Le 15 août, Marie monte au ciel pendant qu’Hiram cherche encore la sortie du Temple

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MARIE. HIRAM. Cinq lettres, quatre communes, déplacées comme les pierres d’un même édifice ; seulement un E chez l’une, un H chez l’autre. Nous sommes en présence d’un palindrome phonétique. Chaque 15 août, Marie s’élève dans la gloire des cierges, des processions et des cloches. Hiram, lui, demeure au fond du Temple, entre une pierre mal équarrie et trois mauvais compagnons qui n’avaient manifestement pas suivi la formation obligatoire sur la fraternité.

L’une monte, l’autre tombe ; l’une est élevée par la grâce, l’autre relevé par les siens.

Deux récits que certains catholiques traditionalistes déclareront incompatibles avec la tranquille assurance de ceux qui connaissent parfaitement les intentions de Dieu, surtout lorsqu’il s’agit d’exclure leur voisin.

Marie et Hiram : excellent exemple d’anacyclique phonétique (ou palindrome phonétique)

MARIE > HIRAM.

Il suffit de lire ces deux mots dans les deux sens pour faire passer la jeune femme de Nazareth sur le chantier du Temple de Salomon.

Elle accueille. Il construit. Elle porte le Verbe. Il édifie la demeure destinée à recevoir la Présence. Elle conserve les choses dans son cœur. Il conserve une parole qu’il refuse de livrer. Elle est élevée dans la lumière. Il attend dans l’obscurité la main capable de le relever.

Voilà déjà de quoi susciter une alerte théologique chez ceux qui ont soigneusement classé Marie dans le rayon des dévotions autorisées et Hiram dans celui des complots mondiaux, entre les Illuminati, les compteurs électriques et la disparition supposée des valeurs traditionnelles.

Pourtant, les lettres sont malicieuses. Elles ignorent les condamnations, les frontières confessionnelles et les propriétaires autoproclamés du salut. Elles passent librement d’un nom à l’autre et murmurent que Marie et Hiram ne sont peut-être pas aussi étrangers que certains voudraient le croire.

Marie monte, Hiram descend

Le 15 août est une fête verticale.

Les regards se lèvent, les statues sortent de leurs chapelles, les fleurs s’accumulent autour des Vierges couronnées et les fidèles suivent en procession, avec cette gravité légèrement inquiète de ceux qui espèrent que le ciel a bien reçu la demande d’autorisation préfectorale.

Marie monte.

Elle quitte la poussière sans renier la terre. Elle s’élève sans mépriser ceux qui demeurent en bas. Elle n’emporte ni trône, ni sceptre, ni relevé d’identité bancaire céleste. Elle monte parce qu’elle a porté, accueilli, souffert et gardé.

Hiram, lui, descend.

Il descend dans la nuit, dans le silence, dans ce lieu où les certitudes profanes n’ont plus beaucoup d’utilité. Lui aussi devient absent. Lui aussi laisse derrière lui une communauté bouleversée. Lui aussi oblige ceux qui restent à chercher une parole perdue.

Marie est élevée.

Hiram doit être relevé.

L’une reçoit la grâce d’en haut. L’autre attend la fidélité de ceux qui se tiennent autour de lui. L’une traverse la mort sans que son corps connaisse la corruption selon la tradition catholique ; l’autre devient, dans le récit initiatique, la figure de celui que la mort ne peut définitivement réduire au silence.

Voilà déjà de quoi faire tousser quelques gardiens autoproclamés de l’orthodoxie, pour lesquels la moindre comparaison symbolique constitue une hérésie, tandis que la charité chrétienne demeure une option liturgique.

Une rencontre que certains auraient préféré interdire

Imaginons Marie entrant dans un Temple maçonnique.

À peine a-t-elle franchi le seuil qu’un catholique traditionaliste, parfaitement renseigné sur des cérémonies auxquelles il n’a jamais assisté, surgit derrière une colonne :

– Madame, méfiez-vous ! Vous êtes chez les ennemis de l’Église !

Marie regarde autour d’elle.

Elle aperçoit des hommes et des femmes essayant maladroitement de devenir meilleurs, des colonnes, des symboles, quelques ego surdimensionnés et un Secrétaire qui cherche encore le procès-verbal de la précédente Tenue.

– Où sont les ennemis ? demande-t-elle.

– Partout ! répond l’accusateur. Ils veulent détruire la religion !

Au même instant, un Frère tente de remettre correctement son cordon, un autre s’interroge sur l’emplacement du compas et le Vénérable vérifie discrètement que son téléphone est bien éteint.

Marie sourit.

Elle a déjà connu les docteurs de la Loi, les gardiens du Temple et les professionnels du soupçon. Elle sait que les plus empressés à défendre Dieu sont parfois ceux qui lui laissent le moins de place pour parler.

Le catholique traditionaliste insiste :

– Mais enfin, Madame, ils pratiquent des rites secrets !

Marie le regarde avec douceur.

Elle pourrait lui rappeler que l’Annonciation elle-même s’est déroulée sans communiqué officiel, que la Transfiguration n’a pas été ouverte à la presse et que le tombeau vide n’a jamais donné lieu à un compte rendu contradictoire validé par l’ensemble du collège apostolique.

Mais Marie ne polémique pas.

Elle médite toutes ces choses dans son cœur.

Ce qui est beaucoup plus inquiétant pour les polémistes, car le silence d’une femme libre leur laisse rarement la possibilité d’avoir le dernier mot.

Le scandale d’une femme qui ne condamne personne

Ce qui gênerait peut-être le plus certains contempteurs catholiques de la Franc-Maçonnerie, ce ne serait pas que Marie entre dans le Temple.

Ce serait qu’elle n’en ressorte pas immédiatement en criant à Satan.

Elle pourrait même s’asseoir.

Écouter.

Regarder ces êtres humains parler de lumière, de justice, de fraternité et de perfectionnement moral. Elle constaterait qu’ils ne réussissent pas toujours. Mais elle se souviendrait peut-être que les chrétiens non plus.

Elle verrait des Maçons travailler à la dignité humaine, à la liberté de conscience et à l’émancipation. Elle découvrirait aussi leurs querelles, leurs vanités, leurs règlements, leurs ambitions et cette étonnante capacité à prononcer le mot « fraternité » juste avant de se disputer une fonction.

Marie ne serait pas dépaysée.

Les premières communautés chrétiennes avaient déjà leurs rivalités, leurs exclusions et leurs conflits de préséance. Les apôtres eux-mêmes discutèrent pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand. L’humanité n’a pas attendu la création des Obédiences pour transformer un idéal spirituel en querelle de boutique.

Marie pourrait même rappeler, avec la discrétion qui la caractérise, que son Fils n’a pas réservé ses paroles aux personnes parfaitement régulières. Il a parlé aux étrangers, aux femmes, aux publicains, aux Samaritains, aux pécheurs et à tous ceux que les gardiens de la pureté tenaient à distance convenable du sanctuaire.

Ce précédent évangélique reste particulièrement embarrassant pour ceux qui aiment le Christ à condition qu’il fréquente exclusivement les personnes autorisées par leur bulletin paroissial.

Hiram n’est pas l’Antéchrist

Dans certains milieux traditionalistes, le nom d’Hiram produit un effet immédiat. Les pupilles se contractent, les voix baissent et l’on devine soudain derrière chaque tablier une conspiration mondiale dirigée par un retraité qui oublie régulièrement le code de son ordinateur.

Hiram devient alors l’architecte d’un immense complot contre l’Église, la famille, la civilisation, les clochers, les nappes d’autel et probablement la recette authentique du pot-au-feu.

Mais Hiram n’est ni un Antéchrist ni un directeur de cabinet occulte.

Il est une figure symbolique du bâtisseur, du savoir transmis, de la fidélité et de la mort initiatique. Il rappelle que l’Homme ne se construit pas sans traverser une épreuve, qu’une parole peut être perdue et qu’aucune maîtrise n’est définitivement acquise.

Il enseigne aussi une vérité que toutes les institutions gagneraient à méditer : posséder un titre ne signifie pas nécessairement posséder la sagesse correspondante.

Marie ne dirait probablement pas autre chose.

Elle qui chante dans le Magnificat le renversement des puissants et l’élévation des humbles comprendrait sans difficulté qu’un Maître doit mourir à son orgueil avant de prétendre éclairer quiconque.

« Il a renversé les puissants de leurs trônes, il a élevé les humbles. »

Voilà une phrase que l’on pourrait entendre en Loge sans provoquer l’effondrement des colonnes. Elle pourrait même donner des idées à quelques dignitaires trop solidement installés dans leurs décors.

