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Intelligence artisanale, intelligence artificielle : le compagnonnage en première ligne

Nous ouvrons ce numéro comme on pousse la porte d’une maison de métiers à l’aube. L’air a la tiédeur des œuvres de la veille, la poussière de pierre tient encore au rebord des établis, le bois parle à voix basse. La première parole de Frédéric Thibault installe une clarté qui ne force rien. La fraternité ne sert pas d’ornement. Elle devient charpente. Elle tient les murs invisibles où se forment les gestes. Elle relie des générations qui ne se sont jamais vues et qui se reconnaissent pourtant au regard, au soin, à la patience partagée dans l’adversité.

À cet instant précis, le mot reprend son poids de pierre. Il dessine un horizon calme qui nous empêche de glisser vers l’indifférence et nous reconduit à l’œuvre commune, non comme à une habitude mais comme à une promesse toujours recommencée.

Le Compagnonnage n°842

Nous avançons dans l’édito avec la sensation d’une parole qui refuse la posture. Frédéric Thibault rappelle que l’unité ne consiste pas à lisser la différence. La fraternité ne gomme rien. Elle reconnaît, elle écoute, elle élève. Elle demande une discipline intérieure qui protège la singularité tout en la reliant à plus vaste qu’elle. Nous entendons alors l’éthique d’un chemin. Réussir n’a de sens qu’inscrit dans le collectif. L’honneur d’un métier ne s’éprouve pas dans l’isolement. La transmission ne s’improvise pas. Elle suppose une maison, des seuils, des voix qui guident, des silences qui enseignent. Elle exige ce tact du cœur qu’aucune affiche ne remplace.

Vient la tension de notre époque et l’édito la nomme sans fétichisme ni effroi. L’intelligence artificielle calcule, assiste, anticipe. Elle ne ressent pas. Elle ne sourit pas à l’imperfection signifiante qui donne vie à un objet. Elle ignore ce que transmet un regard quand un geste hésite puis se corrige. Si la relation humaine se réduit à un échange d’informations, nous perdons ce que l’expérience fait naître de plus juste. Pourtant rien n’est condamné. L’outil peut servir le métier. Il peut libérer du temps, documenter autrement, prolonger l’apprentissage plutôt que le contrefaire. Une condition demeure. Ne pas déplacer l’axe. Tenir l’humain au centre. Préserver le lien fraternel qui rend tout le reste possible. L’édito trace cette ligne de crête qui refuse les slogans et propose un passage praticable entre prudence et fécondité.

Le remerciement adressé à François Icher (photo) et à Jean-Louis Ermine ne relève pas d’une courtoisie de surface. Il manifeste une méthode. Élargir le regard par la rigueur de l’histoire et par l’intelligence des systèmes. Faire entrer des disciplines voisines pour mieux nommer ce qui arrive. Le compagnonnage n’a jamais vécu en vase clos. Il respire par des fenêtres ouvertes. Il avance avec ceux qui savent. Il réinterprète ses signes sans renier leur source. Cette circulation apaise les crispations, réhabilite le temps long du jugement et nous équipe contre les emballements stériles.

La revue tout entière prolonge cet esprit. Nous la parcourons comme une visite de chantier. Un vitrail signé Parisienne la Bienvenue fait jouer la lumière avec une intelligence de la matière qui refuse la facilité. L’arbre y devient compagnon de route. Les racines demeurent profondes, l’élévation reste contenue, la fraternité des forêts se devine d’une pièce à l’autre. La technique ne s’oppose pas à la symbolique. Elle la sert. Le linolé, le plomb, la grisaille et le jaune d’argent s’unissent pour dire une vérité simple et haute. La beauté n’est pas une parure. Elle répond à une exigence. Elle naît de l’accord juste entre procédés anciens et essais contemporains. La pièce choisit l’harmonie plutôt que l’effet. Elle s’adosse au nombre d’or comme à une cadence intérieure qui tient dans la durée. Nous recevons ce vitrail comme un exercice d’élévation. Il forme l’attention autant que le regard.

Plus loin, la revue descend vers le granit des idées. Le dossier qui met face à face intelligence artisanale et technologies apprenantes marche droit. Il rappelle que l’outil calculant propose des réponses rapides là où l’atelier réclame des temps de maturation. Il redonne au geste sa densité d’intentions et met en garde contre la standardisation du vivant, cette imitation sans compréhension. L’innovation n’est pas exclue. Elle reçoit une mesure. Elle protège l’auteur au cœur de sa pratique pour que l’emprunt ne devienne pas appropriation, pour que la création demeure réponse singulière à une matière qui résiste et qui répond. Nous sortons de ces pages avec la conviction que la main pense et que l’artisan demeure un esprit en acte.

Union Compagnonnique des Compagnons du Tour France des Devoirs Unis

Des visages gardent les maisons. L’hommage rendu à Patrick-Jean Insa ne se contente pas d’un bouquet de souvenirs. Il trace la silhouette d’un homme qui a porté la parole commune avec discrétion et fermeté. Les années d’engagement, les responsabilités assumées, la confiance reçue n’ajoutent pas des titres. Elles attestent une manière de se tenir dans la chaîne. La gratitude n’efface pas la peine. Elle l’apaise et montre ce que signifie partir en laissant une empreinte qui n’écrase personne et qui élève ceux qui la suivent. Nous recevons cette leçon comme un viatique et, à travers elle, nous mesurons combien le journal lui-même est une œuvre collective tenue par des mains patientes.

Au détour d’un entretien, un chantier médiéval se lève. Rien de spectaculaire. Du vrai. Des savoirs rassemblés, des volontés accordées, un lieu où la pierre retrouve son poids et où le temps reprend son droit. Ce chantier dit l’essentiel. Nous ne restaurons pas seulement des murs. Nous fabriquons des passages. Nous offrons à des jeunes la chance de se découvrir par l’effort et la beauté. Nous réapprenons la lenteur qui instruit et la collaboration qui ajuste. Nous retrouvons la joie du travail partagé qui fait communauté.

La revue se referme sur une respiration de lectures qui ouvrent l’atelier à la cité des symboles. Les signes lapidaires de Notre-Dame deviennent prières gravées. Un monument se lit comme un livre que l’on feuillette avec les doigts. Une marque anonyme témoigne d’un serment tenu. Le compagnonnage des forêts, des cousins, des charbonniers et des fendeurs retrouve ses clairières et ses feux. L’arbre redevient axe du monde. Une aquarelle, un récit, une archive nourrissent une éthique de transmission qui dépasse les disciplines. Nous sortons de ce cabinet de travail avec l’esprit orienté et les mains prêtes.

Union Compagnonnique des Compagnons du Tour France des Devoirs Unis

Tout se tient. Ce numéro n’additionne pas des rubriques. Il compose un récit. Il transmet une manière d’habiter la durée. Il donne envie d’apprendre mieux, de former à notre tour, d’accueillir avec tact, de protéger le lignage des gestes sans l’emprisonner. La tradition ne ferme pas. Elle promet. La modernité ne rompt pas quand elle respecte l’auteur, la matière, la durée. L’atelier et la bibliothèque, la cuisine et la cathédrale, la Cayenne et la ville, la mémoire et l’avenir se tiennent ensemble. L’intelligence du geste demeure une attention au monde qui ne triche pas. Chacun retrouve son compas intime. Là se décide la justesse.

Frédéric Thibault, Provençal la Quête du Savoir, compagnon tailleur de pierre des Devoirs Unis, dirige la rédaction du journal et imprime à ce numéro un élan net. Sa parole place la main et le cœur au centre du faire, veille à l’usage mesuré des outils numériques, coordonne le débat entre l’historien et le technologiste, honore la mémoire d’Agricol Perdiguier. Son apport ne se réduit pas à des responsabilités. Il tient un fil qui unit la pierre à la pensée et donne à l’ensemble sa tenue à la fois opérationnelle et méditative.

Écharpe de l'Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France Des Devoirs Unis
Écharpe de l’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France Des Devoirs Unis

Nous refermons la revue avec le goût du pain partagé, l’éclat d’un verre peint qui pense la lumière, la fermeté d’un tailleur qui mesure avant de frapper, la chaleur d’une communauté qui sait remercier ses aînés. Rien d’un point final. Un outil prêt à l’usage. Un maillet posé près de la conscience. Un appel discret à reprendre le chantier.

