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« Tout PVI en ligne », la mémoire initiatique de la GLDF entre dans l’âge de la transmission vivante

Avec l’ouverture de « Tout PVI en ligne », la revue Points de Vue Initiatiques ne change pas seulement de support. Elle ouvre un vaste chantier de mémoire, de recherche et de transmission, où soixante années de pensée maçonnique deviennent disponibles à tous les chercheurs de lumière.

Il est des événements éditoriaux qui valent davantage que leur annonce. Ils déplacent silencieusement une frontière, ils modifient notre manière d’habiter la mémoire, ils donnent à une tradition la possibilité de respirer autrement. L’ouverture de « Tout PVI en ligne « appartient à cette famille rare. Derrière l’information pratique, derrière l’accès numérique, derrière les chiffres impressionnants d’un fonds de près de deux cent vingt numéros, de plus de vingt-cinq mille pages, de milliers de textes et de centaines d’auteurs, se dessine une œuvre plus profonde.

Blason GLDF
Blason GLDF

La Grande Loge de France ne met pas seulement en ligne une revue. Elle rend visible une chaîne de pensée, une continuité fraternelle, un immense atelier d’écriture où la parole initiatique, depuis 1965, n’a cessé de chercher sa juste forme.

Points de Vue Initiatiques n’est pas une revue comme les autres

Elle est née dans l’espace particulier où la pensée maçonnique accepte de se confronter au langage public, sans renoncer à son exigence intérieure. Depuis sa création, elle accompagne le travail des Frères, mais elle s’adresse aussi aux femmes et aux hommes qui cherchent, doutent, interrogent, pressentent que l’existence ne se réduit pas à l’immédiateté du monde visible. Cette double adresse fait sa noblesse. Elle parle depuis le cœur d’une tradition, mais elle ne ferme pas la porte. Elle sait que l’initiation ne s’impose pas, qu’elle se propose par signes, par appels, par correspondances, par ces textes qui n’achèvent jamais la recherche mais l’approfondissent.

« Tout PVI en ligne » est donc une revue devenue mémoire collective

André Comte-Sponville en 2014

Autour d’elle se tiennent des générations de contributeurs, des Frères, des Grands Maîtres, des penseurs, des scientifiques, des artistes, des historiens, des philosophes et des voix invitées. Nous y croisons André Comte-Sponville, Marie Balmary, Jean-Pierre Luminet, Jean-Jacques Hublin et tant d’autres présences venues élargir l’horizon du questionnement.

Jean-Jacques-Hublin

Cette bibliographie vivante commence avec le premier numéro de Points de Vue Initiatiques en 1965, mais elle plonge ses racines plus loin, dans les Cahiers de la Grande Loge de France et dans les bulletins qui ont précédé la forme contemporaine de la revue. Il ne s’agit pas d’une succession de publications, mais d’une stratigraphie de la conscience initiatique. Chaque numéro ajoute sa couche de lumière, sa part d’inquiétude, sa tentative de dire ce qui se transmet sans jamais se laisser réduire.

La force de ce projet tient à l’alliance de deux temporalités

Le papier demeure l’espace du recueillement. Il oblige à ralentir, à consentir au poids de la page, à l’ordre silencieux d’une lecture qui engage le corps autant que l’intelligence. Le numérique, lui, ouvre la possibilité d’une circulation nouvelle. Il permet de chercher, de relier, de retrouver, de faire dialoguer des textes séparés par les décennies. Là où la revue imprimée ressemble à un volume tenu entre les mains, « Tout PVI en ligne » devient une bibliothèque intérieure dont les rayonnages s’éclairent au rythme de nos questions. Le danger aurait été de réduire la pensée à l’accès. L’ambition est tout autre. Il s’agit de faire du numérique non pas une dispersion, mais un instrument de résonance.

Cette résonance est profondément maçonnique. La franc-maçonnerie travaille avec des outils, mais elle sait que l’outil ne vaut que par la main qui l’emploie et par l’intention qui l’oriente.

Le site devient ainsi un nouvel outil de chantier

Il ne remplace ni la Loge, ni le rituel, ni la lente maturation intérieure. Il offre une pierre supplémentaire à celles et ceux qui veulent bâtir. En rendant interrogeable une matière aussi vaste, la Grande Loge de France propose une forme contemporaine de transmission, fidèle à l’esprit du Rite Écossais Ancien et Accepté, qui ne cesse de faire dialoguer tradition, spiritualité, humanisme, symbolisme, histoire et pensée critique.

Nous mesurons alors que l’enjeu dépasse largement la conservation

Archiver n’est pas seulement préserver. Archiver, lorsqu’il s’agit d’initiation, c’est rendre possible une nouvelle rencontre. Un texte oublié peut redevenir actif. Une réflexion ancienne peut soudain éclairer une crise présente. Une étude sur le spirituel, la beauté, l’humour, la Loge, l’ordre et le désordre, l’engagement, l’humanisme ou les rapports entre franc-maçonnerie et religions peut reprendre vie dans le regard d’un lecteur de 2026. La mémoire cesse d’être un coffre. Elle redevient circulation, souffle, passage de témoin.

Il faut également saluer la portée culturelle de cette ouverture

PVI infos, la newsletter

Dans un temps saturé de paroles rapides, de jugements immédiats et d’opinions consumées aussitôt produites, « Tout PVI en ligne » rappelle qu’une pensée exigeante peut demeurer accessible sans s’appauvrir. L’accessibilité ne signifie pas l’abaissement. Elle peut devenir une forme de fraternité intellectuelle. Mettre à disposition des textes consacrés à la philosophie, à la science, à la société, à la spiritualité, au symbolisme, à l’histoire maçonnique et aux civilisations anciennes, c’est affirmer qu’aucune quête sincère ne doit rester prisonnière d’un cercle trop étroit. Le cherchant n’a pas toujours un tablier. Il porte parfois seulement une inquiétude, une soif, une blessure, une question.

Nous entendons dans cette entreprise une fidélité au meilleur de la Grande Loge de France Fidélité à une tradition initiatique qui ne confond pas secret et fermeture. Fidélité à une spiritualité qui ne s’évade pas du monde, mais tente de l’éclairer. Fidélité à une culture maçonnique qui n’a jamais séparé la beauté du travail, ni la connaissance de la transformation de nous-mêmes. Points de Vue Initiatiques devient alors ce qu’elle fut toujours au fond, un laboratoire de l’âme, une chambre d’échos, un lieu où la pensée prend la forme d’une ascèse douce, patiente, fraternelle.

L’ouverture de « Tout PVI en ligne » marque peut-être une étape décisive dans la manière dont les obédiences maçonniques peuvent transmettre leur patrimoine sans le dissoudre.

La Grande Loge de France montre ici qu’une tradition peut entrer dans l’espace numérique sans perdre son axe. Elle peut s’adresser largement sans renoncer à sa profondeur. Elle peut offrir au public une matière rare sans livrer l’initiation elle-même, car celle-ci ne réside jamais dans l’accumulation des textes, mais dans la manière dont une conscience les reçoit, les travaille, les éprouve et les laisse agir.

Liens utiles

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Le dernier numéro « Points de Vue Initiatiques » – Ordo ab Chao, du cosmos aux ordres de chevalerie

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Noé, porteur du secret primordial »

Dans la constellation des figures mythiques qui peuplent la tradition maçonnique, Noé occupe une place à part. Ni roi glorieux, ni architecte martyr comme Hiram Abiff, ni législateur fondateur, il est le gardien du passage, le survivant du cataclysme universel, celui qui porte à travers le chaos une promesse de recommencement. Dans les grades de perfectionnement, sa présence est discrète mais essentielle : il incarne la transmission d’un secret antédiluvien, la fidélité au principe quand tout s’effondre, l’art de construire non pour la gloire, mais pour la survie de l’essentiel.

Noé n’est pas un héros de marbre. C’est un artisan du bois, un veilleur patient, un père qui confie à ses fils non des royaumes, mais une tradition primordiale. Son arche flotte entre deux mondes : celui qui sombre et celui qui renaît. Cette traversée symbolique fascine les hauts grades, où l’initié apprend à préserver la Lumière quand les eaux de la confusion montent.

L’entretien avec Noé : révélations d’un juste intemporel

— Noé, vous êtes souvent célébré comme « le Juste ». Cette étiquette vous amuse-t-elle ou vous agace-t-elle ?

Noé : Amusé ? À peine. Agacé ? Parfois. Les hommes aiment les étiquettes brillantes pour oublier la sueur et le doute. Être juste, ce n’est pas une médaille qu’on épingle au tablier : c’est continuer à scier des planches quand tout le village ricane et que l’horizon s’assombrit. J’ai construit sous les moqueries, pas sous les applaudissements. La justice, dans l’Arche comme dans la Loge, c’est la fidélité à ce qu’on sait vrai, même quand le monde entier crie le contraire.

— Dans les hauts grades maçonniques, vous représentez la survie d’une tradition remontant au Déluge. Quel secret avez-vous transmis à vos fils ?

Noé : Le secret ne risque pas de se résumer à une formule magique gravée dans le bois. Il consiste, en fait, en une manière d’être. Mes fils — Sem, Cham et Japhet — ont hérité non d’un trésor en or sonnant et trébuchant, mais d’un ordre intérieur : géométrie divine, mesure juste, alliance avec le Principe créateur. L’Arche n’était pas qu’un bateau : c’était un Temple flottant, gardant la Tradition primordiale quand les eaux lavaient l’oubli. Dans vos grades noachides, vous le sentez bien : ce secret passe de main en main, de génération en génération, par-delà les cataclysmes.

— James Anderson, dans ses Constitutions de 1738, vous présente comme le père des Maçons authentiques. Vous sentez-vous maçon ?

Noé : Vrais fils de Noé, dit-il ? Charmant compliment. Oui, j’étais artisan du bois sacré, charpentier de l’impossible. Mais maçonnerie du bois ou de la pierre, l’essentiel reste : mesurer selon l’Équerre céleste, non selon les caprices des hommes. L’Arche suivait la géométrie divine — longiligne, stable, ordonnée. Anderson le savait : avant Hiram et ses tailleurs de pierre, il y eut des constructeurs de bois qui défiaient les flots.

— L’Arche de Noé est-elle, symboliquement, une Loge en temps de Déluge ?

Noé : Précisément. Une Loge, c’est un enclos sacré, une séparation du profane. Mon Arche isolait le pur du chaos aqueux, comme votre Temple sépare l’initié des passions du dehors. Hache, scie, tarière : mes outils étaient humbles, mais justes. Dans le Nautonier de l’Arche Royale, vous les retrouvez. Ce n’était pas un palais doré, mais un vaisseau d’ordre — parfait pour qui veut traverser sans se dissoudre.

— Le Déluge : destruction ou purification ? Que dit-il à l’initié des grades de perfectionnement ?

Noé : Les deux, mon ami. Destruction des vices antédiluviens — orgueil, violence, corruption. Purification par l’eau régénératrice. Vos hauts grades le comprennent : l’épreuve liquide lave les scories, mais exige une arche intérieure. Le Maître qui accède à la Voûte Sacrée ou au Grand Élu sait : on ne progresse pas en fuyant l’épreuve, mais en la traversant avec mesure. Mon Déluge vous enseigne la patience constructive : quand tout coule, bâtis ce qui flotte.

— Vous apparaissez dans les premiers rituels de Maître, avant même Hiram. Pourquoi cette prééminence ancienne ?

Noé : Parce que je précédais la pierre. Avant les tailleurs de Salomon, il y eut les charpentiers du bois primordial. Les anciens rituels me plaçaient au centre : découverte de mon corps par mes fils, relèvement par les Cinq Points — vous y reconnaîtrez l’ombre de votre propre élévation à la Maîtrise. Hiram a pris le relais avec sa tragédie éclatante ; moi, je reste le discret, le préparateur des origines.

— Les lois noahides, avec leurs sept commandements universels : en quoi nourrissent-elles la quête maçonnique ?

Noé : Mes lois ne sont pas un carcan, mais un socle : ne pas idolâtrer, ne pas maudire, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas salir l’acte charnel, ne pas manger de chair vive, établir la justice. Sept piliers pour tout homme de bonne volonté, avant Moïse et ses tables. Dans vos perfectionnements, elles rappellent que la vraie Loi n’opprime pas : elle ordonne l’intériorité pour que l’extériorité ne s’effondre pas.

— Votre Arc-en-ciel : alliance ou simple promesse météorologique ?

Noé : Alliance gravée dans le ciel — signe que le Principe n’oublie pas sa créature. Pas une girouette changeante, mais un pont de lumière entre Ciel et Terre. Vos hauts grades y voient le Compas divin ouvert sur l’humanité sauvée : mesure de miséricorde, garantie contre un second Déluge. Quand vous tracez l’Étoile flamboyante, n’est-ce pas un peu de cet arc que vous invoquez ?

— À l’initié d’aujourd’hui, en 2026, que dites-vous face aux déluges modernes ?

Noé : Vos déluges ne sont plus aqueux, mais numériques, idéologiques, moraux. Inondations de rumeurs, submersion d’orgueils, raz-de-marée de certitudes liquides. Bâtissez votre arche : silence intérieur, fraternité solide, travail sur la Pierre Brute. Ne commentez pas les eaux montantes depuis la berge — entrez dans le bois, sciez, clouez, mesurez. La lumière renaît toujours après le flot.

— Un mot sur la transmission à vos fils : quel conseil leur avez-vous donné en sortant de l’Arche ?

Noé : « Multipliez, mais ordonnez. Construisez, mais selon la Règle. Souvenez-vous : l’eau efface, le bois perdure, l’Alliance engage. » Ce qu’un Vénérable dirait à ses Officiers en clôturant les travaux.

— Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté, votre rôle est-il éclipsé par Hiram ?

Noé : Hiram brille de son martyre tragique ; moi, je prépare dans l’ombre. Dans vos grades noachites, dans le Nautonier, je reviens : l’Arche précède le Temple. Sans traversée, pas d’édifice. Hiram élève la pierre ; j’ai appris à flotter, d’abord.

— Votre dernier mot pour nos lecteurs maçonniques ?

Noé : Ne confondez pas salut et spectacle. L’Arche ne parade pas : elle traverse. Vos Loges sont des arches immobiles dans le déluge profane. Entretenez le bois, vérifiez les joints, hissez la voile intérieure. Quand le monde coulera, vous saurez où est la terre ferme.

Le miroir du temps : pourquoi Noé fascine les perfectionnements

Noé n’a pas l’éclat sanglant d’Hiram ni l’autorité rayonnante du Grand Architecte. Sa force est dans la sobriété : un charpentier, une famille, un bois résistant, une promesse céleste. Dans les grades de perfectionnement — du Maître Secret au Grand Élu, jusqu’aux ordres noahides du REAA —, il incarne la transmission à travers l’épreuve.

Son Arche flotte entre deux ères : péché antédiluvien et alliance régénérée. Elle enseigne que la vraie maîtrise n’est pas dans la conquête verticale, mais dans la préservation horizontale — garder la flamme vive quand tout s’éteint. L’initié des hauts grades y lit son propre périple : construction intérieure face au chaos extérieur, fidélité au secret quand les eaux de l’oubli montent.

Noé nous regarde depuis le miroir du temps : As-tu bâti ton Arche ? Tic-tac des gouttes. Le Déluge attend toujours les imprévoyants.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Guerre interne au sein du Grand Orient d’Italie depuis deux ans

De notre confrère terzogiornale.it – Par  Guido Ruotolo

Dans le silence des médias et l’indifférence générale, la franc-maçonnerie se déchire suite au résultat contesté de la consultation de 2024 pour l’élection du Grand Maître.

Depuis deux ans, une guerre sans merci fait rage au sein du Grand Orient d’Italie-Palazzo Giustiniani. Pour la première fois en un siècle d’histoire de la franc-maçonnerie, une partie des « francs-maçons », « apprentis », « compagnons » et « maîtres » se sont tournés vers le système judiciaire italien, le tribunal civil de Rome, pour trouver une issue et éviter de succomber au coup d’État qui, lors des dernières élections du 3 mars 2024, a renversé le résultat, décrétant la défaite de la coalition dirigée par Leo Taroni, qui avait présenté sa candidature avec une sorte de « manifeste antimafia ».

Leo Taroni

Bien que Taroni et sa liste aient recueilli davantage de voix que les deux autres candidats, le candidat arrivé deuxième, soutenu par le Vénérable Grand Maître sortant, fut proclamé vainqueur grâce à des règles non écrites, non prévues par le règlement intérieur de la franc-maçonnerie du Palazzo Giustiniani. Cette situation présente d’étonnantes similitudes avec les décisions et le raisonnement des juges du tribunal civil de Rome, ce qui soulève de nombreux doutes et inquiétudes. Il s’agit d’une lutte acharnée, dont l’enjeu principal est la survie d’un réseau d’intérêts et la gestion parallèle d’une fondation qui brasse d’importantes sommes d’argent.

Il est question d’investissements immobiliers dans une affaire portée devant le tribunal de Vibo Valentia, concernant la vente d’un bien immobilier, avec un manque à gagner présumé de plusieurs centaines de milliers d’euros. Est-il normal que personne ne parle de cette guerre et que personne n’écrive à son sujet ? En 1992, le procureur de Palmi, à Reggio de Calabre, Agostino Cordova, a enquêté sur des centaines de francs-maçons membres de loges plus ou moins déviantes. Des perquisitions ont été menées, des listes de membres saisies. L’affaire a fait la une des journaux pendant des semaines, voire des mois. Puis tout a été oublié et les procès ont été classés sans suite.

Mais aujourd’hui, pourquoi cette indifférence et ce silence pesants ?

Revenons sur les événements et remontons au point de départ : la campagne électorale interne pour élire le Grand Maître et le Comité exécutif du Grand Orient d’Italie, dont le mandat est de cinq ans. L’assemblée électorale est composée d’environ seize mille maîtres.

Antonio Seminario à droite

Un instant. Les élections sont convoquées par décret du Grand Maître, qui restera en fonction au moins 180 jours avant l’équinoxe de printemps de la cinquième année suivant son élection. Le vote se déroule au scrutin secret. Le vote du Grand Maître est automatiquement attribué au Conseil du Grand Orient d’Italie (GOI) qu’il propose. Les élections définitives du Grand Maître et du Conseil sont prévues pour le 20 septembre 2023. Trois candidats sont présentés : Leo Taroni, Antonio Seminario et Pasquale La Pesa. Le scrutin aura lieu le 3 mars 2024. La liste « Noi Insieme » de Leo Taroni représente une rupture avec l’institution. Son programme électoral, jusque dans son langage, constitue une rupture radicale : « Ce programme est le guide pour restaurer l’âme et la spiritualité du GOI. »

Il ne s’agit pas ici d’une campagne électorale traditionnelle, où les partis en lice s’engagent à présenter un programme pour lutter contre la crise économique, la criminalité et d’autres problèmes, assorti de propositions concrètes. C’est pourquoi il est surprenant que le premier point du programme « Noi Insieme » contienne une « antipathie envers la Mafia, la ‘Ndrangheta et la Camorra ». Le groupe soutenant la candidature de Leo Taroni affirme de manière alarmante :

« Nous nous engageons à garantir que le Goi agisse, tant sur le plan intérieur que dans le monde laïque, en pleine conformité avec les dispositions de la Constitution de la République et de la loi. »

Il est vrai que cela peut être interprété comme un appel à se comporter de manière légale, éthique et conforme à la loi et à la Constitution italienne. Mais pourquoi la motion insiste-t-elle sur la dénonciation des risques de contamination criminelle ? Le gouvernement doit se comporter « conformément à la loi », « afin d’adopter des pensées, des paroles et des actions empreintes d’une profonde distance et d’une aversion totale, effective et efficace pour le crime organisé, en particulier s’il est lié à la mafia, ainsi que pour cette prétendue “mentalité” qui constitue un mal venimeux et mortel qui ne doit pas trouver sa place au sein du Temple de la Fraternité. »

Stefano Bisi

Il ne faut pas croire que la maladie se soit déjà implantée. Et si cette « distance sidérale » était en réalité une rencontre rapprochée ? Les résultats du 3 mars 2024 sont surprenants. Leo Taroni arrive en tête avec 6 493 voix. Antonio Seminario, le candidat soutenu par le Grand Maître sortant, Stefano Bisi, en obtient 6 459. Pasquale La Pesa, 696. On dénombre 28 votes contestés pour « absence de retrait du bordereau anti-fraude des bulletins déposés dans l’urne ».

