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Florence, Mardi gras, février 1497.
Giovanni était mort depuis plus de deux ans.
Politien aussi.
Et Savonarole régnait
Non pas comme un prince, il n’avait ni titre ni armée, pas d’or dans ses coffres, pas de sceau sur ses lettres sinon la croix du Christ. Mais il régnait avec quelque chose de plus redoutable que la puissance temporelle : avec la certitude. La certitude absolue, minérale, sans fissure possible, d’être l’instrument de Dieu dans une ville corrompue qui devait être purifiée par le feu avant de renaître dans la gloire.

Depuis deux ans il prêchait à San Marco, puis à Santa Maria del Fiore et la cathédrale était petite pour les foules qui se pressaient pour l’entendre. Les femmes pleuraient dans les nefs. Les hommes se frappaient la poitrine. Les jeunes gens qui, quelques années auparavant, soupaient chez Politien en citant Platon, descendaient maintenant dans les rues avec des civières pour collecter les objets du péché : les miroirs, les perruques, les cartes à jouer, les livres d’Ovide et de Pétrarque, les tableaux obscènes, tout ce que la pédagogie savonarolienne appelait les vanités, tout ce que le monde florentin de Laurent avait aimé avec une passion que le moine n’arrivait pas à appeler autrement que luxure.
Et ce soir, sur la Piazza della Signoria, on allait brûler tout cela.
Sandro Botticelli avait cinquante-deux ans.
Il vivait toujours dans son atelier d’Ognissanti, la même bottega où Giovanni l’avait trouvé par une aube ancienne, à genoux devant ses pigments broyés, dans l’odeur de térébenthine et de lin. Mais quelque chose avait changé dans la lumière de cet atelier. Pas les fenêtres, pas l’orientation. Quelque chose d’intérieur.
Les apprentis étaient partis, pour la plupart. Les commandes se raréfiaient.
On ne commandait plus de Vénus, de Grâces, de Printemps allégoriques où les corps nus dans des draperies translucides évoquaient avec cette perfection particulière de désir et de beauté mêlés. On commandait des Madones sévères. Des Crucifixions sans consolation. Des prophètes aux yeux révulsés d’une vision trop grande pour eux.
Botticelli peignait ce qu’on lui commandait. Et parfois, la nuit, quand l’atelier était vide et que les bougies jetaient leurs ombres longues sur les murs tapissés d’esquisses, il sortait d’un réduit fermé à clé quelques-uns de ses anciens cartons, ses études pour la Primavera, pour la Naissance de Vénus, et il les regardait longuement, sans peindre, sans rien faire d’autre que regarder.
Ce qu’il cherchait dans ces cartons anciens, il ne l’aurait pas su dire exactement. Peut-être la preuve que cela avait été réel, que ces années de lumière dorée, de banquets chez Politien, de discussions avec Giovanni sur la Kabbale et la couleur, avaient eu lieu quelque part dans le monde et n’étaient pas simplement un rêve d’avant le réveil.
Ce soir-là, la veille du bûcher, Ficin vint le voir.
Ficin avait soixante-quatre ans maintenant. Son visage portait toutes ces années avec la dignité tranquille d’un arbre vieux, creusé, marqué, mais toujours droit. Il portait un manteau de laine sombre et une lanterne à la main, et quand il entra dans l’atelier, il regarda autour de lui avec l’expression de quelqu’un qui prend un inventaire.
— Sandro, dit-il.
— Marsile. Il est tard pour une visite.
— Je sais. J’ai quelque chose à vous demander.

Ficin s’avança entre les châssis et les tables. Il s’arrêta devant un grand panneau que Botticelli n’avait pas terminé, une Nativité mystique où les anges dansaient dans les airs avec des rameaux d’olivier, et en bas, des hommes et des démons en combat. L’image était sombre, fiévreuse, rien à voir avec les sérénités de jadis.
— Vous avez changé de façon de peindre, dit Ficin.
— Le monde a changé.
— Non. Le monde est le même. C’est vous qui avez changé.
Botticelli ne répondit pas. Il essuyait un pinceau sur un chiffon sans raison, un geste mécanique, une façon de s’occuper les mains.
— Demain, dit Ficin, les enfants de Savonarole passent dans les ateliers. Les garçons aux civières blanches, avec leurs chants. Ils collectent les… les vanités.
— Je sais.
— Ils viendront ici.
— Je sais.
Un silence. La flamme de la lanterne de Ficin oscillait légèrement.
— Sandro, dit Ficin avec une douceur qui dissimulait une tension immense. Que leur donnerez-vous ?
Botticelli posa son pinceau. Il ne répondit pas tout de suite. Il alla vers le réduit fermé à clé, qui était dans le fond de l’atelier derrière un rideau de velours rouge passé. Il prit la clé dans la poche de son tablier et ouvrit.
Il n’y avait pas grand-chose là-dedans. Quelques cartons roulés, quelques panneaux de petit format posés à plat, une cassette de bois. Botticelli prit les cartons, les tint dans ses bras un moment comme on tient quelque chose de fragile. Puis il les posa sur la grande table de travail.
Il déroula le premier.
C’était une étude pour la Primavera, la Vénus centrale, grandeur quasi réelle, au stylet d’argent sur parchemin préparé. La figure était d’une précision extraordinaire : chaque pli du manteau tracé avec une finesse que la peinture finale n’avait fait que rendre visible, chaque courbe du visage cherchée, trouvée, retracée. On voyait le processus de la pensée dans ces lignes, les hésitations, les repentirs, les reprises. Pas une œuvre finie mais quelque chose de plus intime : le moment où le beau n’existait encore que dans la main d’un homme seul dans son atelier.
Ficin regarda longuement.
— C’est le plus beau dessin que j’aie jamais vu, dit-il.
— Oui, dit Botticelli. Je sais.
Il déroula un second carton. Étude pour les Grâces, les trois figures dans leur danse circulaire, saisies à l’instant exact où le mouvement est à la fois accompli et suspendu.
Un autre carton : le visage de Vénus naissante, vu de trois quarts, les yeux légèrement baissés, cette expression impossible à nommer, pas la tristesse, pas la joie, quelque chose entre les deux, quelque chose qui ressemblait à la conscience.
— Giovanni m’a dit une fois, dit Botticelli, que ce visage-là contenait la même question que la philosophie. La question de ce que c’est d’être un être conscient dans un monde qui ne sait pas qu’il existe.
Ficin ne dit rien.
— Il avait vingt ans quand il m’a dit ça. Dans cet atelier. Je broyais du lapis-lazuli, et il regardait, et il a dit cette phrase.
Botticelli roula les cartons avec soin, les attacha avec un ruban. Il prit la cassette de bois, l’ouvrit. Dedans, des petits panneaux, des études de couleurs, des essais de composition, une petite Vénus marine de dix centimètres sur huit, parfaite, non destinée à être vendue mais gardée comme un miroir qu’on consulte.
Il posa les cartons roulés sur un côté. Il posa la cassette sur l’autre côté.
— Ces cartons, dit-il, je les donnerai aux enfants de Savonarole demain.
Ficin leva les yeux.
— Sandro…
— Non, laissez-moi finir. Je les donnerai. Pas parce que je crois que Savonarole a raison. Pas parce que je crois que la beauté est un péché. Je les donnerai parce que… parce que je ne sais plus quoi en faire. Giovanni est mort. Politien est mort. Laurent est mort. Qui sait encore lire ces images pour ce qu’elles sont ? Qui sait encore voir dans la Vénus non pas l’obscénité mais la théologie ? Qui sait encore que les Grâces dansent l’arbre kabbalistique ?
— Moi je sais, dit Ficin.
— Vous êtes vieux, Marsile. Pardonnez-moi. Vous êtes vieux et vous mourrez bientôt. Et après vous, qui ?
Un silence terrible.
— Si je les garde, continua Botticelli, ils resteront dans ce réduit jusqu’à ce que je meure, et après ma mort ils seront vendus à quelque marchand qui verra des lignes sur du parchemin. Ou ils seront brûlés de toute façon par des héritiers qui n’ont pas demandé à hériter d’un peintre. Si je les donne maintenant, au moins…
— Au moins ?
Botticelli se tut.
— Au moins cela aura eu un sens, dit-il enfin. Un sens terrible. Mais un sens.
Ficin resta silencieux longtemps. Il regardait les cartons roulés sur la table, avec leurs rubans. Il regardait la cassette ouverte et la petite Vénus marine qui brillait dedans dans la lumière de la lanterne. Ce visage si petit et si parfait, ces yeux regardaient quelque chose qu’on ne voyait pas.
— La cassette, dit-il soudain.
— Quoi ?
— La cassette, vous ne la donnerez pas.
— Marsile…
— Non. Écoutez-moi. Les cartons, peut-être. Je ne vous dis pas de ne pas les donner. Je ne vous dis pas non plus de les donner. C’est votre décision. Mais la cassette, non. Ces petits panneaux, ils sont à moi. Je vous les rachète. Pour une somme symbolique si vous voulez. Mais ils ne brûleront pas.
Botticelli le regarda étonné.
— Pourquoi à vous ?
— Parce que dans ma bibliothèque de Montevecchio, il y a une armoire à double fond que personne n’a jamais ouverte hormis moi. Il y a là-dedans des textes que j’ai jugés prudent de ne pas montrer depuis dix ans. Des lettres de Giovanni. Des fragments de ses brouillons. Un commentaire du Cantique des Cantiques qu’il n’a pas voulu publier. Ces petits tableaux seront avec eux. Ensemble, ils formeront quelque chose. Une mémoire. Un dépôt.
— Pour qui ?
Ficin sourit, un sourire lent, fatigué, mais sincère.
— Pour quelqu’un qui n’est pas encore né. Pour quelqu’un qui cherchera, dans cinquante ans ou cent ans, ce que nous avons cherché. Et qui aura besoin de savoir que nous avons été là.
Botticelli regarda longuement la cassette. Puis il la ferma, et la tendit à Ficin.
— Prenez-la.
Le lendemain matin, Mardi gras, le ciel blanc d’un froid sec et brillant, les enfants de Savonarole vinrent.
Ils étaient une vingtaine, garçons et jeunes hommes entre douze et vingt ans, vêtus de blanc, portant sur la tête des couronnes d’olivier, chantant des laudes en procession avec leurs civières. Ils chantaient juste, d’une voix claire et collective qui emplissait la rue d’une musique singulière, belle, indéniablement belle, et pour cela déjà légèrement troublante.
Leur chef de file était un adolescent de seize ans environ, maigre et pâle, avec des yeux d’un bleu-gris pâle qui ne regardaient jamais directement les gens mais un peu au-dessus ou au-dessous, comme s’ils scrutaient un monde légèrement décalé du monde ordinaire.
Botticelli les attendait devant la bottega, les cartons sous le bras, les quatre roulés ensemble et attachés, enveloppés de toile cirée.
Le jeune chef s’arrêta. Il regarda les cartons. Il regarda Botticelli.
— Maître Sandro, dit-il avec une déférence que Botticelli ne s’attendait pas à recevoir de quelqu’un de cet âge dans cette procession.
— Je vous apporte cela de ma propre volonté, tenez! dit Botticelli.
Sa voix était ferme. Il n’y avait dans sa façon de tenir les cartons ni geste théâtral ni hésitation visible. Il avait décidé. Il exécutait.
Le jeune chef prit les cartons avec le même soin que Botticelli les lui tendait, doucement, comme s’il avait compris, dans ce geste, quelque chose de son poids réel.
— Savez-vous ce que c’est ? dit Botticelli.
— Des dessins.
— Des études pour mes grands tableaux. Ceux qui sont maintenant dans les palais des Médicis et les villas de Toscane.
Le jeune chef hocha la tête.
— Ils seront en bonne compagnie sur le bûcher, dit-il. Des choses précieuses brûlent toujours mieux.
C’était dit sans cruauté. Avec une certaine naïveté, même, la naïveté de qui croit vraiment que la destruction matérielle peut purifier quelque chose de spirituel, que le feu fait monter les choses vers Dieu plutôt que de les réduire en cendres.
Botticelli ne répondit pas.
Il regarda la procession reprendre sa route dans la rue, les cartons portés maintenant sur une civière au milieu des miroirs brisés et des perruques blondes et des livres de vers et des jeux de cartes peints que d’autres Florentins avaient livrés ce matin. Il regarda jusqu’à ce que le dernier ruban blanc disparaisse au tournant de la rue.
Puis il rentra dans son atelier. Il alla s’asseoir sur son tabouret de travail. Il resta là un long moment, sans bouger, les mains à plat sur les genoux, regardant le mur où ne restaient plus que quelques esquisses de saints et de prophètes : les sujets acceptables, les sujets sans danger.
Son grand chat roux sauta sur la table et se frotta contre ses bras. Il le caressa machinalement.
Il pleurait, peut-être. Difficile à dire. Les peintres savent tenir leur visage comme ils tiennent leurs pinceaux, avec une précision qui ne dit pas tout.
La Piazza della Signoria, ce même soir.

Le bûcher était érigé depuis deux jours, une pyramide à plusieurs étages de planches et de fagots, haute d’une dizaine de mètres, autour de laquelle on avait disposé les objets offerts ou saisis : les miroirs en premier, par dizaines, qui reflétaient encore dans leur surface argentée les flambeaux qui allaient les consumer. Les perruques et les faux cheveux ensuite, blonds ou roux ou noirs, emmêlés en touffes grotesques qui ressemblaient, dans la lumière déclinante, à des trophées de guerre. Les livres,Ovide, Pétrarque, Boccace, des florentins par centaines, empilés avec une régularité maniaque. Des cartes à jouer. Des instruments de musique, un luth brisé, quelques flûtes, ce qui pouvait être une viole de gambe démembrée. Des vêtements fastueux, des robes brodées, des manteaux à fourrure. Et les tableaux.
Des tableaux par dizaines.
On ne les voyait plus pour ce qu’ils étaient, des Vénus, des Nymphes, des portraits de femmes aimées, mais pour ce que le savonarolisme avait décidé qu’ils représentaient : l’orgueil de l’homme qui prétend rivaliser avec Dieu en créant la beauté, le mensonge du monde sensible qui détourne les âmes du seul vrai beau.
Ficin était là, dans la foule.
Il n’y était pas venu pour assister. Il n’y était pas venu pour protester, il savait que la protestation était impossible et dangereuse. Il y était venu parce qu’il ne pouvait pas ne pas y être, parce que quelque chose en lui avait besoin de voir, de témoigner, d’être présent à cette destruction comme on est présent à l’enterrement d’un ami, non pour approuver la mort mais pour honorer ce qui a vécu.
Il reconnut les cartons de Botticelli quand ils furent posés sur le bûcher.
La toile cirée avait été retirée. Les cartons étaient déroulés et étalés contre les fascines de bois, les études pour les Grâces, pour la Vénus, pour la Primavera, maintenant visibles à tous, exposés une dernière fois à la foule qui ne les voyait pas comme Botticelli les avait dessinés, qui ne les voyait pas comme Giovanni les avait regardés dans l’atelier d’Ognissanti, qui ne les voyait pas comme Ficin les voyait ce soir depuis la foule avec ses yeux vieux et humides.
Savonarole s’avança vers le bûcher, tenant une torche.
Il avait maigri, dans ces années de règne prophétique. Son visage était d’une angularité presque squelettique, mais ses yeux étaient intacts, toujours cette intensité qui brûlait comme un charbon, cette certitude qui ne fléchissait pas.
Il leva la torche.
Dans la foule, quelqu’un pleurait. Ce n’était pas Ficin, Ficin ne pleurait plus d’une façon extérieure. Mais quelqu’un, quelque part dans la foule dense de Florentins qui regardaient le Mardi gras de leur ville se consumer, sanglotait avec une franchise qui traversait le bruit.
La torche toucha les premières branches.
Le feu prit lentement d’abord comme tous les feux, hésitant, cherchant, léchant les bords de ce qu’il allait consumer. Puis plus vite. La pyramide s’embrasa du bas vers le haut, et dans la lumière rouge et orange et blanche du brasier qui montait, les cartons de Botticelli brillèrent une dernière fois, une fraction de seconde où les lignes du stylet d’argent sur parchemin furent illuminées par une lumière vive, presque solaire, avant que le parchemin ne noircisse, ne se recroqueville, ne se consume en volutes de fumée grise qui montaient haut dans le ciel de Florence.
Ficin regarda la fumée monter en songeant aux études pour les Grâces, à la Vénus marine de dix centimètres qu’il avait sauvée, elle, dans la cassette maintenant serrée dans l’armoire à double fond de Montevecchio.
Il revoyait le visage de Giovanni dans ses cahiers, cette pensée qui avait voulu embrasser tout le savoir humain, toutes les traditions, toutes les langues, qui avait voulu dire que l’homme était libre.
Le feu crachotait et rugissait. La foule regardait, silencieuse pour l’essentiel, un des silences les plus étranges que Florence eût jamais connus, un silence qui n’était ni recueillement ni honte mais quelque chose de plus ambigu : la conscience collective d’un seuil franchi, d’une chose accomplie qu’on ne pourrait pas défaire.
Ficin ferma les yeux un moment.
Il pensa encore à Giovanni, à cette matinée d’automne où il lui avait lu le Discours, et à la phrase sur l’homme qui se définit lui-même, qui choisit sa place dans le monde, qui n’est pas fait d’une matière fixe mais d’une liberté fondamentale. Il pensa à Botticelli assis dans son atelier vide, les mains sur les genoux, le chat roux contre ses bras. Il pensa à Politien récitant Virgile dans la chambre d’un mourant.
Puis il rouvrit les yeux.
Le bûcher brûlait.
Et quelque part dans la cassette de l’armoire à double fond, la petite Vénus marine attendait, intacte, son visage de dix centimètres regardant dans le noir quelque chose qu’on ne voyait pas.
Le feu passe.
Ce qu’il prend ne revient pas.
Mais il ne prend jamais tout.
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