Marie n’est donc pas aussi docile que certaines statues de plâtre pourraient le laisser croire

Elle porte une parole de renversement, une promesse de justice, presque un programme de transformation sociale. Une telle femme, aujourd’hui, risquerait d’être accusée de troubler l’ordre établi, de remettre en cause les hiérarchies naturelles et, qui sait, de manifester une inquiétante proximité avec l’humanisme progressiste.

Voilà sans doute ce qui dérange davantage que tous les tabliers : l’idée qu’un être humain puisse chercher la lumière sans demander préalablement l’autorisation d’un gardien de dogme.

Marie, Hiram et les propriétaires exclusifs du ciel

Le catholique traditionaliste antimaçonnique possède souvent une qualité remarquable : il sait qui Dieu aime, qui Dieu condamne et surtout à quelle heure ferment les portes du salut.

Il a transformé la foi en cadastre.

Ici, les sauvés. Là, les suspects.

Plus loin, les hérétiques, les francs-maçons, les divorcés, les libres-penseurs, les voisins qui ne font pas correctement leur signe de croix et tous ceux qui ont eu l’imprudence de poser une question après le catéchisme.

Dieu est infini, mais son accueil, dans cette étrange théologie, semble soumis aux horaires d’ouverture du secrétariat.

Marie, pourtant, échappe à cette comptabilité.

Dans les récits évangéliques, elle ne prononce aucun anathème contre les philosophes, les architectes ou les chercheurs de vérité. Elle ne demande pas le certificat de baptême des bergers. Elle ne vérifie pas l’orthodoxie des mages. Elle accueille des étrangers venus d’Orient, ce qui, dans certains cercles identitaires, suffirait déjà à la rendre suspecte.

Elle met au monde un enfant dans une étable, loin des sanctuaires officiels, des théologiens autorisés et des spécialistes du protocole religieux.

Les premiers à venir sont des bergers, c’est-à-dire des hommes peu considérés par la société de leur temps.

Les suivants sont des étrangers guidés par une étoile et pratiquant une science venue d’Orient.

Autrement dit, autour de la crèche se rassemblent exactement les personnes que certains gardiens de l’identité auraient aujourd’hui beaucoup de mal à laisser entrer sans contrôle approfondi.

Marie sait que la présence du sacré se reconnaît moins au bruit des condamnations qu’à la capacité d’accueillir.

Deux élévations

L’Assomption raconte une élévation accomplie par grâce.

La légende d’Hiram raconte un relèvement rendu possible par la chaîne humaine.

Marie est portée. Hiram est relevé.

L’une rappelle que l’Homme ne se sauve pas seul. L’autre enseigne que nul ne revient à la lumière sans l’aide de ses semblables.

Dans les deux cas, la verticalité ne consiste pas à dominer.

Elle consiste à sortir du tombeau.

Elle ne désigne pas une supériorité sociale, doctrinale ou institutionnelle. Elle exprime un passage. Quelque chose se relève, s’élève, échappe à la pesanteur et refuse que la mort possède le dernier mot.

Marie monte sans écraser personne.

Hiram se relève en s’appuyant sur les autres.

Voilà deux images qui pourraient utilement être méditées par ceux qui confondent encore élévation spirituelle et position dominante.

C’est peut-être là que Marie et Hiram peuvent se rencontrer, non dans une confusion théologique de mauvais aloi, mais dans une fraternité symbolique : tous deux invitent à passer de la mort à la vie, de la dispersion à l’unité, de la peur à la confiance.

Le E de Marie et le H d’Hiram restent différents. Il ne s’agit pas de mélanger les traditions dans quelque soupe ésotérique où l’Assomption, le Temple de Salomon et les cartes du tarot finiraient par flotter entre deux pétales de rose.

Il s’agit simplement de constater que deux récits distincts peuvent se répondre sans se confondre.

Marie enseigne l’accueil de ce qui dépasse l’Homme.

Hiram enseigne la fidélité à ce qui le fonde.

Elle porte la Parole. Il refuse de la trahir.

Elle consent à devenir demeure.

Il consacre sa vie à en construire une.

Le 15 août, les catholiques célèbrent une femme élevée dans la lumière. Les Francs-Maçons, eux, continuent de chercher comment relever l’Homme.

Les plus avisés comprendront que ces deux mouvements ne sont pas nécessairement ennemis.

Les autres compteront les lettres, constateront que MARIE et HIRAM ne constituent pas une anagramme parfaite, puis rédigeront un communiqué pour dénoncer cette grave atteinte à la civilisation chrétienne.

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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