Et si, au milieu du vacarme des utilités, nous reprenions langue avec les symboles pour laisser le monde redevenir habitable de sens ? C’est la promesse lumineuse d’une table ronde – conférence publique organisée par la Voie Lactée de l’OITAR – Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal : vendredi 17 octobre 2025 à 19 h, au Grand Temple, 19 rue Dumont d’Urville, Lyon 69004. L’événement est ouvert à tous et se tiendra en présence du Grand Maître Général.
TBO OITAR, Lyon
Les Lyonnaises et les Lyonnais auront ainsi la chance d’aller à la rencontre de Thomas Denicourt, Grand Maître Général de l’OITAR, figure contemporaine singulièrement engagée dans une franc-maçonnerie symbolique et humaniste. Docteur en physique, initié à l’OITAR en 2001 à vingt-six ans, celui que l’on surnomme volontiers « Boulonnais, l’Épicurien du Savoir » incarne une approche joyeuse, exigeante et moderne de la quête initiatique.
Il dit volontiers combien la Loge fut, et demeure, une soupape – un espace de respiration et de justesse intérieure – au cœur d’une vie bien remplie. Sous sa conduite, l’Ordre met en avant le Rite Opératif de Salomon, la souveraineté des loges, et défend une maçonnerie sans dogme, non élitiste, mixte, ouverte à la diversité sociale, fidèle aux valeurs d’humanisme, de fraternité et d’humilité. À ses yeux, la franc-maçonnerie est un « monde de calme » où l’on progresse sans contrainte de résultat, une voie de retour au sacré par la symbolique et le travail sur soi, capable de réenchanter le monde face au désenchantement nommé par Max Weber. Dans cet esprit, il multiplie les rencontres publiques et encourage l’engagement dans la cité.
OITAR
L’OITAR rassemble aujourd’hui environ 2000 membres au sein de 90 Loges ; on y cultive un modèle associatif vivant, la tradition orale, une forte pédagogie de la transmission intergénérationnelle et une réelle ouverture au public par des conférences régulières. En un mot, Thomas Denicourt porte une maçonnerie vivante, anti-élitiste et hospitalière, où l’Art Royal devient levier de transformation individuelle et collective.
Le titre de la rencontre est déjà un programme : « Le symbolisme, comme chemin de quête, ou comment réenchanter le monde ». Nous aimons dire, en Loge, que les symboles ne sont pas des bibelots d’érudition mais des outils opératifs. Ils n’expliquent pas, ils mettent en marche. L’équerre qui redresse, le compas qui ouvre, la pierre qui résiste, la parole qui relie : autant d’archétypes qui, mis en travail, transforment l’homme et, par ricochet, la cité. La table ronde redira la méthode autant que le contenu : le cercle du dialogue, l’horizontalité des échanges, et cette verticalité discrète qui affleure quand l’écoute devient connaissance.
Blason OITAR
Il ne s’agit pas d’un exotisme ésotérique mais d’un usage initiatique du réel. Le symbolisme apprend à lire, dans les plis du quotidien, une écriture discrète ; il nous rend attentifs aux rapports et correspondances, selon l’antique sagesse hermétique : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Dans un monde souvent saturé d’informations et pauvre en sens, il rouvre la porte de l’émerveillement lucide – non pour fuir, mais pour habiter. Par le rite – non un théâtre, mais une grammaire du sacré – la parole s’ordonne, le geste se fait juste, l’ego se désencombre pour trouver sa place dans le tracé du pavé mosaïque. De là naît une politique au sens le plus haut : prendre soin du commun à partir d’une conscience transformée.
Rue Dumont d’Urville – Lyon
Pourquoi venir ? Parce que l’initiation se pratique. Chacun apporte sa pierre, son doute, sa lumière, et repart avec un devoir de construction. Parce que l’OITAR porte, depuis son nom même, l’Art Royal : l’art de façonner l’homme par lui-même, au sein d’un chantier fraternel. Parce qu’avec la présence du Grand Maître Général Thomas Denicourt, la parole sera exigeante et accessible, fidèle à la Tradition et attentive aux urgences de notre temps : éthique, transmission, hospitalité, éducation au symbole, place du sacré dans la vie quotidienne.
Nous entrerons par le signe pour rejoindre le sens. Nous essaierons la force de ces outils antiques sur des questions très actuelles : comment réenchanter une vie professionnelle ou civique, comment réparer la conversation sociale, comment éveiller des consciences sans dogmatisme. Une soirée de méditation et de partage, de quête et de pédagogie, d’héritage et d’avenir. Le prix d’entrée – 3 € – dit la volonté d’ouvrir grand les portes ; l’inscription préalable garantit l’attention portée à chacun. Souvent, une telle rencontre laisse en nous une trace opérative : moins un savoir qu’un axe, une manière renouvelée de regarder, écouter, agir.
Alors, venons nombreux. Pour poser nos questions autant que pour offrir nos mains. Pour éprouver ce que signifie construire le Temple avec des vies humaines et des jours ordinaires. Pour consentir à cette évidence fraternelle : réenchanter le monde commence ici et maintenant, par un pas, une rencontre, une parole juste.
450.fm se fera l’écho des échos : que cette soirée soit une pierre de plus posée sur le chantier du réenchantement.
Une collision entre véhicules fait un mort et deux blessés parmi les membres de la franc-maçonnerie sur la BR-364
Un accident impliquant trois véhicules – un camion, une voiture et une moto – a fait un mort et deux blessés samedi soir (27), au km 22 de la BR-364, près de Rio Branco. La victime était le passager de la Fiat Argo couleur argent, Antônio Clidenor Borges de Oliveira, maître maçon du Grand Orient de l’État d’Acre (GOEAC) et ancien fonctionnaire fédéral du Tribunal du travail.
Selon les informations, la Fiat Argo, conduite par Fábio Felipe Carneiro, 42 ans, roulait en direction de Rio Branco lorsqu’elle a percuté l’arrière d’un camion Ford F4000, conduit par Fausto Souza dos Santos, 78 ans, en provenance de Boca do Acre (AM). Sous l’impact, la voiture a fait un tête-à-queue et a percuté la moto Honda CG 160 Fan conduite par Micaela da Silva Machado, 31 ans, qui roulait en sens inverse.
Le Service mobile de soins d’urgence (SAMU) a été appelé et une ambulance de secours et une ambulance spécialisée ont été dépêchées sur les lieux. Le conducteur de l’Argo, Fábio, a été secouru et transporté à l’Unité de soins d’urgence du deuxième district (UPA). Le motocycliste, qui souffrait d’une fracture du pied, d’une fracture présumée de la main et d’abrasions, a reçu des soins médicaux et a été transporté aux urgences de Rio Branco dans un état stable. Le conducteur du camion est indemne.
Selon les informations, les occupants de la Fiat revenaient d’un événement maçonnique organisé à Acrelândia.
Antônio Clidenor Borges de Oliveira, maître maçon du Grand Orient de l’État d’Acre
La Police fédérale des routes (PRF) a bouclé la zone de l’accident pour procéder à des examens médico-légaux. Le corps d’Antônio Clidenor, coincé dans les décombres, a été retiré par une équipe des pompiers puis transporté à l’Institut médico-légal (IML) pour une autopsie.
Les causes de l’accident feront l’objet d’une enquête par les autorités compétentes.
Pont-Aven consacre son été et son automne 2025 à une figure autant fantasmée quefondatrice : la sorcière. En partenariat avec le musée d’Orsay, l’exposition éclaire un tournant décisif, de 1860 à 1920, quand l’archétype de la vieille mégère malfaisante se renverse, sous l’influence de Jules Michelet, en symbole de savoir, de résistance et d’harmonie avec les forces naturelles – un geste que l’on reconnaît aujourd’hui comme l’un des points d’origine de l’écoféminisme.
Sorcières – MPA
Le parcours, pluridisciplinaire, réunit dessins, peintures, sculptures, objets d’art, photographies, cinéma, musique, danse et littérature, avec des œuvres phares comme The Love Potion d’Evelyn De Morgan et des pièces d’Eugène Grasset.
Focus – Evelyn De Morgan, The Love Potion (1903) De Morgan choisit la sorcière non comme cliché mais comme sujette de savoir. Profil concentré, robe d’or et livres reliés composent une grammaire d’atelier : la couleur devient opération alchimique (du noir au jaune solaire), le calice un athanor, le chat gardien un œil vigilant. Le couple enlacé au fond rappelle le désir, tenu à distance et transmuté. L’œuvre affirme une autorité féminine qui se fabrique par l’étude, la maîtrise et la justesse du geste – une véritable alchimie de l’esprit au cœur du regard préraphaélite.
