J’excuse


(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Tous les progrès de la civilisation[1] ne nous épargnent en rien les immenses tragédies qui traversent l’Histoire. D’un côté, les progrès dont nous pouvons nous féliciter reposent sur la conjugaison d’efforts scientifiques déployés à l’échelle de la planète ; de l’autre, les tragédies que nous avons à déplorer traduisent violemment les contradictions de notre monde, libérant des forces irrationnelles que nous aurions pu espérer savoir mieux tempérer. N’est-ce point, en partie – en large partie –, parce que ceux d’entre nous qui pourraient encore avoir prise sur des dirigeants ivres de leur puissance et du sang des autres détournent le regard, tant qu’ils ne se sentent pas directement menacés ?

Que nous soyons des maçons aux penchants sociétaux ou des sœurs et des frères plus enclins aux études symboliques voire soucieux d’une voie initiatique dont nous nous refuserions à galvauder l’ambition, nous essayons insensiblement de nous conforter voire de nous réconforter dans notre petit monde, tant qu’il tient. Regardons autour de nous, en désordre :

Tous ces enfants, toutes ces victimes civiles, qui périssent dans les conflits ou les exils qui les chassent ou les pourchassent jusqu’à la mort ;

Toutes ces femmes qui subissent le joug patriarcal, sous toutes les latitudes et dans la plupart des cultures, jusqu’aux assujettissements les plus vils et aux fins les plus terribles ;

Tous ces êtres humains forcés à l’errance et à la faim, jusqu’à nos propres portes, par ce que l’on nomme des accidents de la vie dont ils ont eu plus que leur part ;

Tous ceux que leur ethnie ou leur religion condamnent à un sort précaire voire funeste, quand d’autres qu’eux gouvernent les pays où ils résident[2] ;

Tous ceux qui s’efforcent de vivre honnêtement dans des États corrompus, que ce soit en Ukraine, mais tout aussi bien en Russie, sans rien ôter aux responsabilités de l’agresseur, sous la férule de potentats africains aux geôles regorgeant d’opposants politiques qui peuvent chérir leur chance de ne pas voir les fleuves charrier leurs corps, au petit matin, ou en diverses contrées d’Amérique latine sommées d’obéir aux intérêts et aux injonctions de leur très puissant voisin du Nord…

declin de la Franc-maçonnerie

Je pourrais indéfiniment allonger cette liste, en sollicitant plus ou moins l’élastique des proximités et des émotions. Enfin, voilà des femmes et des hommes, des vieillards et des enfants, réduits à des considérations abstraites sinon à de vagues soupirs, aux tourments du silence, tandis que nous voyons s’effondrer un multilatéralisme qui permettait tant bien que mal de contenir les appétits des ogres de la planète et de secourir des populations en détresse. Ainsi prospèrent dans la désespérance le temps de la barbarie et le règne de la force où les prédateurs ne veulent plus rien entendre, qui les contraigne, même face à l’explosion d’une planète qui n’en peut plus de l’Homme, tandis que le déclin démographique des nantis combiné au rythme effréné de leurs consommations risque bientôt de sonner le glas de leur domination – dans d’épouvantables clameurs finales, cependant.

Le nombre des victimes, sans jouer les cassandres, ne semble pas près de se restreindre. C’est pourquoi il y a urgence à n’omettre personne parmi ceux qui les ignorent, qui les rejettent ou qui les martyrisent.

Toutes ces victimes qui nous dérangent, je les excuse. Quant aux autres, c’est un peu moins le cas[3]


[1] Le titre de cet édito n’est guère plus qu’un clin d’œil lié aux circonstances.  Son thème résulte d’un défi qui me fut lancé en conférence de Rédaction, à partir d’un imprudent jeu de mots dont je suis l’auteur et qui a donné le titre de cette chronique, et ce, comme il est aisé de l’imaginer, à l’occasion du 128e anniversaire de la célèbre tribune d’Émile Zola – à la suite de quoi un esprit malin fit circuler entre nous l’audacieux pastiche de une qui figure en tête du présent article. Il est vrai que ce type de provocation, un peu facile et partant médiocre, correspond assez peu à ma pente (tout du moins, à l’écrit) et ce n’est pas sans violence que j’y ai fait succomber ma plume… utilisant même le titre avec une petite morsure d’ironie, comme on le voit à la fin de ce « papier ».

D’une part, je ne suis évidemment pas de taille à parodier l’illustre écrivain et journaliste qu’on surnomma « l’épris de justice » ; du reste, je ne reprendrai pas en anaphore le paronyme que j’emploie, de sa formule historique. D’autre part, je m’essaye ici à un exercice quelque peu ingrat qui consiste à vouloir débusquer en contre-champ les lâchetés de nos multiples abandons qui font, selon moi, plus sûrement le lit des tyrannies que les complicités actives. La veulerie, cet ennui des âmes passives, me semble être à la source de la plupart des maux de notre Histoire. J’espère seulement que l’angle rhétorique que j’ai choisi est propice à la méditation…

[2] Comme les Ouïgours et d’autres minorités musulmanes qui font l’objet d’une intense répression en Chine ; comme les Rohingyas, cette population installée dans l’espace bengalo-arakanais depuis le Ve siècle, que leur islamisation partielle au XVIe siècle n’a cessé de menacer, dans un État birman aujourd’hui dominé par une junte militaire, sans qu’il ait, pour autant, renoncé à s’inscrire dans une longue tradition bouddhiste ; comme les Iraniens qui ne peuvent vivre qu’étouffés par le régime des mollahs, sous peine d’être physiquement éliminés ; comme les Kurdes qui sont persécutés parce que, depuis un siècle, ils luttent pour leur autodétermination (alors même, il faut bien le dire, qu’ils ont, en son temps, participé à l’extermination des Arméniens) ; comme les guerres fratricides qui ensanglantent le Soudan, depuis si longtemps ; comme le génocide des Tutsis au Rwanda, où l’on ne peut pas dire que la France se soit grandie ; et l’on pourrait ainsi parcourir les continents…

[3] Certains critiquaient jadis cet art de la litote qui sévissait dans la langue française, au point de s’identifier naguère encore à son génie. Les ravages de la publicité ont eu raison de cet usage et nous ne vivons plus que sous les assauts assourdissants de l’hyperbole. Pauvres de nous !

4 Commentaires

  1. Qu’il est réconfortant de lire ces lignes.

    Oui, la lâcheté fissure les fondations du Temple.

    “Atmosphère ? Quelle atmosphère ?” disent-ils en se regardant dans leurs miroirs ; mais un enfant le dira : sous vos têtes auto-couronnées, vous êtes nus, les pieds dans la fange.  » Le Roi est tout nu ! »

    Merci Zola, Ionesco et Andersen, et… merci Christian !

    Pour finir ce commentaire une petite chanson que j’ai commise (pour détendre cette fameuse « atmosphère » ? pas certain) :
    https://www.youtube.com/watch?v=4gRqvkppI-Y

    • Très Cher Alexandre,
      Merci de ta bienveillante appréciation. On peut, en effet, résumer l’espoir perpétuel des Puissants à ce vers de ta chanson :
      « C’était un jour paisible pour les maîtres du monde ».
      En toute fraternité,
      Christian.

    • S’il n’y avait que la lâcheté…
      Mais tous les autres vices de l’homme se font loi aujourd’hui en FM comme ailleurs.
      Voir le comportement des hommes conduit au désespoir, nous qui avions basé nos réflexion sur l’espoir en l’humanité et l’humanisme.

      • Très Cher… Indigné,
        Permettez-moi de vous indiquer que je ne partage pas du tout votre pessimisme, même si j’en comprends les causes. J’ai dépassé quelque quarante ans d’ancienneté en franc-maçonnerie. Il s’avère que, quand j’ai atteint l’âge respectable de 70 ans, certains de mes proches, profanes en l’occurrence, m’ont demandé pourquoi je restais encore membre actif de mes loges, pensant que j’en avais épuisé le charme – qui leur était, en fait, inconnu – et, qu’à tout prendre, j’avais nécessairement fait le tour de la question – ce qui n’est évidemment pas le cas. J’ai simplement répondu que c’est encore le lieu où j’ai toujours trouvé « le meilleur rendement humain à l’hectare ». C’est donc, au moins, par péché de gourmandise que j’y suis encore et peut-être, pardonnez m’en l’aveu, par un irréductible désir de servir… dont, au reste, je me trouve égoïstement récompensé. Cela vaut bien un petit effort, n’est-ce pas ?
        Quant aux déceptions, elles existent. C’est inévitable. Nous n’échappons pas à une certaine réalité sociologique. Je ne m’y suis jamais arrêté. J’ai toujours poursuivi mon chemin en homme libre et j’ai continué d’y croire avec des Frères et des Sœurs auxquels je suis resté fidèle – comme nous sommes ensemble restés fidèles à notre idéal, dans notre recherche comme dans notre vie de tous les jours.
        Haut les cœurs, Camarade ! Ne cédez pas au désespoir : c’est l’autre figure de l’échec. Si vos convictions sont solides, pensez à toutes celles et à tous ceux qui sont entrés dans les chambres à gaz ou qui ont succombé dans les goulags, et nous pourrions multiplier les exemples. Que sont nos états d’âme au regard de leur destin ? Ne devons-nous pas, de la façon la plus catégorique, en hommage à leur mémoire et en opposition à leurs bourreaux, relever de notre mieux la dignité d’homme ?
        En toute fraternité,
        Christian.

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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