La Commission électorale nationale (gouvernement indien), par huit voix contre sept, a invalidé les résultats du dépouillement, déclarant nuls les bulletins dont le dispositif anti-fraude n’avait pas été retiré. Le recomptage a permis d’inverser la tendance. Le nombre de bulletins invalidés s’élevant à 248, la victoire a finalement été attribuée à Antonio Seminario avec 6 369 voix, suivi de Leo Taroni (6 343 voix) et de Pasquale La Pesa (688 voix). Plus précisément, 150 bulletins ont été invalidés pour Taroni, 90 pour Seminario et seulement huit pour La Pesa.

Siège du GOI

Le 26 août 2024, la guerre par procuration, ou plutôt la bataille judiciaire, commença. Taroni remporta la première manche, à titre de précaution : le tribunal jugea illégale l’annulation des bulletins dont le bordereau n’avait pas été retiré. Mais lors d’un autre procès – que nous aborderons prochainement –, ce résultat fut cassé par un autre juge.

En avril 2026, l’histoire est loin d’être terminée. Elle a déjà connu de nombreux rebondissements, et d’autres sont à prévoir…

Avec « Historia », La Grande Loge de France sort de l’ombre

Dans le numéro 949 de mai 2026 de la revue Historia, Charles Giol signe un reportage immersif au siège de la Grande Loge de France. Derrière la façade de brique d’un ancien couvent franciscain du 17e arrondissement de Paris, l’obédience maçonnique entend désormais montrer ce qu’elle fut, ce qu’elle est, et ce qu’elle aspire à devenir. Une ouverture sans précédent, qui dit autant sur l’état de la franc-maçonnerie que sur celui de notre société.

GLDF, 8 rue Louis Puteaux P17

Il existe des lieux qui gardent en eux la mémoire de plusieurs vies successives, des espaces chargés de la densité que seules les transformations radicales peuvent produire

Le siège de la Grande Loge de France, rue Louis Puteaux dans le 17e arrondissement de Paris, est de ceux-là. Construit à la fin des années 1880 pour abriter des franciscains dévoués aux nécessiteux d’un quartier alors populaire et pauvre, il fut déserté dès 1905 sous l’effet de la loi de séparation des Églises et de l’État, avant d’être acquis en 1911 par les francs-maçons de la Grande Loge de France.

Ce passage d’une communauté religieuse à une fraternité initiatique n’est pas sans résonance symbolique profonde

Il dit quelque chose de ce que la modernité républicaine attendait de ses héritiers spirituels, de cette laïcité qui ne fut pas seulement une rupture mais une transmutation, une redirection du sacré vers d’autres formes de quête.

C’est dans cet édifice que Charles Giol, normalien, agrégé d’histoire, enseignant à Sciences Po et journaliste attentif aux rapports entre personnalités culturelles et mémoire collective, conduit son enquête pour Historia.

GLDF, musée – « musée de France »

Son travail se distingue d’emblée par un double refus, celui du surplomb universitaire et celui du regard naïf du profane qui franchirait pour la première fois un seuil interdit. Charles Giol connaît son sujet, et il sait que la meilleure manière d’approcher une institution longtemps murée dans la discrétion est d’en accepter le rythme propre, la respiration particulière. Son principal ouvrage, De Jaurès à Sarkozy. Histoire de France de 1914 à nos jours, paru aux Presses Universitaires de France en 2008 et réédité en 2015, témoigne d’une sensibilité à la longue durée historique et aux tensions idéologiques qui traversent le corps social – sensibilité que l’on retrouve, naturellement transposée, dans ce reportage maçonnique.

Ce qui frappe d’abord dans l’approche de Charles Giol, c’est sa façon de laisser parler les lieux autant que les hommes

Blason GLDF
Blason GLDF

La Grande Loge de France – la GLDF, comme la désignent ses membres dans ce monde maçonnique féru de sigles – n’est pas entièrement accessible au public, mais elle s’ouvre de plus en plus, et c’est précisément cet entre-deux qui intéresse le journaliste. Le musée récemment rénové (« musée de France » depuis juin 2025) , le restaurant installé dans l’ancienne crypte, les collections de quelque trois mille objets rituels, tabliers brodés, montres de gousset ornées de symboles ésotériques, maquettes de temples, documents d’archives rarissimes – tout cela compose un ensemble d’une richesse extraordinaire, qui déborde largement la curiosité folklorique pour atteindre à une véritable archéologie de la conscience initiatique.

Jean-Raphaël Notton, l’actuel grand maître de la GLDF, élu en juin 2025 sur un programme d’ouverture au monde, tient dans le reportage un rôle central

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France

Médecin de formation, ancien directeur d’un groupe hospitalier privé, il incarne une figure de franc-maçon que nous ne connaissons pas assez dans le discours public – celle d’un homme de terrain, attentif aux réalités sociales, et convaincu que la transparence constitue le meilleur antidote aux fantasmes et aux théories du complot qui prolifèrent à l’ère numérique. Sa formule – « Nous n’avons rien à cacher » – pourrait sembler banale si elle n’était adossée à un geste concret, celui d’ouvrir physiquement les portes, de confier la carte du restaurant au chef étoilé Thierry Marx, de rendre le musée accessible sur réservation en ligne. Ce faisant, la GLDF accomplit quelque chose d’assez rare dans l’histoire des institutions initiatiques – elle accepte d’être regardée sans pour autant se trahir, de donner à voir sans tout révéler.

Le reportage de Charles Giol s’attarde avec une précision remarquable sur ce qui distingue la Grande Loge de France du Grand Orient de France, obédience plus connue du grand public et héritière, depuis 1773, d’une réorganisation majeure de la première Grande Loge de France.

Cette question d’antériorité mérite d’être approchée avec finesse, car elle touche à l’une des zones les plus sensibles de la mémoire maçonnique française

Louis de Bourbon, comte de Clermont (1771) par François Hubert Drouais

Le Grand Orient de France peut revendiquer la continuité institutionnelle d’une obédience nationale née au XVIIIe siècle, tandis que la Grande Loge de France actuelle, constituée en 1894, porte un nom plus ancien encore dans l’imaginaire maçonnique français, puisque celui-ci renvoie à la première Grande Loge apparue au cœur du XVIIIe siècle, autour du comte de Clermont, prince de la maison de Condé. Autrement dit, nous ne sommes pas devant une opposition pauvre entre ancien et nouveau, mais devant deux filiations, deux mémoires, deux manières de comprendre l’héritage maçonnique français. Le Grand Orient de France incarne la puissance historique d’une organisation centralisée, profondément liée à l’histoire républicaine, tandis que la Grande Loge de France inscrit son identité dans une fidélité symbolique au Rite Écossais Ancien et Accepté, à la référence au Grand Architecte de l’Univers et à une tradition initiatique où la spiritualité n’est jamais décorative, mais constitutive de la démarche maçonnique.

Cette dimension dynastique et symbolique n’est pas anecdotique

Bibliothèque – source GLDF

Elle touche au cœur de ce qui singularise la GLDF dans le paysage maçonnique français, à savoir son attachement au Rite Écossais Ancien et Accepté, ce « rite écossais ancien et accepté » que, dès 1804, un franc-maçon français avait rapporté des États-Unis et dont Jean-Raphaël Notton parle avec une ferveur mesurée mais perceptible.

Plus explicitement adossé à une référence spirituelle que le Rite Français majoritairement pratiqué au Grand Orient de France, plus tourné aussi vers les territoires de l’ésotérisme, l’écossisme séduit pendant tout le XIXe siècle des loges qui se retrouveront finalement sous l’égide de la GLDF en 1894. « La tradition écossaise est le réceptacle de millénaires de recherches, le creuset de savoirs innombrables, issus de la gnose, la cabale, l’alchimie, l’hermétisme », explique le grand maître – et dans cette formule s’entend une conception de la franc-maçonnerie comme voie de transmission d’une sagesse plurielle, irréductible à la seule morale civique ou au seul engagement politique.

C’est là que le reportage acquiert une profondeur qui dépasse la simple visite guidée

En décrivant le rituel du début des tenues – ce moment où chaque frère est invité à « se mettre en ordre intérieurement » avant que les travaux collectifs ne débutent – Charles Giol touche quelque chose d’essentiel dans la pratique initiatique. La franc-maçonnerie de la GLDF se veut d’abord une discipline du for intérieur, un travail sur soi-même dont les effets sur le monde extérieur ne peuvent advenir que par ricochet, par irradiation progressive. « Nous considérons qu’avant de donner des leçons au monde, chacun de nous doit d’abord travailler à être un peu meilleur lui-même », affirme Jean-Raphaël Notton – et dans cette humilité affichée se reconnaît une tradition philosophique qui va des stoïciens aux alchimistes, en passant par les mystiques rhénans et les théosophes du XIXe siècle.

Musé de la GLDF - musée de France
Musé de la GLDF – musée de France

Le reportage ne fait pas l’économie des pages sombres de l’institution

La Seconde Guerre mondiale, la dissolution précoce des loges par l’État français dès août 1940, les saisies d’archives par les officines vichystes et la Gestapo, les fiches de francs-maçons dressées pour alimenter la répression – tout cela est évoqué avec une gravité sobre, qui ne verse ni dans le pathos ni dans la revendication mémorielle excessive.

