Sous le bandeau de l’ombre – La franc-maçonnerie française à l’épreuve de 1939-1945

Entre 1939 et 1945, la franc-maçonnerie française traverse l’une des nuits les plus denses de son histoire. Dissoute, spoliée, fichée, livrée à la vindicte publique, elle est désignée par Vichy comme une puissance occulte, responsable imaginaire de la défaite et de la décadence nationale. Pourtant, sous les scellés apposés aux temples, sous les listes publiées, sous les archives confisquées, une autre histoire demeure, celle d’une fraternité dispersée mais non abolie.

Service des sociétés secrètes (SSS)

450.fm a déjà consacré de nombreux articles à cette période, de l’histoire maçonnique grenobloise aux travaux du projet STACEI (Saisir et Transmettre les Archives Courantes des Ennemis Idéologiques), du colloque du GODF sur le Service des sociétés secrètes au rappel du rétablissement des droits des francs-maçons le 15 décembre 1943.

Il fallait reprendre ce fil, l’élargir, le densifier, et rappeler que la loi injuste peut fermer des lieux, mais qu’elle ne détruit pas l’initiation lorsqu’elle est devenue conscience.

Lorsque la guerre éclate, puis lorsque la France bascule dans la défaite de juin 1940, la franc-maçonnerie devient l’une des cibles privilégiées du régime de Vichy

Elle n’est pas seulement combattue comme une association. Elle est construite comme un mythe noir, une figure commode de l’ennemi intérieur, une part de cette « anti-France » que le régime prétend extirper du corps national. Dans cette représentation délirante, le Juif, le communiste, l’étranger, le républicain et le franc-maçon sont rapprochés dans une même accusation. La défaite ne viendrait plus d’erreurs militaires, diplomatiques ou politiques, mais d’un pourrissement intérieur orchestré par des forces cachées. 450.fm l’avait déjà rappelé dans son article du 17 décembre 2023 consacré au rétablissement des droits des francs-maçons, où la logique d’exclusion de Vichy était replacée dans l’imaginaire réactionnaire de la régénération nationale par la purification.

La franc-maçonnerie devient alors un théâtre de persécution

Equerre Compas
Equerre Compas blancs

On dissout les obédiences. On saisit les archives. On séquestre les biens. On impose des déclarations aux fonctionnaires. On publie les noms. On transforme l’appartenance initiatique en stigmate public. On produit des expositions et des films pour donner au peuple une image monstrueuse de la maçonnerie. Le secret, qui relève d’abord d’une méthode intérieure, d’une discipline de la parole et d’une pudeur initiatique, est travesti en complot. Le symbole devient pièce à conviction. Le tablier, le compas, l’équerre, le maillet, les colonnes, les bijoux et les rituels sont arrachés à leur signification pour être jetés dans la vitrine accusatrice de la propagande.

450.fm a déjà ouvert ce chantier mémoriel à plusieurs reprises

L’article sur l’histoire de la franc-maçonnerie grenobloise de 1804 à 1945 a montré comment une histoire locale, celle du Dauphiné, pouvait rejoindre les grands soubresauts nationaux, avec la persécution sous l’Occupation et la renaissance à la Libération.

Le séminaire « Mémoire(s) confisquée(s), mémoire(s) retrouvée(s) » au GODF, organisé dans le cadre du projet STACEI avec l’Institut d’histoire du temps présent, le musée de la franc-maçonnerie et la bibliothèque du GODF, a replacé la question des archives saisies au centre de la recherche.

L’article de décembre 2025 sur les sociétés secrètes à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale a rappelé que les archives ne sont jamais de simples cartons, mais des fragments de mémoire et des instruments possibles de contrôle.

Le colloque du 30 mai 2024 au GODF sur les loges face à la répression du Service des sociétés secrètes avait déjà souligné le rôle du SSS, organisme de l’État français chargé de ficher les francs-maçons entre 1941 et 1944.

Plus récemment encore, 450.fm posait la question de la différence mémorielle entre 1914-1918 et 1939-1945, en rappelant que la Seconde Guerre mondiale occupe une place centrale parce que les francs-maçons y furent explicitement persécutés comme francs-maçons.

La répression ne naît pas d’un seul texte

Elle se construit par paliers. Elle avance comme une mécanique de plus en plus serrée. Vichy ne se contente pas d’interdire. Il veut identifier, contrôler, dépouiller, punir, humilier, empêcher toute reprise, puis réécrire l’histoire en faisant de la victime un coupable. C’est pourquoi il faut rappeler l’ossature de cette législation antimaçonnique, car elle constitue une véritable architecture de persécution.

Le premier acte est la loi du 13 août 1940 portant interdiction des associations secrètes, publiée au Journal officiel du 14 août

Entête JO en 1940

Son intitulé dit déjà le programme. Interdire, séquestrer, liquider. Le mot franc-maçonnerie n’y apparaît pas explicitement, mais nul ne s’y trompe. Le texte vise d’abord les loges et les obédiences. Il interdit la reconstitution ou le maintien des associations concernées. Il impose aux fonctionnaires et agents publics une déclaration écrite attestant qu’ils n’appartiennent pas, ou n’appartiennent plus, à une organisation interdite. En cas de fausse déclaration, les sanctions peuvent aller jusqu’à la révocation, l’amende et l’emprisonnement.

La portée symbolique de cette loi est immense. La République reconnaissait la liberté de conscience comme un droit. Vichy transforme cette liberté en suspicion. Ce qui relevait de l’engagement intime devient une catégorie administrative. L’État ne demande plus seulement ce que l’homme fait. Il demande ce qu’il a été, ce qu’il a pensé, ce qu’il a juré, ce qu’il a choisi dans le secret de sa conscience. La loi prétend sonder le Temple intérieur.

