Au Mémorial de la Shoah de Drancy, la rencontre consacrée au combat des francs-maçons contre les discriminations n’a pas seulement rappelé un passé de persécutions.

Elle a montré, avec force, que la mémoire n’a de sens que si elle demeure une vigilance active. Portée par l’éloquence d’Emmanuel Pierrat, par la profondeur historique d’Olivier Loubes et par l’émotion suscitée par l’hommage à Hélène Mouchard-Zay et à Laurent Kupferman, cet après-midi dense a donné à voir une franc-maçonnerie lorsqu’elle assume sa part la plus haute, celle de la fidélité républicaine, de la transmission et du refus des haines.
Il y avait, ce dimanche 29 mars 2026, quelque chose de juste dans le fait que cette rencontre se tienne à Drancy.
Le sujet lui-même imposait ce lieu

Annoncée dans le cadre des Rendez-Vous de Drancy, au sein de la Semaine d’éducation et d’actions contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT+, cette double rencontre rappelait d’emblée que les francs-maçons furent rangés par Vichy dans l’« anti-France » et que leur histoire, sous l’Occupation, croise celle d’autres persécutés, des Juifs aux communistes, des étrangers aux homosexuels.

Le programme officiel annonçait aussi clairement l’hommage rendu à Laurent Kupferman et à Hélène Mouchard-Zay, dont la disparition récente avait bouleversé la tenue même de l’événement.
Animée par Eduardo Castillo, la rencontre a bénéficié d’une conduite à la fois sobre, cultivée et attentive

Conférencier, concepteur de débats littéraires, journaliste et écrivain, Eduardo Castillo possède cet art discret de tenir un échange sans l’alourdir, en laissant aux intervenants l’espace nécessaire tout en donnant à l’ensemble sa cohérence. Son parcours, qui va de la direction de l’ouvrage Chili, 11 septembre 1973 – La démocratie assassinée à celle du collectif Pourquoi Camus, dit assez son goût pour les sujets où l’histoire, la conscience civique et l’exigence intellectuelle se rencontrent. Sa présence donnait ainsi à cette après-midi une tenue particulière, faite de rigueur, d’écoute et de profondeur.
La salle était comble, et très majoritairement composée de francs-maçons
Cela se voyait, cela s’entendait, cela se sentait. Mais ce qui frappait surtout, c’était la qualité d’attention du public. On n’était pas là pour une commémoration de pure convenance. On était là pour entendre, comprendre, relier. Le Mémorial de la Shoah de Drancy offrait à cette rencontre bien davantage qu’un cadre. Il lui donnait sa gravité intérieure. Et ceux qui le souhaitaient pouvaient d’ailleurs prolonger l’après-midi par une visite commentée, conformément à l’esprit même des Rendez-Vous de Drancy, qui articulent visite et rencontre.

Il faut le dire nettement, Emmanuel Pierrat a tenu la salle comme le font les vrais orateurs Non par effets faciles, mais par maîtrise. Son intervention avait du souffle, de la construction et cette forme de clarté nerveuse qui permet de traverser des matières complexes sans jamais perdre l’auditeur. L’avocat et auteur n’a pas livré une simple conférence savante sur les francs-maçons sous l’Occupation. Il a fait revivre un climat, une mécanique idéologique, un système de désignation de l’ennemi, en passant des archives pillées aux propagandes du régime collaborationniste de Vichy, du film « Forces occultes » aux fichiers de persécution, des destins brisés aux ambiguïtés de certains parcours. Il parlait avec précision, mais aussi avec rythme, avec ironie parfois, avec cette manière très rare de faire entrer l’histoire dans l’oreille sans l’appauvrir.
Ce qui rendait sa parole remarquable, c’est qu’elle ne séparait jamais l’érudition de l’incarnation

Emmanuel Pierrat n’énumérait pas, il ordonnait. Il ne s’abritait pas derrière le dossier, il le faisait parler. Son propos avançait en tissant des continuités entre les vieilles matrices du complot judéo-maçonnique, les dispositifs d’exclusion mis en place par Vichy, les formes contemporaines du soupçon sur les réseaux sociaux et la nécessité, aujourd’hui encore, de ne pas laisser les discours antimaçonniques prospérer dans l’indifférence. Quand il répondit aux questions sur la circulation actuelle de ces haines et sur la possibilité de mieux les combattre juridiquement, il montra que le sujet n’appartenait pas au seul passé. Il demeure brûlant.
Face à cette ample traversée historique et politique, Olivier Loubes apporta une autre couleur, tout aussi précieuse

Plus intériorisée peut-être, mais d’une profondeur remarquable. L’historien, accueilli au pied levé pour évoquer à la fois Jean Zay et Hélène Mouchard-Zay, ne s’est pas contenté d’ajouter quelques repères biographiques. Il a redonné une respiration à une filiation. Chez lui, Jean Zay n’apparaît pas seulement comme une victime illustre de Vichy ou comme un ministre martyr. Il redevient une figure vivante de l’humanisme républicain, de cette République des minorités reconnues dans l’universel, de ce radical-socialisme de conviction qui croisait la Ligue des droits de l’homme, la franc-maçonnerie et l’exigence scolaire.
Et surtout, Olivier Loubes a trouvé le ton juste pour parler d’Hélène Mouchard Zay
Il n’a pas figé sa mémoire dans le seul hommage. Il l’a ressaisie dans son mouvement. Passeuse, exigeante, vigilante, toujours davantage habitée par le devoir de transmettre que par le désir d’occuper le devant de la scène, elle est apparue dans sa parole comme l’une de ces consciences qui obligent ceux qui les approchent. Ce fut, là-aussi, un des beaux moments de l’après-midi.

Parce que l’émotion n’y effaçait jamais la pensée. Elle l’élevait. Le Mémorial lui-même avait d’ailleurs publié, quelques semaines plus tôt, un hommage rappelant la mort d’Hélène Mouchard-Zay le 2 mars 2026 et son rôle fondateur au CERCIL (Centre d’étude et de recherche sur les camps d’internement du Loiret), intégré depuis 2018 au réseau du Mémorial de la Shoah. L’un de ses deux fils, présent lors de la conférence, a d’ailleurs affirmé sa volonté de contribuer à faire vivre la mémoire de sa mère, notamment au sein du CERCIL.
Les lecteurs de 450.fm n’ignoraient pas d’ailleurs ce nom ni ce visage de fidélité

En décembre 2023, nous rappelions que Hélène Zay avait reçu le Prix spécial des droits de l’homme et de la femme lors du Prix national de la Laïcité du Grand Chapitre Général du GODF. Cette cérémonie, présidée par Philippe Guglielmi, Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du GODF, s’était tenue en présence de Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France.
Le rappel de ce précédent donnait, à Drancy, un relief particulier à l’hommage rendu à celle qui n’avait cessé de faire vivre la mémoire de Jean Zay avec courage, dignité et hauteur.
Il faut aussi souligner le beau travail des organisateurs

Le dynamisme du lieu saute aux yeux. La qualité des rencontres qui y sont régulièrement proposées se sent dans la manière dont elles sont préparées, tenues, articulées à la visite, ouvertes à des publics divers sans jamais céder à la simplification. Le Mémorial de la Shoah de Drancy ne se contente pas d’exposer. Il met en mouvement. Il éduque. Il relie. Et cette remarquable exposition, que certains participants ont pu découvrir ou approfondir dans une visite commentée, ajoutait encore à la densité de l’après-midi en rappelant qu’ici la mémoire se parcourt autant qu’elle s’écoute.
Ce qui demeurera sans doute de cette rencontre, c’est moins la juxtaposition de deux prises de parole que leur accord profond

Emmanuel Pierrat a montré comment la haine s’organise, se diffuse, se justifie et se réactive. Olivier Loubes a montré pourquoi certaines figures, au premier rang desquelles Jean Zay et Hélène Mouchard Zay, continuent de nous obliger. L’un a donné les structures du combat. L’autre en a rappelé l’âme. Entre les deux, Laurent Kupferman apparaissait comme un trait d’union naturel, lui qui poursuivit à sa manière ce travail de résistance civique contre les discriminations, jusqu’à inscrire Joséphine Baker dans le récit national.
Dans un temps travaillé par les résurgences complotistes, les brouillages historiques et les lâchetés de l’oubli, cette rencontre de Drancy aura eu le mérite de rappeler une évidence que trop d’esprits préfèrent contourner.
La mémoire n’est pas une décoration morale
Elle est une épreuve de vérité. Et lorsque des francs-maçons viennent, dans un lieu pareil, réfléchir publiquement à l’histoire de leur persécution et à leur responsabilité présente face à toutes les discriminations, ils ne défendent pas seulement leur propre mémoire. Ils se remettent, comme ils le devraient toujours, au service de l’universel.

À Drancy, ce dimanche, la mémoire n’avait rien d’un rite immobile
Elle marchait, elle parlait, elle interrogeait. Et dans cette salle pleine, où tant de francs-maçons avaient fait le déplacement, une conviction simple s’est imposée. Il n’est de fidélité véritable que celle qui transforme le souvenir en vigilance, et la vigilance en courage.