The Love Potion
Pensée en trois mouvements qui se bouclent en cercle –la nuit, le corps, le savoir– l’exposition donne à lire la sorcière comme frontière franchie : la nuit des métamorphoses et de la liberté, le corps désiré et craint, le savoir organique et occulte qui soigne, protège ou inquiète. On ne contemple plus un folklore de peur, mais un révélateur de rapports de pouvoir, de désirs et de contre-pouvoirs féminins.
Pourquoi un initié a tout intérêt à y aller
Parce que cette exposition est un exercice de discernement. Elle montre comment un imaginaire façonne la réalité sociale – et comment un livre (Michelet, 1862) peut déplacer une figure honnie vers une figure de connaissance. Pour nous, initiés, la visite devient un travail de loge intérieure :
la Nuit nous fait franchir le seuil et apprivoiser l’ombre.
le Corps rappelle qu’aucune sagesse n’existe sans incarnation : pas de Verbe sans souffle, pas de symbole sans chair.
le Savoir rejoint l’hermétisme opératif : herbiers, cycles, correspondances — autant de clefs qui parlent à l’alchimiste comme au lecteur d’images. Là se loge l’intérêt initiatique : dans la puissance transgressive du symbole, le renversement des signes et la reconquête d’une parole confisquée — une liberté à l’œuvre.
Le Musée de Pont-Aven… en bref
Le Musée de Pont-Aven est un musée français situé à Pont-Aven, dans le Finistère, en Bretagne. Créé en 1985, il a été transféré en 2012 de la commune à Concarneau Cornouaille Agglomération, puis entièrement rénové entre 2013 et 2016. Sa mission : faire connaître l’œuvre des artistes inspirés par la Bretagne et Pont-Aven depuis les années 1860, développer la recherche scientifique sur cette période et s’ouvrir à la création contemporaine. Il accueille deux expositions temporaires par an, mettant en lumière thèmes et artistes, de l’École de Pont-Aven à l’art d’aujourd’hui.
Paul Gauguin – autoportrait, vers 1875-1877
Repères historiques (École de Pont-Aven)
Dès 1862, Camille Corot et ses amis séjournent sur la côte bretonne. En 1886, Paul Gauguin arrive à Pont-Aven, sur les conseils d’Armand Félix Marie Jobbé-Duval et du « Père Tanguy ». À la fin des années 1880, Gauguin et Émile Bernard élaborent le synthétisme et le cloisonnisme, grands aplats de couleurs pures cernés d’un trait, rompant avec la perspective classique. Autour d’eux se regroupent Paul Sérusier, Charles Filiger, Maxime Maufra, Henry Moret, Ernest de Chamaillard… constituant l’École de Pont-Aven.
Blason de Pont-Aven
Pour qui cherche une expérience à la fois esthétique et initiatique, « Sorcières (1860-1920) » n’est pas seulement une exposition : c’est une épreuve de lecture des images et une méditation sur la manière dont un mythe, par le feu de la nuit, du corps et du savoir, devient chemin de liberté.
Infos pratiques :
Dates : jusqu’au 16 novembre 2025, Musée de Pont-Aven, place Julia – Pont-Aven Finistère.
Catalogue : Éditions Faton, 35 €, dir. Leïla Jarbouai & Sophie Kervran, avec de nombreuses contributions.
La Franc-maçonnerie à Lille est bien plus qu’une simple page d’histoire : c’est un récit fascinant qui tisse ensemble les fils de la philosophie des Lumières, les ambitions architecturales, les bouleversements révolutionnaires et les engagements républicains. Depuis le XVIIIe siècle, cette confrérie a laissé une empreinte indélébile sur la ville, influençant ses élites, ses édifices et son évolution sociale.
Retraçons cette saga à travers les siècles, en explorant les origines des loges lilloises, les figures marquantes comme François Verly et Charles Debierre, les symboles architecturaux, et l’héritage vivant qui perdure aujourd’hui.
Les origines des Loges lilloises : une émergence au siècle des lumières
Portrait de François Verly. Lithographie de Boldoduc d’après Bouchardy. (Source lille-ancien)
Le 6 novembre 1744 marque un tournant dans l’histoire locale avec la fondation de la première loge lilloise, baptisée initialement « Loge de Saint-Jean« , puis renommée « Ancienne de Saint-Jean« . Cette création s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse l’Europe au XVIIIe siècle, où des intellectuels, inspirés par les encyclopédistes comme Diderot et Voltaire, se réunissent pour promouvoir le progrès des sciences, les libertés économiques et une éducation vertueuse fondée sur la raison. À Lille, comme dans d’autres villes provinciales, ces assemblées réunissent notables, militaires, aristocrates, quelques femmes audacieuses et même des membres du clergé, tous unis par des rites symboliques et un désir de réfléchir au bien public.
D’autres loges voient rapidement le jour : « l’Union Indissoluble » en 1746, « la Fidélité » en 1761, « la Vertu Triomphante » en 1764, et « les Amis Réunis » en 1766. Ces cercles deviennent des lieux de débat où l’on discute des formes nouvelles de gouvernement et des idéaux humanistes. En 1774, l’ »Ancienne de Saint-Jean » et la « Vertu Triomphante » fusionnent pour former la loge « Heureuse Réunion« , qui cesse ses activités en 1785, année où naît « La Modeste ». Ces loges, bien que modestes en nombre, reflètent une effervescence intellectuelle qui prépare le terrain aux bouleversements à venir.
Vue du Beffroy et du Prytanée (salle d’assemblée pour les représentants du Peuple).
Une étape significative survient en 1785 avec la création du « Collège des Philalèthes« , une assemblée restreinte de quarante membres issus de diverses loges. Ce cercle, réuni dans l’hôtel du Maréchal de Soubise – alors gouverneur de la province –, ambitionne d’ouvrir les loges à des bourgeois profanes mais cultivés, ainsi qu’à des personnalités influentes de Lille. Leur objectif ? Transformer les loges maçonniques en cercles académiques dédiés aux progrès des arts, de l’industrie et de l’humanité. Comme l’écrit Louis Trenard, ces membres souhaitaient « être agréable au genre humain, les éclairer par la raison et les guider par les sciences ». Cependant, la tourmente révolutionnaire de 1789 met fin à cette expérience prometteuse, marquant une pause dans l’essor maçonnique local.
La révolution et la renaissance des loges sous la république
Projet de François Verly pour la place de la Reconnaissance (1794).
Après les soubresauts de la Révolution, la franc-maçonnerie connaît un renouveau sous les premières administrations de la République, du Consulat et de l’Empire. Les loges se reconstituent aux côtés d’autres associations et sociétés savantes, retrouvant une vitalité qui perdure tout au long du XIXe siècle. Parmi les figures influentes de cette époque, Louis-Marie, comte de Brigode, maire de Lille de 1803 à 1815, se distingue en tant que membre de la loge « les Amis Réunis« . Son engagement illustre l’intégration des francs-maçons dans les sphères politiques et administratives de la jeune République.
C’est également à cette période que s’illustre François Verly, un architecte lillois entré en franc-maçonnerie, dont la carrière traverse les régimes avec une remarquable adaptabilité. Servant successivement le Roi, la Révolution, le Consulat, l’Empire, puis terminant sa vie à Bruxelles comme architecte du Gouvernement et du palais de Guillaume d’Orange – dont le fils fut Vénérable d’une loge bruxelloise, « l’Espérance » –, Verly incarne la flexibilité des francs-maçons face aux mutations politiques. Sa gloire posthume repose toutefois sur des projets visionnaires pour Lille, conçus après les bombardements autrichiens de 1792. En l’An II de la République, la commune lui confie l’aménagement de la ville, bien que ces plans ambitieux ne soient jamais réalisés.
Projet de François-Joseph Belanger pour un grand théâtre des Arts, à Paris, présenté en mars 1789. On peut estimer que cette vue perspective influença le travail de Verly.
