Avec son numéro 219 de mars 2026, Points de Vue Initiatiques (PVI) propose bien davantage qu’un dossier thématique sur l’ordre et le désordre. La revue de la Grande Loge de France offre ici une méditation ample, nourrie, traversée par une question décisive pour toute conscience initiatique. Comment une forme juste peut-elle naître de ce qui se disperse, de ce qui vacille, de ce qui semble menacer l’unité même du sens.
Au centre de cette livraison, la devise Ordo ab Chao cesse d’être une formule connue pour redevenir une loi de transformation, une clef de lecture du Rite, du monde, de l’histoire et de l’intériorité.
La première de couverture mérite à elle seule un arrêt méditatif
Joseph_Mallord_William_Turner_auto-retrato
En choisissant « Lumière et Couleur », Joseph Mallord William Turner (1775-1851) donne au numéro une image presque parfaite de sa matière intérieure. Ce grand tournoiement de clarté, inspiré de la théorie de Goethe et sous-titré Le matin après le Déluge, Moïse écrivant le livre de la Genèse, ne montre pas un monde déjà stabilisé mais un monde en train d’advenir. Tout y est encore mouvement, remous, éblouissement, dissipation des formes anciennes et naissance incertaine des nouvelles.
William_Turner,Light_and_Colour
La lumière n’y chasse pas simplement les ténèbres, elle les travaille de l’intérieur, comme si l’ordre devait naître d’une confusion première, d’un déluge encore proche, d’une mémoire du chaos que rien n’efface tout à fait. William Turner ne peint pas seulement une scène biblique, il donne à voir une cosmogonie sensible, une genèse en acte. À ce titre, cette couverture accompagne admirablement la devise Ordo ab Chao. Elle en propose une traduction visuelle, presque initiatique, où la création surgit du trouble, où la parole de Moïse vient inscrire du sens au cœur même du tourbillon, où la lumière devient moins un état acquis qu’une conquête fragile et toujours recommencée.
Dans les premières pages, Olivier Balaine et Jean-Raphaël Notton donnent au numéro sa respiration profonde
Olivier Balaine
L’éditorial d’Olivier Balaine ouvre d’emblée un espace de réflexion qui refuse les oppositions trop simples. L’ordre n’y est pas pensé comme une forteresse immobile et le désordre n’y est pas rejeté comme un pur principe de ruine. Au contraire, le texte montre que les passages, les ruptures, les déséquilibres, les instants de déliaison peuvent être les lieux mêmes d’une recomposition plus haute. Le chaos n’est plus alors l’ennemi du travail initiatique. Il en devient la matière première, la nuit nécessaire où l’être consent à se perdre pour se retrouver autrement.
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
« Le mot du Grand Maître »Jean-Raphaël Notton prolonge cette intuition avec une gravité nette Ordo ab Chao y reçoit toute sa densité écossaise. Il ne s’agit ni d’une belle sentence, ni d’un mot d’apparat, mais d’un processus intérieur. L’ordre véritable ne descend pas du dehors comme un commandement achevé. Il s’élabore dans la confrontation avec ce qui, en nous, demeure épars, obscur, contradictoire. Le chaos n’est donc pas seulement ce qu’il faudrait craindre ou dominer. Il est aussi ce qu’il faut reconnaître, traverser, transmuter. C’est de cette tension assumée que peut naître l’harmonie. Sous cette lumière, la devise du Rite apparaît comme le cœur vivant du numéro tout entier.
Cette intuition irrigue les deux entretiens majeurs de la revue, qui en constituent à mes yeux les deux grandes colonnes. L’un ouvre sur l’infini cosmique avec Jean-Pierre Luminet. L’autre plonge dans l’épaisseur historique des ordres de chevalerie du XIVe siècle avec Marie Groult. Tout semble les séparer et pourtant ils convergent avec une rare justesse. Tous deux montrent que l’ordre n’est jamais donné d’avance. Il naît d’une crise, d’une indétermination, d’une nécessité de mise en forme.
L’entretien avec Jean-Pierre Luminet est l’un des grands moments de cette livraison L’astrophysicien, écrivain et poète, interrogé par Olivier Balaine et Jacques Morel-Jean, donne à la devise Ordo ab Chao une portée presque vertigineuse. À travers les cosmologies antiques, les trous noirs, les fluctuations du vide quantique, les hypothèses de multivers, les attracteurs complexes ou les scénarios d’expansion et de contraction de l’univers, sa parole nous apprend que le désordre n’est pas simplement l’inverse de l’ordre. Il peut être l’état fécond à partir duquel des structures émergent, se stabilisent, se déploient. Ce que la formule maçonnique exprime symboliquement, la pensée cosmologique contemporaine semble l’apercevoir à son tour sur un autre plan. L’ordre surgit d’un fond d’indétermination, non comme victoire brutale mais comme apparition progressive de formes, de lois, de cohérences.
