Du « Principe » à l’œuvre maçonnique


Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), dépendant du CNRS, est un établissement public à caractère scientifique et technologique. Indépendant des éditeurs, si crédibles soient-ils, il est le reflet le plus juste du sens actuel des mots de la langue française. Le mot « principe »  y est d’abord défini avec une idée de temps (« Origine première d’une chose ; début absolu. » ). Cette idée se retrouve dans la traduction du premier mot de la Bible, Béréshit par: Dans le [au]commencement

Puis ce CNRTL propose une autre définition ajoutant l’idée de causalité, c’est-à-dire d’une cause efficiente, par exemple ce qu’il définit comme principe immatériel, supérieur, suprême, unique, universel. Les diverses religions définissent le principe comme le commencement, l’origine, la source, c’est-à-dire la cause première. D’où les formulations Dieu est le principe, le premier principe de toutes choses. Dieu est le principe de tout bien, le souverain principe.

Remarquons que le mot « Principe » est au singulier.

On peut aussi retenir qu’un principe est une proposition fondamentale, une loi, une règle définissant un phénomène, une base sur laquelle repose l’organisation de quelque chose, ou qui en régit le fonctionnement. On trouve trace de ce sens par le pluriel utilisé : « principes »
Ainsi, La « Déclaration de Principes » du convent de  Lausanne de 1875 (nous consacrerons le prochain article à ce sujet) : commençait par ces mots : « La Franc-maçonnerie proclame, comme elle a toujours proclamé, l’existence d’un Principe Créateur, sous le nom de Grand Architecte de l’Univers. »

Et nous voilà revenus à la première définition du mot Principe au singulier.

Le Grand Architecte de l’Univers est à une force créatrice qui a ordonné l’univers et en garantit l’harmonie.
Ce Grand Architecte de l’Univers n’est pas nécessairement un dieu au sens religieux traditionnel, bien qu’il puisse être interprété comme tel par des maçons croyants. Il est surtout vu comme une représentation symbolique de l’ordre, de l’harmonie universelle et du principe créateur qui régit l’univers.

Le Grand Architecte de l’Univers  est donc une figure symbolique qui permet à des individus de diverses convictions spirituelles ou religieuses de se retrouver autour d’un symbole commun.

Cette métaphore séduit parce qu’elle traduit un besoin profondément humain, celui de donner forme à l’invisible.
Cette symbolisation rejoint le concept de « Principe » évoqué par René Guénon, figure inclassable de l’histoire intellectuelle du XXe siècle , qui fût – entre autres – franc-maçon et proche d’Oswald Wirth.
Le principe premier est au cœur de sa métaphysique traditionnelle. Il désigne la Réalité suprême, absolue, indéterminée et inconditionnée, source ultime de toute manifestation et de tout être, tout en restant transcendante par rapport à eux. Dans la perspective guénonienne, le Principe est le point de départ et le terme ultime de toute considération métaphysique. Il correspond à ce que d’autres traditions nomment l’Absolu, l’Infini ou le Suprême.

Il n’est pas un « dieu » au sens religieux personnel, ni un créateur démiurgique, mais la Possibilité universelle totale, contenant en elle-même toutes les possibilités de manifestation et de non-manifestation. Guénon insiste sur son caractère ineffable : on ne peut en parler que par négations, car toute affirmation le limiterait. Il est « sans dualité », au-delà de toute opposition, y compris celle de l’Être et du Non-Être.

L’Être (ou l’Unité principielle) représente la première détermination du Principe, le fondement immédiat de la manifestation universelle. Au-dessus de lui se situe le Non-Être, aspect non manifesté. Le Principe englobe les deux sans s’identifier à eux.