Compagnonnage – tradition & modernité

Revue trimestrielle, mutualiste, professionnelle, philosophique et littéraire

Union Compagnonnique, N°842, 3e trimestre 2025, 42 pages, 9 €

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Masonica Clichy BD – Quand la bulle devient symbole

Scoop – Le premier salon maçonnique de la bande dessinée se tiendra à Clichy le 30 mai 2026

À l’issue de la remise des prix littéraires du salon Masonica Nice 2025, le Très Respectable Frère Pierre Lucet, Grand Maître de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, dite L’Alliance, a créé la surprise en annonçant un nouvel événement : Masonica Clichy BD, premier salon maçonnique de la bande dessinée.
450.fm a le plaisir d’en révéler la date : samedi 30 mai 2026, à Clichy (Hauts-de-Seine ; région Île-de-France).

Patrick Weslinck

Le lieu précis reste à déterminer… Peut-être le siège de l’Obédience, ou un espace culturel tout aussi emblématique. À la manœuvre, Patrick Weslinck, Jiri Pragman et votre serviteur.

Masonica BD image générée par IA

Un rendez-vous qui prolonge l’esprit de Nice : conjuguer rigueur initiatique et esprit de fraternité joyeuse. La culture maçonnique y prouvera qu’elle peut rire d’elle-même sans se trahir, et que le dessin, le trait et la bulle peuvent être d’authentiques outils d’élévation.

Masonica, une histoire belgo-française

Né à Bruxelles en 2013, le salon Masonica s’est imposé comme un rendez-vous culturel majeur pour les passionnés de franc-maçonnerie, d’histoire des idées et de spiritualité. Pensé dès l’origine comme un espace ouvert, exigeant et fédérateur, il s’inspire du Salon du Livre et de la Culture Maçonniques de Lille, fondé en 2005.

Le salon lillois, solidement implanté, a depuis adopté le nom de Masonica Lille et s’est associé à son frère bruxellois dans un esprit de coopération et d’alternance.
De cette alliance féconde est née une véritable constellation maçonnique :

  • Masonica Bruxelles, matrice originelle et carrefour européen du livre initiatique ;
  • Masonica Lille, ancrée dans la tradition du Nord et de l’humanisme maçonnique ;
  • Masonica Tours, inaugurée en 2024, sur la terre des bâtisseurs et des cathédrales ;
  • Masonica Nice, née en 2025 sur la Côte d’Azur, entre Méditerranée et Lumière.

Chaque salon garde son identité locale tout en participant à une même respiration symbolique : faire du livre maçonnique un vecteur d’ouverture, de dialogue et de transmission.
Tables rondes, conférences, signatures, expositions, débats : Masonica, c’est un carrefour des pensées, une agora fraternelle où la littérature, la philosophie, l’histoire, l’ésotérisme et même la bande dessinée dialoguent librement.

Masonica n’est pas une foire commerciale : c’est un lieu de sens, une passerelle entre mémoire et modernité.

Quand la BD devient un Temple graphique

Le futur Masonica Clichy BD s’inscrit dans cette tradition de création vivante et d’ouverture culturelle.
Depuis plusieurs années, la bande dessinée s’empare du symbolisme maçonnique avec un talent et une profondeur remarquables. De Didier Convard (Le Triangle secret, Hertz) à Éric Giacometti et Jacques Ravenne (Marcas, maître franc-maçon), de La Franc-Maçonnerie dévoilée (Arnaud de la Croix & Bercovici) à L’Épopée de la Franc-Maçonnerie (Glénat), sous la direction de Didier Convard, la BD a su rendre visible l’invisible : l’initiation, la transmission, le secret, la fraternité.
À côté de ces grandes sagas graphiques, les créations humoristiques ou satiriques, plus rares, proposent un autre regard : celui d’une maçonnerie capable d’autodérision bienveillante et d’esprit libre.

Fullmetal Alchemist

Mais la révolution visuelle ne s’arrête pas là. Les mangas initiatiques et philosophiques rencontrent un large public en France : des œuvres japonaises comme Fullmetal Alchemist, Saint Seiya ou Mushishi explorent, à leur manière, la transformation intérieure, la quête de la lumière, l’éveil de la conscience, autant de thèmes familiers à l’initié.
Là encore, le Temple n’est plus seulement bâti de pierre, mais de signes, de cases et de traits.

Le Masonica Clichy BD entend rassembler ces univers : BD maçonnique, symbolique, historique, ésotérique, humoristique et manga initiatique, dans un même esprit d’ouverture.
Un Temple de papier où se rencontrent le rire et la sagesse, la création et la tradition.

Un archipel de Lumière

De Bruxelles à Clichy, de Lille à Nice, Masonica forme aujourd’hui un archipel de culture et de fraternité.
Chaque édition est un chantier vivant : les Frères et les Sœurs y travaillent à la gloire du Verbe et du Savoir, les auteurs taillent leur pierre dans la page, les lecteurs bâtissent des passerelles invisibles.


Le salon Masonica Clichy BD prolongera ce mouvement : une initiation par le dessin, un chantier du rire éclairé, un Temple du neuvième art.

Actualité de l’un des organisateurs

Le Tarot, quand âme et souffle sont rendus aux arcanes d’Oswald Wirth

Dans Le Tarot, miroir des symboles Études du Tarot d’Oswald Wirth (Éditions Le Livre de Ma Vie, 2025), Christophe Martin offre bien davantage qu’une étude érudite du célèbre Tarot d’Oswald Wirth. Il tisse une vaste méditation sur le langage sacré, les archétypes et la parole créatrice. Entre Kabbale, Franc-Maçonnerie et quête intérieure, son livre révèle le Tarot comme un alphabet vivant de l’âme, une architecture initiatique où chaque lame devient un acte de connaissance de soi. Un ouvrage lumineux, à la croisée du symbole et du Verbe.

Le Tarot miroir des symboles

Dans Le Tarot, miroir des symboles Études du Tarot d’Oswald Wirth, Christophe Martin ne livre pas une simple étude ésotérique du jeu de Wirth, il orchestre une véritable symphonie de correspondances entre langage, nombre, image et esprit. Ce livre s’inscrit dans la lignée d’une tradition hermétique, mais il la réanime avec une ferveur singulière, à la fois pédagogique et initiatique, érudite et intérieure. Rien ici du jargon fermé ou des formules abstraites. Le texte respire la clarté de la quête authentique, cette lumière lente des chercheurs de sens qui savent que chaque symbole n’éclaire que celui qui s’y laisse consumer.

Christophe Martin interroge le Tarot comme un miroir vivant de l’univers, une architecture du sens où chaque lame devient un degré de conscience. Loin de la divination, il en fait un itinéraire spirituel : un chemin d’éveil où l’image devient verbe, où le symbole devient acte. La puissance du propos réside dans ce refus de réduire le Tarot à un art de prédiction. Il le rend à sa dignité de livre muet, de « Bible universelle », selon le mot de Wirth. En cela, Christophe Martin accomplit un travail comparable à celui des hermétistes du XIXe siècle – Court de Gébelin, Éliphas Lévi, Papus, Stanislas de Guaita, Oswald Wirth – tout en l’ouvrant à une sensibilité contemporaine, moins dogmatique et plus intérieure.

Le numéro 4, l'Empereur, du jeu de Jean Dodal (début XVIIIe siècle)
Le numéro 4, l’Empereur, du jeu de Jean Dodal (début XVIIIe siècle)

Le cœur de son livre palpite d’une tension féconde entre raison et mystère. Il embrasse Spinoza et la Kabbale, Carl Gustav Jung et Oswald Wirth, la géométrie sacrée et la franc-maçonnerie, dans une respiration unique. Le divin n’y est pas une transcendance lointaine, mais la substance même du réel, le souffle invisible qui ordonne la matière. L’auteur rappelle que le Tarot, avant d’être un jeu, fut un alphabet spirituel, un langage total comparable aux lettres hébraïques. Chaque arcane devient dès lors un signe opératif, une lettre de feu qui participe à la création continue du monde. Le Bateleur, Aleph vivant, ouvre le cycle ; le Monde, Tav du couronnement, le clôt dans la transparence du Tout. Ce parcours des vingt-deux arcanes s’apparente à une montée initiatique, semblable à celle des degrés maçonniques : chaque carte est un travail de taille intérieure, un exercice de rectification où la matière de l’âme s’épure jusqu’à devenir lumière.

Ce qui traverse tout l’ouvrage, c’est la conviction que le symbole est vivant. Martin l’exprime avec un lyrisme contenu mais pénétrant. Le symbole n’est pas un code à déchiffrer, il est une rencontre à vivre. Il agit à la manière d’une pierre levée sur le chemin : repère, obstacle et seuil tout à la fois. Le lecteur est convié à cette lente ascension du regard, à cet apprentissage du voir. Car voir, ici, c’est comprendre que l’image pense. Et que penser, c’est déjà prier. Chaque arcane, dit l’auteur, agit comme un miroir de notre propre conscience, et sa lecture devient acte de connaissance de soi. L’homme ne contemple pas le Tarot : il s’y contemple, il y découvre le visage changeant de son âme en travail.

