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Une nouvelle publication trimestrielle consacrée aux Hauts-Grades du Rite Écossais Ancien et Accepté voit le jour en septembre 2026. Portée à l’initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France, mais revendiquant une vocation qui dépasse les frontières juridictionnelles, AGARTHA – Le Centre intérieur du REAA entend explorer moins les secrets des degrés que le secret de leur transformation intérieure. Derrière le nom fascinant de la cité cachée se dessine ainsi une proposition : considérer les Hauts-Grades non comme une ascension vers quelque sommet maçonnique, mais comme une descente progressive vers le Centre.

La cité qu’il faut peut-être cesser de chercher
Le choix du nom est à lui seul un programme. Agartha appartient à cette géographie imaginaire de l’ésotérisme occidental où certaines cités sont moins faites pour être découvertes que pour être méditées. Depuis Saint-Yves d’Alveydre jusqu’à René Guénon, la cité souterraine, le royaume invisible et le Centre du Monde ont nourri une littérature dont l’intérêt réside précisément dans cette hésitation entre territoire fabuleux et topographie spirituelle. Aussi était-il presque inévitable qu’une lettre consacrée à l’intériorité des Hauts-Grades rencontre un jour ce nom.
Mais la nouvelle publication prend soin d’en déplacer immédiatement la signification. L’Agartha dont il est ici question n’est ni une contrée interdite ni un sanctuaire enfoui quelque part sous les montagnes de l’Asie centrale. Elle devient la métaphore d’un Centre intérieur, ce point mystérieux autour duquel l’être humain tente d’ordonner ce qui, en lui, demeure dispersé.

La nuance est importante. Le premier numéro pouvait donner l’impression que le titre était surtout retenu pour sa puissance évocatrice, sans véritable examen de son histoire intellectuelle. Le texte de présentation de la revue éclaire davantage ce choix : il ne s’agit pas d’importer dans le REAA une doctrine particulière de l’Agartha, encore moins de faire de la Franc-Maçonnerie l’héritière de courants qui lui sont étrangers, mais d’utiliser la cité cachée comme image de ce que l’initiation demande précisément de ne plus chercher au-dehors.
Sous ce regard, le nom trouve sa cohérence. La cité initiatique n’est pas au bout du voyage : elle est ce qui rend le voyage possible.
Que devient la quête après la mort d’Hiram ?
C’est sans doute la véritable question posée par ce premier numéro de septembre 2026 : que reste-t-il à entreprendre lorsque le Maître a été relevé ?

Toute la difficulté des Hauts-Grades se trouve là. La Maîtrise pourrait sembler constituer l’achèvement naturel de la progression maçonnique. L’Apprenti a appris à travailler la pierre, le Compagnon a parcouru le monde des formes et des savoirs, le Maître a traversé symboliquement la mort et participé au drame d’Hiram. Pourquoi poursuivre ?
Parce que, justement, rien n’est achevé.
La Parole demeure perdue. Le Temple n’est pas terminé. Le Maître a été relevé, mais il n’est pas devenu pour autant un homme accompli. Le premier numéro d’AGARTHA fait de cet inachèvement la clef de compréhension des Hauts-Grades. La première version de notre lecture relevait déjà ce déplacement essentiel : « le chantier n’est plus le Temple de Jérusalem ». Ce que l’Apprenti apprenait à accomplir sur la pierre brute, l’initié des degrés ultérieurs est progressivement conduit à l’accomplir sur lui-même.

L’annonce éditoriale désormais publiée précise encore cette intention. Les Hauts-Grades ne doivent pas être regardés comme « une simple succession de degrés, de titres ou d’honneurs », mais comme les étapes d’un chemin de perfectionnement poursuivant l’œuvre commencée dans les Loges symboliques.
Il fallait sans doute que cela soit dit aussi explicitement.
Car la tentation hiérarchique demeure l’un des malentendus permanents de la maçonnerie des Hauts-Grades. Les nombres impressionnent. Quatorzième, dix-huitième, trentième, trente-troisième degré : l’arithmétique peut produire l’illusion d’une aristocratie initiatique, comme si monter dans la nomenclature signifiait monter dans l’humanité.
Or le Rite, lorsqu’il demeure fidèle à son intention initiatique, enseigne exactement le contraire.

