Le Mot du Mois : « Regret remords et nostalgie »

Regrets de ce qu’on a trop brièvement savouré ou laissé échapper, remords de cette inadvertance, de la bévue qui a occulté une nécessaire lucidité. Trop tard ! Et voilà comment va sourdre une nostalgie dévastatrice…

Donnons d’abord la parole poétique à Jacques Prévert.

Au musée de cire du souvenir
Vous prenez la galerie des projets avortés
Le couloir des velléités
L’escalier des faux désirs
Et vous tombez dans la trappe des regrets

Vous pouvez graver sur les murs
Avec le couteau souvenir acheté à l’entrée
Les graffiti du malentendu.

Et voici le conditionnel, ce mode de la subtilité, avec lequel la langue française joue dans les sentiments intimes. Mode du souhait entaché de nostalgie ou de mauvaise foi, lourd de ses désirs et de ses manques, courbé sous les regrets de son imagination frustrée.

Au présent, il témoigne de la difficulté immédiate à vivre et à agir, de la pudeur dans l’expression du besoin amoureux, « j’aimerais tant que vous veniez ». L’appel sera peut-être entendu, mais bientôt gauchi dans la nostalgie d’un passé trop vite enfui : « j’aimerais revivre un tel moment ».

La courtoise réticence s’est-elle avérée lettre morte ? Hélas ! L’occasion est manquée… « J’aurais tant aimé… »

Ce qui a été ne reviendra plus, ce qui aurait pu être n’a jamais été. Regret qui taraude, remords d’une excessive timidité, on aurait pu vivre l’inoubliable, mais on ne l’a pas vécu.

Poignante est la sensation de l’irréversibilité du temps, de l’absurdité de refaire l’histoire, de ressasser les « si ».

Le regret s’autorise d’un très ancien sémantisme « onomatopéique », *Kr-, ce qui se fend ou éclate avec bruit, qui crève et se rompt. Ce qui crépite. Regretter, c’est faire éclater sa douleur en cris et lamentations.

Le regret s’ancre dans l’illusion, dans l’évanescence du rêve, l’irréalité de sa mise en œuvre.

L’Almanach du marin breton ne s’y trompe pas : « Si tu veux savoir combien de gens te regretteront, plante ton doigt dans la mer, retire-le et regarde le trou. »

La nostalgie, quant à elle, joue au présent avec le temps, les regrets, la jouissance dans le ressassement d’un manque d’audace d’alors, mais aussi de désirs intacts, inachevés donc à réparer autrement. La nostalgie imprime un mouvement.

Ulysse retrouve Pénélope… Même si sa nostalgie s’inverse. Repartir ?

À l’opposé, le remords participe de l’infernal, comme l’exprime au 12e siècle le penseur médiéval Jan Scot Erigène : « L’enfer n’existe pas ou alors il se nomme le remords. »

Annick Drogou

Il s’agit d’une morsure qui ne guérit pas, parce qu’une fois commis, le mal, même véniel, ne peut pas s’effacer, s’oublier, trouver le salut d’une métamorphose. C’est le mors que le cheval ronge, mord et remord sans trêve.

« Je regrette mes péchés, mais je regrette plus encore ceux que j’eusse aimé commettre. » (François Mauriac)

Annick DROGOU


Il y a deux sortes de regret.

D’abord le regret des mille vies qu’on n’a pas eues, tant de carrefours où l’on a pris un embranchement plutôt qu’un autre. Regret éphémère car, en vieillissant, on prend conscience qu’il n’y a qu’une route de la vie, faite de choix, de hasard — de providence diront certains, de destin ou de fatalité. Courage de la volonté : j’aime mieux avoir des souvenirs que des regrets et, comme dit la chanson, « on ne fait pas le chemin à l’envers ».

Et puis il y a le regret qui vous prend aux tripes, qui vous mord le ventre, qui devient remords, conscience d’avoir mal agi. Remords qu’on voudrait effacer, transformer en repentance, ce mot magnifique qui indique les corrections que le peintre apporte à sa toile. Dans la vie, il n’y aura pas de repeint. On ne construit rien sur le remords. Peut-être peut-on rebâtir à partir du pardon, mais il s’agit là plutôt d’accueillir le pardon que de le donner. D’ailleurs, nos vieilles mœurs n’apprenaient-elles pas aux enfants qu’on ne dit pas « je m’excuse » mais « veuillez m’excuser » ?

Nostalgie ou mélancolie, à quoi bon ratiociner sur le regret des oignons de l’Égypte ? Finalement, le regret de soi n’est pas très intéressant. Les seuls vrais regrets qui pavent notre vie sont associés à ceux qui ne sont plus là, que nous avons aimés et qui nous ont aimés. Eux seuls méritent notre regret.

Serais-je au regret de ne pouvoir en dire plus ?

Jean DUMONTEIL

2 Commentaires

  1. Merci ma chère Annick. Ta partie se tient comme une page juste, habitée, où chaque mot semble pesé à l’équerre et pourtant offert avec une vraie chaleur humaine. Elle distingue finement regret, remords et nostalgie, sans moraliser, en laissant au lecteur l’espace de sa propre traversée intérieure. Son écriture a cette qualité initiatique rare, elle éclaire sans éblouir, elle conduit sans tirer, elle ouvre une porte plutôt qu’elle n’assène une conclusion.
    À l’inverse, la contribution de Jean Dumonteil paraît plus convenue et plus démonstrative, comme si le concept prenait le pas sur l’expérience vécue. On y sent une volonté d’expliquer davantage que de faire sentir, au risque d’aplanir les nuances et de refermer trop vite ce que le sujet demande de laisser vibrer. Là où notre TCS Annick suggère et élève, F Jean rationalise et cadence, et l’ensemble perd un peu de cette profondeur silencieuse que le thème appelle.

  2. Un tableau très sombre qui s’affiche avec des lignes sommes toutes pleines d’amertume qui laisse le lecteur bouche Bée.
    Quoi qu’il en soit, faisons montre de compassion et de tolérance face au mur de la lamentation.
    Car après tout, il n’y a aucun intérêt à moquer le tourment ; Justice et Miséricorde sont des bras séculiers de Dieu.
    Quant à nous, plaignons l’erreur sans la haïr et sans la persécuter ;
    laissons à Dieu Seul le soin de juger et contentons-nous d’aimer et de tolérer. C’est d’ailleurs des valeurs par excellence prônées aux seins des Institutions Maçonniques.

    Très respectueusement…

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Annick Drogou
Annick Drogou
- études de Langues Anciennes, agrégation de Grammaire incluse. - professeur, surtout de Grec. - goût immodéré pour les mots. - curiosité inassouvie pour tous les savoirs. - écritures variées, Grammaire, sectes, Croqueurs de pommes, ateliers d’écriture, théâtre, poésie en lien avec la peinture et la sculpture. - beaucoup d’articles et quelques livres publiés. - vingt-trois années de Maçonnerie au Droit Humain. - une inaptitude incurable pour le conformisme.

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