Légende de France ou d’ailleurs : Eguzki, la grand-mère Soleil qui veille aux portes de la nuit

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Au Pays basque, le Soleil n’est pas seulement un astre. Il est une présence féminine, une puissance protectrice et une voyageuse qui, chaque soir, retourne dans le sein de la Terre avant de renaître à l’Orient. Eguzki éclaire ainsi une conception du monde où la lumière ne triomphe pas définitivement de l’ombre : elle la traverse, s’y retire et en ressort renouvelée. Une légende profondément initiatique, dont l’eguzkilore, suspendue au seuil des maisons, demeure le signe visible.

Euskal_kosmogonia

Une mythologie enracinée dans la pierre et la parole

Parler de « mythologie basque » peut induire en erreur si l’on imagine un panthéon ordonné à la manière grecque, une généalogie divine définitivement fixée ou un grand récit fondateur transmis par un texte sacré. La tradition basque nous est parvenue sous la forme d’un archipel de récits locaux, de croyances domestiques, de gestes saisonniers, de salutations adressées aux astres et de légendes attachées à une montagne, une grotte, une source, un bois ou une maison.

Jean-François_Cerquand

Longtemps conservé par la transmission orale, cet ensemble ne fut systématiquement recueilli qu’à partir du XIXᵉ siècle, notamment par Jean-François Cerquand (1816 – 1888), puis surtout par l’ethnographe et préhistorien José Miguel de Barandiarán (1889 – 1991).

José Miguel de Barandiarán

Celui-ci rassembla, au cours du XXᵉ siècle, une immense matière faite de témoignages ruraux, de coutumes, de récits et de croyances. Il convient donc de ne pas reconstruire artificiellement une religion homogène ni de présenter chaque légende comme le vestige intact d’un culte préhistorique. La mythologie basque est moins un catéchisme ancien qu’une mémoire vivante, stratifiée, transformée par les siècles et profondément mêlée au christianisme.

Ce monde est peuplé de figures dont les noms semblent parfois sortir directement de la montagne

Mari, souveraine de nombreuses puissances telluriques ; Amalur, la Terre-Mère ; les lamiak, êtres des eaux et des grottes ; Basajaun, maître sauvage des forêts ; Gaueko, présence de la nuit ; les jentilak, géants d’un temps antérieur ; les sorginak, guérisseuses, magiciennes ou sorcières selon les récits et les époques.

Mais la véritable unité de cet univers ne réside peut-être pas dans ses personnages

Elle se trouve dans le paysage lui-même. La montagne, la caverne, la maison, le foyer et le seuil ne sont pas de simples décors : ils constituent les articulations d’un cosmos. La Terre y apparaît comme une matrice, un réceptacle immense où demeurent les morts, les esprits, les trésors et les puissances invisibles. Selon Barandiarán, elle est également tenue pour la mère du Soleil et de la Lune.

Eguzki, plus qu’un astre

Henrike-Knorr

Le mot Eguzki signifie « soleil » en basque. Selon les régions et les dialectes, on rencontre aussi les formes Eki, Ekhi, Iguzki, Eguzku ou Iki. Le linguiste Henrike Knörr (1947 – 2008) rattache eguzki et eki à une ancienne racine egu, associée au jour. Cette diversité lexicale témoigne de l’ancienneté et de l’enracinement territorial du terme.

Eguzki ne doit pourtant pas être envisagée comme une déesse au sens classique, assise sur un trône céleste et gouvernant un domaine abstrait.

Elle est d’abord le Soleil rendu proche, salué comme une personne sacrée. Dans plusieurs traditions, elle reçoit le nom d’Eguzki Amandrea, que l’on peut traduire par « Dame Soleil » ou « Grand-mère Soleil ».

La langue basque ne possédant pas de genre grammatical comparable au français, c’est précisément cette manière de s’adresser à l’astre qui révèle sa personnification féminine. Des formules recueillies dans différents villages la saluent lorsqu’elle disparaît ou lorsqu’elle revient. L’une des plus belles dit :

Eguzki amandrea badoia bere amangana

« Grand-mère Soleil retourne auprès de sa mère. »

Une autre lui promet simplement : « Au revoir, grand-mère, à demain. » À l’aube, on pouvait lui souhaiter la bienvenue. Le Soleil n’était donc pas seulement observé : il était reconnu, accompagné et inscrit dans une relation.

La fille qui retourne au sein de sa mère

Dans l’imaginaire basque traditionnel, lorsque le Soleil descend à l’ouest, il ne disparaît pas dans un néant extérieur au monde. Il retourne dans la Terre, sa mère. Il s’enfonce dans son sein, traverse ses profondeurs, puis renaît au matin.

Cette représentation dessine un cosmos très différent de celui où l’astre solaire voyagerait éternellement dans un ciel séparé de la matière. Ici, la lumière sort de la Terre et retourne à la Terre. Le principe lumineux n’est donc pas l’ennemi du monde souterrain : il en est l’enfant.

Cette intuition possède une force spirituelle considérable. Elle suggère que la lumière véritable ne vient pas abolir la matière, mais qu’elle naît de ses profondeurs. La Terre n’est pas l’obstacle dont l’esprit devrait se délivrer. Elle est la matrice obscure où la clarté se régénère.

Chaque coucher de soleil devient ainsi une descente. Chaque aurore, une remontée. Chaque nuit, une gestation.

Eguzki enseigne que toute illumination authentique exige un retrait. La lumière qui ne consentirait jamais à disparaître finirait par devenir aveuglante. Celle qui retourne à sa source peut renaître.

Une lecture initiatique de la nuit

Pour l’initié, cette course solaire évoque immédiatement la loi des passages. L’entrée dans l’obscurité ne signifie pas nécessairement l’échec de la lumière. Elle peut en être la condition.

L’impétrant est d’abord séparé du monde ordinaire. Il est conduit dans un espace clos, dépouillé de ses certitudes et confronté à lui-même. Il ne reçoit la lumière qu’après avoir consenti à ne plus la posséder. L’obscurité initiatique n’est donc pas une négation de la clarté. Elle est son creuset.

Eguzki accomplit chaque jour ce voyage

À l’Occident, elle abandonne les apparences visibles. Elle pénètre dans le ventre d’Amalur. À l’Orient, elle reparaît, non comme la répétition mécanique du jour précédent, mais comme une lumière réengendrée.

Le rapprochement avec le symbolisme alchimique s’impose de lui-même, sans qu’il soit nécessaire de supposer une filiation historique.

L’adepte doit visiter l’intérieur de la Terre, c’est-à-dire descendre dans la profondeur de la matière et de lui-même, afin d’y découvrir la lumière cachée. L’or philosophique n’est pas posé à la surface du monde : il sommeille dans l’obscurité de la mine.

Ainsi la légende basque rejoint-elle une intuition universelle : ce que nous cherchons au plus haut du ciel doit d’abord être retrouvé au plus profond de nous-mêmes.

Le Soleil féminin

La figure d’une « Grand-mère Soleil » mérite également attention. La puissance solaire n’est pas représentée sous les traits d’un jeune conquérant, d’un guerrier céleste ou d’un souverain dominateur. Elle prend la forme d’une aïeule.

Cette grand-mère n’est pas faible. Elle est ancienne. Elle appartient au registre de la transmission, de la continuité et de la mémoire. Sa lumière ne commande pas : elle accompagne. Elle ne s’impose pas comme une violence venue d’en haut : elle revient chaque matin parce qu’elle a su retourner à sa mère.

Certains penseurs contemporains ont interprété l’univers symbolique basque comme un ordre « matriciel » ou « matriciel-tellurique », structuré par la Terre et par des figures féminines telles que Mari.

Cette lecture demeure une herméneutique et non la preuve historique d’un matriarcat ancien. Elle permet néanmoins de comprendre que, dans ces traditions, la puissance ne se réduit pas à la domination : elle est aussi capacité d’enfanter, de contenir, de transformer et de rendre à nouveau possible.

La sagesse d’Eguzki est donc celle d’une lumière maternelle et ancestrale. Elle ne tranche pas brutalement entre le jour et la nuit. Elle établit un rythme, une respiration et une mesure.

Le Soleil saint et béni

Les formules populaires recueillies par les ethnographes qualifient parfois Eguzki de « sainte » et de « bénie ». Dans la région de Gernika, on pouvait lui dire :

« Soleil saint et béni, va vers ta mère et reviens demain s’il fait beau. »

Ailleurs, sa mère fut identifiée à Andre Mari, expression qui pouvait désigner la Vierge Marie dans un contexte christianisé, mais qui pourrait également conserver le souvenir de Mari ou d’une personnification plus ancienne de la Terre. José Miguel de Barandiaránlui-même souligne cette superposition possible.

Il serait donc trop simple d’opposer un paganisme basque supposément pur à un christianisme qui l’aurait entièrement détruit. Les traditions spirituelles se transforment rarement par remplacement total. Elles se traduisent, se recouvrent et se réinterprètent.

La vieille lumière solaire a pu recevoir le vocabulaire de la sainteté chrétienne. Les fêtes solsticiales ont rencontré la Saint-Jean ou Noël. La Terre-Mère a parfois pris le visage de Marie. Mais, sous les noms nouveaux, certaines structures symboliques ont continué d’agir.

La tradition survit moins en conservant intactes ses anciennes formes qu’en trouvant de nouveaux langages pour dire ses vérités essentielles.

La lumière qui met fin aux puissances nocturnes

Eguzki possède un pouvoir précis : sa venue contraint les êtres de la nuit à se retirer. Sorcières, lamiak et génies malfaisants perdent leur force lorsqu’ils sont surpris par les premiers rayons du jour.

José Miguel de Barandiaránrapporte ainsi l’histoire d’une lamia qui avait laissé son peigne d’or près du gouffre du Mondarrain. Un berger s’en empara. La créature le poursuivit et allait le rejoindre lorsque les premiers rayons touchèrent le vêtement de l’homme. La lamia dut alors renoncer et lui aurait dit de remercier le Soleil.

Le récit ne signifie pas nécessairement que la nuit serait mauvaise en elle-même. Il indique plutôt que certaines puissances ne peuvent agir que dans l’indistinction. La lumière les prive de leur emprise parce qu’elle révèle les formes, rétablit les limites et rend à chaque chose son nom.

Dans une perspective initiatique, la lumière n’est donc pas seulement ce qui permet de voir.

Elle est ce qui permet de discerner. Recevoir la lumière, ce n’est pas accumuler des connaissances. C’est apprendre à séparer sans mutiler, à distinguer sans exclure, à reconnaître ce qui relève de la peur, de l’illusion, du désir ou de la vérité.

Eguzkilore, le Soleil fixé sur la porte

Le signe le plus visible de cette fonction protectrice est l’eguzki-lore, littéralement la « fleur-soleil ». Il s’agit d’une carline, généralement identifiée à Carlina acaulis, même si d’autres variétés proches peuvent être désignées sous ce nom selon les territoires.

Une fois séchée, la fleur est placée sur la porte principale des maisons ou des etxe, parfois directement au-dessus du linteau. Sa forme circulaire, son cœur doré et ses bractées rayonnantes évoquent un petit soleil végétal. L’Académie de la langue basque rappelle elle-même la croyance selon laquelle l’eguzkilore, à l’image du Soleil, repousse les êtres des ténèbres.

Dans une version de la légende, les créatures nocturnes aperçoivent la fleur et la prennent pour le Soleil levant

Persuadées que le jour arrive, elles s’enfuient vers leurs refuges. Cette tradition est encore décrite dans les documents culturels et touristiques du Pays basque.

Une autre variante raconte que sorcières ou lamiak doivent compter toutes les pointes de la fleur avant de pouvoir franchir la porte. Elles se perdent dans ce dénombrement interminable jusqu’à ce que l’aube les contraigne à partir.

Le centre et la multiplicité

Cette seconde version appelle une lecture symbolique particulièrement féconde.

L’être malfaisant reste prisonnier de la multitude des pointes. Il compte, recommence, s’égare, mais ne comprend jamais la forme. Il demeure à la périphérie.

L’initié, au contraire, ne cherche pas à additionner indéfiniment les rayons. Il remonte vers leur origine commune : le centre.

Toute la géométrie de l’eguzkilore repose sur cette tension entre l’unité centrale et la multiplicité rayonnante. Les pointes sont nombreuses, mais elles procèdent d’un même cœur. La circonférence se déploie ; le centre demeure.

Le profane peut se perdre dans la dispersion des apparences, des opinions et des mots. Le travail initiatique ne consiste pas à nier cette diversité, mais à retrouver le principe qui l’ordonne.

La créature nocturne compte ce qu’elle voit. L’initié cherche ce qui fait voir.

Le seuil, lieu de toutes les transformations

L’eguzkilore n’est pas déposée n’importe où. Elle est placée sur la porte.

Or la porte est l’un des plus anciens symboles initiatiques.

Elle sépare sans rompre. Elle distingue un dehors et un dedans, mais rend leur communication possible. Elle marque le passage entre deux états : l’étranger devient hôte, le voyageur devient habitant, le profane peut devenir initié.

Le linteau est donc un lieu fragile. Tout ce qui approche ne doit pas nécessairement entrer. Toute pensée, toute passion, toute influence extérieure ne mérite pas d’être admise dans l’espace intérieur.

La fleur-soleil joue ainsi le rôle d’un gardien silencieux

Elle ne détruit pas les puissances qui rôdent. Elle les maintient à leur juste place. Elle protège l’ordre intérieur sans prétendre supprimer l’inconnu extérieur.

Dans la Loge également, le seuil n’est pas une simple porte matérielle. Il oblige celui qui le franchit à abandonner une partie de ce qu’il croyait être. On ne pénètre pas dans l’espace sacré en restant entièrement identique à soi-même.

L’eguzkilore semble poser à chacun cette question : qu’es-tu prêt à laisser hors de toi avant d’entrer en toi ?

De l’Occident à l’Orient

Temple-mystique-sous-l’arc-du-soleil

La course quotidienne d’Eguzki résonne naturellement avec l’orientation symbolique de la Loge.

L’Occident reçoit le Soleil couchant. Il est le lieu où la lumière visible décline, où commence le travail du dépouillement. L’Orient est le lieu de la lumière renaissante, non parce qu’il serait définitivement soustrait à la nuit, mais parce qu’il manifeste la promesse du retour.

Entre les deux s’étend le parcours initiatique.

Eguzki rappelle cependant que la lumière de l’Orient ne doit jamais devenir un privilège ou une possession. Le Soleil ne garde pas sa clarté pour lui-même. Il accomplit son cycle, éclaire, disparaît et revient. Il reçoit sa force de la Terre et la distribue au monde.

De même, l’initié n’est pas celui qui prétend être devenu lumineux. Il est celui qui accepte de devenir un relais. La lumière reçue n’a de sens que transmise.

Les deux portes de l’année

Les coutumes recueillies autour des solstices confirment le caractère sacré du cycle solaire.

Au solstice d’été, christianisé par la fête de saint Jean, on disait que le Soleil se levait en dansant. Les feux allumés devant les maisons ou aux carrefours, les herbes suspendues aux portes, la rosée recueillie au matin et certaines pratiques de purification étaient associés à la protection des personnes, des bêtes, des récoltes et du foyer.

Au solstice d’hiver, le Gabonzuzi, tronc brûlé dans l’âtre à Noël, participait lui aussi d’un ensemble de rites liés au feu, au renouvellement, à la purification et à la protection domestique.

Les solstices sont les deux grandes portes du Soleil

L’une marque le moment où la lumière, parvenue à son maximum, commence à décroître. L’autre celui où, au cœur de la plus longue nuit, elle recommence à croître.

Cette loi cosmique contient une leçon de mesure. Toute expansion porte déjà en elle son retrait. Toute obscurité contient la possibilité d’un recommencement.

L’initié apprend ainsi à ne pas désespérer dans la nuit, mais aussi à ne pas s’enorgueillir au plein midi.

La véritable protection

La légende d’Eguzki ne nous demande pas de croire naïvement qu’une fleur séchée arrêtera les orages ou les êtres invisibles. Elle nous invite à comprendre ce que signifie protéger une demeure.

Une maison n’est véritablement protégée ni par des murs infranchissables ni par la fermeture au monde. Elle l’est lorsque son seuil est gardé par une conscience éveillée.

L’eguzkilore devient alors le symbole d’une vigilance intérieure. Elle rappelle qu’il existe, au-dessus de toute porte, une lumière capable de reconnaître ce qui cherche à entrer.

Quelles pensées accueillons-nous ?
Quelles peurs laissons-nous gouverner notre demeure ?
Quelles ombres projetons-nous sur ceux qui frappent à notre porte ?
Quelle lumière entretenons-nous lorsque le Soleil extérieur a disparu ?

Eguzki ne supprime pas la nuit. Elle nous apprend à l’habiter sans lui appartenir.

La lumière retourne toujours à sa source

La profondeur de cette légende tient peut-être dans cette image très simple : chaque soir, la Grand-mère Soleil retourne auprès de sa mère.

La lumière la plus haute accepte de redescendre. Le céleste se réconcilie avec le terrestre. La clarté consent à la nuit. La vieillesse rejoint la matrice. La fin du jour prépare sa renaissance.

Dans un monde fasciné par l’exposition permanente, Eguzki enseigne le retrait. Dans un temps qui confond souvent lumière et visibilité, elle rappelle que toute maturation s’accomplit d’abord dans l’obscurité. Dans une civilisation qui rêve de vaincre la nuit, elle nous invite à reconnaître sa fonction initiatique.

La véritable lumière n’est pas celle qui ne s’éteint jamais. C’est celle qui sait où retourner pour pouvoir renaître.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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