
N.D.L.R. : L’article « FM et RN, derrière l’argument républicain, l’épreuve de la cohérence initiatique », publié dans ces colonnes, a suscité, en commentaires, des réactions diverses. Il a, par ailleurs, nourri une conversation personnelle avec le signataire de l’article ci-dessous. J’ai demandé à cet ami et, néanmoins, frère, comme on dit plaisamment, de bien vouloir nous livrer son regard. Membre de la GLNF, il n’y exerce, pas plus qu’il n’y a jamais exercé, de responsabilités obédientielles. Ce papier ne reflète que sa position et ne fait que répondre à mon invitation. Je l’en remercie et j’en profite pour encourager celles et ceux qui souhaiteraient, en maçons, enrichir nos réflexions à nous adresser leurs contributions, sereines et argumentées.
Christian Roblin, directeur d’édition.
L’article réactif ci-dessous est une contribution du Frère Jean G.
Le texte publié le 25 avril 2026 dans vos colonnes par Alice Dubois sur la compatibilité entre l’engagement politique et l’exigence maçonnique, pose une question réelle, et même sensible : celle de la cohérence entre les opinions que chacun peut porter dans la cité et l’idéal qu’il poursuit en loge.
Je ne prétends pas y répondre au nom de l’institution mise en cause. Je ne parle ici qu’en frère de la Grande Loge Nationale Française, à partir de ce que j’ai compris — et parfois éprouvé — de notre pratique.

Si j’ai choisi la GLNF, c’est précisément en raison du cadre qu’elle propose : celui d’une maçonnerie qui refuse de faire de la loge un lieu politique. Ce choix de l’apolitisme n’est pas une neutralité de façade ; c’est notre méthode de travail.
Avec le temps, j’ai pu mesurer ce que cela permettait. J’ai vu des frères glisser vers des considérations politiques ou religieuses et j’ai vu aussi la règle, patiemment mais fermement rappelée, non pour contraindre des opinions, mais pour préserver un espace commun. Un espace où il devient possible de travailler ensemble malgré des désaccords qui, ailleurs, auraient suffi à séparer : un espace sacré.
C’est cette expérience qui me conduit à m’interroger sur le raisonnement proposé par Alice Dubois. Le texte évoqué affirme en effet que « la vieille excuse du parti légal et républicain ne tient plus » et appelle à examiner la « cohérence initiatique » face à certaines proximités politiques, en visant particulièrement le Rassemblement national. Il laisse également entendre que tolérer ces situations ne protégerait pas la fraternité mais « protège surtout son embarras ».

Je comprends l’inquiétude qui peut sous-tendre ces formules, mais la question mérite d’être posée autrement. Car si la loge, par principe, s’interdit de connaître et de juger les opinions politiques de ses membres dans son propre espace, comment pourrait-elle, sans se contredire, en faire un critère d’accueil ou de progression ? On ne peut à la fois être apolitique et juger les frères d’après leurs opinions. Des opinions qui, au demeurant, ont pu, depuis leur réception, évoluer à l’aune du pays. Et ponctuellement flirter, ici, avec les extrémismes de droite ou, là, avec ceux de gauche.
C’est alors, à mes yeux, que quelque chose se déplace. Il est suggéré de quitter le registre des comportements observables — ceux que la règle en douze points encadre clairement — pour naviguer dans l’incertitude des convictions intérieures. Or la maçonnerie régule les paroles et les actes, mais ne prétend pas gouverner les consciences.
L’initiation ne consiste pas à reconnaître des hommes déjà conformes à un idéal, mais à offrir un cadre dans lequel chacun peut être mis en travail.
Ou, pour préciser autrement la formule, l’initiation n’est pas la reconnaissance d’une pensée conforme ; elle offre, au contraire, l’épreuve d’une transformation.

Il ne s’agit évidemment pas d’ignorer les tensions que certaines positions peuvent susciter. Elles existent. Mais la réponse maçonnique, telle que je l’ai observée, n’a jamais consisté à trancher ces tensions en amont, par une sélection des opinions. Elle a consisté à en suspendre l’expression dans l’espace du travail, afin de préserver ce qui doit l’être.
À défaut, le risque me semble réel de voir la loge évoluer d’un lieu de transformation vers un espace de sélection, d’entre-soi. D’un lieu où l’on apprend à travailler avec la diversité des hommes vers un lieu où l’on exclut ceux qui ne nous ressemblent pas.
Une fraternité conditionnée ne cesse-t-elle pas d’être universelle ?

Je n’ignore pas que cette position peut laisser subsister une part d’incertitude. Rien ne garantit que le travail initiatique produise ses effets chez tous et que leurs opinions quittent les rives extrêmes. Mais la franc-maçonnerie, telle que je la comprends, ne repose pas sur une garantie de résultat. Elle repose sur une confiance dans la capacité de l’homme à se perfectionner, dès lors qu’il est placé dans les conditions qui rendent ce travail possible.
Et c’est peut-être cette confiance que n’a pas, ou n’a plus, l’auteure du texte discuté. Qu’il me soit permis, pour conclure, de formuler de la manière suivante ce que tout cela m’inspire :
La lune n’est pas le soleil, mais elle m’éclaire par lui. Je ne cherche pas un jumeau, mais un frère. Je ne veux pas que tu sois à mon image, mais que ton image ne soit plus seulement toi, toi, toi. C’est mon seul désir.
Un jour peut-être quitteras-tu ton reflet pour orienter ce miroir vers un Frère, afin qu’il y trouve la Lumière.
Si tu te cherches, contemple le miroir du Grand Architecte que je te tends. Laisse-moi être ton miroir, mon Frère.
Jean G.