Le décret du 19 août 1940 lève toute ambiguïté

Il vise nommément les grandes obédiences, notamment le Grand Orient de France et la Grande Loge de France. Les structures sont frappées dans leur existence même. Les locaux sont fermés. Les biens sont placés sous séquestre. Les temples deviennent des espaces interdits. Les archives, les correspondances, les registres, les procès-verbaux, les bibliothèques, les décors et les objets rituels entrent dans un circuit administratif de saisie. Le régime veut atteindre la Maçonnerie dans son corps visible. Mais il veut aussi s’emparer de sa mémoire.

La loi du 5 octobre 1940 donne à cette spoliation son mécanisme financier

Pétain et Église catholique

Elle confie à l’administration de l’enregistrement, des domaines et du timbre la gestion et la liquidation des biens mis sous séquestre. La chose est froide, technique, presque banale en apparence. Mais cette banalité administrative est précisément l’un des visages les plus inquiétants de la persécution. Un temple devient un bien immobilier. Une bibliothèque devient un lot. Une archive devient une pièce de dossier. Un bijou maçonnique devient un objet inventorié. Ce qui avait été consacré au travail de l’homme sur lui-même se trouve réduit à une ligne comptable.

La loi du 20 novembre 1940 complète celle du 13 août pour les territoires relevant du secrétariat d’État aux Colonies

Même si notre regard se concentre ici sur la France, il faut noter cette extension, car elle montre que Vichy veut empêcher toute survie par la distance. La répression doit suivre les hommes, les loges et les archives dans l’ensemble des territoires contrôlés. Le frère éloigné de Paris, fonctionnaire, enseignant, magistrat, médecin, militaire ou administrateur, peut être atteint par la même exigence de déclaration, le même soupçon, la même menace de révocation.

Le décret du 27 février 1941 élargit encore le cercle

Il constate la nullité de la Grande Loge Nationale Indépendante, de la Fédération française du Droit Humain et de la Société théosophique de France. Vichy ne frappe donc pas seulement les deux grandes obédiences masculines. Il vise aussi l’obédience mixte du Droit Humain et étend la suspicion à des milieux spirituels ou ésotériques non strictement maçonniques. Ce glissement est révélateur. Ce que le régime combat, ce n’est pas seulement une institution. C’est tout espace de pensée libre, toute sociabilité autonome, toute spiritualité non soumise à l’ordre officiel.

La loi du 11 mars 1941 organise plus précisément le sort des documents, archives, objets et biens maçonniques

C’est une étape capitale. Saisir un temple, c’est empêcher une réunion. Saisir les archives, c’est vouloir maîtriser les noms, les filiations, les correspondances, les engagements, les traces. C’est vouloir prendre possession du passé pour contrôler le présent. La BnF rappelle que le fichier antimaçonnique de Vichy, qui contint près de 160 000 fiches, fut un outil majeur de l’application des mesures de répression. Cette donnée dit l’ampleur du projet. Il ne s’agit pas seulement de fermer des portes. Il s’agit de fabriquer une cartographie des consciences.

La loi du 24 avril 1941 étend aux territoires coloniaux les dispositions de la loi du 11 mars

Pétain

Là encore, le mouvement est clair. Le fichier, la saisie, la confiscation, la liquidation et la surveillance doivent accompagner l’État français partout où il prétend exercer son autorité. La franc-maçonnerie, qui avait accompagné l’histoire républicaine, coloniale, administrative et scolaire de la France, est poursuivie dans cette même géographie.

La loi du 11 août 1941 marque un changement de degré

Elle ordonne la publication au Journal officiel des noms et qualités des anciens dignitaires des sociétés secrètes. Elle aggrave les exclusions professionnelles et politiques. Le Musée de la Résistance en ligne rappelle que cette loi expose les dignitaires à la vindicte publique et contribue à l’exclusion des francs-maçons de la fonction publique.

450.fm rappelait déjà que cette loi prive des milliers de frères de leur emploi et de leur mandat d’élu.

Il faut mesurer la violence de cette publication

Le Journal officiel, qui devrait être l’instrument de la loi commune, devient un pilori. On y jette des noms. On y donne des rangs. On transforme une appartenance philosophique en accusation publique. Dans une France occupée, traversée par la peur, la délation, les rancœurs locales, les rivalités professionnelles et les lâchetés ordinaires, publier un nom n’est jamais neutre. C’est exposer une famille, une carrière, une réputation, parfois une vie.

La loi du 18 août 1941 applique aux territoires d’outre-mer les dispositions de celle du 11 août

La logique demeure la même. La publication, l’exclusion et la suspicion doivent atteindre tous les espaces administrés. La loi du 25 octobre 1941 interdit ensuite aux anciens dignitaires l’accès et l’exercice de certaines fonctions publiques relevant du secrétariat d’État aux Colonies. Être fonctionnaire et franc-maçon devient incompatible au service de l’État. À travers lui, Vichy veut frapper l’école publique, la laïcité, l’universalisme, le service de la République, la culture du débat, tout ce qui avait nourri la Maçonnerie française depuis le XIXe siècle.

La loi du 10 novembre 1941 crée la Commission spéciale des sociétés secrètes

La persécution se dote alors d’un organe spécialisé. Il ne s’agit plus seulement de textes généraux. Il faut désormais des procédures, des catégories, des dossiers, des avis, des classements, des décisions. La haine devient service. Le soupçon devient compétence. L’antimaçonnisme devient une fonction administrative.

L’arrêté du 15 décembre 1941 crée et organise une police des sociétés secrètes. Ce point est essentiel. La répression entre dans une dimension policière autonome. Il faut enquêter, traquer les reconstitutions, vérifier les déclarations, retrouver les documents, dresser les listes, instruire les dossiers, répondre aux dénonciations. Le Service des sociétés secrètes devient l’un des instruments de cette surveillance. 450.fm l’avait rappelé à propos du colloque du GODF, le SSS existe de 1941 à 1944 et il est chargé de ficher les francs-maçons.

