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Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Salomon : le constructeur du Temple »

Dans cette interview imaginaire, nous rencontrons une des plus hautes figures de la tradition maçonnique : le Roi Salomon, souverain légendaire d’Israël, bâtisseur du Premier Temple de Jérusalem, qui nous livre ses réflexions sur l’art de gouverner avec sagesse, le secret initiatique et l’héritage spirituel qu’il a légué aux générations de Francs-maçons. L’homme derrière la légende…

Votre Majesté Salomon, vous êtes une figure centrale de la Franc-maçonnerie moderne. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

450.fm — Majesté Salomon, roi de Jérusalem, commanditaire mythique du Temple, figure centrale de la symbolique maçonnique… Merci d’avoir traversé les millénaires. Quel regard portez-vous sur votre postérité chez les Francs-maçons ?

Salomon — « Les Maçons m’ont mis un compas entre les mains à titre posthume. Flatteur, mais imprécis. Moi qui détestais les réunions interminables, voilà que je symbolise la patience d’un homme au grand dessein et, j’aurais pu dire : au grand dessin, tant la confusion est grande. En effet, entre Hiram, leur saint patron, et moi, le mécène mal-aimé, on a un peu tendance à inverser les rôles. C’est un grand classique de la commande publique… ne dit-on pas toujours que tel roi a construit tel palais, tel président telle bibliothèque ou tel musée ? »

450.fm — Dans la Bible même, vous êtes présenté comme le roi sage qui bâtit le Premier Temple. Chez les Francs-maçons, vous devenez le Grand Commanditaire. Qui êtes-vous vraiment : un roi bâtisseur ou un gestionnaire de chantier ?

Salomon — « J’ai commandé un temple, pas un stade. Hiram Abiff a bien bossé, mais sans mon budget royal et mes 700 épouses… pour motiver les troupes, je le crains, son chef-d’œuvre n’aurait jamais vu le jour. La Franc-maçonnerie a repris la légende du souverain entrepreneur, peut-être un peu moins, toutefois, que dans la Bible où j’atteins quasiment à la figure d’un démiurge, alors que, quand vous accueillez sur votre territoire des forces travailleuses venant souvent de loin, avec leurs traditions, leurs croyances, leurs langues, leurs cultures, leurs humeurs, vous passez votre temps à éviter les heurts, les dérives, à redresser des situations de crise. Entre un Hiram qui pouvait paraître entêté et revêche, des ouvriers parfois fantasques et souvent récalcitrants et des fournisseurs phéniciens plutôt retors, prompts à facturer des suppléments, j’ai passé plus de temps en loge d’architectes que sur mon trône. »

450.fm — Hiram Abiff occupe une place centrale dans la légende maçonnique. Vous étiez son commanditaire direct. Était-il vraiment ce maître d’œuvre exceptionnel que les Frères célèbrent ?

Salomon — « Je ne nie pas qu’Hiram ait pu être une sorte de gourou technique, épuisant par les défis qu’il se lançait constamment à lui-même. Il avait indéniablement ses admirateurs et ses partisans mais, pour ceux qui étaient éloignés de lui aussi bien sur le terrain qu’au plan de ses convictions, il pouvait paraître imprévisible et insondable. Les Maçons en ont fait un martyr ; moi, je ne l’ai pas toujours compris, en détail, mais je lui ai fait confiance et je n’ai jamais manqué à ma parole : je l’ai toujours soutenu et je l’ai tout du long payé à son prix, rubis sur l’ongle. Sa vraie sagesse a constitué pour moi à savoir finir dans les temps… avant l’épuisement des crédits. La postérité a vu dans son entreprise une quête spirituelle ; pour moi, je dois confesser que la religion principale que je partageais avec lui était plutôt symbolisée par le triangle Qualité-Coût-Délai ! C’est ainsi que s’est construit un syllogisme parfait : Sans mon trésor, pas d’Hiram ; Sans Hiram, pas de Temple ; Donc, sans mon Trésor, pas de Temple. Remarquez bien que la relation transitive est toujours ternaire et il nous faut, dans toute réalisation, trouver des équivalences qui évitent les pertes en ligne et offrent les meilleures garanties de succès. Quand on est d’accord là-dessus, on avance positivement tous ensemble et la paix qui règne est constructive. »

450.fm — Votre Temple est décrit comme un cube d’or pur. Était-ce une prouesse technique ou un symbole politique ?

Salomon — « Disons que ce serait, pour vous, une sorte de gigantesque iPhone plaqué or, en référence à l’amulette de vos contemporains. Mon Temple était fonctionnel : lieu de culte, coffre-fort national, cénacle diplomatique. L’or ? Un investissement de prestige et de précaution. La géométrie parfaite ? Une inscription culturelle d’une actualité permanente, valant pour les temps présents et futurs, les siècles des siècles, en quelque sorte. Je m’en suis subconsciemment remis, pour les détails mystiques, à Hiram ; mon job était de livrer un bâtiment qui impressionne, sans ruiner le royaume. Mission accomplie, convenez-en ! »

450.fm — La Franc-maçonnerie vous représente avec équerre et compas. Vous reconnaissez-vous dans cette image d’initié spirituel ?

Salomon — « Ils m’ont affublé d’attributs que je déléguais à mes contremaîtres. Mon mérite maçonnique ? Avoir choisi les bons sous-traitants autant techniques que spirituels. Les Frères transforment ma gestion pragmatique en philosophie universelle. C’est flatteur. À  titre personnel, je me considère plutôt, à tous égards, comme le client le plus exigeant de l’Antiquité. Et, cette dimension-là, voyez-vous, je pense que personne ne l’a oubliée. »

Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons

450.fm — Hiram est assassiné par trois compagnons jaloux dans la légende maçonnique. Avez-vous eu vent de telles tensions sur le chantier ?

Salomon — « Les frictions sur un chantier, surtout quand vous travaillez la pierre, ça fait partie du jeu, si je puis dire. Mais de là à dégénérer en un meurtre au ciseau…. Plutôt des joutes corporatistes, vous diriez aujourd’hui des conflits syndicaux : tailleurs contre charpentiers, des rivalités ethniques : Phéniciens contre Égyptiens, etc., chacun réclamant une part secrète de salaire. J’arbitrais, je payais, je faisais avancer la construction en fonction du plan arrêté et à la mesure de mes moyens qui n’étaient pas minces, il est vrai. Si les maçons ont cru pouvoir broder là-dessus un polar initiatique, c’est que le cadre s’y prêtait et, d’ailleurs, ce fut une invention très talentueuse et des plus édifiantes. »

Le Temple de Jérusalem
Le Temple de Jérusalem

450.fm — Quelle différence faites-vous entre le Temple historique et sa symbolique maçonnique ?

Salomon — « Le Temple effectif a mis simplement sept ans à être construit. Le Temple maçonnique est une métaphore qui a déjà perduré pendant trois siècles. J’ai bâti en pierre de taille ; les francs-maçons ont, pour matériaux, des allégories. Qui est le plus audacieux, en l’occurrence ? Mon cube d’or servait à prier et à stocker. Le leur leur sert à réfléchir sur eux-mêmes et sur le monde. En toute hypothèse, quel divin terrain d’atterrissage ! »

450.fm — Hiram incarne le savoir-faire artisanal : vous le commanditaire éclairé, quelle leçon tirez-vous de cette collaboration légendaire ?

Salomon — « Choisissez bien vos maîtres d’œuvre. Payez-les correctement. Déléguez sans micro-management. Respectez les délais. Et surtout, n’oubliez jamais : le Grand Architecte de l’Univers a peut-être créé les cieux, mais c’est moi qui ai dû faire construire les entrepôts, la rampe d’accès et le pas de tir, pour emprunter au registre de la métaphore. L’architecture sacrée, c’est purement de la logistique à 90 %. »

450.fm — Les Francs-maçons pratiquent le travail symbolique autour de votre Temple. Que pensez-vous de cette réinterprétation constante de votre œuvre ?

Salomon — « Ils ont pris mon chantier et en ont fait un laboratoire philosophique. Là où je voyais des blocs de pierre, ils voient des vertus, des épreuves, des grades, que sais-je encore ? Chez eux, l’observateur se double toujours du visionnaire. Ils sont à la fois respectueux et créatifs. Toutefois, pour rester dans le cercle, il ne doivent pas oublier de payer leurs cotisations… »

450.fm — Votre règne est aussi celui de la Sagesse. Les Maçons vous associent souvent à cette quête. Vous y reconnaissez-vous ?

Salomon — « La Sagesse ? J’ai construit un temple, négocié avec Hiram, arbitré mille conflits, géré un royaume turbulent. La vraie sagesse, c’était de ne pas tout faire soi-même. Les Maçons idéalisent ; moi, je recrutais et je déléguais. Leur quête de Sagesse est noble. La mienne était pragmatique, très concrètement enracinée : finir le chantier sans faire la guerre, puis, en référence à cette œuvre, vivre en paix, révérer un ordre de vie. »

450.fm — Un mot pour les Francs-maçons d’aujourd’hui qui vous ont immortalisé en tablier ?

Salomon — « Pour bien bâtir, il faut bien former, bien organiser, bien déléguer, bien contrôler et bien payer. Il faut aussi savoir insuffler et conserver un esprit d’équipe, même sous la pression des délais et des avaries de la fortune. Quant à mon sort dans les Loges, continuez à m’honorer : avec une réputation de sagesse en or massif comme le temple dont je fus commanditaire, j’ai de quoi alimenter vos planches pendant encore quelques millénaires. Vous observerez que ma réputation de sagesse n’est toujours pas entachée par ma « possession » de 700 épouses. Cela dit, c’était déjà une prouesse physique, à l’époque, et, en tout cas, une gageure… Aujourd’hui, ce n’est pas un moindre prodige de ne pas essuyer d’opprobre sur ce plan. »

450.fm — Merci, Majesté, d’avoir traversé les âges pour cette confidence royale.

Salomon — « À  votre service. Celles et ceux qui se placeront sous mon invocation voudront bien se souvenir que mon nom : Salomon, שְׁלֹמֹה Shelomoh, en hébreu, dérivant de שָׁלוֹם Shalom, la paix, signifie « le roi qui apporte la paix ». Sur ce plan-là, en Israël comme bien au delà, je pense que, sans me vanter, je demeure plus que jamais une source inépuisable d’inspiration… »

Autres articles de la série

« Adogma » frappe fort avec son dossier « Science et raison »

Avec son numéro 14-15, Adogma livre une traversée dense et combative des fractures contemporaines. La revue des libres-penseuses et libres-penseurs articule laïcité, esprit critique, complotisme et défense de la science dans une même exigence de discernement, avec un focus marquant sur l’entretien de David Rand consacré à la laïcité face à l’identitarisme.

ADLP

Cette livraison d’Adogma mérite une lecture ample parce qu’elle ne se contente pas d’aligner des textes de circonstance et qu’elle propose, sous des formes très diverses, une même école de vigilance. Nous y lisons une revue qui pense contre les envoûtements du temps, contre les récits qui se substituent aux faits, contre la fatigue du jugement, contre les sacralisations nouvelles qui avancent sous des habits tantôt religieux, tantôt technoscientifiques, tantôt médiatiques. Ce qui se joue ici n’est pas seulement une défense de la laïcité ni seulement une célébration de la raison. C’est plus profond. C’est une discipline du discernement. À ce titre, la résonance maçonnique est réelle, non par imitation des langages, mais par fraternité de méthode. Il s’agit bien de dégager la pierre des discours pour retrouver la ligne de force du vrai, sans naïveté et sans abdication.