Temple Pierre Brossolette, Grand Temple GLDF
Temple Pierre Brossolette – source GLDF

Le Grand Temple Pierre Brossolette, du nom de ce franc-maçon initié en 1927 à la loge Émile Zola qui préféra se suicider en 1944 plutôt que de parler sous la torture, incarne cette dimension résistante de l’obédience, cette capacité à tenir un idéal en face de la barbarie. Que son nom ait été donné au Grand Temple de l’hôtel de la GLDF, dont les portes s’ouvrent désormais au public, dit à lui seul l’importance que l’institution accorde à la transmission d’une mémoire vivante plutôt qu’à la seule célébration du passé.

Les archives russes méritent elles aussi qu’on s’y arrête

Confisquées par les nazis, transférées en URSS en 1945, restituées entre 1999 et 2000, elles constituent l’un des fonds documentaires les plus émouvants que le musée de la GLDF conserve – des boîtes d’archives alignées dans les sous-sols, que l’on peut apercevoir dans les photographies du reportage, témoins muets d’une histoire de persécution et de survie. Que ces documents aient traversé les régimes, les guerres et les idéologies pour revenir rue Louis-Puteaux n’a rien d’anodin –cela dit quelque chose sur la résistance des institutions initiatiques à l’effacement, sur cette capacité à survivre à leurs propres ruines.

Ce que Charles Giol saisit avec acuité, c’est le paradoxe fondamental d’une institution ouverte qui reste profondément réservée

La GLDF montre son musée, son restaurant, son passé, mais les tenues demeurent inaccessibles au profane, les travaux rituels se tiennent dans les heures vespérales réservées aux seuls frères, et les questions sur ce qui se dit réellement dans la privauté de la Loge restent sans réponse. Jean-Raphaël Notton le concède lui-même avec une franchise désarmante – et c’est là que le reportage atteint sa vérité la plus haute.

Car ce mystère entretenu n’est pas le secret d’une société secrète au sens vulgaire du terme, il est la condition même de l’efficacité initiatique. Une initiation qui se dirait tout entière dans le discours public cesserait d’être une initiation pour devenir un spectacle. La GLDF, en s’ouvrant partiellement, ne trahit rien – elle montre simplement le seuil, et laisse à chacun la liberté de le franchir ou non.

Charles Giol, en historien attentif aux signes du temps, nous donne à lire bien plus qu’un reportage sur une obédience maçonnique

Il nous offre une méditation sur ce que nos sociétés font de leurs espaces de retrait, de leurs lieux de travail intérieur, de leurs héritages symboliques. À l’heure où la défiance généralisée nourrit un complotisme que la visibilité seule ne suffit pas à dissoudre, la démarche de la Grande Loge de France dit quelque chose d’important – que l’ouverture n’est pas la transparence totale, que la fraternité se construit dans des espaces protégés, et que la lumière maçonnique ne s’allume que dans l’obscurité consentie d’un Temple.

Il n’est pas indifférent de rappeler que le directeur de la rédaction d’Historia est aujourd’hui Franck Ferrand

Né le 12 octobre 1967 à Poitiers, écrivain, homme de radio, de télévision et de presse, figure bien connue de la vulgarisation historique, il a largement contribué à faire circuler l’histoire hors du seul cercle universitaire, notamment sur RTL, Europe 1, France 2, CNews ou dans Valeurs actuelles. Cette présence donne à la publication de ce reportage une résonance supplémentaire, puisque Franck Ferrand avait déjà consacré deux émissions à la Grande Loge de France sur Europe 1, la première intitulée « Au cœur de la Grande Loge de France », diffusée le 12 décembre 2013, la seconde intitulée « Au cœur de l’Histoire, La Grande Loge de France », diffusée le 19 novembre 2020.

Ainsi, ce numéro d’Historia ne surgit pas comme une curiosité isolée. Il prolonge une attention ancienne portée à la Grande Loge de France, à son histoire, à ses temples, à ses archives, à ses symboles et à cette lumière discrète que l’initiation maçonnique continue d’inscrire dans la mémoire française, non comme un vestige du passé, mais comme une œuvre intérieure toujours à reprendre.

Autour du reportage consacré à la Grande Loge de France, le numéro 949 d’Historia déploie un sommaire très ample, traversé par les fractures de l’histoire et les puissances de la mémoire.

Le grand dossier revient sur le destin tragique des Alsaciens et Mosellans incorporés de force par les nazis, arrachés à leur terre et longtemps prisonniers d’une mémoire douloureuse. Le portfolio consacré à 1966 éclaire la Révolution culturelle lancée par Mao, moment de fièvre idéologique où la jeunesse devient l’instrument d’une purification politique.

Les pages d’« Échos de l’Histoire » abordent aussi Versailles et la reconstitution du lit de Louis XVI, la fragilité du patrimoine menacé par les guerres, les peintures pariétales datées au charbon, ainsi qu’une curiosité issue de Gallica autour d’un « gosier exceptionnel ». Le numéro s’ouvre encore à l’actualité culturelle avec la Corée du Sud, puissance de soft power devenue incontournable, et avec les 80 ans du Festival de Cannes.

Enfin, Sophie Germain y apparaît comme figure scientifique trop longtemps oubliée, tandis que Marc Dugain dialogue avec la marquise de Brinvilliers. Ainsi se compose un ensemble où les destins contraints, les violences politiques, les héritages culturels et les révélations patrimoniales se répondent. Dans ce paysage, l’ouverture de la Grande Loge de France prend tout son relief, comme si l’histoire invitait aussi les institutions initiatiques à sortir de l’ombre pour transmettre autrement leur mémoire, leur méthode et leur lumière.

Historia n° 949, mai 2026. Reportage de Charles Giol, p. 70-75. Musée de l’hôtel de la Grande Loge de France, 8 rue Louis-Puteaux, Paris 17e. Visites sur réservation : www.gldf.org, rubrique « Musée ».

Disponible chez vos marchands de journaux et kiosquiers.

Photos musée GLDF © Yonnel Ghernaouti, YG

La recherche de la Lumière… artificielle parfois

Les pièges de l’illumination artificielle

« Les Francs-maçons recherchent la Lumière », proclament-ils en chœur lors de chaque initiation. Une affirmation solennelle, rituelle, presque sacrée. Mais parfois — trop souvent ? — la lumière qu’ils croient saisir n’est qu’un éclat factice, une lueur trompeuse qui flatte l’ego sans jamais toucher l’âme. L’illusion du pouvoir, la frénésie des degrés et médailles, les plateaux convoités, les fonctions ronflantes… et jusqu’aux billets en première classe pour inspecter les Loges exotiques quand on grimpe les échelons. Ces mirages modernes détournent l’initié de la vraie Lumière, cette illumination intérieure, patiente et austère, que promet l’Art Royal.

Dans la tradition maçonnique, la Lumière n’est pas un spot LED clinquant : elle est révélation progressive, dépouillement, confrontation à l’ombre. Pourtant, combien de Frères s’égarent dans ces feux follets contemporains ? Explorons ces formes illusoires, une par une, pour mieux discerner le chemin authentique.

L’illusion du pouvoir : le tablier qui pèse

La première lumière artificielle est celle du pouvoir interne. Élu Vénérable, Second Surveillant ou Orateur, l’initié se pare d’autorité. Soudain, les mots pèsent, les décisions engagent, les regards convergent. Quelle ivresse !

Mais ce pouvoir est un leurre. Il n’élève pas l’âme ; il la charge. Le Vénérable qui savoure son maillet plus que sa planche risque de confondre direction de Loge et direction d’ego. Les hauts grades le rappellent durement : le vrai Maître commande moins qu’il ne sert. Comme l’écrit un rituel du REAA,

« la Lumière ne se commande pas ; elle se mérite dans le silence ».

Cette illusion prospère dans les Obédiences où les titres fleurissent comme des chrysanthèmes d’enterrement. Résultat ? Des Frères obsédés par l’élection, des Tenues crispées par les ambitions, des temples vidés par l’asphyxie hiérarchique. La Lumière véritable fuit ces arènes de vanité.

La frénésie des degrés et médailles : collectionneurs d’éclats

Ah, les hauts grades ! Du Maître Secret au 33e, en passant par les joyaux du REAA ou les breloques du Rite Émulation. Chacun promet une « lumière supplémentaire ». L’initié grimpe, collectionne, exhibe. « J’ai mon 18e ! Et toi ? »

Lumière artificielle par excellence. Ces degrés ne sont pas des trophées à empiler, mais des épreuves à assimiler. Le Frère qui court-circuite le travail intérieur pour le suivant brille d’un éclat creux, comme une ampoule grillée. Les Constitutions d’Anderson l’avertissent : « nul ne saute les degrés sans se brûler les ailes ».

Dans les perfectionnements, la quête effrénée des rubans devient pathologie. On oublie que la vraie Lumière est qualitative, non quantitative. Un 3e grade vécu pleinement vaut tous les 33e collectionnés à la va-vite.

Les plateaux et fonctions : le lustre des honneurs

« Surveillant, tu surveilles ; Orateur, tu parles ; Secrétaire, tu écris. » 

Les fonctions maçonniques sont des charges, non des honneurs. Pourtant, quel délice que le plateau d’argent, le maillet poli, la parole qui claque !

Illusion flagrante : la fonction ne sanctifie pas l’homme ; elle l’expose. Le Frère qui s’enivre de son tablier de Surveillant oublie qu’il est d’abord ouvrier. Dans les hauts grades, ce piège se renforce : Chevalier Kadosh ou Commandeur d’Orient, on se rêve en général d’armée symbolique. Mais la Lumière rit : elle illumine le cœur humble, pas le costume chamarré.

Combien de Loges paralysées par des Élus accrochés à leur plateau comme des naufragés à une planche ? La fonction doit servir le rite, non l’inverse.

Les voyages initiatiques : première classe vers l’illusion

Et les voyages officiels ! Élu à un poste suprême, voilà le Frère en business class pour Londres, Washington ou Leoben. « Inspection des Loges sœurs », clame-t-on. En réalité ? selfies au Grand Orient d’Angleterre, dîners protocataires, médailles échangées.

