Le puits sans fond

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De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

Quand une citation erronée dit malgré elle une vérité initiatique

Il est une phrase qui circule depuis des années dans les milieux maçonniques et ésotériques, attribuée à saint Augustin : « la conscience est comme un puits sans fond ». Je l’ai vue citée des dizaines de fois, dans des planches, des publications, des articles. J’ai bien failli l’employer moi-même, avant de vérifier. Elle n’existe pas. Du moins pas dans les termes où elle circule.

Ce qu’Augustin écrit réellement, au livre X des Confessions, concerne la mémoire, et non la conscience :

Grande est cette puissance de la mémoire, trop grande, un sanctuaire vaste, infini. Qui en a jamais atteint le fond ?

Vue de la Lumière depuis le fond d’un puits
Vue de la Lumière depuis le fond d’un puits

Un puits qui ne touche pas le fond, oui, mais c’est le dépôt de ce que nous avons vécu, non le jugement que nous en portons.

La conscience, pour Augustin, est autre chose : c’est ce qui advient lorsque nous descendons dans ce dépôt et que nous l’interrogeons. Elle n’est pas le puits. Elle est le geste de s’y laisser descendre.

J’aurais pu corriger la citation en une ligne et passer à autre chose. Mais une erreur qui se répète pendant des années, dans des milliers de bouches différentes, n’est généralement pas un accident : c’est un symptôme. Elle dit quelque chose de vrai, simplement par la mauvaise porte.

Si la mémoire est un puits sans fond et si la conscience est ce qui naît en l’interrogeant, alors la conscience hérite de cette même profondeur, non par emprunt lexical, mais par parenté directe.

Il n’existe pas de conscience sans quelque chose dont se souvenir, sans un fond, réel ou supposé, à l’aune duquel se mesurer. Celui qui a inventé la phrase erronée avait compris la bonne chose et l’a accrochée au mauvais substantif.

Cela arrive plus souvent que nous ne voudrions l’admettre : nous gardons la conclusion et perdons le raisonnement qui nous y avait conduits.

Descendre avant de s’élever

Dans la Tradition initiatique, ce mouvement porte un nom précis : la descente avant l’élévation.

Le Cabinet de Réflexion et le V.I.T.R.I.O.L.
Le Cabinet de Réflexion et le V.I.T.R.I.O.L.

Celui qui entre en Loge en fait l’expérience dès le premier pas, dans le Cabinet de Réflexion, avant même le serment, dans l’obscurité, seul, face à un crâne, pour y rédiger son testament philosophique.

Ce n’est pas un rite conçu pour effrayer. C’est la mise en pratique exacte de ce qu’Augustin formulait en termes théologiques :

Noli foras ire, in teipsum redi ; in interiore homine habitat veritas.
Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même ; c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité.

Ce n’est pas un hasard si cette phrase, tirée du De vera religione, figure parmi les plus citées dans le monde initiatique : elle dit, en une ligne, ce que le rite met en scène dans le silence.

La tradition alchimique a condensé le même principe dans un acronyme que tout franc-maçon rencontre au premier degré : V.I.T.R.I.O.L., Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem, « visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée ». Descente avant découverte, une fois encore.

Et il vaut la peine de s’arrêter sur un détail qui se perd facilement : le verbe n’est pas « trouve », c’est rectificando invenies, tu trouveras en rectifiant.

Le puits initiatique de la Quinta da Regaleira, à Sintra (Portugal)
Le puits initiatique de la Quinta da Regaleira, à Sintra (Portugal)

La pierre n’est pas déjà là, prête, attendant seulement d’être ramassée. On la trouve en se corrigeant soi-même pendant que l’on descend.

Le fond ne se voit pas d’en haut, et rien ne dit que, lorsqu’on le touche, il s’agisse vraiment d’un fond. Ce pourrait n’être que le point jusqu’où l’on est disposé, pour l’instant, à aller. Ce qui signifie que la descente suivante ira plus profond, non parce que le puits aura changé, mais parce que nous aurons changé.

Une profondeur qui n’appartient à personne

Il est une autre chose que l’étymologie elle-même suggère, et qu’il vaut la peine de ne pas laisser tomber.

Con-scientia, c’est savoir-avec, savoir-ensemble. Non une possession privée que chacun tiendrait enfermée dans son propre puits personnel, isolé des autres puits.

Dans la chaîne d’union, ce n’est pas un détail philologique : c’est la raison même pour laquelle le travail sur soi se fait en Loge et non seul dans une pièce.

La descente est individuelle, personne ne peut descendre à notre place, mais le critère avec lequel nous jugeons ce que nous trouvons, la mesure, la rectification dont parle le V.I.T.R.I.O.L., se forme dans la confrontation avec ceux qui travaillent à nos côtés.

Un puits sans fond creusé dans une solitude totale risque de n’être qu’un trou dans le sol, bon seulement à refléter celui qui s’y penche. Le travail rituel existe, entre autres choses, pour empêcher que la profondeur ne devienne narcissisme.

Ce principe n’appartient ni à un seul territoire ni à une seule tradition.

Portrait de Socrate, marbre romain du Ier siècle
Portrait de Socrate, marbre romain du Ier siècle

Le daïmôn de Socrate, cette voix intérieure qui ne lui disait jamais quoi faire, seulement quoi ne pas faire, naît dans l’Athènes classique et nous est parvenu à travers Platon et Xénophon.

Il y a aussi les rites oraculaires du monde grec, où celui qui consultait l’oracle devait d’abord descendre physiquement, dans des grottes, des antres, des lieux souterrains, pour recevoir une réponse que personne ne maîtrisait entièrement, pas même l’oracle.

Toute civilisation qui a pris l’intériorité au sérieux a fini par l’imaginer comme un lieu que l’on atteint en descendant, jamais comme une surface que l’on observe du dehors.

Parthénope, sirène fondatrice de Naples
Parthénope, sirène fondatrice de Naples

Naples, où je travaille en Loge, possède sa propre version de ce schéma : le mythe antique de la frontière entre les vivants et les morts, le seuil au-delà duquel les règles ordinaires du monde visible cessent de valoir. Mais ce n’est qu’une des nombreuses variations possibles sur le même thème.

Chaque Orient, chaque territoire, chaque tradition a probablement son propre puits, son propre seuil, son propre lieu où la géographie se fait métaphore.

La question n’est pas de savoir quel puits est le plus authentique ou le plus ancien. La question est qu’aucun d’entre nous, dans aucun Orient d’Italie, ne peut se dire dispensé de descendre dans le sien.

L’aiguillon, non la consolation

C’est ici que j’en viens à la raison pour laquelle cette citation, même corrigée dans son origine, me semble être un aiguillon plutôt qu’une consolation.

Si la mémoire, et avec elle la conscience, n’a pas de fond, alors aucun examen de soi n’est jamais vraiment achevé. Il n’existe aucun point où l’on puisse dire : j’ai fini, j’ai compris tout ce que je devais comprendre de moi-même.

Celui qui travaille en Loge le sait, ou devrait le savoir : chaque grade ne clôt pas un compte, il le rouvre à un niveau plus profond. Celui qui croit avoir touché le fond de sa propre conscience n’a tout simplement pas creusé assez.

Il existe une tentation, dans ce genre de réflexion, de conclure par des paroles rassurantes : la lumière au fond du puits, la vérité qui tôt ou tard récompense celui qui cherche. Je ne crois pas que ce soit honnête, et je ne crois pas non plus que ce soit utile.

Le puits d’Augustin ne promet rien. Il dit seulement qu’il est grand, trop grand, et que personne n’en a jamais atteint le fond. Ce n’est pas un défaut du puits.

C’est la raison de continuer à descendre, non parce qu’au fond quelque chose nous attendrait, mais parce que le geste même de descendre est déjà travail.

Et le travail, pour nous, ne peut pas s’arrêter à l’acte symbolique.

Mes Frères et mes Sœurs : ce que nous remontons du puits, une intuition juste, une erreur reconnue, un préjugé démonté, vaut à la mesure de ce que nous en faisons fructifier hors de la Loge, non à la mesure de ce que nous en racontons à l’intérieur.

La con-scientia ne s’épuise pas dans le savoir-avec d’une tenue. Elle se mesure à la manière dont nous traitons ceux qui travaillent, ceux qui vivent à nos côtés, ceux qui n’ont jamais franchi une porte initiatique et n’en ont nul besoin pour être traités avec justice.

Le puits n’a pas de fond parce que le travail sur soi, s’il est pris au sérieux, ne finit jamais. Mais c’est précisément pour cela qu’il ne peut pas rester un exercice privé d’introspection, aussi élégant que stérile.

Si nous descendons et que nous ne changeons rien à notre manière de vivre, de travailler, d’être avec les autres, nous n’avons fait que creuser un trou.

Le bon travail, au fond, n’est jamais celui qui referme le puits. C’est celui qui y retourne et qui, chaque fois, en rapporte quelque chose dont faire bon usage.

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