L’éditorial signé T. M., en vérité Thierry Mesny, directeur de publication, donne au numéro sa tonalité de combat intérieur autant que civique

Il part d’un constat sévère sur notre époque, marquée par une lecture binaire des réalités et par une montée des justifications guerrières, des récits de puissance et des inversions de sens. Le texte insiste sur la corrosion des démocraties quand les mots cessent d’être des instruments de justesse pour devenir des armes de captation. Nous y retrouvons une intuition très ancienne et très actuelle à la fois, celle selon laquelle la vérité n’est pas un luxe académique mais une condition de la liberté commune. Quand les récits triomphent des faits, la démocratie vacille. Quand la propagande se fait passer pour de l’information, la conscience se trouble. Quand la force se drape dans la morale, l’esprit critique devient une forme de résistance. Cette entrée en matière est précieuse parce qu’elle refuse la plainte abstraite et nomme des scènes concrètes, la guerre, les manipulations du langage, les renversements symboliques, les pressions politiques sur la recherche, la fragilisation des libertés académiques, les délires complotistes et antivaccins, jusqu’à la tentation d’une domination technologique qui épouse les formes d’un néo-féodalisme. L’éditorial ne disperse pas ces phénomènes. Il les relie. Il montre que la liberté de penser et la liberté de conscience ont aujourd’hui plusieurs fronts, et qu’aucun ne peut être négligé.

Cette ouverture irrigue tout le volume

La rubrique « Pensées libres » déploie ensuite une série de contributions qui travaillent les mots, les héritages et les situations concrètes où se joue la laïcité réelle. Mireille Delfau revient sur le mot « laïcité » et sur les glissements qui l’affectent, avec ce geste salubre qui consiste à remettre de l’exactitude dans une langue publique saturée de contresens.

Charles Coutet – Sénat GODF, photo Yonnel Ghernaouti

Charles Coutel, en convoquant Kant et la paix perpétuelle, rappelle que l’universel n’est jamais un décor philosophique, mais un horizon exigeant, gagné contre les passions d’emprise. Sandrine Mansour traite des « messes consulaires » et déplace la question vers des zones de frottement où le rituel, la représentation diplomatique et la neutralité républicaine se rencontrent de façon très concrète. Jérémy Herbet ramène la laïcité sur un terrain social et politique, au plus près des quartiers et des réalités administratives, ce qui évite à la revue le ton d’une doctrine suspendue hors du monde. Jean-Denis Peypelut, par le détour de l’étymologie du mot « religion », travaille le sous-sol des concepts et rappelle qu’une bataille intellectuelle se perd souvent d’abord dans l’oubli des mots. Estève Freixa i Baqué prolonge ce mouvement par une réflexion sur la croyance et l’athéisme qui refuse les caricatures identitaires.

Dans cet ensemble, l’entretien avec David Rand, « La laïcité face à l’identitarisme », occupe une place décisive, non seulement parce qu’il intervient au point de rencontre de plusieurs lignes du numéro, mais parce qu’il apporte une armature théorique qui éclaire tout le reste. Bernard Kerdraon recueille une parole ferme, structurée, sans complaisance, qui déplace immédiatement le débat. David Rand ne traite pas la croyance comme un bloc extérieur à la raison qu’il suffirait de condamner. Il la replace dans une anthropologie de la perception, de la prudence et de l’interprétation. En mobilisant des références à la psychologie des croyances et aux biais cognitifs, il rappelle que l’humain tend spontanément à attribuer des intentions, à projeter du sens, à préférer des explications qui protègent avant de vérifier. Ce déplacement est capital. Il retire au débat sur la laïcité sa caricature la plus pauvre, celle d’une guerre de personnes ou d’essences, pour le replacer dans une économie commune de la fragilité cognitive.

Nous pouvons lire cela avec un regard initiatique sans forcer le texte

Ce que David Rand décrit sous un vocabulaire rationaliste rejoint une vérité de longue mémoire, l’esprit humain ne se libère pas par décret, il se travaille. Il se rectifie. Il apprend à reconnaître les séductions de l’adhésion, les prestiges du groupe, les faux apaisements de l’évidence. La raison, ici, n’est pas une posture glacée. Elle devient exercice de révision. Elle devient une ascèse de vigilance. Cette dimension rend l’entretien plus profond que certaines polémiques de surface. Il ne s’agit pas seulement de défendre des principes abstraits, il s’agit de comprendre comment se fabriquent les croyances qui rendent ces principes nécessaires.

L’un des points les plus pénétrants de l’entretien concerne le privilège social accordé à certaines croyances surnaturelles et la manière dont ce privilège produit une sorte d’immunité critique.

David Rand – cofondateur et président de l’association Libres penseurs athées (LPA), basée à Montréal, au Québecmontre que l’identitarisme religieux ne relève pas seulement de la conviction intime mais d’une mécanique sociale, faite de signes d’appartenance, de coûts de conformité, de pressions communautaires et de sanctuarisations symboliques. Pour une lecture maçonnique attentive au statut du symbole, la distinction est très éclairante. Il y a loin entre un signe habité qui ouvre un travail intérieur et un signe requis qui prouve l’obéissance au groupe. Dans un cas, le symbole relie et transfigure. Dans l’autre, l’emblème trie, encadre et verrouille. Cette différence traverse en silence tout l’entretien et lui donne une portée que le seul débat institutionnel ne suffit pas à épuiser.

La réponse politique proposée par David Rand, celle d’une laïcité républicaine renforcée, doit être entendue dans cette profondeur. Elle ne se réduit pas à une humeur antireligieuse. Elle procède d’une hiérarchie des principes où la liberté de conscience prime, avec tout ce que cela implique, le droit de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de quitter une religion, de vivre sans allégeance imposée. Ce rappel donne à l’entretien une densité éthique très forte. Même lorsque certaines formulations pourront diviser, l’ensemble oblige à revenir à la question majeure, comment protéger l’autonomie des consciences dans un espace commun traversé par des volontés de capture.

David Rand apparaît d’ailleurs dans le numéro comme plus qu’un interlocuteur ponctuel

Sa présence se prolonge dans la rubrique des lectures autour de son ouvrage Un simulacre de laïcité, L’échec du sécularisme dans le monde anglophone. Cette double inscription donne à sa pensée un rôle de charnière dans la revue. Elle relie la réflexion théorique, l’entretien et la circulation des livres. Si nous devions esquisser une brève présentation de David Rand à partir de cette présence, nous dirions qu’il se tient à l’intersection du militantisme laïque et de l’argumentation philosophique, avec un style de combat qui cherche moins la proclamation que la mise à l’épreuve des notions de croyance, de liberté et de neutralité.

La force de ce numéro tient aussi à son refus de dissocier la défense de la laïcité de la bataille plus vaste pour la raison.

La rubrique « Mémoires de la Libre-Pensée » réintroduit les généalogies, les visages, les héritages, avec Roland Bosdeveix et Nadia Ranaëd. Nous y sentons une dimension de transmission essentielle. La liberté de conscience ne vit pas seulement de principes bien formulés, elle vit d’exemples, de figures, de chaînes de mémoire qui empêchent le présent de se croire autosuffisant. Le dossier consacré à Science et raison prolonge cette nécessité par une autre voie, celle de la méthode.

Charles Coutel revient vers Karl Popper et le rationalisme critique, Nicole-Nikol Abécassis travaille la rupture, Guillaume Lecointre interroge la frontière du savoir et de la croyance, Brigitte Axelrad affronte les conformismes cognitifs, Pascal Wagner-Egger et Sebastian Dieguez éclairent le complotisme, Nicolas Sicard réfléchit à l’incertitude, Franck Ramus aborde la fiabilité de la communication. Pris ensemble, ces textes composent une véritable pédagogie du discernement contemporain. La science n’y est ni idolâtrée ni dissoute dans le relativisme. Elle y apparaît comme une pratique exigeante de contrôle des énoncés, une morale de la preuve, un apprentissage de la rectification collective.

Adogma, 4e de couv.

C’est d’ailleurs ce point que l’éditorial avait préparé avec justesse en dénonçant à la fois les attaques contre la recherche, les logiques de budget, les pressions idéologiques, les paniques médiatiques et les nouvelles figures de l’alliance entre technique, pouvoir et contrôle. La revue tient alors une ligne rare. Elle défend la science sans céder au scientisme. Elle défend la laïcité sans la transformer en dogme d’exclusion. Elle défend la liberté sans fermer les yeux sur les mécanismes sociaux qui la minent. Elle défend la conscience sans flatter l’illusion d’une conscience spontanément souveraine. Cette tenue intellectuelle donne au numéro une véritable unité, presque une voix commune, malgré la pluralité des auteures et des auteurs.

Nous sortons de cette lecture avec le sentiment d’avoir traversé non pas un simple ensemble d’articles mais un atelier de résistance lucide.

Adogma propose ici une œuvre collective au sens fort, une mise en travail de la pensée contre les obscurcissements de l’époque, contre les superstitions anciennes revenant sous des masques neufs, contre les idolâtries technologiques, contre les enfermements identitaires, contre les facilités du langage prêt à l’emploi. Pour des lecteurs maçons, ce numéro rappelle une évidence que nous gagnons toujours à redire autrement, la liberté se mérite par l’examen, la conscience se fortifie par le discernement, et la raison n’est vivante que lorsqu’elle accepte de se reprendre elle-même.

Dans un moment où les mots se brouillent et où les emprises avancent masquées, Adogma rappelle une vérité de fond que les francs-maçons connaissent bien. La liberté de conscience ne se proclame pas seulement, elle se travaille. Et la raison, pour demeurer vivante, doit rester une force de vigilance.

Adogma – Science et raison

Revue de réflexions des libres-penseuses

Collectif – ADLPF, N°14-15, 2025, 190 pages, 20 € / Le site

Dessin du dimanche du Frère Jean-Claude

Cette semaine, notre dessin d’humour pointe ses crayons de couleurs sur les vénérables en quête de Lumière « spiritique » . Le Frère Jean-Claude nous gratifie d’un dessin d’humour maçonnique totalement fictif. Les Sœurs et les Frères comprendront aisément que toute ressemblance avec des VM connus serait purement fortuite.

Légendes de France ou d’ailleurs : Beaucaire, le Drac et l’œil volé

Légende d’eau noire, gardien du seuil et école du regard

À Beaucaire (département du Gard, en région Occitanie), le Rhône n’est pas seulement un fleuve, c’est une frontière vivante. Une ligne sombre entre deux rives, deux imaginaires, deux monstres aussi. En face, Tarascon garde sa Tarasque. Ici, Beaucaire répond par le Drac, dragon amphibie, démon d’eau, faiseur d’illusions. Deux cités qui se toisent à travers le courant, comme deux colonnes plantées au bord du même mystère.

