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Le miroir de l’âme fraternelle

De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

Connais-toi toi-même.

Ces mots, gravés dans le marbre du temple d’Apollon à Delphes il y a plus de deux mille ans, ne sont ni un avertissement abstrait ni un aphorisme calendaire, mais une invitation solennelle à scruter l’abîme intérieur pour y découvrir la lumière cachée en chaque homme.

Parler de soi pour parler des autres

C’est là sa résonance maçonnique la plus profonde et la plus authentique : un art subtil, une alchimie de l’âme qui transforme la confession personnelle en un pont vers le Frère, dissolvant les voiles de l’ego pour révéler l’universel. Il n’existe aucun lemme unique qui l’englobe, ni dans les anciens grimoires d’Hermès Trismégiste ni dans nos rituels écossais, et pourtant il vibre au cœur du Temple comme un souffle de vie, un écho du Grand Architecte qui nous appelle à l’unité.

invitaion à entrer, miroir, passage, chemins

C’est le miroir qui ne flatte pas : il vous regarde avec une fidélité absolue et vous montre non seulement vos ombres fugaces, mais aussi celles des autres, identiques dans leur étincelle divine, prêtes à déverser une splendeur éternelle. Considérons le profane qui franchit le seuil du Temple, une âme suspendue entre une curiosité ardente et une crainte révérencieuse, tel un néophyte aux Mystères d’Éleusis.

Nous l’accueillons dans le Cabinet de la Réflexion, un sanctuaire d’obscurité fertile et régénératrice : un crâne évoque le memento mori avec son sourire silencieux, le sablier murmure l’éternel flux du temps entre la naissance et la mort, et sur le mur VITRIOL, Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem , nous invite à descendre courageusement dans les entrailles de la terre pour rectifier ses métaux vils et occultes.

Seul, avec son parchemin et son encrier, il confie ses démons intérieurs : la luxure, qui flamboie comme du soufre instable et dévorant, la colère, qui corrode comme du sel marin implacable, l’envie, qui s’échappe comme du mercure fugace et insaisissable.

Un tremblement initial, presque enfantin, cède la place à une révélation sublime et libératrice : cette obscurité n’est pas une solitude stérile, mais une communion universelle avec toute l’humanité, un héritage commun qui attend d’être racheté. C’est l’œuvre au noir alchimique, le prélude sombre et nécessaire à la lumière naissante, cette pourriture primordiale d’où fleurit la rose mystique.

Paracelse, le maître incontesté des secrets cosmiques, l’affirmait avec une clarté inflexible : l’homme est le miroir du macrocosme et le macrocosme est le miroir de l’homme. Dans ce silence sacré et fécond, se raconter, c’est évoquer l’autre ; vos profondes failles deviennent les siennes, prêtes à se transmuter en or philosophique pur et impérissable.

La porte s’ouvre sur trois lumières éternelles, symbolisant la Sainte Trinité et la triade maçonnique. La Loge s’anime d’une harmonie céleste et terrestre, et la Chaîne d’Union est solennellement resserrée.

Manus in manum, cor ad cor.

Les mains jointes forment un cercle parfait et immuable, les poignets palpitant à l’unisson comme un seul cœur cosmique, les voix se mêlant en un chant sacré dans le Tubalkain primordial ou le Pater Noster sidéral .

Ici, vous racontez la légende d’Hiram, non pas comme une parabole lointaine et didactique, mais comme votre propre crucifixion symbolique et personnelle : les trois coups qui anéantissent le Profane matériel, la renaissance des ténèbres profondes du tombeau. Le Compagnon, captivé par votre écho sincère et vibrant, reconnaît avec une clarté soudaine son propre abîme reflété.

Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté, chaque degré est un miroir progressif et révélateur : l’Apprenti polit la pierre brute avec une équerre et un niveau, voyant les imperfections des autres comme les siennes ; le Compagnon harmonise les passions tumultueuses et discordantes ; le Maître sacrifie le moi éphémère pour le Temple éternel et universel.

Jules Boucher l’a décrit avec une élégance poétique et profonde :

Lien fluide entre le visible et l’invisible, courant vital qui unit les cœurs dispersés.

Allégorie alchimique extraite de l’Alchimie de Nicolas Flamel.

C’est la quintessence de l’union spirituelle : l’individu se dissout dans le collectif avec une grâce souveraine, révélant le Frère comme son double sidéral, un écho fidèle de la même étincelle divine qui brûle en tous.

Au-delà des colonnes, ce mystère se sublime en un élixir profane, un baume précieux pour un monde blessé et divisé.

Le Maître retourne au théâtre des illusions éphémères, à la Babylone des simulacres numériques et des narcissismes isolés, et à la table commune de la vie quotidienne, il n’offre pas des préceptes arides et rigides, mais sa propre fermentation intérieure , fruit de longues veilles.

Dans mon creuset intérieur, j’ai transmuté cette passion corrompue et tenace, et vous, que faites-vous de la vôtre dans votre athanor personnel ?

L’interlocuteur savoure la vérité partagée avec émerveillement, et l’harmonie s’épanouit telle une rose mystique dans le désert. C’est la parrêsia stoïcienne d’Épictète dans ses Dissertations et de Marc Aurèle dans ses Pensées : connaître ses propres ténèbres profondes pour éclairer celles des autres d’une main ferme.

À une époque marquée par les narcissismes isolés et les avatars illusoires , c’est un don rare et précieux, un phare dans le chaos.

Face à un adversaire redoutable, un

J’ai connu de si sombres tourments, et j’en suis sorti ainsi, avec cette lumière fragile mais véritable.

désarme et unit avec une élégance désarmante.

Tu es mon frère.

Formule sacrée et théurgique qui tisse une fraternité universelle, unissant microcosme et macrocosme dans une symphonie éternelle et harmonieuse. Cependant, une telle grâce exige une vigilance constante et inlassable. La parole est une épée à double tranchant, acérée et dangereuse ; la réserve maçonnique, non pas un voile conspirateur digne des romans gothiques mais un sceau solaire rayonnant , préserve son essence pure et intacte. Elle ne se révèle qu’au Frère accordé à la même fréquence occulte, dans le Tempus Philosophicum des œuvres consacrées.

L’Ennéagramme des Loges, mandala des neuf archétypes de l’âme, guide avec sagesse : déchiffrez-vous pour élever les autres avec expertise. C’est une lame qui tranche avec précision pour guérir, même au risque d’un rejet tenace.

Pourtant, une fois l’ œuvre majeure accomplie avec persévérance, la Lumière déverse sa gloire : ton Frère irradie son prochain, dans une chaîne infinie vers l’infini lumineux. Frères et sœurs, lors de la prochaine Chaîne d’Union, retenez votre souffle en contemplation. Sentez le prana de votre voisin se fondre au vôtre dans une parfaite unité. Racontez votre nigredo avec une sincérité absolue et courageuse, et voyez la lux ex tenebris se déployer.

Il ne s’agit pas d’une simple confession profane : il s’agit d’une théurgie divine.

Nosce te ipsum

Elle n’enferme pas l’âme, mais l’ouvre à l’Un cosmique. Tu es lui, il est toi, étincelles du Grand Architecte. Parlez de vous-même pour éveiller l’infini chez les autres. Et puisse le fraternel Azoth descendre sur nous tous comme une rosée céleste.

Le Temple de Salomon

Le premier travail que chacun de nous a accompli au soir où nous avons été reçus Apprenti Franc-maçon a consisté, genou en terre, à frapper trois coups distincts sur une pierre brute. Dégrossir cette pierre brute est depuis cet instant ce à quoi nous travaillons.

Selon l’antique légende d’Héliopolis, en Egypte, la pierre brute peut être considérée comme la pierre d’avant la genèse, celle qui est tombée du traîneau d’Atoum-Rê, le dieu originel. En tombant dans l’océan, cette pierre brute a donné naissance à la première émergence, celle à partir de laquelle la matière a pris consistance, les choses se sont solidifiées, le noyau du monde est apparu, une île s’est constituée.

Reprenant cette légende égyptienne, le Talmud dit que cette pierre est devenue, le socle de l’Arche d’Alliance dans le Temple de Salomon, à Jérusalem. Elle est considérée comme la pierre de fondation du monde.

Le Temple de Jérusalem
Le Temple de Jérusalem

C’est autour et à partir de cette pierre primordiale que le maître d’oeuvre de la construction du Temple de Jérusalem en aurait mesuré les fondations. Selon la tradition biblique, la pierre brute se situe après la « création » mais avant la « formation ». Elle apparaît entre barah, la création des premiers jours et yetsirah, le moment où Dieu modela l’homme avec la poussière de la terre.

Ainsi, la pierre brute considérée comme fondatrice du monde fut aussi, selon la légende, le fondement du Temple de Salomon…

La quête des Francs-maçons est celle de la Vérité, de la Lumière, c’est-à-dire de la connaissance de l’homme et de son mystère, comme de l’univers qui l’entoure. On conçoit que cette connaissance ne peut se concevoir sans en envisager la dimension spirituelle, sans considérer à la fois l’immanence et la transcendance, au-delà et plus encore en-dehors de tout dogme religieux particulier.

Page enluminée de la « bible de Carpentras », traduite en Franco provençal.

La Bible, qui est pour les Francs-maçons réguliers le Volume de la Loi Sacrée, l’une des trois grandes lumières de la Maçonnerie, est dans le monde occidental le Livre par excellence, mais aussi le support le plus représentatif de cette double voie de l’immanence et de la transcendance, dont on pressent qu’elle est la voie du Un-Tout, celle du Principe Créateur que nous nommons Grand Architecte de l’Univers. La Bible telle qu’elle est ci sur l’autel y figure, non pas en tant que recueil d’une Parole révélée mais comme vecteur d’une vision du monde reliée à l’idée du sacré, de l’inaccessible, de l’ineffable.

Or la Bible fait au Temple de Salomon une place toute particulière. Sa construction est détaillée à l’extrême, en particulier dans le premier livre des Rois (chap.5-6-7) ainsi que dans le deuxième livre des Chroniques (chap. 3 et 4). De là vient que le Temple de Salomon est la base invariable de toute la Franc-maçonnerie. Depuis les origines, la Franc-maçonnerie intègre dans ses rituels de nombreuses références au Temple de Salomon: le temple maçonnique, celui dans lequel nous sommes rassemblés ce soir, est conçu comme une reproduction symbolique de ce Temple jadis bâti à partir de la Pierre Brute originelle.

Pourquoi le Temple de Salomon, a priori l’édifice sacré érigé pour son Dieu par un peuple – un petit peuple, habitant un petit royaume -, occupe-t-il cette place, cette fonction symbolique, dans le corpus maçonnique ?

Pour répondre à cette question, il faut sans doute évoquer la place qu’occupe la tradition hébraïque dans la construction de la pensée et de la morale, au moins dans les pays occidentaux ou imprégnés de la vision occidentale du monde.

