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Il est des phrases que l’on répète depuis l’enfance sans jamais vraiment savoir d’où elles proviennent, en en conservant une compréhension courte et plutôt intuitive. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron » fait partie de celles-là. On la met à contribution, dès qu’il s’agit d’encourager quelqu’un à accepter des maladresses de débutant, à s’entraîner avec plus de vigueur, à persévérer malgré les échecs. Mais quels furent les ressorts de ces vérités d’évidence ? Qu’ont-elles pu signifier, chemin faisant, et que peuvent-elles encore nous dire, en réfléchissant à leur sens et à leur portée, pour les hommes d’aujourd’hui ?
Une origine… médiévale

En réalité, le proverbe français : « C’est en forgeant que l’on devient forgeron », trouve son origine dans une maxime scolastique forgée au Moyen-Âge : « Fabricando fit faber », littéralement : « C’est en fabriquant que l’on devient artisan », que les grammairiens utilisaient, sous cette forme courte et rythmée, pour illustrer l’emploi du gérondif (fabricando : en fabriquant). Bref, elle ne fut pas tracée par le calame cursif de Cicéron ou de Virgile, même si l’idée s’en trouve déjà dans l’Antiquité romaine.
Le mot faber y désignait alors l’artisan en général, et plus particulièrement celui qui travaillait le métal. Le forgeron était, dans les sociétés anciennes, le prototype de l’homme qui n’acquiert sa maîtrise que par une longue et rude pratique. On ne devient pas forgeron en s’abîmant les yeux à lire d’obscurs grimoires et de lourds traités, mais à les piquer d’étincelles, des années durant, à la flamme de la forge, un lourd marteau à la main, le visage noirci par la fumée et les bras endurcis par les coups répétés qui se faisaient entendre de loin, à la ronde.
Et, pour compliquer cet apprentissage de la syntaxe latine, des variantes plus complètes sont apparues, comme : « Fabricando fit faber ; quam quisque noverit artem, in hac se exerceat » (« C’est en pratiquant que l’on devient artisan ; que chacun s’exerce dans l’art qu’il connaît »).
L’arrivée en français

C’est au XVe siècle que le proverbe va se mettre à circuler en français. Une première trace en est attestée sous la plume du poète Antoine de La Sale qui l’exprimera ainsi : « Par forgier on devient forgeur » et c’est l’Académie française qui, au XVIIe siècle, figera l’adage que l’on connaît, adage qui se répand vite, dans une société largement artisanale, où la transmission des savoir-faire se faisait par le compagnonnage et non par l’instruction livresque. Du reste, le forgeron était un personnage central dans chaque village, réparant les charrues, ferrant les chevaux ou façonnant les armes. Sa solide utilité, puissamment consacrée par le geste et le feu, incarnait on ne peut mieux l’idée que l’excellence ne se gagne qu’au prix d’une haute attention et d’un effort constant.
Il est intéressant de relever que le latin faber donnera de nombreux noms de famille, en français, comme : Favre, Fabre, Fèvre, Lefebvre, Faure… Autant de réminiscences linguistiques du forgeron d’autrefois.
Une sagesse universelle

Ce qui frappe, c’est que presque toutes les langues européennes ont inventé des dictons semblables. Les Allemands disent : « Übung macht den Meister » (« L’exercice fait le maître ») où toute l’idée de progression et de reconnaissance repose sur une patiente application. Les Anglais font retentir tout leur esprit pragmatique, en trois mots lapidaires : « Practice makes perfect » (« la pratique rend parfait »), où l’on entend, au-delà de l’indication que l’on ne s’améliore qu’en s’exerçant, l’injonction sous-jacente qu’il faut commencer sans délai et s’entraîner sans cesse. Partout, la même conviction : la théorie, c’est bien beau, mais, seule, compte la pratique !
Autrement dit : « Cent fois, sur le métier, remettez votre ouvrage, » expression courante qui multiplie, cependant, par cinq le conseil de Boileau qui, comparant le travail d’écriture à celui du tisserand, recommandait, en 1674, en un célèbre vers tiré de L’Art poétique : « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Tous les hommes et tous les talents sont ainsi concernés. On ne commentera pas longuement ici la locution latine : « Festina lente », qui signifie justement : « Hâte-toi lentement », et qui fut la devise de l’empereur Auguste – oxymore, au demeurant, d’origine grecque : « σπεῦδε βραδέως » / speûde bradéōs, adage gravé, dans les deux langues, parmi les emblèmes de l’université de Salamanque – associé, d’une part, à l’ancre, la stabilité (lente), et, d’autre part, au dauphin, la vélocité (festina). Ainsi, il n’est pas indifférent de noter que le geste rapide comme la pensée juste se forment grâce à d’inlassables exercices.
Le sens profond du proverbe
Au-delà de ces premières évidences, le proverbe contient une leçon plus subtile. Il ne dit pas seulement qu’il faut s’entraîner. Il affirme que l’identité se construit par l’action. On ne devient pas forgeron, puis on forge. C’est en forgeant, jour après jour, que l’on devient forgeron. Le métier n’est pas un titre que l’on reçoit, mais une transformation où l’on s’engage et que l’on accepte. C’est donc en exerçant son humanité avec conscience que l’on mérite son nom d’homme. D’une manière très anticipée, on pourrait reprendre la formule sartrienne popularisée dans L’existentialisme est un humanisme : « l’existence précède l’essence », à ceci près que nous n’allons pas jusqu’à prétendre que l’être humain naît sans but ni sans définition – ce n’est pas ce que le Grand Architecte de l’Univers, par son principe même, laisse entendre.
Aussi bien, ce concept d’Homo faber s’oppose-t-il à l’Homo sapiens ?
L’expression latine : « Homo faber », qui désigne « l’homme artisan » voire « l’homme créateur », dans sa capacité à fabriquer des outils et à transformer son environnement, traverse la culture contemporaine à bien des égards.

C’est ainsi que, dans son ouvrage sur L’Évolution créatrice (1907), Bergson affirme que l’intelligence humaine est, d’abord et principalement, pratique. Avant d’être un Homo sapiens (l’homme qui sait), l’être humain est un Homo faber et l’on voit aujourd’hui à quels dangers cette course éperdue peut mener la planète, si l’un et l’autre, non seulement, ne se concilient pas, mais ne se conjuguent pas pour le bien-être de l’humanité et l’épanouissement de la vie, en général…
Dans son essai Condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt a introduit une seconde distinction entre l’Homo faber et l’Animal laborans. Le premier construit un monde durable, constitué de monuments, d’objets et d’outils, pour s’y installer, agissant en maître et en prédateur de la nature… jusqu’au point où il compromet son propre avenir, comme on le constate, désormais – tandis que le second, identifié à l’humble travailleur, utilise son corps pour se nourrir et assurer sa survie, consommant tout ce qu’il produit et poursuivant sans fin son cycle vital, ses traces étant quasiment vouées à disparaître, sous ses pieds.
En parallèle, c’est Max Frisch, le célèbre écrivain suisse, qui, dans son roman de 1957, précisément intitulé : Homo faber, nous confronte à la tragédie d’une vision unilatérale du monde présomptueusement fondée sur la logique, la technique et les probabilités mathématiques. Une série de coïncidences tragiques et d’inéluctables sentences du destin conduisent de telles civilisations à un effondrement total.

Il n’y a rien là de bien nouveau, en réalité. Dans son roman Pantagruel (Gargantua) paru en 1532, Rabelais nous avertissait déjà : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », maxime prophétique, s’il en est, qui nous place, à mesure que grandissent les défis et les périls, à la croisée permanente de la science et de la morale, du progrès et de la responsabilité.
C’est pourquoi, au cours des siècles, la modeste et laborieuse formule : « C’est en forgeant que l’on devient forgeron », n’a vu s’accroître que son acuité et son actualité. Elle prend aujourd’hui une résonance qui va bien au-delà de sa compréhension littérale, sa métaphore s’étendant, plus que jamais, à toutes les dimensions de l’Homme. Ce que chacun doit apprendre, c’est à devenir, non point seulement expert en un art particulier, comme il le fut préconisé à l’origine, mais l’expert de son propre avenir, en s’aidant aussi bien des innovations présentes que des lumières du passé. C’est en quoi le Franc-maçon contemporain transpose cette image en celle qui représente son travail perpétuel en Loge, lui qui sait qu’indéfiniment, il est appelé à équarrir et à sculpter, encore et encore, sa propre pierre, sans même avoir à renier sa progression.
« C’est en forgeant qu’on devient forgeron » n’est pas une simple leçon de métier reposant sur la répétition, la persévérance et la maîtrise. C’est un ancien et puissant rappel à la condition d’homme : on ne devient pas seul ce que l’on veut être mais on doit y mettre tous ses moyens.
