Paris maçonnique, la ville comme Temple

À l’occasion de l’exposition du musée de la franc-maçonnerie, un catalogue d’une remarquable densité recompose trois siècles de présence maçonnique dans la capitale, non comme une accumulation de faits, mais comme une méditation sur les liens visibles et invisibles qui unissent la pierre, la Lumière et la ville.

Musée de la Franc-maçonnerie

Il est des livres qui ne se lisent pas seulement. Ils se parcourent comme une ville

Nous pensions connaître les rues, les places, les monuments, les jardins, les cimetières, les façades et les noms gravés dans la pierre. Puis, page après page, un autre Paris se laisse deviner. Non pas un Paris caché au sens suspect du terme, non pas une capitale livrée aux fantasmes de l’énigme, mais une ville plus profonde, plus habitée, plus fraternelle, où la mémoire maçonnique affleure avec discrétion.

Le catalogue publié à l’occasion de l’exposition « Lumières dans la ville, Paris et les francs-maçons », présentée au musée de la franc-maçonnerie du 29 avril au 20 décembre 2026, appartient à cette famille d’ouvrages qui dépassent largement leur fonction première. Il accompagne une exposition, bien sûr. Mais il fait davantage. Il propose une traversée. Il offre une lecture de Paris. Il compose une véritable cartographie historique, culturelle, symbolique et initiatique de la capitale.

Cent vingt-huit pages, quinze euros, et pourtant la densité d’une somme

Sous la direction intellectuelle de Laurent Segalini, conservateur du musée et commissaire de l’exposition, ce catalogue réunit des contributions qui ne se juxtaposent pas. Elles s’assemblent comme des pierres dans un édifice commun. Chacune éclaire une façade différente du Paris maçonnique, depuis les premières loges du XVIIIe siècle jusqu’aux traces laissées dans les arts, les musées, les jardins, la musique, la mémoire politique et le funéraire.

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France et président du musée de la franc-maçonnerie, ouvre l’ouvrage par un avant-propos qui donne d’emblée le ton.

La relation entre Paris et les francs-maçons pouvait-elle être autre chose qu’une histoire d’amour

Pierre Bertinotti

Parfois discrète, souvent décisive, toujours profondément enracinée dans la vie de la cité, cette relation traverse plus de trois siècles. Depuis les premières loges, vers 1725, dans les arrière-salles des traiteurs ou des cabarets du faubourg Saint-Germain, Paris a accueilli la franc-maçonnerie, tandis que les francs-maçons ont, en retour, aimé, pensé, embelli, défendu et parfois relevé Paris.

Le texte rappelle aussi combien la capitale porte, dans son imaginaire même, une vocation lumineuse

Lutèce fut parfois associée à Lucoticia, la lumineuse. La Révolution de 1789 consacra Paris comme ville des Lumières, phare de la raison émancipatrice, de la liberté civique, de la citoyenneté universelle et de l’égalité des droits. Les francs-maçons n’ont pas inventé ce Paris-là. Ils l’ont accompagné, servi, construit, parfois au sens propre, parfois au sens spirituel du terme.

Laurent Segalini, dans son introduction, donne au parcours sa juste méthode

Laurent Segalini

Il invite le lecteur à regarder Paris autrement, non pour y débusquer les signes d’une omniprésence fantasmée ni pour nourrir les lectures complotistes, mais pour y reconnaître des empreintes concrètes, des noms, des œuvres, des engagements et des transmissions. La franc-maçonnerie n’a pas saturé Paris de symboles cachés. Elle y a travaillé. Elle y a laissé des traces dans la pierre des monuments, l’herbe des jardins, les salles des musées, les allées des cimetières, les paysages urbains et les mémoires civiques.

L’enquête historique commence en 1725

Thierry Zarcone

Jean-Marie Mercier et Thierry Zarcone reviennent sur les indices convergents qui permettent de situer les premières présences maçonniques parisiennes. Leur contribution restitue un moment fondateur avec une rigueur archivistique qui n’étouffe jamais la vie du récit. Laurent Segalini prolonge cette exploration autour de Saint-Germain-des-Prés, dans ce paysage des premières loges où la fraternité maçonnique se déployait dans les interstices d’une société d’Ancien Régime à la fois surveillée, curieuse, inquiète et fascinée.

Jean-Luc Le Bras propose ensuite une « Esquisse d’un atlas maçonnique de Paris (1725-1825) » qui donne au lecteur le sentiment de tenir entre les mains une géographie discrète de la capitale. Adresses, rues, lieux de réunion, trajectoires individuelles, réseaux de sociabilité, tout concourt à faire apparaître une ville dans la ville. Non une cité parallèle, mais une trame fraternelle inscrite dans l’espace ordinaire de Paris.

Séverine Laporte-Dupuis élargit le regard en étudiant les « Artisans, commerçants et francs-maçons à Paris au XVIIIe siècle »

Nous comprenons alors que la fraternité ne fut pas seulement l’affaire des élites éclairées. Elle traversa aussi les corps de métiers, les comptoirs, les ateliers, les faubourgs. L’Ordre spéculatif y garde la mémoire vive du travail manuel élevé au rang de symbole. La main de l’artisan, dans ce Paris maçonnique, rejoint la main de l’initié. Toutes deux construisent, polissent, assemblent, transmettent.

Giacomo_Casanova
Giuseppe_Balsamo-Alessandro_Cagliostro
Cagliostro

René Perinelli et Laurent Segalini croisent les destins de Casanova et de Cagliostro, deux aventuriers italiens qui firent de Paris le théâtre de leurs existences romanesques et de leurs appartenances maçonniques ambiguës. Tous deux incarnent une part trouble du XVIIIe siècle, lorsque la quête initiatique côtoyait l’imposture, lorsque le goût du mystère pouvait conduire vers la sagesse comme vers l’illusion. Ce chapitre restitue magnifiquement la densité d’une époque qui cherchait, dans les loges comme ailleurs, quelque chose qui ressemblât à un sens.

Pierre Mollier intervient à deux reprises dans ce catalogue avec cette clarté d’exposition qui rend l’érudition immédiatement vivante

Pierre Mollier

Il consacre une première étude aux « 33e réunis à la table de l’Archichancelier » sous le Premier Empire, croisant gastronomie, pouvoir, sociabilité et rite dans une réflexion sur les formes concrètes de la fraternité maçonnique. Il signe ensuite un portrait de Jacques Louis David, peintre révolutionnaire et franc-maçon, dont la redécouverte comme Frère parisien enrichit la lecture de son œuvre et de ses engagements. Membre de la loge La Modération, Jacques Louis David apparaît ici non comme un simple nom ajouté à une liste, mais comme une figure chez qui esthétique, politique et idéal philosophique se rejoignent.

Jean-Marc Schivo ouvre les allées de Paris et ses jardins maçonniques. Patrice Verrier suit les musiciens francs-maçons à travers les loges du Directoire, de l’Empire et de l’Ancien Régime. Nous mesurons alors combien la franc-maçonnerie parisienne fut aussi une communauté artistique, un lieu où la musique pouvait devenir élévation de l’âme et langage de concorde. François Mairesse interroge, quant à lui, le lien entre francs-maçons et musées. L’idéal encyclopédique, la transmission du savoir, la volonté de rendre intelligible l’héritage commun trouvent dans l’institution muséale une expression profondément cohérente avec la philosophie de l’Ordre.

Le catalogue s’avance ensuite vers les profondeurs mythiques et symboliques de la capitale Laurent Segalini revient sur « Par-Isis, la franc-maçonnerie et le mythe de l’Isis parisienne ». La légende qui voulut faire de Paris la ville d’Isis, déesse du mystère, de la résurrection et de la connaissance voilée, ouvre une méditation fascinante sur les filiations imaginaires de la capitale.

Il prolonge cette enquête avec une étude consacrée au sculpteur Antoine-Denis Chaudet, artiste franc-maçon et auteur du buste officiel de Napoléon Ier, en proposant une lecture alchimique de Notre-Dame de Paris. La cathédrale apparaît alors non seulement comme monument religieux, mais comme livre de pierre, espace de signes, matrice symbolique où l’hermétisme dialogue avec l’architecture.

Bernard Brangé rend justice à Auguste Bellu et Eugène Milon, deux bâtisseurs dont les noms demeurent trop peu connus alors que leurs œuvres marquent durablement le Paris monumental. Sylvain Solustri revient sur Paris, la Commune et les francs-maçons, moment douloureux et puissant au cours duquel des loges marchèrent vers les remparts pour tenter d’arrêter le massacre. Ce geste, à la fois désespéré et lumineux, rappelle que la fraternité maçonnique ne se réduit jamais à une idée abstraite. Elle peut devenir présence au monde, risque assumé, fidélité à l’humain dans l’heure tragique.

Jean-Claude Momal (OE) clôt le parcours par « Le funéraire maçonnique, de la mémoire à l’oubli ». Il rappelle combien la franc-maçonnerie entretient avec la mort une relation symboliquement centrale. La tombe, l’inscription, l’effacement, le souvenir, la survivance des signes composent ici une méditation sur la mémoire initiatique. Car mourir, dans la perspective maçonnique, n’est jamais seulement disparaître. C’est interroger ce qui demeure d’un travail intérieur, d’une parole donnée, d’une pierre posée dans l’édifice commun.

Ce catalogue est aussi une réussite formelle

Sylvain Solustri

Les photographies de Ruben Bermudez, Ronan Loaëc, Pierre Mollier, Jean-Marc Schivo, Laurent Segalini et Sylvain Solustri donnent aux textes une présence visuelle qui ne se contente pas d’illustrer. Elles prolongent la réflexion. La mise en pages de Jean-Michel Mathonière confère à l’ensemble une élégance sobre, parfaitement accordée à l’esprit de l’ouvrage. La relecture de Romane Foucher participe à cette impression générale d’exigence et de cohérence.

Il faut le dire nettement. Le musée de la franc-maçonnerie, situé à « 16 Cadet », confirme avec cette publication son rôle d’institution culturelle et intellectuelle majeure dans le paysage maçonnique français et européen.

Il n’est ni un simple conservatoire d’objets ni un lieu voué à la nostalgie. Il est un espace vivant, où la réflexion historique et symbolique permet de mieux comprendre ce que la franc-maçonnerie a représenté, ce qu’elle représente encore et ce qu’elle peut continuer d’offrir à une société en quête de repères, de transmission et d’éthique partagée.

Lire ce catalogue, c’est comprendre que Paris n’est pas seulement une ville que les francs-maçons ont habitée

C’est une ville qu’ils ont pensée, aimée, bâtie, ornée, défendue, parfois rêvée. La Lumière qu’ils y ont portée n’est pas celle d’un soleil dominateur. Elle est plus humble, plus fraternelle, plus durable. Elle vient de femmes et d’hommes qui ont choisi de travailler à l’amélioration de la condition humaine sans rechercher d’autre récompense que la conscience du devoir accompli.

Avec Lumières dans la ville, Paris et les francs-maçons, le musée de la franc-maçonnerie ne livre donc pas seulement un catalogue d’exposition. Il nous remet entre les mains une clef de lecture. Il nous apprend à regarder Paris autrement. Non comme un décor, mais comme une œuvre humaine. Non comme une capitale achevée, mais comme un chantier ouvert. Dans ce Paris-là, chaque rue peut devenir passage, chaque monument mémoire, chaque jardin respiration, chaque pierre invitation au travail.

Paris, selon cet ouvrage, reste un chantier ouvert. Et les francs-maçons, depuis trois siècles, n’ont jamais posé leurs outils.

Lumières dans la ville, Paris et les francs-maçons
Catalogue de l’exposition du musée de la franc-maçonnerie

Musée de la franc-maçonnerie, 2026, 128 pages, 15 € / ISBN 978-2-9588839-5-5
Disponible au musée de la franc-maçonnerie
– Siège du Grand Orient de France – 16 rue Cadet, 75009 Paris

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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