Depuis l’aube des temps, l’homme recherche le sens de son existence. Il a besoin de savoir d’où il vient, de placer sa destinée sous les auspices d’une autorité supérieure, créatrice et régulatrice du monde. Toutes les civilisations de l’Antiquité ont fait de cette quête de la dimension sacrée de l’homme le fondement de la morale.

C’est de cette relation de soumission de l’homme au divin, au travers de croyances et de dogmes mais surtout de pratiques cultuelles et culturelles, imposant au nom de la divinité des règles et des interdits pour chaque circonstance de la vie quotidienne, que s’organise au fil des siècles la relation de l’homme avec les autres hommes comme avec le monde qui l’entoure.

Même si l’idée d’un dieu unique avait été envisagée par certains, tels le Pharaon Akhenaton, c’est au peuple hébreu, sorti d’Egypte sous la conduite de Moïse, que l’on doit d’avoir fait d’un dieu unique, tout puissant, transcendant, exclusif, créateur et maître de l’univers, la source unique qui révèle l’œuvre divine aux hommes et leur en impose les règles.

Nul ne contestera, bien sûr, que la manifestation de ce monothéisme est un particularisme, mais son projet est délibérément universel : Dieu est le dieu de tous les hommes, pas seulement le Dieu des hébreux.

Lorsque le roi Salomon entreprit de construire à Jérusalem le Temple destiné à abriter l’Arche d’Alliance, dans laquelle étaient déposées les Tables de l’Alliance, c’est-à-dire les Tables portant les Dix Commandements, la Parole sacrée gravée dans la pierre arrachée au Mont Sinaï par l’Eternel lui-même, il manifestait ainsi de manière exemplaire la capacité de l’homme à « irriguer d’un flux infini le domaine du fini. »

On comprend dès lors que ce bâtiment, ce monument, ne pouvait ressembler à aucun autre, et que sa conception comme sa construction devaient témoigner de son caractère exceptionnel.

C’est de cet édifice sacré unique et majeur que nous allons parler maintenant, en évoquant d’abord ce qui en est dit dans la Bible, puis en revenant, pour conclure, sur sa présence en Franc-maçonnerie, telle qu’on peut l’aborder au 1er degré de notre REAA.

Le second livre de la Torah, l’Exode, raconte comme son nom l’indique ce qu’il advint du peuple hébreu lorsqu’il s’affranchit de l’esclavage auquel l’avaient soumis les pharaons égyptiens. Alors qu’ils se trouvaient encore dans le désert, pour un périple vers la Terre de Canaan qui avait jadis été promise à leur ancêtre Abraham, les enfants d’Israël reçurent une injonction divine sans ambiguïté :

« Et ils me construiront un sanctuaire pour que je réside au milieu d’eux » (Exode 25. 8)

Durant la pérégrination dans le désert mais aussi dans les premiers temps du royaume d’Israël une fois que les Hébreux se furent établis, l’Arche d’Alliance fut abritée dans une tente dite « tente d’assignation » ou tabernacle. C’est dans cette simple structure de poutres de bois et de tentures de peaux de chèvre que Dieu faisait connaître sa Gloire à son peuple.

Talmud

Les commentateurs du Talmud expliquent que déjà la tente d’assignation était un véritable lieu de rassemblement, où la nation entière pouvait vivre dans l’unité d’un dieu résidant en son sein.

Ainsi la shekhina, la présence divine, résidait concrètement au milieu de tout Israël.

Alors que les Cohanim, descendants d’Aaron, remplissaient les fonctions sacerdotales, les Lévites, membres de la famille des Lévi, étaient chargées du service du tabernacle et de son entretien et campaient à proximité du centre.

Le Tabernacle abrita l’Arche d’Alliance pendant 440 ans, avant que Salomon fasse ériger la résidence permanente de l’Eternel dans sa ville, Jérusalem.

Le Temple devait être bien plus que l’abri de l’Arche sainte. Un midrash – c’est-à-dire un commentaire, une exégèse du texte biblique – explique ainsi que «Le temple est une maison de prière pour toutes les nations, ainsi que l’avait proclamé la prophétie d’Isaac. Le temple est l’embellissement du monde en ce qu’il représente l’essence même du beau sur terre. Il rend possible la relation spirituelle entre Dieu et l’homme »

L’idée de remplacer la Tente d’assignation par un édifice construit pour être la résidence divine fût d’abord celle du roi David. La Bible nous assure que l’ancien berger, vainqueur du géant Goliath devenu roi d’Israël, en avait pensé le moindre détail architectural. En fait, les Sages d’Israël enseignent qu’un « Rouleau du Temple » (tel ceux découverts en 1940 dans les grottes de Qumran) avait été remis par Dieu à Moïse et qu’il s’était transmis de génération en génération jusqu’à parvenir au roi David. Ce document était un plan conçu par Dieu lui-même et contenait l’ensemble des détails, des esquisses et des diagrammes du Temple et des ustensiles. En tout état de cause, il ne pouvait être question que la demeure de l’Eternel soit bâtie dans le fracas des armes.

Le Temple devait être le réceptacle terrestre de la sainteté, un lieu de paix, un lieu de force au sens de puissance sereine, un lieu de sagesse et de beauté, expression de l’harmonie qui préside à la Création.

Or le règne du roi David avait été une succession de conflits. Il avait du conduire d’incessantes guerres pour repousser les nombreux ennemis d’Israël et établir les frontières de son royaume. David ne pouvait donc construire le Temple.

La paix enfin établie, ce fut donc à son fils Salomon que revint la tâche d’érigerdemeure de l’Eternel.

« Le plus sage des hommes « c’est ainsi que la tradition juive appelle le roi Salomon, roi de Judée et d’Israël. On vante son érudition, ses connaissances, ses dons et ses pouvoirs. Homme d’Etat, écrivain, penseur, musicien, poète et grand séducteur, Salomon fut aussi et peut-être surtout un homme de paix. Son nom même est puissamment évocateur puisqu’en hébreu, Shlomo, nom dérivé de la racine shalom, signifie précisément« la Paix » mot qui dans la tradition hébraïque est un nom- attribut de Dieu.

Salomon est enfin connu pour sa grande sagesse et son sens aigu de la justice et de l’équité. Chacun connaît le célèbre thème du jugement du roi Salomon. Tel était le monarque fils de David qui avait reçu de son père la mission de bâtir la demeure de l’Eternel.

Pour implanter cet édifice sacré, Salomon choisit le mont Moriah, une colline qui domine Jérusalem. Le choix de ce lieu ne doit rien au hasard. Il s’y attache en effet de très nombreuses légendes talmudiques ; ainsi cette colline aurait été « conçue dans la pensée divine » avant même la création du monde, Dieu aurait prié l’ange Michaël d’y prélever la terre a partir de laquelle Adam fut façonné, l’épisode du sacrifice d’Isaac s’y serait déroulé, plus tard Jacob y aurait même séjourné.

Quand Salomon devint roi, il demanda l’aide de son allié, le roi Hiram de Tyr, pour la construction du Temple. Hiram fournit Salomon en bois de cèdre et de cyprès, ainsi qu’en or. Hiram envoya aussi à Salomon des artisans et des hommes de métier pour l’aider.

Parmi eux, la Bible mentionne un artisan habile, lui aussi prénommé Hiram, « le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, (une tribu d’Israël), et d’un père tyrien qui travaillait l’airain » (1 Rois VII, 13-14). L’airain, c’est le nom noble du bronze, c’est-à-dire d’un alliage fait de cuivre et d’étain, auxquels on ajoutait parfois un peu d’or et d’argent. Le texte biblique précise qu’« Hiram était rempli de sagesse, d’intelligence, et de savoir pour faire toutes sortes d’ouvrages d’airain. Il arriva auprès du roi Salomon, et il exécuta tous ses ouvrages.

Ainsi Hiram le fondeur d’airain fit les deux colonnes d’airain et leur chapiteau d’airain, Il fit les treillis en forme de réseaux, les festons façonnés en chaînettes, les grenades et les lys qui décoraient les chapiteaux Ainsi fut achevé l’ouvrage des colonnes.

Hiram le bronzier fit ensuite la mer de métal fondu, les coloquintes qui la décoraient et les douze bœufs d’airain sur lesquels elle reposait. Il fit les dix bases d’airain et leurs ornements ainsi que les dix bassins d’airain. Enfin, Hiram fit les cendriers, les pelles et les coupes.

Ainsi Hiram acheva tout l’ouvrage que le roi Salomon lui fit faire pour la maison de l’Eternel. La Bible précise encore que « tous ces ustensiles que le roi Salomon fit faire à Hiram pour la maison de l’Eternel étaient d’airain poli. ».

Il faut souligner que Hiram le fondeur d’airain est le seul artisan qui soit nommément désigné par le texte biblique, alors que plusieurs dizaines de milliers d’hommes avaient été loués à Salomon par le roi de Tyr.

La tradition maçonnique fera d’Hiram un héros mythique dont nos Frères Apprentis et Compagnons ne tarderont pas à entendre parler.

La construction commença la quatrième année du règne de Salomon (environ 964 avant J.C.) et dura 7 ans.

Le Temple était une construction magnifique, composée des matériaux les plus fins. Il mesurait 60 coudées (27 mètres) de longueur, 20 coudées (9 mètres) de largeur et 30 coudées de hauteur (13,5m). (I Rois, 6)

La construction de la Maison se fit avec des pierres préparées en carrière, ainsi l’on n’entendit ni marteaux, ni pics, ni aucun outil de fer dans la Maison pendant sa construction.

Le bâtiment principal se divisait en une pièce de 9 mètres sur 9, le Saint des Saints (ou Débir) et une autre beaucoup plus grande (l’hékal) prolongée, elle-même, par le vestibule (Ulam) sur lequel ouvrait le portique d’entrée.

De chaque côté de ce portique se trouvait un grand pilier de bronze, de 18 coudées – soit 8 mètres – de haut et de 12 coudées – soit 5 mètres – de circonférence (donc 1, 70 m de diamètre). Les deux piliers, de grandes colonnes de bronze, reçurent chacune un nom, l’un commençant par « J », l’autre par « B ». Chacune était surmontée d’un chapiteau de 5 coudées de haut, orné de treillis, de lotus et de grenades.

Alors que les travaux de gros œuvre s’achevaient, l’Eternel s’adressa à Salomon et lui dit :

« Tu bâtis cette Maison ! Mais si tu marches selon mes lois, si tu agis selon mes coutumes et si tu gardes tous mes commandements en marchant d’après eux, alors j’accomplirai ma parole à ton égard, celle que j’ai dite à David, ton père. Et je demeurerai au milieu des fils d’Israël et je n’abandonnerai pas mon peuple Israël ! »

Ainsi l’Eternel renouvelait la promesse faite à Abraham et à Moïse.

Salomon apporta un soin tout particulier à la décoration du Temple, selon les indications formulées jadis par son père le roi David.