Lumière de salon : clinquante, éphémère, worldly. Pendant ce temps, la Loge locale végète. Ces périples prestige flattent l’ego globe-trotter, mais ignorent l’initiatique : la vraie Lumière se trouve au fond de soi, non en 33 000 pieds. Les Anciens le savaient : « Voyage trop, tu oublies ton Orient intérieur. »

Cette illusion exotique creuse le fossé entre élites voyageuses et Frères sédentaires, vidant les temples de leur substance fraternelle.

L’illusion du prestige social : le tablier comme carte de visite

Autre leurre : le réseau maçonnique comme sésame mondain. « Besoin d’un contact ? Appelez mon Frère Untel, il est 18e au GODF. » La Lumière devient passeport pour affaires, faveurs, protections.

Perte totale de sens. L’initiation n’est pas un club VIP ; c’est un dépouillement. Les Constitutions rappellent : « Pas de distinction profane au Temple. » Pourtant, combien de Frères pavoisent leur CV de grades pour impressionner le rotary ? Cette lumière mondaine noircit l’âme : elle transforme le Temple en antichambre du pouvoir.

L’ésotérisme spectaculaire : néons mystiques

Enfin, la quête ésotérique tape-à-l’œil. Livres à 150€ sur les « secrets atlantes », conférences sur les « origines égyptiennes », gadgets lumineux pour Loge. La Lumière devient show : cristaux, pendules, invocations.

Illusion pyrotechnique. La vraie Lumière est intérieure, silencieuse, sans paillettes. Comme l’enseigne le 3e grade : « Elle brille dans le cœur du Maître, non dans les vitrines des libraires. »

La vraie Lumière : austère et intérieure

Contre ces feux follets, la Lumière maçonnique authentique est dépouillement, silence, travail. Elle ne brille pas : elle révèle. Pas de projecteurs, mais une clarté progressive qui dissout l’ego, pas qui l’enfle.

Les hauts grades le martèlent : du Maître Élu au Rose-Croix, chaque degré dépouille un voile. L’initié qui court après les illusions reste aveugle ; celui qui creuse son ombre accède à la splendeur intérieure.

Conclusion : éteignez les néons, allumez la flamme

Frères, éteignez ces lumières artificielles. Le pouvoir fané, les médailles ternies, les plateaux vides, les voyages vaniteux ne sont que des ombres portées. La vraie Lumière attend dans le silence du cabinet de réflexion, au maillet patient, à la fraternité sans fard.

Comme l’enseigne le rituel : « Cherche-la en toi, non dans les reflets du monde. » Que votre Temple brille de l’intérieur. L’illusion s’éteint ; la Lumière demeure.

Légendes de France ou d’ailleurs : Frankenstein ou le Prométhée sans Temple

Bien plus qu’un monstre de roman, Frankenstein est devenu l’un des grands avertissements de la modernité. Sous les éclairs du gothique et les ombres du laboratoire, Mary Shelley a forgé une légende qui parle moins d’horreur que de démesure, moins de science que de responsabilité, moins de création que d’un homme incapable de se gouverner lui-même.

Mary Shelley

Pour un regard maçonnique, la créature n’est pas seulement un être fabriqué. Elle est le miroir tragique d’une puissance sans initiation.

Dans l’immense galerie des figures nocturnes qui traversent l’imaginaire occidental, Frankenstein occupe une place à part. Il n’est ni le démon hérité d’une superstition ancienne, ni le revenant issu d’un folklore immémorial. Il est plus moderne, donc plus inquiétant. Il est le produit d’une volonté humaine qui veut donner la vie sans avoir d’abord appris la mesure.

Publié en 1818 par Mary Shelley, Frankenstein n’est pas seulement un roman gothique devenu classique

C’est un mythe moderne entré dans la légende commune. Depuis plus de deux siècles, il a quitté les bibliothèques pour s’installer dans la conscience collective. Tout le monde croit connaître Frankenstein, alors même que beaucoup confondent encore le savant et sa créature. Cette confusion n’a rien d’anecdotique. Elle dit quelque chose de notre époque. À force de vouloir se faire maître absolu de l’œuvre, l’homme finit souvent par se laisser dévorer par ce qu’il a produit.

Page de couverture du Frankenstein de 1831 par Theodor Von Holst

Victor Frankenstein n’est pas seulement un jeune savant emporté par l’ambition

C’est une figure de la démesure. Il veut percer l’énigme de la vie, forcer la matière, franchir les limites, arracher à la nuit le feu de la création. Il rejoint ainsi la vieille tentation prométhéenne. Mais il lui manque l’essentiel. Il sait assembler, mais il ne sait pas transmettre. Il sait animer, mais il ne sait pas engendrer. Il sait produire une forme, mais il ne sait pas accueillir un être.

C’est ici que la lecture maçonnique devient particulièrement féconde.

Tout travail initiatique enseigne, en effet, l’inverse de cette précipitation orgueilleuse

Victor Frankenstein découvrant son « œuvre »…

Il ne s’agit pas de fabriquer l’homme comme on juxtapose des morceaux épars. Il s’agit de le dégrossir, de l’élever, de le rectifier, de l’ordonner patiemment. La vraie lumière ne se vole pas. Elle se mérite. Frankenstein raconte au fond l’histoire d’un homme qui a voulu entrer dans le sanctuaire sans préparation intérieure, sans ascèse, sans transformation de lui-même.

Quant à la créature, elle demeure l’un des personnages les plus bouleversants de la littérature moderne. Elle n’est pas monstrueuse par essence. Elle le devient dans le regard des autres, dans le rejet, dans l’abandon, dans la solitude où on la relègue. Elle naît sans nom, sans filiation reconnue, sans parole d’accueil. C’est un être jeté au monde sans temple intérieur, sans communauté, sans reconnaissance. À ce titre, elle peut apparaître comme l’image tragique d’une humanité fragmentée, puissante peut-être, mais privée d’harmonie.

C’est aussi ce qui donne au récit de Mary Shelley une résonance si vive aujourd’hui

Mary_Shelley_signature

Notre civilisation sait fabriquer à une vitesse prodigieuse, mais elle peine souvent à transmettre. Elle sait accroître les puissances, prolonger les capacités, intervenir sur le vivant, multiplier les instruments. Mais sait-elle encore former des êtres capables de porter moralement et spirituellement ce qu’ils manipulent ? Le roman pose cette question avec une lucidité quasiment prophétique. Il ne suffit pas de faire. Il faut encore répondre de ce que l’on fait.

Sous cet angle, Frankenstein n’est pas, d’abord, une histoire de monstre

Brouillon de Frankenstein

C’est une histoire de responsabilité désertée. Le véritable effroi ne réside pas seulement dans le corps recomposé, dans la nuit traversée d’éclairs, dans l’apparition de la créature. Il réside dans le recul du créateur devant son œuvre. Victor Frankenstein refuse le lien, refuse la charge, refuse jusqu’à la paternité symbolique de ce qu’il a appelé à l’existence. Or toute démarche initiatique rappelle qu’aucune œuvre ne vaut si elle n’est pas assumée.

Le roman devient, alors, une méditation sur la limite. Non comme une barrière humiliante, mais comme une sagesse. La limite protège l’homme contre sa propre ivresse. Elle lui apprend que tout pouvoir exige une juste proportion, que toute lumière mal portée peut aveugler, que toute conquête extérieure doit être précédée d’une conquête intérieure. Frankenstein échoue précisément parce qu’il a voulu saisir le secret avant de se maîtriser lui-même.

C’est pourquoi cette légende demeure si actuelle

Dracula incarne la prédation. Nosferatu incarne la contagion de l’ombre. Frankenstein, lui, incarne le drame le plus contemporain de tous. Celui d’un homme capable d’inventer sans être encore capable de se gouverner. Celui d’une civilisation qui assemble des forces immenses sans toujours savoir dans quel sens les orienter. Celui d’une humanité qui risque de mettre au monde des puissances qu’elle ne saura plus ni aimer, ni contenir, ni comprendre.

Pour des lectrices et des lecteurs francs-maçons, la force du récit est là. Que devient l’œuvre lorsque l’ouvrier a négligé sa propre taille intérieure ? Que devient la création lorsqu’elle n’est plus accompagnée par la conscience ? Que devient l’homme lorsqu’il veut tenir la foudre sans avoir appris la mesure ? Mary Shelley ne livre pas un traité. Elle offre mieux encore.

Une parabole sombre et magistrale sur l’homme inachevé.

Et c’est sans doute pour cela que Frankenstein nous parle toujours avec autant d’insistance

Sous les orages, les glaces, les laboratoires et les nuits, il ne raconte pas seulement la naissance d’un être de fiction. Il raconte la tentation toujours recommencée d’une humanité fascinée par sa puissance et appauvrie dans sa sagesse. Sa leçon demeure intacte. Créer sans conscience, c’est bâtir sans Temple.

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmurée au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village, vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux. Alors ne laissez pas vos trouvailles se dissoudre dans l’oubli ou se perdre dans le vacarme des publications éphémères.

Envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.

Car une légende n’est jamais seulement un vieux récit. C’est souvent une vérité symbolique qui attend encore son veilleur.

Comment les maçonnologues nuisent à la Franc-Maçonnerie… en croyant mortellement bien faire

La maçonnologie, dixit les dictionnaires savants, se définit comme la « science maçonnique ». Une science qui embrasse l’histoire, la littérature, la philosophie, la sociologie de notre Art Royal… mais qui s’arrête bien sagement avant le symbolisme et l’initiatique. Moralité : nul besoin d’avoir été reçu Apprenti, Compagnon ou Maître pour se parer du titre flatteur de maçonnologue. En France, quelques plumes en exigent même davantage, cumulant doctorat en Sorbonne et tablier… ce qui laisse Frères et Sœurs songeurs.

Eux qui dissertent avec éloquence des vertus sublimes de la Franc-Maçonnerie n’en possèdent pas le moindre échantillon dans leur besace. Ironie cruelle : certains vont même jusqu’à chanter les louanges d’une lumière qu’ils n’ont jamais entrevue. Leur attitude le démontre quotidiennement.