La loi du 27 février 1942, dans la chronologie des textes antimaçonniques, durcit encore les peines liées à la reconstitution des associations dissoutes et aux fausses déclarations. Elle montre que le régime sait une chose. Fermer les temples ne suffit pas. Les frères peuvent encore se reconnaître. Ils peuvent encore s’entraider. Ils peuvent encore cacher des archives, sauver des correspondances, participer à des réseaux, transmettre une consigne, une adresse, un contact, une aide. L’État veut donc poursuivre non seulement l’institution visible, mais la chaîne invisible.

La loi du 19 août 1942 modifie celle du 10 novembre 1941 et replace plus directement la Commission spéciale des sociétés secrètes dans l’orbite du chef du gouvernement

La question maçonnique cesse d’être seulement un dossier administratif. Elle devient un dossier politique de premier rang, intégré à la logique générale de la Révolution nationale, de la collaboration idéologique et de la chasse aux ennemis intérieurs. Cette progression est éloquente. Dissolution, séquestre, liquidation, extension coloniale, saisie des archives, publication des noms, exclusions professionnelles, commission spéciale, police spécialisée, durcissement pénal, rattachement au sommet du gouvernement. Nous sommes devant une politique d’État.

À cette répression légale s’ajoute une propagande massive

« Revolution nationale : representation des grandes valeurs permettant a la France de tenir debout telles que le travail, la famille, la patrie, la discipline, l’ordre, le courage, l’ecole contrairement a la paresse, l’internationalisme, le communisme, l’antimilitarisme, la demogagie, le judaisme. Affiche de propagande pendant le gouvernement de Vichy. 1940-1942. Illustration de R. Vachet. Paris, musee des deux guerres mondiales ©Photo Josse/Leemage

Vichy et les milieux collaborationnistes veulent que la persécution soit non seulement appliquée, mais comprise par l’opinion comme une purification. Expositions, brochures, articles, affiches, conférences, film, tout concourt à fabriquer un imaginaire de haine. L’exposition antimaçonnique du Petit Palais, les publications antimaçonniques, les « Documents maçonniques » et surtout le film Forces occultes participent de cette entreprise. Histoire par l’image rappelle que le film, sorti à Paris le 9 mars 1943, est réalisé par Jean Mamy, alias Paul Riche, ancien franc-maçon du Grand Orient de France passé à la collaboration, sur un scénario de Jean Marquès-Rivière, ancien franc-maçon de la Grande Loge de France devenu fasciste et antisémite.

Il faut le dire nettement. La propagande antimaçonnique sous Vichy a aussi utilisé d’anciens francs-maçons.

C’est l’une des zones sombres de cette histoire

Paul Riche, alias Jean Mamy, et Jean Marquès-Rivière incarnent ce reniement. Ils connaissent assez les formes maçonniques pour les déformer efficacement. Ils savent assez ce qu’est un symbole pour l’arracher à son ordre intérieur et le livrer à la caricature. Ils ne dévoilent pas la franc-maçonnerie. Ils dévoilent leur chute. L’initié qui livre les signes à la haine ne possède plus le secret. Il l’a perdu en lui-même avant même de prétendre le vendre au public.

L’article de « Mémoire Vive de la Résistance » rappelle cette complexité en évoquant, aux côtés de figures de résistance maçonnique, l’existence de francs-maçons ou d’anciens francs-maçons collaborateurs, ainsi que des trajectoires plus ambiguës.

Il faut tenir ensemble ces deux vérités. La franc-maçonnerie française fut collectivement persécutée par Vichy. Mais tous les francs-maçons ne furent pas résistants. Certains se turent. Certains cherchèrent à survivre. Certains renièrent. Certains collaborèrent. Quelques-uns mirent même leur connaissance des milieux maçonniques au service de la propagande ou de l’État français.

Le dire n’affaiblit pas la mémoire maçonnique. Cela la rend plus juste.

Une question plus délicate encore doit être abordée, car elle touche à la mémoire parlementaire de la franc-maçonnerie et au vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940

laval

Le 10 juillet 1940, à Vichy, des parlementaires francs-maçons votèrent les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain. Ce fait ne peut être ni effacé, ni grossi jusqu’à devenir une accusation globale. Il doit être regardé pour ce qu’il est, dans sa complexité, sa gravité et ses contradictions. Selon l’étude de Frédéric Cépède, « Vichy, le 10 juillet 1940, le vote des parlementaires francs-maçons démythifié », le corpus identifié comprend 133 parlementaires francs-maçons convoqués à Vichy, soit environ 15,7 % de l’ensemble des parlementaires alors en exercice. Parmi eux, 76 votent pour les pleins pouvoirs, 20 votent contre, 6 s’abstiennent, 8 sont à bord du Massilia, 22 sont absents, tandis qu’Henri Hamelin ne prend pas part au vote en raison de ses fonctions de questeur du Sénat. L’article souligne que le vote des parlementaires francs-maçons est massif, comme celui de l’ensemble du Parlement, même s’il l’est un peu moins, et qu’il n’existe pas de « vote maçon » homogène ou discipliné.

Cette précision est essentielle. Elle déconstruit deux fables opposées

La première, antimaçonnique, prétendrait que la franc-maçonnerie aurait agi comme un bloc occulte, selon une consigne secrète. Rien ne le démontre. La seconde, apologétique, voudrait que les francs-maçons parlementaires aient naturellement incarné une résistance unanime à l’effondrement républicain. Rien ne le permet non plus. Les parlementaires francs-maçons furent, ce jour-là, des parlementaires comme les autres, traversés par la peur, la sidération, le pacifisme, l’illusion d’une dictature provisoire, la fatigue de la défaite, parfois aussi par l’aveuglement politique. L’initiation ne dispense jamais du discernement. Elle l’exige, mais ne le garantit pas.

La liste des votes montre cette diversité

Parmi les députés francs-maçons ayant voté pour, Frédéric Cépède cite notamment Fabien Albertin, Gaston Allemane, Charles Baron, René Boudet, Armand Chouffet, Paul Lambin, Henri Martin, Camille Planche, André Pringolliet, Paul Rives, Henri Andraud, mais aussi Léandre Archimbaud, Raoul Aubaud, Lucien Bossoutrot, René Château, Jean Hay, Paul Marchandeau, Léon Meyer, Max Hymans ou Émile Gellie. Au Sénat, les francs-maçons ayant voté pour comprennent notamment Henri Tasso, Jean Beaumont, William Bertrand, Paul Bénazet, René Besnard, Camille Chautemps, Ulysse Fabre, Abel Gardey, Louis Garrigou, Paul Jacquier, André Maroselli, Alphonse Rio, Mario Roustan, Henri Roy, Émile Roussel ou Armand Calmel.

Mais l’histoire ne s’arrête pas au vote

Assemblée nationale, vue du quai d'Orsay
Assemblée nationale, vue du quai d’Orsay

C’est précisément là que la mémoire devient complexe. Plusieurs parlementaires francs-maçons ayant voté les pleins pouvoirs rejoindront ensuite, d’une manière ou d’une autre, l’opposition à Vichy ou la Résistance. Frédéric Cépède relève ainsi, parmi les 76 francs-maçons ayant voté pour, 19 résistants relevés de leur inéligibilité par le Jury d’honneur, 8 résistants relevés par décision préfectorale, 5 résistants dont l’engagement n’a pas suffi à faire relever l’inéligibilité, et 1 cas qualifié de « vichysso-résistant ». À l’inverse, 10 sont classés parmi les collaborationnistes ou vichystes. L’étude cite notamment, dans cette dernière catégorie, Georges Boully, Émile Cassez, François Chasseigne, René Château, René Gounin, René Lebret, Julien Peschadour, Émile Perin, Camille Planche et Paul Rives.

Ce point est capital pour éviter toute lecture simpliste. Un vote du 10 juillet 1940 ne résume pas toute une vie. Certains votèrent oui et se perdirent ensuite dans Vichy ou la collaboration.

D’autres votèrent oui, comprirent leur faute, entrèrent dans la Résistance, payèrent parfois chèrement leur engagement et furent relevés de leur inéligibilité. D’autres encore votèrent contre et ne furent pas nécessairement résistants actifs. L’histoire n’est pas une arithmétique morale. Elle est une matière humaine, souvent contradictoire, où la peur, l’honneur, la lucidité, l’erreur, le courage et le reniement se mêlent dans une zone grise que la mémoire doit éclairer sans la simplifier.

Le plus troublant, sans doute, est que cette question du vote des parlementaires francs-maçons ne fut guère débattue à la Libération, au sein des instances du Grand Orient de France.

Frédéric Cépède note l’absence de débat spécifique lors des congrès des loges de la région parisienne au premier semestre 1945, comme lors du convent de septembre 1945. Le travail d’épuration fut renvoyé aux loges, via les questionnaires de réintégration et les enquêtes éventuelles. Il semblait aller de soi que les frères parlementaires ayant « failli » ne demanderaient pas leur réintégration. Mais qu’en fut-il exactement de ceux qui avaient voté oui avant de rejoindre la Résistance ? Qu’en fut-il de ceux qui avaient à se faire pardonner leur vote ? Là encore, la mémoire maçonnique demeure incomplète, et l’histoire appelle encore des recherches.

Ce vote doit donc être placé dans notre article comme une pierre d’achoppement

Il ne détruit pas la mémoire des francs-maçons résistants, pas plus qu’il n’annule la persécution dont les obédiences furent victimes. Mais il rappelle que la franc-maçonnerie, comme toute institution humaine, ne vit pas au-dessus de l’histoire. Elle la traverse avec ses grandeurs et ses faiblesses. Le 10 juillet 1940, des frères votèrent l’abdication parlementaire devant Pétain. Certains le payèrent d’une honte durable. D’autres tentèrent de la racheter par l’action clandestine. D’autres encore ne parvinrent pas à s’en débarrasser et ne connurent jamais de réhabilitation. Voilà pourquoi cette date doit rester dans la mémoire maçonnique non comme une condamnation globale, mais comme un avertissement initiatique. Le tablier n’immunise pas contre l’erreur. Le serment n’est pas un brevet de discernement. La lumière ne vaut que si l’homme accepte, au moment décisif, d’en porter réellement l’exigence.

À l’inverse, il serait tout aussi faux de réduire la franc-maçonnerie française à ces trahisons individuelles

La période ne se laisse pas enfermer dans une légende noire, pas davantage dans une légende dorée. Il y eut des reniements, des prudences, des silences, parfois des compromissions. Mais il y eut aussi, et puissamment, des francs-maçons dans la Résistance, dans la France libre, dans les réseaux clandestins, dans le renseignement, dans la presse de l’ombre, dans l’action sociale, dans les maquis. Ils ne furent pas résistants parce qu’ils étaient francs-maçons, comme par automatisme moral. Ils furent résistants parce que, chez beaucoup d’entre eux, l’initiation avait creusé une exigence intérieure, une fidélité à la liberté de conscience, un refus de l’arbitraire, une impossibilité intime de se soumettre à la nuit.

ierre-Brossolette – Wikipédia, détail

Pierre Brossolette demeure l’une des figures majeures de cette constellation. Journaliste, intellectuel, socialiste, responsable politique dans l’Aube, candidat malheureux aux élections cantonales de 1933 puis aux législatives de 1936, il entre dans la Résistance avec cette hauteur d’âme qui fait des hommes non des statues, mais des consciences debout. Initié en 1927 au sein de la loge Émile Zola de la Grande Loge de France, il s’affilie ensuite, à Troyes, à la loge L’Aurore sociale du Grand Orient de France, faute de loge de la Grande Loge de France dans cette ville. Son parcours maçonnique épouse ainsi la géographie de son engagement civique, dans cette France des provinces républicaines où la loge, le journal, la tribune et le combat social se répondent souvent.

Grand-Temple-Pierre-Brossolette-GLDF-Le-Blog-des-Spiritualités de jean-Laurent Turbet photo Ronan Loaëc

Arrêté, torturé par la Gestapo dans ses locaux de l’avenue Foch à Paris, Pierre Brossolette choisit la mort plutôt que le risque de livrer ses camarades. Il se défenestre en mars 1944, entrant dans cette mémoire des martyrs dont la grandeur tient moins à l’héroïsation qu’à la fidélité ultime. En lui, la parole gardée devient acte suprême. Le silence n’est plus seulement une vertu initiatique. Il devient protection des autres, sauvegarde du réseau, serment porté jusqu’au sacrifice.

Blason GLDF
Blason GLDF

La Grande Loge de France conserve vivante cette mémoire. Une loge porte son nom, Pierre-Brossolette Compagnon de la Libération. Elle a célébré ses trente ans lors d’une Tenue au 1er degré du REAA, le 14 mars 2024. Cette loge fut créée par le très regretté frère Hubert Germain, qui fut le dernier survivant des Compagnons de la Libération et qui est ,désormais, inhumé dans la crypte du mémorial de la France combattante au mont Valérien, où le caveau laissé libre lui était réservé. Ainsi, de Pierre Brossolette à Hubert Germain, se dessine une chaîne de mémoire où la Résistance, la France libre et la tradition initiatique se répondent sans se confondre.

Jean Zay incarne une autre figure essentielle de cette fidélité républicaine

GODF – Hall d’accueil – Photo YG

Né en 1904, ministre emblématique de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, homme de culture, de réforme et d’avenir, Jean Zay porte en lui tout ce que l’extrême droite française de l’époque déteste. Juif par son père, protestant par sa mère, radical-socialiste, franc-maçon, républicain ardent, il concentre sur sa personne les haines croisées de l’antisémitisme, de l’antiprotestantisme, de l’antirépublicanisme et de l’antimaçonnisme.

Initié le 24 janvier 1926 au sein de la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France à l’Orient d’Orléans, loge de son père, il appartient à cette génération pour qui l’engagement maçonnique ne relève pas du retrait du monde, mais de la construction patiente d’une cité plus juste.

Jean Zay en 1936

Son assassinat, le 20 juin 1944, par des miliciens au service du régime de Vichy et de l’occupant nazi, n’est pas seulement un crime politique, c’est l’abattement volontaire d’un symbole. En Jean Zay, les assassins frappent l’école, la République, la culture, la laïcité, la jeunesse, la promesse d’une France plus haute qu’elle-même. Ils frappent aussi l’homme qui, par son appartenance maçonnique, rappelait que la pensée libre, lorsqu’elle s’unit au service public, devient une force redoutable contre toutes les servitudes.

Hubert Germain, quant à lui, n’est pas franc-maçon durant la guerre

hubert germain
hubert germain

Il le deviendra plus tard, mais son itinéraire permet de relier la France libre, la mémoire combattante et l’engagement maçonnique d’après-guerre. Résistant de la première heure, il rejoint Londres dès 1940 pour s’engager dans les Forces françaises libres. Hubert Germain participe à la campagne de Syrie en 1941, puis à la bataille de Bir Hakeim en février 1942. Sous-lieutenant lors de la bataille d’El Alamein, il prend part ensuite à la campagne d’Italie, notamment à la terrible bataille de Monte Cassino où il est blessé. En août 1944, il participe au débarquement de Provence, puis suit la 1re armée française jusqu’en Allemagne.

Après la guerre, Hubert Germain poursuit son engagement au service de la nation

Député gaulliste à plusieurs reprises, ministre des PTT puis des relations avec le Parlement, il demeure avant tout l’un des 1038 hommes et femmes décorés de la croix de la Libération pour leur rôle dans « la Libération de la France, dans l’honneur et par la Victoire ». Comme nous l’avons rappelé, Hubert Germain, en sa qualité de dernier Compagnon de la Libération, est inhumé au mont Valérien, dans la crypte du mémorial de la France combattante. Membre de la Grande Loge de France, Grand Maître Honoris Causa, 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté au sein du Suprême Conseil de France, il fonde la loge  » Pierre-Brossolette Compagnon de la Libération « . Par ce geste, il inscrit dans l’espace initiatique une mémoire nationale, fraternelle et combattante.

Il faut aussi ajouter d’autres noms, sans pour autant enfermer la mémoire dans un panthéon trop étroit

Monument Jean Moulin Les Clayes-sous-Bois (78)

Jean Moulin, par exemple, occupe une place immense dans la mémoire résistante française. Il faut toutefois le dire clairement, Jean Moulin ne fut jamais franc-maçon. La précision est nécessaire, car la grandeur d’un homme ne gagne rien à être annexée. Premier président du Conseil national de la Résistance, unificateur des forces clandestines, homme de courage, de discipline et de dépassement, il se place au-dessus des partis dans son œuvre d’unification. Sa formule, « Messieurs, au-dessus de nos divisions, il y a la France », demeure l’une des grandes paroles civiques de notre histoire contemporaine.

Jean Moulin crypte du Panthéon

Mais si Jean Moulin ne fut pas franc-maçon, son père, Antoine-Émile Moulin, dit Antonin, s’inscrit dans un tout autre lien avec l’univers maçonnique et républicain. Professeur d’histoire-géographie à Béziers, républicain de tradition familiale depuis 1792, élu radical, président local de la Ligue des droits de l’homme, il mène un combat ardent pour la Séparation et contre les congrégations. En mars 1902, ses parrains soulignent son action constante pour l’affermissement d’une République démocratique et anticléricale, son amour vif de la République et son opposition profonde au cléricalisme. Cette filiation n’autorise pas à faire de Jean Moulin un franc-maçon. Elle permet simplement de rappeler dans quel terreau républicain, laïque, exigeant et courageux s’est formée la conscience du futur héros de la Résistance.

René Cassin en 1951

René Cassin, juriste, résistant de la France libre, futur artisan majeur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, rappelle de son côté que la Résistance ne fut pas seulement militaire. Elle fut aussi juridique, morale et spirituelle. Elle pensa la reconstruction du droit au cœur même de l’effondrement du droit. Elle prépara, dans l’exil et le combat, l’idée que la dignité humaine devait redevenir la pierre d’angle de l’ordre international.

Gaston Monnerville

Gaston Monnerville, résistant, futur président du Conseil de la République puis du Sénat, incarne également cette fidélité républicaine, cette dignité de la parole publique, cette haute idée du service de l’État qui traverse une part importante de la mémoire maçonnique et résistante. Autour d’eux, d’autres noms, Pierre Brossolette, Georges Mandel, Émile Bollaert, et tant d’autres encore, disent la diversité des engagements et la profondeur des fidélités.

Mais la Maçonnerie résistante ne doit surtout pas être réduite aux grands noms

Dans bien des villes, des loges ou des groupes de frères se recomposent en silence. Les Tenues régulières sont impossibles. Les décors sont cachés ou saisis. Les archives sont perdues, confisquées ou menacées. Les temples sont fermés, parfois profanés, parfois vendus, parfois transformés en lieux administratifs ou en trophées de propagande. Pourtant, des liens subsistent. Un appartement, un atelier, une arrière-salle, une rencontre furtive, une adresse transmise, une prudence partagée, une aide apportée à un frère menacé, à un Juif poursuivi, à un réfractaire, à un résistant, deviennent autant de fragments de Temple. La Maçonnerie s’éteint officiellement. Mais elle veille en secret.

C’est ici que le regard initiatique éclaire l’histoire

Une obédience peut être dissoute. Une loge peut être fermée. Un temple peut être saisi, vendu, profané. Des archives peuvent être confisquées. Des listes peuvent être publiées. Mais l’initiation, lorsqu’elle a véritablement travaillé l’homme, ne réside plus seulement dans les murs. Elle vit dans une conscience. Elle demeure dans une manière de se tenir debout. Elle survit dans la fidélité à la parole donnée, dans le refus de l’arbitraire, dans le secours porté à l’autre, dans cette capacité fragile et souveraine de préférer la lumière intérieure au confort de l’ombre.

C’est pourquoi la clandestinité maçonnique n’est pas seulement une question d’organisation C’est une épreuve de vérité. Dans les temps ordinaires, le Temple construit l’homme. Dans les temps de persécution, l’homme construit devient Temple. La chaîne d’union ne se forme plus autour du pavé mosaïque. Elle se recompose dans le risque. Le silence ne relève plus de la discipline rituelle. Il devient protection, résistance, serment vivant.

La persécution matérielle fut considérable

Les chiffres varient selon les sources et les périmètres retenus, mais l’ordre de grandeur dit la violence du phénomène. L’éditeur Albin Michel, dans la présentation de l’ouvrage Les Francs-Maçons sous l’Occupation d’Emmanuel Pierrat, rappelle que 64 000 francs-maçons furent fichés, que 3000 fonctionnaires perdirent leur emploi et que plus d’un millier furent assassinés par les Allemands.

450.fm avait déjà repris ces ordres de grandeur dans son article de décembre 2023. Même lorsque les chiffres doivent être maniés avec prudence, ils montrent une réalité incontestable.

La franc-maçonnerie ne fut pas seulement interdite. Elle fut poursuivie.

L’après-guerre n’est pas un simple retour à l’avant

La Libération ouvre une autre épreuve, celle de la reconstruction et de l’examen. Il faut récupérer des biens, retrouver des archives, rouvrir des temples, reconstituer des ateliers, réintégrer des frères injustement frappés, mais aussi examiner les comportements. Comme toute la société française, les obédiences doivent affronter les silences, les compromissions, les lâchetés, les résistances, les héroïsmes. L’épuration maçonnique ne fut pas simple. Elle ne fut pas toujours parfaite. Mais elle répondait à une exigence. On ne relève pas les colonnes sur l’oubli.

La réparation juridique commence avant même la Libération complète du territoire

Le 22 novembre 1943, une ordonnance traite des conditions de réintégration des agents et employés évincés en raison notamment de leur qualité de Juif ou de leur appartenance aux sociétés secrètes. 450.fm l’avait justement associé à la mémoire du 15 décembre, car cette ordonnance préparait la réparation professionnelle de ceux que Vichy avait exclus.

Conseil National de la Résistance.
Conseil National de la Résistance.

Puis vient le 15 décembre 1943. À Alger, le Comité français de la Libération nationale signe l’ordonnance qui annule la loi du 13 août 1940 et les textes subséquents relatifs aux associations secrètes. Le rôle de Michel Dumesnil de Gramont, Grand Maître de la Grande Loge de France, résistant, représentant de Libération-Sud à l’Assemblée consultative, est ici essentiel. 450.fm rappelait que Jacques Soustelle fut chargé par de Gaulle de régler cette question et que Dumesnil de Gramont intervint dans ce processus.

Notre TCF Jean-Laurent Turbet, dans son annonce de la conférence de la Commission Histoire de la Grande Loge de France tenue rue Louis Puteaux en octobre 2023, signalait également que cette période devait être étudiée sous plusieurs angles, la GLDF dans la Résistance, les sept Compagnons de la Libération de la GLDF, l’impossible réunion GLDF et GODF à la Libération, et l’abolition des lois de Vichy contre la franc-maçonnerie par la France libre.

Le mot attribué au général de Gaulle, rappelé par 450.fm, prend alors une force singulière

La France libre n’ayant jamais reconnu les lois d’exception de Vichy, la franc-maçonnerie n’aurait jamais cessé en France.

Juridiquement, cette affirmation restaure. Symboliquement, elle relève. Vichy avait voulu inscrire l’effacement dans la loi. La France libre affirme que l’injustice n’a pas le pouvoir de faire disparaître ce qu’elle persécute. Dans l’ordre initiatique, cette phrase résonne profondément. Une lumière peut être occultée. Elle n’est pas supprimée.

Il demeure alors une mémoire à travailler. C’est tout le sens du projet STACEI et des travaux récents consacrés aux archives confisquées. Les archives saisies ne sont pas de simples vestiges. Elles portent les traces des persécuteurs autant que des persécutés. Elles disent la violence de l’État, les gestes des administrations, les parcours des acteurs de l’antimaçonnisme, la circulation des dossiers, les stratégies de spoliation et les difficultés de restitution. 450.fm a suivi ces travaux, notamment à travers le séminaire du GODF et le colloque consacré au Service des sociétés secrètes.

Cette histoire oblige aussi à penser l’antimaçonnisme comme un mécanisme durable

Le régime de Vichy n’a pas inventé tous ses fantasmes. Il a hérité d’un long imaginaire antimaçonnique, nourri par les pamphlets du XIXe siècle, l’affaire Dreyfus, les ligues, l’extrême droite nationaliste, les obsessions cléricales et les mythologies du complot judéo-maçonnique (v. l’ouvrage de Yonnel Ghernaouti Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre).

Mais Vichy a donné à cette haine une forme d’État. C’est là sa gravité particulière. Une calomnie peut tuer symboliquement. Une loi, elle, peut licencier, spolier, arrêter, livrer, exclure, déporter.

À travers la franc-maçonnerie, c’est la liberté de conscience qui fut frappée

Le régime ne supportait pas qu’un homme puisse appartenir à un ordre choisi, travailler à son perfectionnement moral, penser librement, se relier à d’autres hommes par une fraternité non contrôlée par l’État. La dictature n’aime pas les lieux où l’on parle sans elle. Elle n’aime pas les serments qui ne la servent pas. Elle n’aime pas les fidélités qu’elle n’a pas produites. Elle n’aime pas les symboles qu’elle ne comprend pas. Alors elle les accuse.

La leçon de cette période demeure brûlante

Elle ne consiste pas à dire que les francs-maçons furent toujours exemplaires. Elle consiste à rappeler qu’un régime autoritaire commence souvent par désigner des consciences libres comme des menaces. Il fabrique des catégories. Il impose des déclarations. Il exige des renoncements. Il publie des noms. Il transforme la discrétion en culpabilité. Il appelle transparence ce qui n’est que délation. Il appelle purification ce qui n’est qu’exclusion. Il appelle ordre ce qui n’est que peur.

Voilà pourquoi 1939-1945 reste au centre de la mémoire maçonnique française

Non parce qu’elle offrirait un récit confortable, mais parce qu’elle oblige à regarder ce que devient la société lorsque l’État se retourne contre la liberté intérieure. Non parce qu’elle ferait de tous les francs-maçons des héros, mais parce qu’elle rappelle que beaucoup payèrent cher une appartenance qui, en elle-même, n’avait rien d’un crime. Non parce qu’elle enfermerait la franc-maçonnerie dans la seule posture de victime, mais parce qu’elle lui donne une responsabilité. Celle de demeurer vigilante chaque fois que renaît la vieille mécanique du soupçon.

À la Libération, les temples rouvrent, mais ils ne sont plus les mêmes

Les frères reviennent, mais tous ne reviennent pas. Certains sont morts, exécutés, déportés, brisés, exilés, compromis, absents. Les archives reviennent parfois incomplètes. Les colonnes se redressent, mais elles portent les marques de l’épreuve. La franc-maçonnerie française doit apprendre à vivre avec cette mémoire. Elle doit aussi la transmettre, non comme une légende dorée, mais comme un travail. Car la mémoire, en Maçonnerie, n’est jamais un monument immobile. Elle est une pierre à tailler.

Entre 1939 et 1945, Vichy voulut dissoudre la franc-maçonnerie française, confisquer sa mémoire, exposer ses noms, vendre ses biens, profaner ses symboles et réduire son secret à une caricature de complot

Il échoua sur l’essentiel. Car le Temple véritable n’était pas seulement dans les murs. Il était dans les consciences. La chaîne fut rompue en apparence, mais non dans sa profondeur. Des frères trahirent, il faut le dire. Beaucoup résistèrent, il faut le rappeler. D’autres, dans le silence, gardèrent simplement vivante la braise. Et lorsque vint le temps du relèvement, la franc-maçonnerie ne revint pas intacte, mais éprouvée. Ce que l’ombre avait voulu confisquer, la mémoire le reprit. Ce que la loi injuste avait voulu abolir, l’initiation le conserva.

Les zones grises de l’après-guerre maçonnique

Il reste pourtant une question difficile, presque dérangeante, mais nécessaire. Comment certains hommes au parcours lourdement marqué par la collaboration, l’extrême droite ou l’antisémitisme ont-ils pu, après-guerre, entrer en franc-maçonnerie, y progresser, parfois y exercer des responsabilités, alors même que les obédiences avaient mis en place des comités d’épuration et prétendaient reconstruire sur une exigence morale renouvelée ?

La question ne vise pas à instruire un procès rétrospectif sans dossier. Elle oblige plutôt à regarder en face les failles de toute institution humaine. Une obédience peut proclamer des principes élevés, elle n’en demeure pas moins composée d’hommes, avec leurs réseaux, leurs aveuglements, leurs accommodements, leurs oublis volontaires et parfois leurs compromissions. L’après-guerre fut un temps de réparation, mais aussi de recompositions rapides, d’amnisties, de reclassements, de silences gênés et de trajectoires retournées. La France entière connut ces zones d’ombre. La franc-maçonnerie n’y échappa pas toujours.