Le Tarot miroir des symboles

La structure du livre, d’une grande richesse, retrace l’histoire du Tarot depuis ses origines italiennes jusqu’à sa transfiguration par Wirth et ses héritiers. Mais cette érudition historique n’est jamais stérile. Elle éclaire le fil d’or d’une transmission spirituelle, celle d’une sagesse dissimulée sous les apparences du jeu. L’auteur montre comment chaque époque a ajouté une couche de sens sans effacer les précédentes, à la manière des bâtisseurs qui, en relevant une cathédrale, respectent les fondations invisibles. L’histoire devient herméneutique. Les cartes, depuis les Tarocchi de Milan jusqu’au Tarot de Marseille, apparaissent comme les vitraux successifs d’un même Temple de la Connaissance.

L’un des aspects les plus féconds de l’étude réside dans la correspondance que Christophe Martin établit entre les arcanes majeurs et la morphologie des contes analysés par Vladimir Propp. Ce rapprochement entre science du récit et symbolisme initiatique révèle que le Tarot ne se contente pas de représenter le monde : il raconte la métamorphose de l’âme. Le héros des contes traverse les mêmes épreuves que le voyageur des arcanes, de la naïveté du Bateleur à la transfiguration du Monde. Cette lecture narrative renouvelle profondément l’approche du Tarot, en le replaçant dans l’horizon universel des mythes de passage. La lame devient épisode, l’épreuve devient symbole, et le tirage, une dramaturgie du destin.

Mais c’est surtout dans sa méditation sur la Parole et sur l’écriture sacrée que le livre atteint sa pleine dimension initiatique. Christophe Martin rappelle que la lettre hébraïque n’est pas un signe arbitraire, mais un acte créateur, un souffle matérialisé. Il retrouve ici l’intuition maçonnique selon laquelle la Parole perdue n’est pas absente, mais voilée, et que chaque geste de connaissance la ressuscite. L’alphabet devient l’échelle de Jacob du langage, chaque lettre un degré reliant terre et ciel. En reliant le Tarot à cette tradition des alphabets sacrés, l’auteur propose une vision unifiée du monde : tout y est langage, tout y est signe, tout y est communication entre visible et invisible. Ainsi, le Tarot n’est pas seulement un miroir, mais un verbe incarné, un instrument d’écriture de soi.

La prose de Christophe Martin se distingue par sa limpidité et son rythme apaisé. Elle refuse l’effet spectaculaire pour privilégier la lenteur méditative, la précision des enchaînements, la lumière intérieure des mots. C’est une écriture de pèlerin, non de démiurge. Elle guide sans imposer, elle éclaire sans aveugler. Sous sa simplicité apparente, elle recèle une profonde maîtrise du langage symbolique, et une capacité rare à en révéler la cohérence. L’auteur n’est pas seulement un exégète : il est un passeur, au sens initiatique du terme. Il traduit la langue des symboles en langage du cœur, et restitue à l’étude du Tarot sa vocation première : unir science et sagesse, savoir et amour, géométrie et âme.

Christophe-MARTIN

Christophe Martin s’inscrit dans la filiation d’Oswald Wirth, mais il en prolonge l’esprit plutôt qu’il ne le répète. Là où Oswald Wirth cherchait à ordonner la symbolique, Martin cherche à l’habiter. Son approche est moins doctrinale que vivante : elle respire la liberté du chercheur qui ne craint pas de croiser Spinoza, Jung, la Kabbale, la Franc-Maçonnerie ou la mythologie grecque pour tisser un réseau de correspondances universelles. Dans cette vision, le Tarot devient un organisme spirituel où se rencontrent toutes les traditions. L’alchimiste y reconnaît ses transmutations, le maçon ses degrés, le psychologue ses archétypes, le mystique sa prière.

L’auteur vit dans le Var, où il se consacre depuis plusieurs années à l’étude du symbolisme et à la transmission des sciences spirituelles. Christophe Martin partage une réflexion patiente et exigeante sur la pensée initiatique et la symbolique universelle, en fidélité aux grands héritages hermétiques et à l’enseignement d’Oswald Wirth, avec une attention constante à la clarté, à la justesse et à l’expérience intérieure.

Ses publications précédentes, consacrées à la symbolique des nombres et aux mystères de la lumière, témoignent déjà de cette volonté d’unir l’ésotérisme savant et la quête existentielle.

Le Tarot, miroir des symboles n’est pas un manuel de plus dans la bibliothèque des curieux de l’occulte. C’est un livre qui engage celui qui le lit. Vendu sans jeux de cartes, il nous rappelle que la connaissance véritable ne consiste pas à accumuler des notions, mais à consentir à une métamorphose intérieure. En cela, il rejoint la tradition maçonnique : celle du travail sur la pierre brute, où chaque symbole devient un outil de rectification. Le Tarot, tel que Christophe Martin nous l’offre, n’est ni un objet de savoir ni un instrument de pouvoir, mais une lampe de l’âme, un miroir où se réfléchit la part divine de l’homme. À travers lui, nous apprenons que le symbole ne sert pas à comprendre le monde, mais à le transfigurer. Et c’est peut-être là le plus haut secret que ce livre transmet silencieusement, à qui sait lire entre les lignes de lumière.

LLDMV

Le Tarot miroir des symbolesÉtudes du Tarot d’Oswald Wirth

Christophe MartinÉdition LLDMV, 2025, 218 pages, 25 € – Frais de port France métropolitaine 7,20 € lettre suivi La Poste

Ils proposent de désenvouter les Francs-maçons

Briser la malédiction de la Franc-maçonnerie

Un événement en ligne organisé par Norfolk Healing Rooms aura lieu le samedi 22 novembre pour guider les participants dans la récitation de prières de rupture avec la franc-maçonnerie. Ruth Scorey, directrice de Norfolk Healing Rooms, explique l’événement.

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« Dans de nombreux milieux chrétiens, il est reconnu que la franc-maçonnerie joue un rôle néfaste en gâchant des vies de toutes sortes, et cela n’affecte pas seulement ceux qui y sont nés. Lorsque j’ai participé à la récitation des prières de rupture avec la franc-maçonnerie à la Norfolk School of Prophets il y a quelques années, j’ai été très surprise de ressentir moi aussi un apaisement, même si je ne pensais pas qu’il y ait de lien. Plus tard, ma mère m’a confié soupçonner que la franc-maçonnerie était à l’origine du licenciement injuste de mon père de son poste important, une affaire entachée de mensonges, qui a entraîné une atteinte à sa réputation et a probablement contribué à sa santé fragile précoce. Après de récents voyages en Écosse, je suis pleinement consciente de l’emprise de la franc-maçonnerie sur les communautés écossaises, mais son influence peut se manifester partout et toucher n’importe qui. »

Infirmière totalement gantée et protégée en laboratoire
Infirmière totalement gantée et protégée en laboratoire

Pendant la pandémie de Covid-19, Alaric et Jane Hunt ont guidé de nombreuses personnes confinées de Healing Rooms à travers les prières de rupture avec la franc-maçonnerie tirées du manuel d’Yvonne Kitchen, « Death in the Family » (épuisé). Alaric et Jane proposent une nouvelle session de quatre heures via Zoom le samedi 22 novembre 2025, de 10h à 14h. Alaric et Jane Hunt, anciens membres de Norfolk Healing Rooms, sont désormais missionnaires en Ouganda, où ils vivent de leur foi et ont fondé l’association First Love Global Ministries.

Panneau miracle
Panneau miracle

Vous et toutes les personnes de votre entourage touchées par la pauvreté êtes les bienvenus. Merci de ne pas diffuser l’événement sur les réseaux sociaux. Pour vous inscrire, veuillez contacter Ruth Scorey par courriel à norfolk@healingrooms.org.uk . La session est gratuite pour tous les inscrits, mais nous vous encourageons à faire un don généreux à First Love Global Ministries. Cette association a pour mission de transformer les communautés en luttant contre la pauvreté, en soutenant les personnes vulnérables comme les veuves et les orphelins, et en partageant le message de Jésus-Christ. Pour ce faire, elle forme et équipe les individus, propose des formations, encourage la création de petites entreprises et de coopératives, distribue de la nourriture et des ressources, et travaille en partenariat avec les églises locales. Leur travail vise à redonner dignité et espoir grâce à une aide bienveillante et au renforcement des capacités communautaires. Voici le lien vers leur bouton de don :
https://firstloveglobalministries.com/donate/

Image ci-dessus d’Alaric et Jane Hunt, réalisée par Ruth Scorey à l’aide de l’application Fotor

15/11/25 : Académie maçonnique Paris : « Au cœur de l’Art royal » avec Didier Ozil

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Ce samedi 15 novembre à 10h30, l’Académie maçonnique Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, pour une conférence intitulée :

« Au cœur de l’Art royal »

Didier OZIL, Passé Grand Maître Général de l’Ordre initiatique et traditionnel de l’Art royal (OITAR),
Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_Z_pgJyAfSlKuRmpfsw129Q

Dans son cycle annuel 2025-2026 qui a pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) » et qui se tient en ligne le 3e samedi de chaque mois de 10h30 à midi, l’Académie maçonnique Paris recevra,  ce 15 novembre, le T⸫ C⸫ F⸫ Didier OZIL, Passé Grand Maître Général (2013-2015) de l’Ordre initiatique et traditionnel de l’Art royal (OITAR), auteur de : Le rite opératif de Salomon au cœur de l’art royal (Éditions DETRAD aVs, 2022).

