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Sorcières « 2.0 » sur TikTok, salons ésotériques soutenus par des mairies, citrouilles accusées d’ouvrir la porte au démon : à la veille de la Toussaint, l’Association internationale des exorcistes, reçue par Léon XIV au printemps, a de nouveau sonné le tocsin contre Halloween. Mais derrière l’unanimité de façade, exorcistes romains et français s’écharpent autour d’un film, et un mot cher aux francs-maçons se retrouve, une fois de plus, sur le banc des accusés : l’ésotérisme.
Halloween, « autoroute vers l’enfer » ?

Le rituel est désormais aussi régulier que le retour des citrouilles en vitrine. Le 27 octobre, l’Association internationale des exorcistes (AIE) – fondée en 1994 par le père Gabriele Amorth, reconnue par le Saint-Siège en 2014 et forte de plus de 900 prêtres – a publié un communiqué que Aleteia a relayé le 30 octobre. Halloween n’y est pas une fête anodine : elle participerait à la banalisation de l’occultisme. Dans le viseur, les festivals de sorcellerie, les salons ésotériques et les manifestations consacrées à la divination ou à la médiumnité, parfois soutenus par des collectivités locales soucieuses d’attirer des visiteurs. « Mais le divertissement ne justifie pas tout », tranche l’AIE, qui juge « obscurantistes » ceux qui adhèrent à ces pratiques – tout en regrettant que l’on prête, à tort, la même étiquette à l’Église.
En Moselle, le message a trouvé un écho immédiat. Le samedi 24 octobre, au sanctuaire Notre-Dame de Bon Secours de Saint-Avold, le père Jean-Christophe Thibaut consacrait une récollection de Toussaint à un thème sans nuance : « ésotérisme, Halloween : autoroute vers l’enfer ? », rapporte L’Ami Hebdo. Prêtre du diocèse de Metz engagé depuis une vingtaine d’années dans un ministère de délivrance, ancien adolescent attiré par le luciférisme converti à 22 ans, auteur des Nouveaux visages de l’ésotérisme, il ouvrait la journée sur un chiffre choc : en 2023, le mot « witch » aurait totalisé 30 milliards de vues sur TikTok. La sorcière, explique-t-il, ne fait plus peur : elle séduit, elle influence, elle vend.
« La voix de son maître » : Léon XIV, parrain très sollicité

L’AIE a un atout que ses contradicteurs n’ont pas : l’oreille de Rome. En septembre 2025, dans un message adressé à son congrès international de Sacrofano, près de Rome, Léon XIV qualifiait le ministère d’exorciste de délicat, mais plus nécessaire que jamais. Le 13 mars 2026, le pape recevait en audience privée son président, Mgr Karel Orlita, et son vice-président, le père Francesco Bamonte. Ceux-ci lui ont remis un rapport sur une recrudescence des cas liés à l’occultisme, à l’ésotérisme et au satanisme, et lui ont offert une image de saint Michel archange.
Depuis, l’association parle volontiers comme on parle sous le regard du maître. Selon un billet du Salon beige, blog catholique connu pour ses prises de position tranchées, le nombre de personnes qui consultent un exorciste après avoir fréquenté des sectes occultes serait en hausse, phénomène encouragé par les réseaux sociaux, voire par l’intelligence artificielle. Le même billet s’attarde sur des coïncidences : Léon XIV a été élu le jour où l’on célèbre l’apparition de saint Michel au mont Gargano, et il porte le nom de Léon XIII, auteur de la célèbre prière à l’archange.
Reste un détail. Aucune de ces sources ne rapporte la moindre déclaration du pape sur Halloween, et l’AIE ne publie aucun chiffre à l’appui de la « recrudescence » qu’elle décrit. Comme le petit chien Nipper penché sur le pavillon du gramophone, on croit entendre la voix du maître. On entend surtout un enregistrement.
Guerre des soutanes autour d’un film