Guénon avertit contre toute confusion : le Principe n’est pas « relatif » à quoi que ce soit. Il est immuable, tandis que la manifestation est changement et multiplicité. Toute chose existe par participation au Principe, mais le Principe reste indépendant et intact.
Le Principe n’agit pas directement sur la manifestation (principe du non-agir). Il gouverne par son centre immobile, comme le moyeu d’une roue. Toutes les traditions authentiques en sont des adaptations. C’est ainsi que le  symbolisme du Centre se rencontre dans toutes les traditions, parce qu’il représente directement le Principe.

Mais ce n’est pas écarter l’expression ternaire du Principe

En fait, dans La Grande Triade (chap.XI, p.90), on peut suivre René Guénon qui distingue deux types de ternaires par une simple modification de l’ordre dans lequel sont énumérés les termes de la Triade : si on énonce celle-ci dans l’ordre « Ciel, Terre, Homme », l’Homme y apparaît comme le Fils du Ciel et de la Terre. Si on l’énonce dans l’ordre « Ciel, Homme, Terre », il y apparaît comme le Médiateur entre le Ciel et la Terre. Ce n’est pas un simple symbole cosmologique, mais une clef métaphysique qui révèle comment le Principe se déploie sans se diviser.
Le Ciel (Tien) représente le principe actif, yang, non-agissant (wou-wei), pôle supérieur de la manifestation. Il « couvre » et influence sans intervenir directement, image du Principe par rapport à la manifestation (mouvement descendant des influences célestes).
La Terre (Ti) est le principe passif, yin, support et réceptacle. Elle « supporte » et réalise ce que le Ciel initie.
L’Homme (Jen) occupe la position médiane. Il est le « Fils du Ciel et de la Terre », médiateur capable de synthétiser les deux pôles. Dans sa plénitude (l’« Homme véritable » ou tchenn-jen, puis l’« Homme transcendant » ou cheun-jen), il réalise l’union avec le Principe.

Ce ternaire n’est pas exclusif à l’Extrême-Orient. Il correspond à d’autres formulations : Deus-Homo-Natura, Esprit-Âme-Corps, ou encore Soufre-Mercure-Sel en alchimie. L’ordre d’énonciation change le sens : « Ciel-Terre-Homme » fait de l’Homme le produit ; « Ciel-Homme-Terre » en fait le médiateur. Cette flexibilité montre la souplesse du Principe, qui se reflète dans tous les ordres sans s’épuiser.

Guénon présente le Tai-ki comme le principe commun du Ciel (Tien) et de la Terre (Ti), où ils sont « indissolublement unis, à l’état “indivisé” et “indistingué”, antérieurement à toute différenciation ». Il s’identifie à l’Être pur, ou à la « Grande Unité » qui est l’Unité métaphysique elle-même.
Le Tai-ki est supérieur au Ciel et à la Terre, antérieur à leur distinction. Il incarne l’Unité principielle. Guénon y voit une confirmation que la tradition extrême-orientale n’est pas dualiste, contrairement à certaines interprétations occidentales : la dualité yin-yang est seconde par rapport à l’Unité, elle-même issue du Principe.

Rappelons quelques aspects de la quête du sens du Principe premier dans la philosophie occidentale.

La notion de Principe traverse toute l’histoire de la pensée occidentale comme une quête fondamentale : celle de l’origine ultime, de la cause première, du fondement absolu à partir duquel tout existe et vers lequel tout converge. Elle désigne ce qui est premier, non dérivé, source de l’être, de l’ordre et de la connaissance. Penser le Principe, c’est donc interroger ce qui précède toute détermination tout en la rendant possible, ce qui reste immuable au cœur du changement, ce qui unit sans se diviser.
Cette réflexion s’est déployée différemment selon les époques, oscillant entre approches métaphysiques, cosmologiques et théologiques, tout en gardant une tension entre l’impersonnel et le personnel, l’absolu indéterminé et le Dieu vivant.

Dès l’aube de la philosophie grecque, les penseurs présocratiques cherchent les archai, ces principes originels : l’eau pour Thalès, l’apeiron pour Anaximandre, le feu pour Héraclite, ou l’être un et immobile pour Parménide. Ces intuitions posent déjà le Principe comme ce qui sous-tend la multiplicité apparente, comme réalité première dont procède le cosmos.

Platon élève cette quête à un niveau proprement métaphysique. Les Idées éternelles constituent le monde intelligible, modèle du sensible ; au sommet trône l’Idée du Bien, « au-delà de l’essence », source de toute réalité et de toute intelligibilité.
Le Bien n’est pas un être parmi d’autres, mais ce qui illumine l’être lui-même, cause finale et formelle de tout. Penser le Principe chez Platon, c’est donc s’élever dialectiquement des ombres sensibles vers la lumière intelligible, par une conversion de l’âme qui reconnaît sa parenté avec ce fondement transcendant.

Aristote, disciple critique, reformule cette interrogation. La « philosophie première » étudie l’être en tant qu’être et recherche les causes ultimes.
Le Principe suprême apparaît comme le Premier Moteur immobile : acte pur sans puissance, pensée de la pensée, qui meut l’univers par attraction sans être mû. Il couronne une cosmologie hiérarchisée, où les substances composées de matière et de forme trouvent leur achèvement dans cet Être nécessaire et éternel. Contrairement à une séparation platonicienne trop marquée, Aristote ancre le Principe dans une analyse de la substance et du mouvement, tout en lui conservant une transcendance radicale. Cette vision influencera durablement la pensée ultérieure, en offrant un cadre rationnel pour penser l’origine et la finalité.

La théologie chrétienne intègre et transforme ces héritages grecs à la lumière de la Révélation. Dieu y est affirmé comme Principe absolu : Créateur ex nihilo, cause première de tout ce qui est.
Saint Augustin voit en Lui la Vérité éternelle, lumière intérieure qui illumine l’âme et rend possible toute connaissance. Il est à la fois Principe ontologique (source de l’être) et Principe noétique (source de la vérité).

La synthèse médiévale, chez Thomas d’Aquin, atteint une rigueur exceptionnelle. Dieu est Ipsum Esse Subsistens, l’Être subsistant par soi, acte pur dont l’essence coïncide avec l’existence. Les cinq voies démontrent rationnellement l’existence d’un Principe premier : Moteur non mû, Cause incausée, Nécessaire par soi, Être le plus parfait, Intelligence ordonnatrice finale. Thomas d’Aquin distingue soigneusement les ordres : la raison peut atteindre le Principe comme cause, tandis que la foi révèle son caractère trinitaire et personnel. Penser le Principe devient ici une analogia entis : les créatures participent à l’Être divin sans s’y identifier, préservant à la fois la transcendance et la relation.

Pourtant, la mystique chrétienne pousse souvent plus loin cette pensée, vers un dépassement des catégories.
Maître Eckhart distingue le Dieu personnel (Gott), objet de la dévotion trinitaire, et la Déité (Gottheit), essence primordiale, fond abyssal sans mode ni propriété, « néant » par rapport à toute détermination. L’âme, par un détachement radical, peut naître à cette Déité et s’y identifier dans une union où « je suis ce que Dieu est ». Cette voie apophatique – négative – rejoint une intuition de l’Absolu indéterminé.

Jean de la Croix, dans La Nuit obscure, décrit un itinéraire de purification où Dieu retire tout appui sensible et spirituel pour conduire l’âme à une union transformante. Dans cette nuit, l’âme devient « déiforme », opérant divinement par participation, dans un mariage spirituel où les volontés s’unifient parfaitement.

La philosophie moderne marque un tournant.
Descartes recentre le Principe sur le cogito, fondement de certitude subjective.
Kant le limite aux catégories a priori de l’entendement, bornées à l’expérience phénoménale.
Hegel historicise l’Absolu comme Esprit se déployant dialectiquement.
Nietzsche proclame la « mort de Dieu », laissant l’homme face à un vide de principes transcendants.

La pensée contemporaine oscille entre déconstructions postmodernes et retours à la métaphysique classique ou à des approches phénoménologiques du fondement.

Ici encore, on peut suivre Guénon qui diagnostique cette déviation dans La Crise du monde moderne et Orient et Occident : l’Occident moderne devient une civilisation sans principes supérieurs, matérialiste et antitraditionnelle ; il perd la métaphysique pure (connaissance supra-rationnelle du Principe) au profit de la raison discursive et de la science profane. La théologie elle-même s’affaiblit face au rationalisme. « Une civilisation qui ne reconnaît aucun principe supérieur, qui n’est même fondée en réalité que sur une négation des principes, est par là même dépourvue de tout moyen d’entente avec les autres, car cette entente, pour être vraiment profonde et efficace, ne peut s’établir que par en haut, c’est-à-dire précisément par ce qui manque à cette civilisation anormale et déviée ».

Penser le Principe aujourd’hui exige donc de tenir ensemble ces fils : il est à la fois origine cosmologique, fondement ontologique, source de sens et terme de l’union spirituelle. Il échappe à toute saisie exhaustive, car le définir reviendrait à le limiter.

Le principe se donne dans la raison comme cause première, dans la foi comme Dieu personnel, dans la mystique comme Absolu à réaliser par dépouillement.

Cette notion invite à une conversion : passer de la dispersion dans le multiple à la contemplation de l’Un, de la surface des phénomènes à la profondeur de l’Être.

Ce que l’on peut dire, c’est que le Principe se révèle non comme une notion parmi d’autres, mais comme l’axe invisible autour duquel tournent toutes les traditions authentiques, tous les symboles et toutes les quêtes véritables de l’humanité.

Qu’il soit nommé Grand Architecte de l’Univers, Absolu guénonien, Idée du Bien platonicienne, Ipsum Esse chez Thomas d’Aquin ou Déité chez Eckhart, il désigne toujours cette Réalité première, ineffable et transcendante, source et fin de toute manifestation, centre immobile qui gouverne sans agir.

Ce qui frappe, à travers les siècles et les continents, c’est l’extraordinaire convergence des langages. Le Tai-ki chinois, le Premier Moteur d’Aristote, le Principe créateur des Francs-maçons de Lausanne et l’Unité principielle de Guénon disent, chacun à sa manière, la même vérité : l’origine n’est pas dans le temps, mais au-delà du temps ; elle n’est pas une cause parmi d’autres, mais la Cause qui rend possible toute causalité. Et l’être humain, placé au cœur de la Triade — entre Ciel et Terre, entre équerre et compas, entre le multiple et l’Un — est précisément le lieu où cette Réalité peut être reconnue, vécue et incarnée.

La modernité, en proclamant la « mort de Dieu » et en absolutisant la raison discursive, n’a pas supprimé le Principe : elle l’a simplement rendu inaudible. Or le Principe n’a pas besoin d’être cru ni prouvé ; il est dans sa réalisation. C’est là tout le sens de l’initiation véritable : non pas accumuler des connaissances, mais revenir au Centre, retrouver l’Invariable Milieu où l’Homme véritable devient le médiateur conscient entre le manifesté et le non-manifesté, entre le relatif et l’Absolu.

Ainsi, chercher le Principe n’est pas une spéculation intellectuelle. C’est une aventure spirituelle décisive : celle qui consiste à remonter, par la purification, la contemplation et le travail sur soi, vers ce qui n’a jamais cessé d’être notre origine la plus intime. C’est une invitation permanente à l’émerveillement et à la quête, là où philosophie et théologie se rejoignent dans l’effort de l’esprit pour penser l’impensable origine de toute pensée.

Derrière la diversité des rites, des symboles et des doctrines, une seule Lumière brille.
La Franc-maçonnerie, lorsqu’elle reste fidèle à sa vocation, n’est rien d’autre qu’un chemin parmi d’autres pour y ramener l’homme égaré : vers le Grand Architecte, vers le Principe, vers cet absolu originel d’où jaillit toute parole, et où tout, finalement, retourne.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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