Le Livre des Rois nous dit par exemple que Salomon fît recouvrir les parois intérieures de planches de cèdre, depuis le sol jusqu’aux poutres du plafond, qu’il fît revêtir de bois l’intérieur et qu’il fit couvrir le sol de planches de cyprès. Les boiseries de cèdre qui étaient à l’intérieur de la Maison portaient des sculptures en forme de coloquintes et de fleurs entrouvertes. Tout était en cèdre, on ne voyait pas la pierre.

L’espace le plus sacré était naturellement le Saint des Saints, le Débir, la salle destinée à abriter l’Arche d’Alliance.

Ici encore, le texte biblique est d’une grande précision quant aux dimensions et à la décoration intérieure :

« Devant la chambre sacrée aux 20 coudées de long, aux 20 coudées de large et aux 20 coudées de haut et que Salomon avait plaquée d’or fin, se trouvait l’autel qu’on lambrissa de cèdre. Salomon plaqua d’or fin l’intérieur de la Maison et fit passer des chaînes d’or devant la chambre sacrée qu’il plaqua d’or. Il avait plaqué d’or toute la Maison, la Maison dans son entier ; tout l’autel destiné à la chambre sacrée, il l’avait plaqué d’or. Dans la chambre sacrée, il fit deux chérubins en bois d’olivier ; leur hauteur était de 10 coudées; 10 coudées aussi d’une extrémité à l’autre de leurs ailes. […] Il plaça les chérubins au milieu de la Maison, à l’intérieur. Les chérubins avaient les ailes déployées : l’aile du premier chérubin touchait le mur et l’aile du second touchait l’autre mur ; et leurs deux ailes, celles qui étaient vers le milieu de la Maison, se touchaient, aile contre aile. Et il plaqua d’or les chérubins. Sur tout le pourtour des murs de la Maison, à l’intérieur et à l’extérieur, il sculpta des chérubins, des palmes et des fleurs entrouvertes. Et il plaqua d’or le sol de la Maison, à l’intérieur et à l’extérieur. A l’entrée de la chambre sacrée, il fit des battants de porte en bois d’olivier ; le linteau et les montants formaient un cinquième de l’ensemble. Sur les deux battants en bois d’olivier, il sculpta des chérubins, des palmes et des fleurs entrouvertes, et il les plaqua d’or […] Il fit de même pour l’entrée de la grande salle : des montants en bois d’olivier formant un quart de l’ensemble, et deux battants en bois de cyprès formés chacun de deux panneaux mobiles. Il y sculpta des chérubins, des palmes, des fleurs entrouvertes qu’il plaqua d’or ajusté sur le modelé. Puis il bâtit le parvis intérieur : trois rangées de pierres de taille et une rangée de madriers de cèdre.

Devant le Temple se trouvait une « Mer d’airain », en fait un grand bassin à eau en bronze supporté par douze bœufs … Tout autour se trouvaient dix petits bassins munis de roues. Un imposant autel de bronze se trouvait également dans la cour et servait pour les différents sacrifices communautaires et individuels.

Plusieurs instruments importants étaient disposés dans le Temple pour les offrandes de sacrifices ou pour d’autres aspects du service divin. A l’extérieur du Sanctuaire, sur le parvis, se dressait l’élément le plus important: l’autel sur lequel on offrait les sacrifices.

A l’intérieur même du sanctuaire se trouvaient trois autres ustensiles d’une grande beauté et d’une importance centrale pour le service quotidien du Temple. Tous trois étaient en or et d’apparence somptueuse. il s’agissait de l’autel de Encens, de la Menorah (ou Candélabre à sept branches) et de la Table des pains de proposition.

La Bible, dans le premier Livre des Rois, raconte avec force détails la cérémonie d’inauguration, ainsi que les prières récitées par le roi Salomon lors de l’achèvement du Temple. Dans sa prière, le roi supplie Dieu d’agréer la prière de tout homme s’adressant à cette Maison.

Ainsi commençait de s’accomplir la prophétie d’Isaac annonçant que le Temple sera une « maison de prières pour toutes les nations », car dès son achèvement affluaient dans le Temple de Salomon, venant de toutes les contrées du monde antique, des foules d’hommes en quête de spiritualité‚ et de la présence divine.

Le Temple construit par Salomon dura 410 ans jusqu’à sa destruction par Nabuchodonosor, roi de Babylonie. Selon les récits de cette époque, Josias, roi d’Israël, ordonna que l’Arche d’Alliance, le Candélabre et d’autres ustensiles soient dissimulés pour leur épargner la destruction.

L’Arche d’Alliance

De tous ces objets sacrés, le plus important, bien sûr, est l’Arche d’Alliance.

Plusieurs théories ont été proposées pour savoir ce qu’elle est devenue :

Pour certains, les plus matérialistes, il faut rechercher des indices de la présence de l’Arche dans la montagne du Temple. Des photos aériennes prises aux infrarouges du Mont Moriah ont en effet montré des cavernes jusque là inconnues. Mais les archéologues tenants de cette théorie ne parviennent pas à obtenir les autorisations nécessaires aux fouilles.

Une deuxième théorie voudrait que 200 ans après la mort du roi Salomon, l’Arche d’Alliance aurait été transportée et cachée en Ethiopie. Elle y serait toujours, on se sait où.

Enfin, une troisième théorie prétend que l’Arche d’Alliance aurait été dérobée par les Templiers lors de leur présence en Terre sainte pour être gardée secrètement dans la chapelle de Roslynn en Ecosse.

On sait que cette chapelle fût construite entre 1440 et 1480 sur les plans dessinés par William Sinclair, membre d’une noble famille écossaise liée aux Chevaliers du Temple, et qu’elle est connue pour deux de ses piliers, le pilier dit de l’Apprenti et celui dit du Maître. Il ne vous étonnera pas d’apprendre qu’en 1736, un autre William St-Clair de Rosslyn devint le premier Grand Maître de la Grande Loge d’Ecosse. Cela étant, nul ne sait où l’Arche pourrait être cachée, si elle est en terre écossaise.

Terminons ce propos par une réflexion sur la symbolique du Temple pour nous, Francs-maçons. Parce que le Plan du Temple de Salomon avait été inspiré par Dieu lui-même, cette symbolique renvoie d’abord aux Mystères que le Maçon ambitionne de connaître, au terme de son parcours initiatique.

Construit à partir de la géométrie sacrée, le Temple était, nous l’avons vu, divisé en trois lieux essentiels en relation aussi bien avec le macrocosme – c’est-à-dire le monde cosmique, l’Univers manifesté dans sa totalité – qu’avec le microcosme – c’est-à-dire le monde de l’homme, le monde individuel :

  • Le Vestibule (“Oulam”), relié à la Terre dans le macrocosme et au corps dans le microcosme humain. L’Oulam était inondé par la lumière du jour.
  • Le Saint lieu (“Hékal”), associé à l’Atmosphère dans le macrocosme et à l’âme humaine dans le microcosme, reçevait la lumière du jour réfléchie.
  • Le Saint des Saints (“Debhir”), représentant le Ciel dans le macrocosme ou l’Esprit dans le microcosme, était quant à lui plongé dans l’obscurité.

Sur les deux côtés du Vestibule, se tenaient les deux colonnes J et B, marquant ainsi un axe vertical reliant microcosme et macrocosme. Cet axe symbolise la voie spirituelle suivie par l’être humain qui entend s’élever constamment et atteindre finalement la pleine réalisation. Selon une vision que l’on retrouve par exemple dans la tradition hindoue, cette direction s’étend, dans les limites du microcosme – c’est-à-dire du corps humain – de la base de la colonne vertébrale à la couronne de la tête et se prolonge au-delà. C’est le long de cet axe que les Hindous placent les “chakras”, centres subtils de l’individu. Leur éveil successif correspond aux différentes étapes le long de la voie axiale de la pleine réalisation. La tradition dont étaient porteurs les concepteurs du Temple de Salomon comporte la même idée de progression, étape par étape, état par état. Le passage d’un état à un autre consiste toujours en une mort dans un cycle précédent et une naissance dans le cycle suivant. Ce processus de mort et re-naissance, appelé initiation, a lieu dans le Temple, creuset du voyage intérieur et image symbolique du Cosmos ou du monde manifesté. Les étapes essentielles du développement de l’être humain peuvent être reliées aux trois domaines que sont le corps, l’âme et l’esprit :

  • Le corps est associé à la naissance physique.
  • L’âme ou la psyché est en relation avec une seconde naissance. Liée au domaine des possibilités subtiles de l’individualité humaine, cette seconde naissance consiste en une ré-génération psychique produisant un être humain centré. Elle correspond à l’initiation aux petits mystères accessibles par la porte des hommes.
  • L’Esprit, rattaché à une troisième naissance, relève de l’ordre spirituel et non plus psychique. Elle donne accès au domaine des possibilités associées à la porte de dieux et à l’initiation aux grands mystères.

On voit donc que la symbolique du Temple renvoie également à la notion de construction, non plus d’un édifice fait de pierre et de bois mais d’un édifice intérieur, spirituel.

Il ne s’agit pas pour le Franc-maçon d’entrer dans une demeure spirituelle, mais bien de comprendre qu’il est appelé à être cette demeure.

Le Temple qui abrite aujourd’hui les travaux des Francs-maçons correspond à la représentation symbolique du Temple de Salomon, dont j’espère vous avoir fait comprendre comment il était la figuration d’un des mythes fondateurs de l’humanité.

Le temple maçonnique est orienté par les quatre points cardinaux. On entre par l’Ouest pour se diriger vers l’Est. On s’assoit au Nord et au Sud. En pénétrant dans le Temple, on passe entre les deux colonnes de bronze qui marquent symboliquement la transition entre le monde profane et l’univers des initiés, induisant la transformation de celui qui franchit cette limite.
Le temple est orienté de l’Occident vers l’Orient, du couchant vers le levant, du matériel vers le spirituel, de la matière vers l’esprit, de l’ « équerre vers le compas ».

Pour les religions du Livre, Salomon est à la fois un roi, un prêtre et un prophète. Il était dépositaire d’une triple transmission, d’une triple initiation, royale, sacerdotale et prophétique. Il incarne donc ainsi l’alliance du temporel et du spirituel.

Lorsqu’on lève les yeux alors que l’on se trouve dans un Temple maçonnique construit selon la tradition, on constate que con plafond est peint comme si il n’avait pas de toit. Le temple maçonnique semble ouvert sur la Voie Lactée, sur le cosmos, sur l’œuvre entière du Grand Architecte de l’Univers. Le Temple de Salomon spiritualisé – le Temple maçonnique – ne se situe par sur la surface de la Terre, mais dans l’espace, peut-être même est-il hors de l’espace comme du temps.

Il est l’œuvre à la fois matérielle et philosophique, inachevée et idéalisée d’hommes inspirés, d’initiés, l’ouvrage élevé par des tailleurs de pierre brute persévérants qui, étant allés au plus loin, au plus profond de leur connaissance d’eux-mêmes, ambitionnent de parvenir à connaître l’Univers et les Dieux.

06/06/26 : Le Salon Maçonnique du Québec revient en force

Le Salon Maçonnique du Québec signe son grand retour pour une 2e édition le samedi 6 juin 2026 au Centre Saint-Pierre de Montréal. Après une première rencontre saluée pour sa qualité et sa convivialité, l’événement confirme son ambition : devenir le rendez-vous maçonnique incontournable au Canada.

Une journée entière consacrée à la réflexion, à la transmission et aux rencontres fraternelles. Un concentré d’idées, d’histoire et d’actualité initiatique dans un cadre accessible et ouvert.

Une animation portée par l’énergie de Franck Fouqueray

La journée sera animée par Franck Fouqueray, fondateur du Journal 450.fm et auteur maçonnique reconnu. Son sens du rythme, son regard affûté et sa parfaite connaissance du paysage maçonnique promettent une dynamique fluide et stimulante.

Autrement dit : pas de temps mort, pas de discours convenus, mais une vraie respiration intellectuelle.

Un programme qui frappe juste

Dès 9h30, Sylvain Paquette (Grande Loge ANI du Canada) ouvrira la journée avec « Avant l’Équerre et le Compas… Le Cercle Sacré ». Une exploration audacieuse des passerelles initiatiques entre la Franc-Maçonnerie et le Midewiwin, tradition spirituelle des Premières Nations. Un regard rare sur des convergences peu étudiées.

À 10h45, Boris Nicaise, Passé Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Rite Écossais pour la Belgique, abordera « Le Secret Maçonnique ». Mythe, fantasme ou réalité initiatique ? Une plongée sans détour dans un thème qui intrigue autant qu’il fascine.

À 13h00, Hervé Gagnon, Grand Historien de la Grande Loge du Québec, proposera « L’Antimaçonnisme religieux au Québec ». Un chapitre sensible de l’histoire québécoise, analysé avec rigueur et recul.

À 14h15, place au débat avec la table ronde « Pourquoi la Franc-Maçonnerie doit s’intéresser à la laïcité ? », animée par Franco Huard, Grand Maître de la Grande Loge ANI du Canada, en présence d’Eddy Caekelberghs, Grand Vénérable de Belgique, et d’Yves Vaillancourt, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Québec. Un sujet brûlant, traité sans faux-semblants.

À 15h30, Sophie Stévance, professeure titulaire en musicologie à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en recherche-création en musique, conclura avec « La Musique au Cœur du Rituel Maçonnique ». À partir d’un recueil canadien de 1897, elle mettra en lumière une architecture sonore oubliée, pourtant essentielle à la dramaturgie rituelle.

Une dimension internationale assumée

La présence de personnalités belges telles que Boris Nicaise et Eddy Caekelberghs souligne le rayonnement international du Salon. Montréal devient, le temps d’une journée, un véritable carrefour des sensibilités maçonniques francophones.

L’art maçonnique à l’honneur

Durant la pause du midi, Yves Vaillancourt présentera les œuvres de l’artiste roumain Mircea Valeriu Deaca. Ses toiles en encre de chine et acrylique revisitent les symboles et tableaux de loge avec une puissance graphique remarquable. Une exposition déjà accueillie au Musée belge de la Franc-Maçonnerie.

Une occasion à ne pas manquer

Le Salon Maçonnique du Québec ne se contente pas d’aligner des conférences. Il crée un espace vivant où la tradition dialogue avec les enjeux contemporains. Où l’histoire éclaire l’avenir. Où la fraternité se vit autant qu’elle se pense.

Date : samedi 6 juin 2026
Lieu : Centre Saint-Pierre, Montréal
Billets : 15 $ sur Eventbrite
Commanditaire Platine : Planchers Goyette

Franc-maçon, chercheur, étudiant ou simple curieux : si vous pensez que la Franc-Maçonnerie mérite mieux que les clichés, cette journée est pour vous. Réservez votre place. Montréal vous attend.

Au Père-Lachaise, la GLMU scelle la mémoire d’Éliane Brault

Au cimetière du Père-Lachaise (Paris 20e), ce samedi 28 février 2026, une plaque commémorative vient d’être déposée et dévoilée sur le caveau d’Éliane Brault, fondatrice de la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) avec Raymond Jalu.

Autour du Très Respectable Frère Bernard Dekoker-Suarez, Grand Maître de la GLMU, étaient présents notamment Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, ainsi que Sylvain Zeghni, Passé Grand Maître de la Fédération française de l’Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain.

Il existe des gestes qui ressemblent à de simples rites civils, un drap retiré, une pierre fixée, quelques mots dans l’air froid.

Pourtant, dans l’économie initiatique, ces gestes engagent une autre profondeur

Une plaque posée au Père-Lachaise ne se contente pas d’indiquer un nom et des dates. Elle recompose une présence. Elle réunit des vivants autour d’une œuvre. Elle retend la chaîne d’union là où le temps disperse.

La plaque elle-même dit déjà l’essentiel

Éliane Brault- Le_Petit_journal

Le nom, Éliane Brault (1895-1982). Deux mots qui claquent comme des engagements, féministe, résistante. Et cette mention qui relie la mémoire à une fondation, fondatrice de la GLMU avec Raymond Jalu (1914-1999). La pierre devient alors une page. Elle ne résume pas, elle appelle.

Le discours prononcé lors du dévoilement a rappelé l’ampleur d’une trajectoire qui déborde les étiquettes

Éliane Anita Élisabeth Brault, née en 1895, mère de deux fils, femme de caractère et d’action, fut à la fois dirigeante du parti radical, journaliste, militante féministe, antifasciste et résistante. À travers son engagement, une même ligne se laisse lire, la République vécue comme exigence, la laïcité comme respiration commune, la protection de l’enfance comme devoir, l’émancipation des femmes comme justice.

Dans les années trente, elle se bat pour faire entendre une parole féminine dans un champ politique qui la tolère plus qu’il ne l’accueille. Elle fonde la Fédération des femmes radicales en 1935 et agit au plus près des combats concrets, jusqu’à user de ses responsabilités au Conseil supérieur de l’Enfance pour permettre en 1939 le passage en France d’enfants espagnols dont les parents avaient disparu. Cette éthique du secours, discrète et tenace, annonce déjà la Résistance.

Lorsque l’histoire bascule, Éliane Brault refuse la facilité du renoncement

Arrêtée par la Gestapo en janvier 1941, elle s’échappe, gagne Londres via Tanger et Gibraltar, rencontre le général de Gaulle et devient capitaine de la France libre. Elle organise et dirige un service d’assistance sociale, accompagne les combattants sur plusieurs fronts, puis rejoint la première équipe de l’escadrille Normandie qui deviendra Normandie-Niémen. Plus tard, au sein de la 1re Armée, elle met sur pied une unité d’infirmières et d’assistantes sociales, suivant la marche jusqu’aux lieux où la guerre a laissé ses plus terribles signes, Mauthausen notamment. Les décorations reçues, Médaille des évadés, Croix de guerre, Légion d’honneur, disent l’ampleur de l’engagement, mais la vraie médaille demeure peut-être cette phrase qu’elle confie sur ses équipes, elles ont payé très cher leur endurance et leur courage.

Puis vient le temps où l’action politique, sans être reniée, se déplace

Après la guerre, elle poursuit son parcours dans le champ social et laïque, avant de se consacrer davantage à la franc-maçonnerie. Initiée dès 1927 dans une loge d’adoption adossée à la Grande Loge de France, elle travaille ensuite dans plusieurs ateliers d’adoption, puis rejoint le Droit Humain en 1948, où elle assume des responsabilités de premier plan. Dans ces espaces, elle porte les mêmes combats que dans la cité, l’émancipation, la justice sociale, la paix, la laïcité, et cette manière d’oser une parole qui ne demande pas la permission.

En 1973, avec Raymond Jalu, elle fonde la Grande Loge Mixte Universelle

Le projet est clair et il demeure d’une saisissante actualité. Une obédience libérée d’une tutelle de hauts grades, travaillant démocratiquement en mixité, pratiquant deux rites, le Rite Français (RF) et le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), affirmant la liberté absolue de conscience, l’égalité de tous les êtres humains, l’ouverture fraternelle aux autres obédiences, la défense intransigeante de la laïcité. L’ambition, formulée sans détour, dépasse les mots d’usage et vise les réalités. Défendre les droits humains.

Cette œuvre passe aussi par l’écrit

Éliane Brault signe plusieurs ouvrages, parmi lesquels Franc-maçonnerie et l’émancipation des femmes, Maria Deraismes, Psychanalyse de l’initiation maçonnique, Le Mystère du chevalier Ramsay. Elle collabore également au Dictionnaire de la franc-maçonnerie dirigé par Daniel Ligou. Elle meurt en 1982, et sa crémation au Père-Lachaise prend, selon les mots rappelés dans le discours, la forme d’une ultime manifestation de ses convictions.

Le dévoilement de la plaque a ainsi pris la forme d’un triple hommage

Hommage à une Sœur dont la vie relie l’histoire politique, la Résistance et le travail initiatique.

Œil, Grand Temple GLMU

Hommage à une fondatrice, dont la GLMU prolonge l’élan de mixité et de démocratie. Hommage enfin à une certaine idée de la transmission, qui ne s’enferme pas dans la mémoire mais la transforme en exigence.

Ce geste de mémoire s’est inscrit dans un moment institutionnel fort

Le week-end des 28 février et 1er mars, la GLMU tenait son Convent, au terme duquel la Sœur Marie Jo Phalippou a été élue nouvelle Grande Maîtresse. Dans cette continuité, la plaque ne regarde pas seulement vers 1895 ou 1982. Elle parle au présent. Elle rappelle que l’initiation, lorsqu’elle devient pratique et non décor, exige de travailler le monde autant que soi.

Au Père-Lachaise, une « pierre » porte désormais un nom. Dans le silence des allées, elle dit la même chose que les plus anciennes paroles de nos ateliers, la lumière n’est pas un privilège, elle est une tâche.

Source : Discours du TRF Bernard Dekoker-Suarez

Photos © GLMU

Le mot du mois « Exercice »

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Le mot est toujours associé à l’idée d’une contrainte, d’une violence, d’une épreuve. Ce qu’induit le sémantisme originel *ark-, contenir, donc écarter loin de soi. Le grec *arkeô désigne ce qui protège, suffit. D’où l’autarcie. Le latin *arx nomme la citadelle, *arca la boîte, le coffre, où s’enferment et se protègent les secrets, les arcanes. Au 19e siècle, quand un fripon « va à l’arche », c’est qu’il recherche la bonne aubaine à dérober.

*Arcere, c’est maintenir loin de soi, par coercition. Même si, parfois, un fou-rire incoercible et contagieux perturbe joyeusement le sérieux de l’assemblée.

Modèle d’ordre et de discipline, l’armée romaine se nomme *exercitus, qui par l’exercice quasi permanent prouve son efficacité.

L’Église ne s’est pas fait faute de reprendre à son compte les efforts répétitifs propres à tenir le pécheur éloigné de la tentation. La confession en est un moyen privilégié. On y exerce sa foi, on y subit les foudres par lesquelles risquerait de s’exercer la vengeance divine.

Le Dictionnaire des cas de conscience, Instruction aux confesseurs, de François de Sales (1567-1622) témoigne de l’importance coercitive du confessionnal dans l’exercice de la piété ordinaire. L’absolution est à ce prix…

Lieu d’exercice du corps et de l’esprit, le gymnase est au centre du lycée, même si on en a voilé la « nudité » originelle et ambivalente ! Mais c’est aussi l’arène des exercices de voltige rhétorique dans lesquels les Jésuites sont notoirement devenus maîtres pour éluder une question dans la parade par une autre question déstabilisante.

Une virtuosité incontestable de la parole pour exercer le pouvoir, n’est-ce pas ?

Annick DROGOU

« Ne jamais flatter les passions. Écouter en silence quand on ne peut pas faire mieux. Mais ne jamais demeurer toute une journée sur ce plan. “Prendre son envol”, chaque jour ! Au moins un moment, qui peut être bref pourvu qu’il soit intense. Chaque jour un “exercice spirituel” […] Sortir de la durée. S’efforcer de dépouiller ses propres passions, les vanités, le prurit de bruit autour de ton nom (qui, de temps à autre, te démange comme un mal chronique). Fuir la médisance. Dépouiller la pitié et la haine. Aimer tous les hommes libres. S’éterniser en se dépassant. »

Ces mots de Georges Friedmann, écrits en août 1942 — au cœur d’un monde qui vacillait — furent repris par Pierre Hadot en exergue de son maître-livre Exercices spirituels et philosophie antique. Ils ne m’ont jamais quitté.

Exercice. Le mot sent la répétition, l’effort ingrat, le recommencement besogneux. Et pourtant, il contient une promesse : celle d’une transformation lente. Car l’exercice n’est pas une performance. Il est une conversion du regard.

Comme le pianiste fait ses gammes, comme le danseur répète à la barre, comme l’écolier s’applique dans ses travaux toujours recommencés, nous avons à apprendre, inlassablement, notre métier d’homme.

Nos vies, emportées dans la grande lessiveuse sociale et professionnelle, ont besoin de ces haltes fréquentes et régulières. Écrire. Lire. Faire silence. Méditer. Marcher sous le ciel. Observer les étoiles. Se souvenir que nous ne sommes que de passage. À quoi t’exerces-tu ?

Il ne s’agit pas de fuir le réel mais d’y entrer plus profondément. S’exercer, c’est consentir à ce patient travail d’élargissement. C’est accepter de n’en avoir jamais fini.

Jean DUMONTEIL

Comment Fibonacci influence les Francs-maçons

Imaginez un monde où les nombres ne sont pas de simples outils de comptage, mais des clés mystiques ouvrant les portes de l’harmonie universelle. Au cœur de cette énigme se trouve Leonardo Fibonacci, un mathématicien italien du 12e siècle dont les découvertes ont non seulement révolutionné le commerce et la science, mais ont aussi imprégné les symboles et les rituels de la Franc-maçonnerie. De l’introduction du zéro en Europe à la célèbre suite qui porte son nom, en passant par le nombre d’or, les idées de Fibonacci transcendent les mathématiques pour toucher à l’essence même de la construction spirituelle.

Cet article explore comment cet humble marchand devenu savant continue d’influencer les francs-maçons, ces bâtisseurs modernes d’un temple intérieur. À travers une perspective historique et symbolique, nous plongerons dans un récit captivant où les chiffres deviennent des guides vers la sagesse éternelle.

La vie de Leonardo Fibonacci

Portrait de Fibonacci

Leonardo Fibonacci, de son vrai nom Leonardo de Pise, naît au début du 13e siècle dans la ville italienne de Pise. Fils d’un marchand prospère, il grandit dans un environnement propice aux voyages et aux échanges culturels. Son enfance se passe en partie à Béjaïa, en Afrique du Nord, où son père exerce le commerce. C’est là, au contact des marchands arabes, qu’il découvre un système de numération révolutionnaire, originaire d’Inde et transmis par le monde musulman.

Ce système, bien plus efficace que les chiffres romains utilisés en Europe, marque le jeune Leonardo et pose les bases de ses futurs travaux. De retour en Italie, Fibonacci se consacre à l’étude des mathématiques. En 1202, il publie son ouvrage majeur, le Liber Abaci, ou « Livre du calcul », dans lequel il expose ses découvertes. Ce livre n’est pas seulement un traité technique ; il reflète les influences multiculturelles de son auteur, mêlant savoirs orientaux et occidentaux. Malgré ses contributions, Fibonacci reste relativement discret dans l’histoire officielle, souvent éclipsé par des figures plus flamboyantes. Pourtant, sa vie illustre parfaitement le rôle des voyageurs et des commerçants dans la diffusion des connaissances, un thème qui résonne avec les idéaux maçonniques de quête et d’initiation. Comme un apprenti maçon polissant sa pierre brute, Fibonacci affine les outils mathématiques pour bâtir un édifice intellectuel durable.

L’introduction du zéro en Europe

Fibonacci au travail

Au début du 13e siècle, l’Europe utilise encore les chiffres romains : V pour 5, X pour 10, L pour 50. Ces symboles, parfaits pour graver des inscriptions sur les monuments, s’avèrent inadaptés aux calculs complexes du commerce quotidien. Les additions et soustractions sont laborieuses, et les erreurs fréquentes.

C’est dans ce contexte que Fibonacci introduit le zéro, un simple ovale tracé à l’encre qui « ne vaut rien mais change tout ». Dans le Liber Abaci, Fibonacci vante les mérites de ce système indo-arabe : neuf chiffres de 1 à 9, plus le zéro. Ce dernier permet de représenter les positions dans les nombres, rendant les opérations arithmétiques rapides et précises. Imaginez un marchand calculant ses profits sans effort, ou un astronome traçant des orbites avec exactitude. Le zéro, transmis via le monde arabe mais originaire d’Inde, bouleverse les pratiques. Pourtant, l’innovation rencontre des résistances : à Florence, les nouveaux chiffres sont jugés obscurs et propices aux fraudes, et interdits dans la comptabilité des marchands.

Pendant des siècles, chiffres romains et indo-arabes cohabitent, mais la Renaissance voit triompher le système de Fibonacci. Aujourd’hui, impossible d’imaginer une facture ou une équation sans ce zéro omniprésent. Dans la perspective maçonnique, le zéro symbolise le vide primordial, le chaos d’où émerge l’ordre, rappelant le passage de l’apprenti de l’obscurité à la lumière.

La révolution des mathématiques

Les travaux de Fibonacci ne se limitent pas au zéro ; ils révolutionnent les mathématiques en introduisant des méthodes avancées pour le commerce et la science. Le Liber Abaci expose des techniques d’algèbre, de géométrie et d’arithmétique, adaptées aux besoins pratiques des marchands. Par exemple, il explique comment calculer des intérêts ou résoudre des problèmes de change, transformant les mathématiques en un outil quotidien.

Cette révolution s’étend à la science : sans le zéro, les avancées en physique ou en astronomie auraient été freinées. Fibonacci, en diffusant ces connaissances, pose les fondations de l’ère moderne. Son héritage est immense, car il démontre comment un simple signe peut « compter énormément ». Pour les francs-maçons, cette révolution évoque la construction du temple intérieur : chaque outil mathématique est une pierre taillée pour l’édifice spirituel, où l’harmonie numérique reflète l’harmonie cosmique.

La suite de Fibonacci et le nombre d’or

suite de fibonacci sur une fleur
suite de Fibonacci illustrée par une fleur, Nombre d’or

Au-delà du zéro, Fibonacci est célèbre pour la suite qui porte son nom, introduite dans le Liber Abaci à travers un problème hypothétique sur la reproduction des lapins. La suite commence par 0 et 1, chaque terme suivant étant la somme des deux précédents : 0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, et ainsi de suite. Cette suite, bien qu’attribuée à Fibonacci, trouve ses racines dans des travaux indiens anciens, mais c’est lui qui la popularise en Europe.

Elle modélise des phénomènes naturels, comme la croissance des populations ou la disposition des pétales dans les fleurs. Le lien avec le nombre d’or est fascinant : le ratio entre deux termes consécutifs tend vers φ ≈ 1,6180339887, le « nombre d’or » ou « divine proportion ». Ce nombre, symbolisé par la lettre grecque phi, représente l’harmonie parfaite, observée dans la nature et les arts. Par exemple, la spirale de Fibonacci, formée par des carrés dont les côtés suivent la suite, approxime une spirale logarithmique basée sur φ.

Les liens avec la Franc-maçonnerie

Fibonacci

La Franc-maçonnerie, avec son symbolisme architectural inspiré du Temple de Salomon, intègre profondément les idées de Fibonacci. Le nombre d’or, issu de la suite de Fibonacci, est vu comme la clé de l’harmonie divine, utilisée dans les proportions des temples et des loges. Des bâtisseurs antiques comme Vitruve aux architectes modernes comme Le Corbusier, qui base son Modulor sur Fibonacci, cette proportion incarne la beauté et l’ordre cosmique.

Dans le symbolisme maçonnique, le pentagramme, lié au nombre d’or, représente la gnose et la connaissance cachée. La suite de Fibonacci évoque la prolifération harmonieuse, miroir de l’initiation progressive des francs-maçons. Le zéro, quant à lui, symbolise le néant d’où naît la création, parallèle au rituel maçonnique de renaissance. Ainsi, Fibonacci influence les francs-maçons en fournissant des outils mathématiques pour construire non seulement des édifices physiques, mais aussi spirituels.

Pour terminer…

De l’humble zéro au mystique nombre d’or, l’héritage de Fibonacci transcende les siècles pour inspirer les francs-maçons dans leur quête d’harmonie. Ses découvertes, nées d’un mélange culturel, rappellent que la vraie sagesse émerge de l’union des savoirs. Dans un monde chaotique, ces principes mathématiques offrent un chemin vers l’ordre divin, invitant chacun à bâtir son propre temple intérieur. Fibonacci n’est pas seulement un mathématicien ; il est un guide éternel pour ceux qui cherchent la lumière.

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07/03/26 – À La Lucarne des Écrivains (Paris 19e), notre frère Jean-Marc Berlioux présentera « Eden adieu »

Notre très cher frère Jean-Marc Berlioux viendra présenter et dédicacer son livre Eden adieu, ou de la culpabilité à la libération, publié par La Roseraie des Philosophes.

Rendez-vous à La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, Paris 19e, le 7 mars, de 15h à 18h.

Ce lancement réunit deux fidélités qui se répondent

D’un côté, un essai qui interroge la manière dont un mythe fondateur a pu nourrir, siècle après siècle, une culture de la faute et des soumissions, jusqu’à faire de la culpabilité un instrument.

De l’autre, La Lucarne des Écrivains, maison d’édition indépendante du 19e arrondissement, qui défend la puissance des mots, des idées et des images, et publie poésie, albums d’artiste, essais illustrés, recueils de nouvelles et littérature jeunesse.

Nous aimons ce lieu parce qu’il travaille l’originalité, la sincérité, l’authenticité et la passion, parce qu’il prend soin des voix et de leur mise en scène, parce qu’il accorde aux illustrations un cadre digne.

À La Lucarne des Écrivains, nous trouvons plus qu’un lieu de vente et de signatures Nous rencontrons un atelier d’édition et de lecture qui parie sur la voix, sur la justesse, sur l’image, sur ce qui demeure quand le bruit se retire. Et c’est précisément là qu’une ancienne maxime de l’hermétisme peut servir de seuil, non comme un blason attribué à la librairie, mais comme un éclairage pour entrer dans l’esprit de la rencontre.

Aurum nostrum non est aurum vulgi, notre or n’est pas l’or du vulgaire.

Cette phrase rappelle que la valeur véritable ne se pèse pas en monnaie ni en prestige Elle se travaille dans l’ombre, elle se décante, elle se conquiert, elle se purifie, jusqu’à devenir une liberté intérieure.

C’est à cette lumière que le livre de Jean-Marc Berlioux prend sa profondeur

Eden adieu, ou de la culpabilité à la libération ne se contente pas de commenter un mythe, il interroge la manière dont une histoire fondatrice a pu fabriquer de la dette intime, puis comment cette dette peut se retourner, non en cynisme, mais en relèvement. Nous passons alors de la librairie comme lieu de paroles à la lecture comme opération, et du lancement comme événement à l’ouvrage comme travail de transmutation.

Eden adieu… de notre frère Jean-Marc Berlioux

Jean-Marc Berlioux prend le récit d’Adam et Ève à rebours des catéchismes et des réflexes culturels. Il ne demande pas qui a fauté mais comment une histoire brève a pu devenir une machine de pouvoir, capable d’inscrire dans la chair une dette imaginaire. Le cœur du livre bat dans cette idée que la culpabilité, quand elle se présente comme vérité religieuse, se transforme vite en technique de gouvernement.

La « faute » se fait hérédité, la naissance devient procès, et l’humanité apprend à baisser les yeux avant même d’avoir appris à regarder. Jean-Marc Berlioux suit la trace de cette fabrication, il montre comment Augustin d’Hippone, en nouant Genèse et rhétorique, a déplacé le texte vers un dogme qui tient plus de l’argumentaire que de la lecture, et comment ce déplacement a pesé sur la liberté intérieure, sur le rapport au corps, sur la place des femmes, sur la manière de punir et d’obéir.

Cette enquête n’est pourtant pas un règlement de comptes

Elle est une traversée des interprétations, comme nous passons de salle en salle dans un musée des miroirs, et chaque reflet révèle une autre part de nous-mêmes. La tradition juive et le monde musulman y apparaissent comme des contrepoints qui desserrent l’étau, rappelant que le récit peut porter une leçon de responsabilité plutôt qu’un verdict d’infamie. Baruch Spinoza, comme Donatien Alphonse François de Sade, surgissent alors non pour faire scandale mais pour mesurer jusqu’où une doctrine de la culpabilité peut produire, par réaction, des libertés blessées. Jean-Marc Berlioux ose ensuite une lecture qui nous touche par sa justesse initiatique. Sortir d’Eden n’est plus une déchéance mais une mise en marche. L’interdit devient un seuil, l’arbre une épreuve du discernement, le serpent une parole ambiguë qui oblige à distinguer, et la nudité, loin de la honte, redevient un signe de conscience.

C’est ici que le regard maçonnique se reconnaît… comme une véritable méthode

La liberté ne se proclame pas, elle se taille. Jean-Marc Berlioux rappelle que la Franc-maçonnerie, lorsqu’elle se tient à l’équerre, refuse les culpabilités imposées et cherche une morale fondée sur la raison et la lucidité, puis, lorsque le compas s’ouvre, elle apprend à unir rigueur et poésie sans renier l’une ni l’autre.

Il faut lire aussi la présence de Gérard Boned, préfacier et frère de hauts grades, comme une clef d’atelier

Il place le livre sous le signe d’un passage du savoir à l’éveil, et cette formule dit bien l’ambition de Jean-Marc Berlioux. L’auteur écrit depuis une expérience de fragilité et de relèvement, il évoque, en remerciements, la dette envers l’hôpital Bichat et ceux qui l’ont remis debout, et cette gratitude donne à son propos une gravité sans pose. Jean-Marc Berlioux a également fait paraître des articles, et ce livre, publié en 2026 à La Roseraie des Philosophes, affirme une voix qui veut rendre au mythe sa fonction la plus noble, non écraser, mais ouvrir, afin que la conscience cesse de se confondre avec la faute.

Hopital Bichat

Jean-Marc Berlioux explore le lien entre texte sacré, histoire des idées et liberté intérieure, avec une attention constante aux usages sociaux de la croyance et à la puissance des symboles. Il travaille au plus près des traditions, chrétiennes, juives et musulmanes, sans renoncer à l’exigence de discernement qui fonde toute démarche initiatique.


Eden adieu, ou de la culpabilité à la libération

Jean-Marc BerliouxLa Roseraie des Philosophes, 2026, 232 pages, 19 €

ISBN 978-2-925511-06-9.

Site de l’éditeur / Le Facebook de La Roseraie des Philosophes

À Bagdad, Qais al-Khazali sacralise la mort d’Ali Khamenei et ressort l’épouvantail de la « franc-maçonnerie mondiale »

Le 1er mars 2026, l’Agence de presse irakienne INA relaie une déclaration de Cheikh Qais al-Khazali, secrétaire général d’Asa’ib Ahl al-Haq, qui pleure le « martyre » d’Ali Khamenei, mort selon plusieurs médias dans une attaque américano-israélienne.

Dans le même souffle, le chef milicien accuse des ennemis globalisés, jusqu’à évoquer « les agents du sionisme et de la franc-maçonnerie mondiale ». Une rhétorique de deuil qui devient instrument de guerre, et un vieux mythe qui revient comme une ombre portée sur l’histoire.

Le fait brut, d’abord, s’impose par sa violence

Plusieurs sources internationales rapportent la mort d’Ali Khamenei, guide suprême iranien depuis 1989, tué lors de frappes visant son complexe à Téhéran, dans le cadre d’une opération conduite par les États-Unis et Israël.

Dans la région, l’onde de choc est immédiate, jusque dans la rue, où des rassemblements et des heurts sont signalés, notamment à Bagdad et au Pakistan.

C’est dans cette sidération que s’inscrit le texte d’al-Khazali, publié par INA à 10h52 à Bagdad, et accompagné d’autres réactions du même registre dans le flux de l’agence.

Le choix des mots n’est pas un simple voile de piété

Il fabrique une scène. Un guide « monté au ciel en martyr », un mois sacré, le jeûne, la constance, les « tyrans », et, au-dessus de tout, l’horizon eschatologique, l’ère d’occultation, l’Imam attendu, l’intercession, la voie husayni. Le deuil devient liturgie, puis la liturgie devient mobilisation.

Ce glissement, Cheikh Qais al-Khazali le maîtrise depuis longtemps

Son organisation Asa’ib Ahl al-Haq, acteur politico-milicien majeur, est décrite comme un allié de Téhéran, et son chef a cherché ces dernières années à se présenter davantage comme homme d’État, sans renoncer au vocabulaire de la confrontation.

Dans cette grammaire, le mot « martyr » n’est pas un constat, c’est un sceau

Il transforme un événement militaire en preuve spirituelle, il change l’histoire en récit salvateur, et il distribue aussitôt les rôles, les justes d’un côté, les ennemis absolus de l’autre.

C’est ici qu’apparaît, comme une signature de la pensée conspiratoire, la formule qui nous concerne directement.

Al-Khazali vise « les agents du sionisme et de la franc-maçonnerie mondiale ».

Cette expression agit comme une clé passe-partout

Elle ne décrit pas, elle désigne. Elle ne démontre pas, elle accuse. Elle n’ouvre aucun dossier, elle referme toutes les questions. Dans l’architecture du discours, « franc-maçonnerie mondiale » devient un nom de l’ennemi total, un masque commode pour donner à une guerre une métaphysique, et à la douleur un coupable illimité.

Historiquement, ce procédé n’a rien de neuf

Le mythe du « complot judéo-maçonnique » s’est construit par strates, mêlant peurs religieuses, paniques politiques, propagandes modernes, jusqu’à s’imposer comme récit prêt-à-servir dans des contextes très différents. Des travaux d’historiennes et d’historiens montrent comment l’imaginaire du complot maçonnique s’est développé en Europe à partir de la fin du XVIIIe siècle, avant de se recomposer et de circuler sous d’autres formes.

Les Protocoles des sages de Sion

La fabrication antisémite des Protocoles des Sages de Sion, faux document devenu matrice mondiale de soupçons, a ensuite nourri quantité de variantes, dont certaines, dans le monde arabe, ont mêlé anti-sionisme, antisémitisme et antimaçonnisme au gré des combats idéologiques.

Ce qui frappe, dans la séquence du 1er mars 2026, c’est la facilité avec laquelle un événement géopolitique majeur se voit aussitôt enveloppé d’un récit d’envoûtement. Le réel, trop complexe, trop tragique, trop incandescent, est remplacé par un théâtre où des forces occultes tireraient les ficelles. La franc-maçonnerie, dans ce décor, n’est plus une tradition initiatique plurielle, ni une sociabilité historique, ni même un adversaire politique identifié. Elle devient un symbole de la modernité honnie, un raccourci qui évite l’enquête et la nuance, un mot qui dispense de prouver.

Du point de vue maçonnique, le renversement est saisissant

L’Art Royal travaille à la rectification, à l’ordonnancement intérieur, à la pacification des angles. La rhétorique conspirationniste, elle, travaille à l’embrasement, à la simplification, à la chasse aux ombres. Elle prétend nommer le secret, mais elle ne révèle rien, elle fabrique un brouillard. Elle prétend défendre les opprimés, mais elle déshumanise des groupes entiers, et elle justifie la violence au nom d’une pureté imaginaire.

Il ne s’agit pas ici de commenter une foi, ni de juger un deuil

Il s’agit de regarder une mécanique. Une mort devient martyre, le martyre devient mandat, le mandat exige un ennemi cosmique, et l’ennemi cosmique se compose avec des mots usés, sionisme, maçonnerie, Occident, comme autant de silhouettes commodes. À l’heure où les passions se lèvent, notre devoir de lucidité commence par refuser ces étiquettes magiques. Et par rappeler, simplement, que la vérité ne se proclame pas, elle se travaille, patiemment, à la lumière des faits.

Quand un discours transforme le monde en complot, il transforme aussi l’humain en cible

La réponse la plus ferme n’est pas l’invective, c’est la méthode. Distinguer, vérifier, contextualiser, refuser les amalgames. Tenir l’équerre du discernement quand d’autres brandissent le poignard du soupçon.

Sources : SHS Cairn.info ; Reuters ; Reuters ; AP News ; TIME ; theguardian.com ; ina.iq ; Counter Extremism Project ; Encyclopédie de l’Holocauste ; SHS Cairn.info

La symbolique de l’épée selon les structures de l’imaginaire

La question de l’universalité des catégories symboliques chez Gilbert Durand (principalement exposées dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, 1960, puis affinées dans Les Figures mythiques et le visage de l’homme, 1979) est à la fois centrale et nuancée. Durand ne dit pas que tous les symboles sont identiques partout, mais que…

les structures organisatrices de l’imaginaire sont universelles parce qu’elles sont ancrées dans l’expérience corporelle, temporelle et relationnelle commune à tous les êtres humains.

Durand part de l’idée que l’imaginaire n’est pas arbitraire : il est structuré par la manière dont le corps humain vit le monde.

Le régime nocturne (ou « mystique ») de l’image est lié à la posture inclinée de l’homme ou à la proximité intime (gestes de caresse, d’enveloppement, de fusion). D’où les symboles de descente, de nuit, de matrice, de féminité, de cycle, que l’on retrouve dans les mythologies du monde entier (ex. : déesse-mère, descente aux enfers, yin chinois, etc.).
Le régime diurne (ou « héroïque ») d l’image est lié à la station debout, à la séparation d’avec le sol, à l’usage des armes et des outils de coupe. D’où les symboles d’ascension, de lumière, de masculin, de dualisme, de progression linéaire (ex. : héros solaire, arbre du monde, épée, yang, etc.).

Ces deux grands régimes sont considérés comme universels parce que tout être humain possède un corps debout, des mains, une alternance jour/nuit, une expérience de la gravité, de la digestion, de la sexualité, etc.

Durand montre que, dans chaque régime, les images s’organisent selon trois grandes fonctions symboliques
– Dans le régime nocturne: la Thérophanie (montrer la bête) → symboles animaux;
la Nymphanie (montrer le féminin intime) → symboles de l’enveloppement, de la matrice; la Catamorphie / anamorphie → symboles de chute ou d’ascension
– Et dans le régime diurne : les Dromènes (courses, combats) → symboles de séparation, de lutte;
la Spectra (armes, figures de lumière) → symboles de clarté et de distinction;
les Synthèmes (figures de synthèse : roi, père, dieu créateur).

Cette grille triadique se retrouve, selon Durand et ses élèves, dans les mythologies les plus diverses : grecque, égyptienne, indienne, chinoise, africaine, amérindienne, océanienne…

Les milliers d’analyses menées par le Centre de Recherche sur l’Imaginaire (CRI, fondé par Durand) sur des corpus très variés (mythes, contes, iconographie religieuse, publicité, cinéma, littérature, rites funéraires, etc.) montrent une récurrence frappante des mêmes schèmes, même quand les contenus culturels diffèrent. Un exemple célèbre : le motif de l’arme de lumière qui sépare et purifie (épée Excalibur, vajra indou, sabre de Soung Jiang dans la mythologie chinoise, épée de Manjushri bouddhiste, etc.).

Durand ne nie absolument pas la diversité culturelle. Il dit simplement :

Les structures (les deux régimes + les fonctions symbolisantes) sont universelles.

Les contenus (les images concrètes, les récits, les dieux nommés) sont historiquement et culturellement variables. Par exemple, le dragon est presque partout, mais il est maléfique en Occident chrétien (régime diurne : bête à abattre) et bénéfique en Chine (régime nocturne : puissance cyclique et impériale).

Pour Gilbert Durand, les catégories symboliques sont universelles parce qu’elles sont l’expression de l’expérience humaine commune du corps dans le monde (posture, rythmes biologiques, relation à l’Autre et au temps).
Elles constituent une sorte de « grammaire profonde » de l’imaginaire humain, que toutes les cultures déclinent différemment, mais jamais de façon totalement arbitraire.

Tableau comparatif synthétique de la symbolique de l’épée à travers plusieurs grandes aires civilisationnelles, selon la grille de Gilbert Durand.

Civilisation / TraditionNom ou figure emblématique de l’épéeRégime dominantFonctions symboliques principales (Durand)Sens profond
Europe celtique & arthurienneExcaliburDiurne (héroïque)Spectra (arme de lumière) + Synthème (royauté légitime)Épée de justice et de souveraineté ; sortie de la pierre ou du lac = élection divine
Europe médiévale chrétienneDurandal (Roland), Joyeuse (Charlemagne)DiurneSpectra + arme de croisade, relique sainteSépare le pur de l’impur, tranche le mal (combat contre le dragon/sarrasin)
Germano-scandinaveGram / Balmung (Siegfried), TyrfingDiurneSpectra + arme fatale, forgée par les nainsDestin, vengeance, rupture des liens de parenté
Japon samouraïKusanagi-no-Tsurugi (une des 3 regalia impériales), katanaDiurne (bushidō) + passage nocturne dans le seppukuSpectra (pureté, honneur) → devient catamorphique (descente dans le ventre lors du suicide rituel)Double face : lumière/honneur et intériorisation nocturne
Inde hindoueVajra (à l’origine foudre-éclair, devient épée dans certaines iconographies), épée de Shiva ou de DurgāDiurne très marquéSpectra + arme de discrimination (viveka)Tranche l’illusion (māyā), sépare le réel de l’irréel
Bouddhisme vajrayānaÉpée de Mañjuśrī (Prajñākhagarbha)DiurneSpectra + fonction de « sagesse tranchante »Coupe les passions et l’ignorance à la racine
Chine taoïste & mythologieLes 7 épées volantes des immortels, épée de Mo Ye et Gan JiangNocturne → DiurneD’abord yin (forgée dans le sacrifice féminin), puis yang (arme volante de lumière)Passage du nocturne (sacrifice intime) au diurne (arme céleste)
Monde islamique (chiisme & épopée)Dhu l-Fiqār (épée à deux pointes d’Ali)DiurneSpectra + arme de la walāya (autorité spirituelle)Discrimination entre ami et ennemi de Dieu
Mesoamérique (aztèque)Macuahuitl (épée de bois à lames d’obsidienne)Diurne très violentSpectra + arme sacrificielleCoupe pour offrir le sang au soleil (mouvement ascendant)
Afrique occidentale (Yorouba / Fon)Épée d’OgunDiurne purSpectra + outil/arme du forgeron-dieuOuverture des chemins, civilisation par la technique et la guerre

Ce que l’on peut observer :

L’épée maçonnique est un objet polysémique qui oscille constamment entre ces pôles, mais avec une nette prédominance du régime diurne.

Partout où l’épée apparaît, elle appartient massivement au régime diurne : elle est arme de séparation, de distinction, de lumière, de pouvoir légitime.
Elle est presque toujours spectra (arme qui brille, qui reflète la lumière, souvent forgée dans un métal céleste ou par des êtres surnaturels).
Elle porte fréquemment une dimension synthétique : elle désigne le roi, le héros élu, le saint guerrier.
Exception remarquable : dans certains contextes (seppuku japonais, parfois le sacrifice de l’épée en Chine ancienne), elle bascule temporairement dans le régime nocturne en devenant instrument d’intimisation et de retour au ventre (suicide, sacrifice).

L’épée est un des mythèmes maçonniques au sens où l’entend Durand : « les plus petites unités sémantiques signalées par des redondances. Ces unités peuvent être des actions exprimées par des verbes : monter, lutter, chuter, vaincre…, par des situations « actancielles » : rapports de parenté, enlèvement, meurtre, inceste…, ou encore par des objets emblématiques : caducée, trident, hache bipenne, colombe… ». Elle est le schème même de l’arme séparatrice et lumineuse, tout en intégrant des éléments nocturnes (notamment cycliques) qui en font un symbole complet de l’initiation. «La synthèse n’est pas une unification comme la mystique, elle ne vise pas à la confusion des termes mais à la cohérence sauvegardant les distinctions, les oppositions.»

L’épée s’analyse surtout dans le régime diurne (héroïque et ascendant)
Durand décrit le régime diurne comme structuré autour de trois grandes constellations symboliques : – les armes ascendantes et séparatrices (épée, lance, flèche), – la verticalité et la lumière (soleil, montagne, arbre dressé), – la dialectique du combat et de la purification.

L’épée maçonnique appartient pleinement à cette constellation.

Séparation et purification : le glaive « tranche » entre le profane et le sacré, entre l’ignorance et la connaissance, entre la passion et la maîtrise. Le cliquetis des épées lors des cérémonie d’initiation, de la voûte d’acier ou au retrait du bandeau est un rite de purification par le bruit et par le métal (le fer est traditionnellement purificateur). Le double tranchant réalise la grande fonction diurne : distinguer, diviser, hiérarchiser.
Héroïsme et conquête : le combat contre les passions, la « conquête de la Connaissance en tranchant l’obscurité de l’ignorance », la victoire sur soi-même sont des thèmes typiquement diurnes. L’épée est l’attribut du héros solaire (Michaël terrassant le dragon, Persée, Siegfried, etc.).

Verticalité et lumière : l’épée flamboyante du Vénérable, placée à l’Orient (point de naissance du soleil), est explicitement identifiée au rayon solaire. Sa lame sinusoïdale reflète la lumière et évoque la foudre (autre symbole diurne majeur chez Durand : l’arme céleste descendante/ascendante). Le mot hébreu, (להט החרב) lahat cherev de Genèse 3,24, que l’on traduit par « l’épée tournoyante », renforce cette idée de mouvement ascensionnel et descendant du feu céleste.
Pouvoir patriarcal et hiérarchique : le Vénérable Maître, détenteur de l’épée flamboyante, incarne l’autorité solaire et paternelle. L’épée est ici le sceptre métallique, l’insigne du pouvoir légitime qui tranche et décide.

Les éléments du régime nocturne qui tempèrent le diurne

L’épée n’est jamais purement agressive ou destructrice ; elle intègre des valeurs nocturnes qui en font un symbole d’initiation complète
– La Structure cyclique (sous-pôle du nocturne) : 
Le mouvement incessant de l’épée flamboyante (« tournoyante ») est un motif cyclique par excellence. Durand associe le cycle au serpent qui se mord la queue, au retour éternel, à la roue. La lame ondulée/sinusoïdale dessine précisément cette ondulation du temps et de la vie. L’épée n’est donc pas seulement linéaire (coup qui va d’un point A à un point B), elle est aussi circulaire, revenant sans cesse sur elle-même, comme le cycle des grades ou le retour périodique des initiations.
– Structure mystérique (intime et synthétique) : Lors du retrait du bandeau, les épées transmettent « l’énergie bénéfique » de la Loge à l’impétrant : l’arme devient ici vecteur d’union, de communion, de fluide vital. C’est le moment où l’épée diurne (séparatrice) se retourne en son contraire nocturne (unificatrice). 
De même, la voûte d’acier n’est pas seulement un honneur guerrier : elle forme un dôme protecteur, une matrice métallique qui enveloppe le dignitaire. On passe du schème ascendant (épées levées) au schème descendant/abritant (voûte fermée).

L’épée flamboyante réalise la coïncidentia oppositorum chère à la franc-maçonnerie et à l’anthropologie durandienne : c’est un feu qui détruit et qui régénère. Son tranchant tue l’ancien homme et donne naissance au nouvel initié  dans un mouvement qui sépare (diurne) et qui relie (cyclique). L’épée en Loge est lame droite (phallique, virile, ascendante) et lame ondulée (féminine, aquatique, cyclique). «L’épée qui blesse», dit Fulcanelli, «la spatule chargée d’appliquer le baume guérisseur, ne sont en vérité qu’un seul et même agent doué du double pouvoir de tuer et de ressusciter, de mortifier et de régénérer, de détruire et d’organiser.» (CHAMPAGNE AU COLLOQUE CANSELIET)
On retrouve ici la grande loi durandienne : tout symbole complet doit intégrer les deux régimes pour être opératif. L’épée maçonnique n’est jamais seulement l’arme du héros solaire (régime diurne pur), ni seulement le serpent de feu qui tourne (régime cyclique pur). Elle est les deux à la fois, et c’est dans cette tension que réside sa puissance initiatique.

Tableau récapitulatif selon les fonctions de l’épée

Type d’épée / usageStructure dominante (Durand)Schèmes principauxFonction initiatique
Glaive des frères (voûte, batterie)Diurne + mystériqueSéparation / union par le métal et le bruitPurification et transmission d’énergie
Épée du CouvreurDiurne (gardien) + nocturne dramatiqueBarrière, seuil, protectionDéfense du sacré, exclusion des profanes
Épée de l’ExpertDiurne purRespect de la verticalité rituelleGardien du rite et de la parole juste
Épée flamboyante du VénérableDiurne + cycliqueFoudre solaire + serpent ondulantPouvoir initiatique, mort et renaissance

Et maintenant repérons les fonctions symboliques de chacun de ces régimes. Un tableau récapitulatif me semble la meilleure vision synthétique de ces fonctions.

RÉGIME DIURNE (héroïque, solaire, viril, dialectique)

Fonction symboliqueImages de l’épée/glaive maçonniqueExemples concrets dans le rituel maçonnique
1. Séparation / purificationL’épée tranche, divise, distingue le pur de l’impur, le sacré du profane, l’initié du profane, la vérité de l’erreur• Épée du Couvreur barrant l’entrée aux profanes
• Pointes des glaives posées sur la gorge ou le cœur de l’impétrant (serment)
• Double tranchant qui «coupe » les passions
2. Hiérarchisation / élévationL’épée est levée vers le ciel, dressée, ascendante ; elle symbolise la verticalité et la lumière qui monte• Voûte d’acier : les épées sont levées au-dessus de la tête
• Épée flamboyante placée à l’Orient, point de naissance du soleil
• Geste de brandir l’épée lors des batteries et acclamations
3. Domination / souverainetéL’épée est l’insigne du pouvoir légitime qui commande, juge et châtie• Épée flamboyante du Vénérable seul autorisé à donner ou refuser la parole • Menace de châtiment en cas de parjure
• Épée de l’Expert qui «exécute » le rituel et veille à son exactitude

RÉGIME NOCTURNE – STRUCTURE CYCLIQUE (temps qui tourne, retour éternel, ondulation, serpent)

Fonction symboliqueImages de l’épée/glaive maçonniqueExemples concrets dans le rituel maçonnique
1. Séparation / purificationLe mouvement incessant de l’épée flamboyante « qui tourne sans cesse » (lahat) sépare les instants et purifie le temps• Lame sinusoïdale qui ondule comme le serpent du caducée
• Feu qui brûle les scories pour permettre le retour cyclique
2. Hiérarchisation / élévationL’ondulation même de la lame figure le cycle ascensionnel-descensionnel (montée vers la lumière, redescente fécondante)• Épée flamboyante comparée à la foudre qui monte et descend
• Rayon solaire reflété qui monte vers le zénith puis redescend
3. Domination / souverainetéLe cycle lui-même est maître du temps ; l’épée qui tourne éternellement incarne la souveraineté du Temps cosmique• Épée flamboyante gardienne de l’Éden (Genèse 3:24) : elle domine l’accès au centre éternel
• Mouvement perpétuel qui ne connaît ni début ni fin

L’épée en franc-maçonnerie est l’un des symboles les plus achevés du régime diurne de l’imaginaire, mais elle n’y est jamais réduite. Par sa forme ondulée, son mouvement incessant, sa capacité à transmettre au lieu de seulement trancher, elle intègre le pôle cyclique et mystérique. Elle réalise ainsi la grande synthèse que Gilbert Durand voit au cœur de tout symbole initiatique véritable : une arme qui tue pour faire naître, qui sépare pour mieux unir, qui monte vers la lumière et redescend féconder la terre, exactement comme la foudre ou le rayon solaire qui frappe et régénère.

C’est pourquoi l’épée flamboyante reste, dans la Loge, l’image la plus complète du Grand Architecte : à la fois Principe séparateur (le Verbe qui divise les ténèbres de la lumière) et Principe cyclique (le feu éternellement renaissant du phénix ).

L’exposition « Tracés de Lumière de l’Initiation » au musée de la franc-maçonnerie

Au siège du Grand Orient de France (GODF), le musée de la franc-maçonnerie, musée de France, propose une plongée inédite dans le tableau de loge, entre œuvres contemporaines et pièces historiques, du 26 février au 12 avril 2026, au 16, rue Cadet à Paris.

Un tableau de loge mis en lumière

Au cœur du parcours, le tableau de loge du frère Mircea Deaca, ancien Grand Maître du Grand Orient de Roumanie, devient le véritable fil d’Ariane de l’exposition.  Plasticien et maçon, Deaca en propose une lecture contemporaine, à la fois sensible et fortement symbolique, qui revisite le dispositif initiatique maçonnique sans le trahir.  À travers ses interprétations picturales, le tableau n’est plus seulement un objet rituel : il se fait paysage mental, cartographie de l’initiation, où chaque signe, couleur et perspective participe d’une dramaturgie intérieure.  Le visiteur est ainsi invité à passer du « voir » au « comprendre », de l’image au symbole, dans un va-et-vient constant entre regard profane et regard initiatique.

Et déjà, un scoop qui prolonge l’élan

À partir de fin avril, le musée de la franc-maçonnerie offrira une très grande exposition temporaire, accompagnée d’un catalogue, consacrée à Paris et à la franc-maçonnerie.

Nuit européenne des musées 2026

Une promesse de ville-labyrinthe, de traces, d’ateliers et de lumières. Réservez dès maintenant la fin avril, et notez aussi la Nuit européenne des musées, le 23 mai prochain.

Le tapis de loge : pédagogie, paysage, axe du temple

L’exposition rappelle avec force le rôle central du tapis de loge : support pédagogique destiné à l’instruction, paysage symbolique propre à chaque grade, et axe structurant de l’espace rituel.  Posé au centre de la loge, il organise la circulation des regards, des pas et des énergies, tout en condensant le récit du parcours du néophyte, de l’obscurité première aux lumières de la connaissance.  Loin d’être un simple décor, il est montré comme un véritable « outil de pensée », qui articule géométrie sacrée, mémoire des rites et narration initiatique.  En mettant en regard différentes formes de tapis – dessinés à la craie, peints sur toile ou matérialisés sur support durable – l’exposition permet de mesurer l’évolution de ces tracés tout en soulignant la permanence de leurs fonctions.

Dialogues entre œuvres contemporaines et pièces historiques

Préparation de l’xposition

Autour de Mircea Deaca, le musée a choisi de convoquer plusieurs artistes maçonniques contemporains conservés dans ses collections, parmi lesquels Guy-René Doumayrou, Michel Pessaux et Sylvestre (ou Sylvain) de Cabarela.  Leurs œuvres, parfois abstraites, parfois figuratives, entrent en résonance avec les tableaux de loge historiques du XIXᵉ siècle, offrant un jeu de miroirs entre tradition des Lumières et expressions plastiques d’aujourd’hui.  Ce face-à-face met en évidence la façon dont les symboles – colonnes, pavé mosaïque, étoiles, outils, astres – se recomposent à travers les époques sans perdre leur puissance évocatrice.  En suivant ce parcours, on voit se dessiner une véritable histoire visuelle de l’initiation, du XVIIIᵉ siècle aux formes actuelles, où chaque artiste reformule la même grammaire symbolique à la lumière de son temps.

Mircea Deaca, entre Roumanie et rue Cadet

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Figure marquante du Grand Orient de Roumanie, Mircea Deaca s’inscrit dans une tradition maçonnique roumaine ancienne, plusieurs fois interrompue par les régimes autoritaires mais toujours renaissante, en lien privilégié avec le Grand Orient de France.  Ancien Grand Maître et ancien résident de la Cité internationale des arts à Paris, il incarne ce dialogue fécond entre création artistique, engagement maçonnique et circulation européenne des idées.  Ses tableaux de loge, exposés au musée, portent la marque de cette double appartenance : enracinement dans un héritage symbolique commun, mais regard venu d’ailleurs, qui décale légèrement les codes, les couleurs, les proportions pour mieux interroger le regard du visiteur.  Cette présence roumaine au 16, rue Cadet rappelle combien la franc-maçonnerie, par-delà les frontières, tisse une communauté de symboles et de récits partagés

à gauche : Romane FOUCHER, chargée des collections et à droite Lucie MASSE, chargée des publics – musée de la franc-maçonnerie

Un rendez-vous immanquable au « 16 Cadet »

Mercredi 25 février, lors du vernissage, le conservateur du musée, Laurent Ségalini, a présenté les enjeux de cette exposition en soulignant l’importance de redonner à voir le tableau de loge comme objet vivant, à la croisée de l’art, de la pédagogie et du rituel.  Installée au musée de la franc-maçonnerie, au siège du Grand Orient de France, 16, rue Cadet à Paris, « Tracés de Lumière de l’Initiation » est accessible du 26 février au 12 avril 2026, dans le cadre des expositions temporaires du musée. 

Laurent-Segalini
Laurent
Segalini

Pour les frères, sœurs et profanes curieux de comprendre ce que signifie « tracer la lumière » sur le tableau de loge, cette exposition est, véritablement, à ne pas manquer.

Infos pratiques

Du 26 février au 12 avril 2026 / Musée de la franc-maçonnerie – Siège du Grand Orient de France : 16 rue Cadet – 75009 Paris

Tél : 01.45.23.74.09 / Métros : Cadet (ligne 7) ou Grands Boulevards (lignes 8, 9) / Station Vélib’ : Cadet (24-26 rue Cadet)

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