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Le samedi 14 novembre 2026, le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France consacrera au Temple Groussier une journée entière aux « déclinaisons maçonniques du noachisme ».
Des Old Charges à la Maçonnerie d’Adoption, des Mariniers de l’Arche Royale aux 21ᵉ et 22ᵉ degrés du Rite Écossais Ancien Accepté, historiens, chercheurs et praticiens des rites suivront les traces de Noé dans l’imaginaire, les légendes et les rituels maçonniques. Un colloque ouvert dès le grade d’Apprenti, dont l’accès est gratuit et dont les actes pourront être retirés sur place pour 10 €.
Que vient donc faire Noé chez les francs-maçons ?
La question pourrait presque surprendre tant l’imaginaire maçonnique semble d’abord ordonné autour de la pierre, du chantier, du Temple de Salomon et, pour le grade de Maître, de la figure d’Hiram. Pourtant, en remontant vers les couches les plus anciennes de la culture maçonnique, Noé apparaît, disparaît, se transforme, cède parfois la place à d’autres héros tout en laissant derrière lui des traces suffisamment nombreuses pour qu’une journée entière puisse aujourd’hui leur être consacrée.
C’est précisément l’ambition du colloque organisé par le Grand Collège des Rites Écossais – Grand Orient de France, qui entend moins étudier Noé pour lui-même que sa réception maçonnique, depuis les Old Charges médiévales jusqu’aux tableaux de Loge du début du XIXᵉ siècle, sans oublier certains rites et grades dans lesquels son héritage symbolique reste encore vivant.
Dominique Jardin
Dominique Jardin : « Trois originalités plus une »
Dominique Jardin donnera dès l’ouverture la clef de cette journée avec une formule qui en dit beaucoup : « Trois originalités plus une ».
La première tient au choix même de Noé. Pourquoi consacrer un colloque maçonnique à celui que l’imaginaire collectif associe avant tout au Déluge et à l’Arche ? Parce que Noé appartient à une strate très ancienne de l’univers maçonnique. Le Manuscrit Graham de 1726, notamment, permet de le considérer comme une sorte de préfiguration d’Hiram, un « pré-Hiram », alors que le grade de Maître et la légende hiramique ne s’imposeront que progressivement.
La seconde originalité réside dans l’ouverture du colloque dès le grade d’Apprenti, choix qui pourrait surprendre pour une journée organisée par une juridiction de hauts grades. Dominique Jardin va jusqu’à suggérer que la matinée aurait pu s’intituler « Noé chez les bleus ».
Derrière cette ouverture apparaît une conviction : la culture maçonnique, l’histoire des rites et la connaissance des textes anciens ne constituent pas un supplément réservé aux degrés les plus élevés, mais un patrimoine qui peut nourrir dès les premiers pas la compréhension de la démarche initiatique.
La troisième originalité sera celle de la pluralité des regards : plusieurs rites, plusieurs sensibilités, plusieurs disciplines et plusieurs traditions maçonniques dialogueront au cours de la journée. Quant à la « plus une », elle tient à la publication immédiate des actes, disponibles dès la fin du colloque.
Dominique Jardin ouvre la réflexion sur les enjeux du noachisme
À 9 h 10, Dominique Jardin, M.A.S.C. du REAA au GODF, ouvrira les travaux avec « Les enjeux du noachisme maçonnique ». Il posera d’emblée la question de la place du Déluge et de Noé dans l’histoire longue des représentations occidentales. Jusqu’à la fin du XVIIᵉ siècle, rappelle-t-il, la Bible est encore lue comme une source historique, et le Déluge constitue une véritable seconde origine du monde. L’Arche peut alors être interprétée comme un espace de sauvegarde, de passage et de recommencement, jusqu’à devenir symboliquement un prototype du Temple.
Lorsque la réalité historique du Déluge cesse progressivement d’être admise, le récit devient disponible pour une autre lecture : celle du mythe et de la métaphore. La maçonnerie spéculative peut alors se l’approprier et lui conférer une fécondité nouvelle.
Dominique Jardin ouvrira également une interrogation essentielle sur l’universalisme. Avec Noé, la terre est symboliquement redistribuée entre Sem, Cham et Japhet, tandis que la colombe et le rameau d’olivier annoncent la paix retrouvée. Le récit noachique devient ainsi l’un des lieux possibles où penser une humanité commune, en amont des séparations religieuses, nationales ou culturelles.
Myriam Jacquemier : pourquoi choisir Noé pour construire un mythe ?
À 9 h 45, Myriam Jacquemier, spécialiste de la littérature de la Renaissance à l’université de Toulon et membre du Droit Humain, interviendra sur « Le choix de Noé pour construire un mythe ».
Cette intervention permettra de replacer le personnage dans l’horizon intellectuel de la Renaissance et des conflits religieux. Le noachisme a en effet pu être pensé comme une remontée vers une religion première, antérieure aux divisions confessionnelles, susceptible d’offrir un terrain commun à l’humanité. Durant les guerres de Religion, cette recherche prend même une portée politique : revenir symboliquement en amont des religions qui s’affrontent, c’est imaginer la possibilité d’un universalisme antérieur aux déchirures.
Laurent Ségalini : Noé, architecte et proto-Hiram ?
À 10 h 30, Laurent Ségalini, historien, docteur en anthropologie, conservateur du Musée de la franc-maçonnerie et de la bibliothèque du Grand Orient de France, abordera une question particulièrement stimulante : « Noé, architecte et “Père tombé” : un proto ou para-Hiram ? »
La formulation elle-même invite à regarder autrement la constitution progressive du légendaire maçonnique. Avant que la figure d’Hiram ne domine le troisième grade, d’autres récits ont pu occuper ou préparer le terrain initiatique. Étudier Noé permet ainsi de retrouver un temps où les grandes figures symboliques de la Franc-Maçonnerie n’étaient pas encore distribuées selon l’ordonnancement qui nous paraît aujourd’hui familier.
Gaël Meigniez : Nemrod, autre figure des origines
À 11 h 15, Gaël Meigniez, professeur émérite à Aix-Marseille Université, auteur de nombreux travaux publiés notamment dans Renaissance Traditionnelle et ancien membre du GODF et de la GLMF, consacrera son intervention à « Nemrod, fondateur du noachisme ».
Avec Nemrod apparaît une autre grande figure biblique de la construction et des commencements, inséparable de l’imaginaire de Babel. La matinée permettra ainsi de relier plusieurs motifs fondateurs – Déluge, Arche, transmission des savoirs, construction, Babel – avant de pénétrer, après la pause, dans leurs déclinaisons proprement rituelles.
Françoise Moreillon et Evelyne Grimal-Richard : Noé au Rite d’Adoption
À 13 h 30, Françoise Moreillon, spécialiste du Rite d’Adoption, membre de la Loge de recherche Bathilde Vérité de la GLFF et de la Loge Cosmos, interviendra aux côtés d’Evelyne Grimal-Richard, présidente de l’Aréopage de recherche Mnémosyne du Suprême Conseil Féminin de France, autour du Rite d’Adoption.
Cette séquence revêt un intérêt tout particulier puisque la Loge Cosmos est présentée comme la seule Loge au monde continuant à pratiquer la Maçonnerie d’Adoption dans sa fidélité aux textes du XVIIIᵉ siècle. Elle témoigne ainsi de la persistance concrète du patrimoine noachique dans une pratique rituelle toujours vivante.
Richard Aubert : les Mariniers de l’Arche Royale
À 14 h 15, Richard Aubert, spécialiste des rites de la maçonnerie anglo-saxonne et particulièrement des Nautoniers-Mariniers de l’Arche Royale, présentera « Les Mariniers de l’Arche Royale ».
Ici, le symbole de l’Arche cesse presque d’être une simple référence iconographique pour devenir l’espace même d’une expérience rituelle. Il rappelle combien le mythe, en Franc-Maçonnerie, ne prend toute sa force que lorsqu’il n’est plus seulement raconté ou étudié mais rejoué et réactualisé dans le rite.
Dominique Jardin : le REAA et les 21ᵉ et 22ᵉ degrés
Dominique Jardin reprendra la parole à 15 h pour examiner « Le R.E.A.A. et le noachisme », à travers l’exemple des 21ᵉ et 22ᵉ degrés. Spécialiste des tableaux de Loge et président de l’Aréopage de recherche Sources, il montrera notamment comment l’iconographie permet de suivre la survivance, la transformation et parfois le déplacement de motifs noachiques dans les hauts grades.
Cette persistance est essentielle car, lorsque Noé est progressivement concurrencé par Hiram, certains hauts grades deviennent en quelque sorte un conservatoire de traditions et de motifs plus anciens. Dominique Jardin relève ainsi que les savoirs antédiluviens, les colonnes de transmission et l’Arche continuent à irriguer des systèmes symboliques dans lesquels l’initiation se présente aussi comme une remontée vers les origines.
Jean-Noël Amadei : la République universelle comme horizon ?
À 15 h 45, Jean-Noël Amadei, pratiquant le 5ᵉ Ordre du Rite Français et membre de la Loge de recherche La République Universelle du GODF, posera l’une des questions les plus directement contemporaines du colloque : « La République universelle, horizon du noachisme ? »
La boucle rejoindra alors l’interrogation posée dès le matin : peut-on lire dans le noachisme une préfiguration symbolique d’un universalisme capable de rassembler des hommes que les appartenances particulières tendent à séparer ? Derrière l’exégèse des textes anciens se profile ainsi une interrogation politique et fraternelle très actuelle.
Christian Confortini
Guillaume Trichard
Christian Confortini et Guillaume Trichard pour clore la journée
À 16 h 30, Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais, présentera les conclusions de cette journée. À 16 h 45, Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France, prendra à son tour la parole pour clôturer le colloque. Flyer Noachisme
Cette présence souligne l’importance accordée à la transmission de la culture maçonnique et à la connaissance des rites, de leur histoire et de leur patrimoine. Elle donne également tout son sens à l’ouverture du colloque dès le grade d’Apprenti : ce qui est ici transmis ne relève pas d’une curiosité réservée aux seuls spécialistes, mais d’une mémoire commune.
L’Arche comme matrice de transmission
Parmi les images les plus suggestives étudiées par Dominique Jardin figure celle du Parfait Maçon du XVIIIᵉ siècle, où les colonnes chargées de conserver les connaissances antédiluviennes côtoient l’Arche. Sa formule résume admirablement cette rencontre : « Noé tient loge dans l’Arche ! »
L’Arche devient alors bien davantage que le véhicule d’un salut biblique. Elle est un conservatoire de mémoire, un lieu de passage entre deux mondes et, peut-être, une image du travail initiatique lui-même : préserver ce qui doit l’être, traverser le chaos et transmettre suffisamment pour que la construction puisse recommencer.
Après le Déluge, que reconstruire ?
Le noachisme pourrait sembler appartenir à quelque recoin érudit de l’histoire maçonnique. Il touche pourtant à une question extraordinairement familière à l’initié : que sauve-t-on lorsque le monde ancien disparaît, et que faisons-nous ensuite de ce qui a été sauvé ?
Noé n’est pas seulement celui qui survit au Déluge. Il reçoit surtout la tâche de recommencer. L’Arche n’est pas une destination : elle est un passage entre un monde défait et un monde qu’il reste à reconstruire.
C’est peut-être là que cette journée prendra son sens le plus profondément maçonnique. Le patrimoine des rites ne vaut pas parce qu’il serait ancien, secret ou prestigieux, mais parce qu’il permet à chaque génération de reprendre une interrogation laissée inachevée par les précédentes.
Dominique Jardin le formule finalement avec une grande simplicité : le noachisme appartient au patrimoine culturel de tous les francs-maçons, et ce patrimoine est en lui-même un enjeu de partage et de fraternité.
Après tout, le véritable secret de l’Arche n’est peut-être pas ce qu’elle a emporté avec elle, mais ce qu’elle nous oblige encore, plusieurs millénaires plus tard, à transmettre.
Informations pratiques
Le colloque « Les déclinaisons maçonniques du noachisme » aura lieu samedi 14 novembre 2026, de 9 h à 16 h 45, au Temple Groussier – Hôtel du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. Il est ouvert dès le grade d’Apprenti.
L’accès au colloque est gratuit.
Les participants qui verseront 10 € pour les actes du colloque recevront ceux-ci directement sur place, à l’issue de la journée. Cette disponibilité immédiate constitue précisément la quatrième originalité soulignée par Dominique Jardin : les communications entendues au fil de la journée pourront ainsi être prolongées par leur lecture et leur étude dès le retour chez soi.
Yonnel Ghernaouti est directeur de la rédaction de 450.fm. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.