Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Paris, septembre 1874.
L’automne précoce étend déjà sa brume ocre et ses teintes mélancoliques sur les boulevards haussmanniens. En ce mois de rentrée, la capitale vibre au rythme des fiacres, des débats politiques agités et de la fraîcheur humide qui commence à mordre les gorges au petit matin.
Assis à la terrasse feutrée d’un grand café du boulevard des Capucines, le docteur Batson savoure un bol de café chaud tout en feuilletant le journal du jour.
À ses côtés, son inséparable ami et détective, Berlock, observe la foule d’un regard perçant, l’esprit déjà en éveil. Entre deux gorgées, les deux hommes devisent des dernières actualités de la IIIe République naissante, des théories scientifiques qui agitent l’Académie et des sombres affaires criminelles qui font la une des feuilles de chou.
Soudain, au milieu du tumulte de la rue, une quinte de toux rauque et déchirante fend l’agitation ambiante. À quelques pas de leur table, un homme d’un certain âge s’effondre lourdement sur le pavé mouillé.
C’est Agricol Perdiguier. Victime de sa bronchite chronique et d’une santé depuis longtemps usée par les luttes et les épreuves de sa vie d’ancien compagnon et député, il gît à terre, haletant, crachant le sang dans un souffle court et douloureux.
Sans hésiter, le docteur Batson s’élance pour lui porter les premiers secours, bientôt secondé par Berlock qui écarte les curieux d’un geste autoritaire.
Après avoir stabilisé tant bien que mal le vieil homme et l’avoir aidé à reprendre ses esprits, les deux amis hèlent une calèche de louage. Ils y installent délicatement le malade grelottant et le raccompagnent, au rythme régulier des sabots sur le pavé parisien, jusqu’à son modeste domicile pour veiller à ce qu’il reçoive les soins que son état réclame d’urgence.
Agricol Perdiguier habite à Paris, dans le 12ᵉ arrondissement, au 38 de la rue Traversière, où il tient une petite librairie-école.
Batson, aidant le vieillard à s’asseoir, arrivé chez lui :
« Allez, l’ancien, respirez doucement, on n’est pas pressés, sauf vos bronches, elles, elles ont l’air très pressées de sortir. »
Berlock, épiant la pièce d’un œil : Une librairie, des cahiers de chansons empilés jusqu’au plafond, une odeur de colle et de vieux papier :
Et cette toux, monsieur, qui n’est pas d’hier. Vous toussez « ajouta Berlock » comme quelqu’un qui discute avec ses poumons depuis vingt ans sans jamais obtenir gain de cause.
Perdiguier, souriant malgré tout, en leur offrant un café :
« Je vous remercie, messieurs. Comme vous le voyez, je tiens cette librairie-école près de la gare de Lyon, dans le 12ᵉ, mais la situation matérielle est très difficile… pour ne pas dire dans la misère, ou carrément ruiné. Le café, en revanche, est offert : c’est bien la seule chose qui ne me coûte rien à donner. »
Berlock puisant dans sa fantastique mémoire qu’il appelle son palais mental :
« Je crois savoir que vous publiez une brochure politique, Que devient, que deviendra la France ? …ce qui prouve que votre plume, elle, se porte mieux que vos bronches. »
Perdiguier : « L’une use l’encre, l’autre use l’air. Je dois d’ailleurs assister, ce 1ᵉʳ novembre, à la fête patronale des compagnons tailleurs de pierre de Liberté. Cette présence m’est indispensable pour garder encore un pied dans les milieux compagnonniques… même quand on n’a plus que ce pied-là de solide. »
Il ajoute : « Vous savez que cette année est née la « Fédération Compagnonnique », placée sous le patronage des « Trois Fondateurs », dont je suis l’une des figures tutélaires… même si je ne suis plus, hélas, un animateur de premier plan. On me garde comme on garde un vieux portrait : on le dépoussière pour les grandes occasions. »
Batson : « Je vous propose un traitement, car si la bronchite peut n’être qu’une inflammation catarrhale des bronches, un « rhume » qui a mal tourné, elle peut aussi devenir sérieuse si elle gagne les petites bronches ou le parenchyme pulmonaire. Même si on a abandonné aujourd’hui l’héritage hippocratique, grâce à des méthodes plus « modernes » comme l’auscultation au stéthoscope de Laennec, notions d’hyperhémie ou de congestion, nos moyens restent limités. Enfin, limités, disons… prudents. Voici votre ordonnance : repos absolu, alimentation légère, boissons chaudes, pas de froid, pas de fumée ni de poussière…et j’ajouterai : pas de discours politiques de plus de dix minutes, ça fatigue les bronches autant que les auditoires. »
Le docteur Batson ajouta : « On peut appliquer des ventouses sèches, en grand nombre, sur le thorax et le dos, deux fois par jour, pour « détourner le mouvement fluxionnaire » et diminuer l’hyperhémie pulmonaire et vous ressemblerez un peu à une carte du Tour de France, mais c’est pour la bonne cause. Des cataplasmes sinapisés à la moutarde, et des enveloppements humides du thorax seront utiles… Si la toux avait été sèche, quinteuse, fatigante, j’aurais prescrit des antitussifs à base d’opiacés comme du sirop de codéine, ou chlorhydrate de morphine à faibles doses. Mais comme l’expectoration est un peu abondante, j’utiliserai plutôt l’ipéca comme expectorant. »
Perdiguier : « Je pratique déjà les inhalations, avec des mélanges d’eucalyptol, de menthol, parfois d’autres essences balsamiques. »
Berlock : « Je vous conseille, moi, des toniques et des stimulants : quinquina, vin, un peu d’alcool… dans l’idée de « relever l’état général » et de soutenir le cœur. »
Batson, un sourcil levé : « Berlock, votre ordonnance ressemble surtout à la carte des vins d’une bonne auberge. »
Berlock, imperturbable : « La médecine et la gastronomie, docteur, se rejoignent plus souvent qu’on ne le pense. »
Batson : « Dans Le Progrès médical, on indique pour les affections respiratoires « Surtout le repos le plus absolu. Quand l’inflammation sera dissipée, on administrera si besoin est de la digitaline et la cicutine. Mais je reviendrai dans quelques jours, si vous le voulez… et si vos poumons n’ont pas d’objection. »
Une semaine plus tard, 38 rue Traversière
Berlock et le docteur Batson, comme prévu, rendent visite à Perdiguier. Celui-ci va mieux, et Berlock a apporté de quoi manger sur le pouce : saucisson, pain, viennoiseries, jambon. Il s’installe sur une petite table avec trois verres.
Batson, regardant le saucisson : « Berlock, vous avez soigné cet homme avec plus de charcuterie que moi avec toute ma pharmacopée. »
Berlock : « La charcuterie, docteur, a ceci d’avantageux qu’elle ne se trompe jamais de diagnostic. »
Perdiguier, riant, puis toussant, puis riant encore :
« Je vous dois beaucoup, messieurs… Ne serait-ce que ce jambon. »
Berlock : « Sans être curieux, et Dieu sait que je le suis toujours un peu, que s’est-il réellement passé en 1871 de votre côté ? »
Perdiguier, redevenant grave :
« Au printemps 1871, une partie des francs-maçons parisiens cherche à jouer les médiateurs entre la Commune et le gouvernement de Versailles. Après un premier « Manifeste de la Franc-Maçonnerie » le 8 avril, appelant à l’arrêt des combats, un cortège massif de frères se déroule le 29 avril, bannières déployées sur les barricades. Le 30 avril est créée la « Fédération des francs-maçons et des compagnons », qui publie un manifeste commun appelant à la conciliation et à la revendication sociale.

Dans ce climat, moi, compagnon menuisier du Devoir de Liberté « Avignonnais la Vertu », ancien député de 1848, franc-maçon depuis 1846, on me sollicite pour rallier les compagnons à ce mouvement et contresigner des appels. Je refuse. Je raconte tout cela dans Patriotisme et Modération, en 1871. »
Batson : « Et pourquoi ce refus ? »
Perdiguier : « Parce que, selon moi, les francs-maçons, en prenant les armes et en se rangeant du côté de la Commune, se jetaient dans la politique et la guerre civile… ce qui était contraire, à mes yeux, aux statuts maçonniques comme aux règles compagnonniques. »
Perdiguier réfléchit un moment :
« Je ne contestais pas la liberté politique des individus. Au contraire : mon raisonnement était précisément que chacun pouvait, comme individu, choisir son camp… mais que le corps maçonnique ou compagnonnique ne devait pas devenir, lui, un acteur politique ou militaire. »
(Note du narrateur : c’est une distinction essentielle pour comprendre sa position et qui explique sans doute pourquoi sa mémoire est devenue ambiguë après sa mort : figure majeure du mouvement ouvrier et compagnonnique, mais en délicatesse avec une partie de la mémoire républicaine qui se construira ensuite. La question : faut-il que les autorités maçonniques orientent le vote de chaque maçon à chaque élection, reste, on le sait, toujours d’actualité.)
Batson : « Vous tenez toujours cette position aujourd’hui ? »
Perdiguier : « Plus que jamais. On m’avait demandé en 1871 lors de la commune de Paris de » convoquer tous les compagnons de Paris, ceux du Devoir comme ceux de la Liberté », pour qu’ils rejoignent la grande manifestation maçonnique. J’avais répondu que je m’en garderais bien car dès lors qu’on répand le Manifeste de la Commune et qu’on se prépare à prendre les armes en sa faveur, on sort de la conciliation pour entrer dans » la politique et la guerre civile ». C’était grave, et défendu par les statuts des francs-maçons comme par ceux des compagnons et les Constitutions d’Anderson de 1723 étaient déjà bien claires là-dessus… »
« …Pour moi, chaque individu est libre de suivre son penchant, mais comme corps, nous ne devions pas sortir de nos anciennes règles. Je désapprouvais donc radicalement. »
Berlock, qui n’a raté ni le café ni le saucisson, entre deux bouchées :
« Un homme qui refuse de mêler la truelle à la politique…voilà qui a dû faire des émules. »
Pardiguier : « C’est donc dans cette logique qu’intervient mon attaque publique du 25 avril contre le Manifeste de la Commune, que je considère comme un texte engageant la maçonnerie et le compagnonnage dans un conflit politique et militaire, contrairement à leurs règlements qui proscrivent tout engagement collectif d’ordre politique ou religieux. »

Batson : « D’ailleurs, le Grand Orient vous donnera raison et après 1871, il désapprouvera l’action des frères ayant voulu engager l’Ordre du côté de la Commune, les loges maçonniques ne devant pas, selon lui, entraîner l’Ordre entier dans une guerre civile. »
Perdiguier : « Les sociétés compagnonniques, de leur côté, se définissaient comme des associations professionnelles et morales, interdisant en chambre les débats politiques et religieux, pour éviter la division entre membres, ouvriers et patrons, de sensibilités différentes. Je reste républicain, mais avec l’idée d’une défense stricte de la vocation non politique des institutions initiatiques et corporatives auxquelles j’appartiens. »
Berlock, se resservant un verre :
« Voilà un principe aussi solide que rare, monsieur Perdiguier… presque aussi rare que ce saucisson, dont il ne reste malheureusement plus grand-chose. »
Batson : « Nous allons vous laisser vous reposer. Nous repasserons dans quelques jours. »
Quelques jours plus tard
Perdiguier : « On vante partout, monsieur Berlock, votre extraordinaire mémoire. Si cela ne vous gêne pas, je vais vous conter mon histoire. Vous servirez de témoin historique et fiable… Je suis né le 3 décembre 1805 à Morières-lès-Avignon, près d’Avignon… comme vous, docteur Batson, provençal de souche. »
Batson, la main sur le cœur : « Ah, un pays d’Avignon ! Enfin quelqu’un qui comprend qu’un bon accent vaut toutes les ordonnances du monde. »
Berlock : « Une mémoire, monsieur Perdiguier, ne vaut que si on lui donne matière à travailler. Je vous écoute…et je n’oublierai rien, c’est à la fois mon talent et ma malédiction. »
Batson : « Vous naissez donc l’année d’Austerlitz et de Trafalgar. Une année qui n’a pas fait dans la demi-mesure, comme vous, apparemment. »
Perdiguier : « Mon enfance est marquée tragiquement par la Restauration. En 1815, mon père, Pierre, ex-capitaine des armées de la République, condamné à mort, doit s’exiler en toute hâte et ma mère, Catherine Gounin, après avoir été molestée, manque être jetée en prison. Moi-même, âgé de dix ans, je suis traité de bonapartiste, de républicain, de petit brigand, et maltraité en conséquence… un CV bien chargé pour un enfant qui ne savait pas encore lire… »
Perdiguier

« À l’issue d’un parcours scolaire très sommaire tout juste de quoi lire, écrire et compter, j’entre chez les Compagnons d’Avignon en 1823 pour apprendre le dessin technique, l’art du trait. Je participe à la restauration des menuiseries de Notre-Dame-des-Doms. »