Le cas de Jean-André Faucher interroge à cet égard

Sa notice Wikipédia, qui porte elle-même un avertissement sur le manque de sources, le présente comme un militant nationaliste et vichyste dans sa jeunesse, passé ensuite à la gauche radicale-socialiste, puis devenu dignitaire de la franc-maçonnerie. La même notice indique qu’il fut dénoncé à l’épuration comme indicateur de la Gestapo, condamné en juin 1946 par la Cour de justice de Limoges à l’indignité nationale et à la peine de mort par contumace pour « crime de trahison en temps de guerre », avant d’être ultérieurement amnistié en raison de certaines autres de ses activités pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle précise aussi qu’il fut ensuite initié à la Grande Loge de France, qu’il adhéra au Parti radical-socialiste, qu’il écrivit un Dictionnaire maçonnique et qu’il poursuivit une ascension maçonnique jusqu’à devenir grand secrétaire de la Grande Loge de France en 1977. Ces éléments doivent être maniés avec prudence, mais ils posent une question historique et morale qui ne saurait être écartée d’un revers de main.

Le cas de Pierre Mariel, né Pierre-Maurice Marie, soulève une interrogation comparable

Sa notice Wikipédia le présente comme journaliste d’extrême droite, essayiste et romancier, collaborateur durant la Seconde Guerre mondiale du journal antisémite Au Pilori et membre de l’Association des journalistes anti-juifs. La même notice indique qu’il devint ensuite franc-maçon, membre de la respectable loge Les Amis vigilants n°38, engagé au Grand Prieuré des Gaules, CBCS en 1949, membre de l’Arche royale et du Suprême Conseil pour la France du Rite Écossais Ancien et Accepté. Elle rappelle également son rôle dans la création, en 1964, avec Paul Naudon, Jean Granger, Jean Saunier, Jean Baylot et d’autres, de la loge d’étude et de recherches Villard de Honnecourt de la Grande Loge Nationale Française, dont il fut vénérable maître.

Là encore, le paradoxe est considérable

Comment un homme passé par des publications antisémites sous l’Occupation put-il être admis ensuite dans des milieux initiatiques exigeant, en principe, rectitude, probité et élévation morale ?

Il faut donc poser la question sans détour. Comment ces hommes ont-ils passé les filtres, les enquêtes, les commissions, les comités d’épuration, les recommandations, les parrainages, les votes ?

Plusieurs hypothèses se croisent

L’amnistie judiciaire a pu servir de blanchiment moral aux yeux de certains. Les réseaux politiques de l’après-guerre ont parfois recomposé les appartenances plus vite que les consciences ne pouvaient les examiner. La guerre froide a déplacé les priorités, l’anticommunisme ayant parfois permis à d’anciens collaborateurs de se recycler dans de nouveaux combats. La reconstruction des obédiences, affaiblies par la persécution, a pu rendre certaines portes moins vigilantes qu’elles n’auraient dû l’être. Enfin, la culture du secret, lorsqu’elle se dégrade, peut protéger non plus l’intériorité initiatique, mais les arrangements entre hommes.

Ce bémol ne doit pas servir à salir toute une tradition

Il doit au contraire la rendre plus lucide. La franc-maçonnerie a compté des résistants admirables, des martyrs, des Justes, des hommes de courage et de lumière. Elle a aussi connu des reniements, des erreurs de discernement, des trajectoires troubles, des réintégrations problématiques, des silences embarrassés. L’initiation n’est pas une garantie automatique contre la chute morale. Elle est une méthode, une exigence, une voie. Encore faut-il que l’homme accepte de s’y soumettre réellement.

C’est pourquoi la mémoire de 1939-1945 ne peut être une mémoire confortable

Elle ne doit ni sanctifier tout un corps, ni réduire une institution à ses failles. Elle doit tenir ensemble les deux colonnes de la vérité. D’un côté, la persécution d’État, les lois de Vichy, les temples fermés, les archives saisies, les frères fichés, les résistants torturés, les martyrs assassinés. De l’autre, les ambiguïtés de l’après-guerre, les anciens collaborateurs recyclés, les parcours opaques, les admissions contestables, les dignités accordées à des hommes dont le passé aurait dû appeler une vigilance plus sévère.

Là se trouve peut-être l’enseignement le plus rude

Une institution initiatique ne se juge pas seulement à la beauté de ses rituels, ni à la noblesse de ses principes, mais à sa capacité à regarder ses propres ombres. La lumière maçonnique n’est pas l’absence d’ombres. Elle a pour critère de ne jamais laisser l’ombre gouverner en silence. Sans cet effort, non seulement, elle vacille, mais elle s’éteint.

En ce 8 mai, souvenons-nous.

Souvenons-nous des temples fermés, des noms publiés, des archives confisquées, des frères traqués, des résistants torturés, des martyrs tombés, mais aussi des silences, des lâchetés, des égarements et des compromissions.

Signature de la reddition de l’Armée allemande à Reims, 7 mai 1945

Souvenons-nous sans haine, mais sans complaisance. Pardonner peut être une grandeur de l’âme, lorsque la vérité a été dite et la justice reconnue. Mais oublier serait une seconde défaite.

Car le pardon n’efface pas la mémoire

Il la pacifie sans la trahir. Il permet de regarder l’histoire avec humanité, mais il n’autorise jamais à blanchir l’indignité ni à confondre la paix avec l’amnésie. La franc-maçonnerie, plus que toute autre école de vigilance intérieure, sait que la lumière ne vient pas de l’effacement de l’ombre, mais du courage de la traverser.

Alors, en ce 8 mai, souvenons-nous, pardonnons peut-être aux hommes quand cela est possible, mais n’oublions jamais les mécanismes de la haine, du soupçon, de la délation et de la servitude.

N’oublions jamais que la République peut être renversée par lassitude. N’oublions jamais que des lois peuvent devenir injustes. N’oublions jamais que des consciences peuvent s’endormir. N’oublions jamais que le Temple intérieur ne tient debout que si chacun accepte d’en garder la flamme.

Souvenons-nous. Pardonnons sans renoncer à la vérité. Et surtout, n’oublions jamais.

Le premier acte de capitulation, signé à Reims le 7 mai 1945

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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