Blason Beaucaire

La légende est ancienne, sérieuse au sens médiéval du terme, consignée au début du XIIIᵉ siècle par Gervais de Tilbury dans les Otia Imperialia. Elle appartient à cette Europe narrative où les merveilles ne sont pas des ornements, mais des avertissements. Le Drac n’est pas un conte pour touristes. C’est une parabole de seuil, un récit d’initiation déguisé en frayeur populaire.

Le Drac, Tuileur du fleuve

Dans l’imaginaire initiatique, il existe toujours une puissance qui filtre. Un gardien du seuil, non pour exclure par caprice, mais pour éprouver la qualité de l’approche. Le Drac de Beaucaire joue ce rôle. Il ne se contente pas d’effrayer, il contrôle l’accès. Il rappelle qu’un seuil n’est pas une porte ouverte sur un spectacle, mais une épreuve de tenue intérieure.

Le Rhône devient alors plus qu’un décor. Une ligne de démarcation. Nous croyons voir une simple rive, nous traversons en vérité un passage entre deux régimes du réel, celui où l’on consomme des signes et celui où l’on apprend à les lire.

Le piège, une coupe qui brille, comme un faux signe

Dans les versions les plus nettes, le Drac attire en laissant flotter sur l’eau une coupe, un anneau, une promesse, l’éclat d’un bien qui n’est pas à prendre. Le geste est simple, presque enfantin, se pencher, avancer, saisir. Et c’est là que tout bascule. Le fleuve devient trappe, la surface devient mensonge. Ce n’est pas la bête qui tue d’abord, c’est l’avidité, ou plus subtilement ce réflexe de croire que le réel est ramassable.

Drac-en-âne-rouge,-noyant les enfants-imprudents

Regard maçonnique, nous lisons ici une mise en garde contre les lumières trop rapides, celles qui scintillent sans éclairer. Le Drac devient l’anti-Lumière. Il donne des reflets au lieu d’offrir une clarté. Il fabrique du visible pour empêcher de voir. Il ressemble à ce que le monde profane sait si bien produire, l’éclat qui distrait, l’apparence qui remplace le sens.

L’eau, première épreuve, la purification et l’engloutissement

Le Drac est un monstre d’eau. Ce seul détail suffit à le placer du côté des épreuves primordiales. L’eau lave, mais l’eau dissout. L’eau purifie, mais l’eau emporte. C’est une matière initiatique parce qu’elle oblige à céder et parce qu’elle transforme.

Ici, la légende fait plus fin encore, elle choisit une lavandière. Celle qui lave, bat le linge, rince, sépare le clair du souillé, pratique déjà une alchimie quotidienne, dissoudre, purifier, recommencer. Pourtant, elle est happée. Comme si le récit murmurait ceci, nous pouvons accomplir les gestes de la purification sans être à l’abri de l’abîme. La descente sous la surface n’est pas une punition spectaculaire. C’est un basculement. Le monde devient envers, et le temps cesse d’obéir aux mêmes lois.

Lavandiere, par Paul Guigou (1860)

La lavandière, l’ablution, puis la descente

Vient l’épisode central. Au bord du Rhône, la lavandière est séduite par un détail qui flotte, coupe de bois, battoir, objet domestique devenu appel. Elle est emportée par le fond et se retrouve, sept ans durant, nourrice du Dracounet.

Sept ans, le chiffre est trop plein pour être innocent. Il ne moralise pas, il structure. Il donne une durée à l’épreuve, il signale que la transformation ne s’obtient ni par un coup d’éclat, ni par une révélation instantanée. Sept ans, c’est le temps où l’on cesse d’être celle d’avant, sans encore savoir quel visage nouveau l’on portera. Autrement dit, le Drac n’enseigne pas le bien contre le mal. Il enseigne la patience du travail intérieur.

La pommade d’invisibilité, le secret comme matière

Le Drac impose un rituel. Enduire l’enfant d’une pommade qui le rend invisible. Un soir, la lavandière oublie de se laver les mains. Au réveil, en se frottant les yeux, elle voit désormais le Drac, lui que nul ne voit.

Drac-Tuileur-du-fleuve

C’est l’un des nœuds symboliques les plus puissants du récit. Le secret n’est pas une phrase, ni un mot de passe, ni une information. C’est une substance. Il se transmet par contact, par imprégnation, presque malgré soi. La connaissance véritable ne s’ajoute pas au regard comme un accessoire. Elle modifie l’organe même qui perçoit. Et cette modification, parce qu’elle est réelle, engage et expose.

Acquérir un regard neuf, ce n’est pas seulement recevoir la Lumière. C’est accepter que cette Lumière pèse. Voir ce que les autres ne voient pas, c’est porter un surplus de réel, donc une vulnérabilité. Car le Drac n’aime pas être reconnu.

Voir n’est pas savoir, l’œil blessé, rappel à la juste mesure

La femme revient enfin à la surface, changée, presque méconnaissable. Puis, à Beaucaire, sur la place, elle aperçoit un homme et reconnaît le Drac sous sa forme humaine. Elle s’avance, le salue, et la bête, furieuse d’avoir été vue, lui crève l’œil.

Violence terrible, mais parfaitement logique dans l’économie du mythe. L’accès au caché n’est pas sans garde-fou. Qui a obtenu une vision hors des cadres, qui confond reconnaissance et familiarité, s’expose à la morsure du gardien du seuil. Le Drac supporte qu’on le serve. Il ne supporte pas qu’on le désigne. Être vu, reconnu, nommé, c’est être exposé, donc vulnérable.

Sur le plan initiatique, la blessure dit autre chose encore. Nous ne devons pas confondre vision et maîtrise. Accéder à une perception plus fine du réel ne donne pas le droit d’en tirer vanité.

Le Drac sanctionne l’orgueil de la reconnaissance immédiate. Il rappelle la règle de la juste mesure. L’œil qui voit trop vite perd sa paix.

Et l’œil unique, dans la foulée, chuchote une vérité sobre. Nous ne voyons jamais tout. La vérité initiatique n’est pas un projecteur braqué. C’est une lumière réglée, orientée, progressive. Une discipline du regard, pas une ivresse.

Frédéric Mistral en 1885 par Félix-Auguste Clément

De Gervais à Mistral, quand le monstre devient poésie

Au XIXᵉ siècle, membre fondateur du Félibrige Frédéric Mistral (1830-1914) et, en 1904 prix Nobel de littérature pour son œuvre Mirèio, réinscrit le Drac dans une poétique du Rhône où la peur populaire devient aussi puissance d’attraction. Le monstre n’est plus seulement prédateur. Il devient voix du courant, beauté dangereuse, présence fascinante. Le mythe cesse d’être seulement une pédagogie de la peur. Il devient méditation sur le charme des abîmes, sur ce qui, dans l’eau noire, attire précisément parce que cela ne se donne pas.

Une légende incarnée, statue, fête, traces d’atelier

Le plus beau, à Beaucaire, est que la légende ne reste pas dans les livres. La ville a gardé son monstre à ciel ouvert, représentation sur une place, mémoire locale entretenue, fêtes et détours modernes parfois inattendus. Preuve qu’un mythe survit en changeant de peau, sans cesser d’être lui-même.

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Et puis il y a les objets, des battoirs de lavandières ornés d’un Drac reptilien, traces où le récit passe dans la main. Là, nous touchons presque l’atelier. Une légende gravée dans l’outil, comme un rappel concret que l’eau lave, mais qu’elle peut aussi prendre.

Le Rhône comme épreuve du discernement

Au fond, le Drac de Beaucaire dit une chose simple, et très initiatique. La frontière n’est pas un lieu neutre. Le bord du Rhône est un seuil, et le seuil a toujours son gardien.

Lozère_Sainte_Enimie-combattant-le-Drac

À qui veut saisir l’éclat qui flotte, la légende répond par une règle de vie. Ne confonds jamais le reflet avec la Lumière. Certaines pièces d’or sont des hameçons. Et certains secrets, s’ils sont salués trop vite, te laissent borgne du monde.

Car le Drac, finalement, n’est pas seulement dehors, dans l’eau noire. Il est aussi cette part en nous qui voudrait posséder la vérité comme un objet.

L’initiation, elle, apprend l’inverse. Tenir la coupe sans la saisir, traverser sans s’engloutir, regarder sans profaner.

Drac-de-Beaucaire-à-forme-humaine

À vous de nous écrire

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmurée au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village, vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.

London, dragon

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Drapeau du pays de Galles : dragon ailé rouge (y Ddraig Goch en gallois) ; lié au pays depuis des siècles

Allumer une petite bougie dans son cœur

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En ce premier mars où le quartier chinois de  Paris, dans le XIIIe arrondissement, célèbre en grande pompe – avec un défilé bariolé et de percutantes festivités – le Cheval de Feu, animal de ce Nouvel An lunaire, les francs-maçons se souviennent en catimini que ce jour marque aussi le début d’une nouvelle année maçonnique portant symboliquement le millésime 6026. Il faut dire que l’actualité, pour eux qui se tournent traditionnellement vers l’Orient, ne les incite guère à pavoiser. Il n’empêche qu’ils échangent des vœux de sagesse, de paix et d’amour, en se donnant de chaleureuses accolades. Bonne Année, Très Chères Sœurs et Très Chers Frères ! Puissiez-vous continuer à lire 450.fm en bonne santé, en œuvrant chaque jour pour le bien de l’humanité !

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

L’autre jour, au début de la cérémonie, dans le rite que je pratique d’ordinaire avec de bonnes vieilles chandelles, je me suis retrouvé à voir un frère allumer d’un doigt nerveux les étoiles que soutiennent les trois colonnettes, en cherchant à pousser par en-dessous le minuscule curseur de fausses bougies chauffe-plat en plastique, surmontées de diodes électroluminescentes[1].

Ce regrettable artifice fut l’amorce d’une réflexion sur ce que donnait la modernité dans nos Loges, alors que, de façon aussi inaperçue qu’en définitive, fort voyante (ou… fourvoyante !), s’y engouffrait une intelligence artificielle générative[2] synthétisant instantanément et à peu de frais intellectuels, en un français au demeurant correct, une masse impressionnante d’informations sur le sujet d’une planche naguère encore assez souvent maladroitement conçue, sans rigoureuse logique, par des auteurs un peu confus, aussi bien embarrassés par leurs trop vacillantes connaissances sur les questions qui leur étaient posées que par leur incapacité à les ancrer dans leur vécu et à porter témoignage du travail qu’elles auraient dû opérer en eux. (Je suis sûr que les sœurs ne m’en voudront pas de ne pas les avoir amalgamées à ce constat, tout simplement en raison de l’ignorance que j’en ai…)

Peut-être nous faudra-t-il renoncer à ces lectures fastidieuses, accueillies, comme on voudra, avec une commisération justifiée ou une bienveillance forcée… Il y a, dans l’hypocrisie, des degrés fraternels auxquels nous entraînent nos exercices réguliers. En réalité, nous parlons trop. Nous croyons devoir penser à tout propos, ce qui fait que nous faisons semblant. Nous devrions en revenir aux disciplines du silence, point tant, d’ailleurs, aux méditations floues des rêveries philosophiques qu’à un  dépouillement assidu faisant le vide en notre esprit, quelles que soient les combustions inconscientes de notre psyché. Peu à peu, nous apprendrions à être en paix avec nous-mêmes, sans pour autant nous rendre compte formellement de ce qui s’accomplit en nous – abandonnant ainsi toutes ces agitations passionnelles que nous doublons d’une prétendue rationalité, en vue de nous accorder un dérisoire confort moral.