Oui, le titre claque comme un coup de maillet sur l’enclume de fer. Provocateur ? Indéniablement. Mais diablement proche de la réalité crue. À une époque où le monde se fracture en mille éclats — guerres proxy, polarisation woke vs tradi, algorithmes dopés à la colère —, même la porte des Loges perd de son hermétisme sacré. Tout s’agite, le symbolisme devient accessoire déco, et l’on court après les oracles modernes. Pas encore les voyantes à boule de cristal ou les chiromanciens de foire, non : les maçonnologues font parfaitement l’affaire. Ils posent la cible après la flèche, histoire d’arbitrer proprement le tir dans ce chaos civilisationnel.

Là où la Loge devrait être sanctuaire de lumière…

…les Frères et Sœurs cherchent la sérénité dehors, dans les auspices des temps modernes. Ils veulent le baume du Vénérable, mais seulement quand la fièvre sera tombée et les démons apaisés. Non-sens absolu, vous l’admettrez sans peine. Lors des tempêtes sociétales — élections hystériques, inflation galopante, woke inquisiteurs —, on fait défiler les « sachants » de tout poil : gourous LinkedIn, influenceurs TikTok, et bien sûr, nos maçonnologues patentés.

Les « foires aux alibis » du livre maçonnique

Prenez ces grandes foires annuelles, dites avec emphase « salons du livre maçonnique ». Le bon sens, ce Vénérable sans tablier, commanderait des ateliers concrets : initiation au maillet pour recrues fraîches, exercices de fraternité pour les femmes (grandes absentes statistiques de nos temples), rituels simplifiés pour trentenaires débordés.

Que nenni ! On nous ressert ad nauseam l’antimaçonnisme de 39-45 (encore ?), les sempiternelles badernes de l’antiquité maçonnique : le chevalier Machin-Truc, les Constitutions de Bidule, sans oublier la Sainte-Chapelle de Sœur Roselyne (oui, celle-là). On croirait l’oncle gâteux de l’enfance, ressassant pour la vingtième fois ses campagnes de 14-18 devant un pastis éventé, pendant que les gamins pianotent sur iPhone sous la table.

Nier l’histoire maçonnique ? Jamais de la vie. Les racines templières, les Constitutions d’Anderson, les bulles papales antipathiques : tout cela forge notre identité. Mais croyez-vous sérieusement que les yogis draguent les ados en ânonnant la Shvetashvatara-upanishad ? Que les karatékas recrutent en disséquant la géographie d’Okinawa ou la biographie complète de Gichin Funakoshi, père fondateur ?

Non. On donne envie de pratiquer. On devient acteur de l’Art Royal, pas spectateur condamné à gloser des secrets « réservés aux élus du tablier ». L’initiation n’est pas un billet de conférence : c’est un saut dans l’inconnu, un travail de Pierre Brute qui se mérite au maillet, pas au micro.

Musée paléo pour seniors… et les temples se vident

On transforme l’Art Royal en musée de paléontologie pour retraités en polaire, puis on s’étonne que les ateliers se dessèchent comme momies égyptiennes. On ouvre des Tenues Blanches au public — noble geste ! — pour ânonner des leçons de laïcité à des profanes ébahis qui prennent ça pour un cours d’histoire-géo.

Pire : on mystifie à outrance. On enrobe de secrets fumeux, on affabule des origines atlantes, on drape de mystères orientaux… et on pleure ensuite que la jeunesse snobe nos nuits de vendredis. Trente ans, carrière en tech, deux gosses, Netflix : qui sacrifierait ça pour un professeur bedonnant qui, après cinq weekends à Londres, détient « la Vérité » maçonnique parce qu’il a trois contacts chez les « fondateurs » historiques ?

Soyons sérieux deux minutes. C’est l’oncle de la Saint-Sylvestre qu’on écoute poliment en sirotant le champagne tiède. Pas celui pour qui on réorganise deux vendredis par mois. Le Salon du Livre maçonnique ? Une journée au temple des marchands, avec stands de grimoires à 79 € et conférences soporifiques.

Réinventer l’Art Royal pour 2030 et au-delà

Il est temps de poser les bonnes questions, Vénérables. Penser la Maçonnerie au présent et au futur. Pas en 1723, pas en 1877, mais en 2026 et demain.

Des idées concrètes ?

  • Loges juniors exclusives : tenues de 30 minutes max, exercices pratiques d’écoute active, de respect triangulaire, de prise de parole cadrée, d’initiation au Sacré sans bla-bla ésotérique.
  • Ateliers fraternité : pour femmes actives, trentenaires, minorités sous-représentées. Pas de discours, du faire.
  • Portes Ouvertes sur la pratique : montrez les deux Maçonneries vivantes en France — libérale et symbolique —, pas les musées figés.

Les Rosicruciens l’ont compris : leurs Pronaos préparent l’initiation sans tout déflorer. Les Grandes Écoles ont leurs classes prépa. Pourquoi pas nous ?

Aucun rituel altéré, entendons-nous bien. Mais une refonte des structures de gestion. Quand certaines Obédiences gesticulent encore en 2026 comme des inquisiteurs espagnols du XVe siècle — excommunications pour déviance doctrinale de leurs loges, tabous sur les femmes, chasse aux « impurs » —, on comprend pourquoi les Frères s’échappent discrètement par la petite porte.

Révolution douce, mais rapide. Ce vieux système ne fait plus rêver que des barbons nostalgiques en chaussettes de marin, tablier impeccable mais lumière vacillante.

« Tuer le Père »… ou périr

Le nœud gordien ? Il faut « tuer le Père » symbolique. Devenir meilleurs que lui. Or les modèles n’existent pas encore. Pas de Loge-type 2030 sous cloche à Londres ou Washington.

Cela exige courage, audace, volonté — ces vertus qui ne courent plus les Loges, mais rodent encore chez quelques-uns. Il suffit d’y croire très fort.

Souvenons-nous : le 8 novembre 1989, qui pariait sérieusement sur la chute du Mur de Berlin le lendemain, ce mur dressé 28 ans durant comme rempart de l’impossible ? Les Cassandres maçonniques d’aujourd’hui sont les mêmes qui, en 1989, voyaient l’URSS éternelle.

L’Art Royal se renouvelle… ou disparaît. Tic-tac, Vénérables. Le maillet du temps frappe fort. Qui osera le premier coup ?

Le miroir en Franc-maçonnerie

Épreuve initiatique et reflet de l’âme

La date d’existence réelle du miroir est difficile à dater. À l’époque de la Rome Antique, le miroir, essentiellement constitué de métal poli, avait un usage incertain : objet de toilette, amulette, bijou précieux. Ce n’est qu’au Moyen Âge qu’il prend une tournure nouvelle. Il devient à la fois un progrès technique et un support symbolique majeur. Le miroir se transforme alors en verre bombé, couvert d’une fine couche de plomb, renvoyant une image plus transparente mais encore bien déformée. Les clercs y voient aussitôt une symbolique puissante : la connaissance imparfaite de l’âme ou du Divin. Le mot speculum — miroir en latin — devient ainsi synonyme du « miroir de l’âme », reflet déformé de la vérité divine.

Dans la Franc-maçonnerie, cet instrument occupe une place symbolique essentielle. Il invite l’initié à une confrontation intime avec lui-même, à une épreuve de vérité où se révèlent à la fois la lumière et l’ombre de l’être.

L’épreuve du miroir

Le sujet du miroir peut être approché sous une multitude d’angles, mais aujourd’hui, nous choisirons d’explorer cette épreuve à travers une interprétation personnelle du mythe de Narcisse, avec la modestie qui s’impose face à une problématique aussi complexe.

Nous verrons successivement :

  • Le mythe lui-même.
  • Une vision tournée vers l’intérieur.
  • Une lecture symbolique maçonnique.

Le mythe en bref

Narcisse était d’une beauté divine. Sa mère, Liriopé, interrogea le devin Tirésias : son enfant connaîtrait-il la vieillesse ? « Il l’atteindra s’il ne se voit jamais son visage », répondit le voyant.

En grandissant, Narcisse développa un égoïsme inflexible. Il repoussa avec mépris toutes les prétendantes qui se présentaient à lui. Écho, l’une d’elles, n’ayant pas supporté ce refus, implora Némésis, déesse de la vengeance, de le punir.

Un jour, pris d’une soif intense, Narcisse s’approcha d’une source limpide. Il s’y pencha et tomba éperdument amoureux de son propre reflet. Incapable de toucher ou d’embrasser cette image insaisissable, rongé par un amour impossible, il invoqua la mort pour s’en libérer. Dans son agonie, ses dernières paroles furent : « Je comprends bien maintenant toute la peine que j’ai causée à ces jeunes filles ! » Narcisse se transforma alors en fleur qui garda son nom, symbole éternel de cette quête vaine.

Le miroir, source de réflexion et de réfection

Le miroir est un producteur d’images nouvelles chaque jour. Images réelles ou leurres ? Il évoque :

  • La vérité : il reflète la réalité telle qu’elle est, sans complaisance.
  • La connaissance de soi : il nous met face à notre propre visage, sans masque.

Dans les contes et traditions, le miroir est lié à la magie et à la divination. Certains miroirs parlent, révèlent la vérité profonde, comme celui de la méchante reine dans Blanche-Neige (conte des frères Grimm, basé sur un mythe germanique, 1812).

Le miroir incarne aussi :

  • Le renversement : l’image inversée évoque un point de vue différent, un retournement de la pensée.
  • Le caché : il dévoile un monde perdu, un paradis intérieur que nous ne voyons plus.

Chaque jour, l’homme se confronte à cette image à travers cet outil de « rêve » qu’est le miroir, pour découvrir la véritable valeur de ce qu’il projette. Ce processus conduit à l’éveil.

Dans cet affrontement, se révèle une dualité de l’être mêlée à une unité : c’est le même qui est deux, pour atteindre le Tout. Quelle est la principale identité face au miroir ? L’égo.

L’égo, pire ennemi et allié ambigu

Égo, notre pire ennemi : il nous bloque, nous tente, nous leurre, nous enorgueillit, nous excède, nous conduit parfois à la chute. Comment ? En l’ignorant, en le méprisant.