Parmi ses idées, un prytanée flanqué d’un beffroi, un théâtre du Peuple, des thermes publics et une place de la Reconnaissance ornée d’un Mémorial National auraient pu transformer Lille en une vitrine des idéaux des Lumières, hérités de la franc-maçonnerie. Son projet pour la place de la Reconnaissance (1794) et son inspiration possible auprès du grand théâtre des Arts de François-Joseph Bélanger, présenté à Paris en mars 1789, témoignent d’une vision où l’architecture devient un vecteur de progrès social. Les colonnes, éléments centraux du symbolisme maçonnique – reliant le monde d’en haut et d’en bas, les ténèbres à la lumière –, auraient pu structurer ces espaces, incarnant les valeurs d’élévation spirituelle prônées par l’Ordre.
L’épanouissement au XIXe Siècle : laïcité, républicanisme et architecture
Les colonnes sont un élément essentiel du symbolisme maçonnique, entre monde d’en haut et monde d’en bas, entre ténèbres et lumière.
Au fil du XIXe siècle, les loges lilloises évoluent, mêlant réflexions philosophiques à des actions de secours et de bienfaisance. Un tournant décisif survient en 1877, lors du convent maçonnique, où l’obligation de croire en Dieu est supprimée. Cette décision marque l’émergence d’un nouvel esprit, axé sur la défense de la laïcité et de la République, souvent teinté d’anticléricalisme. Les francs-maçons se rapprochent alors des organisations ouvrières, tandis que les milieux catholiques s’alignent sur les droites monarchistes et bonapartistes. Cette polarisation culmine lors de l’affaire Dreyfus, où les deux camps s’affrontent avec virulence.
La loge « La Lumière du Nord », fondée en 1893, incarne cette transformation. En 1899, elle élit Charles Debierre (1853-1932) comme Vénérable, un poste qu’il occupera jusqu’à sa mort – un cas exceptionnel dans l’histoire de l’Ordre. Médecin militaire et titulaire de la chaire d’anatomie à Lille, Debierre fonde en 1920 l’Université Populaire de Lille et engage la loge comme membre fondateur du parti radical socialiste le 21 juin de la même année. Adjoint au maire de Lille et sénateur du Nord de 1911 à 1932, Grand Maître du Grand Orient de France de 1911 à 1913 puis en 1920, il exprime une vision claire : « La République est une création continue. Son plus noble objectif, c’est l’affranchissement des esprits et de la conscience, prélude nécessaire, indispensable de l’émancipation économique des travailleurs. La Démocratie doit marcher appuyée d’un côté sur la raison cultivée et de l’autre sur le droit et la justice, si elle veut éviter de choir quelque jour dans les fondrières de la Dictature et de la Démagogie. Si nous voulons redresser la Démocratie, commençons par faire des démocrates, c’est-à-dire des hommes cultivés, des hommes de caractère, conscients davantage peut-être de leurs devoirs que de leurs droits » (cité par Daniel Morfouace).
6, rue de Valmy
En 1910, Debierre initie la construction du bâtiment de la loge, inauguré le 5 juillet 1914 au 2, rue Thiers, sous la direction de l’architecte Albert Baert (1863-1951), premier surveillant de la loge et Vénérable provisoire durant l’occupation de la Première Guerre mondiale. La façade, ornée d’une loge à l’antique surmontée d’un bas-relief – sphinx (secret), pyramide (élévation de l’esprit), soleil d’or (lumière) et déesse profane avec miroir – reflète l’esthétique maçonnique. Le temple intérieur, classé monument historique et parfois ouvert lors des Journées du Patrimoine, offre un espace où les séances se déroulent sous une verrière, avec les frères disposés selon leur grade entre les colonnes des apprentis et des compagnons, encadrées par les surveillants près de l’autel orné d’outils symboliques.
Une autre loge, située au 24, rue de Lens (architecte F. Roussel), se distingue par sa porte monumentale encadrée de deux colonnes de 9 mètres, inspirées des colonnes du temple de Salomon décrites dans la Bible par l’architecte Hiram. Les grilles des soupiraux, ornées d’un soleil levant rayonnant, reprennent un motif que Baert intègre également à la piscine bains-douches de Roubaix (1927-1932), aujourd’hui musée d’art et d’industrie André Diligent. Là, des demi-rosaces monumentales orientées est-ouest illuminent le bassin, tandis qu’une tête de « Grand Architecte de l’Univers » déverse l’eau, évoquant les rituels d’initiation. En 1924, Baert conçoit son agence au 6, rue de Valmy, dont la façade arbore un bas-relief aux outils maçonniques en béton façonné comme du grès des Vosges.
Émile Dubuisson (1873-1947), autre architecte majeur, transforme Lille entre les deux guerres. Son hôtel de ville (1922-1932), avec son beffroi de 105 mètres illuminant la ville chaque nuit, reste son chef-d’œuvre. Proche des maires Gustave Delory et Roger Salengro, tous deux francs-maçons, Dubuisson accède au grade d’inspecteur du Grand Collège des Rites. Ses écoles, équipements publics et habitations à bon marché arborent des fleurs de lys au fronton, symboles du blason lillois mais aussi allusion aux ornements du temple de Salomon.
L’hôtel de ville de Lille et son beffroi, oeuvres d’Emile Dubuisson.
L’héritage dans la pierre et au cimetière de l’est
Le cimetière de l’Est conserve des traces tangibles de cet héritage. La tombe d’Alphonse Bianchi (1816-1871), journaliste républicain, porte un sceau maçonnique (C 10 face C 12). Celle d’Eugène Jacquet (K 6 face K 7), fusillé en 1915, conçue par Baert et Albert Bührer, regorge de signes maçonniques. Les tombes de Debierre et Baert, face à face (W 30 face X 29), symbolisent leur lien indéfectible, tandis que la stèle discrète de Dubuisson (G face G 3) affiche un compas, une équerre et un rapporteur, mêlant outils professionnels et symboles rituels.
Un héritage vivant
Aujourd’hui, la franc-maçonnerie lilloise reste active, poursuivant sa mission d’affranchissement des esprits. Ses trois secrets – d’appartenance, de rites, de délibérations – alimentent l’imaginaire collectif, souvent amplifié par des récits exagérant son influence historique sous le Directoire, le Consulat, l’Empire ou la IIIe République. Pourtant, elle continue d’incarner une quête de raison et de justice, ancrée dans les pierres et les mémoires de Lille.
Sources :
Daniel Ligou (dir.),
Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie (1974) ;
Louis Trenard, Le Collège des Philalèthes de Lille, 1785-1789 ;
Daniel Morfouace, Chronique d’une loge lilloise, 1893-1940. Disponible dans notre bulletin d’octobre 2005, rue de la Monnaie.
De notre confrère La Provence – Par Marie-Noël Paschal
Imaginez un site perché sur les hauteurs de la Provence, où les vents du Verdon murmurent les secrets d’un passé millénaire. C’est ici, à Gréoux-les-Bains, que le Château des Templiers a ouvert grand ses portes lors de la 42e édition des Journées européennes du Patrimoine, les 20 et 21 septembre derniers. Sous le thème fédérateur du « patrimoine architectural », ce monument emblématique de la région a dévoilé son histoire fascinante au public, effaçant les ombres du temps pour laisser place à la lumière des découvertes.
Chateau templiers de Gréoux les Bains
Un événement organisé par la commune, en partenariat avec l’office de tourisme et des congrès du Pays de Manosque, qui a attiré des centaines de visiteurs avides de voyage dans le temps.
Une légende tissée de pierre et de mythes
Le Château des Templiers n’est pas seulement un nom évocateur ; c’est un témoignage vivant de l’architecture provençale médiévale. Datant de 1325 – une précision confirmée par la dendrochronologie de sa charpente en bois –, il fut fondé par Arnaud de Trian, neveu du pape Jean XXII, sous l’égide de l’Église avignonnaise. Perché sur un promontoire dominant la vallée, ce bastion seigneurial évoque les grandeurs d’un passé où la Provence était un carrefour de pouvoirs spirituels et temporels. Pourtant, son histoire est bien plus ancienne : les lieux abritaient déjà un modeste vicus romain à l’Antiquité, avant que les populations, fuyant les invasions, ne migrent vers ces hauteurs protectrices.