L’unanimité s’arrête d’ailleurs à la frontière. Sorti en France en septembre, Délivre-nous du mal (Liberanos), docu-fiction des Italiens Giovanni Ziberna et Valeria Baldan, a été parrainé de bout en bout par l’AIE. Le 6 octobre, le Bureau national des exorcistes (BNE), rattaché à la Conférence des évêques de France, a pourtant rendu public, par la voix de son évêque référent, Mgr Pascal Roland, évêque de Belley-Ars, un avis assorti de « sérieuses réserves ». Le texte a été mis en ligne sur le site du diocèse de Marseille, dont l’archevêque, le cardinal Jean-Marc Aveline, préside la conférence épiscopale.
Les griefs sont précis : un film qui parle davantage du démon que du Christ, des manifestations spectaculaires peu représentatives du quotidien d’un exorciste, fait surtout d’écoute et de discernement, une mise en scène où le prêtre semble scander plus que prier, une personne maintenue de force, une place donnée à la Vierge jugée à la limite de l’idolâtrie. Conclusion : le BNE n’encourage pas la diffusion d’un film susceptible, selon lui, d’exciter une curiosité malsaine.
La riposte n’a pas tardé. Le 10 octobre, l’AIE défendait un film « pédagogique », sans sensationnalisme, centré sur la victoire du Christ, réponse que Le Salon beige s’est empressé de publier. Le même jour, une tribune hébergée par le blog demandait carrément si le BNE « finira un jour par être crédible », rappelant que le bureau fut longtemps animé par des prêtres soupçonnés de renvoyer trop vite les cas vers la psychiatrie. La presse catholique se divise, Télérama juge le film réactionnaire et sensationnaliste. Bref, les spécialistes du discernement ne s’accordent pas sur ce qu’il faut discerner.
Ésotérisme : le mot qui fâche

C’est ici que 450.fm se sent concerné. Dans le communiqué de l’AIE comme à Saint-Avold, l’ésotérisme est rangé à côté de la divination, de la médiumnité, de la magie et du satanisme. Or le mot, venu du grec esôterikos – « de l’intérieur » –, désigne d’abord une lecture symbolique et intérieure des textes et des traditions. C’est le sens que lui donnent les loges, où l’on travaille sur des symboles, pas sur des pentacles. C’est aussi, à sa manière, la démarche des exégètes chrétiens qui lisaient l’Écriture selon ses quatre sens, ou celle d’un Henry Corbin face aux maîtres de l’Iran spirituel : nul ne songerait à les envoyer en enfer.
L’amalgame a une histoire, et elle n’est pas glorieuse. Après l’encyclique Humanum genus de Léon XIII contre la franc-maçonnerie (1884), Léo Taxil feignit une conversion spectaculaire et inonda pendant des années la presse catholique de révélations sur des loges vouées à Lucifer, le prétendu « palladisme » et sa grande prêtresse repentie, Diana Vaughan. Le 19 avril 1897, à la Société de géographie de Paris, Taxil avoua tout : le diable maçonnique n’avait jamais existé, sinon dans la crédulité de ses lecteurs. La ligne romaine, elle, n’a pas bougé : en novembre 2023, le Dicastère pour la doctrine de la foi rappelait encore l’incompatibilité entre appartenance maçonnique et foi catholique.
Il ne s’agit pas de nier que des dérives réelles existent. La Miviludes les documente, rapport après rapport, dans le champ du bien-être et des pratiques dites énergétiques, où des personnes fragiles se font abuser. Les dénoncer est légitime. Mais confondre la quête symbolique avec l’invocation des esprits, c’est rejouer, avec TikTok en plus, la vieille partition de Taxil.
Des citrouilles et des hommes
Ce 1er novembre, les citrouilles s’éteignent et la Toussaint rallume les cierges. Le diable, dit-on, se cache dans les détails. Il se loge plus sûrement encore dans les amalgames. Les francs-maçons, eux, continueront de chercher la Lumière sans balai ni boule de cristal, convaincus qu’éclairer vaut toujours mieux qu’exorciser.

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