« Tintin et l’Alph-Art », la dernière lumière du trait inachevé

Avec Tintin et l’Alph-Art, Georges Remi laisse à la postérité bien davantage qu’une aventure interrompue. Il lègue une œuvre de seuil, un chantier ouvert, une énigme graphique où le dessin, encore traversé par les hésitations de la main, devient matière spirituelle. Pour une lecture maçonnique, cet ultime Tintin n’est pas seulement le dernier état d’un récit. Il est la planche à tracer d’un créateur face au mystère de sa propre fin, un alphabet dispersé où chaque lettre semble demander à être relevée, comprise, transmise.

Il est des livres dont la force naît de leur perfection achevée

Il en est d’autres, plus troublants, plus intérieurs, qui nous retiennent précisément parce qu’ils demeurent en suspens. Tintin et l’Alph-Art appartient à cette seconde famille. L’album posthume de Georges Remi, dit Hergé, publié après sa disparition, ne nous offre pas la clôture lumineuse d’une aventure maîtrisée jusqu’à sa dernière case. Il nous place devant une œuvre en devenir, devant un récit dont le mouvement s’est arrêté au bord de l’abîme, non par volonté esthétique, mais par l’irruption de la mort dans l’atelier. Rien n’est plus émouvant, pour qui sait lire avec les yeux du cœur, que cette rencontre entre l’élan créateur et l’inachèvement. Là où tant de récits cherchent à masquer leur fabrication, celui-ci montre la main au travail, la pensée encore chaude, la forme avant sa pleine incarnation. Nous ne sommes pas devant une ruine, mais devant une fondation ouverte.

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Une du Petit Vingtième du 16 juillet 1931

Georges Remi naît à Etterbeek, en Belgique, le 22 mai 1907. Très jeune, il dessine dans les revues scoutes et adopte le nom d’Hergé, né du renversement sonore de ses initiales RG. Le 10 janvier 1929, Tintin apparaît dans Le Petit Vingtième, accompagné de Milou, et la bande dessinée européenne reçoit bientôt un visage, une cadence, une éthique du trait. De Tintin au pays des Soviets au Lotus bleu, de L’Oreille cassée au Sceptre d’Ottokar, du Secret de La Licorne au Trésor de Rackham le Rouge, du Temple du Soleil au diptyque lunaire, puis de Tintin au Tibet aux Bijoux de la Castafiore, Georges Remi ne cesse d’élargir son art. Il passe de l’aventure extérieure à l’exploration morale, de la satire politique à la méditation sur l’amitié, de l’enquête au dépouillement. Avec Tintin et les Picaros, son dernier album achevé, le monde de Tintin avait déjà perdu une part de sa transparence héroïque. Avec Tintin et l’Alph-Art, ce monde devient plus fragile encore, car le mystère ne vient plus seulement des ennemis, des routes et des pièges. Il vient du langage même de l’art, de son pouvoir de révélation, de sa capacité à mentir, de son commerce avec la vanité, la croyance et le simulacre.

Cette dernière aventure commence sous le signe du cauchemar

Archibald Haddock n’est plus le marin tonitruant seulement menacé par les récifs, les pirates ou les bouteilles. Il est atteint dans sa nuit intérieure, dans ce lieu où les images remontent comme des fumées de l’inconscient. Bianca Castafiore surgit aussitôt comme une puissance vocale, une visitation sonore, presque une épreuve. Pour lui échapper, Archibald Haddock se réfugie dans une galerie d’art, et ce geste de fuite devient, sans qu’il le sache, l’entrée dans une autre chambre de vérité. La galerie Fourcart n’est pas seulement un lieu mondain. Elle est un espace de signes, de lettres, de surfaces, de reflets et de transactions. Elle expose l’Alph-Art de Ramo Nash, cet art de l’alphabet réduit à des lettres-objets, à des signes devenus marchandises, à des initiales suspendues entre sens et valeur.

Le H acheté par Archibald Haddock mérite une attention particulière

Dans l’ordre profane, il n’est qu’une œuvre de plexiglas, un objet d’art contemporain offert à l’ironie du lecteur. Dans une lecture symbolique, il devient l’une des clefs les plus subtiles de l’album. H peut être entendu comme l’initiale d’Haddock, bien sûr, mais aussi comme l’ombre du nom Hergé, comme la lettre muette qui ouvre un souffle sans se prononcer, comme une porte graphique entre deux montants. La lettre n’est pas encore parole. Elle attend une voix, un sens, une mise en ordre. L’Alph-Art nous ramène ainsi à l’alphabet primordial, à l’alpha des commencements, à ce moment où le monde naît parce qu’un signe surgit dans le chaos. Toute tradition initiatique connaît ce passage. Avant le Temple, il y a le tracé. Avant la parole, il y a la lettre. Avant la lumière reçue, il y a l’obscurité où le symbole demeure incompris.

Pour une sensibilité maçonnique, Tintin et l’Alph-Art se révèle alors comme une méditation sur le signe juste et sur le faux signe.

La Franc-Maçonnerie travaille avec des outils, des lettres, des nombres, des mots, des silences

Elle sait qu’un symbole peut élever l’être ou l’égarer. Tout dépend de l’usage, de l’intention, de la rectitude intérieure. Dans l’album de Georges Remi, l’art contemporain apparaît sous une double lumière. Il peut être recherche, dépouillement, audace de l’esprit. Il peut aussi devenir mascarade, fétiche de marché, pouvoir de fascination, monnaie d’un culte dévoyé. Cette ambivalence donne au récit sa profondeur. L’art n’y est jamais condamné. Le faux art l’est. La quête n’y est jamais moquée. La fausse initiation l’est avec vigueur.

Endaddine Akass incarne cette contrefaçon de la lumière

Il se présente comme un maître, un mage, un guide, un être capable de poser les mains, de guérir, de fasciner et de rassembler. Autour de lui, les disciples forment une assemblée où la parole ne libère plus, mais captive. Cette figure est essentielle pour une lecture initiatique. Elle rappelle que toute voie spirituelle possède son ombre. À côté de la transmission authentique existe toujours la séduction du gourou. À côté de la lente construction de soi existe toujours le vertige de l’obéissance. À côté du silence qui élève existe toujours la formule qui hypnotise. Georges Remi saisit avec une acuité remarquable ce danger moderne. Les années où il conçoit ce récit sont traversées par la fascination pour les sectes, les maîtres de pacotille, les promesses de salut immédiat, les commerces du merveilleux. Dans ce monde-là, le mystère n’est plus une profondeur. Il devient une technique d’emprise.

Le contraste avec la démarche maçonnique est frappant.

L’initiation véritable ne confisque pas la conscience

Elle l’éveille. Elle ne demande pas de renoncer au discernement. Elle l’aiguise. Elle ne transforme pas l’être en adepte docile. Elle l’appelle à devenir plus libre, plus responsable, plus fraternel. Endaddine Akass, au contraire, réduit le mystère à un pouvoir personnel. Il fait du rite une scène de domination, du symbole une arme, de la parole une cage. Sa pseudo-spiritualité est une inversion. Elle ressemble à ces lumières trompeuses qui brillent trop vite et aveuglent ceux qui n’ont pas appris à reconnaître la clarté durable.

Cette inversion trouve son équivalent dans le trafic des faux tableaux

Le cœur de l’intrigue repose sur une falsification généralisée. Des œuvres sont copiées, validées, revendues, sanctifiées par des certificats et par l’autorité de ceux qui savent manipuler le désir de posséder. Le faux n’est pas seulement économique. Il est métaphysique. Il attaque la relation entre l’œuvre et la vérité. Il remplace la présence par la signature, la vision par la cote, l’émotion par la spéculation. Là encore, Georges Remi touche à une question capitale. Qu’est-ce qu’une œuvre vraie. Qu’est-ce qui fait qu’une forme porte une âme. Qu’est-ce qui distingue la main habitée du geste mécanique. Le marché peut créer de la valeur, mais il ne crée pas la vérité. L’expert peut authentifier une toile, mais il ne donne pas la vie intérieure à la matière. Le collectionneur peut acquérir, mais il ne possède jamais le mystère qui a fait naître l’œuvre.

Cette interrogation rejoint une antique inquiétude hermétique.

Depuis les alchimistes, nous savons que la matière peut être travaillée selon deux voies

L’une cherche la transmutation intérieure. L’autre ne poursuit que l’or extérieur. L’une fait de l’opération un miroir de l’âme. L’autre exploite les apparences de la science sacrée pour séduire les ignorants. Dans Tintin et l’Alph-Art, le polyester liquide qui menace d’engloutir Tintin prend alors une valeur saisissante. Cette matière industrielle, coulée sur le vivant, devient la caricature monstrueuse d’une alchimie inversée. Là où l’œuvre spirituelle devrait dégager l’être de ses gangues, la fausse œuvre l’ensevelit. Là où la quête devrait rendre plus vivant, elle transforme le sujet en objet. Là où l’initiation devrait conduire de la pierre brute à la pierre taillée, la contrefaçon réduit l’homme à un produit exposable, titrable, vendable.

La menace faite à Tintin est sans doute l’une des intuitions les plus puissantes de Georges Remi

Le reporter, celui qui marche, enquête, interroge, traverse les frontières et déjoue les masques, risque d’être immobilisé dans une sculpture. La mobilité de l’esprit est menacée par la fixation marchande. Le témoin devient pièce à conviction. L’être libre devient objet d’exposition. Le vivant est recouvert par une matière qui l’empêche de respirer. Dans une lecture maçonnique, cette image est terrible. Elle dit ce qui arrive lorsque le monde profane triomphe absolument. L’homme n’est plus une conscience en chemin. Il devient une forme assignée, un nom de catalogue, une marchandise parmi d’autres. Le vrai crime d’Endaddine Akass ne consiste pas seulement à tuer ou à tromper. Il consiste à nier la vocation intérieure de l’être humain, à faire taire le souffle sous la couche brillante de la matière.

Georges Remi n’a pas conduit officiellement son récit jusqu’à son terme

Cette absence de fin n’est pas un défaut à effacer. Elle est devenue la vérité profonde du livre. Le lecteur de Tintin avait l’habitude d’être conduit, après les périls, vers un retour à l’ordre, vers le château de Moulinsart, vers la paix retrouvée, vers l’éclat d’un rire final. Ici, la paix se dérobe. Le chemin reste ouvert. La dernière aventure officielle n’enseigne pas la victoire. Elle enseigne l’attente. Elle laisse le héros dans une zone de passage, et cette suspension donne à l’album une puissance spirituelle que nul achèvement ne pourrait entièrement remplacer. Nous comprenons alors pourquoi les tentatives d’achèvement, même lorsqu’elles témoignent d’un amour sincère pour l’œuvre, ne peuvent abolir le silence de Georges Remi. Elles prolongent un désir de lecteur. Elles ne remplacent pas la main absente. Elles montrent combien le manque travaille encore l’imaginaire, mais elles ne ferment pas la porte laissée ouverte.

La beauté de Tintin et l’Alph-Art tient aussi à sa dimension testamentaire

Georges Remi avait souvent exploré les mondes extérieurs, les pays lointains, les régimes politiques, les civilisations enfouies, les mystères scientifiques, les montagnes de l’âme. Dans ce dernier projet, il revient vers un monde qui lui était devenu intime, celui de l’art contemporain. Il ne s’agit pas d’un détour mondain. Il s’agit d’une confrontation avec son propre statut de créateur. Après avoir donné à la bande dessinée une clarté, une rigueur, une lisibilité qui ont fondé une esthétique, Georges Remi interroge ici la valeur de l’art, la signature, l’original, la reproduction, le faux, le regard du collectionneur, la croyance du public, la parole de l’expert. Il place Tintin devant la question qui hante tout créateur à la fin de son parcours. Que reste-t-il d’une œuvre lorsque la main qui l’a tracée disparaît. Que devient un personnage lorsque son auteur n’est plus là pour lui donner route, voix et mouvement.

La réponse du livre n’est pas théorique

Elle est sensible. Elle tient dans le tremblement du trait. Les crayonnés, les esquisses, les indications narratives, les fragments dialogués ne diminuent pas le pouvoir de l’album. Ils le déplacent. Nous ne contemplons plus seulement le résultat. Nous approchons l’atelier. Nous voyons la construction en train de se chercher, la case avant sa pleine densité, le geste avant la netteté souveraine de la ligne claire. Pour le profane impatient, cette matière peut sembler insuffisante. Pour le lecteur initié, elle est bouleversante. Toute initiation enseigne que l’œuvre achevée n’est qu’un état visible d’un travail plus secret. Le chantier révèle parfois davantage que le monument poli. Il montre l’effort, le repentir, l’attente, la tension entre l’idée et la forme. Tintin et l’Alph-Art nous rend témoins de ce moment fragile où l’image n’est pas encore installée dans son évidence. Elle respire encore la possibilité.

Nous pouvons même dire que cet album est l’un des plus maçonniques de Georges Remi, non parce qu’il contiendrait une appartenance ou un message codé à réduire à des correspondances faciles, mais parce qu’il met en scène les questions fondamentales de toute voie initiatique.

Qu’est-ce qu’un maître véritable

Qu’est-ce qu’un faux maître. Qu’est-ce qu’un signe. Qu’est-ce qu’un simulacre. Qu’est-ce qu’une œuvre vivante. Qu’est-ce qu’un objet sans âme. Comment discerner la lumière de l’éclat trompeur. Comment rester libre lorsque le monde veut nous convertir en marchandise, en image, en statut social, en rôle assigné. Ces questions traversent l’album avec une intensité d’autant plus forte qu’elles ne sont jamais exposées comme un programme. Elles apparaissent dans les détours de l’aventure, dans le comique de situation, dans les colères d’Archibald Haddock, dans la fidélité de Milou, dans le courage obstiné de Tintin, dans la voix envahissante de Bianca Castafiore, dans l’inquiétante douceur d’Endaddine Akass.

Bianca Castafiore, souvent réduite à sa fonction comique, mérite ici une lecture plus généreuse

Elle est la voix, la démesure lyrique, la présence excessive qui dérange l’ordre domestique. Par elle, le récit bascule. Elle introduit Archibald Haddock dans le champ de l’art, l’arrache à son confort, le place devant un objet qu’il ne comprend pas. Elle n’est pas seulement une perturbatrice. Elle est, comme souvent dans les récits initiatiques, celle par qui l’épreuve commence. Sa voix ouvre la porte que le Capitaine voulait éviter. Elle agit presque comme une trompette involontaire du destin. Ce qui fait rire devient instrument de passage.

Ramo Nash, créateur de l’Alph-Art, incarne une autre ambiguïté

Il est à la fois artiste, mondain, séducteur, produit d’un marché qui adore les concepts lorsqu’ils deviennent objets de luxe. Son alphabet en plexiglas pose pourtant une question décisive. À partir de quand le signe cesse-t-il d’être signe pour devenir idole. À partir de quand l’art quitte-t-il la recherche pour rejoindre la mise en scène de lui-même. L’Alph-Art n’est pas sans noblesse possible. La lettre, après tout, est au commencement de la parole, et la parole est au commencement de bien des cosmogonies. Mais chez Ramo Nash, cette puissance est exposée à la tentation du vide brillant. La lettre n’ouvre plus nécessairement vers le Verbe. Elle peut devenir surface, reflet, capital symbolique. Dans cet écart se tient toute la finesse de Georges Remi. Il ne ridiculise pas l’avant-garde. Il en interroge les risques spirituels.

Le monde de Tintin et l’Alph-Art est ainsi saturé de doubles

Vrai art et faux art. Initiation et emprise. Collection et possession. Lettre et silence. Maître et imposteur. Enquête et hallucination. Vie et objet. Cette structure du double donne à l’album une profondeur presque gnostique. Le héros doit discerner, sous les apparences, la nature réelle des forces en présence. Il ne combat pas seulement des malfaiteurs. Il traverse un monde où les signes ont été contaminés. Le mal, ici, ne se présente pas d’abord sous la forme brutale de la violence, même si la violence surgit. Il se présente sous la forme de l’élégance, de la mondanité, de la connaissance prétendue, de la spiritualité affichée, de l’art célébré. Voilà pourquoi le récit demeure actuel. Le faux n’a jamais été aussi puissant que lorsqu’il emprunte les vêtements du vrai.

Dans cette perspective, Tintin garde son rôle d’éveilleur

Il ne possède pas de doctrine. Il ne prononce pas de grands discours. Il observe, il questionne, il relie les indices. Son intelligence est une éthique du regard. Il refuse l’évidence fabriquée. Il ne se laisse pas prendre aux surfaces. Il cherche ce qui manque, ce qui cloche, ce qui résiste. Le maçon reconnaît là une attitude familière. Avant de conclure, il faut mesurer. Avant de juger, il faut éprouver. Avant de parler, il faut écouter. Tintin est moins un héros triomphant qu’un chercheur de justesse. Il marche dans le monde comme un fil à plomb vivant, non parce qu’il serait sans faille, mais parce qu’il revient toujours vers l’axe de la vérité.

Archibald Haddock, de son côté, représente la matière humaine dans sa chaleur, ses excès, ses peurs, ses fidélités

Face à l’Alph-Art, il commence par l’incompréhension. Face à la manipulation, il réagit avec l’énergie de celui qui sent l’injustice avant de la conceptualiser. Son langage déborde, ses jurons deviennent une contre-musique à la froideur des trafiquants. Il rappelle que la vérité n’est pas seulement affaire d’intelligence, mais aussi de tempérament moral. Il y a, chez Archibald Haddock, une fraternité instinctive qui vaut bien des traités. Il ne comprend pas tout, mais il ne trahit pas. Il s’emporte, mais il aime. Il vacille, mais il accompagne. Dans l’ordre initiatique, cette fidélité compte autant que la lucidité.

Milou demeure la petite conscience blanche de l’aventure

Il flaire, pressent, accompagne, s’inquiète, proteste. Sa présence animale rappelle que la vérité passe aussi par l’instinct, par le corps, par l’attention immédiate au danger. Dans un album dominé par les faux signes, Milou appartient au registre de la vérité organique. Il ne théorise pas. Il sent. Et ce sentir, chez Georges Remi, possède souvent une valeur supérieure aux discours savants. Là encore, le récit touche une intuition spirituelle profonde. La lumière ne vient pas seulement par l’intellect. Elle passe aussi par la fidélité, par l’attention, par cette part de nous-mêmes qui reconnaît le danger avant que notre raison l’explique.

La dimension religieuse du livre ne doit pas être comprise comme adhésion à une croyance constituée Elle réside plutôt dans la confrontation entre le sacré et sa caricature. Endaddine Akass détourne les gestes de bénédiction, les formules, les signes de reconnaissance, les assemblées ferventes. Il fabrique une religion de la dépendance. Georges Remi semble avertir que le sacré, lorsqu’il se coupe de la liberté intérieure, devient théâtre de domination. La spiritualité véritable ne se mesure pas au nombre d’adeptes, ni au prestige du maître, ni à l’étrangeté des rites. Elle se reconnaît à ses fruits. Rend-elle plus libre. Rend-elle plus vrai. Rend-elle plus fraternel. À cette aune, le monde d’Endaddine Akass est spirituellement nul, malgré ses ornements.

Il faut enfin considérer l’inachèvement comme la dernière leçon

Dans l’Art Royal, la perfection n’est pas donnée comme possession.

Elle demeure horizon, appel, orientation. Le chantier n’est jamais entièrement clos. La pierre reste à travailler. La lumière se reçoit par degrés. Le Temple se construit dans le temps, avec des mains faillibles, des silences, des reprises, des transmissions. Tintin et l’Alph-Art est peut-être si poignant parce qu’il rejoint cette vérité. Il ne nous donne pas l’illusion d’une œuvre totale. Il nous donne la vérité d’un travail interrompu, et cette interruption devient une forme de transmission. Georges Remi s’efface avant de conclure. Tintin demeure au bord de la forme. Le lecteur reçoit non une solution, mais une responsabilité d’imaginer, de méditer, de garder vivant ce qui n’a pas été clos.

Toute grande œuvre laisse une part d’ombre afin que la conscience du lecteur y poursuive sa marche

Ici, cette part n’est pas calculée. Elle est existentielle. Elle vient de la disparition de l’auteur, de ce moment où le trait cesse, où la voix se tait, où les personnages demeurent comme suspendus dans l’attente. Cette attente, loin d’affaiblir l’album, l’élève vers une dimension presque sacrée. Tintin et l’Alph-Art devient le tombeau ouvert de Georges Remi, non un tombeau de mort, mais un tombeau de signes, comme ces monuments initiatiques où l’absence du maître oblige les disciples à comprendre que la véritable transmission n’est jamais répétition servile. Elle est fidélité créatrice, discernement, silence respecté.

La chute la plus juste tient peut-être dans cette evidence

Georges Remi n’a pas achevé Tintin et l’Alph-Art, mais il a laissé Tintin au lieu exact où l’œuvre rejoint le mystère. Entre l’alphabet et le silence, entre la lettre et le souffle, entre l’objet d’art et la vérité vivante, cet album nous demande de choisir. Choisir le vrai plutôt que le faux. Choisir le chemin plutôt que l’emprise. Choisir le symbole qui libère plutôt que le signe qui capture. Dans ce dernier chantier, Tintin ne disparaît pas. Il demeure en marche dans notre regard. Et la ligne claire, brusquement interrompue, devient alors une ligne intérieure, tendue vers cette lumière que nul faussaire, nul gourou, nul marché ne pourra jamais enfermer sous le polyester des illusions.

Ici s’arrête notre regard symbolique et maçonnique sur les 24 albums des Aventures de Tintin

Non pas comme se ferme une porte, mais comme se suspend une lumière au-dessus de la table où nous avons travaillé, relu, médité, aimé, interrogé. De Tintin au pays des Soviets à Tintin et l’Alph-Art, nous avons suivi le petit reporter à la houppette comme nous suivrions un compagnon de route, parfois dans la poussière des pistes, parfois sous les astres, parfois au cœur des temples perdus, parfois devant les faux-semblants du monde moderne, toujours avec cette certitude intérieure que la bande dessinée, lorsqu’elle touche à l’universel, devient bien davantage qu’un art de l’enfance. Elle devient un miroir de l’âme.

Ces lectures n’ont jamais voulu enfermer Tintin dans un système

Elles ont cherché à écouter ce qui résonne derrière l’aventure, derrière le rire, derrière le mouvement, derrière l’apparente limpidité de la ligne claire. Nous avons voulu faire entendre la part secrète du voyage, la fraternité des compagnons, la fidélité de Milou, les colères lumineuses d’Archibald Haddock, les silences de Tintin, les seuils franchis, les épreuves traversées, les fausses lumières démasquées, les vérités retrouvées au bout du chemin. À travers ces albums, nous avons vu se dessiner une pédagogie du regard, une morale de la marche, une quête de justesse, une invitation à demeurer debout lorsque le monde se brouille.

Nous espérons que ces pages auront apporté à nos fidèles lectrices et lecteurs un peu de joie et de bonheur, ce fameux J. B. qui donne à la lecture sa chaleur fraternelle et son parfum de partage. Joie de retrouver un univers aimé. Bonheur de le relire autrement. Joie de découvrir, sous le récit d’aventure, une profondeur symbolique insoupçonnée. Bonheur de comprendre que l’enfance, lorsqu’elle est visitée par l’esprit, n’est jamais derrière nous, mais devant nous, comme une source claire vers laquelle nous revenons pour mieux poursuivre notre route.

Nous avons désormais l’espérance de rassembler prochainement ces chroniques en un seul ouvrage

Ce projet naît d’un désir très fraternel. Le plaisir de partager. Le plaisir de transmettre. Le désir d’offrir à celles et ceux qui nous lisent depuis le commencement la possibilité de conserver à jamais cette traversée, comme une trace, un témoignage, une mémoire vivante de ces lectures initiatiques consacrées à Tintin.

Car écrire sur Georges Remi, ce n’est pas seulement commenter une œuvre. C’est rendre grâce à ce qu’elle a semé dans notre imaginaire, dans notre conscience, dans notre manière d’aimer les signes et d’habiter le monde.

Puissent ces pages avoir donné autant de plaisir à être lues que j’en ai eu à les écrire

Puissent-elles prolonger, chez chacune et chacun, cette fraternité discrète qui unit les lecteurs autour d’un même feu intérieur. Et puisse Tintin continuer de marcher, encore longtemps, dans cette lumière de papier où l’aventure devient initiation, où le trait devient passage, où l’enfance rejoint la sagesse, et où la ligne claire, par-delà les années, demeure une invitation à chercher la vérité avec un cœur droit, un regard libre et une âme toujours disponible à l’émerveillement.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Tintin et l’Alph-Art

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 7,55 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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