Alors, nous nous placerions au seuil de l’éveil, où peu à peu nous usons du discernement (c’est-à-dire d’une claire faculté de jugement)… avec discernement (c’est-à-dire à point nommé, sans plus), aménageant du temps à nos perceptions, désamorçant toute violence d’interprétation dans notre regard sur les choses. Nous nous habituerions à nous détacher de nos préjugés voire de nos sentiments déjà construits, dans le monde où nous sommes, en sachant que l’instant présent agglomère ce qui fut à ce qui se prépare, en nous laissant aller à élargir notre focale dans le temps et dans l’espace, si bien que, l’excitation du moment dissipant ses effets de surface, nous retrouverions, au-delà de la variation des cycles, des diverses vicissitudes et des multiples soubresauts, les marques tout aussi profondes que supérieures des destinées humaines.

Le monde nous apparaîtrait, alors, comme le terrain permanent de notre volonté d’être, dans ce que nous sommes et souhaitons réaliser. Malgré les obstacles et les difficultés que nous avons à vivre comme autant d’épreuves à surmonter, nous n’aurions aucune raison de renoncer à nos idéaux ni d’abandonner nos projets, les adaptant aux moyens qu’en choisissant les voies les plus propices, le réel n’empêche jamais pleinement et que, contre toute attente, il lui arrive même de favoriser. L’esprit cède, parfois ; le cœur, jamais !

On croit qu’on doit allumer une petite bougie dans son esprit. On s’aperçoit, avec le temps, qu’il vaut mieux l’allumer dans le cœur.


[1] Lire, sur le sujet, dans ces « colonnes », l’éclairante (sic) chronique de Franck Fouqueray (directeur de la publication de ce Journal), en cliquant ici.

[2] On pourra lire avec profit, du même Franck Fouqueray, l’essai qu’il a publié, en avril 2025, chez Dervy, sous le titre : L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ? (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici), ainsi que la toute récente analyse que Yonnel Ghernaouti, notre frère et confrère de 450.fm, fait paraître, ce 26 février 2026, chez Le Compas dans l’œil, sur : La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici).

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Mystère du sceptre de Dagobert

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La COLONNE DES CENDRES se déroule en 2042, dans un futur très proche où la Terre est au bord de l’effondrement total.

Le changement climatique a franchi tous les points de non-retour : montée catastrophique des eaux, désertification massive, tempêtes extrêmes, famines généralisées et asphyxie progressive de l’atmosphère. À cela s’ajoute une menace cosmique : une comète sur une trajectoire de collision avec la planète, menaçant d’achever l’humanité déjà agonisante.


C’est dans ce décor apocalyptique que l’auteur mêle science-fiction prospective, thriller géopolitique et ésotérisme historique. L’intrigue repose sur l’idée que la science moderne seule ne peut plus sauver l’humanité… et qu’un objet légendaire issu du haut Moyen Âge pourrait détenir la clé de la survie.

Au cœur du récit se trouve le sceptre de Dagobert , relique mérovingienne légendaire associée au roi Dagobert Ier (VIIe siècle).

Selon la légende revisitée par l’auteur, cet artefact ne serait pas un simple objet royal, mais un instrument doté de propriétés extraordinaires – peut-être énergétiques, telluriques ou même « technomagiques » – capable d’influencer le climat ou de dévier des corps célestes.

La présidente de la République française (une femme déterminée et pragmatique) devient l’un des personnages centraux. Face à l’impuissance des grandes puissances et des agences spatiales, elle lance une opération secrète pour retrouver ce sceptre, dont la trace se perdrait quelque part entre les archives oubliées de Saint-Denis et les sables du Sahara.. Mais l’objet est convoité par d’autres forces : des milliardaires survivalistes, des sectes ésotériques modernes qui croient à un pouvoir « mérovingien » ancestral, et peut-être même des puissances étrangères prêtes à tout pour s’en emparer.

L’AUTEUR

Claude Rodhain, avocat honoraire, (auteur expérimenté ayant publié une quinzaine de romans chez Laffont, Presses de la Cité, etc.) adopte ici un style tendu, alternant scènes d’action, moments de tension géopolitique et séquences plus introspectives ou crépusculaires. Le mélange des genres (prospective climatique réaliste + thriller ésotérique + survival post-catastrophe) est assumé et donne au livre une ambiance à la fois haletante et mélancolique.

La note de lecture d’Aratz Irigoyen

La colonne des cendres se déploie comme une méditation romanesque sur la fin d’un monde qui, ayant cru longtemps maîtriser sa puissance, découvre soudain qu’il ne tient plus debout que sur des assises fragilisées par ses propres fautes. Claude Rodhain ne livre pas seulement un thriller d’anticipation, ni même une fiction politique nourrie par les inquiétudes du temps présent.

Claude Rodhain travaille plus profondément la matière d’une angoisse civilisationnelle et lui donne la forme d’une interrogation spirituelle sur ce qui, dans l’homme, dans la mémoire des peuples et dans la transmission des symboles, peut encore résister lorsque tout semble promis à l’effondrement.

L’année 2042, qui sert d’horizon au récit, ne relève pas d’une commodité de science-fiction Elle agit comme un miroir tendu à notre siècle. Le dérèglement climatique y a cessé d’être une hypothèse. Il est devenu un régime du réel. Les eaux montent, les pluies acides rongent les villes, les écosystèmes se défont, les pandémies reviennent, et voici qu’une comète ajoute à la suffocation terrestre la menace venue du ciel. Or Claude Rodhain ne met pas en scène l’apocalypse pour flatter le goût du désastre. Il cherche, sous l’emballement des périls, la vérité plus grave d’une crise intérieure. Le monde chancelle parce que quelque chose en lui a déjà cédé depuis longtemps. La catastrophe visible n’est que la conséquence d’une déliaison plus ancienne entre la puissance et la sagesse, entre la connaissance et la mesure, entre la domination technique et la conscience du sacré.

Au centre de cette tourmente se tient Sarah Souk-Berthelot, présidente de la République française, figure remarquable parce qu’elle n’est jamais réduite à un rôle institutionnel ou à une simple fonction narrative.

Claude Rodhain lui donne une épaisseur qui déborde la politique au sens courant du terme. Cette femme d’État, confrontée à la gravité absolue des événements, devient peu à peu la conscience inquiète d’un monde acculé à se juger lui-même. Elle est placée à la jonction de deux ordres que notre modernité a pris l’habitude de séparer. D’un côté, les rapports d’experts, les modèles, les calculs, les prévisions, les stratégies collectives, les réponses technologiques. De l’autre, les récits anciens, les dépôts oubliés, les légendes que l’on croyait reléguées au magasin des croyances mortes et qui ressurgissent au moment précis où la rationalité, sans cesser d’être nécessaire, découvre qu’elle ne suffit plus à donner sens à l’épreuve. Sarah Souk-Berthelot avance donc dans l’histoire comme une gouvernante et, plus secrètement, comme une initiée malgré elle. Elle ne reçoit pas une révélation extérieure qui abolirait les exigences du réel. Elle traverse plutôt une lente modification du regard. Le pouvoir, entre ses mains, cesse d’être simple administration de l’urgence pour devenir confrontation avec ce qui fonde encore, ou ne fonde plus, la légitimité humaine à se maintenir sur la Terre.

C’est ici que surgit le sceptre du roi Dagobert, et avec lui l’axe secret du roman

L’auteur a eu l’intuition très juste de choisir un objet qui appartienne à la fois à l’histoire de France, au registre de la souveraineté et à une mémoire plus trouble, presque folklorique dans l’imaginaire commun, mais chargée en profondeur d’une survivance sacrale. Dagobert, dans la conscience française, demeure une figure ambiguë, à la fois triviale et ancienne, populaire et voilée, presque moquée par la chanson tout en restant entourée d’une pénombre royale. Claude Rodhain retourne cette image superficielle comme on retourne une pierre pour en découvrir la face demeurée dans l’ombre. Le sceptre devient alors bien davantage qu’un ressort d’intrigue. Il devient un principe d’organisation symbolique. Il est la verticale perdue puis recherchée. Il est ce qui relie les temps éloignés, les régimes politiques successifs, les couronnes disparues, la République inquiète, les savoirs occultés et les angoisses d’un futur dévasté. Il est une colonne tenue dans la main. Il représente moins un pouvoir de domination qu’un pouvoir de rectitude. En cela, il touche à une zone très profonde de l’imaginaire initiatique. Le sceptre n’est pas un simple emblème. Il oblige celui qui le porte. Il le dépasse. Il l’inscrit dans une lignée. Il lui rappelle que gouverner devrait toujours signifier servir un ordre plus haut que soi.

Le titre du roman révèle alors toute sa force. Une colonne de cendres n’est pas une formule décorative. Elle est une contradiction apparente qui contient le drame entier du livre.

La colonne évoque la stabilité, la montée, la structure, la fidélité à un axe

Les cendres disent ce qui subsiste après le feu, la destruction, la consumation, le passage par l’épreuve. En liant ces deux images, Claude Rodhain exprime admirablement la condition de notre temps. Nous ne sommes plus dans l’assurance des colonnes intactes. Nous vivons parmi les restes, dans les poussières chaudes d’une puissance qui s’est crue invulnérable. Pourtant les cendres, dans toute lecture hermétique, ne désignent jamais seulement la ruine. Elles sont aussi le résidu essentiel, la mémoire concentrée de ce qui a brûlé, la matière appauvrie en apparence mais peut-être prête à une recomposition plus haute. La colonne des cendres devient alors l’image d’une humanité qui a traversé le feu de ses excès, de ses aveuglements et de ses idolâtries techniques, et qui demeure placée dans un entre-deux redoutable entre l’effondrement pur et la possibilité de la transmutation. À cet égard, le roman de Claude Rodhain possède une tonalité profondément alchimique. Il ne promet pas un salut commode. Il demande si quelque chose peut encore être extrait de la destruction, si la cendre elle-même peut redevenir matière d’œuvre.

La présence d’une organisation secrète gardienne d’un savoir occulte inscrit le récit dans une tradition connue, mais Claude Rodhain évite l’écueil du mécanisme conspirationniste.

Ce qu’il met en scène n’est pas la satisfaction naïve d’un imaginaire du complot

C’est une réflexion sur la garde du sens. Qui veille encore sur les symboles lorsque les institutions ne savent plus les lire. Qui conserve la mémoire des correspondances entre le visible et l’invisible, entre le ciel et la terre, entre les cycles cosmiques et les métamorphoses historiques. Cette fraternité de l’ombre, aux contours volontairement mouvants, réveille inévitablement des échos maçonniques, hermétiques et initiatiques. Non parce que Claude Rodhain écrirait un roman à clef, mais parce qu’il travaille un motif central à toute tradition de transmission. Certains savoirs ne valent que s’ils sont gardés, éprouvés, transmis à ceux qui deviennent intérieurement capables de les recevoir. Le secret n’est pas ici une confiscation du vrai. Il est une pédagogie de la maturité. Le véritable enjeu n’est jamais de posséder l’objet sacré, mais de se rendre digne de la charge qu’il représente. Voilà qui donne au roman une profondeur singulière. Sous l’enquête et le suspense, il pose la question la plus sévère. Qu’avons-nous fait de ce qui nous fut confié.

La tension entre la science moderne et le pouvoir ancestral aurait pu conduire à une opposition grossière

L’auteur choisit une voie beaucoup plus féconde. Il ne disqualifie ni les chercheurs, ni les calculs, ni les dispositifs technologiques par lesquels l’humanité tente de ralentir ou de conjurer le désastre. Il montre au contraire combien ils sont indispensables. Mais il montre aussi que leur efficacité, même poussée à l’extrême, laisse intacte une béance que la pure maîtrise quantitative ne peut combler. Nous savons mesurer les trajectoires, nous savons modéliser les impacts, nous savons imaginer des parades, mais savons-nous encore pourquoi nous voulons sauver le monde, et quel monde mérite d’être sauvé. La question n’est plus simplement technique. Elle devient métaphysique. Ce déplacement confère au livre une véritable dimension spirituelle. Le sceptre, l’héritage mérovingien, la part religieuse qui affleure à travers l’enquête, tout cela ne vient pas remplacer la science par la croyance. Tout cela vient rappeler qu’une civilisation ne vit pas seulement de solutions, mais d’une certaine intelligence de sa place dans l’ordre du réel. Claude Rodhain semble nous dire que la tragédie contemporaine n’est pas d’abord d’avoir perdu des moyens. Elle est d’avoir perdu la verticale qui permettait aux moyens de rester ordonnés à une fin juste.

Une lecture maçonnique de ce roman s’impose presque naturellement.

Non parce que des signes explicites y seraient accumulés, mais parce que la structure même du récit procède par dévoilements successifs, par épreuves, par passages d’un plan à un autre, comme si chaque révélation extérieure obligeait à lever un voile supplémentaire sur les illusions de la conscience moderne. La comète elle-même, loin d’être seulement un objet astronomique menaçant, prend une valeur de signe. Elle traverse le ciel comme un hiéroglyphe terrible. Elle rappelle à l’humanité qu’elle n’est pas souveraine dans un univers silencieux et disponible, mais exposée à plus vaste qu’elle. Le globe entier devient alors une immense chambre de réflexion où l’homme contemple enfin, à l’échelle planétaire, ce qu’il a fait de la création, de la technique, du pouvoir et de la transmission. Les villes noyées, les nuages toxiques, les terres blessées, les gouvernances débordées composent moins un paysage d’effroi qu’un théâtre moral. Il faut tout perdre ou presque pour que redevienne audible la question la plus ancienne. Comment tenir debout. Comment restaurer en nous-mêmes la colonne avant même de prétendre reconstruire le monde.

Claude Rodhain apporte à cette fiction une expérience humaine et intellectuelle qui explique sa tenue

Avocat honoraire, passé par les domaines du droit, de la propriété industrielle, de l’enseignement supérieur et des grandes mutations techniques, Claude Rodhain connaît le langage de la rationalité moderne, ses finesses, sa puissance, ses angles morts aussi. Cette familiarité avec les formes contemporaines du savoir n’a pourtant jamais asséché chez lui l’imaginaire romanesque ni le goût des longues permanences historiques. Depuis Le destin bousculé, salué dès 1986, jusqu’à Oumar l’Africain, en passant par La charité du diable, Le fil, La meurtrissure, Fanquenouille, un gueux à la cour de Louis XV, Sourire amer, La testamentée, Obsession, La prêtresse de Brocéliande, Le parfum des poisons, Déviances, Le destin d’une enfant violée et Le temps des orphelins, son œuvre témoigne d’une fidélité constante à quelques questions majeures. Comment le mal travaille-t-il les destinées.

Comment l’histoire dépose-t-elle sa marque dans les existences

Comment le passé revient-il demander des comptes au présent. Comment les figures blessées ou déplacées révèlent-elles, mieux que d’autres, la vérité d’une époque. Dans La colonne des cendres, ces lignes de force se rejoignent. Claude Rodhain y condense son attention aux drames humains, son goût des contextes historiques lourds de mémoire et sa sensibilité aux seuils où le réel bascule.

Ce qui touche peut-être le plus dans ce livre est la manière dont l’intime et le collectif s’y nouent. Le destin de la planète n’y efface jamais la vulnérabilité des consciences individuelles. Les enjeux géopolitiques, religieux, climatiques et symboliques restent toujours reliés à des êtres qui doutent, craignent, cherchent, résistent, se compromettent parfois, puis tentent de se relever. Il ne s’agit donc jamais seulement de sauver la Terre d’une collision ou d’un emballement climatique. Il s’agit de savoir quel type d’humanité peut encore émerger de cette épreuve. Le roman pose ainsi, avec une gravité qui ne se dissout jamais dans le pur divertissement, la question de notre dignité spirituelle. Méritons-nous d’être sauvés, non au sens moral le plus élémentaire, mais au sens plus exigeant qui interroge notre capacité à reconnaître nos fautes, à consentir à la transformation intérieure qu’elles réclament et à renoncer aux formes de toute-puissance qui nous ont menés au bord de l’abîme.

Sous cet aspect, La colonne des cendres n’est pas seulement un roman efficace, érudit et tendu. C’est un livre habité par une inquiétude plus haute, presque liturgique par moments, tant il semble méditer la relation entre l’histoire visible et une autre histoire, plus obscure, plus ancienne, plus essentielle, où se décident les fidélités invisibles des peuples. Claude Rodhain réussit à faire tenir ensemble le suspense, la mémoire monarchique, l’angoisse climatique, la symbolique du pouvoir, la persistance du religieux et la nostalgie d’une sagesse perdue. Il en résulte un texte dense, parfois fiévreux, toujours animé par la conviction que les grands périls extérieurs ne sont jamais séparables des désordres intérieurs qui les ont rendus possibles.

La véritable réussite du roman est peut-être là. Claude Rodhain ne demande pas seulement comment éviter la catastrophe.

Claude Rodhain demande ce qu’il faudrait retrouver en nous pour que le monde redevienne habitable

À travers la présidente confrontée au vertige du pouvoir, à travers le sceptre de Dagobert revenu du fond des siècles, à travers la comète suspendue au-dessus d’une Terre épuisée, à travers les gardiens d’un savoir que la modernité ne sait plus très bien nommer, La colonne des cendres nous parle d’une humanité qui a perdu le sens de l’axe et qui cherche, au milieu de ses propres restes, la possibilité d’une remontée. C’est en cela que ce livre touche à l’initiatique. Il nous rappelle que les ruines ne sont pas seulement des fins. Elles peuvent devenir des lieux de discernement. Elles obligent à choisir entre la dispersion et le relèvement. Et dans la cendre même, si nous consentons à la lire autrement que comme un résidu de désastre, il demeure peut-être assez de mémoire, assez de feu retenu, assez de vérité condensée pour qu’une colonne, à nouveau, s’élève.

La colonne des cendres

Claude Rodhain – Éditions Glyphe, 2026, 240 pages, 20 €

L’éditeur, le SITE

Le Droit Humain passe au format podcast : la Franc-maçonnerie en 3 minutes chrono

La mixité maçonnique s’invite dans vos écouteurs

Paris, le 27 février 2026 — L’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, Fédération française, dégaine une collection de podcasts pour vulgariser ses arcanes.
Spiritualité, symboles, rituels en loge, histoire et engagement sociétal : ces « Minutes de liberté maçonnique du Droit Humain » (3 minutes chacune) sortent tous les vendredis.

Un format malin pour un public élargi

L’objectif est clair : offrir à tous des réflexions accessibles sur l’âme et les spécificités de cette obédience mixte et internationale.
Vidéo sur YouTube, audio sur Spotify et site public : on mise sur la pause métro plutôt que l’initiation au compas. Rendez-vous hebdomadaire garanti, avec une collection promise pour piocher à l’envie.

De la loge à la cité, sans tablier

Ces pastilles traitent « du Droit Humain dans la cité », preuve que cette obédience veut dépasser les frontières du temple maçonnique.
Dans un monde saturé de contenus, 3 minutes pour expliquer symboles et pratiques, c’est audacieux. Reste à voir si les néophytes dépasseront l’épisode pilote sans se perdre dans l’alphabet du grade.

Mixité, universalisme, 21e siècle

Créé en 1893 par Georges Martin et Maria Deraismes (1ᵉʳ femme Franc-maçonne française), Le Droit Humain se distingue par sa mixité intégrale et son universalisme.
Ces podcasts modernisent une démarche exigeante : rendre la Franc-maçonnerie audible hors du cercle initiatique, sans sacrifier la profondeur au profit du buzz.

Abonnez-vous… ou pas

YouTube, Spotify, site web : tous les canaux sont ouverts. L’appel à l’abonnement sonne comme un défi : saura-t-on captiver au-delà des Frères et Sœurs déjà convaincus ?
Dans l’ère du scroll infini, proposer de la spiritualité maçonnique en format TikTok, c’est prendre le risque de l’essentiel : et si c’était exactement ce dont le monde avait besoin ?

Vous pouvez les retrouver :

Bonne écoute et surtout, abonnez-vous !

Hiram au centre du feu, « La Chaîne d’Union » élève le débat et Edgar Abela touche le nerf rectifié

Dans son numéro 115, La Chaîne d’Union (LCU) ne se contente pas de revenir sur Hiram. La revue fait travailler le mythe, le rite, l’histoire, la théologie implicite et la vie intérieure des grades avec une densité remarquable.

Pour nos fidèles lecteurs(trices), nous avons choisi de placer notre focale sur le très beau texte de Edgar Abela, « Hiram et la rectification », tout en soulignant la tenue d’ensemble du numéro, la qualité de l’éditorial de Jacques Garat, la vigueur des contributions de Philippe Foussier, Daniel Beaune, Roger Dachez, Gaël Meigniez, Jean-Pierre Gonet, Stéphane Itic, et la belle justesse des notes de lecture signées Jacques Garat et Yonnel Ghernaouti.

Il existe des numéros de revue qui alignent des signatures et des thèmes, puis il existe des numéros qui composent une véritable chambre de résonance

Celui-ci appartient à la seconde famille. Tout y semble ordonné par une gravitation intérieure, comme si Hiram, loin d’être seulement une figure obligée de la maîtrise, redevenait ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un foyer de pensée, une épreuve de lecture, un miroir rituel tendu à la conscience maçonnique. Ce numéro de LCU a cette qualité rare de faire sentir que le mythe ne vit pas seulement par répétition, mais par interprétation, et que l’interprétation n’a de valeur qu’à la condition de ne pas mutiler le symbole.

L’éditorial de Jacques Garat donne immédiatement le ton avec une intelligence d’architecture qui mérite d’être saluée

Il ne se contente pas d’annoncer un dossier. Il en dessine la nécessité et, plus encore, la respiration. Jacques Garat rappelle avec netteté que la centralité de Hiram n’allait pas de soi dans les sources scripturaires et que la construction maçonnique du troisième grade relève d’une élaboration progressive dont la force est d’avoir fini par structurer l’imaginaire initiatique. Cette mise en perspective est décisive, car elle épargne deux écueils qui appauvrissent trop souvent les lectures. D’un côté la naïveté répétitive qui traite le mythe comme une donnée immobile. De l’autre l’hypercritique desséchante qui croit dissoudre le sens en rappelant la genèse. Jacques Garat tient la ligne de crête. Il restitue la formation du récit tout en préservant sa fécondité symbolique. C’est exactement ce que l’on attend d’un éditorial de revue d’études, mais c’est plus rare qu’il n’y paraît.

Cette tenue initiale éclaire tout le volume, y compris les articles qui, en apparence, s’éloignent du dossier.

Dans la rubrique « Matière à débats », Philippe Foussier signe un texte fort sur « deux siècles et demi d’une haine obsessionnelle », qui ne relève pas de la seule dénonciation mais bien d’une analyse serrée, nourrie par la parution en janvier 2026 du dernier ouvrage deChristian Jassogne, en collaboration avec Jean-Jacques Benaiem, Le mythe du complot judéo-maçonnique, publié à Mons aux éditions de l’Université de Mons. Nous y lisons la persistance d’un mécanisme de fixation, un imaginaire hostile qui se recompose sans cesse, changeant de vocabulaire, de contexte et de supports sans jamais renoncer à sa matrice.

Philippe FOUSSIER
Philippe FOUSSIER

Ce que Philippe Foussier met en lumière, ce n’est pas seulement une succession d’épisodes, mais une véritable pathologie de la projection collective. Dans un numéro placé sous le signe de Hiram, cette présence n’a rien d’accidentel. Elle rappelle que toute tradition initiatique expose aussi celles et ceux qui la portent à la caricature, au fantasme et à la haine. L’ombre suit la lumière, et la revue a raison de ne pas dissocier la méditation symbolique du combat intellectuel contre les simplifications toxiques.

Daniel Beaune, avec « L’aube menacée, L’Enfant, le Temple et la Patrie », apporte une méditation d’une tonalité tout autre, mais dont la place dans l’ensemble apparaît vite très juste. Il y est question de transmission, de fragilité, d’avenir, d’idéal et de lien sacrificiel. Là encore, le texte ne se contente pas de concepts. Il travaille des images vives et des tensions concrètes. L’enfant n’y est pas seulement une figure morale. Il devient l’épreuve même de notre rapport au temps, à ce que nous bâtissons et à ce que nous trahissons parfois en prétendant transmettre. Le Temple n’est plus une métaphore confortable. Il redevient une question adressée à la responsabilité des vivants. Quant à la Patrie, Daniel Beaune la soustrait aux usages appauvris qui l’ont tant défigurée pour la replacer dans un horizon de fidélité et de vigilance. Ce texte agit comme une alarme grave dans un numéro dominé par Hiram, et ce n’est pas un détour mais un approfondissement. Toute réflexion sur l’édification et la perte appelle, tôt ou tard, cette interrogation.

Le dossier « Quatre regards sur Hiram » constitue évidemment le cœur battant du numéro. Roger Dachez ouvre la séquence avec la sûreté documentaire que nous lui connaissons. Son texte sur le passage du fondeur d’airain à l’architecte du Temple de Salomon ne cherche pas à flatter une mythologie paresseuse. Il remonte les couches, distingue les strates, examine la fabrique du récit. Ce travail est précieux parce qu’il restitue à Hiram sa généalogie symbolique au lieu de l’emprisonner dans une image tardive prise pour un absolu. Roger Dachez montre la construction d’un personnage et, ce faisant, nous rappelle que la tradition maçonnique n’est pas une simple conservation mais une opération de mémoire créatrice. Lire Hiram à cette hauteur, c’est accepter que la vérité symbolique ne se confonde pas avec le littéralisme historique, et qu’un mythe puisse devenir plus opératif encore lorsqu’on comprend comment il s’est composé.

Gaël Meigniez, avec son texte sur les origines du mythe d’Hiram, élargit le champ et déplace le regard vers un paysage culturel plus vaste. C’est un apport essentiel. Nous quittons le seul récit rituel pour retrouver l’épaisseur d’un monde d’images, de motifs, d’héritages, de transmissions diffuses. Cette approche a le mérite de désenclaver la maçonnerie sans la dissoudre. Hiram n’y apparaît plus comme une apparition isolée mais comme une cristallisation. Il concentre des lignes anciennes, des mémoires de métiers, des imaginaires religieux, des formes de noblesse symbolique attachées à l’art de bâtir. Le texte de Gaël Meigniez donne à sentir que la maçonnerie, lorsqu’elle reprend Hiram, ne prélève pas un personnage sur une étagère. Elle recueille une longue sédimentation de significations et la fait travailler dans son propre laboratoire rituel. Ce type de lecture est salubre, car il restitue à la tradition sa profondeur de champ.

Puis vient le texte de Edgar Abela

Et c’est là que ce numéro, à nos yeux, atteint une intensité singulière. Hiram et la rectification est un très beau texte, non parce qu’il orne le sujet, mais parce qu’il l’ordonne avec une sobriété habitée. Edgar Abela ne traite pas Hiram comme un motif général que l’on pourrait promener d’un rite à l’autre sans conséquence. Il prend au sérieux la spécificité du Rite Écossais Rectifié et, plus encore, la cohérence spirituelle qu’il imprime à la figure de Hiram. Cette exigence change tout. Nous ne sommes plus dans la comparaison décorative des variantes. Nous sommes devant une herméneutique de rite.

Edgar Abela rappelle d’abord ce point fondamental, et souvent mal tenu dans les discussions ordinaires, que Hiram constitue une figure nodale du grade de Maître dans les rites maçonniques, mais que sa mise en œuvre symbolique n’est jamais identique d’un système à l’autre. Cette nuance pourrait sembler technique. Elle est en réalité initiatique. Car un rite n’est pas seulement un arrangement de signes. C’est une manière de conduire l’âme à travers une dramaturgie, une économie des épreuves, un régime de parole, une théologie implicite, une anthropologie spirituelle. En montrant ce que le Rectifié fait à Hiram, Edgar Abela montre ce que le Rectifié fait au maçon.

Le grand mérite de son article est de ne pas séparer les éléments du rituel, les tableaux, les devises, les vertus, les transformations de grade, et le cadre doctrinal dans lequel ils reçoivent leur sens.

Là où tant de commentaires fractionnent, Edgar Abela relie. Il fait apparaître la continuité de la figure, depuis les données communes de la maîtrise jusqu’à la singularité du quatrième grade rectifié, où s’opère un changement d’échelle spirituelle. Ce déplacement est formulé avec une grande précision. Il ne s’agit pas d’un simple supplément de décor ni d’une inflation de titres. Edgar Abela montre qu’il y a passage de perspective, et même passage de condition symbolique, à travers la question des vertus cardinales, du dépouillement, de la seconde naissance, du « corps de gloire » et de la réconciliation promise.

C’est là que son texte devient, au sens fort, initiatique

Nous sentons qu’il écrit depuis une fréquentation intérieure du rite et non depuis une curiosité externe. La lecture qu’il propose du tableau de maître et de la colonne brisée, puis de leur reprise et transfiguration dans le parcours rectifié, touche juste parce qu’elle demeure toujours au contact du travail maçonnique réel. La colonne n’est pas réduite à une image funéraire.

Elle devient la signature d’une condition humaine blessée, l’inscription visible d’une rupture qui appelle non pas seulement consolation, mais transformation. Le bateau en péril, la devise latine de silence, d’espérance et de force, le mausolée, les vertus, puis la figure de Hiram relevée et glorieusement entourée, tout cela n’est pas accumulé comme une collection d’emblèmes. Edgar Abela y lit un itinéraire. Il montre comment le Rectifié met le maçon en demeure de convertir l’émotion du drame en discipline intérieure.

Son insistance sur la place des vertus cardinales mérite d’être relevée avec force

Dans beaucoup de lectures contemporaines, la maîtrise est volontiers absorbée par la seule méditation sur la mort et la perte. Le Rectifié, tel que l’expose Edgar Abela, ne nie rien de cette expérience, mais il refuse qu’elle devienne une fascination close. La mort d’Hiram n’y est pas un arrêt du sens.

Vitrail, Château St-Antoine Grande Loge de France (GLDF)

Elle est la condition d’un travail de rectification qui engage la volonté, la conduite, le gouvernement de soi, la réorientation du désir. Ce point rejoint profondément les grandes traditions de l’ascèse symbolique et de l’hermétisme intérieur. Mourir à une forme de soi pour laisser opérer une recomposition plus juste ne relève pas seulement d’une rhétorique initiatique. C’est un programme de transmutation au sens plein, où la matière première demeure l’homme même.

Edgar Abela éclaire aussi avec netteté la spécificité doctrinale du Rectifié, en particulier son arrière-fond chrétien et la dynamique de réintégration qui traverse le système willermozien.

Là encore, le texte ne se perd pas dans l’abstraction

Bijou MESA

Il montre comment cette doctrine infléchit concrètement la lecture de Hiram. Le personnage cesse d’être uniquement le témoin tragique d’une fidélité assassinée. Il devient l’emblème d’un devenir, la figure d’une restauration possible, la forme même d’une promesse de réconciliation. Ce déplacement est considérable. Il donne à Hiram une amplitude que beaucoup de lectures réduites ignorent. Nous passons d’un héroïsme funèbre à une pédagogie spirituelle de la renaissance. Edgar Abela n’édulcore pas la violence du mythe. Il en dégage la finalité.

La courte biographie de Edgar Abela, telle qu’elle apparaît dans ce numéro, éclaire cette qualité sans jamais la réduire à un curriculum

Avocat honoraire, reçu apprenti au Rite Écossais Rectifié en 1976 à L’Étroite Persévérance à l’Orient de Gardanne, affiliée au Grand Orient de France, Edgar Abela a parcouru le cursus rectifié tout en menant en parallèle un cheminement au REAA au sein du Grand Collège des Rites Écossais du GODF. Il est également membre de l’Aéropage de recherche Sources du GCDRE-GODF. Cette trajectoire n’a rien d’anecdotique. Elle explique la double qualité de son regard, à la fois intérieur au Rectifié et capable de comparaison sans confusion. Sa bibliographie, au sens vivant du terme, se lit dans ce geste de transmission exigeante consacré aux formes, aux degrés, à la doctrine et aux conséquences spirituelles de la pratique. Ce n’est pas une bibliographie de vitrine. C’est une bibliographie de travail, de rite, de fidélité, où l’écriture vient après la fréquentation et non à sa place.

Bijou MESA verso

Le texte de Jean-Pierre Gonet, « Hiram l’insaisissable », prolonge admirablement le dossier en refusant toute clôture. Après les approches historique, généalogique et rectifiée, il fallait une méditation sur l’excédent du personnage, sur ce qui se dérobe dès que nous croyons l’avoir fixé. Le titre dit bien la nature de l’entreprise. Hiram reste insaisissable non parce qu’il serait flou, mais parce qu’il déborde les définitions univoques. Jean-Pierre Gonet restitue cette mobilité profonde. Hiram y apparaît comme une figure de convergence entre texte biblique, imaginaire initiatique, projections du grade et travail intérieur du récipiendaire. Cette insaisissabilité n’est pas un défaut de concept. Elle est la marque de la fécondité symbolique. Le dossier se ferme ainsi sur une ouverture, ce qui est la meilleure manière de traiter un mythe vivant.