Mais aussi égo, « notre allié » : notre baromètre du quotidien. Il nous permet, après identification de ses interventions, de voir venir les choses, de mieux les appréhender et de les transformer, en restant dans notre milieu intérieur sans céder aux émotions.

Chaque jour, il nous montre, il nous parle, il nous tente, il nous bloque, il nous excède. Mais au fond, il facilite notre avancée. Pourrait-il devenir un ami ?

L’humilité et l’acceptation doivent alors être au rendez-vous, et ce n’est pas sans souffrance que la transformation s’opère.

L’image est réelle dans son aspect primaire. Elle est maniable, changeable, trompeuse. Enjolivée par un habit, un maquillage, un faux sourire, des apparats, elle forme la croûte du volcan !

L’image est un leurre, car l’œil humain ne peut plonger dans ce volcan sans se brûler ni s’aveugler. La conscience et la volonté de l’être sont les seuls yeux qui voient en profondeur sans s’embraser.

« Oh ! qu’il est narcissique ! » Ce mot retentit comme une dépréciation. Une admiration démesurée de soi nourrit l’égo de manière disproportionnée. Or cet égo, avec sa noirceur réintégrée dans l’équilibre, est essentiel pour évoluer sur notre chemin personnel. Sans ténèbres, il n’y a point de lumière. Mais ce mythe représente avant tout un chemin initiatique.

Narcisse, ou la quête initiatique

Narcisse, comme tous les hommes, n’a ni connaissance ni outil avant son initiation et sa transformation. Il s’enrichit de son expérience humaine, sans tenir compte des souffrances qu’il inflige aux autres et à lui-même. Sa construction se fait autour d’une dualité : ici l’égoïsme et le mépris. Chez d’autres, elles seront différentes, mais sa beauté est associée à cette partie divine et lumineuse que chacun possède. L’initié la sent, l’appréhende, mais ignore encore sa véritable dimension.

Le miroir, entre lumière et ombre

Sur un plan négatif, le miroir évoque :

  • L’illusion et l’apparence : il empêche de voir au-delà de la surface.
  • Le rêve et l’inconscient.
  • L’oubli : il absorbe les images sans s’en souvenir.
  • Les limites personnelles : mur froid, silencieux, infranchissable.
  • La hontele malheur (miroir cassé), le vide intérieurla solitude.

Narcisse semble puni pour avoir vénéré cette image-objet. L’a-t-il été vraiment ? Doit-on prendre cette mort comme telle ? Sa soif l’a conduit à la source. Cette soif n’est-elle pas spirituelle ? Sa mort, peut-elle être celle du profane ?

Son corps s’enracine dans la matière durant ses premières années, pour vivre l’expérience humaine. Sa tige droite, reliant terre et ciel, devient une élévation vers le divin, donnant vie à une fleur — un épanouissement spirituel. Il aspire enfin à une adéquation de son être tout entier.

La fleur de Narcisse

Arrêtons-nous sur cette fleur : sa tige droite part de la terre pour s’élever vers le ciel, reliant le réel et l’imaginaire. Verticale centrale, elle est le lien entre le profane (l’équerre) et l’initié (le compas). J’y vois la perpendiculaire du second surveillant.

Le regard extérieur et intérieur

Quand je regarde mon extérieur, je me leurre, je me surprotège. À la surface, je me trouve belle : parade, paraître, plaire — premier lien social avec l’entourage. Le lien social, c’est le comportement, la parole, l’avoir.

Quand je regarde l’intérieur, j’ai besoin de m’intéresser à l’autre, de voir cette partie divine en lui, le noir et le blanc, et d’en faire quelque chose. Face à mon vrai moi, la relation sincère s’établit. Toutes les lacunes, tous les manques se révèlent. On regarde la « carrosserie », oubliant le « moteur », et l’on s’affaiblit.

L’autre est fait des mêmes pierres que moi, avec les mêmes faiblesses. Pour le comprendre, après ce travail spirituel dans le temple — appris à se connaître et à s’aimer avec humilité —, je deviens altruiste.

Chacun d’entre nous peut être comparé à Narcisse. L’essentiel est dans le regard que l’on laisse passer au travers du miroir et ce que l’on en fait. Le miroir sert à apprendre à aimer l’autre : sans aimer l’autre, je ne peux m’aimer moi-même.

Le miroir comme porte initiatique

Alice au pays des merveilles

Le miroir est aussi un point de passage, une porte mystérieuse, comme dans Alice au pays des merveilles (Lewis Carroll, 1865). « Traverser le miroir signifie se confronter à l’intimité de son psychisme. C’est l’opportunité de visiter son inconscient. C’est la possibilité de rencontrer son Soi véritable (différent du “moi” de Freud), c’est-à-dire son être universel. »

Ainsi, le miroir maçonnique n’est pas un simple objet. Il est l’épreuve de la dualité, le révélateur de l’égo, le chemin vers l’unité. Il enseigne que l’image extérieure n’est qu’un voile, et que la vraie lumière naît de l’affrontement avec soi. Dans le silence du temple intérieur, il devient l’instrument de l’éveil.

Que le Grand Architecte illumine notre regard.

Autre article sur le sujet

Le GODF devant Komitas pour faire du génocide arménien une mémoire de vérité et de vigilance

Le 24 avril 2026, au Mémorial du Génocide Arménien, statue de Komitas, place du Canada, cours Albert-Ier, à Paris, 8e arr., le Grand Orient de France a commémoré le 111e anniversaire du génocide arménien.

La présence de Guillaume Trichard, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, soulignait la continuité d’un engagement maçonnique fidèle au travail de mémoire, à la vérité historique et à la défense de la dignité humaine. La parole institutionnelle fut portée par Bertrand Sade, Garde des Sceaux et du Timbre du Grand Orient de France. Son discours a donné à cette cérémonie de recueillement et de dépôt de gerbe une portée à la fois républicaine, maçonnique et universelle.

Parmi les présents figuraient également des membres de la loge France Arménie du Grand Orient de Francecréée à l’Orient de Paris le 20 mai 1919 sous l’égide de la loge Fraternité des peuples fondée en 1833 –, dont la présence donnait à cette commémoration une résonance fraternelle particulière.

Elle rappelait que la mémoire arménienne n’est pas seulement un objet d’histoire ou de diplomatie mémorielle, mais aussi une fidélité vécue, transmise et portée au sein même du travail maçonnique. La Lettre d’information du Grand Orient de France du 24 avril 2026 rendait d’ailleurs compte de cette commémoration, soulignant ainsi l’importance accordée par l’obédience à ce moment de mémoire, de vérité et de vigilance.

Mémorial du Génocide Arménien, statue de Komitas

Il est des lieux où la mémoire ne se contente pas d’habiter la pierre

Elle y respire encore. Le Mémorial du Génocide Arménien, devant la statue de Komitas, appartient à ces espaces de gravité où l’histoire se fait présence, blessure et exigence.

En ce jour de recueillement, Bertrand Sade a porté la parole du Grand Orient de France avec une densité particulière

Minute de silence et dépôt de gerbe

Dans une cérémonie mémorielle, celui qui parle ne représente pas seulement une institution. Il devient, pour un moment, le gardien d’une parole collective. Bertrand Sade a assumé cette charge avec sobriété et fermeté. Il n’a pas parlé pour accomplir un simple rite commémoratif. Il a parlé pour rappeler un devoir. Celui de nommer le crime, de défendre la vérité historique et de refuser l’effacement.

La présence de Komitas donnait à cette commémoration une force particulière

De son vrai nom Soghomon Soghomonian, Komitas naît en 1869 et meurt en 1935. Prêtre, musicologue, compositeur, chanteur et collecteur des chants populaires arméniens, il est l’une des grandes figures de la culture arménienne moderne. Il parcourut villages et monastères pour recueillir, transcrire et sauver de l’oubli les chants de son peuple. Arrêté le 24 avril 1915 à Constantinople avec de nombreux intellectuels arméniens, il fut libéré grâce à des interventions extérieures, mais ne se remit jamais de l’épreuve. Sa vie brisée est devenue l’un des symboles les plus bouleversants du martyre arménien.

Devant sa statue, la cérémonie prenait ainsi une dimension plus profonde encore

Un génocide ne vise jamais seulement les corps. Il cherche aussi à détruire une langue, une mémoire, une culture, une filiation, une manière de chanter le monde. En honorant Komitas, le Grand Orient de France honorait non seulement les victimes, mais aussi cette part de l’âme arménienne que les bourreaux voulurent faire disparaître.

Le génocide arménien trouve son point de bascule en 1915, mais il s’inscrit dans une histoire plus longue de violences et de persécutions

À la fin du XIXe siècle, les massacres hamidiens frappèrent déjà durement les Arméniens de l’Empire ottoman. En 1909, les massacres d’Adana annoncèrent encore l’extrême fragilité de cette population. Puis, dans le contexte de la Première Guerre mondiale, le pouvoir jeune-turc engagea une politique de destruction systématique. Arrestations des élites, déportations, marches de la mort, massacres, spoliations, viols, conversions forcées, enlèvements d’enfants, effacement des traces. Environ un million et demi d’Arméniens furent exterminés.

Le 24 avril 1915 demeure la date mémorielle centrale de cette tragédie

Ce jour-là, à Constantinople, les autorités ottomanes arrêtèrent des centaines d’intellectuels, de religieux, de médecins, d’avocats, d’écrivains et de responsables communautaires arméniens. En frappant les élites, le pouvoir préparait l’anéantissement d’un peuple tout entier. C’est cette date que les Arméniens du monde entier commémorent chaque année comme un appel à la justice et à la vérité.

Bertrand Sade

Bertrand Sade a précisément placé son discours sous ce signe

Il a rappelé que se souvenir ne relève pas d’un simple exercice du passé, mais d’un acte de conscience. Cette formule donne la clef de son intervention. La mémoire n’est pas une convenance. Elle est une exigence morale. Elle oblige à nommer les faits sans détour.

Oui, ce fut un génocide. Oui, ce fut un crime contre l’humanité.

