portée par la croix rouge, cherche à toucher l’invisible. Nous y voyons Godefroy de Bouillon comme un initié brandissant un étendard sacré, Saladin comme un gardien des mystères orientaux, et les Templiers comme des sentinelles d’un savoir occulte transmis à travers les âges.

Peinture de Francesco Hayez représentant le Pape Urbain II prêchant la Première Croisade
Peinture de Francesco Hayez représentant le Pape Urbain II prêchant la Première Croisade

Ces figures évoluent dans un théâtre d’ombres où se croisent les influences hermétiques, les enseignements maçonniques et les échos d’une sagesse universelle. Les auteurs, avec une audace contemplative, nous invitent à dépasser les récits linéaires pour pénétrer dans une dimension où le temps se courbe, où Jérusalem devient une métaphore de l’âme en quête de rédemption, un Graal spirituel que chaque pèlerin porte en son cœur. Nous ressentons une profondeur initiatique dans leur approche, une volonté de lever le voile sur des vérités enfouies sous les strates des interprétations mondaines, un appel à contempler l’histoire comme un miroir de notre propre ascension intérieure.

Vue de Jérusalem, coucher de soleil
Vue de Jérusalem, coucher de soleil

Les croisades, dans cette œuvre, ne sont pas un chapitre clos, mais un vivant testament où se reflètent les aspirations humaines, des aspirations que les traditions maçonniques ont toujours cherché à sublimer. Nous y discernons une résonance avec les arcanes de la Rose-Croix, où chaque question posée devient une clé ouvrant une nouvelle chambre du temple intérieur, un espace où se rencontrent la lumière et l’ombre dans une danse éternelle. Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin ne se contentent pas de narrer les faits. Ils invoquent, ils méditent, ils transmutent l’histoire en une expérience vivante, un rite de passage qui nous transforme à mesure que nous avançons dans leur texte. Nous y trouvons une richesse de nuances, une exploration des thématiques philosophiques, religieuses et ésotériques qui élève l’ouvrage au rang d’un grimoire moderne, un legs pour ceux qui, comme nous, osent écouter les murmures d’un passé qui continue de vibrer dans l’âme des éveillés.

Bausseant, le gonfanon
Bausseant, le gonfanon

Avec une subjectivité assumée, nous confessons que ce texte nous a traversés comme une lumière traversant une vitre teintée, révélant des couleurs inattendues, des reflets d’une sagesse ancienne que nous avions presque oubliée. Les dix questions qui structurent cet ouvrage ne sont pas de simples interrogations : elles sont des sentiers sacrés, des chemins initiatiques qui nous mènent vers une compréhension plus profonde de nous-mêmes. Nous y voyons une invitation à devenir des pèlerins de notre propre conscience, à arpenter les sentiers de notre initiation guidés par les échos de ces récits médiévaux. Chaque page nous offre une méditation, une occasion de plonger dans les abysses de l’âme collective, où se mêlent les cris des batailles et les prières silencieuses des ermites, où se tissent les fils d’une histoire qui dépasse les frontières du temps.

Figurine de chevaliers en armure
Figurine de chevaliers en armure

Nous sentons, à travers les mots des trois auteurs une volonté de restaurer une mémoire vivante, une mémoire qui ne se contente pas de reposer dans les livres d’histoire, mais qui s’incarne dans notre présent. Les croisades, ici, deviennent un symbole de l’éternelle quête humaine, un reflet des luttes intérieures que chaque initié doit affronter pour atteindre la lumière. Cette œuvre, par sa densité poétique et sa portée ésotérique, s’élève comme un phare dans la nuit des âges, guidant ceux qui cherchent à percer les mystères d’un passé qui continue de murmurer à l’oreille des âmes éveillées. Nous y trouvons une invitation à ne pas seulement lire, mais à vivre ces récits, à les porter en nous comme un flambeau allumé dans les ténèbres, un flambeau qui éclaire notre propre chemin vers la connaissance et la transcendance.

Dans cette méditation, nous voyons se dessiner une fresque où les chevaliers ne sont pas seulement des guerriers, mais des alchimistes de l’âme, transformant le plomb des conflits en or spirituel. Les auteurs, avec une sensibilité rare, nous permettent de ressentir cette transmutation, de toucher du doigt une vérité qui échappe aux regards profanes. Nous y discernons les traces d’une sagesse hermétique, d’une tradition maçonnique qui voit dans chaque croisade une étape vers l’illumination, un pas vers l’union des contraires. Cette œuvre, par sa profondeur et sa beauté, devient un miroir où nous nous reflétons, où nous confrontons nos propres ombres pour en extraire une lumière nouvelle.

Templier – Photo: Matthias Erfmann

Ainsi, Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin nous tendent une clé, une invitation à entrer dans le temple de la connaissance initiatique. Nous avançons, guidés par leur plume, à travers les corridors d’un passé vivant, où chaque pierre raconte une histoire, où chaque bataille résonne comme un enseignement. Cette œuvre, par sa richesse et sa puissance évocatrice, nous rappelle que les croisades ne sont pas finies : elles vivent en nous, dans nos quêtes personnelles, dans notre désir incessant de toucher l’infini. Et c’est avec une gratitude profonde que nous refermons ce texte, non pas comme un livre terminé, mais comme une porte ouverte vers un horizon de lumière et de mystère.

Libertalia - Facebook
Libertalia – Facebook

Nous rencontrons aujourd’hui pour la première fois les éditions Libertalia, une maison d’édition indépendante née en 2007 à Montreuil, dont le nom évoque l’utopie pirate de Libertalia, cet îlot mythique de la fin du XVIIe siècle à Madagascar, reflet d’un double imaginaire littéraire et égalitaire porté par ses trois fondateurs, Nicolas Norrito, Charlotte Dugrand et Bruno Bartkowiak. Établie comme une association à but non lucratif et animée d’une visée politique, Libertalia s’inscrit dans une mouvance libertaire, publiant une vingtaine d’ouvrages par an et proposant un catalogue éclectique de plus de deux cents titres.

Libertalia Facebook
Libertalia Facebook

Ce répertoire mêle avec audace la littérature sociale, les sciences humaines, le rock’n’roll, l’antifascisme et même la littérature jeunesse, témoignant d’une volonté de bâtir, modestement mais avec conviction, des jours heureux. Depuis 2012, la diffusion et la distribution sont assurées par Harmonia Mundi Livre, renforçant sa présence dans le paysage éditorial. En 2018, Libertalia a franchi une nouvelle étape en ouvrant une librairie au 12 rue Marcelin-Berthelot à Montreuil (département de la Seine-Saint-Denis dans la Métropole du Grand Paris, en région Île-de-France), un espace de quartier qui incarne son engagement culturel et communautaire. Cette découverte nous invite à explorer avec curiosité les trésors qu’elle offre, à commencer par l’ouvrage qui nous réunit aujourd’hui.

Dix questions sur les croisades

Florian Besson – William Blanc – Christophe Naudin

Libertalia, coll. Dix questions, 2025, 176 pages, 10 €

Libertalia - Facebook présentation livre
Libertalia – Facebook présentation livre

Franc-maçonnerie Bolivienne : un chemin vers le perfectionnement humain et une neutralité politique

La Franc-maçonnerie, souvent entourée de mystères et de préjugés, continue de fasciner et de diviser l’opinion publique à travers le monde. À Santa Cruz de la Sierra, en Bolivie, une figure éminente, Juan Carlos Vilaseca, Grand Maître de la Grande Loge de Bolivie, a récemment pris la parole pour clarifier la mission de cette institution séculaire. Dans un entretien exclusif, il a souligné que l’objectif principal de la Franc-maçonnerie est le perfectionnement moral et spirituel de l’individu, tout en réaffirmant sa position apolitique, loin des stéréotypes qui la dépeignent comme une organisation secrète manipulant les affaires politiques.

Cet article explore en profondeur cette vision, ses implications et le contexte bolivien, offrant un regard nuancé sur une institution souvent mal comprise.

Une quête de perfectionnement moral

Selon Juan Carlos Vilaseca, la franc-maçonnerie se définit comme une institution humaniste qui cherche à élever l’homme par lui-même, à travers l’acquisition de connaissances et le développement de valeurs éthiques. Cette mission s’inscrit dans une tradition initiatique vieille de plusieurs siècles, où les membres, appelés francs-maçons, s’engagent dans un processus d’introspection et d’apprentissage continu. Vilaseca insiste sur le fait que cette quête n’est pas réservée à une élite ou à un groupe spécifique, mais ouverte à toute personne de bonne volonté, quelles que soient ses croyances religieuses ou ses origines sociales, pourvu qu’elle adhère aux principes fondamentaux de liberté, d’égalité et de fraternité.

Cette approche humaniste se traduit par des activités variées : des discussions philosophiques, des travaux symboliques et des initiatives philanthropiques. En Bolivie, la franc-maçonnerie a historiquement soutenu des projets éducatifs et sociaux, reflétant son engagement à améliorer la société par le bas, plutôt que par des interventions politiques directes. Vilaseca souligne que l’organisation ne cherche pas à imposer une idéologie, mais à encourager chaque individu à trouver sa propre voie vers une existence plus éclairée et responsable.

Une position apolitique affirmée

Réunion dans la capitale Santa Cruz. Arrivée de représentants des États-Unis, du Brésil, du Pérou, de l’Argentine, du Mexique, de la République dominicaine, du Paraguay et du Chili. / Photo : Ricardo Montero

Un des points les plus marquants de l’entretien avec Vilaseca est son insistance sur l’apolitisme de la franc-maçonnerie. Contrairement aux idées reçues, qui associent souvent les loges à des cabales politiques ou à des influences occultes, il affirme que l’institution interdit toute discussion ou action politique dans ses rangs. « La franc-maçonnerie n’est pas un parti politique, ni un lobby », déclare-t-il, précisant que les francs-maçons agissent en tant qu’individus dans l’arène publique, et non en tant que représentants de l’organisation. Cette neutralité vise à préserver l’unité au sein des loges, où des membres de divers horizons idéologiques – de gauche, de droite ou centristes – se réunissent dans un esprit de tolérance.

Cette position peut surprendre dans un pays comme la Bolivie, où la politique a souvent été marquée par des polarisations intenses. Historiquement, des figures boliviennes influentes, y compris des présidents et des révolutionnaires, ont été associées à la franc-maçonnerie, ce qui a alimenté les spéculations sur son rôle dans les affaires nationales. Vilaseca rejette ces interprétations, arguant que l’engagement politique des membres reflète leurs choix personnels et non une stratégie maçonnique. Cette distinction est cruciale pour comprendre l’identité de l’organisation, qui se veut un espace de réflexion plutôt qu’une force de pouvoir.

Un héritage bolivien riche et complexe

La franc-maçonnerie en Bolivie remonte au XIXe siècle, période marquée par les luttes pour l’indépendance et la construction de la nation. Des loges ont été fondées dans des villes comme La Paz, Sucre et Santa Cruz, attirant des intellectuels, des militaires et des hommes d’affaires partageant des idéaux de progrès. Vilaseca rappelle que cette institution a joué un rôle dans la diffusion des idées libérales et républicaines, mais toujours dans un cadre discret, fidèle à sa nature de société initiatique. Aujourd’hui, la Grande Loge de Bolivie, sous sa direction, compte plusieurs milliers de membres et continue d’évoluer pour répondre aux défis du XXIe siècle.

Cependant, cet héritage n’est pas exempt de controverses. En Bolivie, comme dans d’autres pays d’Amérique latine, la franc-maçonnerie a été perçue avec suspicion, notamment par l’Église catholique, qui l’a longtemps considérée comme une menace à son autorité spirituelle. Des dictatures passées ont également ciblé les loges, les accusant de complots, ce qui a renforcé leur image d’organisation secrète. Vilaseca conteste cette perception, expliquant que la discrétion maçonnique découle d’une nécessité historique face aux persécutions, et non d’une intention de manipuler en coulisses.

Défis et perspectives pour l’avenir

Dans un contexte bolivien marqué par des inégalités sociales, une instabilité politique et une diversité culturelle, la franc-maçonnerie doit relever des défis importants. Vilaseca met l’accent sur la nécessité de revitaliser l’institution pour qu’elle reste pertinente, en s’adaptant aux nouvelles générations tout en préservant ses valeurs fondamentales. Cela inclut une communication plus ouverte pour démystifier les préjugés et encourager un dialogue avec la société civile.

Le perfectionnement moral, tel que prôné par Vilaseca, pourrait également répondre aux besoins d’une société en quête de sens face aux crises modernes. Cependant, l’apolitisme revendiqué pose question : dans un pays où les institutions sont souvent politisées, rester neutre pourrait être interprété comme un manque d’engagement face aux injustices. Cette tension entre idéalisme et pragmatisme reste un enjeu majeur pour la franc-maçonnerie bolivienne.

Une invitation à la réflexion

L’entretien de Juan Carlos Vilaseca offre une fenêtre sur une institution souvent mal comprise, révélant une vision humaniste et introspective plutôt que conspirationniste. La franc-maçonnerie, à travers ses loges boliviennes, se présente comme un espace de croissance personnelle et de fraternité, loin des clichés de manipulation politique. Pourtant, son histoire et son influence passée invitent à un examen critique : si elle n’est pas politique, peut-elle vraiment rester indifférente aux luttes sociales qui façonnent son environnement ?

À une époque où les divisions idéologiques s’accentuent, la proposition maçonnique de réunir des hommes de bonne volonté au-delà des différences mérite d’être explorée. Que cette approche parvienne à transformer la société bolivienne ou qu’elle reste un idéal philosophique, elle ouvre un débat essentiel sur le rôle des institutions dans la quête d’un monde meilleur.

ISIS : une histoire de jalousie fratricide, de violence, d’amour et de fidélité qui triomphe de la mort

Chapitre 1- Les Origines

Les origines de celle que les égyptiens nommaient Asèt, « le trône » et que les grecs transcrivirent en Isis, sont à chercher du côté du delta du Nil. Cette région où l’on trouve tant de marécages profonds et de forêts de papyrus symbolisait les eaux maternelles aux yeux des Anciens. « Les marais de Chemmis (Basse Égypte, seraient le lieu secret où Asèt retourne toujours pour cacher et protéger les hommes qui sont chers à son cœur : Osiris, son époux défunt d’abord, puis Horus-Harpocrate, son enfant solaire ».

Barque d’Isis

Coiffée d’une perruque tripartite couleur « aile de corbeau », la déesse est couronnée d’un siège, qui, par sa forme épurée, évoque un escalier, une échelle, ou un petit escabeau qui favoriseraient l’ascension vers les régions célestes. En réalité, ce signe, S.t, le « siège », qui est également l’hiéroglyphe de son nom, symbolise le trône royal.

Parfois représentée sous la forme d’Hathor, la déesse de l’amour, de la joie et de l’ivresse spirituelle, Asèt peut arborer comme celle-ci, de hautes cornes de vache en forme de lyre qui enserrent un disque solaire.

Asèt, « la grande de Magie », qui maîtrise la science divine sait pourtant se montrer douce, (très) aimante et fait preuve d’une incroyable fidélité. « Lumineuse, et légère aussi, et cela depuis que deux divinités, et non des moindres-Amon, le principe caché de la création, et Chou, l’incarnation de la lumière « qui illumine le ciel après les ténèbres »-, lui ont conféré son premier souffle.

Un texte gravé dans le sanctuaire de son temple, à Dendara, raconte sa naissance : En ce beau jour de la veille de « l’enfant dans son berceau »[…], Asèt fut mise au monde à Dendara par Apit la Vénérable dans la demeure d’Apit [l’un des noms du Temple d’Asèt], sous la forme d’une femme noire et rose, douée de vie, douce d’amour ; il lui fut dit par sa mère Nout, quand elle la vit : « Sois légère [is] pour ta mère ! » C’est pourquoi son nom a été Isis ». Noire est-elle donc, comme tant d’autres déesses anciennes – il suffit de penser à Cybèle, à Déméter, à Diane ou à Aphrodite. Noire est-elle aussi, comme certaines vierges médiévales barbares et merveilleuses.

Aux origines, nous racontes les récits cosmogoniques, Rê-Atoum, le Créateur, émerge de l’océan primordial (Noun). Dans cet état indifférencié plongé dans l’obscurité, le démiurge solaire qui est « venu de lui-même à l’existence » se masturbe pour créer sa descendance (les textes évoquent son geste et sa semence, à l’origine de toutes choses, comme la « flamme ardente d’Atoum »). Selon d’autres textes, Rê crache, dans le dessein d’opérer une séparation. C’est ainsi qu’il donne naissance au premier couple composé de Shou, l’air et la lumière, et de Tefnout, qui personnifie l’ardeur du soleil. Puis un second couple vient au monde : Geb, le principal dieu de la terre, et Nout, la déesse de la voûte céleste que l’on voit étendue sur lui. Aidé de Shou, le démiurge sépare alors Geb de Nout, qui étaient alors unis, afin que le ciel étire son long corps étoilé au-dessus de la terre. De leurs étreintes passionnées, de cette hiérogamie (mariage sacré) entre le principe mâle et le principe féminin, naissent cinq enfants, dont Asèt et Osiris. C’est ainsi que leur histoire d’amour débute dans le ventre même de leur mère Nout.

Osiris

« Isis et Osiris s’aimèrent avant même que de naître et s’unissaient furtivement dans l’obscurité du sein maternel » (Plutarque 45-125 apr. JC). Isis (Asèt) et Osiris sont jumeaux et grandiront au contact de leurs frères et sœurs (Seth, Nephtys et Haroéris (ou Horus l’Ancien). Cinq au total.

Osiris naît le premier et sera l’héritier légitime de son père.

Chapitre 2- Le Mythe Isiaque

C’est une histoire de jalousie fratricide et de violence, d’amour et de fidélité qui triomphe de la mort.

En un temps qui est celui des origines, Osiris, qui régnait sur la terre d’Egypte, est mis à mort par son frère et rival, le dieu Seth, sur la rive de Nedit, au bord du fleuve.

Isis

En effet, Seth était jaloux de son frère Osiris et fit construire un coffre en bois précieux qu’il souhaitait offrir à celui dont les proportions s’ajusteraient parfaitement aux dimensions. Osiris s’y essaya et sans attendre, Seth referma l’imposant couvercle, assisté par 72 complices. Il scella le couvercle avec du plomb fondu, et emporta, avec l’aide de ses complices le coffre sur le Nil jusqu’à la mer.

A la nouvelle de sa disparition, toute la terre d’Egypte, hommes et dieux compris, se lamente, soudain dépossédée de son roi civilisateur. Isis, elle, est terrassée de douleur ; elle coupe une mèche de ses cheveux et enfiles ses vêtements de deuil. Ses larmes, versées en abondance, déclenchent la crue du Nil. Pourtant, la déesse se relève de son abattement, comme elle sera appelée à le faire encore, et décide de retrouver Osiris.

Ainsi débute la première quête d’Isis.

Isis

Selon le récit de Plutarque, commence alors pour la déesse un véritable jeu de piste, qui, à travers les marais et les mers, la conduit jusqu’aux rivages de Byblos, en Phénicie, où le coffre s’est échoué et où il a été enfermé dans les racines d’un immense tamaris.

Le roi de ce pays est séduit et fasciné par la taille exceptionnelle de l’arbre mais aussi par son parfum. Le souverain phénicien abat l’arbre et décide d’en faire une colonne de son palais, y enfermant du même coup le corps d’Osiris.

Guidée par le vent du destin, Isis parvient à la cour de Byblos où elle revêt sa forme humaine et séduit la reine par ses talents de magicienne (…). Puis elle finit par se révéler sous sa forme divine, nous dit encore Plutarque, et elle obtient d’emporter le coffre avec elle, libérant ainsi son époux de son long exil.

Dans le labyrinthe de Chemmis, son royaume aquatique et bien protégé, Isis va cacher le coffre qui abrite son époux. Mais une nuit de pleine lune, alors que Seth chasse dans les marais avec sa meute, il découvre le coffre. Fou de rage, l’assassin d’Osiris s’empare du corps de son frère et le découpe en quatorze, seize ou quarante-deux morceaux, selon les versions.

La seconde quête d’Isis va commencer.

Soutenue par sa sœur jumelle, la fidèle épouse d’Osiris va donc une fois encore parcourir l’Egypte et retrouver chaque morceau du dieu assassiné :

« Ma sœur, dit-elle à Nephtys, vois, c’est notre frère !
Viens, aide-moi à soulever sa tête, à recueillir ses os.
Viens, aide-moi à remettre en ordre ses membres.
Viens, aide-moi à ôter la terre de sa chair.
Ensemble, nous te reconstituerons, ô cher Osiris.
»

Patiemment, la déesse va reconstituer le corps de son bien-aimé.

peinture égyptienne
décoration égyptienne

Une fois reconstitué par Isis, rien ne manque bientôt d’Osiris, excepté son phallus, avalé par un poisson du Nil. Elle modèle un sexe en terre et remplace le phallus disparu. Elle rend sa virilité à Osiris, dans l’espoir de concevoir un enfant de lui et donner un héritier au trône d’Egypte, convoité par Seth.

C’est sous la forme de son oiseau de prédilection, le milan, qu’Isis va voler au-dessus du corps inerte d’Osiris. Elle agite ses ailes près des narines du défunt pour lui rendre le souffle vital, mais, plus encore, pour lui insuffler l’esprit. Par sa puissance créatrice, par la force de son amour, Isis va donc tenter de réanimer son époux, dans l’espoir qu’il dépose en elle un germe d’avenir. Isis parvient à redonner vigueur à son mari défunt et à être fécondé par lui. Osiris revenu à la vie ira régner sur le monde des morts. Isis restée seule, mettra au monde leur fils Horus l’enfant (ou Harpocrate). Elle l’élèvera dans la solitude des marais du Delta, pour le soustraire aux foudres de Seth. Isis jouera un rôle protecteur durant l’enfance du jeune Horus.

Chapitre 3 – La symbolique maçonnique

Comment pouvons-nous interpréter ce mythe et en tirer l’essence symbolique ?

C’est une quête ; Isis est une femme pleine d’amour et de fidélité pour Osiris son mari et frère. Osiris représente la raison et la lumière, et Isis la nature, mère de toutes choses, dont le pouvoir s’étend sur le monde entier.

Lorsque Seth, le frère jaloux, qui est le double négatif d’Osiris, sépare Isis de son Amour, elle se retrouve perdue. La lumière qui l’éclairait a disparu. Son amour lui reste intact et son espoir également. Désormais dans le noir, les ténèbres, elle se met en quête pour retrouver son amant.

Isis va tenter de retrouver la lumière dérobée en acceptant de subir des épreuves.

Osiris, quant à lui, est enfermé dans son cercueil. Il ne voit plus la lumière. Il subit l’épreuve de la terre. Enfermé dans le cabinet de réflexion, il est contraint à vivre sa mort ; sa mort symbolique. Seul, sans aide il serait condamné aux ténèbres pour l’éternité. Il devra descendre au plus profond de lui-même pour renaître, pour se régénérer. Dans le cabinet de réflexion, nous retrouvons les sept lettres V.I.T.R.I.O.L. (Visite l’intérieur de le Terre, et par la purification tu trouveras la pierre secrète).

Osiris aura donc subi l’épreuve de la terre et connu sa mort initiatique.

L’eau est également présente tout au long du récit. Le cercueil qui renferme Osiris est porté par les flots et Isis, après avoir enfilés ses vêtements de veuve, verse des larmes en abondance. Plus tard, encore, elle ramènera le coffre dans les marais.

L’eau est symbole de vie, de purification et de régénération ; elle a un pouvoir curatif, miraculeux, et également le pouvoir de fécondité. L’eau est considérée comme une puissance féminine.

L’eau souterraine sort de la terre – des lieux inférieurs où l’homme a été initié – pour remonter vers la lumière Libératrice.

Osiris aura subi également l’épreuve de l’eau.

Retrouvé par son frère Seth, il sera découpé en quatorze morceaux et disséminé dans toute la terre d’Egypte.

Son corps laissé aux quatre vents, lui aura permis de subir l’épreuve de l’air.

Mais nous reviendrons plus tard mes frères sur cette partie du mythe qui voit Isis rassembler ce qui est épars.

Une fois reconstitué, Osiris, subira l’épreuve du feu. Le feu sacré, le feu Céleste. Isis par l’amour spirituel (car Osiris, comme nous l’avons vu dans le récit, n’est plus pourvu d’organe sexuel) va rallumer le feu, la lumière divine. De cet amour spirituel naîtra la beauté. Horus représentera l’union des deux principes :

L’homme et la femme ; la lune et le soleil ; la lumière et la nature.

Osiris aura alors subi l’épreuve du feu.

Mais, revenons mes Frères sur la symbolique du corps d’Osiris disséminé dans toute la terre d’Égypte.

temple égyptien illuminé
temple des Ramsès à Louxor

Isis parcours l’Egypte, pour ne pas dire le monde, afin de rassembler ce qui est épars. Nous pouvons comprendre que, en ouvrant son compas, le Franc-maçon peut aller chercher au plus loin, au plus profond, dans son temple intérieur, la force de se rassembler et de parvenir à reconstituer son unité. En d’autres termes, la quête d’Isis pour rassembler ce qui est épars peut-être symbolisée par un cercle (ayant pour outil, le compas) et nous restons là sur un plan horizontal. Afin de réunir et réussir son unité, elle doit trouver son centre (le centre du cercle). Cette unité lui permettra d’accéder au plan vertical, c’est-à-dire celui de la conscience, de la spiritualité (nous retrouverons donc ici la symbolique du fil à plomb et la voûte étoilée).

Ainsi, Osiris est naturellement intelligible et bon, il est recherché et désiré par Isis, qui incarne la connaissance et la sagesse ; s’unissant à lui, elle « produit tout ce qui est bon et beau dans notre monde ».

Mes FF, nous pouvons aller encore plus loin et remarquer qu’Osiris une fois reconstitué subira les épreuves de la terre, de l’eau, de l’air et du feu en quasi simultanéité, puisque sa chair était pleine de terre, qu’il se trouve dans les marais, que son phallus est constitué de terre, qu’Isis lui insuffle la vie et lui fait subir le feu céleste de la procréation. Osiris, cependant transcendé a perdu sa virilité, sa masculinité. Il n’est plus homme, mais n’est pas femme non plus. Il est peut-être les deux ou aucune de ces formes ! Désormais libéré de ses attributs masculins, il est tout en conscience.

« Lorsque vous ferez du masculin et du féminin un unique, afin que le masculin ne soit pas un mâle et le féminin ne soit pas femelle (…) alors vous entrerez dans le royaume »

Cette union hors norme voit naître la beauté, la perfection, et c’est Horus.

Vierge Noire – Basilique_Notre-Dame_de_Liesse

Nous retrouvons, ici la symbolique ternaire (mais pour qui veut bien voire, certainement bien plus…). Isis, la Mère (la Vierge puisqu’elle enfante par parthénogénèse ; c’est-à-dire qu’il n’y a pas de fécondation), reçoit le souffle divin du Père afin d’accueillir le Fils. Nous retrouvons, ici toute la symbolique du nombre 3 et en parallèle la Trinité des Evangiles.

L’association de un et deux nous donne trois, ce qui nous ramène à l’unité.

Ainsi, Isis, plus qu’une déesse, représente le creuset, le principe créateur universel de toute l’humanité, elle a été capable, à force d’amour, de persévérance, de trouver le principe créateur. Son amour, lui a permis de faire naître le feu Céleste et d’engendrer le monde à venir.

Isis peut également être associée à l’arche d’alliance.

Oeil d’Horus au Louvre

D’autre part, Isis accouchera d’Horus au solstice d’hiver (se rattachant aux autres mythes fondateurs : Mythra, Jésus).

Isis aura donc perdu son frère-époux, partit régner sur le royaume des morts et enfanter le monde à venir. Cette veuve aura donc préparé l’avenir, un avenir prêt à recevoir la lumière, pour ceux qui la cherchent et pour ceux la porteront !

Nous sommes, nous francs-maçons les Enfants d’Isis, autrement dit : « Les Enfants de la Veuve ».

« La Veuve est celle sans qui le Dieu Osiris demeure cadavre. Elle est le vecteur permanent de tradition en tradition jusque dans le mythe d’Hiram » (que je n’aurais pas évoqué ici, vous le comprendrez !).

La mort est « inertie, isolement, lassitude et dispersion », soit une perte d’axialité. La Veuve connaît « ce qui n’est pas encore venu à l’existence, c’est-à-dire l’énergie qui demeure en potentialité, elle sait faire apparaître cette énergie en lui donnant forme ; elle possède le moyen de maintenir la vie en la régénérant. »

Bibliographie :

  • ISIS l’Eternelle – Florence Quentin (édition Albin Michelle)
  • ISIS, Mère des Dieux- Françoise Dunand (édition Babel)
  • Hiram et la reine de Saba-Julien Behaeghel (édition Maison de vie)
  • Symbolisme Maçonnique Traditionnel – Jean-Pierre Bayard (éditions Maçonniques de France)
  • Le rituel du 1er degré maçonnique