Stéphane Itic, dans la rubrique « Études et recherches », propose un déplacement encore plus ample avec son étude sur un fragment de Plutarque concernant l’initiation isiaque. Nous pourrions croire que le lien avec Hiram se relâche. Il se resserre en réalité par un autre chemin. Le texte rappelle que la maçonnerie ne cesse d’être lue dans le miroir des initiations antiques, avec tout ce que cela suppose d’analogies, de prudence, de fascination comparative et de discernement historique. La force d’un tel article, dans un numéro comme celui-ci, est d’empêcher le repli autocentré. Il remet la maçonnerie dans la longue histoire des formes initiatiques rêvées, héritées, réinventées. Il interroge la légitimité des rapprochements sans renoncer à leur puissance heuristique. Cette tension entre histoire, symbolique et imaginaire des origines est, elle aussi, au cœur de la culture maçonnique.

Et puis il y a la fin du volume, qui n’est pas un appendice mais une respiration critique à part entière, avec les notes de lecture de Jacques Garat et de Yonnel Ghernaouti

Yonnel Ghernaouti, YG
Jacques Garat

Il faut les mettre en avant, comme tu le souhaites, parce qu’elles donnent à la revue ce supplément d’âme intellectuelle qui la distingue. Une revue de pensée maçonnique se juge aussi à sa manière de lire les livres des autres. Jacques Garat et Yonnel Ghernaouti y tiennent une ligne d’exigence, de curiosité, de mise en perspective, qui refuse le signalement neutre comme l’éloge automatique. Leurs notes prolongent le travail du numéro en ouvrant d’autres portes et en rappelant que la lecture, dans le champ maçonnique, n’est pas consommation de titres mais exercice de discernement. Elles confirment que La Chaîne d’Union demeure une revue où la bibliographie n’est pas décorative et où la critique demeure une pratique de probité.

Ce numéro 115 réussit ainsi quelque chose de plus difficile qu’un bon dossier thématique

Il fait dialoguer des régimes de pensée différents sans les niveler. Il tient ensemble la polémique historique, la méditation politique et spirituelle, l’érudition des sources, l’herméneutique de rite, la réflexion comparatiste et la critique bibliographique. La cohérence n’est pas imposée de l’extérieur. Elle naît de la manière dont la revue travaille ses objets avec sérieux et sans pesanteur. Hiram y est partout, même lorsqu’il n’est pas nommé, parce que le numéro tout entier réfléchit la question de la transmission, de la perte, de la fidélité, de la rectification et de la renaissance.

Pour 450.fm, notre choix de mettre l’accent sur Edgar Abela n’enlève rien aux autres contributions. Il dit simplement que Hiram et la rectification touche une zone décisive de la sensibilité maçonnique contemporaine, là où la connaissance des formes ne vaut que si elle se transforme en orientation intérieure. Dans un temps saturé de commentaires rapides, ce texte rappelle qu’un rite n’est vivant que lorsqu’il rectifie réellement celui qui le pratique. Et cela, au fond, vaut pour la lecture elle-même.

Avec ce numéro, La Chaîne d’Union ne livre pas seulement un dossier sur Hiram. Elle rend à la figure du Maître sa gravité, sa pluralité et sa puissance de travail. Et dans cette constellation, le texte de Edgar Abela demeure longtemps en nous, comme une lumière tenue, exigeante, qui ne sépare jamais le symbole de la conversion intérieure.

La Chaîne d’Union – Quatre regard sur Hiram

Revue d’études maçonniques, philosophiques et symbolique

publiée par le Grand Orient de France.

Collectif – Conform édition, N°115, Janvier 2026, 96 pages, 14 € / À commander chez Conform édition

Tintin ou l’épreuve des faux ors

Sous l’allure vive d’une aventure maritime, Hergé fait surgir bien davantage qu’un réseau de contrebande. Le Crabe aux pinces d’Or (1941) met en scène une traversée du discernement, où les apparences nourricières dissimulent le poison, où la dérive révèle la fraternité, et où l’entrée du capitaine Haddock ouvre dans l’univers de Tintin une profondeur plus humaine, plus initiatique, plus trouble aussi. Une lecture qui invite à reconnaître, derrière la ligne claire, une véritable dramaturgie de l’épreuve intérieure.

Dans cette édition Casterman de 1993, l’album garde intacte sa force de choc narrative et son étrange éclat symbolique, comme si la clarté de la ligne dissimulait volontairement une nuit plus profonde, une nuit de trafic, de dépendance, de fausses apparences et de fidélité naissante.

Les planches rappellent d’emblée la précision du geste d’Hergé, la nervosité des poursuites, la science du détail urbain puis portuaire, et ce glissement progressif vers l’univers du navire, du huis clos, de la cale et du danger, où l’aventure cesse d’être seulement une enquête pour devenir une épreuve de discernement.

Ce qui frappe ici, et ce qui fait de cet album un seuil dans toute la geste tintinesque, tient à une mutation intérieure du récit

Nous ne sommes plus seulement devant la virtuosité d’un jeune reporter lancé à la poursuite d’un réseau criminel. Nous assistons à la naissance d’un compagnonnage. L’apparition du capitaine Haddock n’est pas un simple ajout de personnage, elle est un événement de structure, presque une révolution anthropologique dans l’univers de Georges Remi. Tintin portait jusque-là une énergie de rectitude, une vigilance, une rapidité de jugement qui pouvaient parfois donner au personnage une transparence presque idéale. Avec Haddock, la faille entre dans le récit, et avec elle la chair, l’excès, la honte, l’emportement, la confusion, puis la possibilité d’un relèvement. Dans une lecture initiatique, cette arrivée a la valeur d’une rencontre avec la matière brute, tumultueuse, encombrée de fumées et d’illusions, mais déjà porteuse d’une force de cœur. Le duo se forme dans la contrainte, dans la surveillance, dans la violence des hommes qui tiennent le navire et l’économie clandestine. L’amitié ne naît pas dans la sérénité, elle naît dans l’épreuve, ce qui lui donne une densité presque rituelle.

Le motif du crabe, emblème frappé et répété, mérite une attention particulière si nous voulons entendre la profondeur symbolique de l’album

Le crabe appartient à l’ordre des créatures latérales, du déplacement oblique, de la saisie par les pinces, de la marche qui ne se donne jamais tout à fait dans l’axe. Or toute l’intrigue est placée sous ce signe. Les personnages avancent de biais dans un monde saturé de tromperies. Le crime ne se présente pas sous la forme grossière du coup de force visible, il se cache dans la conserve, dans l’objet banal, dans la boîte alimentaire qui devrait nourrir et qui transporte un poison. Cette inversion est capitale. Hergé construit ici une véritable dramaturgie des apparences. Ce qui se donne comme nourriture contient l’asservissement. Ce qui paraît industriel et prosaïque recèle une alchimie noire. Le métal de la boîte n’abrite pas la subsistance mais l’oubli. Dans une lecture maçonnique, nous pourrions dire que l’album travaille la question du discernement entre enveloppe et contenu, entre signe et sens, entre la surface rassurante et la réalité cachée. Le Crabe aux pinces d’Or annonce l’or, donc une valeur solaire, un éclat, une promesse. Pourtant cet or signale un circuit de corruption. Nous sommes en présence d’un faux or, d’une dorure de trafic. Hergé donne ainsi une leçon subtile sur les brillances trompeuses, leçon qui rejoint des thèmes constants de la voie initiatique, celle qui demande de distinguer la lumière véritable de la lueur qui fascine.

La progression de Tintin dans cet album relève alors moins de la seule efficacité policière que d’un art de lire les traces

Un papier chiffonné, un nom à demi saisi, un détail de conserve, un lien maritime, un comportement incohérent, et tout un réseau se laisse progressivement déduire. Georges Remi excelle dans cette économie du signe ténu. Le récit avance par indices, par relais, par bifurcations, et cette méthode narrative ressemble à une école de patience. Nous ne recevons pas une révélation complète, nous composons peu à peu une figure à partir de fragments. Cette dynamique peut se lire comme une pédagogie de l’enquête intérieure. La vérité ne vient pas à nous sous forme de bloc, elle se laisse approcher par un travail d’attention. Milou lui-même, par sa réactivité, ses alertes, ses écarts, incarne souvent dans l’œuvre d’Hergé une intelligence instinctive qui précède la formulation rationnelle. Ici encore, le chien participe à la vigilance générale du récit, comme une sentinelle du seuil, un compagnon de l’intuition.

La grande réussite de Le Crabe aux pinces d’or réside aussi dans sa traversée des éléments

La ville, le port, le navire, la mer, la cale, le désert, l’ivresse, la soif, le mirage, puis l’issue fragile. Cette succession donne au livre une densité presque mythique. Nous passons d’un espace d’observation sociale à un espace d’enfermement, puis à une scène de dénudement radical dans le désert. Le désert n’est pas ici un décor exotique de plus. Il agit comme révélateur. Le capitaine Haddock y affronte ses visions, sa faiblesse et sa dignité blessée. Tintin y maintient le fil de la volonté. Les illusions optiques et les dérèglements du corps prolongent, sur un autre plan, la logique de l’album tout entier. Ce qui trompe les yeux dans le sable répond à ce qui trompe les consciences dans le trafic. Hergé fait se répondre le monde criminel et le monde élémentaire. Dans les deux cas, l’être humain peut se perdre, et dans les deux cas il faut une discipline de la perception. Cette correspondance donne au récit une profondeur inattendue, très au-delà de la seule aventure haletante.

Le capitaine Haddock mérite que nous nous y arrêtions davantage, parce qu’il porte dès cette première apparition un noyau initiatique d’une rare fécondité

Il n’est pas présenté comme un héros noble déjà constitué. Il apparaît humilié, instrumentalisé, dépendant, encombré par l’alcool et par les manipulations d’autrui. Il est, si nous adoptons un vocabulaire symbolique, un être captif de ses propres fumées. Pourtant, sous la confusion, Hergé laisse paraître une loyauté profonde et une force de réveil. La grandeur de ce personnage vient précisément de cette contradiction. Tintin ne rencontre pas un double exemplaire, il rencontre un homme en lutte avec lui-même.

Toute l’histoire future de Tintin en sera transformée. Avec Haddock, l’univers tintinesque s’humanise, s’épaissit, gagne en gravité et en comique, gagne surtout en fraternité. La fraternité n’y devient pas un mot décoratif, elle devient une pratique d’entraide, de reprise, d’endurance. Dans une lecture maçonnique, cette fraternité exigeante a quelque chose de très juste. Elle n’idéalise pas l’autre, elle l’accompagne dans sa possibilité de redressement.

L’écriture graphique de Georges Remi joue un rôle essentiel dans cette puissance

Herge-Italie-1965-Linus

La fameuse « ligne claire » n’est pas seulement une signature esthétique. Elle est une éthique du visible. Chaque objet compte, chaque contour est lisible, chaque espace est construit pour que l’œil puisse circuler sans fatigue et pourtant sans relâchement. Cette clarté n’est jamais naïve. Elle sert au contraire la complexité du récit, parce qu’elle permet au regard de repérer les éléments significatifs dans un monde saturé d’action. Dans Le Crabe aux pinces d’Or, cette précision devient particulièrement féconde dans les scènes de navire et de cale, où la tension dramatique pourrait se dissoudre dans le chaos. Georges Remi organise le désordre. Il donne à la peur une architecture. Il donne à la poursuite une géométrie. Il donne à la violence une lisibilité. Cette maîtrise formelle rejoint, par analogie, une certaine idée du travail initiatique, celle qui consiste à mettre de l’ordre dans la confusion sans nier la confusion, à dégager des lignes de force au sein du tumulte.

Il faut également reconnaître, avec lucidité, l’épaisseur historique de l’album

Le monde représenté appartient à un imaginaire européen du premier milieu du vingtième siècle, avec ses simplifications, ses stéréotypes, ses projections, ses manières de découper l’ailleurs. Une lecture contemporaine sérieuse ne peut effacer cela. Elle doit le regarder. Nous gagnons à maintenir cette vigilance critique, non pour annuler l’œuvre, mais pour la lire à la hauteur de son temps et du nôtre. Georges Remi demeure un créateur majeur, mais une grandeur véritable supporte l’examen. Cette lucidité elle-même participe d’une lecture initiatique digne de ce nom, parce qu’elle refuse la dévotion aveugle autant que le rejet sommaire. Nous cherchons une intelligence des formes et des héritages.

La biographie de Georges Remi, devenu Hergé par inversion de ses initiales, éclaire sans enfermer ce que nous lisons

Herge-Italie-1965-Linus

Né à Bruxelles en 1907, marqué par la culture scoute, le dessin de presse et la narration feuilletonesque, il invente très tôt une syntaxe visuelle qui transformera durablement la bande dessinée européenne. Sa trajectoire ne se réduit pas à Tintin, même si Tintin en constitue le cœur rayonnant. Elle traverse l’apprentissage, les contraintes historiques, les remaniements, les collaborations, les approfondissements, puis une lente intériorisation des thèmes. Si nous suivons quelques balises de cette œuvre, nous voyons apparaître une bibliographie qui ressemble à une vaste initiation moderne par images, depuis Les Cigares du pharaon et Le Lotus bleu jusqu’à Le Secret de La Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil, Objectif Lune, Tintin au Tibet, Les Bijoux de la Castafiore et Tintin et les Picaros.

Chacun de ces titres travaille une figure de passage, de masque, de fidélité, de peur, de désir, d’altérité, de chute et de reprise

Le Soir (ici du 15 avril 1943) ; publication quotidienne des derniers strips du Crabe aux pinces d’Or

Hergé n’est pas un auteur maçonnique au sens institutionnel du terme, et nous n’avons nul besoin de lui prêter une appartenance pour reconnaître dans son art une puissance symbolique qui dialogue avec nos outils de lecture maçonniques, hermétiques et spirituels. Son apport tient à cette capacité rare de faire circuler, dans une forme populaire d’une limpidité exemplaire, des scénarios de transformation intérieure que petits et grands peuvent recevoir à des profondeurs différentes.

Le Crabe aux pinces d’Or occupe dans cet ensemble une place singulière, presque inaugurale, parce qu’il scelle la naissance d’une fraternité à travers la fraude, l’enfermement, la tempête et l’épreuve des mirages.

Georges Remi y compose une aventure de contrebande et de sauvetage, mais il y dépose aussi, avec une justesse que nous sentons longtemps après la lecture, une méditation sur les fausses richesses, la vigilance des signes et la possibilité d’arracher un être à sa nuit. C’est beaucoup pour soixante-quatre pages. C’est même, à certains moments, une petite leçon de voie intérieure sous les habits éclatants de l’aventure.

Dans cet album de passage, Hergé ne raconte pas seulement une affaire criminelle, il donne forme à une conversion du regard. Entre boîte close et horizon désertique, entre ivresse, mirage et relèvement, Le Crabe aux pinces d’or rappelle que la voie commence souvent là où l’éclat trompeur se fissure, et où une fraternité née dans l’épreuve devient la plus sûre des boussoles.

Les aventures de Tintin – Le Crabe aux pinces d’OrHergé, Casterman, 1993, 64 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Boualem Sansal au GODF : quand la presse vacille, la liberté recule

Jeudi 26 février 2026, au Grand Orient de France, à 16 Cadet, le Grand Temple Arthur Groussier a accueilli une conférence publique des Chantiers de la République consacrée à un péril qui ne fait pas de bruit mais qui défait les sociétés de l’intérieur, la liberté de la presse en danger.

Devant une assemblée comble, Dominique Pradalié, Gérard Biard et Boualem Sansal ont porté la même exigence, protéger la parole qui informe afin que la République demeure lisible. Nous notons aussi la présence de trois anciens Grands Maîtres, Daniel Keller, Nicolas Penin et Guillaume Trichard. Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, a conclu la soirée en traçant quatre orientations.

Dans un Temple, la parole ne sert pas à remplir le silence

La parole sert à faire circuler la lumière. C’est cette vérité simple, presque oubliée dans le tumulte des écrans et la fatigue du débat public, que cette soirée a remise au centre, avec une densité rare. Le Grand Temple Arthur Groussier, rempli jusque dans ses travées, donnait à voir une chose précieuse. Lorsque la presse est menacée, un peuple inquiet cherche encore des repères, un fil, une méthode pour distinguer la rumeur du fait, l’opinion de l’enquête, l’émotion de la preuve.

Dominique Pradalié a ouvert le triptyque avec l’ampleur d’une vue d’ensemble

Dominique Pradalié, présidente de la Fédération internationale des journalistes, a posé d’emblée la liberté de la presse comme un indicateur de santé démocratique et comme une question de sécurité collective. Là où un journaliste devient une cible, une société entière apprend à baisser les yeux. Là où l’information indépendante s’épuise, la corruption respire mieux. Dominique Pradalié a rappelé que la menace n’est pas seulement spectaculaire. Elle est aussi lente, administrative, économique, numérique. Le danger peut prendre la forme d’une agression, d’une intimidation, d’un procès d’épuisement, d’une campagne de haine, d’une précarisation des rédactions. À mesure que les moyens se réduisent et que les contraintes s’accumulent, la liberté ne disparaît pas d’un coup, elle se rétrécit. Elle devient une marge.

Gérard Biard a ensuite ramené l’assemblée au cœur incandescent du métier

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, parle depuis un lieu où les mots ont un prix, parfois insoutenable, et où la solidarité n’est pas une posture mais une condition de survie. Son intervention a rendu tangible ce que nous risquons de transformer en formule. Défendre la liberté de la presse, ce n’est pas défendre un privilège corporatiste. C’est défendre la possibilité même d’un désaccord pacifié, d’un rire qui n’est pas un crime, d’une enquête qui ne se termine pas par une menace, d’un dessin qui n’ouvre pas la porte à la vengeance. Gérard Biard a montré comment la peur cherche à gagner sans débat, non pas en interdisant frontalement, mais en installant l’idée que publier est une imprudence, que vérifier est un luxe, que la nuance est une faiblesse. Le courage devient alors quotidien, discret, obstiné. Il consiste à continuer.

Puis Boualem Sansal a pris place dans ce dispositif comme une profondeur de champ

En présence de l’académicien Boualem Sansal, la soirée a changé de température intérieure. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain invité à parler de presse. Boualem Sansal incarne la littérature comme acte de vigilance. Boualem Sansal rappelle que la liberté d’expression n’est pas une abstraction juridique, mais une expérience humaine. Elle engage le corps, la solitude, la réputation, parfois l’exil. Elle engage aussi la mémoire, car une société qui ne peut plus dire ce qu’elle voit perd la capacité de se raconter sans se mentir.

Boualem Sansal a donné à entendre une vérité que la presse sait depuis toujours et que la littérature formule avec une cruauté plus nette. Le mensonge ne triomphe pas parce qu’il est convaincant. Le mensonge triomphe parce qu’il fatigue la vérité. Nous pouvons vivre longtemps dans le brouillard, nous pouvons même nous y habituer. Nous finissons par appeler brouillard ce qui n’est qu’une fumée entretenue. Dans cette perspective, la presse libre et la littérature libre appartiennent à la même famille. Elles n’offrent pas le confort, elles offrent la lucidité. Elles n’offrent pas une paix immédiate, elles offrent une conscience. Elles ne flattent pas, elles réveillent.

Boualem Sansal a aussi fait sentir, par sa seule présence, que la liberté a besoin de lieux où elle se protège et se partage

Un Temple peut devenir ce lieu, non par magie, mais par discipline. Nous nous y rassemblons pour que la parole ne soit pas prise en otage par le bruit. Nous nous y rassemblons pour que l’esprit critique ne soit pas confondu avec la méfiance systématique. Nous nous y rassemblons pour que la fraternité ne soit pas une douceur naïve, mais une force, celle qui permet d’écouter sans céder, de contredire sans détruire, de chercher sans humilier.

La parole a ensuite circulé comme c’est l’usage

Les questions ont prolongé l’écoute, sans dissoudre l’essentiel. Cette circulation a elle aussi valeur de symbole. Une démocratie respire quand les questions peuvent se poser sans que la peur dicte la forme des réponses.

Pierre Bertinotti a conclu avec une sobriété ferme, celle d’un responsable qui ne se contente pas de diagnostiquer

Avant d’exposer ces quatre orientations, Pierre Bertinotti a tenu à exprimer ses plus vifs remerciements aux organisateurs de cette conférence publique, Gérard Sabater, qui en fut en quelque sorte le maître de cérémonie, ainsi que Fabrice Millon des Vignes. Par ces mots, Pierre Bertinotti a salué une soirée conduite avec justesse, tenue par une exigence de forme et de fond, et portée par cette attention au rythme de la parole sans laquelle l’écoute ne devient jamais une véritable présence.

Gérard-Sabater

Pierre Bertinotti a recentré la soirée sur une idée directrice. La liberté de la presse n’est pas un sujet parmi d’autres. Elle est une condition de possibilité de tous les autres débats. Et Pierre Bertinotti a tracé quatre orientations.

La première orientation, protéger celles et ceux qui informent, par des moyens concrets, juridiques, matériels, institutionnels, et par une condamnation sans ambiguïté des violences, des menaces et des campagnes de haine.

Fabrice-Millon-des-Vignes

La deuxième orientation, garantir le pluralisme et l’indépendance, ce qui suppose de regarder en face la fragilité économique des médias, la concentration, la pression de l’audience immédiate, et de défendre des modèles qui rendent possible le temps long de l’enquête.

La troisième orientation, éduquer au discernement. Sans culture de l’information, la liberté se transforme en crédulité. Sans apprentissage de la preuve, la société devient un marché de récits concurrents où la vérité perd son droit d’asile.

La quatrième orientation, affronter la nouvelle donne numérique, celle des plateformes, des algorithmes, de la viralité, des manipulations, et poser la question du cadre, non pour censurer, mais pour empêcher que l’espace public soit gouverné par des mécaniques qui récompensent la colère et l’outrance.

Nous remercions chaleureusement Pierre Bertinotti, Dominique Pradalié, Gérard Biard et Boualem Sansal pour cette magnifique soirée. Dans le Grand Temple Arthur Groussier, nous avons retrouvé une évidence fraternelle. La liberté de la presse n’est pas une décoration de la République. Elle en est l’une des colonnes.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG