Régimes autoritaires (antimaçonnisme)

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Glossaire de la franc-maçonnerie

Les régimes autoritaires se méfient presque toujours de la franc-maçonnerie, car ils redoutent les lieux autonomes de parole, de fraternité, de mémoire et de formation intérieure. Là où le pouvoir veut tout contrôler, la loge apparaît comme une anomalie. Elle n’est pas nécessairement puissante politiquement. Elle n’a pas besoin de l’être pour inquiéter. Elle porte une idée insupportable pour l’autoritarisme, celle d’une conscience qui ne se laisse pas entièrement absorber par l’État, le parti, le chef, l’armée, l’Église officielle, la religion d’État ou l’idéologie dominante.

Un outil de gouvernement

FrancoHuardGuillaumeTrichard

L’antimaçonnisme devient alors un outil de gouvernement. Les régimes autoritaires accusent les francs-maçons d’être cosmopolites, antinationaux, libéraux, bourgeois, révolutionnaires, antireligieux, agents étrangers, ennemis du peuple ou complices d’autres puissances. Les contradictions importent peu. Ce qui compte est de désigner un corps suspect. L’accusation n’a pas pour fonction de décrire. Elle sert à neutraliser.

La logique autoritaire ne supporte pas les fidélités multiples. Elle veut l’homme entier. Elle veut son vote, sa parole, sa mémoire, son corps, son imaginaire, son avenir. Elle ne tolère les associations que si elles servent le pouvoir. Elle ne tolère les rites que s’ils célèbrent l’État ou l’idéologie officielle. Elle ne tolère la parole que si elle confirme la doctrine dominante. La franc-maçonnerie, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, rappelle que l’être humain possède une chambre intérieure que nul pouvoir ne peut légitimement occuper.

Des contextes très différents

Cette hostilité se retrouve dans des contextes très différents. Fascisme italien, nazisme, régime de Vichy, dictatures nationalistes, régimes communistes autoritaires, pouvoirs cléricaux ou militaires, États fondés sur une lecture politique de la religion, tous peuvent se méfier des loges dès lors qu’elles apparaissent comme des espaces autonomes. Les justifications varient. Ici, elles seraient trop libérales. Là, trop bourgeoises. Ailleurs, trop anticléricales, trop spiritualistes, trop cosmopolites, trop secrètes, trop indépendantes.

Mais la racine demeure la même. Un pouvoir qui prétend être total ne supporte pas les lieux où l’homme se souvient qu’il est plus que sujet. Dans les régimes communistes autoritaires, l’hostilité à la franc-maçonnerie prend souvent une autre langue. Les loges ne sont plus seulement accusées de combattre l’Église ou la nation. Elles peuvent être dénoncées comme survivances bourgeoises, sociabilités libérales, foyers idéalistes, réseaux d’élites, structures étrangères à la discipline du parti ou lieux de fidélités incompatibles avec l’ordre révolutionnaire. La franc-maçonnerie y devient suspecte non parce qu’elle serait trop religieuse, mais parce qu’elle serait trop autonome. Trop fraternelle en dehors du parti. Trop symbolique dans un monde qui veut réduire l’homme à une fonction politique. Trop libre dans un univers où la vérité officielle prétend ne laisser aucun dehors.

La Chine et le monde musulman

FrancoHuardPatrickCauwert

La République populaire de Chine offre, à cet égard, un exemple particulièrement significatif du rapport entre pouvoir totalisant et méfiance envers les organisations indépendantes. La franc-maçonnerie y est absente de l’espace public légal ordinaire, tandis qu’elle subsiste dans des territoires ou contextes historiques particuliers, notamment liés à l’histoire de Hong Kong. Ce qui importe ici n’est pas de faire de la Chine un cas simplement antimaçonnique au sens européen du terme. Il faut plutôt comprendre la logique d’ensemble. Dans un État-parti qui contrôle étroitement les associations, les cultes, les réseaux civiques, les mémoires collectives et les formes d’organisation autonome, une société initiatique transnationale, discrète, rituelle et fraternelle ne peut qu’apparaître comme étrangère à l’ordre politique dominant. Le soupçon vient moins d’un vieux fonds religieux antimaçonnique que d’une logique de contrôle politique total.

Dans certains pays à majorité musulmane, ou dans des milieux islamistes, l’antimaçonnisme se formule encore autrement. La franc-maçonnerie peut y être présentée comme une organisation secrète occidentale, sioniste, antireligieuse, corruptrice ou hostile à l’islam. Les fatwas antimaçonniques, les chartes politiques ou certains discours militants associent parfois les loges à des clubs internationaux, au sionisme, aux puissances occidentales, aux élites mondialisées ou à une entreprise de dissolution spirituelle. Là encore, les justifications changent, mais le mécanisme demeure. La loge n’est pas étudiée dans sa réalité. Elle est agrégée à un imaginaire du danger. Elle devient le nom d’une influence extérieure, d’une infiltration ou d’une trahison de la communauté.

Cette plasticité de l’antimaçonnisme autoritaire est révélatrice. Un même objet peut être accusé d’être trop rationaliste par des religieux, trop spiritualiste par des matérialistes, trop cosmopolite par des nationalistes, trop bourgeois par des communistes, trop occidental par des islamistes, trop libéral par des fascistes, trop secret par tous. Cette incohérence apparente n’affaiblit pas le soupçon. Elle montre au contraire que l’accusation s’adapte à celui qui la prononce. La franc-maçonnerie devient le miroir négatif de chaque pouvoir fermé.

Sous le nazisme

Sous le nazisme, les loges furent fermées, leurs biens confisqués, leurs archives saisies, dans un contexte de propagande liant souvent francs-maçons et Juifs. Sous Vichy, la loi du 13 août 1940 contre les sociétés secrètes permit interdictions, séquestres, fichiers et exclusions. Dans l’Italie fasciste, la répression des loges accompagna la volonté du parti de confisquer la nation. Dans l’Espagne franquiste, la franc-maçonnerie fut associée au communisme, à la République, à l’anticléricalisme et à l’anti-Espagne. Dans les régimes communistes autoritaires, elle put être rejetée comme sociabilité bourgeoise et concurrente de l’encadrement idéologique. Dans certains contextes islamistes, elle fut intégrée au récit d’un complot occidental ou sioniste. Chaque fois, le même schéma apparaît. La rumeur prépare la loi. La loi organise la chasse. La chasse produit l’effacement.

Le régime autoritaire transforme la discrétion en clandestinité coupable. Il transforme le serment moral en serment politique secret. Il transforme la fraternité en coalition. Il transforme la liberté de conscience en dissidence. Il transforme le rite en menace. Ainsi, la loge cesse d’être un lieu de travail symbolique. Elle devient, dans la langue du pouvoir, un danger pour l’ordre public, la foi collective, la révolution, la nation ou la pureté idéologique.

Une vigilance démocratique

La réponse maçonnique tient dans une vigilance démocratique. Défendre les loges contre l’autoritarisme ne signifie pas défendre un privilège. Cela signifie défendre le droit des consciences à se réunir librement, à chercher, à méditer, à transmettre, à former des liens qui ne soient pas dictés par la peur. Lorsque les régimes autoritaires ferment les temples, ils ne ferment pas seulement des lieux. Ils veulent fermer des passages. Dans une lecture initiatique, le pouvoir autoritaire est une caricature de l’ordre. Il confond ordre et soumission. Il confond unité et uniformité. Il confond fidélité et obéissance passive. Il confond paix sociale et silence imposé. Le Temple enseigne une autre forme d’ordre.

Un ordre qui suppose la mesure, la parole réglée, le respect des places, mais aussi la liberté intérieure. L’ordre initiatique n’absorbe pas l’homme. Il l’élève.

L’entrée « Régimes autoritaires » rappelle donc une leçon essentielle. La franc-maçonnerie n’est pas persécutée parce qu’elle serait toute-puissante. Elle l’est souvent parce qu’elle rappelle une limite. Elle rappelle qu’il existe des espaces où l’homme peut chercher sans être commandé, s’engager sans être enrôlé, se taire sans conspirer, transmettre sans servir une propagande, appartenir sans être possédé. Cette limite est insupportable aux pouvoirs qui veulent tout voir, tout nommer, tout contrôler.

Voir aussi : Dictatures, Fascisme, Nazisme, Vichy, Liberté de conscience, Totalitarisme, Italie fasciste, Franco, Persécutions, Communisme et franc-maçonnerie, Islam politique et antimaçonnisme, Fatwas antimaçonniques.

Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Yonnel Ghernaouti

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.

Pour aller plus loin

Glossaire de la franc-maçonnerie

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