« En 1823, je deviens « affilié » chez les Compagnons du Devoir de Liberté. Cela me permet de commencer, en avril 1824, mon premier Tour de France, qui dure cinquante-deux mois et me mène de Marseille à Nîmes, puis à Montpellier, où je suis fait « compagnon reçu » sous le nom d’Avignonnais la Vertu, puis de Béziers à Bordeaux, enfin de Nantes à Chartres, où je deviens » compagnon fini ». Cinquante-deux mois de marche, messieurs… Berlock, vous qui déduisez tout d’une chaussure, imaginez l’état des miennes. »
Berlock, avec un sourire en coin :
« À en juger par vos mains, monsieur, et par votre démarche encore alerte malgré vos soixante-huit ans, je dirais que vos chaussures ont beaucoup plus souffert que vous. »
Perdiguier poursuit… imperturbable :
« Je gagne Lyon, où je suis placé à la tête de la » Société » comme premier compagnon, puis dignitaire. Dans ces villes, je découvre hélas le combat fratricide des différentes sociétés de compagnonnage, reflet des conflits de cette époque. Je reviens enfin à Morières en 1828. »
Batson : « Ce compagnonnage me rappelle un peu les études médicales : on marche, on souffre, on se dispute avec les collègues, et à la fin, si on a de la chance, on obtient un titre qui impressionne les voisins. »
Perdiguier : « Oui, mais c’est surtout un système de transmission des savoir-faire artisanaux fondé sur le Tour de France avec un perfectionnement itinérant, et le chef-d’œuvre, examen de passage. Il forme à la fois l’homme de métier et la personne sociale, avec des rites d’initiation codifiés. »

(Note du rédacteur : jusqu’à la loi Waldeck-Rousseau de 1884 autorisant les syndicats, les compagnonnages constituaient la seule forme d’association de défense des ouvriers. Ils organisaient grèves, mises en interdit, caisses de solidarité et de retraite. Les historiens comptent environ 200 000 compagnons en France dans la première moitié du siècle.)
Le portrait en pied de Perdiguier, le représente sur le fond d’un paysage aisément reconnaissable : le pont amputé sur le Rhône et la Cité des Papes, rappelant l’origine vauclusienne de Perdiguier. Par un effet prononcé de perspective, aussi haut que le cyprès qui encadre l’image à gauche, le grand homme du tour de France domine des épaules et de la tête cette capitale papale et cité d’histoire. Au centre exact du tableau, il pose en habit de gala – frac, gilet, haut-de-forme, gants blancs, chaussures cirées – et arbore les symboles du compagnon : la canne et l’écharpe. Son visage peint à gros traits n’est pas très ressemblant, ou plutôt il ressemble à beaucoup d’hommes dans la force de l’âge portant, à l’instar de l’empereur, la moustache et le bouc.
Berlock : « Les compagnons s’apportent une assistance mutuelle avec un soutien moral et financier en cas de maladie, d’accident ou de vieillesse. »
Batson : « Une mutuelle avant l’heure, en somme. Je vois qu’on n’a rien inventé, en médecine comme ailleurs. »
Perdiguier : « Le compagnonnage structurait une communauté soudée par des valeurs de fraternité, honneur, entraide et des symboles avec un surnom rituel, canne, boucles d’oreille… et des récits légendaires. C’était aussi un facteur d’émancipation et de nombreux compagnons participèrent à la révolution de 1848 et à la Commune de 1871. »
Berlock : « Mais la révolution industrielle, la machine, l’autorisation des syndicats et le chemin de fer ont considérablement réduit le mouvement. C’est dans ce contexte de division et de rivalités que se situent les conflits entre des figures comme vous et le Bayonnais le Flambeau du Trait. »
Perdiguier : « J’avais compris très tôt l’inutilité des conflits entre compagnons de différents devoirs. En 1833, je reviens à Paris, où j’épouse Lise, couturière, en 1836. Pour faire passer mes idées sur « l’indispensable réunification », je compose nombre de chansons, réunies en cahiers, distribuées gratuitement à travers la France. Je complète mon éducation en lisant les poètes, le théâtre de Voltaire. »

« En 1840, mon Livre du Compagnonnage, le premier écrit sur les compagnons et par un compagnon, attire l’attention d’intellectuels comme Eugène Sue et George Sand. J’y décris les différents devoirs compagnonniques, je dénonce leur manque de fraternité, et je propose de moderniser les structures, de développer le rôle de société de secours mutuel et de formation professionnelle. J’entretiens dès lors une correspondance suivie avec Victor Hugo, Lamartine, et d’autres écrivains et hommes politiques. »
Berlock : « Excusez du peu…mais ce livre excite la jalousie. La même année, en mars, vous devez accepter le défi du « Bayonnais le Flambeau du Trait », un provocateur, pour un concours de trait qui est la partie de la géométrie descriptive appliquée à la coupe du bois. »
Perdiguier assez fier : « Et j’en sors vainqueur, haut la main. »
Batson : « Voilà bien la seule bagarre, monsieur, où l’on gagne avec une équerre plutôt qu’avec les poings. »
Perdiguier : « Un succès qui m’encourage à poursuivre dans l’enseignement des techniques auprès de mes jeunes compagnons… sans me soucier de leur appartenance. »
Batson : « Dans votre Biographie et réflexions diverses, que mon père m’a fait lire enfant, vous expliquez : « Livrez-vous à toute étude qui puisse vous éclairer et vous inspirer l’amour de vos frères. Formez-lui sa bibliothèque parce que le peuple aime la poésie…et vous deviendrez savants, et vos compatriotes diront de chacun de vous : Voilà un homme auquel le Tour de France n’a pas été inutile ! »
Perdiguier : « Bonne mémoire, docteur, mais malade des yeux, blessé à la main, je dus abandonner l’établi et me consacrer désormais à l’enseignement du trait. Passionné par le livre et par l’écriture, j’ouvris à Paris, dans le Faubourg Saint-Antoine, une librairie où j’enseignais. Ce magasin fut fréquenté par Gambetta, Jules Ferry, entre autres. Je connaissais et citais, parmi les anciens, Socrate, Platon, Aristote et… Machiavel… celui-là, on le lit surtout pour savoir ce qu’il ne faut pas faire, et j’admirais, chez les modernes, aussi bien Chateaubriand que Victor Hugo, Eugène Sue que George Sand. »
Batson : « Ah, la dame de Nohant… elle fut conquise par vos idées de compagnon, et vous a invité chez elle. »*
cf B et B avec georges sand
Perdiguier : « Grâce à moi, elle découvrit les pratiques du compagnonnage, et elle m’a fait part de sa fierté concernant ses compagnons devenus écrivains, à l’exemple du serrurier Pierre Moreau et de son ami Adolphe Boyer, l’imprimeur.
Berlock avec sa mémoire encyclopédique :
« C’est Pierre Moreau qui comprit l’erreur des ouvriers qui, sur le Tour de France, se querellaient et se battaient à mort lorsqu’ils appartenaient à des sociétés rivales. Plus encore, à l’intérieur de la même société, les plus anciens, les compagnons rançonnaient les jeunes apprentis. Moreau, aspirant du Devoir, ne chercha pas à se faire recevoir compagnon. Mais il rêvait d’un autre compagnonnage, où il n’y aurait plus de » mystères » et qui ne serait pas le soutien de » l’édifice vermoulu et croulant du monopole ».
Perdiguier : « c’est lui qui après notre désaccord initial là-dessus m’a finalement convaincu… Mais je suis resté en désaccord avec son opinion jugeant insuffisants et inefficaces les écrits émanant » d’écrivains courageux et dévoués », mais qui vivaient loin des ouvriers. » Pour connaître ceci, écrivait-il, il faut être ouvrier. C’est donc à nous, ouvriers, à nous instruire les uns les autres. »
Berlock : « le » féroce serrurier Moreau » surnommé Tourangeau se laissa emporter par son zèle de prosélyte et d’iconoclaste. Orgueilleux, ardent, autoritaire, il montra du ressentiment à l’égard du compagnonnage auquel il avait appartenu comme aspirant. Vous fûtes par tempérament un conciliateur, lui un réformateur intransigeant. »
Perdiguier : « Pourtant je lui donnais des conseils de prudence et de modération. » Prenez garde, monsieur Moreau, que votre zèle trop aveugle n’aboutisse à une lutte plus fratricide, essayez de ne pas vous complaire dans ce rôle « d’accusateur public ». Mais il faut lui reconnaitre qu’il ouvrit la voie à une Internationale. Il pensa, avec moi d’ailleurs, que « nous ne devons pas repousser les ouvriers suisses, piémontais, allemands, belges, italiens, espagnols, polonais, anglais, etc… » Je reconnaissais l’honnêteté foncière de mon contradicteur. Notre réconciliation fut totale en 1848 et Moreau a pu écrire, en septembre 1849, « notre ami Perdiguier ».

La Réconciliation des compagnons se présente sous la forme classique, dans les années 1860, d’une lithographie coloriée, ressemblant à s’y méprendre à une image d’Épinal. Les teintes dominantes sont le bleu, le blanc et le rouge des drapeaux tricolores, des pancartes et des « couleurs », écharpes qui codifient l’appartenance de chaque compagnon à son métier. La scène se déroule dans un cadre champêtre, en bord de fleuve mais à proximité d’une installation industrielle : on distingue une manufacture à droite. Le centre de la composition est occupé à la fois par la statue en pied des trois fondateurs du compagnonnage – Salomon, le père Soubise et maître Jacques – et par celui qui a organisé l’assemblée : Perdiguier en personne. Ayant posé le pied sur le socle en pierre, il domine tous les représentants des métiers, placés en arc de cercle à sa droite et sa gauche ; sa tête placée juste au-dessous et à droite du pied des statues signifie qu’il se présente comme l’héritier direct de l’esprit des trois figures tutélaires et un intercesseur avec la communauté. Celle-ci se compose principalement d’hommes dont la mise bourgeoise, symbolisée par le haut-de-forme, souligne leur appartenance à l’élite sociale de l’époque.
Berlock : « quant à l’ami de georges Sand… Adolphe Boyer, l’imprimeur… il finit par se suicider et ce suicide fut un événement de l’histoire de la classe ouvrière parisienne, dont parlèrent La Phalange fouriériste du 22 octobre, L’Atelier de novembre et aussi La Fraternité de novembre 1841. »
Perdiguier : « Boyer mettait l’accent sur la liaison entre le progrès technique et la misère ouvrière. Il préconisait la mise en chantier de grands travaux, l’institution d’un enseignement technique, d’une inspection du travail, de bureaux de placement officiels. Boyer songeait déjà à une assistance et à des assurances sociales, à des retraites ouvrières, à un contrôle de la production et de la consommation, à une régénération du compagnonnage. »
Berlock : « Revenons à George Sand qui prit l’initiative de vous aider en organisant un tour de France publicitaire, et en y participant pécuniairement. Vous l’avez effectué en diligence, du 16 juillet au 20 septembre 1840, et vendu ou distribué 500 exemplaires de ses livres au cours de ce périple. »
Perdiguier : « Grâce à sa générosité, George Sand me permit d’effectuer un second Tour de France, pour prêcher la fraternité entre tous les compagnons, quel que soit leur Devoir — qu’ils soient » gavots » ou » dévorants ». »
Batson : « George Sand profite, pour sa part, de votre relation, en écrivant Le Compagnon du Tour de France, publié cette année-là : le personnage principal, Pierre Huguenin, n’est autre que vous, Perdiguier. »
Perdiguier : « Pour être honnête, Eugène Sue fait d’Agricol Baudoin, dans le cinquième épisode du Juif errant, un personnage proche d’Avignonnais la Vertu. Chacun, voyez-vous, a voulu son petit Perdiguier de papier et j’en suis presque jaloux de moi-même. »
« Mais après, chacun suivit son chemin ; la romancière me soutint longtemps, moi et mon épouse. En 1855, elle écrivit un second livre en souvenir de nos espoirs communs : La Ville Noire. Elle y décrivit les luttes du compagnon-écrivain, le devenir du compagnonnage et le rôle des femmes dans la transformation sociale. De Nohant, elle m’écrivit le 25 décembre 1857 des mots que je n’ai jamais oubliés d’affection et de fidélité. »
Berlock : « Il me semble que votre non-violence n’existait pas au début. »
Perdiguier : « C’est vrai. Même durant la révolution de 1830, je me suis retrouvé coude à coude avec le Carpentrassien François-Vincent Raspail, qui dirigeait la » Société des amis du peuple », pour faire le coup de feu lors de l’insurrection provoquée par les incidents du 5 juin 1832, aux funérailles du général républicain Lamarque. »
Batson : « Un menuisier qui manie le fusil comme le rabot… voilà qui n’était pas dans mon manuel de médecine. »
Perdiguier : « Mais le temps polit les âmes, et je fus initié à la franc-maçonnerie en mars 1846, dans la loge parisienne » Les Hospitaliers de la Palestine » du Suprême Conseil de France. »
« Défenseur de mes camarades ouvriers charpentiers lors de la grève de 1845, combattant inlassablement la présence du « troisième ordre »… la caste aristocratique et patronale dans le compagnonnage, j’avais voulu aller plus loin. Conscient que la défense des travailleurs nécessitait une action politique, je répondis à l’appel lancé par Raspail en février 1848, lorsqu’il proclama la République à l’Hôtel de Ville de Paris. »
Berlock : « Le gouvernement Ledru-Rollin ayant organisé les élections pour l’Assemblée constituante le 23 avril, vous vous présentâtes à la députation, et, avec l’appui de Béranger, de Lamartine et de George Sand, vous fûtes élu dans la Seine et dans le Vaucluse. Vous avez choisi la Seine, laissant votre place de député vauclusien à Alphonse Gent, et vous avez siégé sur les bancs de la Montagne… »
« …Réélu comme représentant du peuple à l’Assemblée législative en mai 1849, vous siégeâtes à la gauche du Parlement. Mais votre opposition au coup d’État du 2 décembre 1851 de Napoléon III vous valut un exil politique en Belgique. »
Perdiguier : « Interné à Anvers, je m’enfuis en Allemagne, puis rejoignis Genève, où je repris mon métier de menuisier et mes cours de dessin. Là, sous le pseudonyme de Rolland car un exilé se doit d’avoir un nom d’emprunt, c’est presque une politesse envers la police, j’entretins une correspondance avec d’autres proscrits, dont Victor Hugo, et écrivis Mémoires d’un Compagnon en 1854. »
« Au bout de quatre ans, je pus quitter la Suisse et rejoindre ma famille restée à Paris. J’ouvris une librairie rue Traversière, près de la gare de Lyon, et, pour améliorer l’ordinaire, mon épouse et mes deux filles créèrent, dans l’arrière-boutique, un débit de vins qui devint rapidement le lieu de rencontre privilégié des compagnons de la capitale. »
Batson : « Une librairie et un débit de vins sous le même toit…voilà l’établissement idéal, monsieur : on y nourrit l’esprit et, l’instant d’après, on y noie ses soucis. »
Perdiguier, riant doucement : « C’est exactement ce que disait ma femme…Après la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, je fus nommé maire-adjoint du 12ᵉ arrondissement de Paris, fonction que j’occupais pendant le siège de la capitale. Souffrant de bronchite chronique, je dus démissionner de mes fonctions, mais continuais mon combat par la plume, préconisant le suffrage universel, l’abolition de la peine de mort, la liberté de la presse et la suppression du budget des cultes. »
Batson, posant doucement la main sur l’épaule du vieil homme :
« Le reste, nous le connaissons, Perdiguier. Ne vous fatiguez pas davantage… même vos plus belles histoires méritent d’être racontées avec des poumons qui suivent. »

Extraits des carnets de Batson
Une congestion cérébrale l’emporta le 25 mars 1875, à Paris. Il décéda totalement démuni, laissant la mémoire d’un homme qui n’avait jamais cessé de marcher vers le but qu’il s’était fixé : le bonheur et le bien-être des travailleurs.
Longtemps, Batson pensa à cet homme. Humanisme, non-violence, solidarité : des mots qui résonnaient encore en lui, longtemps après le dernier café partagé rue Traversière.
Sa tombe, sur laquelle ses amis firent élever une ruche, symbole du travail, fait toujours l’objet de fréquentes commémorations de Compagnons de tous rites.
Proudhon le désigna comme » le Saint-Vincent de Paul du compagnonnage », et Daniel Halévy comme le « premier syndicaliste ».
Berlock, pour sa part, se contenta de noter dans son propre carnet, avec ce mélange d’ironie et de tendresse qui le caractérisait :
« Un homme qui a marché toute sa vie pour les autres, et qui, à la fin, n’avait même plus de quoi se payer une paire de chaussures neuves. Voilà, je crois, la seule injustice que je n’ai jamais su résoudre. »
A ma chère petite compagnonne menuisère…elle se reconnaitra…
FIN