Devenir meilleur n’est pas devenir supérieur.
La formule, déjà relevée dans le premier numéro, est probablement l’une de ses plus heureuses. La véritable progression ne conduit pas au-dessus des autres, mais plus profondément en soi, et peut-être, par cette profondeur même, davantage au service des autres.
Perfectionner ne signifie pas devenir parfait
Le thème choisi pour cette première livraison est à cet égard remarquablement programmatique : « Les Hauts-Grades du REAA : une voie de perfectionnement intérieur ».
Le mot perfection est dangereux lorsqu’on le comprend comme un état. Il devient fécond lorsqu’on le restitue au mouvement.
Revenant au latin perficere, conduire jusqu’à son accomplissement, AGARTHA propose de comprendre la perfection non comme une qualité possédée mais comme une orientation de l’existence. Cette approche avait déjà été formulée avec force dans le premier numéro : la perfection n’est jamais un état acquis ; elle est une direction.
On retrouve ici quelque chose de très ancien. Aristote pensait l’être selon l’accomplissement de ses virtualités ; le christianisme occidental fit de la perfection une tension spirituelle ; certaines traditions mystiques l’envisagèrent comme dépouillement ; Jung, beaucoup plus tard et dans un tout autre registre, décrivit avec l’individuation la lente recherche d’une unité psychique.

Il faut certes demeurer prudent devant de telles analogies. Notre première lecture remarquait justement qu’Aristote, l’Évangile, Louis-Claude de Saint-Martin et Carl Gustav Jung ne parlent ni du même homme, ni du même salut, ni du même terme. Les rapprocher peut éclairer ; les confondre produirait une sorte de concordisme initiatique où toutes les traditions finiraient par dire exactement la même chose.

Or elles ne disent pas la même chose.
Mais elles peuvent parfois contempler, depuis des versants différents, une même inquiétude humaine : comment devenir ce que nous ne sommes encore qu’en puissance ?
C’est là que la proposition d’AGARTHA devient intéressante.
Cinq regards pour ne pas réduire le Rite à son rituel
La revue annonce une architecture éditoriale appelée à se reproduire de numéro en numéro. Chaque thème sera considéré sous cinq angles : historique, symbolique, initiatique, spirituel et mystique.

Cette structure était déjà perceptible dans le premier numéro. Le texte de présentation permet désormais de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement d’un procédé rédactionnel circonstanciel, mais d’une véritable méthode.
L’histoire demandera d’où vient un degré ou un symbole. La symbolique cherchera ce qu’il représente. La lecture initiatique interrogera ce qu’il enseigne à celui ou celle qui chemine. La dimension spirituelle examinera la transformation à laquelle il appelle. Enfin, la lecture mystique posera la question du Centre, de l’unité et de cette profondeur de l’être vers laquelle tant de traditions ont tenté de conduire l’homme.
Cette distinction est particulièrement heureuse parce qu’elle évite, du moins dans son principe, deux réductions fréquentes.
La première consiste à transformer les Hauts-Grades en archéologie maçonnique. Les filiations, les manuscrits, les premiers systèmes de grades, Étienne Morin, les Antilles, Charleston, les Constitutions, les différents Suprêmes Conseils sont indispensables pour comprendre comment s’est édifié le REAA. Mais l’histoire du Rite n’est pas encore l’expérience du Rite.

La seconde réduction consiste, inversement, à tout spiritualiser, comme si les degrés étaient tombés d’un ciel métaphysique tout armés de leur symbolisme.
Ils ont une histoire, souvent complexe, parfois discontinue, faite d’emprunts, de recompositions, de légendes réinterprétées et de généalogies reconstruites.
Sur ce point, la vigilance historique restera nécessaire dans les prochaines livraisons. La première avait parfois tendance à présenter comme une filiation relativement continue ce que l’histoire de la maçonnerie écossaise révèle beaucoup plus composite. Notre précédente note soulignait ainsi la prudence nécessaire devant une généalogie trop linéaire du rite d’Hérédom au Rite de Perfection puis au REAA.

Il ne s’agit pas d’un détail d’érudition. Un mythe initiatique n’a pas besoin d’être historiquement vrai pour être symboliquement fécond. Encore faut-il savoir à quel moment nous quittons l’histoire pour entrer dans le mythe.
Dire le sens sans dévoiler l’expérience
Autre précision importante apportée par le texte fondateur d’AGARTHA : la publication trace une frontière explicite entre l’étude du Rite et la divulgation de ses usages.
Elle ne publiera ni déroulement rituel, ni signes, ni attouchements, ni mots, ni postures, ni acclamations, ni ce qui relève proprement de la transmission dans les Ateliers de Perfection, Chapitres, Aréopages, Consistoires et structures ultimes.
Cette déclaration éclaire le projet beaucoup mieux que ne pouvait le faire le seul premier numéro.
La formule choisie mérite d’être retenue : il s’agit « non pas de révéler le Rite, mais d’aider à le méditer ; non pas de décrire ce qui doit être vécu, mais de chercher à mieux comprendre ce que cette expérience peut éveiller et transformer en nous ».
Voilà sans doute le véritable espace éditorial qu’AGARTHA peut occuper.

Car entre le secret absolu, qui finit parfois par rendre impossible toute pensée sur le Rite, et la divulgation indiscrète, qui confond connaissance et inventaire, existe un territoire autrement plus fécond : celui de l’herméneutique initiatique.
Un symbole peut être étudié sans être épuisé. Un degré peut être interrogé sans être raconté. Une expérience peut être pensée sans que soit détruit le voile qui permet précisément de la vivre.
Le secret initiatique n’est d’ailleurs pas seulement ce que l’on tait. Il est aussi ce qui demeure indicible après que tout a été dit.
Une initiative juridictionnelle qui veut dépasser les juridictions
Il convient également de corriger ici une impression que pouvait donner la seule lecture du premier numéro.
AGARTHA est bien portée à l’initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France, et Olivier de Lespinats, Souverain Grand Commandeur de cette juridiction, en conduit la réflexion éditoriale. Mais la publication affirme désormais très explicitement ne pas vouloir devenir l’organe d’une juridiction particulière.

Elle se veut ouverte aux Frères et aux Sœurs travaillant aux Hauts-Grades du REAA, quelles que soient leurs appartenances.
L’ambition n’est pas anodine dans un paysage maçonnique français où les juridictions écossaises sont nombreuses et où chacune porte son histoire, ses usages, ses filiations et parfois ses contentieux.
Si AGARTHA parvient réellement à devenir un lieu où l’on pense le REAA sans demander d’abord à chacun sous quelle bannière il travaille, elle accomplira déjà quelque chose de très maçonnique : faire prévaloir la recherche sur l’appartenance.
La difficulté sera naturellement de maintenir cette promesse dans la durée. Une revue née au sein d’une juridiction ne devient réellement transjuridictionnelle que lorsque d’autres voix viennent l’habiter. Il faudra donc souhaiter que les futurs numéros accueillent des sensibilités, des bibliographies et peut-être des signatures provenant de différentes familles du Rite.
Ce sera probablement l’un des critères permettant de mesurer la réussite du projet. Du Centre du Monde au centre de soi.
Reste enfin le mot le plus important du sous-titre : Centre.
Toute initiation est une science du déplacement. Nous croyons d’abord qu’il faut aller quelque part. Monter. Traverser. Découvrir. Recevoir un mot supplémentaire, un grade nouveau, une connaissance mieux protégée.
Puis vient peut-être le moment où le mouvement s’inverse. Le voyage vers les périphéries devient retour vers le Centre.
La belle formule finale du premier numéro le dit déjà : le Centre « n’est pas un refuge » mais « une source ». Dès lors, l’Agartha cesse véritablement d’être une cité fantastique. Elle devient cette chambre intérieure que les traditions religieuses, mystiques et initiatiques ont nommée de mille manières sans jamais pouvoir en fournir la carte.
Et c’est peut-être là que cette lettre nouvelle rejoint le plus profondément la démarche maçonnique.
Le Franc-Maçon bâtit toute sa vie un Temple dont il sait qu’il ne verra probablement jamais la dernière pierre. Les Hauts-Grades ne lui promettent pas d’en contempler enfin l’achèvement. Ils l’invitent plutôt à comprendre que le Temple qu’il croyait construire devant lui s’édifie également en lui.

Alors la verticalité des degrés cesse d’être une échelle sociale ou initiatique.
Elle devient profondeur.
Et le trente-troisième degré, loin d’être le trente-troisième étage d’une tour, ne serait plus que l’une des manières de rappeler au voyageur cette vérité paradoxale : plus il avance, plus le lieu qu’il cherche se rapproche de l’endroit dont il était parti.
Ce premier numéro ne peut naturellement qu’esquisser une méthode. Notre première lecture observait qu’elle devra désormais se confronter aux aspérités des degrés eux-mêmes, à leurs contradictions, à leurs obscurités et à ce qui résiste aux trop belles synthèses. C’est précisément là que les prochains numéros seront attendus.

Mais le projet mérite d’être suivi.
Parce qu’une Tradition ne demeure pas vivante lorsqu’elle répète seulement ses formes : elle vit lorsqu’elle continue de produire de la pensée, de l’interrogation et de la transformation.

Et parce qu’il n’est peut-être pas inutile, dans une maçonnerie parfois fascinée par ses structures, ses offices et ses degrés, qu’une revue vienne périodiquement rappeler cette question élémentaire : après avoir tant cherché à monter, avons-nous seulement commencé à descendre en nous-mêmes ?
AGARTHA – Le Centre intérieur du REAA, n° 1, septembre 2026, 10 pages. Lettre spirituelle et initiatique des Hauts-Grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France.
Rédaction : Olivier de Lespinats ; relecture et mise en page : Philippe Bouvignies. Publication trimestrielle numérique, diffusée gratuitement sur inscription auprès de la rédaction : odelespinats61@gmail.com.
