La Franc-maçonnerie s’apprête à recevoir un choc dont elle n’a, pour l’instant, pas même l’intuition. Un choc technologique, économique, social et anthropologique d’une ampleur telle que les mutations du XXe siècle paraîtront bientôt dérisoires. Transport, édition, travail, argent, relations intergénérationnelles, rapport au savoir et à l’histoire : tous ces domaines vont connaître dans les mois et les années à venir un saut quantique. Et la maçonnerie, qu’elle le veuille ou non, sera emportée dans la tourmente.

Pour mesurer l’aveuglement actuel, il suffit de se souvenir de l’arrivée de l’automobile au tournant du XXe siècle. Cochers de fiacre, maréchaux-ferrants, selliers, bourreliers et nourrisseurs de chevaux ont poussé des cris d’orfraie. Ils ont protesté, tempêté, tenté de ralentir l’inéluctable. Rien n’y a fait. Le progrès a roulé sur eux sans état d’âme.
Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, la robotique humanoïde et les technologies quantiques, nous sommes face à une révolution d’un ordre bien supérieur. Et pourtant, dans le petit microcosme maçonnique bien douillet, on continue de siroter son champagne tiède en se disputant sur LFI et le RN comme des supporters de foot en fin de match.

Pendant que certains Frères s’étripent sur les réseaux « fraternels » avec la subtilité d’un chauffeur de taxi parisien, le monde change à une vitesse exponentielle. L’an dernier, un peu plus de 15 000 robots humanoïdes ont été vendus dans le monde. C’est exactement le nombre de sites internet qui existaient en 1995, à l’âge de pierre du numérique. Aujourd’hui, on compte entre 1,5 et 2 milliards de sites, dont 200 à 400 millions de sites actifs, avec près de 10 000 nouveaux sites créés chaque heure.
Les robots suivront la même courbe. Cette année, entre 50 000 et 100 000 nouvelles unités devraient voir le jour. Dans cinq ans, en 2031 – et non en l’an 3000 –, le paysage économique, social et même relationnel aura radicalement muté.
Face à cette guerre technologique, sociale et civilisationnelle planétaire, où se situe la Franc-maçonnerie ? Qui prépare l’avenir ? Qui réfléchit sérieusement aux conséquences sur le recrutement, l’instruction des nouveaux initiés, le modèle économique des obédiences, la viabilité des temples et la pertinence même du rituel dans un monde bouleversé ? Personne, ou presque.
Les Grands Maîtres prononcent des discours aussi lisses qu’inaudibles, déconnectés des réalités qui s’annoncent.

Les maçonnologues patentés recyclent avec application leurs vieilles conférences sur le XXe siècle, comme si défendre leur notoriété passée pouvait tenir lieu de vision pour l’avenir. Quant aux « barons » obédientiels, ils semblent bien plus occupés à protéger leurs petites baronnies, leurs plateaux et leurs prébendes qu’à regarder l’horizon. Certains, confortablement installés, se demandent encore de quoi on parle. Leur métro n’a pas changé de ligne, leurs agapes restent identiques, et la date de leur tenue mensuelle est toujours gravée dans le marbre. Alors, pour eux, tout va bien.
On croirait entendre les crieurs de nuit du Moyen Âge, qui parcouraient les rues pour rassurer les habitants : « Dormez en paix, bonnes gens, tout est calme… »

Eh bien non. Tout n’est pas calme. Le tsunami arrive. Et la Franc-maçonnerie, obnubilée par ses querelles internes et ses combats d’arrière-garde, risque fort de se faire balayer comme les cochers de fiacre d’antan si elle ne retrouve pas très vite une conscience aiguë du progrès et une véritable capacité d’adaptation.
Protéger la tradition ne signifie pas la momifier.
Être fidèle à l’esprit maçonnique, ce n’est pas répéter indéfiniment les mêmes gestes dans un monde qui ne ressemble plus à celui dans lequel ces gestes ont été inventés. Il est grand temps de passer du confort douillet des tabliers à franges à la lucidité exigeante que réclame ce siècle naissant. Sinon, dans quelques années, il ne restera plus qu’à allumer des cierges… pour une institution qui n’aura pas su voir venir son propre déclin.
