Au siège du Grand Orient de France (GODF), le musée de la franc-maçonnerie, musée de France, propose une plongée inédite dans le tableau de loge, entre œuvres contemporaines et pièces historiques, du 26 février au 12 avril 2026, au 16, rue Cadet à Paris.
Un tableau de loge mis en lumière
Au cœur du parcours, le tableau de loge du frère Mircea Deaca, ancien Grand Maître du Grand Orient de Roumanie, devient le véritable fil d’Ariane de l’exposition. Plasticien et maçon, Deaca en propose une lecture contemporaine, à la fois sensible et fortement symbolique, qui revisite le dispositif initiatique maçonnique sans le trahir. À travers ses interprétations picturales, le tableau n’est plus seulement un objet rituel : il se fait paysage mental, cartographie de l’initiation, où chaque signe, couleur et perspective participe d’une dramaturgie intérieure. Le visiteur est ainsi invité à passer du « voir » au « comprendre », de l’image au symbole, dans un va-et-vient constant entre regard profane et regard initiatique.
Et déjà, un scoop qui prolonge l’élan
À partir de fin avril, le musée de la franc-maçonnerie offrira une très grande exposition temporaire, accompagnée d’un catalogue, consacrée à Paris et à la franc-maçonnerie.
Nuit européenne des musées 2026
Une promesse de ville-labyrinthe, de traces, d’ateliers et de lumières. Réservez dès maintenant la fin avril, et notez aussi la Nuit européenne des musées, le 23 mai prochain.
Le tapis de loge : pédagogie, paysage, axe du temple
L’exposition rappelle avec force le rôle central du tapis de loge : support pédagogique destiné à l’instruction, paysage symbolique propre à chaque grade, et axe structurant de l’espace rituel. Posé au centre de la loge, il organise la circulation des regards, des pas et des énergies, tout en condensant le récit du parcours du néophyte, de l’obscurité première aux lumières de la connaissance. Loin d’être un simple décor, il est montré comme un véritable « outil de pensée », qui articule géométrie sacrée, mémoire des rites et narration initiatique. En mettant en regard différentes formes de tapis – dessinés à la craie, peints sur toile ou matérialisés sur support durable – l’exposition permet de mesurer l’évolution de ces tracés tout en soulignant la permanence de leurs fonctions.
Dialogues entre œuvres contemporaines et pièces historiques
Préparation de l’xposition
Autour de Mircea Deaca, le musée a choisi de convoquer plusieurs artistes maçonniques contemporains conservés dans ses collections, parmi lesquels Guy-René Doumayrou, Michel Pessaux et Sylvestre (ou Sylvain) de Cabarela. Leurs œuvres, parfois abstraites, parfois figuratives, entrent en résonance avec les tableaux de loge historiques du XIXᵉ siècle, offrant un jeu de miroirs entre tradition des Lumières et expressions plastiques d’aujourd’hui. Ce face-à-face met en évidence la façon dont les symboles – colonnes, pavé mosaïque, étoiles, outils, astres – se recomposent à travers les époques sans perdre leur puissance évocatrice. En suivant ce parcours, on voit se dessiner une véritable histoire visuelle de l’initiation, du XVIIIᵉ siècle aux formes actuelles, où chaque artiste reformule la même grammaire symbolique à la lumière de son temps.
Mircea Deaca, entre Roumanie et rue Cadet
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Figure marquante du Grand Orient de Roumanie, Mircea Deaca s’inscrit dans une tradition maçonnique roumaine ancienne, plusieurs fois interrompue par les régimes autoritaires mais toujours renaissante, en lien privilégié avec le Grand Orient de France. Ancien Grand Maître et ancien résident de la Cité internationale des arts à Paris, il incarne ce dialogue fécond entre création artistique, engagement maçonnique et circulation européenne des idées. Ses tableaux de loge, exposés au musée, portent la marque de cette double appartenance : enracinement dans un héritage symbolique commun, mais regard venu d’ailleurs, qui décale légèrement les codes, les couleurs, les proportions pour mieux interroger le regard du visiteur. Cette présence roumaine au 16, rue Cadet rappelle combien la franc-maçonnerie, par-delà les frontières, tisse une communauté de symboles et de récits partagés
à gauche : Romane FOUCHER, chargée des collections et à droite Lucie MASSE, chargée des publics – musée de la franc-maçonnerie
Un rendez-vous immanquable au « 16 Cadet »
Mercredi 25 février, lors du vernissage, le conservateur du musée, Laurent Ségalini, a présenté les enjeux de cette exposition en soulignant l’importance de redonner à voir le tableau de loge comme objet vivant, à la croisée de l’art, de la pédagogie et du rituel. Installée au musée de la franc-maçonnerie, au siège du Grand Orient de France, 16, rue Cadet à Paris, « Tracés de Lumière de l’Initiation » est accessible du 26 février au 12 avril 2026, dans le cadre des expositions temporaires du musée.
Laurent Segalini
Pour les frères, sœurs et profanes curieux de comprendre ce que signifie « tracer la lumière » sur le tableau de loge, cette exposition est, véritablement, à ne pas manquer.
Infos pratiques
Du 26 février au 12 avril 2026 / Musée de la franc-maçonnerie – Siège du Grand Orient de France : 16 rue Cadet – 75009 Paris
Tél : 01.45.23.74.09 / Métros : Cadet (ligne 7) ou Grands Boulevards (lignes 8, 9) / Station Vélib’ : Cadet (24-26 rue Cadet)
Jean Fritzner Étienne donne à lire un ouvrage d’histoire dont la tenue intellectuelle dépasse de beaucoup le cadre d’une enquête spécialisée sur Saint-Domingue. Ce qu’il met au jour, avec une constance admirable, c’est une forme de drame métaphysique inscrit dans les institutions. Une puissance politique se rêve providentielle, une institution religieuse se voit chargée d’une mission de salut et d’ordre, une société coloniale prétend organiser le monde au nom de Dieu et du roi, et l’ensemble se défait de l’intérieur au contact de ce qu’il nie.
Nous lisons alors moins une simple histoire de l’Église en contexte colonial qu’une méditation sévère sur l’impossible alliance entre universalité spirituelle proclamée et économie de l’asservissement. La force de Jean Fritzner Étienne tient à ce qu’il n’a nul besoin d’emphase pour faire apparaître cette contradiction. Il travaille au plus près des pratiques, des dispositifs, des conflits de compétence, des intérêts matériels, des lenteurs administratives, des compromis pastoraux, et c’est précisément cette sobriété qui donne à son livre une intensité presque tragique.
L’un des grands mérites de cette œuvre consiste à montrer que la doctrine coloniale française ne se réduit jamais à une rhétorique lointaine
Elle se construit, se corrige, se durcit, se réajuste au fil des expériences américaines, des échecs, des résistances, des besoins de la métropole et des contraintes de la plantation. Jean Fritzner Étienne suit ce mouvement dans la longue durée avec une précision remarquable. Il met en évidence la manière dont l’Église catholique se voit assigner une double fonction qui se présente comme harmonieuse dans les textes et qui devient rapidement dissonante dans la réalité. D’un côté elle doit civiliser, instruire, baptiser, encadrer, donner forme chrétienne à des populations que le regard colonial décrit d’emblée dans un langage de hiérarchie, de soupçon et de dégradation. De l’autre elle doit contribuer à maintenir la paix sociale dans une colonie structurée par la violence esclavagiste, par la peur du soulèvement et par la logique d’exploitation maximale. La religion devient alors, dans le regard du pouvoir, non seulement un horizon de conversion mais un instrument de sûreté, une technologie de pacification, une réponse policière indirecte à ce que les autorités nomment la « menace noire ». Cette expression, que l’auteur restitue dans sa brutalité historique, suffit à dévoiler l’abîme moral du système. Nous voyons se déployer une catéchèse sous surveillance, une pastorale tolérée tant qu’elle ne trouble pas les rapports de domination, une théologie comprimée par les intérêts du sucre, du café, de l’indigo et du commerce atlantique.
Ce livre est particulièrement précieux parce qu’il refuse de simplifier la figure du clergé
Jean Fritzner Étienne n’écrit ni une défense pieuse ni une condamnation monolithique. Il rend à l’histoire sa densité humaine. Il suit le développement des communautés religieuses, leurs installations, leurs rivalités, leurs limites, leurs déplacements, leurs fractures, et montre combien la question missionnaire à Saint-Domingue reste inséparable des tensions entre réguliers et séculiers, des choix de juridiction, des arbitrages de la monarchie et des conditions concrètes de la colonie. La trajectoire des jésuites, leur place, puis leur expulsion, ne valent pas seulement comme épisode ecclésiastique. Elles éclairent une recomposition profonde de l’autorité religieuse et de ses relais sociaux. Les retours, les solutions transitoires, les décisions royales, les tentatives de rééquilibrage révèlent une administration du spirituel qui ressemble souvent à une gestion de crise permanente. La mission n’est jamais une abstraction. Elle est toujours prise dans la matière des hommes, dans la rareté du personnel, dans l’usure des corps, dans le crédit des ordres, dans les méfiances croisées, dans les attentes contradictoires des colons et des autorités.
C’est ici que la lecture peut devenir, pour nous, intensément maçonnique sans qu’il soit besoin de plaquer une grille étrangère au texte
Le préfacier Lewis Apidou Clorméus – sourece Regards Protestants
Jean Fritzner Étienne ne parle pas en initié d’atelier et rien n’indique une appartenance formelle de sa part à la franc-maçonnerie. Pourtant son livre travaille un point que nous connaissons intimement dans la tradition initiatique, celui de l’écart entre la forme et la vérité, entre l’édifice affiché et sa fissure interne, entre la parole élevée et l’usage réel qui en est fait. L’Église coloniale se voit investie d’une mission de lumière dans un monde organisé par l’ombre, et cette contradiction consume progressivement sa crédibilité. Dans une lecture symbolique, nous pourrions dire que l’on veut y faire servir la pierre d’angle à la consolidation d’un mur d’asservissement. Rien de durable ne peut sortir d’un tel renversement des finalités. L’ouvrage montre avec une lucidité continue comment la religion, lorsqu’elle est enrôlée par un ordre injuste, ne cesse pas d’être religion, mais devient un champ de luttes, de déformations, de déplacements, de réinterprétations. Cette nuance est capitale. Elle empêche le confort des oppositions trop nettes et oblige à penser dans l’épaisseur du réel.
L’auteur apporte sur ce point une lecture d’une grande finesse quand il aborde la christianisation des esclaves et les résistances des colons à toute instruction religieuse qui irait au-delà de la stricte docilité.
Le baptême peut être exigé, l’orthodoxie peut être proclamée, les fêtes et le mariage peuvent être réglementés, les pratiques surveillées, mais la transmission intérieure ne se laisse pas décréter. Les maîtres veulent souvent une religion utile, courte, contrôlée, socialement rentable, et se méfient de ce qui pourrait reconnaître trop pleinement l’humanité spirituelle des captifs. Les missionnaires eux-mêmes, même lorsqu’ils agissent avec zèle, se heurtent à un cadre qui mutile leur propre tâche. Dès lors, la vie religieuse des esclaves ne se laisse pas réduire à l’alternative entre conversion docile et refus pur. Une autre intelligence du sacré apparaît, faite de traductions, de continuités souterraines, d’assemblages symboliques, de persistances africaines, de rencontres avec le catholicisme, de déplacements de sens que le clergé interprète volontiers comme superstition quand il ne parvient pas à les penser autrement. Là encore, l’auteur ne force pas le trait. Il décrit. Et cette retenue donne plus de portée encore à ce que nous comprenons. Toute captation politique du sacré produit des formes inattendues de recomposition spirituelle.
L’un des apports majeurs du livre, trop rarement traités avec cette précision dans l’historiographie générale, réside dans l’attention portée au domaine temporel de l’Église
Jean Fritzner Étienne montre que l’institution ecclésiastique à Saint-Domingue n’est pas seulement un corps doctrinal et pastoral. Elle est aussi une puissance de biens, de revenus, de droits, de possessions, d’intérêts patrimoniaux, de litiges et de gestion. Cette matérialité du religieux n’est pas un détail secondaire. Elle est au cœur des compromis, des suspicions et des dépendances. Les droits curiaux, les revenus casuels, les pensions, les questions foncières, la destination des biens missionnaires, les héritages et les possessions des communautés dessinent un paysage où le spirituel se trouve sans cesse exposé à la pesanteur des arbitrages économiques. Dans une perspective initiatique, ce passage du livre est d’une valeur singulière, car il rappelle que toute institution qui prétend conduire les âmes doit aussi répondre de ce que ses formes matérielles font à sa parole. Le temporel n’est pas l’ennemi du spirituel. Il en est l’épreuve. Et Jean Fritzner Étienne montre avec une acuité remarquable comment cette épreuve, dans le contexte colonial, devient souvent une zone de compromission structurelle.
Quand vient le temps du bilan missionnaire, l’écriture de Jean Fritzner Étienne gagne une gravité presque nue
Nous ne recevons pas une sentence facile. Nous assistons à une démonstration progressive de la faillite d’une doctrine. Cette faillite ne se laisse pas expliquer par un seul facteur et c’est ce qui rend l’analyse si forte. Oui, le manque de prêtres pèse lourdement. Oui, la médiocrité et parfois la corruption d’une partie du clergé affaiblissent l’œuvre missionnaire. Oui, certaines conduites scandaleuses minent l’autorité pastorale. Mais l’auteur va plus loin et plus juste. Il montre que ces causes visibles s’enracinent dans une contradiction plus profonde. Le système colonial demande à la religion de légitimer un ordre qui contredit en son fond l’universalité chrétienne. Il exige une catéchèse amputée, une évangélisation sans conséquence sociale, une reconnaissance de l’âme qui ne dérange jamais l’économie des corps. Les rapports difficiles entre ecclésiastiques et colons ne sont donc pas de simples querelles de personnes. Ils sont le symptôme d’une incompatibilité de finalités. L’instruction des esclaves, la discipline des fêtes, le mariage, la place du clergé dans la régulation des mœurs, tout devient terrain de tension parce que le religieux, même instrumentalisé, continue de porter une promesse que l’ordre esclavagiste ne peut accueillir sans se nier lui-même.
Dans cette lumière, le livre de Jean Fritzner Étienne prend une portée qui dépasse son objet immédiat
Il devient une réflexion sur la corruption des principes lorsqu’ils sont subordonnés à la raison d’État et à la rentabilité. Pour une lecture maçonnique, la leçon est profonde. Nous y retrouvons une exigence de discernement qui est au cœur de notre travail intérieur. Toute institution peut invoquer la lumière. La question décisive demeure celle de ce qu’elle éclaire réellement. Toute autorité peut se réclamer du bien, de l’ordre, de la civilisation, de la mission. La question décisive demeure celle des vies concrètes qu’elle broie ou qu’elle relève. L’auteur donne à cette interrogation une forme historique d’une grande puissance en restant fidèle à la rigueur documentaire. C’est cette fidélité qui rend son livre si méditatif. Il ne cherche pas l’effet. Il laisse les faits défaire les fictions.
Le parcours de Jean Fritzner Étienne éclaire magnifiquement cette posture de travail
Historien haïtien né en 1972, formé entre Haïti et la France, il a soutenu en 2012 à l’université Paris Diderot une thèse importante sous la direction d’Alain Forest sur l’Église dans la société coloniale de Saint-Domingue à l’époque française. Son itinéraire associe l’enseignement, la recherche, la responsabilité institutionnelle et la sauvegarde de la mémoire documentaire. Professeur à l’Université d’État d’Haïti, ancien directeur de l’École normale supérieure de cette université, chercheur associé au LADYSS, fondateur des Archives numériques de la Révolution haïtienne, il incarne une érudition de terrain, patiente, exigeante, affranchie des récits extérieurs trop rapides sur Haïti. Cette trajectoire ne produit pas seulement un savoir. Elle produit une manière de regarder, attentive aux plis du réel, aux dissonances, aux silences d’archive, aux usages idéologiques de l’histoire. Même sans revendication ésotérique explicite, son travail rejoint, par sa méthode de dévoilement, ce que nous pouvons appeler une ascèse du discernement.
Sa bibliographie, telle qu’elle se dessine dans le prolongement de sa thèse et de ses recherches sur la période révolutionnaire haïtienne, compose un ensemble d’une grande cohérence
Jean Fritzner Étienne
Le présent ouvrage prolonge le chantier central consacré à l’Église catholique dans la société coloniale de Saint-Domingue et dialogue avec ses travaux sur les années de rupture, notamment autour de l’Église durant la révolution des esclaves et l’indépendance. Cette continuité est précieuse, car elle permet de suivre non seulement une spécialisation savante, mais une interrogation de fond sur les formes religieuses du pouvoir, leurs accommodements, leurs crises, leurs déplacements après l’effondrement de l’ordre colonial. Pour nous, lecteurs attentifs à la dimension symbolique des institutions et à leur part d’ombre, Jean Fritzner Étienne devient ainsi un compagnon de pensée au sens le plus exigeant du terme, non parce qu’il flatterait une vision initiatique, mais parce qu’il oblige notre propre regard à se purifier de ses facilités.
Ce livre laisse une empreinte durable. Il montre comment un système qui prétendait unir le ciel et la domination terrestre a produit, dans sa propre logique, les conditions de son discrédit spirituel. Il montre aussi, en creux, que la vérité religieuse ne se mesure pas à la majesté des appareils qui la revendiquent mais à la justice qu’ils consentent à rendre possible.
À ce titre, l’ouvrage de Jean Fritzner Étienne compte parmi ces travaux rares qui enrichissent à la fois l’histoire, la conscience morale et la méditation initiatique.
Il nous rappelle que les grandes architectures idéologiques tombent toujours de la même manière, non par manque de discours, mais parce qu’elles demandent à l’âme humaine de ratifier ce qu’elle ne peut, au plus profond d’elle-même, tenir pour vrai.
Pouvoir, religion et colonisation sous l’ancien régime
L’Église dans la société coloniale de Saint-Domingue XVIIe-XVIIIe siècles
Jean Fitzer Étienne – Préface de Lewis Apidou Clorméus
Les Étoiles arcane XVII – La foudre a frappé. La Maison Dieu (XVI) a fait voler en éclats nos certitudes, notre ego et les murs qui nous enfermaient. La poussière de l’effondrement vient de retomber. Et que se passe-t-il quand le toit de notre prison s’écroule ? On lève les yeux, et l’on redécouvre l’immensité du ciel. L’initié se retrouve nu, vulnérable, dépouillé de ses artifices matériels, mais il est enfin libre. Dans le silence qui suit le fracas, une lumière douce, pure et bienveillante vient baigner le paysage. C’est le retour à la nature et à la vérité nue. Bienvenue sous la protection des Étoiles.
Le Billet d’Humeur : L’alignement des planètes et la force de la vulnérabilité
Si je devais résumer la manière dont j’envisage cette carte, ce serait par une expression simple : l’incarnation de l’harmonie.
Souvent, après les grandes tempêtes de l’existence, après les luttes acharnées ou les désillusions brutales que nous impose la Maison Dieu, il se produit un phénomène étrange. Le silence s’installe. Et dans ce silence, il y a parfois des instants suspendus. Ce sont ces moments rares où l’on ressent un véritable « alignement des planètes », où l’on a l’impression miraculeuse que l’univers tout entier s’est ligué pour aller dans notre sens.
Les Étoiles, c’est ce moment de grâce, aussi précieux qu’éphémère. C’est le moment d’un profond soulagement. Après avoir passé tant de temps à vouloir tout contrôler ou tout retenir, on lâche enfin prise. On ne force plus rien, on se laisse simplement traverser par la vie. On se découvre « nu » et vulnérable, certes, mais cette vulnérabilité n’est plus vécue comme une faiblesse : elle devient une ouverture totale au monde. J’ai la sensation intime que c’est la carte de la magie de l’existence, cette magie vitale qui souffle en nous et autour de nous, nous chuchotant que nous sommes enfin à notre juste place dans le grand ordre cosmique.
La Problématique : La Vérité Nue et le Don de Soi
Observez cette jeune femme. Contrairement à l’Ange de Tempérance qui était androgyne et doté d’ailes divines, la figure féminine des Étoiles est profondément humaine et terrestre. Elle a posé un genou à terre ; nue, car elle n’a plus rien à cacher : les masques et les métaux ont été détruits par la carte précédente. Elle verse l’eau de ses deux vases, non pas pour la transvaser en circuit fermé, mais pour la rendre à la terre et au fleuve. C’est l’acte du don désintéressé. Elle ne retient plus l’énergie, elle participe à la fluidité universelle sous le regard bienveillant des astres.
Focus Maçonnique : La Voûte Étoilée et le Zodiaque
En loge maçonnique, l’allégorie de cette carte est omniprésente. Puisque la tour d’orgueil (la Maison Dieu) a été détruite, quel est désormais le toit du Temple ? C’est la Voûte Étoilée. Le temple maçonnique n’est pas un bâtiment fermé ; il est ouvert sur le cosmos, signifiant que le travail spirituel n’a pas de limites terrestres ni de frontières.
La carte des Étoiles nous renvoie également au grand rythme de l’univers, aux astres et au zodiaque qui ornent souvent la partie supérieure des temples. Ce sont ces mêmes astres qui régissent le temps sacré, notamment lors des célébrations des solstices, comme le rite de la Saint-Jean d’hiver. L’espoir de la lumière qui renaît dans les ténèbres. L’initié comprend ici qu’il n’est pas isolé : il est une étincelle reliée à la grande horloge cosmique.
L’Analyse Mystérieuse : Pé, le Souffle et le Chemin vers la Matière
Plongeons dans les arcanes de la Kabbale et de la narration structurelle, telles qu’étudiées dans Le Tarot miroir des symboles :
La Lettre Pé (פ) – La Bouche
L’Arcane XVII est traditionnellement associé à la lettre hébraïque Pé, qui représente la « bouche ». Pourquoi la bouche pour une image aussi silencieuse ? Parce que la bouche est le lieu du souffle de vie (cette fameuse « magie de la vie qui souffle en nous »). C’est aussi par la bouche que se transmet la Parole, le verbe apaisé, la vérité nue qui rafraîchit l’âme après le feu de la tour.
Le Sentier de Hod à Malkhout
Sur l’Arbre de Vie kabbalistique, cet arcane incarne le chemin direct qui relie Hod (La Gloire, l’intelligence cosmique et la magie) à Malkhout (Le Royaume, notre monde physique). Les Étoiles agissent comme un entonnoir cosmique. Elles captent l’intelligence et la magie de l’univers (Hod) pour venir abreuver et féconder notre réalité matérielle (Malkhout). C’est pour cela que l’on ressent cet « alignement » : le haut s’écoule parfaitement dans le bas.
L’Archétype de Propp
L’Auxiliaire Magique et le Guidage.
Dans la structure du conte, après avoir survécu à l’Agresseur et au Climax (la foudre de la carte 16), le héros est souvent perdu, errant dans la nature. C’est là qu’interviennent les Étoiles : elles remplissent la fonction de l’Auxiliaire Magique (ou du guide providentiel). Elles ne font pas le travail à la place du héros, mais elles lui indiquent le nord, elles lui offrent la boussole intérieure ou l’élixir (l’eau). Cela lui permettra de reprendre des forces pour la dernière ligne droite de son voyage.
En Aparté : La Rosée des Philosophes (Le Secret de l’Eau Céleste)
Comme une évidence, le Grand Œuvre alchimique reprend ici son souffle dans le calme de la nature.
Sur le plan de l’Alchimie, l’arcane des Étoiles nous parle d’une opération très poétique : la transformation de l’eau terrestre en eau céleste. Autrefois, les alchimistes attendaient le printemps pour aller récolter ce qu’ils appelaient la « Rosée des Philosophes ». Ils étendaient des toiles au petit matin pour capturer cette eau pure, car ils étaient convaincus qu’elle s’était chargée de l’énergie et du magnétisme des étoiles pendant la nuit.
La jeune femme de notre carte fait exactement la même chose. Elle agit comme un canal qui capte cette rosée cosmique pour venir fertiliser la terre sèche et purifier le fleuve. C’est le simple et magnifique lavage de l’âme ; la matière est nourrie par les étoiles.
Conclusion
La carte des Étoiles est une respiration. C’est l’arcane de l’espérance, de la sérénité et de la confiance absolue en l’avenir. Avez-vous remarqué que vous n’avez plus besoin d’armure ? Plus besoin de murs, plus besoin de cordons. L’univers veille sur vous. Profitez de ce moment de grâce éphémère, buvez à cette eau céleste, laissez la magie de l’existence vous traverser. Mais ne vous endormez pas éternellement sous cette voûte paisible. Car pour atteindre la lumière éclatante du Soleil (XIX), il vous faudra d’abord traverser le miroir de vos peurs ancestrales et affronter les reflets trompeurs de La Lune (XVIII).
Les Étoiles murmurent : « Nous sommes le souffle du ciel qui vient abreuver ta terre. N’aie plus peur, tu es à ta place. »
Dans La Tribune Dimanche, Guillaume Trichard, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, place la loi sur la fin de vie au niveau exact où elle doit être jugée. Non comme une querelle technique, mais comme un choix de civilisation. La République, la laïcité, la liberté de conscience, la dignité. Une même question revient, nue et décisive. Qui tient la main de la loi commune lorsque l’épreuve ultime approche.
Guillaume Trichard écrit sans détour
Guillaume Trichard, Ancien Grand Maître. Photo GODF
Le processus parlementaire autour de la proposition de loi sur la fin de vie n’est pas un simple ajustement médical. Il engage notre conception de la liberté, de la dignité, et du rôle même de la loi dans une République laïque. Le texte, rappelle-t-il, revient en seconde lecture au Sénat et doit être adopté.
Son premier geste est un geste de méthode
Il regarde les oppositions qui se structurent, et il y distingue, derrière des prudences affichées, une tentation plus profonde, celle d’imposer une normativité dogmatique à la loi commune. Guillaume Trichard refuse la caricature. Les convictions personnelles méritent le respect. Mais la loi civile ne saurait devenir l’expression d’une prescription religieuse ou d’une vérité révélée. Là se joue le cœur républicain.
À cet endroit, son texte réactive la laïcité comme principe vivant
La République ne reconnaît aucune autorité religieuse dans l’élaboration de la norme commune. Elle garantit la liberté de croire, et la liberté de ne pas croire. Elle protège la liberté de conscience, sans en confier l’interprétation à des dogmes. Ce rappel n’a rien d’abstrait. Guillaume Trichard le relie immédiatement à la question du corps, donc à la question de la liberté.
Disposer de son corps pendant toute sa vie, jusqu’à son terme, relève d’une liberté fondamentale.
Refuser l’enfermement dans une agonie subie ne signifie pas mépriser la vie
Cela signifie refuser que la douleur, la dépendance extrême, ou l’altération irréversible de la dignité deviennent une obligation imposée. La formule est forte, elle vise juste. L’ultime liberté de conscience est celle de choisir les conditions de sa propre fin lorsque celle-ci est inéluctable.
Guillaume Trichard, ancien Grand Maître du GODF
Pour nommer les forces qui s’y opposent, il convoque un vocabulaire qui tranche, mais qui éclaire. Il parle des anti-Lumières. Hier comme aujourd’hui, écrit-il, elles contestent l’autonomie du sujet. Elles préfèrent l’obéissance à la décision individuelle, la règle intangible à la responsabilité personnelle. Elles redoutent l’émancipation parce qu’elle suppose le discernement sans tutelle. Guillaume Trichard ne moralise pas. Il replace. Il rappelle que la modernité politique s’est construite sur cette confiance accordée à la raison humaine.
Vient ensuite l’argument que trop de débats oublient
Le projet de loi, tel qu’il le lit, ne contraint personne. Il n’impose rien. Il n’enlève aucun droit existant. Il élargit le champ des libertés pour celles et ceux qui, dans des conditions strictement encadrées, souhaitent pouvoir choisir. Il maintient et protège les dispositifs actuels. Il respecte formellement la clause de conscience des soignants, que Guillaume Trichard appelle à valoriser. Autrement dit, une loi d’ouverture qui demeure une loi de garanties.
La question des soins palliatifs occupe alors sa juste place
Il refuse l’opposition stérile entre accompagnement et aide à mourir. L’aide à mourir ne saurait être pensée contre les soins palliatifs. Elle doit être complémentaire, intégrée à un écosystème du soin. Mais il ajoute la phrase qui oblige l’État. Les soins palliatifs doivent être renforcés et financés de manière très ambitieuse, et ce n’est pas encore pleinement le cas. Nous retrouvons ici une éthique du réel. Proclamer un principe ne suffit pas. La République doit donner les moyens de ses promesses.
Guillaume Trichard inscrit enfin ce débat dans une continuité historique
Contraception, IVG, abolition de la peine de mort, mariage pour tous, PMA. À chaque fois, les mêmes peurs. À chaque fois, les mêmes prophéties de délitement. À chaque fois, la République a choisi la liberté et renforcé la dignité humaine. Il refuse aussi l’accusation la plus lourde, celle d’une prétendue culture de la mort. Il écrit l’inverse. Il s’agit de reconnaître que la liberté ne s’arrête pas aux portes de la souffrance ultime. La République n’a pas vocation à contraindre les consciences, mais à leur garantir un espace de choix.
Dans les dernières lignes, le propos devient presque une devise
La loi commune ne peut être capturée par des conceptions particulières. Elle doit protéger tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions, et offrir à chacun la possibilité de vivre et de mourir selon sa conscience. Puis cette phrase, qui sonne comme un serment civique. La liberté ne se fragmente pas. Elle ne se hiérarchise pas. Elle ne se négocie pas. Elle se défend, jusqu’à son terme.
Cette tribune s’entend aussi comme le prolongement d’une ligne
Lorsque Guillaume Trichard accédait à la grande maîtrise en août 2023, il donnait déjà à l’obédience un rôle de sentinelle et plaçait au centre une urgence, réparer la République, en répondant concrètement aux fractures qui nourrissent les colères et les extrêmes.
Il existe des textes qui ne discutent pas seulement une loi. Ils interrogent la hauteur du pacte républicain. Guillaume Trichard rappelle que la laïcité protège la liberté de chacun, jusque dans l’instant où la liberté tremble. Une République réparée ne se contente pas de grands mots. Elle tient sa promesse quand la vie s’achève, et qu’il faut encore, jusqu’au bout, choisir en conscience.
La création de la franc-maçonnerie suite à la formation de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717 est généralement comprise comme une initiative de la « société civile » par l’intermédiaire des loges existantes à Londres. Cette explication est généralement admise par de nombreux historiens de la franc-maçonnerie.
Plus de trois siècles après, on ne peut s’empêcher d’avoir un autre regard.
Mon attention a été attirée par l’existence d’un acteur particulier : émigré français, protestant, vraisemblablement Franc-maçon, au service de Robert Walpole, un homme clé au service du Roi de Grande Bretagne, Georges Ier : Charles Delafaye (1677-1762)
Charles Delafaye fut une figure administrative et politique de premier plan dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, notamment sous le règne des premiers rois de la Maison de Hanovre. Bien que peu connu du grand public, son rôle fut central dans les structures gouvernementales et monarchiques, et il fut également lié à la naissance officielle de la franc-maçonnerie spéculative moderne.
Issu d’une famille huguenote réfugiée, il a occupé la fonction de secrétaire adjoint du Conseil privé de Sa Majesté (Privy Council). Il fut également Clerk of the Signet, c’est-à-dire responsable de l’authentification des documents officiels émanant du souverain.
Proche du pouvoir whig, en lien avec les cercles de Robert Walpole, il avait accès aux plus hautes sphères de l’État, notamment dans les domaines du renseignement, des communications royales, de la diplomatie et des affaires internes.
Proche de James Anderson, son nom figure dans la dédicace officielle des Constitutions d’Anderson (1723) « The Right Honourable Charles Delafaye, Esq., Secretary to His Majesty’s Privy Council ».
Charles Delafaye fut un haut fonctionnaire hanovrien de confiance actif sous les règnes de George Iᵉʳ et George II, dans une Angleterre marquée par le triomphe du parti whig, la consolidation du pouvoir monarchique parlementaire et la lutte contre les jacobites (partisans des Stuarts).
Il eut la réputation d’une discrétion exemplaire et faisait partie de ces hommes de l’ombre qui assurent la continuité du royaume sous l’autorité d’un gouvernement hanovrien dirigé par Robert Walpole. Il devrait exister un portrait de Charles Delafaye au musée d’Orsay.
Rappelons qu’en 1707, l’acte d’alliance entre l’Angleterre et l’Écosse crée le Royaume de Grande Bretagne avec sur le trône la Reine Anne, dernière souveraine de la lignée des Stuart. En 1714, ce sera Georges Ier de la Maison de Hanovre qui prendra le relais.
A cette époque le conflit entre les Stuarts et la Maison de Hanovre est toujours très actif et les deux camps ont des soutiens.
Tout se passe comme si la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717 a été justifiée par la volonté d’apporter un soutien au Roi Georges Ier.
Les principaux acteurs de cette création, Anthony Sayer, George Payne, Jean Théophile Désaguliers, James Anderson et Charles Delafaye.
Sur la base des recherches historiques sérieuses (Knoop & Jones, Stevenson, Prescott, Hamill), parmi les personnalités fondatrices connues la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717, aucune n’apparaît proche des Stuart, et celles qui marqueront l’histoire sont des proches de la Maison de Hanovre.
Reverend John Theophilus Desaguliers (1683-1744)
Aujourd’hui, on peut affirmer que la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster fut un pari osé, réfléchi et dynamique pour participer à la création d’un grand état moderne. Si le Royaume Uni a réussi ce pari, nul doute que la franc-maçonnerie y a contribué ! Aujourd’hui encore, dans le monde entier, la référence maçonnique demeure la Grande Loge Unie d’Angleterre. Modestement, par ses huguenots émigrés, et en particulier Désaguliers et Delafaye, la France y a participé.
Dans un autre registre de l’histoire, Un autre élément intervient quelques années plus tard : la création du Rite Ecossais Ancien et Accepté en 1804
Il y a là aussi les raisons affichées et peut-être aussi d’autres raisons.
Officiellement la création du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), en 1804 à Paris, avait pour but :
D’unifier et organiser les hauts grades écossais qui proliféraient sans ordre ni cohérence en France.
De donner une structure stable, hiérarchique et complète (33 degrés), inspirée du système américain.
De fonder un Suprême Conseil, instance dirigeante du rite, à la manière des juridictions continentales.
Mais le contexte est important :
En Angleterre :
En 1707 c’est la création de la Grande bretagne suite à l’union de l’Angleterre et de l’Ecosse,
En 1714, c’est l’avènement de Georges Ier, premier monarque issu de la Maison de Hanovre suite à l’éviction des Stuarts.
En 1717, c’est la création de la Première Grande Loge de Londres et de Westminster (des Modernes).
En 1751, c’est la scission avec les Anciens, qui revendiquent une tradition plus écossaise et irlandaise.
En 1813, ce sera la fusion des deux au sein de la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA).
La franc-maçonnerie anglaise rejette les hauts grades comme non essentiels, voire irréguliers.
En France :
Depuis le XVIIIe siècle, les hauts grades se multiplient.
Le Grand Orient de France est la puissance dominante, mais les écossais veulent affirmer leur propre tradition.
Le REAA devient une alternative à l’hégémonie du Grand Orient, mais aussi à la vision anglaise.
Donc, tout se passe comme si cette création du REAA, dans le contexte d’un conflit politique entre les deux grandes puissances européennes, était une machine de guerre française destinée à s’opposer à la franc-maçonnerie britannique. Ce constat se comprend si on se rappelle que :
Le royaume de Grande Bretagne défend une maçonnerie symbolique stricte.
Le REAA incarne une maçonnerie progressive, initiatique, hiérarchisée sur 33 degrés.
Le Suprême Conseil s’inscrit dans une tradition anti-monarchique, républicaine et libérale, à l’opposé du modèle anglais (protestant, royaliste, conservateur).
L’instrumentation du REAA comme moyen de contrer l’influence d’une franc-maçonnerie anglaise « hanovrienne » est corroborée par l’allégeance du Chevalier de Ramsay aux Stuart.
Parmi les historiens qui ont étudié la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster et du REAA, citons André Kervella qui dans son ouvrage « Kadosh » démontre le processus de création d’un « haut » grade, le chevalier Kadosh.
Dans le contexte de l’opposition entre le Royaume Uni et le Royaume de France (puis de l’Empire napoléonien) avec son lot de rivalité politique, coloniale, militaire, religieuse et culturelle, la création du REAA fut un projet politique qui n’aura pas complètement réussi mais au moins il a été tenté.
Avec le recul historique, il n’est pas question de juger. On peut constater que l’engagement de personnalités maçonniques de premier plan pour réaliser un projet politique fut une réalité.
Cette appréciation des motivations politiques ayant présidé à la création de notre ordre explique de nombreux éléments qui caractérisent encore aujourd’hui notre institution.
La franc-maçonnerie est fondamentalement un lieu proche du pouvoir. Ses membres sont dans l’action au service de la société de leur époque. Il y eut de nombreux échecs mais aussi de belles réussites. Intrinsèquement en retrait, les francs-maçons ne sont pas destinés à occuper les premiers rôles ; ce sont des personnalités aidantes, par leur intelligence et leur capacité à créer des « brain trusts » au service du bien public. Bien sûr, il y eut des dérives et des pas de côté par des mythomanes incompétents. Mais notre organisation a préservé l’essentiel : la capacité du dépassement !
Aujourd’hui encore, notre avenir dépendra de notre capacité d’engagement au service d’une cause.
Hiram selon la psychanalyse ! Pourquoi pas ? Daniel Beresniak, psychanalyste et lui-même auteur de « La légende d’Hiram » a largement utilisé les apports de cette discipline dans ses analyses des mythes et symboles. Étrangement pourtant sur Hiram on observe un étrange silence qui confine parfois au mutisme. En réalité ce mutisme se comprend aisément dès lors que l’on sait comment il justifia la prolongation du mythe dans les soi-disant « hauts grades ».
En effet et c’est ce que nous allons essayer de démontrer, l’élévation à la maitrise qui est une véritable « traversée du miroir » est trahie dès lors que l’on lui substitue une issue romanesque débridée faisant appel au retour de l’imaginaire et de ses nécessaires identifications régressives. Dès lors les hauts grades ne sont pas simplement un contresens sur la portée symbolique de l’événement vécu par le récipiendaire lors de son accès au grade de Maitre mais – pire encore – le germe d’une formidable « contre-initiation » qui ne peut plus se revendiquer des enseignements de la Franc-Maçonnerie.
Présenté dès son introduction dans le temple lors de sa cérémonie d’initiation le sens ultime du miroir n’est réalisé que « vécu » dans la dramaturgie de la mise à mort d’Hiram où ce qui est dé-membré (la chair quitte les os !… ) sera recomposé dans la renaissance du candidat se levant de son tertre. Mais voyons au préalable ce qu’est ce fameux stade du miroir qui est l’épicentre de l’accès au symbolisme.
L’inconscient est structuré comme un langage.
Selon Lacan, l’inconscient humain est structuré comme un langage, un langage qui a ses lois, sa syntaxe et ses caractéristiques intrinsèques. En psychanalyste freudien, Lacan connaît bien l’importance des formations de l’inconscient que sont les lapsus et les jeux de mots. Dans la formation des rêves, il connaît la condensation et le déplacement. Il y repère des mécanismes de langage. Il compare à titre d’exemple la condensation dans un rêve à la métonymie (par exemple, on dit boire un verre lorsqu’en fait on en boit le contenu : voilà une métonymie qui substitue un terme à un autre sur base d’un lien de proximité), et le déplacement à la métaphore (par exemple la bouche d’un fleuve, le coeur d’une forêt, sont des métaphores), c’est-à-dire deux opérations langagières.
Il distingue le signifiant et le signifié, au même titre que le contenu manifeste du rêve est différent du matériel latent.
Pour Lacan, le Sujet se constitue par son accès au monde symbolique. Mais dans le même temps qu’il entre dans le langage, il s’y aliène, il y perd quelque chose de fondamental de sa Vérité. Lacan nomme cette opération la « Spaltung » ou Fente du Sujet, représenté comme barré.
le Sujet et sa place dans le discours de l’Autre
En effet, dans le langage, le Sujet ne peut être que représenté, dans un discours qui lui préexiste (la langue maternelle ou le discours de l’Autre) et qui d’ailleurs l’a déjà parlé avant même sa conception (les fées qui se penchent sur son berceau, pour lui jeter de bons ou de mauvais sorts, dans les légendes). Pour vivre, le petit homme a besoin d’être reconnu, d’être parlé, et en même temps, il risque de confondre les représentations de lui-même que les autres (d’abord sa famille) lui renvoient -son imago-avec son être propre.
Jacques Lacan
Le Sujet, a à se nommer dans son propre discours et à être nommé par la parole de l’autre. La vérité sur lui-même, que le langage échoue à lui donner, il la cherchera dans des images d’autrui auxquelles il va s’identifier.
C’est ce que Lacan appelle le « stade du miroir ». Un petit enfant de 6 à 8 mois qui se regarde dans un miroir prend tout à coup conscience de l’unité de son corps et jubile, se met à rire. Il s’y reconnaît comme entier et s’identifie à son reflet spéculaire.
Depuis ce stade du Miroir, pour Lacan, « le moi est absolument impossible à distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap : pour un autre et par un autre ». On le voit, pour lui, le moi n’a pas à être renforcé par la cure analytique mais bien déconstruit en décollant une après l’autre les identifications aliénantes dont il est, un peu à la manière d’un artichaut, constitué, afin que la Vérité du Sujet puisse advenir…
Lacan traduit ainsi la célèbre phrase de Freud : « Où Çà était, Je dois advenir. C’est-à-dire que la guérison, voie initiatique sur la reconquête de Soi consiste à sortir de l’imaginaire aliénant (là où nous sommes capturés dans les filets du désir de l’autre) pour accéder à notre être véritable synonyme d’accès au symbolique.
Stade du miroir et ouverture au symbolisme
Voir en complément l’article : « Le stade du miroir et la constitution du sujet, matériaux de travail pour servir d’éclairage au rôle d’Hiram-Jésus comme lieu du signifiant. «
C’est le symbole qui fait l’homme et non l’inverse : ce qui a été dénié dans l’ordre du symbolique réapparait dans l’imaginaire avec ses identifications archaïques et régressives. C’est pourquoi l’adoption de la dramaturgie hiramique reste un sommet inégalé de la Franc-Maçonnerie dans l’acquisition du « symbolique ». De Narcisse à Hiram, la traversée du miroir va permettre d’acquérir la re-connaissance de Soi dans le regard des Autres selon une relation pacifiée et non plus dialectique comme la fameuse lutte « Maitre-Esclave » de la phénoménologie Hégélienne reprise comme on le sait par Marx (lutte des classes) et Freud (çà-sur moi).
Cette traversée va permettre en outre à celui qui en fait l’épreuve d’accéder au sens ontologique du rite, à savoir :
Intégration de soi et du Soi : rassembler ce qui est épars
Identification et formation d’un « je » idéal par la catharsis de la sublimation (séparer le grave du léger, dégager le subtil de l’épais, approfondir la transcendance de la chaine des signifiants)
Découvrir avec la nécessaire identification de soi dans l’image comme autre, que l’Autre est aussi un moi en puissance qui me revendique : l’intersubjectivité.
Œdipe et le Sphinx de Gustave Moreau, 1864, Metropolitan Museum of Art.
Tout ceci passe évidemment par la violence sacrée, celle du corps démembré (vécue par l’enfant dans la phase du stade du miroir et ultérieurement dans celle dite du complexe d’Oedipe avec le meurtre de l’imago paternelle) car avant tout il est essentiel de percevoir que la violence est ici le moteur nécessaire pour pouvoir passer d’un plan à l’autre mais l’enjeu n’est pas la violence mais bien au contraire sa résolution définitive et c’est pourquoi les continuations selon les différents rites maçonniques au travers de grades supplémentaires à la mort d’Hiram illustrent non seulement la totale incompréhension de la portée ontologique du meurtre d’Hiram mais ré-amorcent – et c’est beaucoup plus grave – inutilement un cycle d’ailleurs sans fin de violence-vengeance ce qui démontre s’il était encore besoin de le faire, la profonde stupidité de ces « sides degrees » qui ne sont que des égarements futiles et des impasses de la véritable herméneutique.
Mais qu’entendre par herméneutique ?
Il importe de bien voir comment la greffe herméneutique s’est portée sur la Franc-Maçonnerie au XVIIème siècle chez les presbytériens écossais et pourquoi ils ont ainsi été amenés à concevoir au dehors de tout Temple un processus original d’exégèse qui reste encore à ce jour d’actualité lorsqu’il n’est pas trahi par l’ivraie de l’imaginaire. Nous découvrirons alors ce « topos » incroyable, à savoir que comprendre n’est pas seulement un mode de connaissance de l’homme ni une de ses facultés mais plus fondamentalement un mode d’être au même titre que la vérité n’est pas une « valeur » mais bel et bien un mode d’accès à l’être dans l’articulation du jugement : ceci est vrai ou ceci est faux.
A cet égard il convient de rappeler qu’initialement le problème de l’herméneutique s’est posé dans les limites de l’exégèse, c’est-à dire dans le cadre d’une discipline qui se propose de comprendre un texte à partir de son intention sur le fondement de ce qu’il veut dire, son intentionnalité première.
Si l’exégèse a suscité un problème herméneutique, c’est-à-dire un problème d’interprétation, c’est parce que toute lecture de texte, aussi liée soit-elle au quid, au « ce en vue de quoi il a été écrit « , se fait toujours à l’intérieur d’une communauté, d’une tradition, ou d’un courant de pensée vivante, qui développent des présupposés et des exigences : ainsi la lecture des mythes grecs dans l’école stoïcienne, sur la base d’une physique et d’une éthique philosophiques, implique une herméneutique très différente de l’interprétation rabbinique de la Thora dans la Halacha ou la Haggada ; à son tour, l’interprétation de l’Ancien Testament à la lumière de l’événement christique, par la génération apostolique, donne une tout autre lecture des événements, des institutions, des personnages de la Bible, que celle des rabbins.
En quoi ce débat exégétique concerne t-il la Franc-Maçonnerie ? Ce à quoi nous pouvons répondre en deux fois : d’une part parce que le sens ne fait irruption que par violence ou effraction et il faudra alors fixer ce volatil mercurien du Sens dans la figure d’Hiram, véritable prisme où la lumière blanche apparaitra dans son spectre natif, d’autre part en ceci que l’exégèse implique toute une théorie du signe et de la signification comme on le voit par exemple dans le « De Doctrina christiana » de Saint Augustin. Théorie qui se concluras par une pratique des symboles comme du symbolisme selon une perspective an-iconique et sotériologique.
Plus précisément, si un texte peut avoir plusieurs sens, par exemple un sens historique et un sens spirituel, il faut recourir à une notion de signification beaucoup plus complexe que celle des signes dits univoques que requiert une logique de l’argumentation. Enfin, le travail même de l’interprétation révèle un dessein profond, celui de vaincre une distance, un éloignement culturel, d’égaler le lecteur à un texte devenu étranger, et ainsi d’incorporer son sens à la compréhension présente qu’un homme peut prendre de lui-même. Il le met en chemin sur une parole perdue solitairement mais retrouvée à plusieurs et polyphoniquement.
Interprétation et compréhension.
Portrait of Aristoteles. Copy of the Imperial era (1st or 2nd century) of a lost bronze sculpture made by Lysippos
Dès lors, l’herméneutique ne saurait rester une technique de spécialistes, celle des interprètes d’oracles, des prodiges car elle met en jeu le problème général de la compréhension et par extension articule de fait un discours ontologique amenant à fonder une analytique de l’existence reposant sur le « comprendre » originel qui caractérise et transit tout l’homme possédé par un sens qu’il lui appartient – comme un héritage – à assumer. Cette liaison de l’interprétation – au sens précis de l’exégèse textuelle – à la compréhension – au sens large de l’intelligence des signes – est attestée par un des sens traditionnels du mot même d’herméneutique, celui qui nous vient d’Aristote ; il est remarquable en effet que chez Aristote l’hermenêia ne se limite pas à l’allégorie, mais concerne tout discours signifiant ; bien plus, c’est le discours signifiant qui est herménéia, qui « interprète » la réalité, dans la mesure même où il dit quelque chose de quelque chose.
Il y a hermenéïa, parce que l’énonciation est une saisie du réel par le moyen d’expressions signifiantes, et non un extrait de soi-disant impressions venues des choses mêmes. Telle est la première et la plus originaire relation entre le concept d’interprétation et celui de compréhension ; elle fait passer les problèmes techniques de l’exégèse textuelle aux problèmes plus généraux de la signification et du langage qui sont les premiers existentiaux d’une analytique de l’être-là.
Herméneutique, école de résolution des conflits.
L’herméneutique comme dépassement des sens au profit du sens, sens qu’il convient à chacun de se réapproprier sera dans cet ordre ce que sera la religion naturelle sur le plan éthique et l’anticipera avec cette évidence que comprendre pour un être humain c’est aussi se transporter dans une autre vie et découvrir les paradoxes de l’historicité comme ceux des vies porteuses de signification. En ce cas la « Lebenswelt » prime sur tout : c’est ce que découvriront selon les modalités de leur foi ces premiers maçons. Toute vie est porteuse de sens et celui-ci ne peut jaillir que parce qu’il est limité, fini et faillible et n’a de porté que dans l’acte infini d’interprétation.
Josselin Morand propose un livre de fonction, et pourtant il écrit un livre de passage. Sous l’apparence d’un manuel destiné à celles et ceux qui tiennent la plume, les clefs, la bourse, la main secourable et la mémoire, nous rencontrons une méditation très concrète sur la manière dont une Loge demeure vivante. Il ne s’agit pas seulement de faire tourner une mécanique associative. Il s’agit de préserver une qualité de présence. Il s’agit de tenir ensemble l’invisible et le vérifiable. Il s’agit d’accorder le rythme intérieur d’un atelier avec les nécessités du monde profane, sans que l’un dévore l’autre, ni que l’un serve d’alibi à l’autre.
Ce livre a cette vertu rare de ne pas mépriser la matière. Il la regarde comme une épreuve, au sens initiatique du terme, une zone où se mesure la vérité d’une promesse, une école de rectitude où l’esprit se traduit en gestes et en preuves.
Il faut aussi souligner l’intelligence éditoriale de l’ensemble
Ce volume s’inscrit dans la collection « À sa place et à son office », dirigée par Philippe Benhamou, et cette inscription se ressent à chaque page dans l’équilibre entre clarté pratique et profondeur symbolique. Nous apprécions tout particulièrement le guide de lecture placé au seuil de l’ouvrage. Sa conception est simple, lisible, immédiatement utile. Les repères visuels signalent les pièges, attirent l’attention du lecteur, mettent en valeur les concepts importants à retenir et distinguent les fiches techniques. Ce dispositif n’a rien d’ornemental. Il accompagne sans infantiliser. Il donne une cadence à la lecture. Il aide à entrer dans le livre comme dans un atelier bien ordonné où chaque outil a sa place et où chaque place ouvre un usage.
Nous sommes souvent tentés de croire que l’initiation commence quand le bruit s’éteint et que les symboles parlent. Josselin Morand nous rappelle, avec une fermeté sans dureté, que l’initiation se vérifie aussi dans le soin accordé aux médiations humbles, celles qui permettent aux Frères et aux Sœurs de travailler sans fatigue inutile, sans inquiétude larvée, sans tensions qui s’accumulent dans les angles morts. Tenir un Office, dans sa perspective, n’est pas occuper une place. C’est consentir à une discipline de fidélité.
Il y a, dans la fonction de Secrétaire, quelque chose du gardien de seuil
Bijou du Secrétaire
Non pas un portier, mais un artisan de continuité, celui qui s’assure que la parole circule sans se dissoudre, que les décisions se tracent sans se déformer, que les absences ne deviennent pas des oubliettes. Nous reconnaissons là une symbolique de l’écriture qui n’est jamais seulement administrative. L’ouvrage est particulièrement juste lorsqu’il éclaire cette fonction par le symbolisme de la planche à tracer. Ce rapprochement est très fécond. Le Secrétaire ne se contente plus d’enregistrer. Il ordonne, il inscrit, il rend lisible un travail collectif, il aide la Loge à se relire elle-même. L’écriture fixe, mais elle fixe pour libérer. Elle rend les engagements relisibles. Elle met de la lumière là où la mémoire humaine se troue. Elle sauve la Loge de l’approximation, cette brume qui, à la longue, défigure les meilleures intentions. Le Secrétaire devient alors un opérateur de clarté, et cette clarté n’a rien d’abstrait. Elle touche au calendrier, aux convocations, aux comptes rendus, aux transmissions, aux archives en devenir. Elle touche aussi à une forme de justice, parce que ce qui est écrit correctement protège chacun contre les interprétations intéressées, contre les reconstructions d’après coup, contre les rancœurs qui naissent quand la parole n’a plus d’attache.
Bijou du Trésorier
Le Trésorier, chez Josselin Morand, n’est pas l’homme de l’argent
Il est l’homme de l’équilibre. Nous lisons une vision presque alchimique de la ressource. Une Loge reçoit, transforme, redistribue. Elle capte des énergies, elle les ordonne, elle les rend fécondes. Dans ce cadre, la comptabilité cesse d’être un tableau froid. Elle devient une éthique de la mesure. Dépenser, c’est choisir. Cotiser, c’est consentir. Rendre des comptes, c’est se rendre digne. Nous comprenons alors que le Trésorier travaille au centre d’une triangulation délicate entre confiance, transparence et discrétion. Trop de secret et l’imaginaire s’enflamme. Trop d’étalage et la fraternité se réduit à un contrôle soupçonneux. Josselin Morand cherche la bonne température, celle qui protège sans fermer, celle qui éclaire sans humilier. Cette recherche devient un exercice initiatique exigeant, parce qu’elle oblige à renoncer aux facilités de la suspicion autant qu’aux facilités de l’angélisme. Nous nous retrouvons devant une question spirituelle très concrète. Que faisons-nous de ce qui nous est confié et comment une Loge honore-t-elle la parole donnée jusque dans la manière de payer, de prévoir, de répartir et de corriger.
L’Hospitalier prend une place singulière, comme si le livre faisait passer la fraternité du registre de l’idée à celui de la main
bijou hospitalier
Nous aimons rappeler la chaîne d’union. Josselin Morand nous invite à regarder ce qu’elle implique quand un Frère tombe, quand une Sœur vacille, quand la dignité se heurte à la précarité, quand la maladie ou l’âge isolent. L’Hospitalier devient la figure de la compassion structurée, celle qui refuse la charité spectaculaire et préfère l’aide discrète, exacte, ajustée. Il y a là une dimension presque monastique, non dans le retrait, mais dans l’attention. L’Hospitalier incarne une vigilance du cœur et cette vigilance n’est pas un sentiment vague. Elle demande une organisation, une connaissance des dispositifs, une capacité à solliciter sans exposer, à soutenir sans infantiliser. Nous sommes au plus près d’une spiritualité incarnée. La fraternité cesse d’être un mot qui réchauffe. Elle devient une responsabilité qui coûte en temps, en délicatesse, en discernement. C’est précisément là que l’initiatique se révèle, parce que l’initiation ne sert à rien si elle ne nous apprend pas à mieux prendre soin.
Avec l’Archiviste, la Loge retrouve sa profondeur de temps
GLNF – Bijou Grand Archiviste Provincial
Nous vivons dans un siècle qui croit que la nouveauté suffit à justifier l’oubli. Josselin Morand rappelle avec sobriété que la mémoire n’est pas un luxe d’historien, mais une condition de stabilité intérieure.
Archiver, ce n’est pas empiler. C’est choisir ce qui mérite de rester, non pour idolâtrer le passé, mais pour donner un socle aux générations qui se succèdent.
L’Archiviste ressemble alors à un gardien de traces, et ces traces ne sont pas uniquement des papiers. Ce sont des lignes de transmission, des continuités de style, des filiations de gestes, des preuves aussi, qui protègent la Loge contre l’effacement, contre les malentendus, contre les retours du refoulé institutionnel. L’archive devient un travail sur le temps, donc un travail sur l’âme collective. Nous savons combien une Loge peut s’épuiser quand elle perd sa mémoire et recommence sans cesse les mêmes débats, les mêmes blessures, les mêmes réconciliations inachevées. L’Archiviste, en veillant, empêche la répétition stérile. Il rend possible une fidélité lucide.
Ce qui donne à l’ensemble sa force, c’est l’art de montrer que ces Offices ne sont pas périphériques
Ils touchent au nerf de la vie maçonnique. Ils dessinent un gouvernement invisible, non au sens du pouvoir, mais au sens de la conduite. Conduire, c’est tenir ensemble. Nous retrouvons ici une sagesse de la proportion. Une Loge ne se maintient pas par la seule ferveur. Elle se maintient par l’accord entre ferveur et forme. Elle se maintient quand l’enthousiasme accepte la règle et quand la règle se souvient de l’enthousiasme. Josselin Morand n’écrit ni contre la spiritualité ni contre la gestion. Il refuse seulement leurs caricatures. D’un côté une spiritualité qui se croirait pure parce qu’elle dédaigne la matière. De l’autre une administration qui se croirait neutre parce qu’elle oublie le sens. De cette double mise au point naît une voie de maturité, une voie de responsabilité.
L’ouvrage gagne encore en valeur par ses ouvertures pédagogiques
Nous avons aimé les nombreux appuis proposés au lecteur, notamment un tableau de Loge au XXIe siècle qui aide à situer les fonctions dans un paysage contemporain sans rompre le fil de la tradition. Nous avons aussi particulièrement apprécié l’ouverture vers une interprétation kabbalistique des Offices, avec une mise en relation des Sephiroth, des principes et des charges de Loge. Cette proposition, servie par des schémas et tableaux clairs, ne réduit pas la kabbale à un décor érudit. Elle offre au contraire une grille de méditation qui rappelle combien les Offices peuvent être pensés comme des points de circulation dans une architecture vivante de la conscience. Ces pages donnent au livre une amplitude supplémentaire. Elles relient la pratique de l’atelier à une intelligence des correspondances, sans emphase, avec mesure, et c’est précisément ce tact qui les rend convaincantes.
La tonalité du livre a quelque chose de fraternel et d’utile, mais l’utilité, ici, n’est jamais pauvre
Josselin Morand
Elle est habitée. Nous sentons une expérience de terrain, une fréquentation du réel, une familiarité avec les résistances humaines, les susceptibilités, les urgences, les oublis, les tensions qui montent quand le profane s’invite mal. Josselin Morand ne moralise pas. Il apprend à voir. Il apprend à prévenir. Il apprend à organiser sans rigidifier. Il apprend à transmettre sans écraser. Et, discrètement, il enseigne une vertu centrale de l’initiation qui est la patience active. Celle qui accepte que le Temple se construit aussi dans les tableaux, les dossiers, les procédures, les lettres, les listes, les vérifications. Non parce que ces choses seraient sacrées en elles-mêmes, mais parce que leur justesse permet au sacré de ne pas être sans cesse interrompu par le chaos des négligences.
Nous pouvons lire ce travail comme une petite phénoménologie de la Loge au quotidien Chaque Office devient un prisme. Le Secrétaire révèle la question de la parole qui dure. Le Trésorier révèle la question de la confiance qui se prouve. L’Hospitalier révèle la question de la fraternité qui se risque. L’Archiviste révèle la question de l’identité qui se souvient. Et, derrière ces quatre figures, se dessine une même exigence, celle d’une maçonnerie qui accepte de s’éprouver dans le monde sans se dissoudre dans le monde. Une maçonnerie qui ne confond pas l’invisible avec l’imprécis. Une maçonnerie qui comprend que la rigueur n’est pas l’ennemie de la chaleur et que la méthode peut devenir une forme de charité.
Josselin Morand s’inscrit ainsi dans une tradition qui nous est chère, celle des bâtisseurs de transmission, ces praticiens qui savent que la symbolique n’est pas un décor, mais une manière de tenir l’existence.
Son parcours éclaire cette posture. Josselin Morand est ingénieur, cadre dans la fonction publique territoriale et essayiste. Nous reconnaissons dans son écriture ce double héritage de l’esprit de structure et de la sensibilité éthique. Ce n’est pas l’ingénieur qui écrase le chercheur de sens, ni le penseur qui méprise l’organisation. C’est un même homme qui tente de réconcilier, dans une langue accessible, le geste et l’idée, l’atelier et l’administration, la discrétion et la responsabilité. Josselin Morand a publié plusieurs ouvrages autour de l’éthique et de la franc-maçonnerie et il contribue à différents médias maçonniques. Cette présence dans l’espace de la réflexion publique donne à son livre une tonalité de service plutôt que de posture. Nous lisons une volonté de rendre possible, de rendre praticable, de rendre durable.
Enfin, une bibliographie enrichissante permet d’aller plus loin si tel est le désir du lecteur. Voilà une qualité décisive pour ce type d’ouvrage. Il répond, il éclaire, et il ouvre. Il ne ferme pas la réflexion, il la met en chantier.
Nous referons volontiers l’expérience de cette lecture, parce qu’elle agit comme une mise au point intérieure. Elle nous rappelle que servir, ce n’est pas seulement donner du temps. C’est donner de la forme à la fraternité. C’est apprendre à faire tenir, dans un même geste, la lumière et la preuve, la discrétion et la clarté, la main tendue et la règle tenue. C’est, au fond, travailler à ce que la Loge ne soit jamais un théâtre de symboles, mais un organisme de conscience.
Le Secrétaire, le Trésorier, L’Hospitalier, L’Archiviste
Josselin Morand – Éditions Numérilivre, coll. À sa place et à son office, 2026, 138 pages, 20 € / Numérilivre, le SITE – Pour commander, c’est ICI
La Franc-maçonnerie adore dire qu’elle est là pour nous aider à dépasser la dualité. Sur le papier, c’est magnifique : le haut et le bas réconciliés, le spirituel et le matériel enfin en paix, le ternaire trônant au milieu comme un chef d’orchestre cosmique. En loge, tout le monde hoche gravement de la tête. On parle d’équilibre, d’harmonie, de juste milieu. On se croit déjà sur le fronton du Temple de Delphes, juste entre « Connais-toi toi-même » et « Rien de trop ».
Puis on sort du Temple. Et là, miracle : les mêmes Frères et Sœurs qui défendent la voie du milieu en loge foncent à toute vitesse sur les extrêmes dès qu’il s’agit de vie sociale, et encore plus de vie politique.
Quand le ternaire finit en binaire agressif
En théorie, le principe ternaire, c’est la conciliation : thèse, antithèse, synthèse. Le haut, le bas, et ce fameux « au milieu » qui évite de transformer chaque désaccord en guerre de religion.
En pratique, on voit surtout : « j’ai raison » vs « ces imbéciles d’en face ». Le troisième terme, celui qui réconcilie, est prié de rester au vestiaire.
En loge, on sait très bien expliquer que la pierre ne se taille pas en tapant dessus au hasard. Que le maillet sans ciseau, c’est de la brutalité. Que le ciseau sans maillet, c’est de la gesticulation. Et que la pierre, elle, ne dit qu’une chose : « Arrêtez de me prendre pour une enclume. »
Et pourtant, dans la vie profane, on dirait que certains ont décidé que taper directement sur la société au marteau, que cela la ferait évoluer plus vite.
Maillet, ciseau, pierre : le trio qu’on oublie trop vite
Le travail symbolique nous répète que le ternaire, ce n’est pas trois objets posés sur un autel pour faire joli. C’est un rythme : maillet, ciseau, pierre. Intention, discernement, transformation. Le maillet, c’est la volonté. Le ciseau, c’est la réflexion. La pierre, c’est la réalité.
Supprimez le ciseau : il ne reste que la volonté qui cogne. Supprimez le maillet : il ne reste qu’un intellect qui racle la surface. Supprimez la pierre : il ne reste que des discours qui ne touchent rien ni personne.
Autrement dit, le ternaire, ce n’est pas une option esthétique, c’est une méthode. Et dans la cité, cela s’appelle : réfléchir avant de taper, écouter avant de trancher, et se souvenir qu’en face, ce ne sont pas des blocs de granit, mais des êtres humains parfois sensibles.
La tentation viriliste de l’extrême
Et puis, comme si cela ne suffisait pas, revient régulièrement le grand classique :
« Une bonne guerre, ça remettrait de l’ordre. Ça formerait ces jeunes fainéants qui ne veulent plus rien faire, et hop, tout irait mieux. » Non de Diou.
Il faudrait peut-être rappeler calmement que la guerre est le degré ultime de l’échec du ternaire : plus de ciseau, plus de discernement, juste des maillets qui s’abattent sur des pierres qu’on a déshumanisées. Rêver d’une « bonne guerre » pour redresser une société, c’est un peu comme proposer de brûler la loge pour réchauffer les Frères. Radical, certes. Efficace, non.
Le milieu, ce n’est pas tiède
La voie du milieu n’est pas un compromis mou entre deux excès. Ce n’est pas « ni ceci ni cela », mais « au-delà de ceci et de cela ». C’est plus exigeant que hurler avec les loups de son camp. Cela demande du courage, de la nuance, et un sens aigu de la responsabilité. Autant dire que ce n’est pas vendeur sur les plateaux télé.
Mais, pour une Franc-maçonnerie qui prétend travailler à l’édification de l’humain, il va bien falloir choisir : Soit on continue à vénérer le ternaire en loge et à pratiquer le binaire dans la vie, Soit on accepte que le vrai travail, le plus difficile, commence justement quand on referme la Porte du Temple.
Un rappel fraternel, mais pas tendre
Le Vénérable que je suis, n’a pas la prétention de sauver le monde. Mais je me permets un rappel : si nous ne sommes pas capables de nous, d’incarner un minimum sur la voie du milieu dans la cité, à quoi bon le faire dans nos rituels ?
Le maillet, le ciseau et la pierre ne sont pas des reliques liturgiques. Ce sont des avertissements permanents : – Trop de maillet : tu détruis. – Trop de ciseau : tu stérilises. – Trop d’oubli de la pierre : tu théorises dans le vide.
Alors oui, le monde va vite, les discours se radicalisent, les extrêmes hurlent plus fort. Mais précisément :
C’est peut-être le moment de vérifier si nous ne sommes pas simplement des tailleurs de pierre du discours… ou de vrais bâtisseurs de voie du milieu.
Et, par pitié, la prochaine fois que quelqu’un lâche « Une bonne guerre, ça réglerait tout », proposez-lui plutôt une bonne tenue, un bon silence, et trois coups… mais sur son propre ego.
Samedi 28 février 2026, le Grand Orient de France (GODF) a été le premier à ouvrir les festivités du 290e anniversaire du Discours de Ramsay en portant, au Temple Arthur Groussier, une question qui traverse les siècles. Qu’en reste-t-il, et que faisons-nous aujourd’hui de cette promesse d’une République universelle.
La salle était comble, et cette densité avait quelque chose d’un signe. Sous le regard de la Marianne maçonnique de Jacques France, buste républicain devenu un témoin silencieux de la fidélité des loges à l’idéal civique, la parole a circulé avec une intensité rare, portée par l’écoute, l’érudition, puis un long dialogue avec la salle.
Sylvain Solustri, conseiller de l’Ordre, a ouvert la matinée dans une atmosphère d’accueil très chaleureux
Il a salué la salle, puis les dignitaires présents à l’Orient, en rappelant le cadre de cette rencontre conduite avec le concours de la Loge d’Études et de Recherche République Universelle, et marquée par des présences qui donnaient d’emblée sa portée à l’événement :
Pierre Bertinotti Grand Maître
Guillaume Trichard et José Gulino
Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, Guillaume Trichard, ancien Grand Maître (2023-2024), Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français, représenté pour l’occasion par l’ancien Grand Maître (2012-2013) José Gulino et Pierre Mollier, représentant le Grand Collège des Rites Écossais et son Très Puissant Souverain Grand Commandeur Christian Confortini.
Sylvain Solustri a ensuite rappelé un point que nous oublions trop facilement lorsque nous parlons de tradition
Sylvain Solustri
Le Grand Orient de France, loin de la caricature d’une société fermée, revendique une maison ouverte, des conférences publiques, des rendez-vous culturels, et une hospitalité qui fait mentir les fantasmes. D’emblée, il a donné le ton. Andrew Michael Ramsay demeure un personnage controversé, trop souvent réduit à quelques légendes commodes, alors que la vérité, a-t-il suggéré, n’est ni pure ni simple.
Dans le même mouvement, il a inscrit cette commémoration dans une continuité culturelle en annonçant la projection du film « Que la fête commence » le 18 mars prochain, autour de la Régence et du chevalier de Ramsay, comme un écho profane à la réflexion du jour.
Puis il a présenté les quatre intervenants, en donnant à chacun sa place et sa couleur, afin que l’auditoire comprenne d’emblée que la matinée ne serait pas un exercice de révérence, mais un travail, une mise à l’épreuve du texte par la diversité des regards. Philippe Foussier, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (2017-2018), pour porter une lecture civique et contemporaine de la République universelle. Laurent Segalini, conservateur du Musée de la Franc-Maçonnerie, pour restituer l’épaisseur des sources, des versions, des contextes, et faire entendre la charpente historique du Discours. Bertrand Sabot, essayiste et membre du GODF, pour interroger l’actualité de Andrew Michael Ramsay à l’aune de la culture, de l’esprit encyclopédique et de l’engagement. Cécile Revauger, professeure des universités et historienne de la franc-maçonnerie, pour replacer le chevalier de Ramsay dans ses fractures politiques et religieuses, et rappeler que les textes fondateurs naissent toujours dans des tensions, jamais dans le confort.
Marianne maçonnique, Grand Temple Arthur Groussier
Ainsi, la commémoration ne prenait pas la forme d’un hommage immobile. Elle devenait une méthode. Faire revenir un texte, non pour le sanctifier, mais pour l’interroger, le comparer, le replacer dans ses ruses et ses audaces, et mesurer ce qui, dans sa musique, peut encore accorder notre temps.
Laurent Segalini a posé la clef historique qui a structuré tout le colloque
Probable Caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi
Le Discours de Ramsay n’est pas un bloc. Il existe une première version manuscrite, prononcée fin décembre 1736, et une seconde version, plus connue, plus diffusée, plus travaillée, qui a circulé ensuite, non sans susciter la désapprobation de l’entourage du pouvoir et du cardinal de Fleury. Cette différence n’est pas un simple détail d’érudition, elle marque un changement de régime. Dans la première, la formule universaliste respire plus large, plus radicalement cosmopolite.
Laurent Segalini
Dans la seconde, la patrie, d’abord presque dérisoire, redevient respectable, comme si le texte cherchait à être acceptable, et donc à survivre. Ce jeu d’équilibre dessine un Andrew Michael Ramsay tantôt conciliant, tantôt tendu, et cette tension éclaire aussi l’arrière-plan spirituel, l’idée d’une progression, d’un dévoilement, d’un sens qui se donne par degrés, avec le risque, toujours, que l’ésotérisme devienne prétexte. Une question a couru tout du long. Quand un texte fondateur cherche à rassurer les puissants, que gagne-t-il en portée, et que perd-il en vérité intérieure.
Cécile Révauger a replacé Andrew Michael Ramsay dans une géopolitique des années 1730 que nous aplatissons souvent
Cécile Révauger
D’un côté, une Angleterre issue de la Glorieuse Révolution de 1688 et de ses conséquences politiques. De l’autre, des loges et réseaux jacobites, avec leur nostalgie d’une monarchie de droit divin et leurs tentatives de restauration. Dans ce paysage, Andrew Michael Ramsay n’est ni un simple rêveur ni un pur théoricien. Il navigue, il s’adosse, il intrigue, et cette ambiguïté explique à la fois la légende et les procès d’intention. Son itinéraire religieux a été présenté comme une clé décisive. Études, dissidences, rencontre avec Fénelon, conversion au catholicisme, fréquentation de réseaux mystiques, tout cela compose un personnage dont la spiritualité ne se réduit pas à une posture.
Cécile Révauger
Cette dimension éclaire la tonalité du Discours, sa volonté d’embrasser l’humanité dans une vision large, et, dans le même mouvement, les angles morts de son époque, notamment quand certaines exclusions se glissent dans la seconde version. Avec Cécile Révauger, Andrew Michael Ramsay cesse d’être une figure de musée. Il devient un symptôme. Le texte n’est pas seulement un programme, il est une trace des luttes de son temps, et donc un miroir impitoyable pour le nôtre.
Bertrand Sabot a assumé la question la plus directe
Bernard Sabot
Que faire de l’esprit de Ramsay aujourd’hui, sans anachronisme, mais sans timidité. Il a déroulé une fresque allant des Lumières aux révolutions, de l’affirmation républicaine aux crises du premier quart du XXIe siècle, pour rappeler que l’universalité n’est pas un mot d’ordre, mais une exigence et un combat.
Son axe le plus saillant a été celui d’un élitisme spirituel, non social, fondé sur l’effort et le goût des arts, de la science et de la culture, comme antidote aux renoncements intellectuels et à la facilité de l’époque.
Signature de Ramsay
Il a relié Andrew Michael Ramsay à l’esprit encyclopédique, à l’idée d’un patrimoine commun de la connaissance, et à la responsabilité de protéger ce bien commun contre ses captations et ses privatisations. Derrière cette défense du savoir, une idée simple se tenait, presque maçonnique dans sa sécheresse. Nous pouvons travailler sur nous-mêmes, mais ce travail perd son sens s’il ne se traduit pas en utilité, et si l’idéal de République universelle se réduit à une décoration rhétorique au lieu de demeurer un horizon d’action.
Philippe Foussier a apporté une autre énergie, plus civique, plus institutionnelle, comme une mise en tension entre le texte et la cité
Philippe Foussier
Partant du passage célèbre sur la grande république du monde, il a montré comment la loge devient, au XVIIIe siècle, un espace où se brisent des séparations profanes. Des hommes distingués dehors par leurs ordres s’y rencontrent sur un pied d’égalité, dans un lieu de liberté, d’échange et de débat, où la fraternité tient lieu de langue commune. Dans cette lecture, la devise républicaine apparaît déjà en germination, non comme un mot d’ordre, mais comme une pratique.
Le point fort de son intervention tient dans un avertissement. La République universelle n’est pas une rêverie de salon. Elle est une discipline de l’esprit, et une résistance à toutes les tentations qui assignent l’être humain à ses origines, ses appartenances, ses clôtures. La démarche initiatique devient alors le contraire d’un refuge. Elle est une école de perfectibilité, donc une école de responsabilité, et, par-là, undevoir de combat culturel pour l’universalisme.
Il fallait aussi relever l’intervention de Pierre Mollier, représentant le Grand Collège des Rites Écossais
Pierre Mollier
Sa contribution a rappelé un fait décisif. Le Discours de Ramsay, par sa diffusion et par son ambition de dire ce qu’est la franc-maçonnerie, marque profondément la tradition française, là où d’autres corpus privilégient règlements et statuts. Pierre Mollier a insisté sur ce caractère programmatique, puis sur une formule qui a résonné comme un résumé de la matinée. La franc-maçonnerie marche sur deux jambes, une quête initiatique et une attention au monde, car le travail sur soi devient vain s’il ne sert pas à faire avancer l’humanité. Cette remarque, en apparence simple, a donné un sens à l’ensemble. Andrew Michael Ramsay n’est pas seulement un auteur. Il est un point d’équilibre, fragile, discutable, mais fécond, entre intériorité et universalité.
La conclusion de Pierre Bertinotti a refermé la tenue publique sans la clore, au sens initiatique du terme
Pierre Bertinotti
Il a d’abord exprimé sa satisfaction de voir le Temple plein un samedi matin pour un texte ancien de 290 ans, puis il a remercié les conférenciers pour avoir éclairé, avec finesse, les dimensions historiques, philosophiques et actuelles de l’œuvre. Il a ensuite posé l’unique question qui oblige, celle qui ne se commémore pas et ne se délègue pas. Le Discours de Ramsay est-il encore d’actualité, ou bien sommes-nous encore à la hauteur de ce qu’il propose. Son écriture porte la marque de son temps, certes, mais elle conserve un souffle vivant, capable, quand le besoin s’en fait sentir, de ranimer en nous ce qui cherche la lumière. L’ambition n’est pas seulement intellectuelle. Elle est fraternité universelle, dépassement des frontières, transformation morale par la connaissance et par l’engagement.
La matinée s’est achevée sur cette évidence. La parole a circulé, très largement, et l’abondance même des questions a dit l’essentiel. Andrew Michael Ramsay, dit le chevalier de Ramsay, n’est pas un monument. Il demeure un outil, et donc une exigence. Dans le frémissement des échanges, son Discours a cessé d’être un texte posé sous verre.Il est redevenu une mise en tension entre l’intériorité et le monde, entre la fidélité à une source et le courage d’en éprouver la portée. Quand la parole circule ainsi, un anniversaire ne se célèbre pas seulement. Il se travaille, et l’idéal se remet en marche.
Fresque du Grand Temple Arthur Groussier, œuvre du Frère Poisson
Dans cette interview imaginaire, nous rencontrons une des plus hautes figures de la tradition maçonnique : le Roi Salomon, souverain légendaire d’Israël, bâtisseur du Premier Temple de Jérusalem, qui nous livre ses réflexions sur l’art de gouverner avec sagesse, le secret initiatique et l’héritage spirituel qu’il a légué aux générations de Francs-maçons. L’homme derrière la légende…
Votre Majesté Salomon, vous êtes une figure centrale de la Franc-maçonnerie moderne. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
450.fm — Majesté Salomon, roi de Jérusalem, commanditaire mythique du Temple, figure centrale de la symbolique maçonnique… Merci d’avoir traversé les millénaires. Quel regard portez-vous sur votre postérité chez les Francs-maçons ?
Salomon — « Les Maçons m’ont mis un compas entre les mains à titre posthume. Flatteur, mais imprécis. Moi qui détestais les réunions interminables, voilà que je symbolise la patience d’un homme au grand dessein et, j’aurais pu dire : au grand dessin, tant la confusion est grande. En effet, entre Hiram, leur saint patron, et moi, le mécène mal-aimé, on a un peu tendance à inverser les rôles. C’est un grand classique de la commande publique… ne dit-on pas toujours que tel roi a construit tel palais, tel président telle bibliothèque ou tel musée ? »
450.fm — Dans la Bible même, vous êtes présenté comme le roi sage qui bâtit le Premier Temple. Chez les Francs-maçons, vous devenez le Grand Commanditaire. Qui êtes-vous vraiment : un roi bâtisseur ou un gestionnaire de chantier ?
Salomon — « J’ai commandé un temple, pas un stade. Hiram Abiff a bien bossé, mais sans mon budget royal et mes 700 épouses… pour motiver les troupes, je le crains, son chef-d’œuvre n’aurait jamais vu le jour. La Franc-maçonnerie a repris la légende du souverain entrepreneur, peut-être un peu moins, toutefois, que dans la Bible où j’atteins quasiment à la figure d’un démiurge, alors que, quand vous accueillez sur votre territoire des forces travailleuses venant souvent de loin, avec leurs traditions, leurs croyances, leurs langues, leurs cultures, leurs humeurs, vous passez votre temps à éviter les heurts, les dérives, à redresser des situations de crise. Entre un Hiram qui pouvait paraître entêté et revêche, des ouvriers parfois fantasques et souvent récalcitrants et des fournisseurs phéniciens plutôt retors, prompts à facturer des suppléments, j’ai passé plus de temps en loge d’architectes que sur mon trône. »
450.fm — Hiram Abiff occupe une place centrale dans la légende maçonnique. Vous étiez son commanditaire direct. Était-il vraiment ce maître d’œuvre exceptionnel que les Frères célèbrent ?
Salomon — « Je ne nie pas qu’Hiram ait pu être une sorte de gourou technique, épuisant par les défis qu’il se lançait constamment à lui-même. Il avait indéniablement ses admirateurs et ses partisans mais, pour ceux qui étaient éloignés de lui aussi bien sur le terrain qu’au plan de ses convictions, il pouvait paraître imprévisible et insondable. Les Maçons en ont fait un martyr ; moi, je ne l’ai pas toujours compris, en détail, mais je lui ai fait confiance et je n’ai jamais manqué à ma parole : je l’ai toujours soutenu et je l’ai tout du long payé à son prix, rubis sur l’ongle. Sa vraie sagesse a constitué pour moi à savoir finir dans les temps… avant l’épuisement des crédits. La postérité a vu dans son entreprise une quête spirituelle ; pour moi, je dois confesser que la religion principale que je partageais avec lui était plutôt symbolisée par le triangle Qualité-Coût-Délai ! C’est ainsi que s’est construit un syllogisme parfait : Sans mon trésor, pas d’Hiram ; Sans Hiram, pas de Temple ; Donc, sans mon Trésor, pas de Temple. Remarquez bien que la relation transitive est toujours ternaire et il nous faut, dans toute réalisation, trouver des équivalences qui évitent les pertes en ligne et offrent les meilleures garanties de succès. Quand on est d’accord là-dessus, on avance positivement tous ensemble et la paix qui règne est constructive. »
450.fm — Votre Temple est décrit comme un cube d’or pur. Était-ce une prouesse technique ou un symbole politique ?
Salomon — « Disons que ce serait, pour vous, une sorte de gigantesque iPhone plaqué or, en référence à l’amulette de vos contemporains. Mon Temple était fonctionnel : lieu de culte, coffre-fort national, cénacle diplomatique. L’or ? Un investissement de prestige et de précaution. La géométrie parfaite ? Une inscription culturelle d’une actualité permanente, valant pour les temps présents et futurs, les siècles des siècles, en quelque sorte. Je m’en suis subconsciemment remis, pour les détails mystiques, à Hiram ; mon job était de livrer un bâtiment qui impressionne, sans ruiner le royaume. Mission accomplie, convenez-en ! »
450.fm — La Franc-maçonnerie vous représente avec équerre et compas. Vous reconnaissez-vous dans cette image d’initié spirituel ?
Salomon — « Ils m’ont affublé d’attributs que je déléguais à mes contremaîtres. Mon mérite maçonnique ? Avoir choisi les bons sous-traitants autant techniques que spirituels. Les Frères transforment ma gestion pragmatique en philosophie universelle. C’est flatteur. À titre personnel, je me considère plutôt, à tous égards, comme le client le plus exigeant de l’Antiquité. Et, cette dimension-là, voyez-vous, je pense que personne ne l’a oubliée. »
Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons
450.fm — Hiram est assassiné par trois compagnons jaloux dans la légende maçonnique. Avez-vous eu vent de telles tensions sur le chantier ?
Salomon — « Les frictions sur un chantier, surtout quand vous travaillez la pierre, ça fait partie du jeu, si je puis dire. Mais de là à dégénérer en un meurtre au ciseau…. Plutôt des joutes corporatistes, vous diriez aujourd’hui des conflits syndicaux : tailleurs contre charpentiers, des rivalités ethniques : Phéniciens contre Égyptiens, etc., chacun réclamant une part secrètede salaire. J’arbitrais, je payais, je faisais avancer la construction en fonction du plan arrêté et à la mesure de mes moyens qui n’étaient pas minces, il est vrai. Si les maçons ont cru pouvoir broder là-dessus un polar initiatique, c’est que le cadre s’y prêtait et, d’ailleurs, ce fut une invention très talentueuse et des plus édifiantes. »
Le Temple de Jérusalem
450.fm — Quelle différence faites-vous entre le Temple historique et sa symbolique maçonnique ?
Salomon — « Le Temple effectif a mis simplement sept ans à être construit. Le Temple maçonnique est une métaphore qui a déjà perduré pendant trois siècles. J’ai bâti en pierre de taille ; les francs-maçons ont, pour matériaux, des allégories. Qui est le plus audacieux, en l’occurrence ? Mon cube d’or servait à prier et à stocker. Le leur leur sert à réfléchir sur eux-mêmes et sur le monde. En toute hypothèse, quel divin terrain d’atterrissage ! »
450.fm — Hiram incarne le savoir-faire artisanal : vous le commanditaire éclairé, quelle leçon tirez-vous de cette collaboration légendaire ?
Salomon — « Choisissez bien vos maîtres d’œuvre. Payez-les correctement. Déléguez sans micro-management. Respectez les délais. Et surtout, n’oubliez jamais : le Grand Architecte de l’Univers a peut-être créé les cieux, mais c’est moi qui ai dû faire construire les entrepôts, la rampe d’accès et le pas de tir, pour emprunter au registre de la métaphore. L’architecture sacrée, c’est purement de la logistique à 90 %. »
450.fm — Les Francs-maçons pratiquent le travail symbolique autour de votre Temple. Que pensez-vous de cette réinterprétation constante de votre œuvre ?
Salomon — « Ils ont pris mon chantier et en ont fait un laboratoire philosophique. Là où je voyais des blocs de pierre, ils voient des vertus, des épreuves, des grades, que sais-je encore ? Chez eux, l’observateur se double toujours du visionnaire. Ils sont à la fois respectueux et créatifs. Toutefois, pour rester dans le cercle, il ne doivent pas oublier de payer leurs cotisations… »
450.fm — Votre règne est aussi celui de la Sagesse. Les Maçons vous associent souvent à cette quête. Vous y reconnaissez-vous ?
Salomon — « La Sagesse ? J’ai construit un temple, négocié avec Hiram, arbitré mille conflits, géré un royaume turbulent. La vraie sagesse, c’était de ne pas tout faire soi-même. Les Maçons idéalisent ; moi, je recrutais et je déléguais. Leur quête de Sagesse est noble. La mienne était pragmatique, très concrètement enracinée : finir le chantier sans faire la guerre, puis, en référence à cette œuvre, vivre en paix, révérer un ordre de vie. »
450.fm — Un mot pour les Francs-maçons d’aujourd’hui qui vous ont immortalisé en tablier ?
Salomon — « Pour bien bâtir, il faut bien former, bien organiser, bien déléguer, bien contrôler et bien payer. Il faut aussi savoir insuffler et conserver un esprit d’équipe, même sous la pression des délais et des avaries de la fortune. Quant à mon sort dans les Loges, continuez à m’honorer : avec une réputation de sagesse en or massif comme le temple dont je fus commanditaire, j’ai de quoi alimenter vos planches pendant encore quelques millénaires. Vous observerez que ma réputationde sagesse n’est toujours pas entachée par ma « possession » de 700 épouses. Cela dit, c’était déjà une prouesse physique, à l’époque, et, en tout cas, une gageure… Aujourd’hui, ce n’est pas un moindre prodige de ne pas essuyer d’opprobre sur ce plan. »
450.fm — Merci, Majesté, d’avoir traversé les âges pour cette confidence royale.
Salomon — « À votre service. Celles et ceux qui se placeront sous mon invocation voudront bien se souvenir que mon nom : Salomon, שְׁלֹמֹה Shelomoh, en hébreu, dérivant de שָׁלוֹם Shalom, la paix, signifie « le roi qui apporte la paix ». Sur ce plan-là, en Israël comme bien au delà, je pense que, sans me vanter, je demeure plus que jamais une source inépuisable d’inspiration… »