La beauté de cet entretien tient aussi à la qualité singulière de Jean-Pierre Luminet
Jean-Pierre_Luminet-Salon_du_livre-Paris-2009
Chez lui, la science la plus rigoureuse ne ferme jamais le mystère. Elle l’ouvre davantage. Elle l’agrandit. Elle lui donne une profondeur supplémentaire. Son dialogue constant entre recherche scientifique, poésie, imaginaire et contemplation donne à l’échange une tenue rare. Nous ne lisons pas seulement un savant qui vulgarise des théories difficiles. Nous entendons une conscience qui accepte de penser au bord de l’abîme, sans céder ni à la simplification ni au vertige creux. De ce point de vue, cet entretien est bien plus qu’un apport scientifique. Il est une véritable leçon de regard initiatique sur le cosmos.
Le second entretien, consacré à Marie Groult et recueilli par Olivier Balaine et Frank Subiela, nous transporte vers un autre siècle sans jamais défaire l’unité secrète du dossier. L’historienne et archiviste, distinguée par l’accessit de la Grande Loge de France pour sa thèse « Et vous avons esleu d’estre au nombre de ladite Compagnie », reçu des mains de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître, nous ouvre les portes d’un XIVe siècle travaillé par les guerres, les recompositions nobiliaires, les tensions féodales et la volonté de certains princes de donner forme à de nouveaux liens de fidélité, d’honneur et de cohésion symbolique.
Là encore, l’ordre naît dans la crise. Là encore, il procède du tumulte. Là encore, Ordo ab Chao se révèle comme une loi historique autant qu’initiatique.
Marie-Groult
Marie Groult montre avec précision que les ordres de chevalerie ne relèvent pas du simple décor héraldique ou d’une nostalgie romantique
Ils apparaissent comme des réponses à un désordre bien réel. Ils cherchent à donner forme à une communauté de valeurs dans un monde instable. Sceaux, statuts, serments, règles d’entrée, idéal d’honneur, place des femmes, liens et distinctions avec les ordres religieux militaires, tout concourt à faire de cet entretien une traversée passionnante. Ce qui en ressort, c’est que l’ordre n’est jamais une abstraction. Il suppose une architecture symbolique, des obligations réciproques, une mémoire, une discipline, un désir d’élever les conduites. Là encore, l’ordre n’abolit pas le désordre. Il tente de lui répondre par une forme, par un style, par une fidélité.
Ces deux entretiens donnent au numéro sa pleine amplitude
Jean-Pierre Luminet éclaire Ordo ab Chao à l’échelle des mondes. Marie Groult l’incarne à l’échelle des sociétés humaines. L’un explore les commencements, les émergences, les structures du cosmos. L’autre montre comment, dans l’histoire, des hommes ont tenté de faire tenir ensemble valeurs, intérêts, serments et idéal. Tous deux, chacun selon sa langue, rappellent que l’ordre véritable ne se comprend qu’en relation avec ce qu’il a dû traverser.
Autour de ces deux pôles, le reste du sommaire compose un ensemble cohérent qui déploie la même interrogation sous des angles variés
Didier Roubinet, en posant la question de ce « Qu’est un ordre initiatique ? », ramène au socle même de la démarche maçonnique et rappelle qu’il ne s’agit pas d’une organisation comme une autre, mais d’une voie traditionnelle et fraternelle qui propose une forme d’orientation au sein du chaos contemporain. Philippe Desgouttes, avec son texte sur « La devise du Rite », approfondit les racines et les résonances de Ordo ab Chao, en montrant que cette apparente simplicité cache une profondeur doctrinale et symbolique beaucoup plus vaste qu’il n’y paraît. Jean-Paul Chaussinand, dans « Rassembler ce qui est épars », reprend un motif fondamental de la sensibilité maçonnique en le présentant comme une réponse à la séparation originelle du vivant et comme une utopie de l’unité vécue dans le rituel, le symbole et la fraternité.
Jamshid Kohandel et Frank Subiela, dans leur échange sur la Loge comme modèle d’ordre, déplacent le débat vers la vie concrète des ateliers. Ils rappellent qu’aucune communauté initiatique n’échappe mécaniquement aux aléas du désordre et que le Rite ne protège pas magiquement des tensions humaines. Ian Sagha, avec « Physique et métaphysique », reprend la grande question du quelque chose plutôt que rien et invite à habiter l’incertitude sans renoncer à penser. Fabien Brial, en rapprochant « Justice et ordre », inscrit le dossier dans la longue durée philosophique et civique, d’Antigone à Socrate, montrant que l’ordre n’a de valeur que s’il demeure lié à une exigence de justice. Jacques Morel-Jean, avec « Hasard et déterminisme », rappelle que l’imprévu n’est pas seulement un accident du monde mais peut devenir, sur la voie initiatique, une occasion de lumière pour qui sait s’ouvrir à l’inattendu.
Jean-Louis Duret propose un texte plus méditatif, presque visionnaire, où le Parthénon devient le point de départ d’une quête de l’harmonie, entre songe, souvenir et réflexion intime. Patrick Msika explore « Les mythes de fondation et de création… », montrant combien l’ordre maçonnique s’enracine dans des récits multiples, issus de terreaux culturels divers, comme si toute tradition avait besoin de se raconter son propre passage du chaos à la forme. Patrick Lac, avec son horloger à l’épreuve du Grand Architecte, interroge notre rapport au temps, à la continuité, à la technique et à la liberté, donnant au dossier une inflexion plus contemporaine et presque critique. Jean-Laurent Turbet, dans la partie bibliographie histoire, revient lui aussi sur la devise du Rite Écossais Ancien et Accepté, tandis que Dominique Losay rend hommage à Jean Pierre Thomas (OE) dans un portrait d’initié qui réintroduit la mémoire fraternelle dans l’économie générale du numéro.
Jean-Michel Filippi, avec « Ordonner la Chine », ouvre heureusement la réflexion à d’autres civilisations et montre que la question de l’ordre et du chaos ne relève pas seulement de l’Occident initiatique ou philosophique. François Gruson, dans « Morceaux d’architecture », médite sur les rapports complexes entre ordre et désordre dans l’espace bâti, donnant à l’architecture une portée symbolique qui s’accorde pleinement au thème. Daniel Sygit, avec « Lux ab Chao », propose un arrêt sur images qui donne au regard une place de premier plan. Hugo Billard, dans la rubrique « Symboliques », revient à Ordo ab Chao sous l’angle du bâton pour le combat, ce qui suggère que la mise en ordre n’est jamais pure contemplation, mais aussi tension, effort, discipline et capacité de résistance. Même les rubriques plus légères ou plus périphériques s’inscrivent dans cette tonalité d’ensemble, du quiz de Patrick Joinié-Maurin à l’« Éloge du désordre » de Robert de Rosa, jusqu’à la présence de Paul Valéry avec « Les Grenades » (Charmes, 1922), qui donne à la clôture du numéro une vibration poétique bienvenue.
Il faut aussi relever deux faits matériels qui ne sont pas secondaires
D’abord, ce numéro ne comporte plus de notes de lecture, absence qui se remarque dans l’économie habituelle de la revue.
Ensuite, son prix passe de 8 à 11 euros. Cela représente 3 euros de plus, soit une hausse de 37,5 %, augmentation sensible qui ne peut passer inaperçue.
Elle invite d’autant plus à juger la livraison sur la densité réelle de son contenu
Or, par la force de son éditorial, la tenue du mot du Grand Maître, la cohérence de son dossier et surtout la qualité des deux entretiens avec Jean-Pierre Luminet et Marie Groult, ce numéro 219 possède une vraie consistance.
Au fond, cette livraison rappelle avec force que la franc-maçonnerie ne cherche pas à offrir un refuge abstrait contre le désordre du monde
Elle apprend plutôt à y reconnaître une matière de travail. Ordo ab Chao n’y vaut pas comme formule figée. La devise devient ici une dynamique, une ascèse, une loi de transformation.
Dans le cosmos selon Jean-Pierre Luminet, dans l’histoire selon Marie Groult, dans le Rite selon Jean-Raphaël Notton, dans la méditation d’Olivier Balaine comme dans les textes qui composent le reste du sommaire, une même vérité se laisse entrevoir. Rien de vivant ne s’ordonne sans avoir d’abord traversé l’épreuve de la dispersion.
Blason GLDF
Points de Vue Initiatiques – « Ordre et désordre »
Revue de la Grande Loge de France – Vivre la tradition
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.