I -Croire ou comprendre: foi, fanatisme et superstition

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Foi, fanatisme, superstition… Trois notions, trois approches, trois « vécus » différents d’une même posture de l’esprit, que l’on peut ici résumer d’un mot, la croyance. À notre époque, que l’on qualifie souvent de post-moderne, le « politiquement correct » semble inviter à une forme d’athéisme indifférent, comme si la déliquescence des idéologies politiques avait entraîné celle de toutes nos croyances, de nos références spirituelles. D’aucuns, au nom de la science et du positivisme, assurent que la modernité nous a dégagé des croyances et de l’obscurantisme qui servaient de fondement aux religions.
Or dans le même temps, nous voyons bien que si effectivement la science peut prétendre décrypter tous les « comment », elle peine à rendre compte du « pourquoi ».

Il faut donc laisser une place à l’intuitif à côté du cognitif, laisser une place à la croyance et au mythe.  Car on est à même de se poser trois questions, chacune découlant de la précédente interrogation : l’homme peut-il seulement vivre sans croyance ? Peut-on envisager qu’il y ait une vérité sans croyance ? Et finalement, dans ces conditions, quelle peut être la place que l’on doit raisonnablement reconnaître à la croyance dans le champ de la vérité ?

Croire, c’est adhérer par l’esprit à une représentation, c’est-à-dire à une figuration, un produit, une construction issue de notre propre esprit ou en tous cas d’un ou plusieurs esprits humains. On ne peut parler de croyance que s’il est possible de ne pas adhérer à cette représentation, on parle alors de scepticisme ou de doute. Mais aussi d’y adhérer avec des réserves, des limites, ce qui revient à s’exprimer en termes de probabilité.

En revanche, lorsque l’adhésion est totale, elle revient pour celui qui croit à une certitude, du même ordre que celle qui s’impose par l’évidence démonstrative et univoque d’un fait irréfutable, c’est-à-dire une vérité certaine.

Chacun de nous est naturellement porté à croire. Certains, qui estiment que cette attitude mentale est passive et irréfléchie, affirment n’adhérer à rien qu’ils n’aient soigneusement examiné et passé au filtre de leur raison. L’esprit critique est comme un muscle, qui requiert entraînement et exercice. C’est une posture qui s’apprend et qui se développe.

D’autres, à l’opposé, ont un esprit critique si faiblement développé qu’ils s’abandonnent à la crédulité, qui consiste à recevoir sans les examiner les affirmations posées par autrui. La crédulité se distingue ainsi de la naïveté, qui permet un rapport perpétuellement neuf et innocent au monde. Les êtres crédules cherchent à combler leur besoin d’être rassuré, le besoin de croire en quelque chose qui les rassure et les gratifie. En cela, la crédulité voisine avec la superstition, dont on peut dire qu’elle consiste à voir en toutes choses des signes annonciateurs de ses propres attentes comme de ses propres craintes.
Cette quête de signes avant-coureur de l’avenir, redouté ou espéré, est la marque d’une angoisse, le fait d’esprits inquiets. Et l’interprétation faite de ces soi-disant signes confine au délire.

Sigmund Freud

Il n’est pas étonnant dans ces conditions que Sigmund Freud se soit intéressé à la superstition et au superstitieux, en particulier pour le distinguer du psychiatre : « Ce qui me distingue d’un homme superstitieux, dit le père de la psychanalyse, c’est donc ceci : je ne crois pas qu’un événement à la production duquel ma vie psychique n’a pas pris part soit capable de m’apprendre des choses cachées concernant l’état à venir de la réalité ». Donc le psychiatre ne croit pas aux fameux « signes » du destin, tandis que le superstitieux y croit. Le superstitieux ne croit pas au hasard extérieur, le psychologue, lui, ne croit pas au hasard intérieur. Et Freud, d’expliquer que le superstitieux projette à l’extérieur une motivation que le psychiatre cherche à l’intérieur. En d’autres termes : le superstitieux ne se rend pas compte de ses propres motivations et justement, parce qu’il les ignore, il les projette dans le monde extérieur.

Avec son concept de synchronicité, Jung semble aller à l’encontre de Freud sur ce sujet.
La synchronicité (principalement exploré dans l’ouvrage de Carl Jung La synchronicité comme principe de relations acausales désigne une coïncidence troublante entre un événement extérieur et un état psychologique intérieur, alors qu’il n’existe aucun lien de cause à effet entre les deux. D’un point de vue strictement scientifique, la théorie n’est pas validée ; en revanche, sur un plan psychologique et philosophique, elle répond à un besoin fondamental de l’esprit humain : donner du sens.
Toutefois, la synchronicité ne devient une superstition que lorsqu’elle est sortie de son cadre psychologique pour être instrumentalisée  quand :
– La pensée magique interprète chaque coïncidence comme un « signe du destin », un message divin ou un ordre à suivre aveuglément (ex: « Le feu est passé au vert, c’est la preuve que je dois accepter ce travail »).
– Le déni du hasard refuse d’admettre que le hasard pur existe et cherche du sens partout, ce qui peut mener à une vision paranoïaque ou délirante du monde.

Portrait de Spinoza (1665), anon., Herzog August Bibliothek.

C’est ce qui conduit le maître du doute raisonné, Spinoza, à faire le constat que nous sommes sont plus enclins à espérer qu’à craindre, car nous croyons aisément en ce que nous espérons et plus difficilement en ce que nous craignons.
C’est ce que Spinoza écrit dans son Traité philosophico-politique, rédigé à partir de 1665 et qui sera publié en 1670, anonymement, dans une fausse édition, tant l’hostilité à son endroit était virulente.
Pour Spinoza, le point commun de toutes les superstitions, au-delà de la diversité et de la variabilité des formes qu’elle emprunte, est qu’elle est soutenue par des passions tristes, au premier chef desquelles se trouve la crainte : « Si en effet, pendant qu’ils sont dans l’état de crainte, il se produit un incident qui leur rappelle un bien ou un mal passés, ils pensent que c’est l’annonce d’une issue heureuse ou malheureuse et pour cette raison, bien que cent fois trompés, l’appellent un présage favorable ou funeste. Qu’il leur arrive maintenant de voir avec grande surprise quelque chose d’insolite, ils croient que c’est un prodige manifestant la colère des Dieux ou de la suprême Divinité ; dès lors ne pas conjurer ce prodige par des sacrifices et des vœux devient une impiété à leurs yeux d’hommes sujets à la superstition et contraires à la religion. De la sorte ils forgent d’innombrables fictions et, quand ils interprètent la Nature, y découvrent partout le miracle comme si elle délirait avec eux. »
Sur ce thème de la crainte, il faut relever dans cet ouvrage ce passage, qui a aujourd’hui une résonance singulière : « La crainte est le ressort de la tyrannie, alors que l’espoir est celui des régimes où règne la liberté. »

La cause de la superstition c’est la crainte, en tant qu’elle est accompagnée d’ignorance et provoque un égarement donnant lieu à ce qui apparaît comme un véritable délire de l’imagination.

Toujours dans ce même Traité philosophico-politique, Baruch Spinoza insiste: « Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. …  La cause d’où naît la superstition, qui la conserve et l’alimente, est donc la crainte. »

 La superstition prolifère donc sur le terrain de la peur. La superstition, dit encore Spinoza, c’est l’humiliation de la raison. C’est ainsi que l’on a pu dire que la superstition fait offense à la science et à la raison, dans la mesure où elle ne saisit pas la nature comme soumise à des lois universelles.

Pour nous, qui reconnaissons en toute chose l’œuvre du GADLU, une telle posture n’a guère de sens. Nous savons au contraire comment la science et la raison, qui éclairent le savoir, ne contredisent en rien le caractère universel des lois de la nature, au contraire. C’est pourquoi les Francs-maçons, par raison, sont ennemis de la superstition.

On le voit, le superstitieux a besoin de se forger des certitudes, heureuses ou malheureuses, tant son esprit s’accommode mal du doute.
Quant au sceptique, le doute habite totalement son esprit. Dans cette pathologie, il ne parvient plus à croire en quoi que ce soit et n’a plus qu’à se retourner contre lui-même. Car le doute isole terriblement, alors que la croyance partagée rapproche. Cette rumination liée au doute généralisé paralyse, on le comprend bien, la faculté d’agir, de décider, de vouloir. On parle ici de scrupule rationnel.
Et c’est là que nous croisons le fanatique, qui est en quelque sorte l’opposé du sceptique. Tandis que ce dernier reste prostré à ruminer ses doutes, le fanatique écarte le doute en se projetant tout entier, sans retenue, sans contrôle, aveuglément, dans un engagement qu’il rattache à une foi, à une croyance, à une vision du monde …
Étymologiquement, le « fanaticus » est le serviteur du fanum, du temple. Mais au sens que lui ont donné les philosophes du 18ème siècle, le fanatique est un homme qui a perdu le sens du jugement, au nom de sa conviction. C’est un homme que sa foi, au lieu de l’éclairer, aveugle complètement. Il ne peut plus juger par lui-même.

On sait bien qu’il n’existe pas de fanatisme là où une preuve est possible : il n’y a pas de fanatisme en mathématiques, en physique ou en chimie. Le fanatisme est de l’ordre de la foi, mais poussée à l’exacerbation. Il est de l’ordre de l’enthousiasme, mais à un degré de perversion.
Tout esprit critique a disparu. Le fanatique est un dopé, un halluciné qui ne doute de rien. Il est certain de posséder la vérité absolue. Ne cherchant plus rien, le fanatique ne connaît pas l’humilité, qui caractérise, comme nous le savons bien, celui qui cherche une vérité à partager. Au contraire, le fanatique sera volontiers violent, n’hésitant pas à imposer ce qu’il conçoit comme la vérité définitive par tous les moyens.

Le fanatisme se développe plus volontiers au sein d’une foule, comme les masses rassemblées par les partisans d’Adolf Hitler pour embrigader des Allemands cultivés et raisonnables et les mettre au service de leur idéologie et de la folie de leur maître. Aujourd’hui, il peut aussi s’agir d’une foule virtuelle, rassemblée via Internet sur le même réseau social, Facebook, X, TikTok ou d’autres, totalement incontrôlables. 

En 1895, Gustave Le Bon avait déjà décrit cet effacement de la pensée rationnelle de chaque individu (Psychologie des foules) dès lors qu’il est incorporé au sein d’une masse, d’un agrégat. Seul, un homme réprime ses pulsions par peur du jugement ou de la loi. Les émotions et les opinions se propagent au sein du groupe avec la même vitesse et la même force qu’une épidémie. L’intérêt personnel s’efface au profit de l’intérêt collectif immédiat. L’individu en foule entre dans un état proche de la transe. Sa personnalité consciente s’évanouit, le rendant totalement soumis aux impulsions extérieures et noyé dans la masse, le sentiment d’invincibilité abolit toute notion de responsabilité individuelle.
La psychologie des foules se caractérise par une unité mentale, et elles deviennent influençables, à la merci de meneurs, de gourous, d’illuminés… (voir l’article Gustave Le Bon, prophète de l’irrationalisme de masse d’Yvon J. Thiec)
Chacun connait la théorie des trois cerveaux. Ici, c’est le cerveau reptilien qui prend le dessus, faisant fi des limites qu’imposent le cerveau cortical et le cerveau thalamique.

La pensée fanatique est donc une forme brute de rigidité mentale, qui ne sait s’exprimer que dans une dualité réduite à une dichotomie manichéenne, les bons contre les méchants.

Ainsi, le fanatisme est l’antithèse de la tolérance. Il est fermeture à l’autre et à ses idées ; il ne peut plus envisager ni même seulement tolérer toute autre opinion que la sienne. En cela, naturellement, il nous est insupportable. En fait, le fanatique est un faible, qui se laisse emporter et dominer par sa faiblesse, au point de la prendre pour une force.

Tout au long du parcours du Maçon dans les degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, il lui appartiendra, parmi d’autres devoirs, de combattre l’ignorance et le fanatisme, pour faire régner à leur place la vérité.

Le Siècle des Lumières, qui a donné naissance à la Maçonnerie spéculative telle que nous la connaissons, a naturellement été le temps de dénonciations très fermes des dérives de la croyance et de la foi que sont le fanatisme et la superstition.

Dans son article fameux sur le Christianisme, Diderot, dans l’Encyclopédie, nous dit ceci : « Le fanatisme est une peste qui reproduit de temps en temps des germes capables d’infecter la terre ; mais c’est le vice des particuliers et non du christianisme, qui par sa nature est également éloigné des fureurs outrées du fanatisme et des craintes imbéciles de la superstition.[…] Vous me direz peut-être que le meilleur remède contre la fanatisme et la superstition serait de s’en tenir à une religion qui, prescrivant au cœur une morale pure, ne commanderait point à l’esprit une créance aveugle des dogmes qu’il ne comprend pas ; les voiles mystérieux qui les enveloppent ne sont propres, dites-vous, qu’à faire des fanatiques et des enthousiastes. Mais raisonner ainsi, c’est bien peu connaître la nature humaine : un culte révélé est nécessaire aux hommes, c’est le seul frein qui les puisse arrêter. »

Quant à Voltaire, celui qui, au soir extrême de sa vie, accepta le tablier de Maçon qui fait aujourd’hui la fierté de nos musées, il écrivit pour l’article « Fanatisme » de son Dictionnaire philosophique portatif ces propos sans ambiguïté : « Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour la réalité, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique.»
Je vous invite à méditer ses paroles hélas prophétiques, en ces temps d’attentats suicides et de guerre soi-disant sainte : «Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?»

À cette question soulevée par le philosophe en 1764, le policier, le magistrat ou le politique n’ont guère, il faut en convenir, de réponse appropriée.

En plus de deux siècles et demi, l’humanité n’a guère progressé. Les violences et les convulsions d’aujourd’hui témoignent de la grande précarité de notre vernis civilisationnel.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES