Bestiaire initiatique : L’âne, celui qui porta la Lumière sans jamais réclamer l’Orient

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Le 15 août, tandis que les cloches célèbrent une Marie arrachée à la pesanteur terrestre et élevée vers le ciel, il n’est peut-être pas inutile de regarder, un instant, vers le sol. Car dans l’immense ménagerie symbolique des religions, des mythes et des contes, il est un animal qui ne vole pas, ne rugit pas, n’a ni la majesté du lion, ni la hauteur de l’aigle, ni les pouvoirs inquiétants du serpent. Il marche. Lentement. Il porte. Il endure. Il sait parfois s’arrêter lorsqu’un homme prétend continuer. C’est l’âne.

La tradition chrétienne lui confie Marie et l’Enfant sur le chemin de l’Égypte ; les Évangiles le placent sous Jésus à l’entrée de Jérusalem ; la Bible lui donne des yeux capables de voir l’ange que le prophète ne voit pas ; Apulée transforme son héros en baudet avant de le conduire aux mystères d’Isis ; Buridan l’abandonne, du moins selon une célèbre légende philosophique, entre deux choix également désirables ; Ésope, La Fontaine, Perrault, les Grimm et Collodi en font tour à tour le sage méprisé, le naïf, le souffre-douleur, le porteur d’or ou l’homme déchu. Animal du bas, il ne cesse étrangement de conduire vers le haut.

Voilà qui devrait intéresser le Franc-Maçon…

Le 15 août, Marie monte ; l’âne, lui, demeure sur le chemin

Il y a quelque malice symbolique à choisir l’âne pour un article publié le jour de l’Assomption. Toute la fête regarde vers le ciel ; notre animal, lui, appartient obstinément à la terre. Ses sabots ne quittent jamais la poussière. Mais c’est précisément là que commence son enseignement : aucune élévation ne dispense d’avoir d’abord parcouru le chemin.

Une précision s’impose cependant, car le symbole gagne toujours à être débarrassé des pieuses approximations. L’Évangile selon Matthieu raconte bien la fuite de Joseph, Marie et Jésus en Égypte, mais il ne mentionne aucun âne. L’animal appartient à la tradition ultérieure, aux récits apocryphes et surtout à des siècles d’iconographie chrétienne qui ont fini par rendre sa présence presque inséparable de la Sainte Famille. Les musées conservent d’innombrables Fuites en Égypte où Joseph marche tandis que Marie et l’Enfant sont portés par l’animal ; le récit du Pseudo-Matthieu enrichira encore le voyage de l’épisode merveilleux du palmier qui s’incline devant l’Enfant. (Metropolitan Museum of Art Resources)

Or cette invention de la tradition n’est nullement insignifiante. Elle dit quelque chose que le texte canonique ne disait pas : pour que la Parole traverse le désert, il faut une créature capable de la porter. L’âne devient alors celui qui supporte physiquement ce qui le dépasse infiniment. Il ignore le mystère dont il est chargé, mais il l’accomplit.

Voilà déjà une étrange image du Franc-Maçon.

Combien d’entre nous portent longtemps des symboles dont ils ne comprendront que progressivement la profondeur ? Nous recevons un tablier, des outils, des mots, des gestes, des légendes. Nous pensons quelquefois les posséder alors que, pendant longtemps, nous ne faisons que les transporter. Ce n’est pas méprisable. Il faut parfois porter le symbole avant que le symbole ne nous porte.

À Jérusalem, le roi choisit précisément celui qui n’a rien de royal

Pour l’entrée de Jésus à Jérusalem, en revanche, l’âne appartient bien au récit évangélique. Matthieu évoque l’ânesse et son petit et relit l’événement à la lumière de la prophétie de Zacharie : voici le roi qui vient, mais il vient humblement, monté sur l’animal du travail quotidien et non sur le cheval de guerre.

Ce choix renverse tout l’imaginaire du pouvoir.

Un conquérant arrive à cheval. Un prince se fait précéder de soldats. Un César montre sa puissance. Ici, celui que la foule acclame choisit pour monture un animal presque comique, familier, rural, sans prestige. La véritable royauté s’avance sous le signe de l’abaissement.

Le Franc-Maçon devrait entendre cette leçon chaque fois qu’il confond un Office avec un rang social, un sautoir avec une grandeur personnelle, un degré avec une supériorité. Plus nous avançons dans l’Ordre, plus la tentation est grande de monter sur un cheval imaginaire. L’âne de Jérusalem vient rappeler avec son pas tranquille qu’aucun cordon ne transforme celui qui le porte en prince de l’esprit.

La vraie dignité initiatique n’est peut-être jamais celle de celui qui domine, mais de celui qui sert suffisamment bien pour que quelque chose de plus grand que lui puisse avancer.

L’ânesse de Balaam voit l’ange que le prophète est incapable d’apercevoir

Bien avant Jérusalem se trouve l’un des plus extraordinaires renversements bibliques concernant l’animal.

Dans le Livre des Nombres, Balaam chevauche son ânesse. Sur le chemin se tient un ange, l’épée tirée. Le prophète ne voit rien. L’ânesse voit. Elle quitte la route, se serre contre un mur, puis finit par s’arrêter et se coucher. Balaam, persuadé que l’animal désobéit, la frappe. Alors sa bouche s’ouvre ; plus tard seulement les yeux de l’homme s’ouvrent à leur tour et il aperçoit ce que sa monture avait discerné avant lui.

Quel magnifique récit initiatique !

Celui qui se croit voyant est aveugle ; celle que l’on traite de bête voit l’invisible. Celui qui commande s’égare ; celle qui refuse d’avancer le sauve.

L’âne cesse alors d’être le symbole de l’entêtement stupide. Son arrêt devient discernement.

Nous devrions y réfléchir lorsque nous répétons qu’un âne est obstiné. Peut-être existe-t-il une différence essentielle entre l’obstination et la constance. L’obstination refuse parce qu’elle s’enferme ; la constance résiste parce qu’elle a perçu une limite.

Le Franc-Maçon sait que le chemin initiatique n’est pas une course. Il existe des moments où progresser consiste précisément à ne plus avancer. Devant certaines passions, devant certains emballements collectifs, devant certaines certitudes confortables, il faut parfois savoir planter ses sabots dans le sol.

L’ânesse de Balaam pourrait alors devenir patronne symbolique de tous ceux qui osent dire en Loge : « Non, quelque chose ici mérite que nous nous arrêtions. »

Apulée : il faut parfois devenir âne avant de pouvoir devenir Homme.

Mais c’est probablement chez Apulée que notre animal acquiert sa dimension initiatique la plus vertigineuse.

Au IIᵉ siècle, dans les Métamorphoses, que la tradition appellera L’Âne d’or, Lucius est un homme dévoré de curiosité. Il veut pénétrer les secrets de la magie sans avoir accompli le chemin intérieur permettant de les recevoir. Il cherche le pouvoir avant la sagesse. Une expérience tourne mal : Lucius devient âne.

Et tout commence véritablement là

Privé de sa forme humaine, réduit au rang de bête de somme, battu, exploité, vendu, chargé, humilié, Lucius conserve sa conscience humaine mais perd la parole. Il voit désormais le monde depuis le plus bas degré de l’échelle sociale. Il entend les hommes qu’il ne peut plus interrompre. Il découvre leur violence, leur avidité, leur lubricité et leur folie. Le bavard curieux est condamné à devenir témoin silencieux.

Comment ne pas penser au Cabinet de Réflexion ?

Lucius doit descendre. Il perd son apparence, ses privilèges, sa parole et jusqu’à la maîtrise de sa destinée. L’homme ancien est décomposé. C’est une véritable nigredo existentielle, à condition de ne pas prétendre que l’âne constitue pour autant un symbole codifié de l’alchimie traditionnelle. Il ne l’est pas. Mais le processus raconté par Apulée est profondément alchimique : dégradation de la forme ancienne, séjour dans la matière obscure, épreuves répétées, purification et restauration sous une forme nouvelle.

Lucius ne retrouvera l’humanité qu’au Livre XI, grâce à Isis. La déesse lui indique que des roses lui rendront sa forme humaine. Après les avoir consommées lors d’une procession sacrée, il redevient homme puis se prépare à l’initiation aux mystères d’Isis et, ensuite, d’Osiris.

L’âne rencontre alors la rose.

Pour un imaginaire initiatique occidental, l’image est prodigieuse. La créature de la matière grossière rencontre la fleur de l’accomplissement. L’animal de la charge rencontre la délicatesse. L’être emprisonné dans une forme inférieure retrouve sa verticalité par le végétal qui depuis des siècles évoque le secret, l’amour et la régénération.

Nous sommes déjà aux portes de la Rose et de la Croix.

Apulée semble murmurer ce que tant de traditions initiatiques répéteront après lui : on n’accède pas au mystère en le volant. Lucius voulait s’emparer de la magie ; il devra devenir digne d’une initiation. Entre les deux se trouve l’âne.

L’athanor de l’âne transforme moins le plomb en or que l’orgueil en humilité

L’alchimiste se méfierait d’une matière qui se présenterait d’emblée comme précieuse. La prima materia est justement méprisée, obscure, confuse, parfois qualifiée de vile. Il faut découvrir que le trésor était caché dans ce que l’esprit profane rejetait.

L’âne relève de cette logique.

Tout en lui paraît inférieur : robe terne, démarche sans noblesse, braiment disgracieux, travail répétitif, proximité avec la poussière. Mais c’est précisément lui qui devient porteur du précieux.

Ici se trouve l’une des grandes clefs alchimiques de notre bestiaire : le vase n’est pas l’or qu’il contient. Le porteur n’est pas le mystère qu’il transporte. Il lui permet cependant de parvenir à destination.

La recherche universitaire contemporaine elle-même insiste sur l’étonnante ambivalence des traditions relatives à l’âne : animal associé à la matérialité, au corps, au comique ou au démoniaque, il peut simultanément accompagner prophètes et figures sacrées et devenir l’instrument d’un dépassement de cette même matérialité. Cette coincidentia oppositorum est précisément ce qui rend l’animal symboliquement fécond.

L’âne ressemble alors à l’athanor. Personne ne contemple le fourneau pour sa beauté. Pourtant, sans lui, aucune transmutation.

Et peut-être le Temple fonctionne-t-il lui-même ainsi : nous y apportons notre minerai, nos scories, nos passions, nos prétentions et cette extraordinaire faculté humaine à nous croire déjà suffisamment polis. Puis nous découvrons lentement que la matière de l’Œuvre, c’était nous.

Ses oreilles immenses enseignent ce que le silence de l’Apprenti avait déjà commencé à nous dire

Il faudrait enfin regarder son visage.

L’âne possède d’immenses oreilles.

La caricature occidentale en a fait le signe de la sottise. Pourquoi ne pas retourner le symbole ? Celui qui possède de grandes oreilles est d’abord celui qui peut entendre.

Dans un monde qui parle avant d’écouter, commente avant de comprendre et répond avant même que l’autre ait terminé sa phrase, l’âne pourrait devenir une créature profondément initiatique.

L’Apprenti est placé au silence non pour être diminué, mais afin que son écoute change de qualité. Il apprend que le Temple possède une acoustique intérieure. Les mots y résonnent autrement dès lors qu’on cesse de préparer sa réponse pendant que parle son Frère ou sa Sœur.

Mais l’âne porte également le risque contraire : après les grandes oreilles vient le braiment.

Écouter beaucoup ne garantit pas de parler juste.

C’est toute la discipline initiatique qui tient entre ces deux organes : de grandes oreilles et une bouche à gouverner.

Buridan : lorsqu’on ne choisit plus, même la raison devient une prison

Et voici notre pauvre âne arrivé devant deux bottes de foin parfaitement identiques.

Selon l’histoire traditionnellement attachée au philosophe Jean Buridan, l’animal, placé exactement à égale distance de deux nourritures également désirables, serait incapable de déterminer rationnellement laquelle choisir et finirait par mourir.

Il faut là encore rendre à l’histoire sa complexité : le célèbre âne n’apparaît pas sous cette forme dans les œuvres conservées de Buridan. L’expérience de pensée lui a été attribuée ultérieurement et possède des antécédents jusque chez Aristote. Elle n’en demeure pas moins attachée à son nom et continue de nourrir la philosophie de la décision.

Pour le Franc-Maçon, l’animal devient ici le symbole d’un danger beaucoup plus subtil que l’ignorance : l’impuissance produite par l’excès de raisonnement.

Car il est possible de peser éternellement. Une colonne. L’autre colonne. Le pour. Le contre. Le compas. L’équerre.

La prudence devient alors immobilité. Or l’initiation n’a jamais demandé à l’Homme de demeurer éternellement entre les colonnes. Il faut un jour franchir le seuil.

Buridan rappelle ainsi que lorsque toutes les raisons ont été examinées, il demeure parfois un instant où aucune démonstration ne remplacera l’acte de volonté.

L’initié doit apprendre à discerner. Mais il doit également apprendre à décider.

La Fontaine savait que l’âne était souvent moins sot que ceux qui le jugeaient

Chez La Fontaine, notre pauvre baudet devient l’un des grands révélateurs de la comédie humaine.

Dans Le Meunier, son fils et l’Âne, chaque rencontre produit un jugement différent. Le père monte : scandale. Le fils monte : scandale. Tous deux montent : scandale. Personne ne monte : nouveau scandale. On finit presque par porter l’âne lui-même pour satisfaire l’opinion. La conclusion est limpide : prétendre contenter tout le monde condamne à l’absurde. La fable ouvre le Livre III.

Quelle belle leçon pour une Loge !

À force de chercher l’assentiment de chacun, le groupe peut oublier pourquoi il chemine. Une décision initiatique n’est pas un sondage permanent. La fraternité exige l’écoute des autres ; elle n’exige pas la dissolution de toute conviction personnelle.

Dans L’Âne vêtu de la peau du Lion, autre variation héritée de la tradition ésopique, le baudet se donne l’apparence du puissant. Mais une oreille dépasse de la peau empruntée et dévoile l’imposture.

Le symbole devrait être accroché dans certains vestiaires maçonniques.

On peut revêtir toutes les peaux du lion, accumuler titres, tabliers, bijoux et décors : l’oreille finit toujours par sortir. Aucun vêtement rituel ne transforme magiquement celui qui le porte. Le décor révèle une fonction ; il ne garantit jamais la valeur de l’Homme.

Mais La Fontaine réserve à l’âne un rôle plus tragique encore dans Les Animaux malades de la peste. Les puissants confessent leurs crimes et trouvent aussitôt des avocats complaisants. L’âne, lui, reconnaît avoir brouté quelques brins d’herbe qui ne lui appartenaient pas. Il devient le coupable idéal et sera sacrifié.

La célèbre morale tombe comme un verdict :

« Selon que vous serez puissant ou misérable… »

L’animal devient alors le bouc émissaire des puissants. Pour une Franc-Maçonnerie attachée à la justice, à la dignité humaine et au refus des privilèges arbitraires, la leçon demeure cruellement moderne.

Peau d’Âne ou l’or caché sous ce que le monde considère comme ignoble

Avec Peau d’Âne, le symbolisme devient presque alchimique malgré lui.

Dans le conte de Perrault, l’âne merveilleux produit la richesse du royaume. Mais sa peau devient ensuite le vêtement répugnant derrière lequel la princesse dissimule son identité afin d’échapper à l’interdit.

La fille royale descend donc symboliquement de la lumière de la cour vers la matière méprisée. Elle se couvre d’animalité. Elle devient méconnaissable. Elle accepte l’abaissement avant de retrouver son identité.

Nous retrouvons exactement le mouvement de tant de récits initiatiques : perdre son nom, perdre son apparence, descendre, être confondu avec le vil, puis renaître.

Sous la peau de l’âne demeure la princesse.

Sous la pierre brute demeure la possibilité de la pierre cubique.

Sous l’apparence profane demeure peut-être un être dont le travail révélera progressivement une forme qu’il ignorait lui-même.

De Brême à Pinocchio : l’âne accompagne ceux que la société rejette ou qui refusent de grandir

Les frères Grimm offrent encore une autre figure remarquable avec Les Musiciens de Brême. L’âne, devenu trop vieux pour travailler, comprend que son maître veut se débarrasser de lui. Il part. Sur sa route, il rencontre un chien, un chat et un coq promis au même sort. Les inutiles s’assemblent.

Et cette association des faibles devient force

À quatre, ils parviennent à chasser les brigands et à se créer un nouvel avenir. On chercherait difficilement meilleure parabole de la fraternité : ce que chacun ne pouvait accomplir seul devient possible par l’union des différences.

image-maçonnique-inspirée-de-Grimm-et-Collodi

Collodi, dans Pinocchio, inverse le mouvement. Au Pays des jouets, ceux qui veulent vivre sans étude, sans effort, sans transmission et sans responsabilité finissent transformés en ânes. Ici, l’asinisation marque une régression : lorsque l’Homme renonce volontairement au travail qui devait le construire, il descend vers une condition où il devient lui-même exploitable.

Entre Grimm et Collodi se tient donc tout le problème initiatique : le travail peut asservir lorsqu’il est imposé sans dignité, mais l’absence de travail intérieur peut également défaire l’Homme.

Le Franc-Maçon connaît cette ambiguïté. Son Temple est présenté comme un chantier ; pourtant personne ne lui promet que la construction sera confortable. La pierre ne se polit pas en contemplant le maillet.

Au fond, que pourrait enseigner l’âne au Franc-Maçon et à la Franc-Maçonne ?

L’âne n’est pas un symbole maçonnique canonique. Aucun rituel universel ne nous demande de le placer entre le Soleil et la Lune, et il serait artificiel d’inventer une tradition qui n’existe pas.

Mais précisément parce qu’il demeure à la porte de notre bestiaire officiel, il peut nous tendre un miroir.

Il nous apprend d’abord l’humilité du porteur : transporter une parcelle de Lumière ne fait pas de nous la Lumière. Il enseigne ensuite la persévérance, qui n’est pas l’obstination mais la fidélité au chemin ; puis le discernement, puisqu’il sait parfois s’arrêter devant ce que le maître ne voit pas. Ses oreilles rappellent la primauté de l’écoute ; son braiment met en garde contre la parole incontrôlée. Buridan nous avertit que trop peser peut empêcher d’agir. La Fontaine nous montre combien il est vain de chercher l’approbation générale et combien les puissants savent faire porter leurs fautes aux humbles. Apulée nous révèle enfin que la chute elle-même peut devenir initiation lorsque l’épreuve transforme celui qui la traverse.

Et surtout l’âne nous pose une question désagréable, donc probablement utile : sommes-nous venus en Franc-Maçonnerie pour porter quelque chose ou pour être portés par elle ?

Car il existe deux manières d’habiter le Temple

On peut demander sans cesse ce que l’Ordre nous donnera : degrés, reconnaissance, fonction, appartenance, réseaux, titres et dignités.

Ou l’on peut accepter, à la manière du vieux baudet, qu’une part de notre chemin consiste simplement à prendre sur notre dos ce qui doit être transmis et à marcher.

Sans fanfare. Sans hennissement de cheval de bataille. Sans croire que la charge nous appartient. L’âne ne regarde pas les étoiles ; pourtant il transporte parfois ceux qui les suivent.

Il n’aura donc fallu qu’un animal réputé stupide pour nous ramener à quelques-unes des plus anciennes questions initiatiques : que portons-nous ? que voyons-nous ? qu’entendons-nous ? quand devons-nous avancer ? quand devons-nous nous arrêter ? et que reste-t-il de nous lorsque nous avons retiré la peau du lion ?

Le 15 août, la tradition chrétienne regardera Marie s’élever. Notre âne, lui, restera sur la terre.

Et peut-être est-ce justement sa place.

Car avant toutes les ascensions viennent les chemins poussiéreux ; avant l’or vient la matière obscure ; avant la parole vient l’écoute ; avant la Maîtrise vient le travail ; avant la Lumière, cette marche hésitante de celui qui ne sait pas encore où le conduit le sentier.

Nous entrons parfois en Franc-Maçonnerie en rêvant de devenir des aigles. Avec les années, nous découvrons que l’âne avait peut-être davantage à nous apprendre : porter sans s’enorgueillir, écouter avant de parler, avancer sans parade et, lorsqu’un ange invisible barre la route, avoir enfin la sagesse de s’arrêter.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.
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