Au fil des siècles, le château s’est enrichi de strates architecturales. Au début du XVIIIe siècle, deux galeries superposées y ont été ajoutées, témoignant d’une adaptation aux besoins d’une noblesse en déclin. Mais le temps a été impitoyable : au dernier inventaire avant la Révolution française, il n’était plus qu’une semi-ruine, livrée au pillage et à l’oubli. Au début du XXe siècle, son état de dégradation était tel qu’il semblait condamné à l’effacement. Heureusement, la légende des Templiers – cette association romantique avec l’ordre militaire du Temple – a su entretenir le mystère. Attention toutefois : comme l’ont rappelé les experts lors des Journées du Patrimoine, cette connexion n’est qu’une « légende tardive », née au XVIIIe siècle. Aucune trace historique ne lie les moines-guerriers à la construction ou à la propriété du site. Un mythe qui, loin d’altérer l’authenticité, ajoute une couche de poésie à ces pierres provençales.
Des visites guidées qui font revivre l’histoire
L’accès libre au château a été le clou du spectacle. Dans la cour pavée, baignée de soleil automnal, une conférence captivante a réuni le public autour de passionnés du patrimoine. Sandrine Claude, archéologue et conservatrice, autrice du livre Le Château de Gréoux-les-Bains, une résidence seigneuriale du Moyen Âge à l’époque moderne, a guidé les pas des visiteurs à travers les phases de construction. Avec une éloquence qui fait vibrer les murs, elle a décrit comment Arnaud de Trian, sous l’ombre bienveillante de son oncle pontife, érigea ce bastion comme un rempart contre l’incertitude des temps. À ses côtés, l’historien Régis Bertrand a démystifié la légende templière, invitant à une lecture plus nuancée de l’histoire.
Gravure du château de Gréoux-les-Bains en 1838.
Renzo Wieder, architecte du patrimoine, a complété ce tableau vivant en dévoilant les coulisses des travaux de restauration. La première phase, achevée récemment, a permis la mise en sécurité du site : doublage du mur extérieur, restitution de la couverture de la tour Ronde et consolidation de l’escalier principal. Des gestes salvateurs qui redonnent vie à un édifice classé parmi les trois plus grands châteaux de Provence, après le majestueux Palais des Papes d’Avignon et le Château de l’Emperi à Salon-de-Provence. Paul Audan, maire de Gréoux-les-Bains, n’a pas manqué de souligner l’engagement collectif : « L’État, le Département et la Région nous accompagnent financièrement pour que ce joyau ne soit plus un fantôme du passé, mais un lieu de vie. » Une seconde phase de travaux est d’ores et déjà programmée pour 2026, promettant une renaissance complète.
Les visiteurs, familles, historiens amateurs et curieux de tous âges, ont déambulé entre les vestiges, touchant du doigt des éléments qui, hier encore, étaient inaccessibles. Des anecdotes sur les pillages révolutionnaires aux échos des galeries du XVIIIe siècle, chaque pierre raconte une page d’histoire. L’événement a non seulement éduqué, mais aussi émerveillé, transformant une simple visite en une immersion sensorielle dans l’âme de la Provence.
Vers un avenir radieux pour un patrimoine vivant
Les Journées du Patrimoine ont rappelé avec force que le Château des Templiers n’est pas un reliquat figé, mais un patrimoine en mouvement. Grâce à ces initiatives, Gréoux-les-Bains réaffirme son rôle de gardienne des trésors provençaux, invitant le public à redécouvrir ses racines. Que vous soyez un passionné d’archéologie ou un amoureux des légendes, ce site offre une expérience unique : un mélange de rigueur historique et de mystère enchanteur.
En cette fin septembre 2025, alors que l’automne colore les collines environnantes, il est temps de planifier votre prochaine escapade. Le château attend, restauré et prêt à partager ses secrets. Car, comme l’a si bien dit Sandrine Claude, « ces murs ne sont pas muets ; ils attendent simplement qu’on les écoute. » Rendez-vous à Gréoux-les-Bains pour une rencontre inoubliable avec l’histoire vivante de la Provence.
La transgression, ce concept audacieux et souvent mal compris, résonne comme un écho troublant dans les Temples voûtées de la Franc-maçonnerie. Perçue comme un acte de franchissement des limites imposées par la société, la culture ou la morale, elle incarne à la fois un défi et une promesse. En Franc-maçonnerie, où l’initiation invite à dépasser les apparences pour atteindre une vérité intérieure, la transgression n’est pas une rébellion gratuite, mais un outil de transformation spirituelle et intellectuelle.
Explorons ensemble cette idée fascinante, en distinguant ce qui relève de la nature – immuable et sans limites – de ce qui appartient à la culture – fragile et normatif – tout en illustrant son rôle à travers des exemples historiques et contemporains au sein de l’Art Royal.
Transgression et nature : une harmonie sans frontières
Fil a plomb au dessus du Pavé moisaïque
La nature, dans son essence, ignore la transgression. Si l’on accepte la théorie darwinienne de l’évolution, avec son pouvoir de sélection et d’optimisation, la vie progresse sans violer les lois universelles – gravité, cycles, adaptation. Quel sera l’homo sapiens, sapiens d’un futur lointain, dans des millions ou milliards d’années, s’il survit à ses propres excès ? Nul ne le sait. Cependant, l’émergence de l’intelligence artificielle, appliquant ses algorithmes aux intelligences humaine, animale et végétale, redéfinit ce paradigme. Elle introduit une transgression artificielle, où l’information devient un champ de bataille, modifiant les règles naturelles par des téléologies humaines.
En Franc-maçonnerie, les symboles du premier degré – équerre, compas, fil à plomb – reflètent cette harmonie naturelle, alignée sur les lois cosmiques. La transgression y est absente dans son sens brut : le maçon ne défie pas la gravité, mais l’utilise comme guide. Pourtant, l’introduction de technologies modernes (sites web, applications) dans les loges pose une question : la transgression artificielle, en brouillant les frontières entre nature et culture, ne risque-t-elle pas de détourner l’initiation de son essence universelle ?
Transgression et culture : Le défi des normes humaines
Si la nature échappe à la transgression, la culture, elle, en est le terrain privilégié. Elle naît des interdits – les commandements du Deutéronome (chapitre 5), par exemple, qui codifient la morale sociale – et la transgression devient alors désobéissance. Mais cette désobéissance n’est pas toujours négative. Comme le souligne Georges Bataille, « la transgression ne nie pas l’interdit, elle le dépasse et le complète ». Elle est une force dynamique, essentielle au progrès humain, oscillant entre conflit et renouveau.
Voltaire
En Franc-maçonnerie, cette tension est centrale. Historiquement, les maçons ont transgressé les normes culturelles de leur époque. Prenons les Lumières : Voltaire, initié à la loge des Neuf Sœurs, défia l’Église et l’absolutisme avec ses écrits, incarnant une transgression culturelle qui propulsa les idées de liberté et de laïcité. De même, Giuseppe Garibaldi, franc-maçon italien du XIXe siècle, dépassa les lois sociales de son temps en menant des révolutions pour l’unification de l’Italie, brisant les chaînes féodales au nom d’un idéal universaliste.
Maria Deraismes
Pourtant, la culture maçonnique elle-même établit des interdits – rituels, grades, serments – que la transgression individuelle peut remettre en question. L’émergence de loges mixtes au XXe siècle, comme le Droit Humain fondé par Maria Deraismes en 1893, fut une transgression sociale majeure, défiant la tradition exclusivement masculine. Ce dépassement, bien que source de débats, a enrichi la maçonnerie en élargissant sa vision de la fraternité.
Transgression et justice : un arbitraire à surmonter
La justice, fruit de la culture, tente d’harmoniser les transgressions en établissant des règles. De la loi du Talion (« œil pour œil ») à la justice distributive moderne, elle évolue, mais reste arbitraire, fondée sur des barèmes préétablis. En franc-maçonnerie, la justice est symbolisée par l’équerre, outil d’équité entre frères. Pourtant, elle peut devenir un frein : l’application stricte des règlements obédientiels risque de figer l’initiation en un conformisme, étouffant la transgression créatrice.
Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet
Prenons l’exemple le Grand Orient de France (GODF) au XVIIIe siècle : des maçons comme le marquis de Condorcet transgressèrent les limites imposées par l’obédience en soutenant l’abolition de l’esclavage, défiant les intérêts économiques de l’époque. Cette transgression morale, bien que controversée, fut un moteur de progrès, dépassant la justice conventionnelle pour aligner la maçonnerie sur une vérité universelle.
Transgression culturelle, sociale et morale : des champs de bataille initiatiques
La transgression se manifeste dans divers domaines, chacun offrant un miroir à la maçonnerie. Culturellement, le dadaïsme ou le surréalisme ont brisé les cadres artistiques, comme certains maçons ont défié les dogmes religieux avec des rituels symboliques. Socialement, Mai 68 fut une transgression collective contre les normes établies, rappelant les soulèvements maçonniques contre les monarchies absolues. Éthiquement, des figures comme Socrate ou Galilée, sacrifiées pour la vérité, trouvent un écho chez des maçons comme Giordano Bruno, brûlé pour ses idées hérétiques mais initiatiques.
Henri Bergson
La transgression morale, en particulier, enflamme les esprits. Elle touche l’« élan vital » de Bergson, cette pulsion intime qui pousse l’être à se dépasser, malgré l’aporie d’une vie responsable. En maçonnerie, elle se vit dans la quête de sa propre vérité : un apprenti qui remet en question un rituel figé ou un maître qui propose une interprétation nouvelle du mythe d’Hiram transgresse pour grandir, au risque de choquer.
La transgression en Franc-maçonnerie : une vertu initiatique
En Franc-maçonnerie, la transgression n’est pas une révolte anarchique, mais un acte initiatique. Elle consiste à dépasser les interdits culturels – qu’ils soient religieux, sociaux ou obédientiels – pour s’aligner sur une vérité universelle, reflet des lois naturelles. Le mythe d’Hiram, assassiné pour avoir refusé de trahir les secrets, incarne cette transgression : sa mort symbolise le sacrifice pour une vérité supérieure, prélude à une palingénésie éternelle.
Jacques Ellul en 1990
Aujourd’hui, la maçonnerie contemporaine doit encore transgresser. Face aux défis modernes – uniformisation, technologie envahissante –, elle peut s’inspirer d’Ellul, qui appelait à une conscience critique contre la propagande. Transgresser les routines techniciennes des loges, ouvrir des débats sur l’intelligence artificielle ou repenser la fraternité au-delà des genres sont des transgressions nécessaires pour rester fidèle à son idéal.
Transgresser pour renaître
La transgression en Franc-maçonnerie n’est pas un péché, mais une vertu. Elle dépasse les interdits culturels pour rejoindre l’harmonie naturelle, comme le fil à plomb s’aligne sur la gravité. Des figures comme Voltaire, Garibaldi ou Deraismes l’ont illustrée, prouvant que briser les chaînes sociales ouvre la voie à la lumière. Dans un monde figé par des normes, le maçon transgressif devient un architecte de renouveau, taillant sa pierre brute avec audace.
Que chaque loge ose cette audace – non pour détruire, mais pour renaître !
Dans un monde saturé d’informations, où la technique semble dicter nos choix et où la propagande imprègne nos démocraties, la pensée de Jacques Ellul émerge comme un phare critique, à la fois lucide et prophétique. Théologien protestant, sociologue, historien du droit et philosophe anarchiste, Ellul (1912-1994) a consacré sa vie à disséquer les mécanismes invisibles qui asservissent l’humain sous couvert de progrès.
Jacques Ellul en 1990
Sa critique radicale de la technique – ce milieu autonome qui engloutit la liberté – et de la propagande – ce conditionnement omniprésent des consciences – résonne particulièrement aujourd’hui, dans une ère de fake news, d’algorithmes omnipotents et de crises identitaires. Mais au-delà de la dénonciation, Ellul offre une voie d’espérance : celle d’une conscience critique, nourrie par une éthique personnelle et spirituelle, capable de résister à l’idéologie dominante.
Cet article vise à explorer en profondeur la pensée ellulienne, en commençant par un préambule biographique pour mieux appréhender l’homme derrière l’œuvre. Nous nous appuierons sur une présentation emblématique de ses idées sur la propagande, tirée d’une vidéo pédagogique récente (disponible sur YouTube, où un conférencier décortique Propagandes, son ouvrage majeur de 1962). Enfin, nous tracerons des parallèles avec la franc-maçonnerie, cette institution initiatique qui, comme Ellul, cherche l’émancipation par la raison et la vigilance, tout en luttant contre ses propres tentations techniciennes et propagandistes. Car si la maçonnerie prône la lumière de la connaissance, elle n’échappe pas aux pièges que dénonce Ellul : l’illusion d’une autonomie collective face à un monde technique totalitaire.
Jacques Ellul, un itinéraire intellectuel et spirituel foré par les tempêtes du XXe siècle
Jacques César Émile Ellul naît le 6 janvier 1912 à Bordeaux, dans une famille cosmopolite marquée par l’exil et la précarité. Fils de Joseph Ellul (1869-1941), employé de négoce d’origine maltaise, élevé dans un orthodoxisme déiste teinté de voltairianisme, et de Marthe Mendès (1874-1963), protestante non pratiquante d’ascendance portugaise et française, Ellul grandit dans un milieu bourgeois déchu. Sa famille, aux racines juives lointaines, incarne les tensions européennes : Joseph, citoyen autrichien et sujet britannique, est interné et déporté en 1940 pour sa nationalité ; Marthe, artiste, soutient le foyer par l’enseignement du dessin. Cette enfance instable forge chez le jeune Jacques un regard critique sur les illusions du progrès social et économique.
Bernard Charbonneau, chez lui à Saint-Pé-de-Léren (64), en 1994.
Études brillantes au lycée Montaigne de Bordeaux (baccalauréat en 1929), Ellul s’oriente vers le droit à la faculté de Bordeaux, obtenant sa licence en 1932. Influencé par ses lectures de Marx et sa rencontre avec Bernard Charbonneau, il s’engage dans la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants et anime, de 1934 à 1939, un groupe non-conformiste lié à la revue Esprit d’Emmanuel Mounier. Ses premiers articles, comme « Le personnalisme, révolution immédiate » (1934) ou « Fatalité du monde moderne » (1936), dénoncent le taylorisme et le fordisme comme des aliénations modernes. En 1936, sa thèse de doctorat, Étude sur l’évolution et la nature juridique du Mancipium, explore les institutions romaines, préfigurant son intérêt pour l’histoire des institutions.
La Seconde Guerre mondiale bouleverse son parcours. Chargé de cours à Strasbourg (repliée à Clermont-Ferrand en 1940), il est révoqué en 1940 pour « fils d’étranger » après un discours antifasciste. Exilé sur une ferme à Martres (Gironde), il rejoint la Résistance : faux papiers, accueil de Juifs et d’évadés, aide à la zone libre. Reconnu « Juste parmi les nations » par Yad Vashem en 2001, il incarne une résistance non violente, éthique. À la Libération, secrétaire général régional du Mouvement de libération nationale, il participe à l’épuration modérée, mais démissionne vite de ses fonctions politiques (adjoint au maire de Bordeaux en 1944), déçu par la bureaucratie.
Affiche américaine de la Seconde Guerre mondiale appelant à augmenter les cadences de production. Selon Ellul, le problème majeur n’est pas le capitalisme mais ce qui l’englobe : le productivisme.
Après-guerre, Ellul enseigne l’histoire des institutions et sociale à Bordeaux jusqu’en 1980, et à l’Institut d’études politiques (IEP) dès 1948. Engagé au sein de l’Église réformée de France (1956-1971), il tente une réforme active, en vain. Politiquement anarchiste personnaliste, il critique le fascisme comme « fils du libéralisme » (1937) et refuse les partis. Avec Charbonneau, il fonde en 1973 le Comité de défense de la côte aquitaine, précurseur de l’écologie politique et de la décroissance. Candidat UDSR en 1945, il prône une « révolution politique » individuelle. Marié à Yvette Lensvelt (1912-1991), d’origine néerlandaise, il a quatre enfants : Jean (1940-2023), Simon (décédé en 1947), Yves (1945) et Dominique (1949).
Ellul construit sa critique sociale sur une réactualisation de la pensée de Marx. Il lui consacrera tout un cursus à l’IEP de Bordeaux, de 1947 à 1979.
Convertie au protestantisme en 1930 après une crise spirituelle, sa foi – influencée par Kierkegaard, Barth et Marx – imprègne son œuvre : il voit le christianisme comme « la pire trahison du Christ » (1992), subverti par le pouvoir. Ellul publie plus de 50 livres et 500 articles, traduits mondialement. Mort le 19 mai 1994 à Pessac, il laisse un héritage : critique de la technique (La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954), de la propagande (Propagandes, 1962), et une théologie de la non-puissance (La Subversion du christianisme, 1984). Influences : Marx (économie), Barth (théologie dialectique), K. Balthasar (résistance). Héritage : inspire écologistes (décroissance), anarchistes et critiques technologiques (Kaczynski cita La Technique). Les Cahiers Jacques Ellul (depuis 1980) perpétuent son œuvre, soulignant son appel à une « révolution locale » par la conscience.
La pensée d’Ellul sur la propagande : une analyse systémique
Ouvriers d’une usine de verre, XIXe siècle, Indiana. Ellul se focalise moins sur les mécanismes du capitalisme que sur les raisons ayant conduit les humains à ériger le travail en valeur et qui, selon lui, constituent les fondements du productivisme – Source Wikipedia
L’œuvre d’Ellul sur la propagande, cristallisée dans Propagandes (1962), est une dissection impitoyable des mécanismes qui conditionnent les masses modernes. Inspiré par sa vidéo de présentation (où un expert décortique le livre en une heure captivante), nous structurons cette section autour des thèmes clés : distinctions, formes, paradoxes, rôles techniques, illusions, convergences et résistances. Ellul y révèle la propagande non comme un outil sporadique, mais comme un phénomène sociologique total, inévitable dans une société technique.
La distinction entre propagande politique et sociologique
Ellul distingue la propagande politique – sporadique, électorale, visant à mobiliser pour un régime ou un parti (ex. : discours de Hitler) – de la propagande sociologique, continue et diffuse, qui imprègne toute la société pour maintenir l’ordre technique (ex. : publicité, médias). La première est visible et contestable ; la seconde, invisible, fabrique des « besoins » et des normes. Dans la vidéo, l’orateur cite Ellul : « La propagande politique est un épisode ; la sociologique, un état permanent. » Parallèlement, en franc-maçonnerie, cette dualité évoque la tension entre rituels initiatiques (politiques, structurants) et culture fraternelle quotidienne (sociologique, normalisante). Les loges, risquent une propagande sociologique interne : l’idéal d’égalité masque une uniformisation technique des débats, étouffant la dissidence traditionaliste.
Les différentes formes d’influence : agitation, intégration, verticale, horizontale, rationnelle et irrationnelle
Karl Kautsky, selon qui les bolcheviks n’avaient nullement institué une révolution marxiste mais une dictature de type blanquiste.
Ellul décortique les modes d’influence. L’agitation excite les passions pour un changement immédiat (révolutionnaire) ; l’intégration apaise et intègre dans le système (consumériste). La propagande verticale descend des élites (gouvernements) ; horizontale, elle émane des pairs (réseaux sociaux). Rationnelle, elle argumente (éducation) ; irrationnelle, elle manipule émotions (publicité). La vidéo illustre : l’agitation nazie vs l’intégration américaine post-1945. En maçonnerie, l’intégration horizontale se voit dans les tenues conviviales, qui lient les frères par des affects irrationnels (serments émotionnels), tandis que la verticale (grands maîtres) impose une rationalité rituelle. La crise portugaise ? Une agitation traditionaliste (départs massifs) face à une intégration progressiste (décret d’inclusion), risquant une propagande irrationnelle qui divise au nom de l’unité.
Le paradoxe de l’éducation : préparation à la propagande
L’éducation, loin de libérer, conditionne à la propagande, selon Ellul. Elle enseigne l’obéissance technique – efficacité, adaptation – plutôt que la critique. La vidéo cite :
« L’école forme des ingénieurs de l’âme, pas des penseurs libres. »
Ce paradoxe mine l’autonomie. En franc-maçonnerie, les grades (apprenti à maître) éduquent à la symbolique, mais risquent de devenir propagandistes : l’initiation, censée éclairer, intègre à un système hiérarchique technique, où l’efficacité rituelle prime sur la subversion personnelle. Comme Ellul, les maçons doivent veiller : l’éducation maçonnique, si figée, prépare à une propagande sociologique interne, étouffant la palingénésie individuelle.
Le rôle de la technique et de la recherche d’éfficacité dans la nécessité de la propagande
Pour Ellul, la technique – milieu autonome d’efficacité – exige la propagande pour s’imposer. Toute société technique doit « humaniser » ses outils (IA, médias) par une communication continue.
« La propagande est le lubrifiant de la machine technique. »
Sans elle, l’humain résisterait. En maçonnerie, la technique moderne (sites web, apps pour loges) accélère cette nécessité : l’efficacité administrative (cotisations en ligne) propage une norme sociologique d’uniformité, menaçant l’esprit initiatique. Cela masque une propagande verticale qui ignore les rythmes humains des rites traditionnels.
L’illusion d’autonomie et de liberté dans laquelle nous vivons
Ellul dénonce l’illusion d’autonomie : nous croyons choisir librement, mais la propagande préfabrique nos désirs (consommation, opinions). La vidéo : « La liberté technique est une servitude volontaire. » En maçonnerie, ce piège guette : les frères se voient autonomes dans leur quête de lumière, mais les structures obédientielles propagent une illusion collective, où la « fraternité » masque une intégration sociologique.
La convergence des méthodes qui crée un environnement psychologique total
Toutes les propagandes convergent – politique, publicitaire, éducative – en un « milieu psychologique » total, où l’individu est saturé sans échappatoire. Comme le rappelle Ellul : « C’est un bain continu, pas une averse. » Ellul prédit un totalitarisme doux. En maçonnerie, cette convergence se voit dans les influences croisées : rituels (irrationnels), débats sociétaux (rationnels), et outils numériques (horizontaux), créant un environnement totalitaire interne.
« Tout est technique ? » : slogan de l’association Technologos, créée en 2012 et d’inspiration ellulienne.
Les limites mais aussi les possibilités d’une conscience critique face à ce phénomène
La propagande a des limites : elle ne crée pas de valeurs, seulement les amplifie ; elle fatigue les consciences. Ellul propose une résistance : conscience critique, ancrée dans la foi ou l’éthique personnelle. La vidéo conclut : « Seule la subversion intérieure résiste. » En maçonnerie, cette conscience est le cœur initiatique : le travail sur soi, affranchi de la technique, permet une critique radicale. Comme Ellul, les maçons peuvent subvertir :
en loges, cultiver une vigilance fraternelle contre la propagande sociologique, favorisant une palingénésie collective face à la crise.
Ellul et la Maçonnerie, alliés dans la subversion ?
Le Serment du jeu de paume par David, musée Carnavalet. Toutes les révolutions, estime Ellul, servent en premier lieu les intérêts d’une classe dominante, et consolident l’appareil d’État, lui-même fondement de l’idéologie technicienne. Wikipedia
Jacques Ellul nous invite à une vigilance éternelle : la propagande, née de la technique, n’est pas fatale si nourrie par une conscience critique. En Franc-maçonnerie, ses idées résonnent comme un appel à purifier l’Art Royal des illusions modernes – uniformisation technique, propagande interne. Les diverses crises, avec ses tensions entre ouverture et tradition, incarne ce défi :
choisir la subversion ellulienne, non pour diviser, mais pour libérer. Comme Hiram ressuscité, le maçon ellulien renaît par la critique, aligné sur une liberté authentique.
Parus en juillet 2025, les Cahiers, numéro six, nous parviennent avec un souffle qui porte encore les voix fraternelles. Nulle emphase, nulle érudition gratuite, mais la résolution d’habiter la République en maison vivante à rebâtir jour après jour. Le vaste chantier s’étend, la pierre résiste, la patience affine la main.
Nous lisons ces pages avec l’impression d’une tenue où la pensée prend la parole, puis cède le pas à l’écoute, puis reprend souffle, et s’essaie à désigner ce qui blesse notre époque sans renoncer à ce qui l’élève. L’ouvrage assemble des écritures qui ne rivalisent pas, elles se répondent. Une musique discrète architecture morale obstinée habite la totalité. Ce n’est pas un sommaire qui nous guide, c’est une étoile fixe l’universel comme promesse.
Nous avançons parmi des analyses qui refusent l’incantation.
Christophe Devillers déplie le miroir numérique de la recherche savante et nous révèle une cartographie des usages intellectuels de la République universelle. Une telle démarche nous avertit la circulation des idées n’est pas leur vérité, elle n’est que leur ombre portée. L’ouvrage appelle alors une méthode patience de l’examen, refus du slogan, fidélité au réel. Stéphane Corcos nomme la fin des illusions et nous ramène à une hygiène de l’esprit. Il ne s’agit pas de désespérer, il s’agit de cesser de rêver sur des mots émoussés.
Christophe Bourseiller
Renée Fregosi s’avance plus loin et prend à bras le corps la dimension victimaire qui travaille les idéologies meurtrières. Nous comprenons qu’une République qui n’ordonne plus les affects se défait de l’intérieur. Parler de victime sans penser la responsabilité, c’est préparer le lit des terreurs nouvelles.
Christophe Bourseiller rappelle les généalogies de familles politiques qui se prétendent nouvelles. Leur vocabulaire change, leur volonté d’hégémonie demeure. Éric Poulliat observe l’activisme violent comme un défi concret. Nicolas Pomiès démonte la fabrique de la discorde et nous avertit l’ennemi n’est pas seulement à nos portes, il se tient dans notre manière de ne plus vouloir faire corps. Ce faisceau de textes n’écrit pas une théorie des radicalisations, il propose une discipline de lucidité.
Catherine Kintzler
La République qui se dessine ici ne se laisse pas réduire à une mécanique institutionnelle. Catherine Kintzler parle d’un chantier, non d’un monument figé. Nous sentons aussitôt la proximité avec notre lexique initiatique. Une République qui ne se répare pas se dégrade. Une République qui ne se pense pas s’abandonne. Renaud Large regarde l’esthétique contre les ultras et nous apprend que l’œil est un lieu de souveraineté. Ce que nous trouvons beau, ce que nous jugeons digne d’être exposé, ce que nous laissons envahir l’espace public, tout cela finit par éduquer nos réflexes. Nadia Geerts démonte l’obsession de la représentativité quand elle devient pure comptabilité. Elle rappelle qu’un peuple n’est pas une somme de cases. Dominique Lamoureux déplace la question de la réparation et de la spoliation vers un horizon de justice qui n’humilie pas. Nous retrouvons là les deux instruments de notre loge intérieure une équerre qui redresse, un compas qui ouvre, jamais l’un sans l’autre.
L’ouvrage sait ménager des respirations. Non des pauses décoratives, des espaces où l’âme se remet d’accord avec elle-même. La musique traverse ces pages comme une fraternité invisible. Thierry Geffrotin s’interroge sur l’universalité de Wolfgang Amadeus Mozart et Philippe Hui pense l’universalisme par l’orchestre. La musique ne crée pas l’universel par magie. Elle l’exige de nous. Elle propose un régime d’écoute où les différences se superposent sans s’écraser, où le motif le plus ténu trouve sa place dans une polyphonie. Nous reconnaissons là un exercice initiatique. Écouter un quatuor ou conduire un rituel suppose la même délicatesse laisser chaque voix se dire sans perdre le chœur. Dominique Papon invite au détour par l’autre. Ce détour n’est pas un détour en vérité, c’est la ligne droite de toute éthique. Ce que nous ne sommes pas éclaire ce que nous croyions être. La République universelle ne parle pas de l’autre comme d’une curiosité, elle lui ouvre une chaise à la table commune.
Philippe FOUSSIER
D’autres contributions resserrent l’ouvrage vers le nerf des conflits présents. David Ennouchi nomme les trames du complotisme contre la République. Il ne suffit pas de démentir il faut comprendre la faim de certitude qui nourrit ces récits, puis la convertir en goût de vérité. Emilie Frèche rappelle le poids des gestes, ces petites décisions quotidiennes qui valent politique quand elles s’additionnent. Philippe Foussier convoque la figure du chevalier de La Barre et, par ce rappel, nous fait mesurer combien la liberté de conscience n’est jamais acquise. Elle se paie de courage. Elle se mesure à ce que nous tolérons de l’intolérable. Ce texte agit comme une pierre d’angle. La République n’est pas un contrat mort, elle est un serment à reprendre voix basse, maillet ferme.
Ce volume refuse les oppositions paresseuses. Il n’idéalise ni le passé ni le présent. Il ne sacralise ni la transgression ni l’ordre. Il nous met au travail. Les auteurs, chacune et chacun, signent moins des thèses que des stations de pensée. Le livre s’avance de la polémique vers le juste. Les formules ne claquent pas, elles durent. La langue demeure nette, souvent belle, parfois tranchante, jamais cynique. Nous y retrouvons cette manière d’être à la fois laïque et ardente. L’universel n’a pas ici la pâleur d’un principe abstrait, il prend le visage d’une exigence partagée. Les textes parlent de violence, d’idéologie, de mémoire, de musique, de droit, de citoyenneté. Leur unité ne tient pas à un programme, elle tient à une manière de respirer. Nous refermons l’ouvrage avec l’impression d’avoir assisté à la réparation d’une charpente on a changé des pièces, ajusté des tenons, resserré des chevilles, et voilà que la maison tient mieux.
Logo de la République française
Nous reconnaissons dans cette entreprise un écho précis à la démarche initiatique. Travailler la République, c’est travailler notre temple intérieur. La pierre n’est pas seulement le monde, elle est notre cœur. Les analyses de Christophe Bourseiller, de Renée Fregosi, d’Eric Poulliat ou de Nicolas Pomiès ne nous laissent pas spectateurs. Elles nous rendent responsables de l’angle avec lequel nous regardons l’époque. Les lectures de Catherine Kintzler, de Renaud Large, de Nadia Geerts ou de Dominique Lamoureux ne décorent pas le discours, elles le gouvernent. Les méditations de Thierry Geffrotin, de Philippe Hui et de Dominique Papon ne fuient pas la cité, elles y reconduisent la beauté comme une ascèse. Les alertes de David Ennouchi, d’Emilie Frèche et de Philippe Foussier ne dramatisent pas la scène, elles posent des seuils. L’ensemble compose un atelier où la République n’est plus un mot fatigué. Elle redevient une tâche, donc une joie.
Nous sentons enfin la main discrète qui règle les distances et veille à l’harmonie. Jean-Noël Amadei circule comme un maître d’œuvre qui connaît les poutres et les failles. Grâce à cette main, la polyphonie ne se disperse pas. Elle tient. Le livre n’offre pas une sortie de crise. Il propose mieux un exercice de tenue intérieure au milieu des tempêtes. Nous ne cherchons plus un abri, nous apprenons à habiter. C’est la promesse la plus rare de ce volume. Il n’endort pas, il veille. Il ne flatte pas, il relève. Nous en sortons avec le désir d’accorder notre vie à la dignité de ses pages.
GODF – Loge République Universelle
Rappelons que la Loge d’Études et de Recherche République Universelle, au sein du Grand Orient de France, s’est donnée pour vocation d’explorer les conditions concrètes d’un universalisme vivant. Elle réunit des chercheurs, des praticiens de la chose publique, des écrivains, des musiciens, des juristes, qui mettent en commun des travaux pour éprouver, année après année, ce que la République exige des consciences et des institutions. Les Cahiers, parus régulièrement depuis plusieurs années, constituent la trace de ce patient compagnonnage intellectuel et spirituel. Ils publient des textes originaux, des enquêtes, des méditations, avec une fidélité constante à la liberté de conscience et à la laïcité. Les volumes précédents ont déjà abordé les liens entre critique et émancipation, les formes contemporaines de la citoyenneté, les pédagogies de la liberté, les usages publics de la culture. Ce sixième volume prolonge la série en accentuant un geste unir la rigueur et la ferveur, nourrir une vigilance qui ne désespère pas, tenir ensemble la pierre et la lumière.
Éditions Matériologiques
Les Cahiers de République Universelle
Une Loge d’Études et de Recherche du Grand Orient de France
Éditions Matériologiques, 2025, 156 pages, 13 € – version numérique 9 € sur Cairn
(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
L’initiation est non seulement une quête de sens mais aussi une mise en harmonie de soi-même avec le sens profond de la vie, ainsi qu’une mise en œuvre de forces cohésives dans le monde. C’est donc une recherche commune à une très large humanité, mais alors par une voie intérieure choisie qui promet ou promettrait une réalisation plus ample, plus lucide et plus haute.
À l’inverse, la vie profane, condamnée à errer dans les ténèbres, c’est-à-dire dans un tohu-bohu de contradictions, se déroule avec beaucoup d’inconséquence au regard du destin de l’humanité, l’égoïsme le disputant constamment à la partialité.
L’initié, quant à lui, connaît la diversité du vivant qui se manifeste aussi chez l’Homme par la pluralité des cultures, des croyances, des opinions et des comportements. Pour autant, comme il en est du Yin et du Yang, avec peut-être des proportions moins tranchées, il oscille, dans sa vie, entre des vérités qu’il cherche obstinément, concédons-le lui, et des réalités où il cherche, malgré tout, des satisfactions plus immédiates, ne serait-ce que par souci de sécurité personnelle. Bref, l’initié n’est pas un saint, c’est-à-dire qu’au mieux, il n’incarne la pureté et la perfection qu’en pointillé plus ou moins espacé. Sur le chemin, il est censé se perfectionner, ce qui est une vue raisonnable – et c’est tout ce qu’on espère. J’en connais, en effet, chez qui j’ai constaté des progrès, au fil des années. Reste à savoir s’ils le pensent également à mon égard…
Ainsi, qu’est-ce qu’une vie, une vie qui ne soit pas tournée vers l’absurde, mais vers une tentative d’espérance et d’unité ? Quelle qu’elle soit alors, si l’on en regarde la toile, il y a fort à parier que l’on y voit un méli-mélo de convictions et d’attitudes allégeant par le haut une petite démence de formes et de couleurs. C’est ça, la vie, après tout.
Quant au sens profond d’un Ordre plus grand que soi, enfoui dans le chaos de l’Histoire et de nos minuscules destinées, toute existence n’en est jamais, à tout prendre, qu’une exécution partielle et provisoire[1].
[1] Clin d’œil à l’actualité, mais dans une perspective et avec un sens tout autres, évidemment. Clin d’œil à l’actualité, assez lourd tout de même, que je ne pouvais accompagner ici d’un regard plus direct qui aurait outrepassé le cadre de cette tribune. Il n’empêche que, sans aucune remise en cause d’une décision de justice sur le fond, cette allusion transparente suggère une grave interrogation. En effet, je suis peu enclin à admettre le principe de l’exécution provisoire, quand il n’y a ni risque de récidive ni risque de fuite. La garantie d’un second degré de juridiction doit s’accompagner alors d’une présomption d’innocence effective, pour le condamné qui fait appel. Comment un présumé innocent ne présentant aucun danger pour la société peut-il se voir appliquer tout ou partie de la sanction qu’il conteste judiciairement ? L’interjection peut-elle à ce point devenir douloureuse, en étant en tout ou partie vidée de sa portée ? À cet égard, il me semble que, quelle que soit leur couleur politique, tous les justiciables devraient s’accorder sur une telle exigence – à mon avis, minimale dans un État de droit qui se respecte, une France qui voudrait continuer à se proclamer « la patrie des droits de l’homme ». En outre, ne voit-on pas souvent que les juges de première instance cherchent à tordre le bras de leurs collègues en appel, en incitant ainsi ces derniers à prononcer au moins les peines d’ores et déjà exécutées ? Étrange et singulière conception : décidément, la France est un cas à part, dans sa compréhension de la Justice…
Il arrive que la fête, lieu de cohésion, révèle par sa vacuité l’état du chantier. La Saint-Michel 2025 du Grand Prieuré Rectifié de France (GPRF), célébrée le samedi 27 septembre dans le Grand Temple Jean Mons de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), a eu la pâleur d’un écu terni.
Nous y avons vu moins une célébration qu’un miroir : l’épure d’une crise devenue forme, où le Rite ne parvient plus à tenir l’âme. Les absences y parlaient plus fort que les présences ; la liturgie, réduite à l’ossature, n’a guère dépassé une heure.
Dans les travées, une assistance clairsemée, une quarantaine de Chevalier Bienfaisance de la Cité Sainte (CBCS) et d’Écuyer Novice (EN). pour une juridiction qui en compte cinq cents : autant dire une garde en demi-maillets.
Croix CBCS
L’absence la plus éloquente fut celle de la Grande Loge Nationale Française — silence lourd de sens. Aucun délégué, et, en filigrane, l’évidence d’un lien distendu. Faut-il y lire un message à peine voilé : « remettez de l’ordre, et nous reviendrons » ?
La plupart des juridictions de hauts grades avaient, elles aussi, renoncé au déplacement. Les colonnes paraissaient orphelines, comme si la voûte étoilée elle-même hésitait à se laisser allumer. Nous savons pourtant ce que signifie l’archange Michel pour le Régime : figure de psychostasie, équilibre de l’acier et de la plume, défense du Sanctuaire intérieur. Ici, la balance symbolique ne trouvait plus son contre-poids.
Nous ne feindrons pas de découvrir la cause de cette désaffection : depuis des semaines, le GPRF traverse une tourmente publique où se mêlent griefs de gouvernance, documents contestés et démissions. Deux enquêtes de 450.fm ont détaillé les étapes et les responsabilités alléguées ; elles ont nourri le débat maçonnique, mais elles ont surtout creusé une fracture de confiance dont la Saint-Michel a offert la matérialité : des places vides.
Le cérémonial s’est donc déroulé comme un rite sous perfusion. Quelques Grands Prieurés amis avaient tenu parole ; d’autres, annoncés, n’étaient pas au rendez-vous. L’épisode ivoirien, lui, a laissé perplexe : annoncé empêché, le Grand Prieuré de Côte d’Ivoire a tout de même fait entendre une voix chaleureuse, remerciant l’assistance et rappelant la fraternité des liens, tout en indiquant poursuivre sa route vers Nice pour une réception à la Grande Profession. Or nous savons, par l’usage du monde Rectifié, que la Profession et la Grande Profession ne se publient ni ne se revendiquent dans les discours ; elles se reçoivent dans la discrétion qui est l’âme même de leur grâce. Les nommer ainsi en scène publique, c’est faire vaciller le voile qui protège la chambre la plus intérieure.
Cette Saint-Michel, au lieu d’être l’armure qui rassemble, aura donc été une éprouvette : elle a mesuré la densité fraternelle présente, et le résultat est apparu trop léger. L’absence assumée de la GLNF, l’évaporation de nombreuses juridictions, le format réduit de la tenue et sa brièveté, tout cela compose un signal : le Régime ne peut vivre de mots si la main fraternelle se retire. Le glaive de Michel n’est tranchant que si la communauté accepte d’en être le fourreau ; sans fourreau, l’acier s’émousse.
Baucent
Pourtant, rien n’interdit la rémission. Le Rectifié demeure une école de droiture. Il enseigne que l’Ordre extérieur n’a de sens que s’il obéit à l’Ordre intérieur. Réparer, ici, ne sera pas affaire de communication mais de vérité : vérité des actes, vérité des procédures, vérité des signatures et des responsabilités. La fraternité ne se décrète pas par communiqué ! Elle se reconquiert au prix d’un examen de conscience collectif, d’une restitution des rôles à leur juste place, d’un renoncement aux arguties pour retrouver l’esprit du vœu. Les leçons tirées des dernières révélations publiques doivent être entendues, point par point, sans hâte défensive ni posture d’orgueil.
Préparatif de la St-Michel une assistance très très clairsemée…
Nous avons vu un Temple où la lumière circulait mal ; nous souhaitons un Temple où elle respire à nouveau. La Saint-Michel, dans le calendrier du Régime, n’est pas seulement une date : c’est une métaphore du discernement. Peser, séparer, remettre chaque chose à sa juste mesure, puis relever l’épée non pour frapper, mais pour protéger le faible et la vérité. Que cette fête manquée soit prise non comme une humiliation, mais comme une injonction : revenir à l’esprit chevaleresque, préférer la rectitude à la ruse, le service à la manœuvre, la règle vécue à la règle brandie.
À ceux qui ont tenu être présents malgré la dispersion des forces, nous adressons une parole de fraternité lucide. À ceux qui se sont abstenus, une invitation…
Si la crise vous a fait douter, dites-le !
Si elle vous a blessés, qu’on vous entende !
Si elle vous a révulsés, qu’on vous répare !
Et si elle vous a simplement fatigués, qu’on vous laisse le temps de revenir !
Le Rectifié n’est pas un parti ; c’est une ascèse. Il n’appartient à personne, pas même à ceux qui le dirigent temporairement ; il appartient à la promesse qu’il nous fait faire : devenir des hommes droits, jusque dans l’inconfort de la vérité.
Ce samedi 27 septembre, la fête de l’Archange a montré un vide mais, demain, elle peut redevenir une montée. Que l’on éteigne les querelles, que l’on rallume la lampe. Alors, peut-être, l’année prochaine, la Saint-Michel ne sera plus un sabre sans lame, mais une épée polie par la main de tous.
Illustrations : Facebook – Chapitre prieural de la Saint-Michel 2025