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Il est des phrases que l’Histoire ne détruit pas mais qu’elle ensevelit, comme si certaines paroles, trop fortes pour leur temps ou devenues trop gênantes pour les suivants, devaient attendre qu’un chercheur vienne soulever la pierre sous laquelle elles reposent. Celle que Jean-Sylvain Bailly prononce à Paris le 13 août 1789 appartient à cette famille de sentences dormantes :
« La publicité est la sauvegarde du peuple. »
Edwy Plenel en fait le fil d’Ariane d’une enquête où se croisent la Révolution française, la naissance du journalisme moderne, la souveraineté populaire, le droit de savoir, les pouvoirs qui aiment le secret et ces symboles de vigilance – l’œil, la lumière, le serment – dont le Franc-Maçon reconnaît immédiatement la profondeur. Car derrière cette phrase perdue se cache peut-être une question qui, elle, n’a jamais disparu : comment un peuple pourrait-il être souverain s’il ne sait pas ce qui est accompli en son nom ?

Une phrase enterrée vivante
Certaines phrases traversent le temps à la manière de graines dormantes, ensevelies sous des couches de silence jusqu’à ce qu’une main patiente vienne remuer la terre et leur restituer l’air et la lumière. Celle de Jean-Sylvain Bailly est de celles-là. Prononcée devant les représentants de la Commune de Paris, dans ces semaines prodigieuses où l’Ancien Régime se défait tandis qu’une nation cherche encore les mots avec lesquels elle pourra se nommer elle-même, elle formule avec une netteté presque minérale ce que deux siècles de constitutions, de lois et de proclamations démocratiques n’ont pas toujours su dire avec autant de simplicité : ce qui concerne le peuple doit pouvoir être connu du peuple ; ce qui se décide en son nom doit pouvoir être vu de lui ; ce qui procède de sa souveraineté ne saurait s’accomplir durablement derrière une porte close.
Il faut évidemment restituer au mot « publicité » son sens de 1789, bien éloigné de nos réclames contemporaines.
La publicité est alors l’acte de rendre public, de faire sortir une décision de l’obscurité des cabinets pour l’exposer à cette lumière commune qui constitue l’espace politique. Tout l’intérêt de l’enquête d’Edwy Plenel naît précisément de ce déplacement du vocabulaire : un mot qui désignait autrefois la visibilité due au citoyen en est venu à nommer le commerce de son attention, comme si notre époque avait conservé le regard tout en oubliant ce qu’il devait regarder.
Edwy Plenel suit donc une disparition

Non celle d’un homme, d’un manuscrit ou d’une archive clandestine, mais celle, beaucoup plus étrange, d’une parole publique qui fut connue, imprimée, gravée, reprise, puis progressivement effacée de notre mémoire civique. Son enquête avance moins comme une démonstration académique que comme une archéologie, à travers des médailles, des journaux, des frontons, des emblèmes et des images où demeure quelque chose de l’élan révolutionnaire, autant de pierres dispersées dont il entreprend de retrouver l’ordonnancement.
Lorsque le droit de savoir devient une souveraineté
L’une des forces de La sauvegarde du peuple consiste à déplacer la question de la liberté de la presse hors de la seule profession journalistique. La presse n’est pas libre pour assurer aux journalistes un privilège particulier ; elle doit l’être parce que la souveraineté populaire demeurerait une fiction si le citoyen était tenu dans l’ignorance de ce qui est décidé pour lui et parfois contre lui. Le journalisme n’est dès lors qu’un instrument, certes essentiel, d’un droit plus fondamental : le droit de savoir.

Cette intuition surgit presque en même temps que la Révolution elle-même, lorsque des centaines de journaux, de feuilles, de pamphlets et de proclamations envahissent Paris, transformant la parole imprimée en véritable circulation sanguine de la cité nouvelle. La France révolutionnaire découvre simultanément qu’elle peut parler d’elle-même, discuter ses lois, contester ses représentants, exposer les actes de ses gouvernants et faire entrer la politique dans cet espace public où nul ne devrait pouvoir exercer durablement un pouvoir sans avoir à en rendre compte.
Il y a là quelque chose qui résonne singulièrement avec l’idéal maçonnique.
La Lumière n’est jamais reçue pour être enfermée dans un coffre ; elle n’existe véritablement que lorsqu’elle permet de discerner. De même, le citoyen n’est souverain que lorsqu’il est capable de voir, de comprendre, de juger et, le moment venu, de demander raison à ceux auxquels il a confié une part de son pouvoir.

Bailly, l’astronome qui cherchait déjà une lumière perdue
Jean-Sylvain Bailly n’est pas seulement le premier maire de Paris ni l’homme auquel l’Histoire révolutionnaire réserve une destinée tragique. Il est d’abord un savant, astronome, académicien, homme des Lumières au sens presque littéral du terme, qui passa une partie de son existence à observer le ciel et à interroger l’origine des savoirs. Son Histoire de l’astronomie ancienne et ses Lettres sur l’origine des sciences témoignent de cette fascination pour l’idée d’une connaissance primitive dont les civilisations auraient conservé des fragments épars. Plenel souligne ainsi une étrange correspondance : celui qui chercha toute sa vie les traces d’une science engloutie devait lui-même prononcer une phrase appelée à connaître un semblable ensevelissement.
La dimension maçonnique apparaît alors sans qu’il soit nécessaire de la forcer.
Jean-Sylvain Bailly appartient à la Loge Les Neuf Sœurs

Son appartenance est probable et traditionnellement admise mais sans qu’une preuve documentaire directe, du moins nous semble-t-il. L’abbé Augustin Barruel, dans ses écrits antimaçonniques, inclut Bailly parmi les membres présumés et Louis Amiable, historien de la franc-maçonnerie française, classe ensuite ces noms entre « avérés » et « probables », Bailly tombant dans la seconde catégorie…
Cet atelier prestigieux où se rencontrent savants, artistes et philosophes, et où Voltaire est reçu au début de mars 1778, passant à l’Orient Éternel le 30 mai suivant, soit environ douze semaines après son initiation.

Une telle appartenance ne suffit évidemment pas à expliquer sa pensée, mais elle éclaire l’univers symbolique dans lequel elle s’inscrit : le passage de l’obscurité vers la Lumière, la recherche de la vérité, la circulation des connaissances, la responsabilité de celui qui sait envers celui qui ne sait pas encore.
Le 20 juin 1789, dans la salle du Jeu de paume, Bailly préside encore à l’un des grands moments fondateurs de notre imaginaire politique, celui du serment par lequel les députés s’engagent à ne pas se séparer avant d’avoir donné une Constitution à la France. Jacques-Louis David entreprendra d’en fixer la scène dans son célèbre dessin de 1791. Pour le Franc-Maçon, difficile de demeurer indifférent devant une telle image : des hommes debout, réunis dans un espace clos devenu soudain sacré par la parole qu’ils y donnent, transformant une réunion politique en obligation morale.
L’œil du peuple, ou le delta descendu dans la cité
L’iconographie sur laquelle s’appuie l’ouvrage est probablement l’un de ses aspects les plus troublants pour un lecteur maçon.
L’œil apparaît à plusieurs reprises : sur une affiche de 1793, en tête d’un journal, dans les emblèmes associés à la vigilance populaire ; il demeure encore visible sur certaines rambardes du vieux Palais de justice de Paris et dialogue, dans sa forme rayonnante, avec cet œil inscrit dans le triangle que les Francs-Maçons connaissent sous le nom de delta lumineux. L’ouvrage évoque également le fronton de l’hôtel de ville de Verviers, où la devise relative à la publicité et à la sauvegarde du peuple a survécu dans la pierre, ainsi qu’une médaille de colporteur et le dessin du Serment du Jeu de paume de David.

La proximité symbolique est féconde à condition de ne pas céder aux raccourcis
L’œil maçonnique relève d’une longue généalogie religieuse, philosophique et iconographique, tandis que celui de la Révolution devient explicitement l’image d’une vigilance civique. Pourtant, le déplacement est magnifique : l’œil qui, dans le Temple, rappelle au Maçon qu’il travaille sous le regard d’un principe supérieur semble descendre ici dans la cité et passer entre les mains du peuple.
Le regard change alors de direction

Pendant des siècles, les gouvernés furent observés, recensés, surveillés, classés et administrés ; avec l’idée révolutionnaire de publicité, ce sont les gouvernants qui doivent accepter d’être regardés. La souveraineté cesse d’être seulement un principe juridique pour devenir une faculté de vigilance. Ainsi comprise, la phrase de Bailly pourrait presque recevoir une traduction maçonnique : la Lumière n’a pas seulement vocation à éclairer celui qui la reçoit, elle lui confère le devoir de regarder.
Deux secrets qui ne se ressemblent pas
Cette exaltation de la publicité pourrait sembler placer le Franc-Maçon devant une contradiction, puisque l’Ordre maçonnique a construit une partie de son imaginaire autour du secret, de la discrétion et de l’accès progressif à ce qui ne saurait être donné indistinctement. Mais la contradiction se dissipe dès lors que l’on distingue deux réalités que le même mot recouvre abusivement.

Le secret initiatique ne dissimule aucun fait intéressant la cité et ne saurait servir à soustraire une responsabilité au contrôle démocratique. Il protège avant tout une expérience, une parole donnée, un espace intérieur, parfois même ce qui ne peut être transmis autrement que par le vécu. Le secret du pouvoir, lorsqu’il devient système, procède exactement à l’inverse : il conserve des informations, retire certains actes au jugement collectif, entretient l’asymétrie entre celui qui sait et celui auquel on interdit de savoir.
C’est ici que les lanceurs d’alerte prennent dans l’ouvrage une place essentielle, car leur geste se situe précisément sur cette frontière où deux fidélités entrent en conflit : celle que l’on doit à l’institution et celle que l’on doit à la communauté humaine. Pour le Franc-Maçon, la question est moins étrangère qu’il n’y paraît. Toute initiation authentique finit par demander à l’individu où se trouve, en dernière instance, son obligation première : dans l’obéissance à une structure ou dans la fidélité à la conscience ?
La lumière elle-même peut produire des ombres

Le livre n’échappe pourtant pas à quelques limites, et elles méritent d’être dites précisément parce que son sujet appelle cette liberté du regard. Deux cents pages peinent parfois à contenir simultanément l’enquête historique, la réflexion politique et le plaidoyer pour le journalisme d’investigation, d’autant qu’Edwy Plenel n’est évidemment pas un observateur extérieur au combat qu’il décrit. Cofondateur de Mediapart et ancien directeur de la rédaction du Monde, il parle depuis une pratique, une conviction et une histoire professionnelle qui donnent à son texte sa force mais aussi son angle mort. À certains endroits, le lecteur peut éprouver le sentiment que la presse se célèbre elle-même là où Bailly, lui, confiait symboliquement l’œil à l’ensemble du peuple.
Une autre question affleure et aurait peut-être mérité d’être poussée plus loin
Depuis 1789, la « publicité » a changé non seulement de sens mais de direction. Les individus se trouvent aujourd’hui exposés comme jamais auparavant : leurs opinions, leurs déplacements, leurs relations, leurs habitudes et jusqu’à leurs erreurs anciennes peuvent être conservés, croisés, diffusés. Parallèlement, les grandes organisations disposent de moyens considérables pour préserver leurs propres zones d’ombre.
La transparence risque ainsi de devenir une obligation imposée aux faibles tandis que l’opacité demeure un privilège des puissants.
Voilà sans doute l’un des paradoxes les plus saisissants de notre modernité : jamais autant de choses n’ont été visibles et jamais il n’a été aussi difficile de savoir exactement qui regarde qui.
Une lumière que le peuple doit apprendre à porter

Reste alors l’essentiel, celui qui fait de La sauvegarde du peuple – Presse, liberté et démocratie bien davantage qu’un ouvrage sur le journalisme. La phrase de Bailly parle de presse, certes, mais plus profondément encore elle parle du rapport que toute société entretient avec la vérité, le pouvoir et la lumière. Elle rappelle que la démocratie ne repose pas uniquement sur des institutions, des élections ou des textes constitutionnels ; elle suppose des citoyens capables et désireux de savoir, autrement dit des hommes et des femmes refusant de déléguer jusqu’à leur regard.
Le Franc-Maçon reconnaîtra ici une étrange correspondance avec son propre cheminement

Avant de recevoir la Lumière, il entre dans l’obscurité du cabinet de réflexion, non pour y apprendre à soupçonner les autres mais pour découvrir les zones obscures qui sont en lui. Le travail sur la pierre brute commence toujours par cette confrontation avec ce que nous préférerions parfois laisser invisible. La démocratie pourrait bien relever d’une ascèse comparable : demander la lumière sur les actes des gouvernants exige aussi de devenir capable de soutenir cette lumière lorsqu’elle dérange nos habitudes, nos partis pris, nos appartenances et jusqu’à nos propres certitudes.
Edwy Plenel a donc raison de ressusciter la phrase de Bailly.
Car elle ne constitue ni une curiosité lexicale ni une relique de 1789. Elle demeure une injonction à la vigilance et peut-être même, pour qui sait lire les symboles, une invitation initiatique : le peuple ne se sauve pas seulement parce qu’on lui donne la Lumière ; il se sauve lorsqu’il apprend à ouvrir les yeux et à ne plus consentir qu’on les lui ferme.

Et c’est peut-être finalement tout le sens de cet œil révolutionnaire qui ressemble si étrangement à celui de nos Temples : la Lumière ne vaut que si quelqu’un accepte de la regarder, puis d’en répondre.

La sauvegarde du peuple – Presse, liberté et démocratie
Edwy Plenel – Éditions La Découverte, 2020, 208 pages, 14 € – version numérique 8,99 €

