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À quatorze jours d’intervalle, sur la même antenne de France Culture, deux Grands Maîtres ont fait résonner une date commune : 1728. Le 4 octobre 2026, Guillaume Trichard évoquait les célébrations du tricentenaire du Grand Orient de France ; le 18 octobre, Jean-Raphaël Notton annonçait les festivités que la Grande Loge de France entend également consacrer à cet anniversaire.


Derrière cette étonnante convergence radiophonique surgit une question dont la portée dépasse les susceptibilités obédientielles : deux institutions peuvent-elles légitimement se présenter comme les continuatrices directes d’une même Grande Loge du XVIIIᵉ siècle ? Les travaux des historiens, la chronologie établie par notre regretté Frère Jean-Pierre Thomas1, le témoignage de Michel Singer2 et les documents constitutifs du XIXᵉ siècle permettent d’éclairer cette singulière discussion. Car si la tradition initiatique appartient à tous ceux qui la transmettent, la continuité institutionnelle, elle, ne se décrète pas : elle se démontre.
Quand France Culture fait résonner deux fois la même année fondatrice
Il arrive que le calendrier radiophonique possède une éloquence dont les programmateurs n’ont pas nécessairement mesuré toutes les conséquences. En ce mois d’octobre 2026, l’émission Divers aspects de la pensée contemporaine, diffusée le dimanche matin sur France Culture et traditionnellement ouverte aux différentes sensibilités maçonniques et philosophiques, aura ainsi offert à ses auditeurs une curieuse rencontre avec l’histoire. À deux semaines d’intervalle, les responsables de deux grandes Obédiences françaises y ont évoqué le même horizon commémoratif, celui de 2028, lorsque trois siècles se seront écoulés depuis cette année 1728 à laquelle la tradition rattache les premières étapes de l’organisation de la Franc-Maçonnerie en France.

Le dimanche 4 octobre 2026, Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France, était invité à présenter les grandes orientations de son Obédience, ses projets et les enjeux auxquels elle entend répondre. Parmi les perspectives évoquées figurait la préparation du tricentenaire de 2028, qui doit permettre au Grand Orient de célébrer une histoire dont il situe les origines dans la première Grande Loge de France. Cette commémoration s’inscrivait dans une ambition plus large, celle de rappeler la vocation initiatique du Grand Orient tout en affirmant son engagement dans la société contemporaine, perspective que Guillaume Trichard avait déjà présentée lors de son installation et que le communiqué du 28 août 2026 avait officiellement portée à la connaissance du public.

L’événement méritait d’être relevé, et nous l’avions d’ailleurs rappelé dans notre note de lecture de Pour une République fraternelle, publiée ici-même le 15 octobre dernier, en soulignant combien cette célébration entendait conjuguer le respect des origines et la fidélité à une certaine conception de la Franc-Maçonnerie, attentive tout à la fois au perfectionnement de l’être humain et à sa responsabilité envers la Cité. Pour le Grand Orient, la perspective de 2028 ne consiste donc pas seulement à exhumer un souvenir prestigieux, mais à inscrire son action présente dans une continuité qui, selon sa propre présentation historique, conduit de la première Grande Loge de France à sa réorganisation sous le nom de Grand Orient en 1773.

Or, quatorze jours plus tard, le dimanche 18 octobre 2026, les auditeurs de cette même émission retrouvaient l’année 1728, cette fois dans la bouche de Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France, accompagné d’Alain Graesel, ancien Grand Maître et connaisseur de son histoire. L’entretien, consacré aux origines de l’Obédience et à la préparation de son tricentenaire, prenait ainsi place dans un calendrier dont le rapprochement avec l’intervention précédente ne pouvait manquer d’interroger un observateur attentif de la vie maçonnique française.
Jean-Raphaël Notton rappelait notamment que le sceau de la Grande Loge de France porte deux dates, 1728, présentée comme celle de sa création, et 1894, désignée comme celle de sa refondation contemporaine, tandis qu’Alain Graesel développait une généalogie fondée sur les premières Loges françaises, l’ancienneté des traditions écossaises et le déploiement du Rite Écossais Ancien Accepté (REAA). L’argumentation possédait une cohérence initiatique certaine, puisqu’elle entendait souligner la persistance d’un patrimoine rituel et philosophique bien antérieur à la constitution administrative de la GLDF actuelle. Mais cette présentation soulevait également une difficulté historique majeure, que la proximité des deux émissions rendait particulièrement visible : comment deux Obédiences peuvent-elles revendiquer, au nom d’une même année fondatrice, une succession institutionnelle dont les archives semblent pourtant raconter deux histoires différentes ?