Le nier, l’atténuer ou le travestir revient à porter atteinte à la dignité humaine elle-même. Par ces mots, Bertrand Sade a inscrit la cérémonie dans une clarté nécessaire. Le négationnisme n’est pas seulement une falsification de l’histoire. Il est une seconde violence faite aux victimes. Il cherche à priver les morts de leur vérité et les vivants de leur vigilance.

C’est ici que la parole maçonnique prend tout son sens

La franc-maçonnerie ne peut pas se satisfaire d’une fraternité abstraite. Elle doit se tenir là où l’homme fut nié, là où la dignité fut détruite, là où la vérité demeure menacée. Le travail de mémoire devient alors un véritable travail initiatique. Il oblige à descendre dans les ténèbres de l’histoire pour y chercher ce qui peut encore éclairer la conscience humaine.

Bertrand Sade a également rappelé le lien profond qui unit la France et le peuple arménien Les Arméniens de France ont résisté, combattu, créé, travaillé, transmis. Ils ont enrichi notre culture, notre pensée, notre vie civique et notre République. Leur présence n’est pas seulement l’histoire d’un exil. Elle est celle d’une fidélité reconstruite, d’une dignité préservée, d’une fraternité devenue contribution vivante à la nation française.

Le peuple arménien a traversé la souffrance, la dispersion, la spoliation et l’arrachement Pourtant, il n’a pas disparu. Il a relevé des familles, fondé des associations, transmis des langues, des chants, des rites, des livres, des œuvres. Il a opposé à l’anéantissement la force de la continuité. Il a fait de la mémoire non pas une plainte immobile, mais une présence active.

Komitas

En cela, Komitas demeure une figure essentielle. Il rappelle qu’un peuple vit aussi par sa voix. Les bourreaux veulent toujours faire taire. Ils veulent que les noms s’effacent, que les chants cessent, que les cimetières disparaissent, que les enfants oublient. Mais la mémoire arménienne a survécu. Elle chante encore. Elle parle encore. Elle oblige encore.

La cérémonie du 24 avril 2026 fut donc davantage qu’un hommage

Elle fut un acte de fidélité aux morts et un avertissement adressé aux vivants. Dans un monde traversé par les haines identitaires, les violences de masse, les réécritures de l’histoire et les tentations de repli, la mémoire du génocide arménien demeure une sentinelle. Elle rappelle ce que devient l’humanité lorsque la raison abdique devant la haine organisée.

La force de l’intervention de Bertrand Sade fut d’articuler cette mémoire à l’idéal républicain et maçonnique. Liberté de conscience, égalité des droits, refus de toute oppression, dignité humaine, laïcité, universalisme, fraternité.

Ces mots, devant le mémorial, n’étaient pas des formules convenues. Ils retrouvaient leur poids véritable. Ils disaient que la République n’est fidèle à elle-même que lorsqu’elle protège la vérité des peuples meurtris.

Devant Komitas, le Grand Orient de France a ainsi rappelé que la mémoire n’est pas une option

Elle est une colonne de la conscience humaine. Elle ne regarde pas seulement hier. Elle engage aujourd’hui. Elle prépare demain. Elle oblige chacun à demeurer vigilant face aux mensonges, aux falsifications et aux prédateurs de mémoire qui cherchent à réécrire le passé pour désarmer l’avenir.

Bertrand Sade a donné à cette commémoration une parole claire, digne et nécessaire. Devant Komitas, gardien blessé du chant arménien, le Grand Orient de France a rappelé que se souvenir, c’est résister. Résister à l’oubli. Résister au mensonge. Résister à tout ce qui nie la dignité humaine. Le 24 avril 2026, la mémoire arménienne n’a pas seulement été honorée. Elle a été élevée comme une lumière de vigilance au cœur même de la cité républicaine.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

GODF Lettre-d-information-du-24-04-2026

Sur la Lune, l’homme éprouvé par sa propre lumière

Avec On a marché sur la Lune, Hergé n’offre pas seulement à la bande dessinée l’un de ses sommets narratifs.

Il compose une méditation sur le passage, sur l’arrachement, sur ce moment redoutable où l’être quitte le monde connu pour avancer dans une clarté qui ne réchauffe pas.

Dès les premières pages, tout est déjà là !

Le silence des communications interrompues, l’angoisse à Sbrodj, la menace invisible, puis la fusée soudain retrouvée dans le noir cosmique. Nous ne sommes pas dans l’ivresse du progrès. Nous sommes dans une traversée. La science y devient une ascèse, presque une discipline de l’âme.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Hergé fait sentir que l’aventure spatiale est d’abord une mise à nu

Dans la cabine, les corps perdent leur pesanteur, les gestes se dérèglent, les habitudes humaines deviennent inopérantes. Le whisky flotte en bulles absurdes, les hommes se cognent aux parois, les repères s’effacent, le ridicule s’invite au cœur même de l’exploit. Or cette part burlesque n’affaiblit en rien la grandeur du récit. Elle lui donne au contraire sa profondeur.

Elle rappelle que l’homme, même lancé vers les astres, demeure un être inachevé, maladroit, vulnérable, exposé à sa propre insuffisance. Dans une lecture initiatique, cette apesanteur vaut bien davantage qu’un effet de fantaisie. Elle figure la perte des anciens appuis. Elle dit l’instant où l’impétrant ne peut plus compter sur les certitudes ordinaires et doit apprendre une autre loi, un autre équilibre, une autre façon d’habiter l’espace et le temps.

La Lune elle-même n’est jamais un paysage de conquête au sens vulgaire

Hergé

Hergé en fait une terre de dépouillement. Quand Tintin descend l’échelle et pose le pied sur le sol lunaire, la scène n’a rien d’un triomphe tapageur. Elle relève presque du rite. Un homme s’avance, seul, mesuré, contenu, sur une matière que nul n’a encore foulée. Cette marche lente, cette trace imprimée dans la poussière, cette attention au souffle et au moindre mouvement donnent à la séquence une densité symbolique considérable.

Nous touchons ici à une vérité profondément maçonnique. Le pas n’est jamais seulement un déplacement. Il engage l’être tout entier. Il mesure ce que nous sommes devenus. Il révèle si nous savons avancer avec rectitude dans un monde où tout peut nous faire dévier. La Lune de Hergé n’est pas un astre romantique. C’est une chambre d’épreuve.

Cette épreuve prend d’ailleurs plusieurs visages

Il y a le manque d’oxygène, qui transforme chaque minute en question vitale. Il y a l’astéroïde Adonis, masse errante qui rappelle la précarité de toute route humaine. Il y a surtout le déchaînement intérieur que Hergé introduit par l’infiltration du traître et par la figure de Frank Wolff. Ce personnage donne soudain à l’album une gravité morale qui le porte très au-delà du récit d’aventures. Frank Wolff n’est pas un simple complice de circonstance. Il est une conscience fracturée, un homme tombé hors de la ligne juste, puis ramené au bord de lui-même par la vue de l’abîme.

Son geste final, silencieux et terrible, possède la grandeur sombre des réparations qu’aucune parole ne peut accomplir. Dans une perspective maçonnique, il incarne cette vérité sévère que nul ne peut durablement trahir la fraternité sans se perdre, mais que l’homme peut encore, à l’ultime instant, tenter de retrouver en lui une part de vérité. Sa disparition dans le vide ne relève pas seulement du drame. Elle touche à l’expiation.

Autour de cette ligne tragique, Hergé déploie pourtant un contrepoint d’humanité souvent admirable

Les Dupondt, avec leurs mésaventures capillaires, leur présence déplacée, leur inquiétude comique, introduisent dans le récit une faiblesse familière qui empêche toute héroïsation abstraite. Même le capitaine Haddock, emporté hors de la fusée et dérivant dans l’espace avant d’être sauvé de justesse, devient la figure bouleversante de l’homme qui, dans son emportement et sa générosité mêlés, s’expose au néant.

Rien n’est abstrait chez Hergé. Le cosmique n’abolit jamais l’humain. Il le révèle. La grandeur n’efface ni la peur, ni le comique, ni l’erreur, ni la fatigue. Elle les traverse. C’est ce qui donne à cet album sa justesse si rare.

Georges Remi (1907-1983), dit Hergé, n’a cessé d’ordonner son œuvre autour d’un double mouvement de clarté visuelle et d’approfondissement moral.

Créateur de Tintin, mais aussi de Quick et Flupke et de Jo, Zette et Jocko, il a porté la bande dessinée à un degré de lisibilité, d’exigence graphique et de tension intérieure qui continue d’en faire l’un des grands artistes narratifs du XXe siècle.

De Le Lotus bleu à Tintin au Tibet, de L’Étoile mystérieuse à Objectif Lune, sa bibliographie dessine moins une suite d’exploits qu’un long travail sur la droiture, le regard, la fidélité, la peur, l’amitié et le sens du vrai. On a marché sur la Lune s’inscrit au cœur de cette œuvre comme un livre d’altitude et de rigueur, où la ligne claire devient presque une ligne de conduite.

Ce qui nous touche si profondément dans cet album, c’est qu’il ne célèbre jamais la domination

La fusée rouge et blanche n’y règne pas comme un étendard de puissance. Elle monte comme un signe d’interrogation lancé à l’humanité. Qu’allons-nous chercher si loin, sinon la mesure de notre propre fragilité. Que découvrons-nous sur cet astre mort, sinon l’exigence de mieux habiter la terre des hommes. Sous l’apparence du récit scientifique, Hergé nous parle de la maîtrise de soi, du courage, de la faute, de la réparation, de la fraternité mise à l’épreuve. Il nous parle de ce moment où l’homme, croyant conquérir un monde, rencontre surtout sa conscience.

C’est pourquoi On a marché sur la Lune demeure, aujourd’hui encore, un grand livre initiatique.

Non parce qu’il délivrerait un enseignement fermé, mais parce qu’il met les personnages, et avec eux ses lecteurs, devant cette question essentielle : faisons-nous vraiment bon usage de la lumière que nous avons reçue.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les aventures de Tintin – On a marché sur la Lune 

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €