L’émission Enquête d’Esprit diffusée sur CNews et Europe 1, produite en lien avec France Catholique, revue chrétienne riche en actualité et en spiritualité pour nourrir sa foi, a récemment consacré un numéro aux « dangers de l’occultisme ». Sous couvert de témoignages et d’analyses, l’émission propose une mise en garde ferme contre toutes les pratiques ésotériques, énergétiques ou spirituelles non chrétiennes : soins énergétiques, Reiki, pendule, tarot, médiumship, littérature New Age, etc.
À travers les interventions du père Guy Emmanuel Cariot* (prêtre exorciste), de Cécilia Rançon (réalisatrice), d’Agnès (ancienne praticienne de soins énergétiques) et d’Adrien Bourg (bibliothécaire), l’Église catholique y expose une vision très claire, et surtout très binaire, de la vie spirituelle. Une vision qu’un franc-maçon ne peut écouter sans se perdre en perplexité, tant elle semble éloignée de l’esprit de tolérance, de recherche intérieure et de quête de la Lumière qui animent la Franc-maçonnerie.
Le récit de l’emprise : une réalité à ne pas nier
Les témoignages présentés sont sincères et parfois poignants. Agnès décrit avec justesse comment une pratique de soins énergétiques, initialement vécue comme bienveillante, a progressivement envahi sa vie, isolé sa famille, généré angoisses, cauchemars et une forme d’obsession. Cécilia Rançon évoque sa propre curiosité juvénile pour les sciences occultes avant de s’en détourner. Ces récits ne sont pas à balayer d’un revers de main : toute pratique spirituelle, qu’elle soit ésotérique ou religieuse, peut se révéler pathologique lorsqu’elle devient addictive, exclusive et qu’elle coupe l’individu de sa vie terrestre.
Mais c’est précisément dans l’interprétation que l’Église réserve à ces phénomènes que le bât blesse profondément.
La réponse de l’Église catholique, apostolique et romaine : une vision manichéenne et réductrice

Pour le père Cariot, exorciste**, la grille de lecture est d’une simplicité radicale : « Tout ce qui ne vient pas de Dieu vient du démon ». Les dons qui ne sont pas ceux du Saint-Esprit seraient donc, par défaut, d’origine diabolique. Le bien apparent procuré par ces pratiques ne serait qu’un appât du Malin pour mieux ligoter l’âme.
Cette vision binaire – Dieu d’un côté, le Diable de l’autre – est typique d’une certaine théologie catholique traditionnelle. Elle nie toute possibilité d’une spiritualité intermédiaire, d’une quête personnelle légitime en dehors du cadre ecclésial. Elle transforme toute expérience spirituelle non chrétienne en une porte ouverte à l’influence maléfique. Qui pis est, elle assimile presque systématiquement la recherche de pouvoirs (guérison, guidance, intuition) à de l’orgueil spirituel (« Vous serez comme des dieux »).
Du point de vue maçonnique, cette approche présente, d’emblée, une difficulté majeure : elle infantilise l’être humain et lui refuse le droit à l’expérimentation spirituelle. Elle remplace la quête individuelle par l’obéissance à une autorité extérieure. Elle transforme la spiritualité en un champ de bataille cosmique où l’individu n’est qu’un pion entre Dieu et le Démon.
La Franc-maçonnerie face à la quête de Lumière

La spiritualité maçonnique repose sur une tout autre conception. Elle ne nie pas l’existence du Mal, ni celle des forces invisibles, mais elle refuse de les essentialiser dans un dualisme simpliste. Le franc-maçon travaille sur sa pierre brute, cherche la Lumière à travers le symbole, le rituel et le travail intérieur. Il sait que la vraie initiation n’est pas l’acquisition de pouvoirs, mais la maîtrise de soi, la tempérance et l’élévation de l’âme.

Contrairement à ce que suggère l’émission, la Franc-maçonnerie n’encourage pas l’occulte au sens de pratiques magiques ou de manipulation de forces surnaturelles. Elle prône plutôt une voie du milieu : pas plus majoritairement un matérialisme athée qu’une crédulité superstitieuse. Elle invite à la prudence, au discernement et à la raison éclairée par l’intuition. Le compas et l’équerre ne servent pas à invoquer des entités, mais à tracer des limites et à construire un temple intérieur.
Là où l’Église voit dans la curiosité spirituelle une menace diabolique, le maçon revendique un droit sacré : celui de chercher la Vérité par soi-même, sans intermédiaire imposé. La Franc-maçonnerie a toujours soutenu la liberté de conscience contre l’autoritarisme dogmatique.
Une stratégie de reconquête plutôt qu’une véritable analyse spirituelle ?

L’émission révèle surtout la profonde inquiétude d’une Église qui voit son influence culturelle reculer face à la montée des spiritualités alternatives. En assimilant tout ce qui n’est pas catholique à de l’occultisme dangereux, elle opère une stratégie classique : créer la peur pour mieux ramener les brebis au bercail.
Les solutions proposées – chapelet, neuvaine à Marie, confession, pèlerinage, recours à un prêtre exorciste – sont parfaitement légitimes pour ceux qui trouvent leur voie dans le catholicisme. Point plus discutable : elles sont présentées comme l’unique issue possible. C’est là que réside le véritable danger intellectuel et spirituel : le refus de la pluralité des chemins.
La Franc-maçonnerie, elle, ne prétend pas détenir l’unique vérité, surtout qu’elle n’en professe pas ! Elle se contente de proposer une méthode de travail sur soi, ouverte à toutes les sensibilités spirituelles ou philosophiques, pourvu qu’elles respectent la liberté d’autrui.
Discerner sans condamner

Il est légitime de mettre en garde contre les dérives sectaires, les emprises psychiques ou les pratiques commerciales déguisées en spiritualité. Certaines personnes se perdent effectivement dans l’ésotérisme mercantile. Mais réduire toute quête spirituelle hors de l’Église à une œuvre du démon relève d’une vision pour le moins réductrice, voire quelque peu obscurantiste…
Le franc-maçon, fidèle à sa devise « Liberté, Égalité, Fraternité » appliquée à la sphère spirituelle, préfère la lumière de la raison, le travail sur soi et la tolérance, plutôt que la peur du Malin. Il sait que la vraie Lumière ne se gagne pas par la soumission à une institution, mais par la conquête patiente et humble de sa propre conscience.
Au lieu de diaboliser l’occultisme dans son ensemble, peut-être faudrait-il d’abord se demander pourquoi tant d’âmes en recherche se tournent aujourd’hui vers ces pratiques ? La réponse se trouve probablement moins dans le « démon » que dans l’absence ou l’inadéquation d’une certaine parole religieuse contemporaine.
La Franc-maçonnerie, école de liberté et de spiritualité symbolique, continue d’offrir une voie exigeante : celle qui enseigne à l’homme à devenir pleinement homme, éclairé par sa propre raison et guidé par sa conscience, sans crainte ni soumission.

*Le père Guy-Emmanuel Cariot est prêtre du diocèse de Pontoise, ordonné en 1996. Curé et recteur de la basilique Saint-Denys d’Argenteuil, il s’est fait connaître par un ministère profondément tourné vers l’accompagnement spirituel, la guérison intérieure, la réconciliation et le combat spirituel. Il a notamment été présenté comme prêtre exorciste du diocèse de Pontoise, fonction au titre de laquelle il a reçu de nombreuses personnes en souffrance, avec ce souci pastoral de discerner, d’écouter et de ramener l’épreuve humaine vers la lumière de la foi.
Membre de l’Oratoire de Saint Philippe Neri, il a également exercé des responsabilités auprès des Guides et Scouts d’Europe en France comme conseiller religieux national. Son itinéraire conjugue ainsi la rigueur du ministère sacerdotal, la proximité avec les jeunes et une expérience reconnue de l’accompagnement des âmes.
Auteur de La citadelle imprenable, publié chez Mame en 2020, le père Guy-Emmanuel Cariot propose une lecture concrète du combat spirituel à partir de l’image d’une ville fortifiée. L’ouvrage invite chacun à reconnaître les lieux intérieurs exposés, à fortifier sa vie spirituelle et à comprendre que la véritable libération ne relève ni du spectaculaire ni de la peur, mais d’un chemin de foi, de vérité et de pacification intérieure.
**Dans l’Église catholique, un exorciste est un prêtre mandaté par son évêque pour exercer un ministère particulier de prière, de discernement et de délivrance auprès de personnes qui se disent éprouvées spirituellement. Ce n’est pas un « magicien » ni un guérisseur ni même un personnage spectaculaire. C’est un ministre de l’Église chargé d’agir selon un rituel précis, dans l’obéissance à son diocèse.

Le droit canonique est très clair. Personne ne peut pratiquer légitimement un exorcisme sur une personne supposée possédée sans une permission particulière et expresse de l’Ordinaire du lieu, c’est-à-dire généralement l’évêque diocésain. Cette mission ne peut être confiée qu’à un prêtre reconnu pour sa piété, sa science, sa prudence et l’intégrité de sa vie. Il faut distinguer deux choses. D’une part, il existe des prières d’exorcisme simples, présentes par exemple dans certains rites baptismaux, qui signifient la libération du péché et l’entrée dans la vie du Christ. D’autre part, il existe le grand exorcisme, beaucoup plus rare, qui concerne les cas où l’Église discerne une possible possession ou influence démoniaque grave. Concrètement, l’exorciste reçoit les personnes, les écoute, prie avec elles, cherche à discerner ce qui relève d’une souffrance spirituelle, psychologique, psychiatrique, familiale ou existentielle. Dans les cas sérieux, il ne travaille pas dans l’improvisation. L’Église insiste sur la prudence, le discernement, la discrétion et le respect du rituel officiel. L’exorciste agit normalement dans son diocèse, sauf dérogation spéciale.
L’Église met aussi en garde contre les personnes qui se prétendent exorcistes sans mandat officiel. Un véritable prêtre exorciste est reconnu par son diocèse. Les personnes non mandatées qui se présentent comme « évêques », « monseigneurs » ou « prêtres exorcistes » et demandent de l’argent doivent susciter la plus grande prudence.
Sources : vatican.va ; Église catholique de France
au delà du mystère de la foi, C’est là, sans doute, un bien plus grand « danger » encore, pour ceux qui préfèrent l’obéissance voire la soumission, en renonçant à un éveil ou à une émancipation spirituels, guidés par un authentique et libre chemin de conscience..

L’église catholique, apostolique et romaine, éloignée de son ésotérisme depuis des siècles, ne saurait exercer d’autorité sur un domaine qui ne lui appartient pas.
Lire et relire ce que René Guénon a écrit sur ce sujet, particulièrement le chapitre IX de « L’introduction générale à l’étude des doctrines hindoues », intitulé « exotérisme et ésotérisme » ou le chapitre XII des « aperçus sur l’initiation ».
Posons nous donc la question des raisons profondes de la condamnation de la Franc-maçonnerie bien avant qu’une partie de ses membres ne manifeste la moindre hostilité envers l’église de Rome. Qui a peur ? et de quoi ?
Il me parait qu’il faut distinguer l’ésotérisme en général, de l’occultisme qui n’en est qu’un sous-ensemble.
Il me semble, que l’occultisme ne se contente pas de concurrencer les religions, mais également les sciences. Son véritable pari est le rejet de la dichotomie entre science et spiritualité, apparue au 18ème siècle. Selon cette dualité, il y a d’un côté l’étude des mécanismes (la cause efficiente d’Aristote) et de l’autre la recherche des finalités, du sens (l’étude des causes finales). L’occultisme en s’appuyant sur une tradition antérieure, rejette cette séparation. L’alchimie opérative en est un exemple type.
A mon sens cette démarche de dépassement ne doit pas être taboue, mais elle doit s’apprécier selon les deux critères à la fois : les critères de scientificité et les critères de spiritualité (dont la maçonnerie possède une bonne expérience). Beaucoup de pratiques occultes pèchent selon ces deux blocs de critères.
L’Eglise dans son combat contre l’occultisme, ne défend pas principalement les sciences contre « la magie » mais son pré carré spirituel. C’est en effet à condamner comme pure défense contre le libre examen spirituel que défend à juste titre la maçonnerie. L’Eglise devrait se souvenir qu’elle doit agir comme une « Magistra » libératrice (selon le titre d’une encyclique de Jean XXIII) et non comme une « Domina » étouffante.
Mais ce n’est que mon interprétation.
Je suis d’accord avec votre analyse. Cette dualité Magistra / Domina a toujours traversé l’Eglise, les catholiques français étant actuellement plus proches d’une conception répressive (alors que François puis Léon ont font preuve d’une relative ouverture).
Comme en toute chose il faut savoir raison garder. Ne pas confondre l’ésotérisme, la symbolique, l’hermétisme etc. avec ce qui relève de pratiques d’obscure magie frisant l’escroquerie. Je tiens l’exorcisme dans cette catégorie