Il serait naturellement malvenu de voir dans cette succession d’émissions la preuve d’une quelconque compétition délibérée entre les deux Grands Maîtres, et rien ne permet d’affirmer que la seconde intervention aurait été conçue en réponse à la première. La coïncidence possède néanmoins une portée journalistique réelle, puisqu’elle offre l’occasion de poser publiquement une question que les récits institutionnels abordent avec des sensibilités différentes. Qui peut légitimement célébrer en 2028 trois siècles d’héritage maçonnique, et quelle Obédience peut se présenter comme la continuatrice institutionnelle la plus directe de la première Grande Loge de France ? Ces deux interrogations paraissent voisines, mais elles n’appellent pas nécessairement la même réponse.
1728, entre naissance historique et mémoire symbolique
Pour comprendre cette difficulté, il faut retrouver le Paris des premières décennies du XVIIIᵉ siècle, lorsque la Franc-Maçonnerie moderne commence à prendre racine dans une société encore profondément marquée par les hiérarchies de l’Ancien Régime, mais déjà traversée par ces nouvelles formes de sociabilité dont les Lumières allaient multiplier les expressions. Les premières Loges françaises apparaissent dans les années 1725, au contact d’aristocrates britanniques, de voyageurs et d’hommes appartenant à des milieux sociaux où circulent les idées, les pratiques et les modèles de la Maçonnerie d’outre-Manche.

La présence du duc de Wharton, ancien Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre, contribuera à faire de l’année 1728 une référence essentielle de cette histoire naissante, particulièrement en raison de ses liens avec la Loge Saint-Thomas, parfois appelée « Loge du Grand Maître ».
Mais la prudence historique commande de ne pas attribuer à cette date une signification institutionnelle que les archives ne permettent pas d’établir avec certitude. Notre regretté Frère Jean-Pierre Thomas, historien de la Grande Loge de France et du Suprême Conseil de France, l’exprimait avec une netteté remarquable dans sa chronologie intitulée Quelques dates clefs sur l’histoire de la GLDF, où il rappelait que 1728 constitue une date traditionnellement retenue pour les origines de l’organisation maçonnique française, tout en précisant qu’aucune trace probante d’une Obédience française constituée cette année-là n’a été retrouvée. Cette observation, particulièrement précieuse parce qu’elle émane d’un historien familier des traditions écossaises, interdit de transformer sans précaution une convention mémorielle en acte de naissance incontestable.
C’est davantage entre 1738 et 1743, sous la grande maîtrise du duc d’Antin, que s’affirme une autorité maçonnique française plus clairement identifiable, avant que le comte de Clermont n’assume cette responsabilité de 1743 à 1771. La première Grande Loge de France possède alors une réalité historique suffisamment établie pour que l’on puisse suivre ses évolutions, ses tensions internes et les transformations qui conduiront finalement à la crise institutionnelle de 1773. La question fondamentale n’est donc pas tant de savoir qui pourrait exhiber un document fondateur daté de 1728, puisqu’un tel témoignage demeure précisément problématique, que de comprendre comment l’organisation progressivement constituée au XVIIIᵉ siècle s’est transmise et transformée jusqu’aux institutions contemporaines.

À cet égard, il convient de distinguer deux acceptions du mot filiation, que l’enthousiasme commémoratif tend parfois à réunir dans une même expression. La filiation spirituelle et initiatique peut traverser les siècles par les Rites, les symboles, les usages et les hommes qui en assurent la transmission, même lorsque les structures administratives connaissent des ruptures ou des recompositions. La filiation institutionnelle, en revanche, suppose une continuité d’organisation, de pouvoirs et de reconnaissance historique dont les différentes étapes doivent pouvoir être documentées. Si ces deux formes de transmission se rejoignent parfois, elles ne sont nullement synonymes, et leur confusion constitue précisément le cœur de la controverse qui s’annonce autour de 2028.
1773, lorsque la première Grande Loge entre dans l’histoire du Grand Orient
La mort du comte de Clermont, en 1771, ouvre une période de crise au sein d’une Grande Loge dont les pratiques administratives et les équilibres internes étaient depuis longtemps contestés. Les tensions entre certains maîtres parisiens et les Loges de province, les difficultés liées au caractère durable de plusieurs charges et les aspirations à une organisation plus représentative favorisent alors une réforme profonde, conduite notamment sous l’influence du duc de Chartres et de Montmorency-Luxembourg. Les assemblées tenues en 1773 aboutissent à une transformation considérable de l’organisation maçonnique française, qui prend désormais le nom de Grand Orient de France et adopte de nouvelles modalités de représentation et de gouvernement.

L’historien Daniel Ligou, dans son étude consacrée aux assemblées qui ont créé le Grand Orient de France entre mars et septembre 1773, a montré que cette réorganisation procédait d’un processus institutionnel engagé à partir de la Grande Loge préexistante, même si elle suscita une opposition suffisamment importante pour provoquer le maintien d’une organisation distincte. La réforme ne saurait donc être présentée comme une opération unanimement acceptée, ni comme une simple substitution de dénomination dépourvue de conséquences. Elle inaugure une organisation profondément renouvelée tout en laissant subsister, pendant plusieurs décennies, une Grande Loge qui refuse de reconnaître l’ensemble des changements intervenus.
C’est sur l’interprétation de cet événement que les deux mémoires obédientielles se séparent.
Le Grand Orient considère que la première Grande Loge s’est réformée pour devenir l’institution que nous connaissons aujourd’hui, tandis que la Grande Loge de France contemporaine insiste sur la continuité des Loges restées extérieures à cette transformation. Jean-Pierre Thomas lui-même qualifiait l’événement de scission, rappelant ainsi que la réforme de 1773 avait donné naissance à une division réelle dont l’importance historique ne saurait être minimisée pour les besoins d’une démonstration favorable au Grand Orient.
Toutefois, reconnaître cette scission ne suffit pas à établir que la Grande Loge demeurée indépendante serait l’ancêtre institutionnel direct de la GLDF contemporaine. Encore faudrait-il démontrer comment cette organisation aurait transmis son autorité, ses structures et son existence propre jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, alors que l’histoire de la période révolutionnaire et du Directoire nous conduit précisément vers un événement dont la portée successorale mérite une attention toute particulière : la réunion de 1799.
1799, la réunion qui change le sens de l’héritage

Au sortir des bouleversements révolutionnaires, alors que de nombreuses Loges cherchent à rallumer leurs feux et à retrouver une vie maçonnique régulière, Alexandre-Louis Roëttiers de Montaleau entreprend de réunir les deux organisations issues de la crise de 1773. Les négociations aboutissent à un concordat signé en mai 1799, avant que l’union soit solennellement célébrée le 22 juin suivant. L’événement marque un rapprochement institutionnel majeur, puisqu’il permet à la Grande Loge demeurée distincte de rejoindre le Grand Orient de France, réunissant ainsi les deux principaux rameaux qui s’étaient séparés un quart de siècle auparavant.

Jean-Pierre Thomas, dans sa chronologie, mentionne explicitement cette réunion et précise qu’elle s’effectue au sein du Grand Orient, détail dont la portée paraît difficile à contourner lorsqu’il s’agit d’établir les filiations institutionnelles. L’historien Thierry Lentz rappelle également que la réunion du 22 juin 1799 vit la Grande Loge se fondre dans le Grand Orient, dans le cadre d’un mouvement destiné à retrouver l’unité de la Maçonnerie française. Les témoignages documentaires convergent donc vers une conclusion dont les conséquences sont considérables : même en accordant à la Grande Loge maintenue après 1773 une légitimité historique particulière, il faut reconnaître que cette organisation finit elle-même par rejoindre le Grand Orient à la fin du siècle.
La distinction est fondamentale, car elle oblige à reconsidérer la manière dont la Grande Loge de France contemporaine pourrait revendiquer une continuité directe avec l’organisation du XVIIIᵉ siècle.
Si celle-ci s’était transformée en Grand Orient en 1773, puis avait reçu en 1799 la branche demeurée indépendante, il devient difficile de soutenir qu’une autre institution, constituée près d’un siècle plus tard, serait demeurée parallèlement la continuatrice administrative de la première Grande Loge, sans produire les actes susceptibles d’établir cette transmission. La réunion de 1799 ne règle pas toutes les questions de légitimité spirituelle, mais elle donne à la revendication institutionnelle du Grand Orient une force documentaire particulièrement convaincante.
Cette observation n’implique naturellement pas que toute la tradition écossaise se serait éteinte dans le Grand Orient ou que les courants maçonniques demeurés attachés à d’autres conceptions rituelles auraient perdu leur légitimité. Le XIXᵉ siècle allait au contraire se révéler extraordinairement fécond en élaborations doctrinales, en recompositions institutionnelles et en développements des hauts grades, dont la Grande Loge de France contemporaine constitue l’une des expressions les plus remarquables. Mais cette histoire appartient à une autre généalogie, qu’il convient de restituer dans toute sa richesse plutôt que de la confondre artificiellement avec celle de la première Grande Loge.
1804 et la grande aventure écossaise : une tradition plus ancienne que son organisation

L’année 1804 marque une étape décisive dans l’histoire du Rite Écossais Ancien Accepté en France, avec la constitution du Suprême Conseil de France et l’implantation d’un système initiatique dont les racines plongent dans les traditions maçonniques du XVIIIᵉ siècle. L’histoire de ce Rite, qui s’est élaboré au fil de circulations complexes entre la France, les îles britanniques, les Antilles et le continent américain, témoigne d’une remarquable capacité d’adaptation et de transmission, dont la richesse philosophique et symbolique ne saurait être réduite aux seules questions d’autorité administrative. Les trente-trois degrés du RÉAA, loin de constituer une simple hiérarchie de dignités, proposent une progression initiatique dont les figures, les légendes et les enseignements composent une véritable architecture spirituelle.
L’ouvrage collectif dirigé par Pierre Mollier, 220 ans de Rite Écossais Ancien Accepté en France – 1804-2024, apporte sur cette histoire un éclairage particulièrement précieux, en retraçant les origines du Rite, ses transformations et la variété des influences qui ont nourri sa diffusion. Les études consacrées aux tableaux de Loge, à la symbolique des hauts grades et aux rapports entre les traditions écossaises et les différentes puissances maçonniques montrent combien cette filiation possède une profondeur historique incontestable, sans qu’il soit nécessaire d’y rechercher une identité institutionnelle absolue avec les premières structures obédientielles françaises.
Car la Grande Loge de France contemporaine n’a nul besoin d’être administrativement née en 1728 pour posséder une tradition initiatique plusieurs fois séculaire.
Son histoire se comprend beaucoup plus clairement lorsqu’on la replace dans le développement des Loges écossaises et dans leurs relations avec le Suprême Conseil de France, dont l’autorité sur les trois premiers degrés du REAA allait progressivement susciter des aspirations à l’autonomie. À partir des années 1820, la Grande Loge Centrale organise cette partie de la vie maçonnique écossaise, tandis que la création de la Grande Loge Symbolique Écossaise en 1880 témoigne de la diversité des sensibilités philosophiques et institutionnelles qui traversent alors les Loges.

Ce mouvement trouve son aboutissement dans la réorganisation de 1894–1895, lorsque les Loges symboliques placées sous l’autorité du Suprême Conseil obtiennent les conditions de leur autonomie et se constituent en une fédération portant le nom de Grande Loge de France. Nous ne sommes plus ici dans les incertitudes documentaires des premières décennies du XVIIIᵉ siècle, mais devant des actes administratifs identifiables, des décisions datées et une constitution institutionnelle dont les étapes permettent de suivre avec précision la naissance de l’Obédience contemporaine.
1894, une date que les archives de la Grande Loge de France connaissent parfaitement
Le décret du Suprême Conseil de France du 7 novembre 1894 constitue l’un des documents les plus importants de cette démonstration, puisqu’il organise la constitution d’une fédération autonome des Loges symboliques sous le nom de Grande Loge de France. L’assemblée constitutive du 23 février 1895 donne ensuite une réalité institutionnelle à cette nouvelle organisation, bientôt renforcée par le rapprochement avec la majorité des Loges de la Grande Loge Symbolique Écossaise en 1896. La chronologie ainsi établie permet de suivre une généalogie parfaitement cohérente, qui conduit du Suprême Conseil de France à la Grande Loge Centrale, puis à la Grande Loge de France contemporaine, sans qu’il soit nécessaire de supposer une continuité administrative directe avec l’ancienne Grande Loge du XVIIIᵉ siècle.

Cette lecture est d’autant plus intéressante qu’elle rejoint les observations formulées par des personnalités elles-mêmes issues de l’histoire de la GLDF. Ainsi, le compte rendu de la réunion du 22 novembre 2010 de la Commission d’histoire et de documentation maçonniques, consacré à une conférence de Michel Singer, ancien Grand Chancelier de la Grande Loge de France, situe expressément l’évolution de l’Obédience depuis sa création en 1894. Cette formulation appartient au compte rendu de l’exposé et ne doit pas être présentée abusivement comme une citation littérale de l’orateur ; elle constitue néanmoins un témoignage particulièrement révélateur de la manière dont cette date pouvait être employée, dans un cadre historique maçonnique, pour désigner l’origine de la Grande Loge contemporaine.
Le document de Jean-Pierre Thomas présente une articulation comparable, puisqu’il distingue la première Grande Loge du XVIIIᵉ siècle, sa réunion avec le Grand Orient en 1799, puis la transformation en 1894 de la Grande Loge Centrale en Grande Loge de France. Les deux sources, différentes par leur objet comme par leur portée, convergent ainsi vers une distinction essentielle : la GLDF contemporaine relève d’une généalogie écossaise parfaitement établie, mais cette généalogie ne démontre pas qu’elle soit demeurée, depuis 1728, une même institution administrative.
Un témoignage matériel donne encore davantage de relief à cette observation.

En 1994, la Grande Loge de France célèbre son centenaire, événement auquel sont notamment associés des objets commémoratifs portant les dates « 1894–1994 ». Une médaille frappée par la Monnaie de Paris, aujourd’hui répertoriée dans les catalogues numismatiques, en conserve le souvenir, tandis qu’un timbre-poste français émis en novembre 1994 célèbre également cet anniversaire. Ces pièces ne sauraient évidemment résumer à elles seules la complexité de l’histoire obédientielle, mais elles constituent des témoignages publics, matériels et datés d’une commémoration qui reconnaissait explicitement l’importance fondatrice de l’année 1894.
La juxtaposition de ces anniversaires appelle dès lors une observation dont la force tient précisément à sa simplicité.
Une Obédience peut légitimement célébrer en 1994 le centenaire de son organisation contemporaine et, en 2028, trois siècles d’un héritage spirituel auquel elle se rattache ; elle ne peut cependant transformer ces deux commémorations en une démonstration de continuité institutionnelle sans expliquer la différence entre les deux filiations. Cette distinction ne relève d’aucune polémique, mais d’une exigence méthodologique dont les historiens sont les premiers garants.
Les sceaux, les traditions et cette tentation de confondre mémoire et filiation


Le rappel, par Jean-Raphaël Notton, des deux dates figurant sur le sceau de la Grande Loge de France possède une résonance symbolique qui mérite d’être comprise sans être pour autant confondue avec une preuve historique. Dans la tradition maçonnique, le sceau ne constitue pas seulement un signe administratif ; il exprime une identité, une fidélité et une volonté de transmission, en condensant dans quelques figures et quelques inscriptions ce qu’une communauté souhaite affirmer de son histoire. Mais l’historien sait également qu’une telle représentation relève d’une mémoire revendiquée, dont la valeur culturelle et initiatique ne saurait dispenser de l’examen des actes institutionnels.

Cette distinction apparaît avec une particulière évidence lorsque l’on considère la reprise, en 1894, du nom de Grande Loge de France. Relever une ancienne dénomination permet de manifester une fidélité à une tradition prestigieuse et de revendiquer l’héritage spirituel des premières générations maçonniques, mais ne suffit pas à démontrer que la nouvelle organisation serait juridiquement ou administrativement identique à celle qui portait autrefois ce nom. L’histoire des institutions religieuses, des académies, des compagnonnages et des sociétés savantes offre d’innombrables exemples de traditions restaurées, de noms repris et de mémoires retrouvées, sans que ces renaissances impliquent nécessairement une continuité institutionnelle ininterrompue.

La Franc-Maçonnerie devrait être particulièrement sensible à cette différence, elle dont l’imaginaire initiatique accorde une place si profonde à la reconstruction du Temple. Les pierres anciennes peuvent être relevées, les symboles transmis et les enseignements retrouvés, mais la reconstruction d’un édifice ne saurait être confondue avec la preuve qu’il n’a jamais connu de rupture. Il en va de même des Obédiences, qui peuvent recevoir avec une parfaite légitimité un patrimoine spirituel plus ancien que leur propre existence administrative, sans qu’il soit nécessaire d’effacer les circonstances historiques de leur constitution.
Deux héritages légitimes, mais une continuité institutionnelle plus directement documentée
Il serait donc profondément regrettable que les célébrations du tricentenaire donnent naissance à une querelle de préséance dont la Franc-Maçonnerie française n’aurait rien à gagner. Le Grand Orient de France et la Grande Loge de France ont tous deux apporté une contribution majeure à l’histoire intellectuelle, philosophique, spirituelle et sociale de notre pays, et leurs différences, loin de constituer nécessairement des motifs de rivalité, témoignent de la diversité des voies par lesquelles les Francs-Maçons poursuivent une même exigence de perfectionnement humain. L’ancienneté institutionnelle ne confère d’ailleurs aucune supériorité initiatique automatique, pas davantage qu’une constitution plus récente ne retire à une Obédience la profondeur de la tradition dont elle est dépositaire.

Le Grand Orient de France possède néanmoins un argument historique qui le distingue nettement lorsqu’il s’agit de la succession institutionnelle de la première Grande Loge. Sa généalogie conduit de l’organisation maçonnique constituée progressivement au XVIIIᵉ siècle à la réforme de 1773, puis à la réunion de 1799, lorsque la branche demeurée indépendante rejoint à son tour l’institution issue de cette transformation. La Grande Loge de France contemporaine dispose pour sa part d’une autre généalogie, particulièrement riche et respectable, qui passe par les traditions écossaises, le Suprême Conseil de France, la Grande Loge Centrale et la constitution de 1894–1895.
Le Grand Orient de France apparaît ainsi comme le continuateur institutionnel le plus direct de la première Grande Loge de France, tandis que la GLDF contemporaine peut légitimement se présenter comme l’héritière spirituelle et initiatique d’une tradition dont les racines sont également plusieurs fois séculaires.
Les deux propositions ne sont nullement contradictoires, et c’est peut-être précisément leur complémentarité qui permettrait de dépasser une controverse que la recherche historique devrait éclairer plutôt qu’envenimer.

L’intervention de Guillaume Trichard sur France Culture, le 4 octobre, et celle de Jean-Raphaël Notton, le 18 octobre, trouvent alors leur véritable signification. Toutes deux témoignent d’une volonté de célébrer l’histoire et de reconnaître dans le passé les fondements d’une identité présente, mais elles ne peuvent être interprétées de manière rigoureusement identique dès lors que l’on distingue les filiations. Pour le Grand Orient, le tricentenaire s’inscrit dans une succession institutionnelle dont les principales étapes sont documentées ; pour la Grande Loge de France, il peut représenter une commémoration de la mémoire maçonnique et des traditions initiatiques dont elle revendique l’héritage, sans que cette célébration suffise à lui attribuer rétrospectivement l’existence administrative de la première Grande Loge.
Lorsque la fraternité accepte la vérité de l’histoire

La question de 1728 possède finalement une portée qui dépasse la seule histoire des Obédiences, car elle nous interroge sur la manière dont les communautés humaines construisent leurs récits fondateurs et sur la responsabilité qui leur incombe lorsqu’elles entreprennent de les transmettre. Toute institution éprouve naturellement le besoin de rechercher ses origines, de retrouver les figures qui ont précédé son existence et de donner à son parcours une profondeur capable d’éclairer son présent. Mais cette aspiration légitime ne devrait jamais conduire à confondre la puissance symbolique d’une mémoire avec la démonstration documentaire d’une continuité, faute de quoi l’histoire devient progressivement une généalogie de convenance, où les dates sont moins choisies pour ce qu’elles établissent que pour le prestige qu’elles procurent.

La Franc-Maçonnerie, dont la méthode initiatique repose sur la recherche patiente de la vérité et sur le refus des certitudes imposées, devrait trouver dans cette discussion une occasion particulièrement heureuse de pratiquer les vertus intellectuelles qu’elle entend transmettre. Reconnaître qu’une Obédience possède une histoire institutionnelle plus récente qu’une autre n’enlève rien à la valeur de ses travaux, à la profondeur de ses Rites ni à la fidélité de ses Frères, tandis que rappeler la continuité historique du Grand Orient de France ne saurait lui conférer une propriété exclusive sur l’ensemble des traditions apparues dans les premières décennies de la Maçonnerie française.

En 2028, toutes les familles maçonniques héritières de cette longue aventure pourront donc légitimement s’associer à la célébration de trois siècles d’histoire, de transmission et de réflexion philosophique. Mais lorsque la question se posera, non plus de savoir qui peut honorer cette mémoire commune, mais quelle Obédience actuelle possède la filiation institutionnelle la plus directement documentée avec la première Grande Loge de France, les actes de 1773, la réunion de 1799 et la chronologie des constitutions du XIXᵉ siècle conduiront à reconnaître au Grand Orient de France une légitimité historique particulièrement solide.
Il ne s’agit nullement de retirer une pierre au Temple de la Grande Loge de France, dont l’histoire écossaise demeure l’une des plus remarquables expressions de la tradition maçonnique française, mais simplement de reconnaître que plusieurs édifices peuvent recevoir leur lumière d’une même source sans avoir été élevés sur les mêmes fondations. Les bâtisseurs savent mieux que quiconque qu’une construction durable exige de distinguer les assises anciennes des pierres nouvellement apportées, non pour établir entre elles une hiérarchie de dignité, mais pour comprendre la cohérence de l’ensemble et la contribution propre de chacune à l’élévation du Temple.

Peut-être est-ce là, finalement, le plus bel enseignement que pourrait offrir ce tricentenaire annoncé à deux semaines d’intervalle sur les ondes de France Culture. Au-delà des sceaux, des anniversaires et des légitimes fidélités obédientielles, la grandeur d’une tradition ne réside pas dans la capacité de ses héritiers à s’approprier le passé, mais dans leur volonté de le transmettre avec suffisamment d’humilité pour en respecter les faits et suffisamment de générosité pour en reconnaître tous les artisans. La fraternité n’exige pas que nous confondions nos histoires ; elle nous invite à les regarder ensemble, sans complaisance et sans animosité, avec cette exigence de vérité qui demeure l’une des plus hautes fidélités à l’esprit des Lumières.
Sources et références historiques

Jean-Pierre Thomas, Quelques dates clefs sur l’histoire de la GLDF, chronologie couvrant les années 1720 à 1896 ; Commission d’histoire et de documentation maçonniques, compte rendu du 22 novembre 2010, conférence de Michel Singer, ancien Grand Chancelier de la Grande Loge de France ; Daniel Ligou, « Les assemblées qui ont créé le Grand Orient de France (5 mars–1ᵉʳ septembre 1773) », Annales historiques de la Révolution française, n° 215, 1974 ; Pierre Mollier (dir.), 220 ans de Rite Écossais Ancien Accepté en France – 1804-2024, Conforme édition. Grand Orient de France, communiqué du 28 août 2026 et documentation historique relative à 1773 ; Grande Loge de France, documentation institutionnelle relative à son histoire et à la constitution de 1894–1895 ; Thierry Lentz, « Une Franc-Maçonnerie unie… autour du gouvernement », Fondation Napoléon ; Monnaie de Paris, médailles du centenaire de la Grande Loge de France, 1894–1994 ; émission Divers aspects de la pensée contemporaine, France Culture, 4 octobre 2026, avec Guillaume Trichard, et 18 octobre 2026, avec Jean-Raphaël Notton et Alain Graesel ; 450.fm, « Pour une République fraternelle de Guillaume Trichard – La fraternité comme travail de l’homme et exigence de la Cité », 15 octobre 2026.

1Michel Singer, initié à la Grande Loge de France en 1990, fut Grand Chancelier de cette obédience en 2002-2003, chargé notamment de ses relations internationales. Il a relaté cette expérience dans Un franc-maçon dans la tourmente. Les relations internationales d’une obédience (Paris, Dervy, 2006).

2Jean-Pierre Thomas (OE), historien spécialiste de la franc-maçonnerie écossaise et de la Grande Loge de France, ancien Grand Officier à la Culture de cette obédience, est notamment l’auteur de Deux siècles en Grande Loge de France, 1822-2022 (Éd. Numérilivre, 2022), des Grands Maîtres de la Grande Loge de France du XVIIIe au XXIe siècle (Éd. Numérilivre) et du Suprême Conseil de France, 1804-2025. Un essai biographique (Éd. Numérilivre, 2025).

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