Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Quatre ans jour pour jour après la mort de la jeune Kurde iranienne devenue le visage universel du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », le Grand Orient de France consacrera, le mercredi 16 septembre 2026, une soirée publique à sa mémoire. Dans le Temple Arthur Groussier, rue Cadet, sera projeté le documentaire Iran : Plaidoyer pour la justice, en présence de son producteur Hirbod Dehghani-Azar, de la sociologue et écrivaine Chahla Chafiq, de l’équipe du film, du Grand Maître Guillaume Trichard et d’une délégation du Conseil de l’Ordre. Plus qu’une commémoration, cette rencontre pose une question au cœur de l’idéal maçonnique : que vaut notre liberté de conscience si elle demeure indifférente à ceux qui paient de leur corps le droit élémentaire d’être libres ?

Il est des dates qui cessent d’appartenir au calendrier pour entrer dans la conscience universelle.
Le 16 septembre 2022 est de celles-là. Ce jour-là mourait à Téhéran Jina Mahsa Amini, vingt-deux ans, trois jours après son arrestation par la police dite « des mœurs », chargée de contrôler notamment le respect des règles imposant aux femmes le port du voile. Sa mort allait provoquer une onde de choc dont le régime iranien n’est jamais parvenu à effacer la puissance symbolique. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits des Nations unies a depuis conclu que la jeune femme avait subi des violences physiques ayant conduit à sa mort en détention et que l’État iranien portait la responsabilité de cette mort illégale. Elle a également établi que nombre des violations commises lors de la répression du mouvement qui suivit – meurtres, emprisonnements, torture, viols et autres violences sexuelles, persécutions, disparitions forcées – relevaient, dans certaines circonstances, de crimes contre l’humanité.
Quatre ans plus tard, son nom n’est donc pas celui d’une victime enfermée dans le passé.
Il est devenu une sorte de mot de passe entre les consciences. Car de Saqqez à Téhéran, puis de Téhéran à Paris, Berlin, Londres ou New York, trois mots ont franchi les frontières : « Jin, Jiyan, Azadî » – « Femme, Vie, Liberté ». Leur force tient précisément à leur simplicité. Ils ne réclament ni empire ni territoire. Ils énoncent trois conditions premières de l’existence humaine : la dignité de la personne, le droit de vivre et la liberté d’être soi.

Femme, Vie, Liberté : trois mots qui ressemblent à une architecture
Le Franc-Maçon ne peut guère entendre ce triptyque comme un slogan parmi d’autres. Non parce qu’il faudrait annexer le combat des Iraniennes au vocabulaire maçonnique, mais parce que ces trois termes touchent aux fondations mêmes de toute démarche d’émancipation.
Femme, d’abord, parce qu’aucune prétention à l’universel ne peut être sérieuse lorsque la moitié de l’humanité demeure placée sous tutelle. Le corps féminin est devenu en Iran l’un des lieux où s’affrontent de la manière la plus visible deux conceptions de l’être humain : d’un côté, l’individu considéré comme propriétaire de sa conscience et de son corps ; de l’autre, un pouvoir politico-religieux qui entend inscrire sa norme jusque dans l’apparence, le vêtement, la chevelure et l’espace public.
Vie, ensuite, parce que la liberté n’est jamais une abstraction lorsque des êtres risquent la prison, la torture ou la mort pour l’avoir revendiquée. Et Liberté, enfin, parce que ce dernier terme donne aux deux premiers leur dimension spirituelle. La liberté n’est pas seulement le droit de circuler ou de parler ; elle est cette souveraineté intime grâce à laquelle un être humain peut dire : ma conscience ne vous appartient pas.

Voilà pourquoi la question iranienne touche si directement à la liberté absolue de conscience, principe majeur de la Franc-Maçonnerie libérale et adogmatique. La laïcité elle-même prend ici une profondeur que nos controverses françaises ont parfois tendance à nous faire oublier. Elle n’est plus seulement l’objet de discussions sur les frontières du religieux et du politique. Elle retrouve sa fonction originelle : empêcher qu’une vérité proclamée sacrée puisse devenir la loi obligatoire de toutes les consciences.
Les faits contemporains empêchent d’ailleurs de croire que le soulèvement de 2022 ne serait plus qu’un souvenir.


Amnesty International décrit encore, dans son rapport consacré à l’Iran, la discrimination systémique frappant les femmes et les filles, le maintien de l’obligation du voile, les poursuites, intimidations et exclusions visant celles qui la défient, ainsi que le développement d’une surveillance électronique utilisant notamment caméras et dispositifs numériques. Après les nouvelles manifestations commencées à la fin de décembre 2025, les organisations internationales ont de nouveau documenté une répression extrêmement grave, dans un contexte où l’impunité demeure un problème central.
Ainsi la mèche de cheveux que l’on découvre, la photographie que l’on publie ou le voile que l’on retire peuvent-ils devenir des actes politiques. C’est l’un des paradoxes terribles de toute théocratie : plus elle prétend gouverner les âmes, plus les gestes les plus ordinaires deviennent subversifs.
Du deuil à la preuve : quand la mémoire demande justice

C’est ici que la soirée organisée rue Cadet acquiert une dimension supplémentaire. Le GODF n’a pas choisi de projeter un documentaire historique revenant seulement sur septembre 2022. Iran : Plaidoyer pour la justice regarde aussi vers l’Iran de 2026 et vers une question essentielle : comment empêcher que les victimes disparaissent une seconde fois dans l’oubli ?

Le film est porté par l’Association Norouz, présidée par l’avocat franco-iranien Hirbod Dehghani-Azar, ancien membre du Conseil de l’Ordre des avocats de Paris et du Conseil national des barreaux. L’association affirme vouloir agir pour la mémoire des exactions, l’accompagnement des victimes et la réflexion sur une future justice de transition en Iran. Son équipe réunit notamment des avocats et défenseurs des droits humains ; son nom même, Norouz, le « jour nouveau » de la tradition persane, introduit dans son projet l’idée d’un recommencement possible.
Présenté en avant-première à la Maison du Barreau de Paris le 16 juillet 2026, Iran : Plaidoyer pour la justice rassemble des témoignages, des images, des analyses de juristes et des éléments documentaires liés notamment à la violente répression des manifestations de janvier 2026. Sa singularité revendiquée tient à sa perspective judiciaire : il ne s’agit pas seulement de montrer, mais de documenter, de préserver les traces, d’établir autant que possible les faits et de rendre concevable, demain, leur examen par une juridiction indépendante.
La nuance est importante. La mémoire seule peut devenir monument ; la justice transforme la mémoire en exigence. Entre les deux se trouve la preuve.
Cette idée ne peut laisser indifférent un imaginaire maçonnique fondé sur le passage de l’obscurité à la lumière. Car faire la lumière ne signifie pas produire une illumination vague ou sentimentale. Cela signifie distinguer, examiner, confronter, chercher ce qui peut être établi. Le contraire de la lumière n’est pas seulement l’ignorance ; c’est aussi l’effacement volontaire des faits.

Sous cet angle, le documentaire accomplit un travail presque archéologique : recueillir les fragments avant qu’ils ne disparaissent, sauvegarder une image avant qu’elle ne soit supprimée, conserver une parole avant que la peur ou la mort ne la réduise au silence. Là où la propagande cherche à produire l’amnésie, le droit construit des archives.
Chahla Chafiq, ou l’Iran regardé depuis l’expérience du totalitarisme religieux
La présence de Chahla Chafiq donnera également à cette soirée une profondeur historique et intellectuelle particulière. Sociologue et écrivaine née en Iran, réfugiée en France au début des années 1980 après avoir connu la révolution de 1979 puis la mise en place du pouvoir islamiste, elle travaille depuis plusieurs décennies sur l’islam politique, les rapports entre sexe, genre et pouvoir, la condition des femmes et les mécanismes idéologiques du totalitarisme religieux. Son parcours est aussi celui d’une ancienne participante à la révolution antidictatoriale qui dut constater combien une espérance d’émancipation pouvait se retourner en nouveau système d’oppression.

Son témoignage rappelle une vérité historique souvent difficile à entendre : une révolution ne vaut pas par le seul renversement de l’ordre ancien, mais par la liberté qu’elle rend possible après la victoire. Substituer une orthodoxie à une autre n’est pas libérer. Déposer une couronne pour installer un dogme au sommet de l’État ne constitue pas davantage une émancipation.
Cette question possède une évidente résonance initiatique. Le Maçon apprend que briser ses chaînes extérieures serait peu de chose s’il se contentait ensuite de changer de maître. L’initiation n’est pas le passage d’une certitude imposée à une autre ; elle ouvre précisément l’espace inconfortable où l’on doit apprendre à penser, juger, douter et répondre personnellement de ses choix.

Guillaume Trichard : une fidélité qui remonte à 2023
La présence de Guillaume Trichard, redevenu Grand Maître du Grand Orient de France à l’issue du Convent d’août 2026, donne par ailleurs à cette soirée une véritable continuité.
Il faut se souvenir de son premier discours d’installation, en août 2023. Le nouveau Grand Maître avait alors choisi d’ouvrir son propos en évoquant « Barayé », la chanson de Shervin Hajipour devenue l’un des hymnes du soulèvement iranien. Il rappelait Mahsa Amini, « Femme, Vie, Liberté », la résistance de la jeunesse iranienne et inscrivait explicitement ce combat dans la vocation universaliste du GODF, en affirmant que l’émancipation ne connaissait pas de frontières.
Trois ans plus tard, ce fil n’est donc pas rompu. Il reprend précisément le 16 septembre, date anniversaire de la mort de Jina Mahsa Amini.
Ce choix est symboliquement fort. Une Obédience maçonnique n’est ni un ministère des Affaires étrangères ni une organisation de défense des droits humains, et elle perdrait sa nature si elle prétendait se substituer à eux. Mais elle peut être une conscience organisée, un lieu où l’événement du monde est soumis à l’examen des principes dont elle se réclame. Lorsqu’elle invoque la liberté, l’égalité, la fraternité, la dignité humaine et la liberté absolue de conscience, elle accepte nécessairement d’être interrogée par les lieux où ces principes sont bafoués.
La Chaîne d’Union serait singulièrement pauvre si elle ne reliait que ceux qui se trouvent déjà à l’abri entre les murs du Temple.
450.fm : quatre années à maintenir le visage de Mahsa dans notre champ de conscience
Cette soirée du 16 septembre ne surgit pas davantage dans un désert éditorial pour 450.fm. La consultation des archives du journal montre au contraire qu’un véritable fil a été maintenu depuis 2023, sous des formes différentes – actualité, culture, laïcité, exposition, livre, symbole et géopolitique.

Dès août 2023, dans la note consacrée au Choix laïque d’une intranquille, le journal reliait l’expérience de la laïcité à l’aspiration iranienne à l’émancipation et rappelait le sens du slogan « Femme, Vie, Liberté ». Quelques jours plus tard, 450.fm publiait le discours d’installation de Guillaume Trichard, avec cette entrée remarquable par Barayé et l’Iran.

À la veille du premier anniversaire de la mort de Mahsa Amini, le 15 septembre 2023, nous consacrions ensuite un « Lieu symbolique » à Villeneuve-Saint-Georges et à la sculpture « Femme, Vie, Liberté » de Sabri Cigerli, œuvre représentant quatre visages féminins aux cheveux libres, conçue comme hommage à la jeune Kurde iranienne et au soulèvement. Puis, en novembre, 450.fm annonçait le Café Laïque parisien consacré à la question : « Femmes, vie, liberté. Où en est la lutte des femmes iraniennes ? »
En 2024, le regard s’est déplacé vers l’art. Le journal a accompagné l’exposition « La révolution Femmes, Vie, Liberté » au musée de la franc-maçonnerie, réunissant les dessins de presse des artistes iraniens en exil Kianoush Ramezani et Mana Neyestani, sous le commissariat d’Iris Farkhondeh, Laurent Garreau et Simon Cau. En avril, lorsque l’exposition s’achevait, 450.fm en proposait encore un diaporama afin d’en conserver et d’en partager la mémoire.

Le fil s’est poursuivi en 2026. En février, la recension de Figures de la laïcité – 2000 ans de combats, de Jean-Pierre Sakoun et C215, relevait précisément la présence de Mahsa Jina Amini parmi les figures contemporaines de la liberté de conscience, en soulignant que son destin faisait sortir la laïcité de sa seule histoire française pour la replacer dans une question universelle : celle du corps soumis et de la conscience confisquée.

En avril, notre lecture de L’Iran face à ses défis – 1925-2025, d’Yves Bomati et Davoud Pahlavi, inscrivait Mahsa Jina Amini dans le temps long de l’histoire iranienne et observait comment, sous la République islamique, le corps féminin était devenu l’un des lieux où le pouvoir cherche à inscrire sa loi et où, inversement, la contestation manifeste sa puissance.
Enfin, le 27 juillet 2026, Pierre d’Allergida revenait longuement sur la persistance du mouvement « Femme, Vie, Liberté » et sur la transformation des technologies numériques en instruments de contrôle : reconnaissance des visages, surveillance des réseaux sociaux, procédures et sanctions contre les femmes défiant le voile obligatoire. L’article rappelait ainsi que quatre années après Mahsa, la question n’était plus de savoir si son nom avait survécu, mais jusqu’où l’État pouvait aller pour empêcher ce nom de continuer à produire de la liberté.
Cette continuité éditoriale importe. Informer, montrer une œuvre, rendre compte d’une exposition, lire un livre ou transmettre une conférence sont autant de manières différentes de lutter contre l’effacement. La mémoire ne se conserve pas toute seule. Elle a besoin de passeurs.

Le Temple comme chambre d’écho de la cité
Il y aura donc, ce 16 septembre, quelque chose de singulier à voir apparaître dans le grand Temple Arthur Groussier les images venues d’Iran.

Dans le vocabulaire initiatique, un Temple est un espace séparé du tumulte profane afin de rendre possible un autre type d’écoute. Mais cette séparation n’est jamais un refus du monde. On ferme symboliquement les portes pour mieux travailler ; on doit les rouvrir ensuite avec un regard transformé.
Le danger serait de faire de l’initiation une protection confortable contre le tragique de l’Histoire. Or le véritable travail maçonnique procède exactement à l’inverse : il nous apprend à découvrir dans les événements extérieurs une matière exigeant notre discernement intérieur.
Que voyons-nous lorsque nous regardons le visage de Mahsa Jina Amini ?
Une jeune femme morte en Iran en septembre 2022, assurément. Mais si nous regardons davantage, nous voyons également une question qui traverse toute l’histoire humaine : à qui appartient l’être humain ?

À Dieu tel qu’un clergé prétend l’interpréter ? À l’État ? À la famille ? À une communauté ? À une idéologie ? Ou bien d’abord à lui-même, dans les limites du respect de l’égale liberté d’autrui ?
Toute l’histoire moderne de l’émancipation tient presque dans cette interrogation. a réponse maçonnique ne peut être ambiguë : nul ne possède la conscience d’un autre.

C’est pourquoi « Femme, Vie, Liberté » dépasse infiniment les frontières iraniennes. Ce n’est pas un mot d’ordre destiné à être importé tel quel dans nos querelles françaises. C’est une pierre de touche. Il nous oblige à vérifier si les principes dont nous nous parons résistent lorsqu’ils cessent d’être confortables.
Le 16 septembre, au 16 rue Cadet, il ne s’agira donc pas seulement de se souvenir d’une morte. Il s’agira de comprendre pourquoi certains morts deviennent des vivants parmi nous.

Jina Mahsa Amini appartient désormais à cette étrange fraternité des êtres dont la disparition ouvre un passage. Ils ne réclamaient pas nécessairement de devenir des symboles. L’Histoire en décide autrement. Leur nom devient une lumière portée par d’autres.
Et peut-être est-ce finalement cela, le sens le plus profond de cette soirée : faire en sorte que la mémoire ne soit pas un tombeau, mais une lampe ; que la preuve empêche le mensonge ; que la justice empêche l’oubli ; et que, de Téhéran à Paris, la liberté demeure ce chantier jamais achevé où chaque génération reçoit quelques pierres à tailler.
Informations pratiques

- Mercredi 16 septembre 2026, de 19 h 30 à 22 h, Hôtel du GODF, Temple Arthur Groussier, 16 rue Cadet, Paris 9e.
- Projection de Iran : Plaidoyer pour la justice, suivie d’une conférence publique.
- Avec Hirbod Dehghani-Azar, producteur et président de l’Association Norouz, Chahla Chafiq, sociologue et écrivaine iranienne, l’équipe du film, Guillaume Trichard, Grand Maître du GODF, et une délégation du Conseil de l’Ordre.
- Inscription obligatoire.