Initié dans cette Obédience en 1992, le conférencier s’attachera à en présenter les caractéristiques essentielles. Il expliquera notamment en quoi les rituels qui y sont pratiqués dérivent du Rite français, à partir de recherches conduites par celui qui devait fonder l’OITAR en 1974,  Jacques de La Personne, alors président de la commission des rituels et grand orateur adjoint du Grand Orient de France. Ces travaux s’inscrivaient dans le sillage du mouvement conduit à l’époque par des frères comme René Guilly.

Conférence Zoom sur ordinateur portable
Conférence Zoom sur ordinateur portable

Il s’agira ici d’une approche très symboliste de la franc-maçonnerie, qui se traduit par un lustre singulier réservé au cérémonial des réunions maçonniques. Une occasion donc d’élargir ou de mieux préciser ses connaissances, également à la lumière des échanges qui suivront l’exposé initial…

Didier Ozil, réalisateur et scénariste dans la vie profane, depuis 1980, présente la particularité d’avoir repris des études, sur le tard, sa nouvelle formation s’étant achevée par une thèse de doctorat en Études culturelles, soutenue en 2024 à l’université Montpellier 3. Quelles que furent ses activités, Didier Ozil aura été, sa vie durant, un passeur de savoirs et de savoir-faire, un partageur de valeurs.

Un thème et une personnalité qui promettent moult enrichissements !

En visioconférence avec l’outil Zoom

en vous inscrivant grâce au lien suivant :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_Z_pgJyAfSlKuRmpfsw129Q

Accès réservé aux Sœurs et aux Frères de toutes obédiences, titulaires du grade de maître.

Disparition : Jean-Pierre Thomas, l’homme du Rite, l’homme du lien

Hommage à un Frère passé à l’Orient Éternel

Il est des vies qui, dans la discrétion, construisent un Temple invisible… Pierre après pierre, mot après mot, toujours au service du sens. Jean-Pierre Thomas fut de ceux-là. Initié en 1983 au sein de la Respectable Loge La Justice n°133, devenu Maître deux ans plus tard, il fut aussi membre de la Loge Albert Lantoine n°1582, inscrivant son parcours dans la lignée de ces Maçons de plume et de cœur pour qui la quête initiatique s’accomplit dans la transmission. Ancien Grand Officier à la Culture de la Grande Loge de France (Histoire & Patrimoine), il sut faire dialoguer érudition et mémoire vivante.

Historien scrupuleux et pédagogue éclairé, il s’était imposé comme l’un des grands spécialistes de l’histoire de la franc-maçonnerie écossaise en France, en particulier celle portée par la Grande Loge de France et le Suprême Conseil de France. À ce titre, il fut un compagnon de route du Rite, mais aussi de ses institutions, à travers lesquelles il déploya un infatigable travail de mémoire, de clarification, de fidélité.

LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE 1804 - 2025 Un essai biographique
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE 1804 – 2025 Un essai biographique

Son dernier ouvrage maçonnique, publié peu avant sa montée à l’Orient éternel, est une véritable somme : Le Suprême Conseil de France 1804–2025 – Un essai biographique, préfacé par Jacques Rozen, Souverain Grand Commandeur, offre à ses lecteurs un regard panoramique et engagé sur plus de deux siècles de Maçonnerie de hauts grades.

Loin d’un simple relevé chronologique, ce livre brosse un portrait vivant des hommes et des dynamiques qui ont façonné le paysage maçonnique français, en articulant les fils parfois complexes de la régularité, de la spiritualité et de l’indépendance du Rite Écossais Ancien et Accepté.

Mais Jean-Pierre Thomas n’en était pas à son coup d’essai. Son ouvrage Deux siècles en Grande Loge de France (2022) retraçait avec une érudition limpide l’histoire continue, de 1822 à 2022, des loges symboliques écossistes, depuis la Grande Loge Centrale jusqu’à l’Obédience telle qu’elle est aujourd’hui établie rue Louis Puteaux, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Cette fresque institutionnelle, nourrie de sources premières, évoquait aussi le rôle joué par la Grande Loge Symbolique Écossaise, héritière d’une ligne plus contestataire, mais toujours soucieuse de maintenir l’héritage vivant des Lumières.

Autre figure mise à l’honneur par sa plume : Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, auquel il consacra un essai marquant en 2019 (Louis de Bourbon Condé, comte de Clermont — un prince anticonformiste au Siècle des Lumières). En explorant la trajectoire de ce petit-fils de Louis XIV, Grand Maître de la Grande Loge de France en 1738, il peignait avec tendresse et rigueur le portrait d’un aristocrate frondeur, protecteur des arts, défenseur d’une franc-maçonnerie de tolérance et d’émancipation. Là encore, il ne s’agissait pas de brosser un tableau flatteur, mais de réinscrire la démarche maçonnique dans le cœur battant de l’histoire.

Homme de partage, il ne transmit pas seulement des savoirs. Il fit vibrer des voix. En février 2021, dans « La Grande Loge de France – Une démarche de tradition au cœur des enjeux contemporains », il rappela que depuis 1743 la GLDF traverse les siècles portée par des figures qui la façonnent et l’élèvent. Historien invité, il déroula la lignée des anciens Grands Maîtres, en écho à l’émission précédente où la Franc-Maçonnerie dialoguait avec la musique du XVIIIe siècle, prolongement naturel de son livre Lumières et Sons. Ces entretiens, conduits par Perry Wiley, Grand Maître honoris causa, dans le cadre de « Divers aspects de la pensée contemporaine » sur France Culture, gardent pour nous la présence d’un timbre qui ne se contente pas d’informer. Nous y entendons un souffle qui assemble mémoire et avenir. L’émotion surgit dès les premières inflexions. Une parole douce et précise, une diction qui relève, une chaleur qui rassemble. Nous mesurons alors que la voix peut être davantage qu’un vecteur. Elle devient passage. Elle devient Temple. Elle devient cette main invisible qui nous conduit d’un nom à l’autre, d’une date à une fidélité, d’un détail d’archive à une lumière partagée. Entendre sa voix, c’est retrouver la fraternité à l’état pur. Une présence. Une justesse. Une gratitude qui ne s’éteint pas.
 

Jean-Pierre Thomas

Ce souci constant de comprendre, de relier, de faire œuvre de clarté, Jean-Pierre Thomas l’a aussi manifesté dans plusieurs articles offerts à 450.fm, qu’il confia avec le plus grand bonheur. Ses contributions, précises, éclairantes, portaient toujours cette empreinte rare d’une pensée rigoureuse et d’une parole fraternelle. Il y avait chez lui cette alliance précieuse de la plume et de la truelle : il écrivait comme il bâtissait. En silence, mais avec une fidélité sans faille à la Voie qu’il servait.

Ceux qui l’ont croisé garderont le souvenir d’un regard doux, d’un esprit vif, d’une parole mesurée. Il ne cherchait ni les honneurs ni les fastes, mais la justesse. Il savait que l’histoire, pour être vraie, doit être vivante. Et que la lumière du Rite ne s’impose jamais, mais s’offre, patiemment, à qui veut bien la recevoir.

À l’heure où il rejoint l’Orient Éternel, ses livres, ses articles, son exemple demeurent. Ils continuent d’éclairer les sentiers du Rite, d’inspirer les Frères en quête de sens, de relier passé et avenir dans l’humble exigence de la transmission.

450.fm s’incline fraternellement devant sa mémoire.

V. aussi l’hommage très nourri que lui rend, dans son Blog des spiritualités, un frère qui lui était très proche, Jean-Laurent Turbet.

L’expérience de Leon Festinger : quand la réalité défie la croyance

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En 1954, un psychologue social américain nommé Leon Festinger entend parler d’une petite secte de Chicago convaincue que la fin du monde arrivera le 21 décembre. Une soucoupe volante viendra sauver les élus, tandis qu’un déluge engloutira le reste de l’humanité. Au lieu de rire, Festinger y voit l’occasion parfaite de tester une idée qui le hante : que se passe-t-il dans la tête d’un croyant quand la prophétie s’effondre ?

Avec deux collègues, il infiltre le groupe sous couverture. Ce qu’ils découvrent deviendra l’un des piliers de la psychologie moderne : la dissonance cognitive. Mais cette histoire parle aussi à la franc-maçonnerie, où chaque initiation met le néophyte face à une mort symbolique suivie d’une renaissance qui défie la logique profane.

Qui était Leon Festinger

Léon Festinger

Né en 1919 à New York dans une famille juive russe émigrée, Leon Festinger grandit dans l’Iowa et obtient son doctorat en 1942 sous la direction de Kurt Lewin, le père de la psychologie sociale. Il enseigne à MIT, Michigan, Minnesota, puis Stanford. En 1957, il publie A Theory of Cognitive Dissonance, son chef-d’œuvre. Il meurt en 1989, laissant derrière lui deux théories majeures : la comparaison sociale (1954) et la dissonance cognitive.

La théorie de la dissonance cognitive en trois phrases

  1. Nous détestons quand deux idées se contredisent dans notre tête.
  2. Cette tension est si pénible qu’on modifie l’une des deux idées pour retrouver la paix.
  3. Plus on a investi (temps, argent, ego), plus on réécrit la réalité plutôt que d’admettre l’erreur.

L’expérience des tâches ennuyeuses (1959)

Pour prouver sa théorie en laboratoire, Festinger et Merrill Carlsmith demandent à 71 étudiants de Stanford de tourner des chevilles pendant une heure – l’ennui absolu. Ensuite, on leur demande de mentir à un autre étudiant en disant que c’était passionnant.

  • Groupe 1 : payé 20 dollars (énorme à l’époque).
  • Groupe 2 : payé 1 dollar.
  • Groupe 3 : rien à dire (contrôle).

Résultat ? Ceux payés 20 $ trouvent la tâche « moyennement agréable » (justification externe : l’argent). Ceux payés 1 $ la trouvent « vraiment sympa » (justification interne : « Si je mens pour si peu, c’est que j’aimais vraiment »). Preuve : la dissonance pousse à réévaluer ses propres goûts.

La secte des Seekers : la fin du monde qui n’a pas eu lieuDorothy Martin, femme au foyer de 54 ans, reçoit des messages automatiques d’extraterrestres de la planète Clarion. Le gourou : Sananda (Jésus réincarné). La prophétie : le 21 décembre 1954 à minuit, un déluge noiera l’Amérique ; une soucoupe embarquera les fidèles. Festinger infiltre le groupe (une trentaine de membres). Les croyants :

  • vendent maison et voiture ;
  • quittent conjoint et travail ;
  • enlèvent les fermetures éclair (métal interdit dans l’ovni).

Minuit passe. Rien. 4 h 07 : nouveau message automatique. « La force de votre foi a sauvé le monde. » Dès l’aube, les Seekers, hier discrets, appellent la presse et recrutent frénétiquement. La dissonance est résolue : « Notre lumière a annulé le déluge. »

Cinq conditions pour que la croyance se renforce après l’échec

Festinger les pose dans When Prophecy Fails (1956) :

  1. La croyance est profonde et guide l’action.
  2. L’engagement est irréversible (argent, famille, réputation).
  3. La date est précise et publique.
  4. L’échec est indiscutable.
  5. Le groupe offre un soutien social immédiat.

Si une condition manque, la croyance s’effrite. Si les cinq sont réunies, elle explose.Le parallèle maçonnique : la mort symbolique qui ne tue pasImaginez le cabinet de réflexion. Crâne, sablier, pain amer, soufre. On vous bande les yeux, on vous met une épée sur la poitrine. Vous signez un testament philosophique : « Je meurs au monde profane. » La prophétie ? Vous allez renaître. Mais d’abord vous devez croire que vous mourez vraiment. Le 21 décembre maçonnique arrive : les trois coups de maillet, le bandeau tombe, la lumière vous frappe. Vous êtes vivant.

Dissonance : « J’étais censé mourir, or je vis. » Résolution : « Ma mort était symbolique ; ma renaissance est réelle. » Comme les Seekers, le nouveau frère recrute : il invite son meilleur ami à frapper à la porte du temple. La loge devient son nouveau soutien social. Le rituel, répété trois fois (apprenti, compagnon, maître), ancre la croyance plus profondément à chaque « échec » (la réalité profane qui ne change pas).

Le cabinet de réflexion vu par la dissonance

  • Crâne : « Tu vas mourir. »
  • Testament : engagement irréversible.
  • Épée : menace physique réelle (pointe sur la peau).
  • Lumière finale : prophétie accomplie autrement.

Le néophyte réécrit sa biographie : « J’étais aveugle, maintenant je vois. » Le Vénérable devient le nouveau Sananda : il explique que la mort était intérieure. La loge applaudit. Dissonance résolue.

Pourquoi les maçons ne quittent presque jamais

Festinger note que les membres les plus investis deviennent les plus prosélytes. En maçonnerie :

  • Plus vous montez les grades, plus vous investissez (temps, argent, secrets).
  • Plus l’échec apparent (le monde profane reste le même) est grand, plus vous rationalisez : « Le vrai changement est intérieur. »
  • Plus vous recrutez : parrainage obligatoire pour passer maître.

Le rituel comme machine à dissonance contrôlée

Chaque tenue recrée la mini-prophétie :

  • Ouverture : le monde profane est fermé.
  • Travail : on annonce une révélation.
  • Fermeture : on retourne dehors inchangé.

Dissonance : « J’ai vu la Lumière, pourquoi mon patron est toujours un idiot ? » Résolution collective : « Parce que tu portes la Lumière en toi. Continue les tenues. » Le banquet rituel (toasts, batterie) fonctionne comme le message de 4 h 07 des Seekers : « Votre foi a sauvé la loge. »La franc-maçonnerie : une secte qui a réussiLes Seekers ont disparu. La franc-maçonnerie existe depuis 1717. Pourquoi ?

  • La prophétie est éternellement reportée (« perfectionnement continu »).
  • L’échec est ritualisé et célébré (« mort et renaissance »).
  • Le soutien social est institutionnel (loges partout dans le monde).

Festinger aurait adoré : une dissonance entretenue pendant trois siècles, transformée en moteur d’engagement.

Leçons pour aujourd’hui

  • Politique : les électeurs d’un candidat battu doublent leur ferveur.
  • Consommation : on défend la marque ratée (« c’est un prototype »).
  • Réseaux sociaux : chaque algorithme crée une mini-secte.

Et en loge ? Chaque frère vit sa petite fin du monde à chaque initiation. Il en sort plus maçon qu’avant. Preuve que la dissonance, bien canalisée, construit des cathédrales intérieures.

Conclusion : la lumière après le bandeau

Analyse du legs maçonnique dans les colonnes du Brésil

Inspiré de notre confrère eshoje.com.br – Par Jean-Baptiste Dallapiccola Sampaio

La patrie brésilienne, souvent contée sous l’angle des scènes publiques et des héros officiels, réserve un chapitre d’une profondeur insoupçonnée à l’action discrète mais décisive de la Sublime Ordre Maçonnique. Des salons feutrés où s’articula l’Indépendance aux cercles républicains qui renversèrent la Couronne, la Franc-maçonnerie a érigé, pierre après pierre, les colonnes invisibles qui soutiennent encore la nation.

Comme Maçon et homme de Droit, il est de mon devoir d’éclairer ce legs : une architecture morale faite de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, dont les échos résonnent bien au-delà des temples voûtés d’or et de symboles.

Le Grão-Mestre impérial : la fulgurante alliance de Dom Pedro I

Prince Régent Dom Pedro I

L’histoire aime les paradoxes. Le 2 août 1822, le Prince Régent Dom Pedro I est initié dans la Loge Comércio e Artes. Le 24 septembre – date retenue par les historiens maçonniques les plus rigoureux –, il ceint l’écharpe de Grão-Mestre du Grand Orient du Brésil. Moins de deux mois pour passer du tablier neuf au maillet suprême : jamais couronne et tablier n’aurent cohabité si brièvement. L’objectif ? Souder les forces libérales autour d’un seul cri : l’émancipation.

Pourtant, l’Empereur centralisateur se heurte vite à l’esprit indomptable des Loges. Le 25 octobre 1822, il ordonne la fermeture des ateliers. Geste révélateur : la Maçonnerie ne ploie devant aucun sceptre. Dom Pedro I abdique le tablier ; les colonnes, elles, demeurent debout.

La lumière de l’Indépendance : les Loges, creuset de la patrie

Avant le « Cri d’Ipiranga », il y eut les murmures des Loges. C’est dans l’ombre des colonnes J et B que José Bonifácio de Andrada e Silva, premier Grão-Mestre et « Patriarche de l’Indépendance », affine le plan. À ses côtés, Joaquim Gonçalves Ledo, plume incandescente, rédige les manifestes qui enflamment les cœurs. José Clemente Pereira et José Joaquim da Rocha orchestrent le « Jour du Fico » (9 janvier 1822). Les ateliers deviennent des états-majors. On y parle français, on y lit Voltaire, on y jure sur l’Équerre et le Compas. Le 7 septembre 1822, quand Dom Pedro brandit l’épée au bord de l’Ipiranga, il ne fait qu’exécuter le scénario écrit dans les Loges. Sans la maçonnerie, pas d’unité ; sans l’unité, pas de Brésil.

La proclamation de la République : triomphe des trois lumières

Tableau de Benedito Calixto représentant la Proclamation de la République (1893).

Le Second Empire voit refleurir les temples. Les Loges se muent en foyers abolitionnistes et républicains. Le 15 novembre 1889, le maréchal Deodoro da Fonseca, Maçon fervent, proclame la République au Champ de Santana. À ses côtés, Benjamin Constant, théoricien du positivisme et Vénérable respecté. Le premier ministère ? Un tableau d’honneur maçonnique : Rui Barbosa, Campos Sales, Quintino Bocaiúva, Aristides Lobo. La devise « Ordre et Progrès » qui orne le drapeau national n’est pas un hasard : elle sort tout droit des rituels du Rite Écossais. La République naît sous le triple rayon de la Maçonnerie : Liberté du citoyen, Égalité devant la Loi, Fraternité entre les peuples.

Les colonnes J et B : du Temple de Salomon aux temples brésiliens

Tiradentes

Dans chaque Loge brésilienne, deux colonnes encadrent l’entrée : Boaz (B) à gauche, Jakin (J) à droite. Hautes de bronze dans le Temple de Salomon, elles deviennent symboles vivants. Boaz : « En Lui est la Force ». Jakin : « Il établira ». Ensemble, elles proclament : « Par la Force, Il établira le Temple ». Les Apprentis s’alignent sous Boaz : c’est là qu’ils reçoivent le « salaire » – les leçons pour tailler la pierre brute. Les Compagnons sous Jakin : ils y apprennent la Beauté qui couronne l’ouvrage. Entre les deux, le Maître veille, maillet en main, rappelant que la nation repose sur ces trois piliers : Sagesse (le Vénérable), Force (le 1er Surveillant), Beauté (le 2nd Surveillant).

Des cathédrales gothiques aux palais républicains, le sceau maçonnique est partout. Le Palais Tiradentes à Rio, siège du premier Congrès républicain, aligne ses colonnes ioniques – ordre grec cher aux Maçons. Le Théâtre Municipal de São Paulo, inauguré en 1911, élève ses chapiteaux corinthiens comme un hymne à la Beauté maçonnique. Même la statue du Christ Rédempteur, bras ouverts sur Rio, reproduit la posture du Maître de Loge : accueillir le monde sous le delta lumineux.

L’héritage vivant : philanthropie et vigilance démocratique

Grand Orient du Brésil
Grand Orient du Brésil

Aujourd’hui, les Loges ne conspirent plus dans l’ombre ; elles irradient dans la lumière. Hôpitaux pédiatriques à Recife, écoles professionnelles à Belém, campagnes de greffe d’organes à Brasília : la Maçonnerie brésilienne verse chaque année des millions de reals en œuvres sociales. Le Grand Orient du Brésil, bicentenaire en 2022, reste la plus ancienne obédience nationale, forte de 400 000 frères et sœurs.

Dans les couloirs du Congrès, au Palais du Planalto, dans les tribunaux suprêmes, des Maçons discrets veillent. Non pour imposer, mais pour rappeler : la démocratie n’est pas un acquis, c’est un chantier permanent. Quand la tentation autoritaire resurgit, les colonnes tremblent ; quand la fraternité l’emporte, elles s’élèvent plus hautes.

Des noirs illustres aux femmes d’aujourd’hui

Luiz Gama vers 1860

Luiz Gama, esclave affranchi, avocat des opprimés, initié en 1849, fut le premier Maçon noir à défier l’esclavage devant les tribunaux. José do Patrocínio, mulâtre, journaliste incendiaire, fit de sa Loge un bastion abolitionniste. Aujourd’hui, les Loges mixtes et féminines – comme la Grande Loge Féminine du Brésil – prolongent l’œuvre : une femme sur trois initiées au XXIe siècle.

Les colonnes du futur

Demain, les colonnes J et B ne seront plus seulement de bronze ou de marbre. Elles seront numériques : forums cryptés où l’on débat de l’intelligence artificielle éthique ; elles seront écologiques : Loges qui plantent des millions d’arbres en Amazonie ; elles seront inclusives : jeunes de 18 ans recevant la Lumière aux côtés de vétérans octogénaires.

Car la Maçonnerie n’est pas un musée : c’est un chantier. Chaque frère, chaque sœur, est une pierre vive. Et tant qu’un Maçon posera son maillet sur la pierre brute, les colonnes du Brésil resteront debout – hautes, droites, inébranlables sous le regard du Grand Architecte de l’Univers.

Que la Lumière soit.
Que le Brésil demeure.
Que les colonnes ne tremblent jamais.
João Batista Dallapiccola Sampaio
Avocat, Maçon, citoyen d’un pays bâti sur l’Équerre et le Compas
En collaboration avec le Souverain Grand Inspecteur Général Jefferson Carlos Morais, 33º

Le banquet d’ordre de la Loge Voltaire

Travai proposé librement par le Frère Jean-Louis Reynet

Note préalable : Les Loges maçonniques organisent, chaque année, un « Banquet d’Ordre ». C’est un repas de fête, mais aussi une tenue maçonnique ritualisée, au cours duquel on tire des « Santés », autrement dit des vœux à l’endroit de ceux qui souffrent, qui sont persécutés, et de la Franc-maçonnerie Universelle. On y lit aussi des discours maçonniques, appelées « planches » sur des thèmes très divers, parfois graves, mais le plus souvent, dans cette occasion précise, légers ou carrément burlesques.

Aujourd’hui, ces banquets ne sont plus l’occasion d’agapes pantagruéliques comme autrefois, mais restent une tradition solidement ancrée chez les Francs-maçons et Franc-Maçonnes de toutes les obédiences. C’est certes, on l’a dit, un moment ritualisé, où des travaux maçonniques se déroulent dans le silence, mais passé ce moment, la « poudre noire » (comprenez le vin) aidant, les langues se délient, les plaisanteries fusent, on lit des poèmes, des histoires, des épigrammes, et même, parfois, des contrepèteries.

Ces rencontres chaleureuses se finissent parfois fort tard… « Le Banquet d’Ordre de la Loge Voltaire » évoque une de ces circonstances, et plus précisément le moment où en début de séance, il est donné lecture du procès-verbal de la séance précédente, qui est soumis à un vote des membres. Cette histoire est aussi l’occasion de se poser la question :

qu’est-ce que la tradition ?

Les historiens s’accordent pour dire que la Franc-maçonnerie est apparue en Europe, vers le début du XVIII° siècle, même si les Francs-maçons ont coutume de rajouter 4000 ans à toute date. La quête des origines est d’ailleurs partie intégrante de toute tradition… Et cette historiette met en scène un jeune maçon, qui, précisément, se questionne sur l’origine de la Franc-Maçonnerie.

°°°°°

Comme chaque année au cœur de l’hiver, la loge de Saint-Drouin s’était rassemblée pour son banquet d’ordre. Depuis déjà un moment, les Frères et Sœurs se retrouvaient aux abords de la salle des banquets, appelée « salle humide » transformée selon le rituel, et formaient de bruyants groupes de discussion, passant en revue les évènements récents. Un frère, cependant, se tenait à l’écart, plongé dans un énorme registre. C’était un des plus jeunes frères de l’atelier, et quelques minutes auparavant, le Vénérable Maître lui avait confié une mission importante :

« Le frère secrétaire en titre ne peut pas venir ce soir à cause d’une crise de goutte ; nous t’avons élu comme suppléant. Si, si, c’est bien toi. Tu devras lire le tracé de nos précédents travaux ; je te donne le registre spécial que nous utilisons pour les banquets d’ordre »

Arrivé depuis peu dans la Loge, découvrant peu à peu les rites et traditions, notre frère secrétaire suppléant était un timide, et il n’avait jamais imaginé être confronté à un tel exercice. Il avait pris le registre et s’était installé à l’écart pour lire les gribouillis du frère titulaire, en se disant qu’ainsi il ne risquerait pas de s’embrouiller entre les formules rituelles qu’il écoutait habituellement d’une oreille plutôt distraite, épiant plus volontiers les saluts discrets des autres frères et sœurs assis en face de lui.

Le registre était en fait un énorme grimoire revêtu de cuir, un tantinet poussiéreux et couvert de taches suspectes, représentatives des banquets précédents. Il ne servait qu’une fois par an. Pour les tenues ordinaires, il y avait un simple cahier bleu à spirale.

Anselm Feuerbach, Le Banquet de Platon. Arrivée d’Alcibiade, 1869, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe (Allemagne).

Dans les cuisines, le servant qui ce soir là avait reçu du renfort, s’affairait à apprêter le festin ; des plateaux de hors d’œuvre fort appétissants étaient déjà prêts à l’envol vers les longues tables disposées en U, les volailles doraient au four. Parfois le secrétaire du jour leur jetait un regard furtif, qui faisait remonter en lui les souvenirs des fêtes de son enfance. Puis il se replongeait dans le tracé qu’il allait devoir relire, se remémorant la tenue en question, cherchant à éviter les pièges. Une ligne surtout captait son attention :

« La parole est au F Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 22 décembre 6006 qui après avis favorable de l’Orateur est adopté par les Frères et Sœurs présents sur les colonnes… La parole est au F Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 19 janvier 6006 qui après avis favorable de l’Orateur est adopté par les Frères et Sœurs présents sur les colonnes… »

Il pensait, à tort où à raison, que s’il allait jusque là sans encombre, cela irait mieux ensuite, que sa voix se dénouerait et qu’il irait facilement aux termes de l’exercice. Quand les petits groupes bruyants eurent terminé leurs libations préalables, le Vénérable Maître, après avoir consulté sa montre à gousset, sonna le rappel des troupes et les frères s’installèrent à la table du banquet, munis de leur serviette blanche et d’une partie de leurs décors et sautoirs. Le Vénérable ouvrit la tenue selon le rituel, puis il se tourna vers le Secrétaire, et lui dit :

« La parole est au Frère Secrétaire pour la lecture des derniers travaux »

Celui-ci prit la parole et commença sa lecture.

« Les travaux sont ouverts sous la présidence du Vénérable Maître, assisté des Frères Premier et Second Surveillants.

La parole est au Frère Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 19 janvier 6006….

Arrivé à ce point, il hésita et au lieu de continuer, il tourna on ne sait pourquoi la page du registre pour regarder le tracé précédent celui qu’il avait commencé à lire. Eut-il un doute sur la date ou sur la formule rituelle ? Toujours est-il qu’il lit ceci, à la surprise de ceux des frères qui étaient attentifs :

« Les travaux sont ouverts sous la présidence du Vénérable Maître, assisté des FF premier et second surveillants…

La parole est au F Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 13 janvier 6005… »

French banquet médiéval

Puis il tourna à nouveau la page, reculant encore d’une année, puis d’une autre, puis d’encore une autre. Peu à peu, il reprenait de l’assurance à la faveur de ce déroulement mécanique. Bercés tout à la fois par sa voix et le balancement du propos, la majorité des membres de la Loge ne remarqua pas l’étrange tournure que prenait la lecture si habituelle à leurs oreilles. Le Vénérable, dont de surcroît les problèmes auditifs étaient bien connus et n’allaient pas en s’améliorant avec l’âge, ne remarqua rien non plus. Deux où trois frères plus attentifs levèrent bien la main, mais il les regarda avec sévérité, soucieux du bon déroulement de cette tenue d’obligation qu’il voulait voir s’accomplir de la plus juste manière. Et le frère secrétaire continua sa remontée dans le temps sans plus d’encombre.

Il arriva assez rapidement à l’année 5945 puis sauta directement à l’année 5939, car pendant les noires années de l’Occupation il n’avait pas été possible de réunir les frères comme à l’accoutumée. Au bout d’une demi-heure, il parvint au tournant du vingtième siècle et remarqua dans une demi conscience, que le gros registre était à peine entamé. Il est vrai que la Respectable Loge Voltaire était la plus ancienne loge de son Orient, la mère de toutes les autres.

Le Secrétaire ne pouvait plus revenir en arrière, et plus personne ne s’en préoccupait vraiment, car les colonnes s’étaient assoupies dans un ensemble touchant.

Lorsqu’il atteint l’année 5791, un changement se produisit. Les tableaux qui décoraient la salle représentaient des personnages en habit et en perruques, qui tenaient des épées. On assiégeait un énorme château fort carré, des armées autour d’un moulin, mais personne ne le remarquait plus ; la plupart des frères étaient maintenant rabougris sur leur siège, et le jeune et fringant secrétaire était devenu un vieillard à barbe blanche, tournant inlassablement les pages du registre. Le frère servant, las d’attendre le signal pour envoyer le premier service était reparti chez lui depuis de nombreuses années et du reste, plus personne n’aurait eu assez de dents pour mordre le pain sec qui restait dans les paniers posés au préalable sur les tables. Aucun gosier, de même, n’aurait pu supporter le sédiment qui s’était déposé au fond des verres. Et le secrétaire continuait, s’abreuvant parfois, lui, au pichet d’étain apparu sur son plateau.

« …La parole est au Frère Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 9 frimaire 5791… »

Puis il tourna à nouveau la page ; à certain moment, le Premier Surveillant émergea quelque peu de sa torpeur et dressa son maillet mais il retomba si mollement que personne ne l’entendit. La descente dans le temps continua encore. Sur les murs maintenant les tableaux, devenus tapisseries montraient un chantier aux innombrables ouvriers, et d’où émergeait une cathédrale ; un puissant personnage revêtu de son armure portait une croix sur son plastron et on voyait le même, reconnaissable à ses traits décidés, qui partait à la chasse, vêtu d’un manteau brodé d’or, monté sur un cheval blanc. Plus loin des serviteurs apportaient à d’innombrables convives d’immenses plats où avaient été placés des paons, des cygnes et d’autres oiseaux encore pourvus de leurs plumes.

Le secrétaire lisait de plus en plus lentement, au fur et à mesure de sa remontée dans le temps car les caractères du tracé étaient maintenant dans un autre alphabet que le nôtre. De même, il parlait dans une langue inconnue pour la plupart des antiques auditeurs assis autour de lui ; ceux qui étaient familiers, du temps de leur vivant, des langues orientales, auraient peut-être pu y reconnaître du copte. Ce changement de son réveilla le Second Surveillant, qui voulut frapper un grand coup de maillet ; mais cette fois le manche vermoulu de son instrument craqua avec un bruit sec.

Sur les murs des fresques ocres et bleues représentaient des scènes étranges. Une barque sans gouvernail, à la haute poupe et au bordage décoré d’un motif mystérieux glissait sur un fleuve noir, poussée par des rameurs vêtus d’un simple pagne. Au milieu, sous un dais d’étoffe jaune et vert, un personnage semblait attendre une improbable destination finale.

Sur l’autre mur, une reine assise sur un trône bas, portant de lourds bracelets et colliers, semblait prêter attention à un groupe de musiciens penchés sur des harpes. Des danseuses nubiennes à demi-nues étaient parfaitement visibles au second plan pour qui aurait pu conserver un peu de libido dans cette affaire. Un personnage à tête de chien lui, s’affairait sur un de ses semblables, allongé sans vie sur une claie au pied de laquelle on voyait plusieurs urnes…

Le secrétaire tourna encore la page, mais cette fois il n’y avait rien à lire, il n’y avait que la couverture du registre en peau craquelée. Il resta silencieux un court instant.

Le Vénérable Maître se pencha vers lui, murmura quelque chose sans réussir à capter son attention, puis il lui dit, plus fort :

« Frère Secrétaire, avez-vous terminé votre lecture ? »

 Le frère secrétaire était redevenu le jeune frère au visage poupin qu’il était en début de soirée ; il hésita un peu, étourdi, puis énonça simplement, selon la formule rituelle :

« J’ai dit, Vénérable Maître ! »

Le Vénérable fit voter le tracé sans encombre, lut rapidement les planches des loges amies qui étaient des invitations à d’autres banquets d’ordre. Le frère secrétaire n’entendit rien de la planche de l’Orateur car il regardait, encore incrédule, les murs où se trouvaient les tableaux qui avaient d’ailleurs toujours été là. Il feuilleta aussi un peu le registre, qui était vraiment très vieux… Au cours du banquet, le frère qui était assis à côté de lui et qui avait remarqué son trouble, lui dit :

« Mais à quoi penses-tu ? »

« A la tradition ; Crois-tu que nous sommes vraiment les dignes gardiens de la tradition ? »

Son voisin lui répondit :

« Oui, du moins nous y efforçons-nous. Mais n’est-ce pas chose impossible ? La tradition est-elle immuable, ou au contraire fugace ? N’est-elle pas un mirage, vers lequel nous marchons, sans jamais l’atteindre ? La détenons nous, ou sommes-nous seulement ses invités d’un soir ? Et ne la modifions-nous pas, tout en croyant la pratiquer ?» Le Frère secrétaire cessa de feuilleter le registre et posa sur son voisin un regard apaisé. Sur le mur les tableaux étaient devenus des hologrammes colorés et montraient des personnages libres, assis au festin de l’humanité.

Le Dernier Arcane ou la Renaissance d’Hermès – Le souffle hermétique d’un conte initiatique

Sous la forme d’un conte lumineux, Le Dernier Arcane – Les Compagnons d’Horus de Michel Auzas-Mille déploie une méditation sur la conscience et le mystère du vivant. L’auteur, peintre et hermétiste, y tisse un dialogue entre alchimie, physique quantique et sagesse des Anciens. Liane, l’enfant aux dons psychiques, devient le symbole de la connaissance originelle, de cette innocence cosmique que la modernité a reléguée dans l’ombre. En mêlant Hermès, Isis et le feu du volcan, Michel Auzas-Mille rappelle que la vraie transmutation n’est pas celle des métaux, mais celle de l’âme : un passage du plomb de la peur à l’or de la reliance. Entre mythe, science et initiation, ce Dernier Arcane offre une expérience de lecture qui relève moins du récit que du voyage intérieur – une œuvre d’éveil où la poésie devient philosophie et la fiction, un acte de Lumière.

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Le Dernier Arcane – Les Compagnons d’Horus de Michel Auzas-Mille s’inscrit dans cette lignée d’ouvrages qui ne se contentent pas de raconter, mais transfigurent le récit en acte de conscience. Sous l’apparente douceur d’un conte, s’y déploie une véritable cosmogonie initiatique, où le feu du mythe éclaire les arcanes de la matière et les ressorts les plus secrets de l’âme humaine. Tout y respire la lente respiration des âges et la brûlure de la quête : celle de l’homme, de la lumière et du Verbe, dans un univers où chaque symbole devient seuil et chaque parole, passage.

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Michel Auzas-Mille est de ces chercheurs d’absolu qui dessinent, peignent et écrivent comme on prie. Né en 1947, il explore depuis plus d’un demi-siècle les territoires de l’image, du mythe et du signe. Illustrateur de figures majeures de la pensée symbolique – d’Annick de Souzenelle à Jean-Pierre Bayard – il a poursuivi son œuvre en tissant, à travers la parole et le trait, une même méditation sur le visible et l’invisible. Ses ouvrages, de Un si long hiver – conte alchimique à Aset l’Egyptienne – Par-delà les portes du temps, de Les 22 Portes (du Tarot) à En To Pan – Le Livre de Mel Akmon, ami d’Hermès,forment une constellation où se croisent l’alchimie, la kabbale, le tarot et la mémoire des anciens mystères. Le Dernier Arcane vient naturellement s’y inscrire, comme une somme poétique et vibratoire, un livre d’images écrites où la fiction devient l’alphabet du sacré.

Dans cette fable d’apparence simple, l’auteur réunit la science et le mythe, le cosmos et l’intime. Liane, l’enfant aux dons psychiques, n’est pas un personnage : elle est l’allégorie même de la conscience naissante, cette part d’innocence cosmique que la modernité a oubliée sous le bruit des machines et l’arrogance du savoir. Elle porte en elle la mémoire des anciens mondes et l’intuition du futur et marche, comme Hermès, entre les plans de l’être. Par son regard s’ouvrent les dimensions non locales de la réalité – ces univers parallèles dont la physique quantique n’est que la traduction scientifique d’un mystère immémorial. Le conte prend alors la forme d’une transmutation spirituelle. Celle de la conscience humaine appelée à passer du plomb de la peur à l’or de la reliance.

Hermes Trismegiste

Tout au long du récit, les dialogues entre les initiés, les apparitions de Mel Akmon ou d’Hermès, les visions sur l’île de La Réunion et les réminiscences d’Égypte tissent un maillage subtil entre microcosme et macrocosme. L’éruption du Piton de la Fournaise devient le miroir de la combustion intérieure, l’épreuve du feu de l’Athanor, ce moment où la matière se défait pour laisser paraître la lumière. Chaque scène, chaque parole, semble répondre à un plan invisible, une architecture de correspondances où la physique quantique rejoint la théologie hermétique. Le Multivers évoqué ici n’est pas seulement concept scientifique : il devient symbole du Grand Œuvre, ce travail de l’Esprit sur lui-même où les mondes s’emboîtent comme les sphères d’un temple intérieur.

Le dernier arcane détail

À travers cette trame, Michel Auzas-Mille célèbre une philosophie de l’unité. Le feu de la Terre, la vibration des étoiles, la parole des anciens maîtres, la voix des enfants – tout converge vers une même conscience d’appartenance. La phrase se déploie avec la lenteur du souffle, entre incantation et révélation, et l’on sent derrière chaque mot la fidélité à une tradition qui n’enseigne pas, mais éveille. Comme dans les plus beaux récits hermétiques, la matière du conte devient le miroir d’une ascèse : il s’agit moins de comprendre que de se laisser traverser. L’initiation est ici poétique, non doctrinale. Elle invite à la participation, à l’écoute du vivant, à la présence silencieuse dans le tumulte du monde.

Ce livre s’inscrit dans la longue mémoire des textes où la fiction rejoint le rituel. Hermès Trismégiste, Isis, la pierre philosophale, le feu du volcan, la vision de l’enfant… Tout est symbole d’un unique mouvement, celui du retour à la Source. L’auteur ne cherche ni à convaincre ni à enseigner, mais à rappeler, avec douceur, que la connaissance véritable n’est jamais conquête, mais réminiscence. Sous le voile de l’imaginaire, c’est la parole des anciens mystères qui se fait entendre, ce murmure qui dit que l’univers est un seul être, et que chaque homme, s’il s’éveille, en porte la clef.

Dans Le Dernier Arcane, la poésie s’allie à la science, la métaphysique à la tendresse. L’écriture d’Auzas-Mille, d’une limpidité presque orphique, restitue à la pensée hermétique sa fonction première : unir ce que la raison sépare. Les dialogues entre les mondes, les voyages dans le temps, les correspondances entre l’humain et le cosmique, tout cela renvoie à la grande tradition de l’hermétisme, mais aussi à la Franc-Maçonnerie lorsqu’elle se comprend comme un art de la construction intérieure. Le feu du volcan répond au feu du cœur ; la pierre engloutie de la Chapelle de Rosemond rappelle la pierre brute que le compagnon doit dégrossir ; et la petite Liane incarne cette lumière d’enfant que tout initié porte en lui comme promesse de transfiguration.

Horus

Ainsi, ce conte se lit comme une parabole du monde contemporain. Face à la sixième extinction évoquée par l’auteur, face au règne d’Apophis, symbole du chaos et de la dévoration, la seule issue réside dans le réveil de la conscience. Non celle des savoirs accumulés, mais celle qui s’ouvre à la résonance, à la beauté, à la fraternité cosmique. Michel Auzas-Mille fait de la littérature un acte alchimique : chaque phrase devient pierre philosophale, chaque image, un sceau de passage. Et dans ce livre, rare est la frontière entre l’ésotérisme et la poésie : l’un nourrit l’autre, comme le feu nourrit la lumière.

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Au terme de la lecture, demeure une impression de réconciliation : entre la Terre et le Ciel, la science et la foi, la raison et l’imaginaire, le mythe et l’enfant. C’est là sans doute le plus beau fruit du Dernier Arcane : rendre à l’âme contemporaine la mémoire du sacré, rappeler que l’univers n’est pas à comprendre mais à contempler, et que toute vie, si humble soit-elle, participe de la grande symphonie du vivant. Dans ce texte, la transmutation alchimique n’est pas chimère : elle est chemin d’humanité. Et c’est à ce passage, de l’obscurité à la conscience, que Michel Auzas-Mille, peintre des symboles et compagnon d’Hermès, nous convie avec une ferveur qui réenchante la pensée.

Le dernier arcane – Les Compagnons d’Horus-Conte hermétique

Michel Auzas-Mille Éd. L.O.L., coll. Mystères Initiatiques, 152 pages, 15,50 €

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