Dans le district de Chandrapur, au cœur de l’État indien du Maharashtra, l’accès à l’eau demeure l’un des défis quotidiens les plus éprouvants pour des milliers de familles. Sous une chaleur écrasante, les habitants de nombreux villages doivent parcourir plusieurs kilomètres chaque jour pour atteindre un point d’eau. Pendant des décennies, cette tâche est revenue principalement aux femmes et aux enfants, contraints de porter sur leur tête des récipients de 15 à 20 kilogrammes.
Lodge Trimurty No. 294
Cette corvée quotidienne ne représentait pas seulement une perte de temps considérable. Elle provoquait également de graves problèmes de santé : douleurs chroniques, lésions cervicales et blessures permanentes de la colonne vertébrale dues au port répété de lourdes charges. La quête de l’eau commençait souvent avant le lever du soleil et mobilisait plusieurs heures chaque jour, au détriment de la scolarité des enfants et des activités économiques des familles.
C’est dans ce contexte que la Lodge Trimurty No. 294, membre de la Regional Grand Lodge of Western India sous l’autorité de la Grand Lodge of India, a lancé une initiative humanitaire exemplaire : le projet « Freemasons Wheel », qualifié par la presse indienne de véritable watershed moment – un tournant décisif – pour les populations concernées.
Une idée simple… mais révolutionnaire
La solution retenue repose sur un équipement ingénieux appelé WaterWheel.
Le récipient en plastique bleu peut contenir 45 litres d’eau. Il peut être serré entre des barres en bois et poussé comme une roue.
Il s’agit d’un grand réservoir cylindrique en plastique alimentaire, capable de contenir jusqu’à 50 litres d’eau, monté sur un solide axe métallique muni d’une poignée ergonomique. Au lieu de porter l’eau sur la tête ou sur le dos, il suffit désormais de faire rouler la roue jusqu’au domicile.
L’effort physique est réduit de façon spectaculaire.
Ce qui pouvait nécessiter plusieurs allers-retours quotidiens avec des charges écrasantes devient un transport beaucoup plus facile, même sur des chemins de terre accidentés. Cette innovation apporte bien davantage qu’un simple confort : elle réduit les risques de blessures, diminue la fatigue chronique et libère un temps précieux pour les études, le travail ou la vie familiale.
Une réponse à une crise de grande ampleur
Le Maharashtra est l’un des États indiens les plus touchés par le stress hydrique.
Des centaines de milliers de villages connaissent des difficultés d’approvisionnement en eau potable. Dans certaines zones rurales, les infrastructures publiques sont inexistantes ou insuffisantes, et même lorsque des réseaux ont été installés, les canalisations restent fréquemment à sec durant les périodes de sécheresse. Le district de Chandrapur fait partie des territoires les plus exposés à ces difficultés récurrentes.
Une action fondée sur l’observation du terrain
À l’origine du projet se trouve une démarche particulièrement pragmatique. Tarun Srivastava, membre de la loge Trimurty, explique que les frères ont commencé par observer les difficultés quotidiennes des habitants avant de rechercher une solution réellement adaptée :
« Nous avons réalisé que les femmes et les enfants passaient des heures chaque jour à transporter l’eau sur leur tête. Nous voulions leur rendre du temps, préserver leur santé et leur redonner de la dignité. »
Son cousin, Jayant Srivastava, coordonne les enquêtes de terrain permettant d’identifier les familles prioritaires. Une attention particulière est portée aux foyers possédant du bétail, dont les besoins en eau sont naturellement beaucoup plus importants. Les premières distributions furent accueillies avec prudence. Beaucoup de villageois doutaient de la solidité ou de l’utilité de cette roue inhabituelle. Mais après quelques semaines d’utilisation, les résultats furent tels que la demande augmenta rapidement. La première année, 52 WaterWheels furent distribuées. L’année suivante, la loge en finança 100 nouvelles, répondant à un nombre croissant de demandes.
Une logistique pensée pour durer
Conscients que ces équipements seraient utilisés quotidiennement sur des pistes souvent très dégradées, les francs-maçons ont choisi de collaborer avec une entreprise spécialisée afin de renforcer la robustesse du châssis métallique et d’assurer une longue durée de vie du matériel. Le projet bénéficie également d’un soutien financier régulier de la Regional Grand Lodge of Western India et de la Grand Lodge of India. Chaque année, près d’une soixantaine de frères participent directement à son financement, à son organisation et aux distributions sur le terrain.
Des familles dont la vie quotidienne a changé
Les témoignages recueillis dans les villages illustrent concrètement l’impact de cette initiative. À Betala, la famille d’Ajay Misar utilise quatre WaterWheels depuis maintenant quatre ans. Avant leur arrivée, plusieurs kilomètres de marche devaient être effectués plusieurs fois par jour avec des pots portés sur la tête. Aujourd’hui, trois trajets suffisent à assurer les besoins de toute la famille, et les roues sont même utilisées lors des rassemblements communautaires ou des fêtes locales. À Padmapur, la famille de Lankesh Maske dresse le même constat après plusieurs années d’utilisation : moins de fatigue, davantage de temps disponible et une amélioration sensible des conditions de vie.
Une franc-maçonnerie qui agit au grand jour
Cette initiative s’inscrit dans une évolution plus large de la franc-maçonnerie indienne.
Depuis plusieurs années, les loges de Nagpur multiplient les actions publiques afin de mieux faire connaître leurs engagements caritatifs : journées portes ouvertes, actions dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’aide alimentaire, de l’équipement scolaire ou encore du soutien aux populations rurales.
Le Times of India souligne que les responsables maçonniques souhaitent aujourd’hui montrer que leur vocation première est le service de la société et non le secret qui leur est traditionnellement associé.
Quand les idéaux deviennent des actes
Le projet « Freemasons Wheel » illustre avec une remarquable simplicité l’une des dimensions les plus concrètes de la franc-maçonnerie : transformer les principes de fraternité, de solidarité et de dignité humaine en actions utiles. Il ne s’agit pas ici d’une œuvre spectaculaire ou coûteuse. Il s’agit d’une idée simple, pensée à partir des besoins réels des habitants, capable d’améliorer durablement le quotidien de centaines de familles. Dans une région régulièrement frappée par la sécheresse, cette roue transporte bien davantage que de l’eau.
Elle apporte du temps, protège la santé, soulage les femmes et les enfants d’un effort exténuant et redonne une part de dignité à ceux qui luttent chaque jour pour accéder à une ressource aussi essentielle que l’eau. Cette initiative rappelle qu’au-delà des symboles et des rituels, la franc-maçonnerie trouve toute sa force lorsqu’elle met ses valeurs au service des plus fragiles.
La Grande Loge Régulière de Portugal a remis, les 20 et 21 juin 2026, un ensemble de moyens d’urgence à quatre corps de Bombeiros Voluntários : trois motos médicalisées Yamaha Tracer 7 pour Coimbrões, Sacavém et Silves, ainsi qu’un lot d’équipements d’immobilisation et une tour d’éclairage télescopique pour Sertã. L’opération, organisée à Tomar, illustre une philanthropie maçonnique très concrète, tournée vers l’efficacité opérationnelle plutôt que vers le seul symbole.
Pompiers au Portugal – Photo : André Guerreiro
Une remise pensée pour le terrain
Les motos offertes à Coimbrões, Sacavém et Silves sont décrites comme entièrement équipées pour l’intervention médicale pré-hospitalière, ce qui les rend particulièrement utiles dans des zones où la circulation, l’accès ou l’éloignement compliquent l’arrivée des secours classiques. Le lot destiné aux Bombeiros Voluntários da Sertã comprend des équipements d’immobilisation pour ambulance de secours, ainsi qu’une tour d’éclairage Genergy Cenit 300, conçue pour les opérations de nuit ou en visibilité réduite.
Matériel livré
Pompiers volontaires de Coimbrões
1 moto médicale d’urgence Yamaha Tracer 7
Les pompiers volontaires de Sacavém
1 moto médicale d’urgence Yamaha Tracer 7
Pompiers volontaires de Silves
1 moto médicale d’urgence Yamaha Tracer 7
Pompiers volontaires de Sertã
Équipement d’immobilisation pour ambulances d’urgence.
Tour d’éclairage télescopique Genergy Cenit 300
Cette logique d’équipement est importante : elle ne relève pas d’un geste de prestige, mais d’un investissement direct dans la chaîne de secours. Dans un contexte de feux de forêt récurrents, la rapidité de la première réponse peut faire la différence entre un incident maîtrisé et une catastrophe.
Un contexte sanitaire et climatique tendu
Le timing de ce don n’est pas anodin. Fin juin marque au Portugal l’entrée dans la période la plus critique pour les incendies de forêt, alors que les services de secours sont appelés à intervenir avec une intensité croissante. En parallèle, le débat sur les motos de secours est d’actualité : la Liga dos Bombeiros Portugueses a récemment contesté l’idée de les exclure du financement du système d’urgence préhospitalière, en rappelant leurs résultats très positifs sur le terrain.
Autrement dit, les véhicules offerts par la GLRP ne sont pas de simples symboles de soutien : ils arrivent au moment où ce type de moyen est défendu comme utile, voire nécessaire, dans l’organisation moderne des secours. Le geste maçonnique s’inscrit donc dans une réalité opérationnelle documentée.
La parole du Grand Maître
Lors de la cérémonie, le Grand Maître Paulo Rola a souligné sa satisfaction de voir la solidarité se traduire en action, en particulier au bénéfice des Bombeiros Voluntários, dont l’impact social est majeur. Ce point est central, car il dit quelque chose de la manière dont la GLRP entend se situer : non comme une institution abstraite, mais comme un acteur civique qui cherche à produire des effets visibles.
Dans une région où les moyens des corps de volontaires sont souvent soumis à des contraintes financières fortes, un tel don possède une portée immédiate. Il renforce la capacité d’intervention, mais il envoie aussi un message : la Franc-maçonnerie régulière veut être jugée sur ses actes autant que sur ses principes.
Les pompiers volontaires, colonne vertébrale du secours
Au Portugal, les Bombeiros Voluntários jouent un rôle essentiel dans le dispositif de protection civile. Ils sont présents dans de nombreuses communes, souvent là où les services publics ne pourraient pas, à eux seuls, couvrir l’ensemble du territoire avec la même densité de réponse. Leur travail repose en grande partie sur le bénévolat, la disponibilité locale et un engagement humain considérable.
C’est précisément ce qui donne du sens à l’intervention de la GLRP. En soutenant des structures de proximité, elle agit là où l’aide a un effet direct : sur l’équipement, la sécurité des secouristes et la rapidité d’intervention. La maçonnerie régulière montre ici une compréhension très simple, mais très juste, de la solidarité : aider ceux qui sauvent les autres.
Une tradition maçonnique d’action
Ce don s’inscrit dans une tradition plus large de philanthropie maçonnique. La Franc-maçonnerie régulière, dans plusieurs pays, privilégie souvent des actions concrètes en faveur de la santé, de l’éducation, du secours et du patrimoine. Ce n’est pas une nouveauté, mais cette opération portugaise a le mérite de rendre visible cette dimension d’utilité sociale.
Il faut aussi noter que la GLRP cherche à se présenter comme une obédience fidèle aux principes de la régularité maçonnique, tout en assumant une présence civique très lisible. Dans un espace public souvent saturé de soupçons, ce type d’initiative produit un contre-récit simple : la maçonnerie peut être discrète sans être absente, et influente sans être opaque.
Un signal pour la cité
Au-delà du geste ponctuel, l’opération adresse un signal plus large. Dans un contexte de changements climatiques, de tension sur les services de secours et de critiques récurrentes des institutions traditionnelles, elle rappelle qu’une obédience peut encore se rendre utile de manière tangible. Ce n’est ni spectaculaire ni abstrait : c’est du matériel, du terrain, du secours réel.
C’est aussi ce qui rend l’affaire intéressante au plan symbolique. La Franc-maçonnerie est souvent perçue à travers ses rituels, ses débats ou ses polémiques. Ici, elle apparaît sous un autre jour : celui d’une fraternité qui se mesure à la qualité de son soutien aux vulnérables et aux premiers intervenants. Cela lui donne une crédibilité rare, précisément parce que le geste est lisible et vérifiable.
Ce qu’il faut retenir
L’initiative portugaise n’a rien d’un simple coup de communication. Elle combine un besoin concret des secours, un moment climatique critique et une volonté assumée de la GLRP d’inscrire son action dans le service à la cité. Les trois motos médicalisées et le matériel remis à Sertã répondent à un besoin opérationnel immédiat.
Le message est clair : la Franc-maçonnerie régulière portugaise ne veut pas seulement parler de solidarité, elle veut l’équiper. Et dans ce domaine, le geste compte plus que le discours.
Alexandre Rosada compose une fable initiatique où le silence du moine rencontre la force du soldat, tandis qu’un livre vivant arrache la tradition aux mains de ceux qui prétendaient la protéger. Entre souffle oriental, alchimie des contraires, amour de réintégration et insurrection des consciences, le roman fait de la route un Temple sans murs et de l’Union une œuvre de transmutation.
Il existe des livres qui transmettent une histoire et d’autres qui semblent respirer derrière leurs pages, comme si l’écriture y conservait la chaleur d’une présence.
Le Moine et le Soldat appartient à cette seconde lignée
Alexandre Rosada n’y construit pas seulement une fiction nourrie de spiritualité orientale, de mythes et d’ésotérisme. Il façonne un livre consacré à la puissance même du livre, à cette Parole déposée dans la matière qui ne consent à vivre qu’en appelant celui qui devra la porter hors des sanctuaires devenus trop étroits.
Au cœur du récit repose le Tadum, manuscrit ancien gardé par les moines du Sangha, redouté bien davantage qu’il n’est étudié
Alek, jeune moine voué au silence et à l’observance, découvre que ce volume n’est ni une archive ni une relique. Il palpite, choisit, parle, éprouve. Il devient miroir de la conscience et instrument de dévoilement. La relation qui s’établit entre Alek et le Tadum inverse magnifiquement l’image ordinaire du chercheur lancé à la conquête de la connaissance. Alek n’a pas trouvé le livre. Le livre l’a reconnu. Cette élection ne récompense aucune érudition et ne couronne aucun mérite institutionnel. Elle survient lorsque l’être devient assez disponible pour entendre ce qui l’appelait depuis une profondeur demeurée jusque-là sans langage.
L’auteur porte vers cette aventure une expérience humaine façonnée par le journalisme, la télévision, la radio et le web, en métropole comme dans les Outre-mer
Son regard s’est longtemps posé sur les mémoires blessées, les peuples, les visages et les histoires que les récits dominants abandonnent à leur marge. Son œuvre littéraire, engagée depuis les années 2010, traverse les récits de vie, les nouvelles, la méditation et la transmission. L’Amour révélé, Nouméa Karma, Sacrée Sandra, La Loi du Monde ou Aimer – Prières pour soi et les autres témoignent d’une même interrogation sur l’amour, la mémoire et la parole transformatrice. Ses réflexions consacrées à Paracelse, au cabinet de réflexion, au sablier, au coq, aux quatre éléments et au Kairos éclairent également la substance de ce roman. Alexandre Rosada ne greffe donc pas quelques signes ésotériques sur une trame d’aventures. Il rassemble ici les veines profondes d’un chemin où écrire revient à transmettre un feu.
Face à Alek se dresse Tidom, soldat façonné par l’obéissance, l’héritage militaire et la nécessité de paraître invulnérable
Le moine vient du silence, le soldat du commandement. Le premier écoute, le second agit. Pourtant, Alexandre Rosada se garde de toute opposition sommaire. Alek découvre que la contemplation doit quitter son refuge, tandis que Tidom comprend que la force véritable ne réside pas dans la faculté de frapper, mais dans le courage de déposer ce qui asservit l’âme. L’un apprend à marcher dans le monde. L’autre apprend à désarmer le monde en lui-même.
Leur rencontre constitue le noyau alchimique du roman.
Alek et Tidom forment deux principes qui ne peuvent atteindre leur accomplissement séparément
Le moine ressemble à une eau intérieure qui reçoit, féconde et relie. Le soldat porte un feu qui tranche, protège et consume. Leur Union ne détruit aucune différence. Elle accorde les contraires et les conduit vers une troisième réalité, plus vaste que chacune de leurs identités premières.
Dans une lecture maçonnique, ils deviennent les deux colonnes nécessaires au passage.
Ils ne sont pas placés face à face pour célébrer leur opposition, mais pour soutenir l’espace invisible où une conscience peut se relever.
Le Tadum ne choisit d’ailleurs ni Alek seul ni Tidom seul
Il choisit leur Union. Cette intuition donne au récit sa profondeur initiatique la plus féconde. La lumière ne saurait demeurer le privilège d’un élu solitaire. Elle demande une relation, une confiance éprouvée, une fidélité capable de survivre au doute et à la peur. L’amour qui unit Alek et Tidom ne relève alors ni de l’ornement romanesque ni du refuge sentimental. Il devient connaissance par dépossession. Chacun accepte de perdre l’image imposée de lui-même afin de recevoir sa vérité dans le regard de l’autre. L’amour agit comme un rite de réintégration. Il ne détourne pas les deux hommes de leur destinée. Il les rend enfin capables de l’assumer.
Proclus accompagne cette transmutation avec la gravité discrète du maître véritable
Son nom fait entendre l’écho du néoplatonisme, mais sa fonction dépasse la référence savante. Proclus sait qu’une connaissance retenue trop longtemps se change en poussière sacrée. Il guide sans capturer, révèle sans imposer, puis se retire afin que les voyageurs deviennent responsables de leur propre marche. À l’inverse, Hi Nam incarne la tragédie de l’autorité qui confond la garde et la possession. Marqué par la guerre et la destruction, il veut protéger le Sangha de tout chaos. Sa peur devient pourtant doctrine. À force de défendre le sanctuaire, il redoute la Parole que le sanctuaire devait servir.
La Nuit de l’Oppression, durant laquelle les manuscrits sont livrés aux flammes, atteint une puissance politique et spirituelle particulièrement saisissante
Le feu, principe de connaissance et de purification, se renverse en instrument de censure. Ceux qui brûlent les livres affirment défendre la vérité, alors qu’ils révèlent seulement qu’ils ne lui font plus confiance. Le roman rejoint ici une histoire humaine traversée par les autodafés, les dogmes et les institutions persuadées que la lumière doit recevoir leur permission pour rayonner. Toute Église, toute obédience, toute école initiatique pourrait entendre cet avertissement. Préserver ne signifie pas neutraliser. Transmettre ne consiste pas à enfermer la flamme sous une cloche.
La route d’Alek et de Tidom devient alors une géographie intérieure.
Le Nord éprouve leur force, l’Ouest approfondit leur silence, le Sud les expose au feu de la responsabilité
La terre reçoit leurs pas, l’air porte le souffle du Tadum, l’eau affleure dans leurs blessures et le feu accompagne aussi bien la destruction que la métamorphose. Les Gardiens qu’ils rencontrent ne dressent pas devant eux des obstacles extérieurs. Ils rendent visibles leurs fractures, leurs fidélités mensongères et leurs peurs les plus anciennes. L’épreuve initiatique ne vient jamais ajouter artificiellement une souffrance au voyageur. Elle lui révèle ce qu’il transportait déjà dans l’ombre.
La langue d’Alexandre Rosada épouse cette architecture par une cadence incantatoire, faite de reprises, de souffles, de battements, de pierres, de vents et de lumières
Alexandre-Rosada
Cette écriture assume parfois une ferveur proche de l’oracle. Elle demande au lecteur d’accueillir les personnages moins comme des individualités psychologiques que comme des puissances archétypales. Alek devient écoute, Tidom force, Proclus transmission, Hi Nam peur institutionnelle, Irahm fidélité blessée, le Tadum Parole vivante. Cette intensité peut parfois conduire le récit vers l’emphase, mais elle lui confère également sa singularité. Alexandre Rosada croit encore que la littérature peut transformer celui qui consent à l’entendre.
Le Moine et le Soldat rappelle enfin que le Temple intérieur ne vaut que par la manière dont il nous renvoie vers la cité.
L’initiation n’y protège pas du tumulte du monde
Elle prépare une action devenue plus consciente. La beauté, la pensée, l’amour et la fraternité y deviennent les formes d’une insurrection qui refuse de reproduire la violence qu’elle combat. Le moine apprend que le silence doit un jour prendre parole. Le soldat découvre que l’action sans conscience n’est qu’une autre captivité.
Le Tadum n’offre aucune doctrine à posséder
Il retire des certitudes, ouvre les passages et rend à chacun la responsabilité de sa propre lumière. Telle est peut-être la secrète grandeur de ce roman. La tradition ne demeure vivante ni dans la relique ni dans l’autorité qui la conserve jalousement. Elle renaît chaque fois qu’un être accepte de quitter ses murailles, de rencontrer son contraire et de comprendre que la lumière reçue ne lui appartient jamais. Elle lui est confiée pour qu’il la porte plus loin.
Du 5 juin au 30 octobre 2026, le Musée belge de la Franc-Maçonnerie présente Satire Maçonnique, une exposition temporaire consacrée aux caricatures du journal Le Frondeur (1868-1869). Une plongée mordante dans la Belgique libérale et anticléricale du XIXe siècle, où le rire devient arme critique, miroir politique et instrument de dévoilement.
Il est des images qui font rire, mais d’un rire qui pense
Des images qui, sous l’apparence de la charge, de l’excès, de la grimace ou de la déformation, disent quelque chose de plus profond sur une époque, ses conflits, ses peurs, ses pouvoirs et ses hypocrisies. C’est précisément ce que propose le Musée belge de la Franc-Maçonnerie avec l’exposition Satire Maçonnique, présentée à Bruxelles du 5 juin au 30 octobre 2026.
À travers dix caricatures issues du journal satirique Le Frondeur, publié à Louvain entre 1868 et 1869, le visiteur entre dans un univers graphique acide, peuplé de religieux grotesques, de moines repus, de figures cléricales hypocrites et de politiciens alanguis. Ces images naissent dans le climat bouillonnant du XIXe siècle belge, au sein d’une bourgeoisie libérale et anticléricale gravitant autour de la loge louvaniste La Constance. Elles attaquent, avec humour et audace, le pouvoir de l’Église, les pesanteurs politiques et les tensions idéologiques de leur temps.
Mais réduire cette exposition à une simple galerie d’anticléricalisme serait passer à côté de son intérêt véritable.
La caricature, lorsqu’elle est juste, n’est pas seulement une moquerie
Elle est une opération de dévoilement. Elle grossit les traits pour faire apparaître les structures cachées. Elle déforme les visages pour révéler les masques. Elle ridiculise les puissants non par simple dérision, mais parce que le rire peut devenir une forme de justice symbolique.
Pour le regard maçonnique, cette exposition rappelle que la lumière ne vient pas toujours sous la forme solennelle du traité, du discours ou du rituel. Elle peut aussi surgir d’un dessin, d’un trait de plume, d’une ironie bien placée. Le caricaturiste, à sa manière, travaille au maillet et au ciseau : il frappe l’illusion, taille l’arrogance, ébrèche les idoles. Il ne bâtit pas un temple de pierre, mais il fissure les façades trop lisses du pouvoir.
Le XIXe siècle fut, en Belgique comme ailleurs, un siècle de combats intellectuels et politiques
Liberté de conscience, autorité religieuse, enseignement, émancipation, pouvoir civil, poids des institutions : tout s’y affrontait avec une intensité dont la presse satirique fut l’un des grands théâtres. Les caricatures du Frondeur témoignent de cette lutte des images. Elles montrent une société où la satire devient un langage de résistance, un espace de respiration, parfois même une contre-prédication. Là où certains veulent imposer le dogme, la caricature répond par l’ironie.
Là où le pouvoir se sacralise lui-même, elle rappelle que tout pouvoir humain mérite d’être observé, interrogé, ramené à sa juste mesure. Elle ne remplace ni l’argument ni la pensée, mais elle ouvre une brèche. Elle fait tomber la peur. Elle désacralise ce qui se prenait trop au sérieux.
Le Musée belge de la Franc-Maçonnerie, installé rue de Laeken, poursuit précisément cette mission de transmission et de clarification.
Sa collection permanente présente décors, bijoux, livres, objets rituels, tableaux, sculptures et documents du XVIIIe siècle à nos jours. Elle raconte l’histoire de la Franc-Maçonnerie belge et internationale, ses symboles, ses pratiques, ses combats émancipateurs, mais aussi les mouvements antimaçonniques qui l’ont combattue. Dans ce cadre, Satire Maçonnique s’inscrit pleinement dans la vocation du lieu : ouvrir, expliquer, mettre à distance, inviter à penser.
Il y a, dans ces caricatures anciennes, une étonnante modernité
Car la question demeure : que peut l’humour face aux certitudes massives ? Que peut le dessin face aux institutions ? Que peut le rire face aux pouvoirs qui ne supportent pas d’être regardés ? La réponse tient peut-être dans cette leçon simple : la liberté commence souvent lorsque l’on cesse d’avoir peur de nommer ce qui se cache derrière les apparences.
On comprend alors que cette exposition ne se limite pas à une page d’histoire belge
Elle interroge notre présent. Dans un monde saturé d’images, où l’indignation se confond parfois avec la pensée, où la caricature peut être à la fois célébrée, instrumentalisée ou condamnée, ces dessins du XIXe siècle nous rappellent une exigence essentielle : l’humour n’a de force que lorsqu’il éclaire. Il ne suffit pas de blesser pour être libre ; il faut encore viser juste.
Satire Maçonnique est donc bien plus qu’une exposition sur la caricature anticléricale belge
C’est une méditation sur le regard critique, sur le courage de l’intelligence et sur cette ancienne vertu maçonnique : apprendre à discerner. Car rire, parfois, c’est déjà dégrossir sa pierre.
Infos pratiques
Exposition :Satire Maçonnique Lieu : Musée belge de la Franc-Maçonnerie, rue de Laeken 73-75, 1000 Bruxelles Dates : du 5 juin au 30 octobre 2026 Horaires : du lundi au vendredi, 10h-17h ; samedi, 11h-17h ; premier dimanche du mois, gratuit, 13h-17h ; autres dimanches et jours fériés, fermé. Tarifs individuels : adultes 10 € ; étudiants 18-26 ans, seniors +65 ans et personnes moins valides 8 € ; Article 27 : 1,25 € ; audioguide 4 €. Gratuités : jeunes 12-18 ans, demandeurs d’emploi, enfants de moins de 12 ans, enseignants, journalistes, Brussels Card, ICOM, Museum Pass, Pass 365, Riebedebie, Amis du Musée, groupes scolaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Téléphone : +32 2 223 06 04 Email / Site
Nous voilà donc sur le point de nous quitter après la Saint-Jean, pour ces fameuses « dix semaines de repos bien mérité ». Dix semaines pendant lesquelles nous allons vaillamment recharger nos batteries, bronzer nos varices et oublier jusqu’à l’existence même de nos colonnes. Le problème, c’est qu’à nos âges de plus en plus canoniques, la mémoire devient une denrée rare, presque un luxe. On en est rendus à ce stade délicat où l’on se souvient encore parfaitement des paroles du rituel de 1968, mais où l’on est incapable de se rappeler comment s’appelle le Frère ou la Soeur qui s’asseyait à côté de nous depuis trois ans.
À la rentrée, ce sera donc le grand jeu des devinettes : « Attends… c’est toi qui avais parlé du symbolisme du fil à plomb l’année dernière ? Non ? Ah… c’était l’autre chauve. » Magnifique. On va passer les deux premières tenues à se sourire bêtement en essayant de lire sur le front de l’autre comme sur un écran d’accueil. Face à cette tragédie neurodégénérative collective, j’ai trouvé la solution ultime, moderne et terriblement élégante : des badges. Oui, comme à un colloque de commerciaux ou à une journée « team building » chez Decathlon. On va se coller sur la poitrine un joli rectangle « Bonjour, je m’appelle… » histoire de ne pas passer pour des amnésiques profonds.
C’est beau, non ? On revient à l’enfance sans même s’en rendre compte. Nos mères nous cousaient déjà notre nom sur nos pulls avant la colo. Soixante ans plus tard, on en est au même point, sauf que cette fois c’est nous qui nous collons l’étiquette parce que même notre cerveau nous a lâchés. Progrès.
D’ailleurs, ça me rappelle cette anecdote savoureuse de Sacha Guitry.
Un ami lui faisait remarquer qu’après trente-cinq ans de mariage, il appelait toujours sa femme par des petits noms affectueux : « mon amour », « ma chérie », « mon trésor »… Sacha, avec son flegme légendaire, lui glissa à l’oreille : « Entre nous… j’ai complètement oublié son prénom. »
Eh bien voilà, Frères. Nous sommes tous un peu devenus la femme de Sacha Guitry. On s’aime bien, on se tape dans le dos, on s’appelle « mon Frère », « Très Cher Frère », « Vénérable Maître »… mais demandez-nous le prénom du gars qui tient la colonne du Nord depuis 2019 et on vous regarde avec la même panique qu’un candidat à Koh-Lanta qui a perdu son briquet. Alors cet été, si vous voulez vraiment nous faire plaisir : restez un minimum en contact. Un message, une blague sur le groupe WhatsApp, une bière virtuelle, ce que vous voulez. Parce que si on doit se revoir en septembre avec des badges comme des stagiaires en formation, c’est que nous aurons définitivement perdu, non pas la Parole, mais la mémoire collective.
Sur ce, bonnes vacances, mes Frères & mes Soeurs. N’oubliez pas… enfin… essayez, au moins.
Que la Grande Architecte – ou ce qu’il en reste dans nos neurones – vous garde. Le Vénérable (qui a déjà oublié où il a mis ses clés)
Il existe à la fois une forte corrélation et des éléments de causalité entre notre époque et le vieillissement (voire le déclin relatif) de la Franc-maçonnerie, particulièrement en Occident.
On ne trouve pas d’études sociologiques entre le vieillissement des effectifs de la Franc-maçonnerie et les mouvements de notre société occidentale. Chacun observe les statistiques, parfois complaisantes, fournies par les Obédiences mondiales, mais peu d’études approfondies analysent ces chiffres pour leur donner un sens scientifique et concret. Il nous a donc semblé important d’aborder ce thème afin de comprendre les mouvements actuellement à l’œuvre pour permettre ainsi d’anticiper sur les enjeux à venir.
Le vieillissement de la Franc-maçonnerie pourrait avoir des répercutions insoupçonnées sur les équilibres financiers de l’organisation obédientielle française pour ne parler que d’elle. Il se pourrait par exemple que les Obédiences les plus riches en terme de patrimoine immobilier se trouvent devant une aporie.
Franc-maçonnerie et vieillissement : simple corrélation ou effet de notre époque ?
La question mérite d’être posée sans faux-semblants : le vieillissement de la Franc-maçonnerie est-il seulement lié à notre époque, ou notre époque en est-elle aussi l’une des causes ? La réponse la plus honnête est probablement la suivante :
Il existe à la fois une corrélation nette et une causalité partielle, nourrie par des transformations sociales profondes.
En France, les estimations régulièrement reprises dans les débats maçonniques situent l’âge moyen des frères et sœurs autour de 58 à 59 ans, tandis que l’âge moyen des nouveaux initiés tourne plutôt autour de 40 ans. Dans certaines obédiences, les responsables reconnaissent eux-mêmes la difficulté à rajeunir les effectifs, alors même que les grandes structures françaises comptent encore des dizaines de milliers de membres.
Un vieillissement visible
Le constat n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, la baisse des effectifs maçonniques est massive et documentée : on est passé de plus de 2 millions de membres à la fin des années 1990 à 869 429 en 2023, selon les statistiques de la Masonic Service Association of North America. À l’échelle d’un siècle, le recul est encore plus spectaculaire, avec une part relative de la population passée d’un sommet historique à une fraction très réduite de la population américaine.
Ce phénomène n’annonce pas la disparition de la Franc-maçonnerie, mais il signale un rétrécissement dans ses bastions historiques. La maçonnerie ne meurt pas ; elle vieillit, se contracte. Cela entraine des inquiétudes en termes financiers pour les Obédiences, ce qui provoque l’apparition de séances de recrutements collectifs lors de manifestations d’animations qui n’ont pas toujours de rapport avec la Franc-maçonnerie, ceci dans l’unique but d’équilibrer les effectifs… et les comptes.
Notre époque change la donne
centre ville lumières de la ville
La première cause tient à la transformation du rapport au temps. La Franc-maçonnerie exige de la régularité, de la durée, de la présence et une forme de discipline intérieure. Or notre époque valorise au contraire l’instantanéité, l’accès rapide, la disponibilité fragmentée et l’occupation permanente de l’attention. Entre les rythmes d’une tenue mensuelle et ceux d’un monde connecté en continu, l’écart est immense.
L’individualisme contemporain joue aussi un rôle majeur. Les 30-45 ans, souvent pris entre carrière, enfants, mobilité géographique et surcharge mentale, ont moins de disponibilité pour une sociabilité structurée et ritualisée. Face à cela, les réseaux sociaux, les communautés numériques et les loisirs à la demande offrent une appartenance plus immédiate, moins contraignante, et souvent plus gratifiante à court terme. La Franc-maçonnerie, avec ses codes, ses délais et sa lenteur assumée, paraît alors moins “naturelle” à une génération habituée à la fluidité.
La question du sens
Il y a aussi un changement plus profond : la Franc-maçonnerie n’a plus le quasi-monopole symbolique qu’elle pouvait avoir dans des sociétés plus religieuses ou plus hiérarchisées. Elle n’est plus l’un des rares lieux de réflexion sur le sens, l’éthique, la symbolique et la transcendance sociale. Aujourd’hui, la quête de sens est plus éclatée : méditation, développement personnel, spiritualités à la carte, athéisme militant, lectures ésotériques, engagement associatif, psychologie, écologie, etc.
Cette dispersion des chemins affaiblit mécaniquement l’attrait des grandes institutions initiatiques. La maçonnerie doit désormais concurrencer une galaxie d’offres symboliques, philosophiques et relationnelles qui ne demandent pas le même investissement ni la même patience.
La crise des institutions intermédiaires
Raphaël : Platon et Aristote devisant sur la politique ?
Le vieillissement maçonnique n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans un déclin plus large des institutions intermédiaires : syndicats, partis, clubs, associations fraternelles, religions instituées, et parfois même certaines formes de sociabilité sportive ou militante. Toutes ces structures souffrent d’une crise de légitimité ou d’une difficulté de renouvellement.
La Franc-maçonnerie subit donc un mouvement de fond qui la dépasse. Elle n’est pas seulement confrontée à ses propres fragilités ; elle est prise dans une recomposition générale de la vie collective, où les formes longues, hiérarchiques, rituelles et discrètes peinent à séduire.
Une image générationnelle difficile
Pour beaucoup de plus jeunes, la Franc-maçonnerie reste associée à une image datée : vieux messieurs en tablier, secrets, protocoles, langage codé, lenteur, entre-soi. Même lorsque cette image est injuste, elle agit comme un frein psychologique puissant. Une institution qui se veut sérieuse mais qui paraît opaque, cérémonielle et un peu poussiéreuse, doit redoubler d’efforts pour être perçue comme vivante.
Il faut ici éviter deux pièges. Le premier serait de céder au mépris générationnel, en imaginant que les jeunes n’aiment plus rien de profond. Le second serait de croire qu’il suffit d’un peu de communication moderne pour résoudre un problème structurel. Le défi est plus sérieux : il faut réconcilier profondeur initiatique et lisibilité contemporaine.
La causalité interne
Jeune ambitieux portant le monde dans sa main
Le vieillissement n’est pas seulement un effet externe. Il crée aussi ses propres mécanismes d’aggravation. Quand une loge vieillit, elle risque parfois d’adopter des habitudes plus rigides, une culture plus défensive, et une tolérance plus faible à la nouveauté. Si cette fermeture symbolique se conjugue à des querelles obédientielles, à une lourdeur administrative ou à un déficit de pédagogie, le cercle vicieux s’installe : moins de jeunes, plus d’entre-soi, moins d’adaptation, donc encore moins de jeunes.
On n’est pas là dans une fatalité naturelle, mais dans un enchaînement sociologique classique. Une institution qui se replie sur ses formes finit souvent par décourager ceux qui auraient pu la renouveler.
Des nuances importantes
Il faut toutefois garder quelques réserves. D’abord, la situation n’est pas uniforme selon les pays. Dans certaines régions d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie émergente, la maçonnerie peut encore croître ou conserver une dynamique forte. Ensuite, en France, certaines obédiences mixtes ou féminines parviennent parfois à recruter des profils plus jeunes ou plus diversifiés.
Il faut aussi rappeler qu’une obédience plus petite n’est pas nécessairement une obédience moribonde. Une structure plus resserrée, mais plus cohérente, plus active intellectuellement et plus engagée dans la cité, peut être bien plus vivante qu’une grande machine vieillissante. Le problème n’est donc pas seulement le nombre ; il est aussi la capacité à incarner une expérience pertinente.
La maçonnerie peut-elle se réinventer ?
L’histoire maçonnique montre qu’elle a déjà traversé des cycles de déclin, d’interdiction, de renaissance et de recomposition. Sa survie tient précisément à sa capacité d’adaptation. Mais cette adaptation ne peut pas être cosmétique.
Elle suppose de réfléchir à la manière d’accueillir, d’expliquer, de transmettre et de donner envie sans trahir l’esprit initiatique.
Le vrai enjeu n’est pas de devenir “moderne” au sens superficiel du terme. Il est de redevenir lisible, intelligible et désirable dans un monde qui ne pardonne plus facilement les institutions perçues comme fermées ou trop lentes.
Pour conclure…
Oui, il existe bien une corrélation entre notre époque et le vieillissement de la Franc-maçonnerie, et oui, cette époque y contribue aussi causalement. Le monde actuel valorise la vitesse, l’individualisme, la transparence immédiate et la consommation de liens rapides. La Franc-maçonnerie, elle, repose sur le temps long, la discrétion, la régularité et le travail intérieur. Le choc entre les deux est réel.
La question n’est donc pas de savoir si la Franc-maçonnerie va disparaître. Elle ne disparaîtra pas. La vraie question est de savoir sous quelle forme elle survivra : institution refermée sur ses anciens codes, ou espace initiatique capable de parler encore aux hommes et aux femmes du XXIe siècle. Mais cela est un sujet qui fera l’objet d’un autre article… à très bientôt !
Dans cette nouvelle étape de notre série « Rencontre au miroir du temps », 450.fm accueille une figure à part, un esprit libre, un humoriste dont l’absurde a souvent révélé plus de vérité que bien des discours compassés : Pierre Dac, né André Isaac (1893-1975). Inutile de le présenter trop longuement, tant son nom demeure associé à l’intelligence du décalage, à l’art du contre-pied, à la défense de la liberté par le rire. Franc-maçon après la guerre, résistant par la parole, créateur d’un humour à la fois burlesque et profond, Pierre Dac nous offre ici un échange imaginaire fidèle à son ton, mais tourné vers les questions éternelles de l’initiation, du symbole et de la fraternité.
À ses côtés, dans l’ombre bienveillante de cette conversation, plane aussi la mémoire d’un autre compagnon de l’esprit : Francis Blanche, que plusieurs sources rattachent à la Franc-Maçonnerie, sans que sa date d’initiation ni son obédience soient clairement établies dans les documents accessibles. Sa fantaisie, sa finesse et sa jubilation verbale auraient probablement trouvé un large sourire à cette rencontre. Entre le sérieux du Temple et la légèreté du calembour, entre l’autel des serments et la pirouette salutaire, se dessine une même conviction : la vérité supporte fort bien d’être approchée avec humour, pourvu que celui-ci ne trahisse jamais la fraternité.
Cher Frère Pierre Dac, vous voilà convié au miroir du temps. Si vous deviez résumer la Franc-maçonnerie en une formule, laquelle choisiriez-vous ?
Pierre Dac : Je dirais volontiers que la Franc-maçonnerie est une manière de se révéler et de s’attacher secrètement à ce qui est vraiment sérieux, parce que ce qui est en cause ne se dévoile pas dans les apparences vulgaires, dans l’épiphanie des certitudes, dans la rigidité hautaine des beaux esprits parvenus à leur terme – c.-à-d. ces personnes qui, à force de digérer des pensées, se sont assoupies dans leur béatitude, au point d’être justement des parvenus et, qui plus est, à leur terme…
Pour accéder au cœur des choses, n’y mettre pas plus de voiles que de freins, il ne faut pas être bêtement mécanique mais devenir assez subtil et, pour ce faire, accepter de ne jamais se prendre soi-même au sérieux, de profiter des ruptures dans lesquelles s’engouffre un sens nouveau. Le ridicule n’est pas celui de l’humour (même si cela paut l’être accidentellement car il y a des accidents de l’humour comme il y a des accidents de la pensée) ; le ridicule se manifeste surtout et si facilement dans l’engoncement des attitudes, dans cette sorte de componction des gens qui « tournent toujours autour » comme le dit le verbe : discourir, courir de tous côtés… sans atteindre le centre. La franc-maçonnerie est une école du discernement, où l’on apprend que l’humour n’est pas l’ennemi de la gravité, mais son meilleur allié, car le sens s’y faufile allègrement, tandis que toute démonstration lourde est comme une écumoire : tout le jus, tous les sucs passent au travers. Dans le Temple, on ne vient pas pour étaler tous ses talents, mais pour travailler sur soi, tailler sa pierre, la mettre en forme pour un meilleur usage. Et cela demande autant de rectitude que de légèreté. Car une pierre trop lourde s’écrase et s’immobilise, alors qu’une pierre bien taillée s’ajuste à sa mission, sans faire de bruit.
Vous avez rejoint la Franc-maçonnerie après la guerre. Qu’est-ce qui vous y a conduit ?
Pierre Dac : Après les années sombres de l’Occupation, de la barbarie et des voix de la haine, j’avais besoin d’un lieu qui ne soit ni un ring ni une tribune ni une caserne. J’avais combattu par la parole, notamment sur les ondes de Radio Londres, et j’avais vu à quel point les mots pouvaient servir aussi bien la liberté que l’aveuglement. Souvenez-vous de la célèbre ritournelle créée en 1943 par Jean Oberlé : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand ». On revenez de loin, à la Libération. La Franc-maçonnerie, que Vichy avait été prompte à dissoudre par la loi du 13 août 1940, m’est apparue comme un espace de reconstruction intérieure et fraternelle. J’y ai trouvé ce que le monde profane m’offrait rarement : de la mesure, du silence, de l’écoute, et cette irremplaçable fraternité qui ne se proclame pas mais se prouve. Sans dogmes et sans œillères.
Votre initiation a-t-elle répondu à ce que vous attendiez ?
Pierre Dac : Oui, et même davantage. Car l’initiation a cette jolie propriété de ne jamais répondre tout à fait à ce que l’on attend, ce qui est sans doute sa manière de nous apprendre l’humilité. On croit venir chercher des réponses, et l’on découvre surtout un rebond indéfini de questions, ce qui convenait tout à fait à mon esprit. J’ai été sensible à la solennité du rituel, bien sûr, mais plus encore à ce qu’il permet : une forme de dénudation symbolique, où chacun quitte les habits ordinaires de son ego pour rechercher une parole juste, plus conforme à une vérité profonde. Cette vêture digne, sobre et minimale dont il est question se distingue de toutes les parures dont on s’affuble et qui, pour l’initié, ne sont jamais que des hardes. Cela n’a rien de drôle en apparence, mais c’est précisément là que réside parfois le ressort du comique : la sévérité de nos masques est telle que la vérité qu’ils prétendent proclamer ne tarde pas à faire rire les esprits libres. Demandez-vous ce que signifierait « un esprit libre » qui ne rirait jamais ?
Vous avez été reçu Apprenti en 1946 à la loge « Les Compagnons Ardents » de la Grande Loge de France. Que représentait pour vous ce moment ?
Pierre Dac : C’était la suite naturelle d’un chemin déjà marqué par la guerre, le doute et le besoin de reconstruire. Être reçu en 1946, ce n’était pas seulement entrer dans une loge ; c’était entrer dans un espace où l’on pouvait redevenir un homme parmi les hommes, sans uniforme mental, sans mot d’ordre imposé, sans enrégimentement de certitudes et, je dirais, sans conflagration d’opinions, au delà de celles qui avaient voulu réduire le monde à leur botte ou qui voulaient vous rafraîchir les idées en Sibérie. La loge m’a offert un cadre où la parole n’était pas un bruit de fond, échappait au ronronnement des conversations quotidiennes, mais posait un acte sortant du silence et qui devait s’en montrer digne. Et cela, après les années de propagande et de mensonge, avait une saveur rare. L’humour fut toujours, pour moi, à l’instar de l’ironie socratique, un art du contre-pied, libérant plus qu’un doute, les effluves de la vérité, sans prétendre atteindre à son essence, car il faut toujours se méfier de toute « vérité officielle » qui est plus ou moins frelatée voire corrompue.
Qu’avez-vous ressenti face à l’autel des serments ?
Pierre Dac : L’autel des serments est un centre de gravité, un lieu d’attraction vers le Principe, devant lequel l’être est appelé à prendre position et tout cela est heureux. Pour autant, il ne s’agit en rien d’écraser le frère sous le poids du sacré : c’est le moment solennel d’un enjeu majeur envers soi-même – le point central d’un rappel essentiel pour l’homme car cette conscience l’élève : la parole engage. Ce n’est pas rien, dans un monde où l’on parle à torts et à travers, où l’on parle, il faut bien le dire, comme on éternue. Aussi bien, vous comprenez pourquoi je n’hésite pas souvent à moucher certains.
J’aime cette idée que le serment ne vaut pas par la gravité du ton – cette gravité-là est superficielle, elle pourrait s’accorder à l’étape marquante d’un chemin narcissique ou pervers, elle n’a donc guère d’importance face à la gravitation dont il s’agit, c.-à-d. que ce dont on parle, c’est de l’équilibre des forces dans l’univers et de la place toute mesurée qu’on y assume –, le serment vaut ainsi par la sincérité de l’intention, d’une intention éclairée par des notions d’honneur et de probité partagés avec les autres, dans une même volonté de construire un monde dont, tous ensemble, nous ayons sujet d’être fiers. L’autel n’est pas un meuble liturgique pour décorer la scène : c’est le centre symbolique et spirituel où est pris acte d’une exigence. Et toute exigence, si elle est bien comprise, a quelque chose de profondément libérateur, puisqu’elle fait voler en éclats les artifices et les vanités qui inventent constamment des réalités illusoires voire dangereuses. Le vrai grotesque n’appartient pas à l’humour, lui-même : il est dans les situations qu’il dénonce et que l’on a appris ou consenti à ne pas voir.
Votre humour semble très éloigné de la gravité rituelle. Et pourtant, vous les avez souvent fait cohabiter.
Pierre Dac : Parce que le rire et le rituel ne s’excluent pas, à condition de savoir de quoi l’on rit et pourquoi l’on pratique un rituel. On ne rit pas du sacré, en tant que tel, mais des simulacres dont on l’entoure, tout comme, plus largement, on rit de nos travers, de nos prétentions, de nos petitesses. L’humour est un miroir : il renvoie à chacun, par surprise, obliquement une image plus contrastée qu’ordinairement son orgueil floute, enjolive ou maquille. En loge, cela peut être précieux. Car l’ego a toujours de la malice en réserve pour dévier le maillet : il frappe de biais, il équarrit faussement la pierre, il polit trop pour être honnête, si je puis dire, et, ne doutant de rien et surtout pas de lui-même, il a le culot de faire prendre un bloc resté brut pour une cathédrale pointant sa flèche à tous les vents.
Votre « Grande Loge des Voyous » est devenue légendaire. Quel en était l’esprit véritable ?
Pierre Dac : Je vous remercie de mentionner encore ce chef-d’œuvre impérissable (rires). L’esprit qui m’animait était celui d’une affectueuse parodie. Il ne s’agissait pas de moquer la Franc-maçonnerie, mais de montrer qu’elle est assez forte pour supporter la dérision, sans risquer d’y perdre sa noblesse. À condition qu’elle ne verse pas dans l’humiliation et qu’elle se contente de pasticher plus ou moins grossièrement les choses, on peut dire que la parodie reste une forme d’hommage indirect. J’ai voulu transposer le rituel dans un langage populaire, argotique, loufoque, pour faire apparaître ce que les formes trop raides escamotent en contre-champ, par l’intimidation qu’elles provoquent, c.-à-d. l’universalité du besoin de sens et de fraternité. Le “Taulier”, la “taule”, les tournures décalées… tout cela n’était pas destiné à casser le Temple, mais à le dépoussiérer sans l’abîmer. Et puis, il faut bien aussi que, de temps à autre, les pierres se fendent de rire entre elles, sinon elles finissent par s’empiler avec tristesse et monotonie. Une pierre qui ne rit pas est comme une pierre de prison… ou de temple, me direz-vous… à ceci près, vous répondrai-je, qu’on n’y écrit pas les mêmes graffiti. Cependant, on peut regarder avec la même commisération les ex-voto commémorant, dans une chapelle bretonne, des marins disparus en mer et les inscriptions grossières couvrant les cellules à ciel ouvert du bagne de l’île du Salut, la si bien nommée. Je vous rappelle incidemment que la fermeture de ce bagne, décidée avant-guerre, ne fut réalisée qu’en 1947 ; quant aux ex-voto, s’il y a, de nos jours, moins de pêcheurs qui nourrissent les poissons, ces petites plaques de marbre célébrant toutes sortes de prières ou de bienfaits continuent de couvrir les églises jusqu’aux voutes…
Peut-on dire que votre humour a servi la Franc-maçonnerie, autant que vos travaux plus sérieux ?
Pierre Dac : Je l’espère, tout du moins. L’humour est parfois une porte d’entrée plus efficace que les doctes discours. Il désarme, il ouvre, il dégonfle les boursoufflures de l’amour-propre. Quand une institution devient trop sérieuse, elle risque de perdre le sens de sa propre finalité. Mon humour a peut-être eu, comme avantage, de rappeler que le Temple n’est pas un musée des vertus, mais un modeste atelier qui leur est dédié, à condition que la Loge entière reste bien vivante. Du reste, en manière de clin d’œil, je noterai que le franc-maçon n’est pas un homme de petite vertu, de même que la franc-maçonne n’est pas, etc. Ces choses-là ne se disent plus. Ce à quoi la franc-maçonnerie fait référence sont de plus hautes vertus encore et celles-ci, par nature, ne sont jamais conventionnelles. L’humour est, alors, le moyen le plus léger possible de calmer l’ivresse des sortilèges qui s’emparent de ceux qui ont un peu vite le tournis quand ils réfléchissent. On espère toujours qu’un petit coup de mandibules leur créera des convulsions hâtives et les secouera de leur torpeur. Quant à ceux qui ont si facilement tendance à crier au sacrilège, ils devraient se demander jusqu’où ils ont jamais poussé leur sens du sacré. Sans doute pas bien loin, puisque ce dont ils se soucient principalement, c’est d’en protéger les formes ! Or un atelier vivant, ça parle, ça rit, ça corrige, ça invente, ça hésite, ça se reprend. Cette dimension-là me paraît éminemment maçonnique, dans l’âme.
Votre œuvre repose sur le calembour, l’absurde, le décalage. Y voyez-vous un lien avec le symbolisme maçonnique ?
Pierre Dac : Évidemment. Le symbole est une manière de dire sans enfermer. Le calembour aussi, à sa façon, dit plus qu’il ne dit. Il fait trébucher le mot pour faire surgir un sens imprévu. Le symbole et le calembour ont en commun de refuser la platitude. Tous deux montrent qu’un mot n’est jamais seulement ce qu’il semble être. Dans leur aspect brut, le symbole et le calembour sont foncièrement des facteurs de la nuance, des acteurs de la polysémie. Prenez le compas, l’équerre, le pavé mosaïque, le tableau de loge : ce sont des objets, certes, mais surtout des invitations à penser autrement. De même, dans le langage, une expression peut soudain révéler un second plan de signification. C’est sans doute pour cela que les mots me divertissent : ce sont des francs-tireurs du sens. Franc-maçons, francs-tireurs, ça rappelle la Résistance. Et la Résistance n’est pas seulement un esprit de guerre, par nécessité ; ce devrait être essentiellement, si les circonstances le permettent, un esprit de paix…
Francis Blanche, lui aussi franc-maçon, partageait avec vous le goût du décalage. Vous reconnaissiez-vous dans cette fraternité-là ?
Pierre Dac : Francis Blanche était un esprit remarquable et l’on pouvait avec lui s’adonner corps et âme à la fantaisie, sans perdre en route les cinglements de la finesse or dieu sait comme la route pouvait être escarpée ! Le fait qu’il ait été franc-maçon n’est pas, non plus, anecdotique : cela dit quelque chose d’une certaine manière d’être au monde, à la fois libre, curieuse et attentive à l’autre. Nous avions en partage ce goût du mot juste au bon endroit, du « pas de côté » qui éclaire mieux qu’un coup de projecteur frontal. La fraternité entre esprits humoristiques n’est pas une simple affaire de plaisanteries : elle suppose une intelligence commune de l’absurde humain. Et l’absurde, c’est notre environnement, à partir duquel nous devons construire le sens. C’est tout l’enjeu de la liberté. Souvenez-vous de la devise : Ordo ab Chao.
Que vous inspire l’égalité maçonnique ?
Pierre Dac : Elle me semble admirable lorsqu’elle est vécue, non proclamée. Dans la loge, les titres se taisent et c’est tant mieux. On y rencontre des hommes de professions, de milieux et d’horizons très différents, et pourtant l’on parle ensemble pas seulement comme des frères mais en frères. Ce n’est pas une petite chose. Le monde profane aime classer, ranger, hiérarchiser, distribuer les médailles et les distinctions. La loge, elle, vient rappeler qu’un homme vaut, d’abord, par ce qu’il est en train de devenir et l’humour l’accompagne parce qu’il est aussi le sens en devenir. Cela dit, il faut se méfier : l’égalité n’est pas l’uniformité. Il ne s’agit pas de rendre tout le monde pareil, mais de rendre chacun plus juste, plus vrai par rapport à soi-même et dans son rapport à la société. Nuance capitale et, comme toute nuance, elle est souvent mal comprise par les gens pressés, surtout pressés de ne penser qu’à eux-mêmes…
Vous avez combattu l’intolérance par la parole. La Franc-maçonnerie vous a-t-elle paru être un rempart contre les fanatismes ?
Pierre Dac : Assurément. J’avais vu ce que l’intolérance peut produire de pire, lorsque des pays entiers dévoient des symboles, glorifient des doctrines, vénèrent des tyrans et qu’au surplus, ils font régner la terreur. À l’échelle d’un État, c’est comme si vous pouviez vous-même, pour un oui ou pour un non, fusiller votre voisin, autrement que du regard… Eh bien, il y a des gens qui trouvent ça normal. La Franc-maçonnerie en est l’exact opposé. Quand elle réalise ses fins les plus nobles, elle apprend à écouter sans renoncer à penser, à ne pas juger l’autre, donc à se priver volontairement du moyen de le condamner. C’est un bouleversement de perspectives. Vous pensez, elle enseigne que l’on peut être en désaccord non seulement sans devenir ennemis mais en restant amis – ce qui, au XXe siècle, est paru très incongru à de nombreuses populations et, au XXIe, je crains que ne se profilent les mêmes périls. C’est avec bonne conscience que l’on veut réduire au silence celui qui ne pense pas comme vous. Et gare aux réfractaires et aux récalcitrants ! Dans un tel contexte, l’humour n’est plus seulement un auxiliaire précieux de la pensée, c’est une arme de salubrité publique : il écartait déjà le danger que la discussion ne tournât au duel d’orgueils ; il empêche, s’il est collectif, le massacre des libertés publiques et, partant, celui des opposants, des minoritaires, de ceux qui ne demandent rien à personne et qui pensent avoir le droit de conduire leur vie comme bon leur semble, à condition de ne pas davantage entraver l’existence des autres. L’humour est un pont qui crée de la connivence entre gens qui ne pensent pas tous pareil et, parfois, loin s’en faut. Le rire n’efface donc pas les différences : il évite seulement de construire des murs infranchissables. Ce n’est déjà pas mal.
Quel rôle la Franc-maçonnerie devrait-elle jouer dans la cité ?
Pierre Dac : Non pas celui de gouverner à la place des gouvernants, encore moins celui de se donner des airs de pouvoir occulte. La Franc-maçonnerie doit éclairer, non commander. Elle doit former des consciences, non fabriquer des factions. Elle peut agir dans la cité, par l’exemple, par la tenue, par la parole mesurée, par le refus du fanatisme et de la médiocrité. Bref, elle peut être utile sans faire de tapage car le tapage, en matière d’esprit, est le tambourin du vide, la cymbale de la bêtise et, pour finir, le tourniquet de toutes les noirceurs.
Selon vous, quelle est la plus grande faiblesse des maçons ?
Pierre Dac : La vanité, comme chez tous les hommes. Et parfois sa cousine germaine : l’adoration des formes, comme pour toute une bande de maniaques. Quand les décors deviennent plus importants que le travail, quand les titres prennent le pas sur l’esprit de service, quand les querelles de chapelles remplacent la recherche primordiale du bien commun, alors le Temple se couvre de la poussière suffocante des vanités et cède à la sclérose mentale des conformismes. Je dirais qu’il faut aimer le rituel sans en devenir prisonnier. Le rituel est un outil, son respect, aussi scrupuleux soit-il, ne vous place pas sur un piédestal. Il sert à aider l’homme à s’élever intérieurement, ce n’est pas un factoton d’apparat qui le figerait dans le faste et la pompe. À force de vouloir paraître maçon, on finit ainsi parfois par oublier de l’être. C’est l’esprit qu’il faut sauver, ce n’est pas la forme. Quand l’esprit est là, la forme est toujours suffisante. En revanche, la suffisance risque d’accompagner la forme, quand on s’y attache trop. C’est suspect : soit, c’est maladif ; soit, c’est pire… Ce que j’évoque là n’est qu’un « risque », bien entendu. Toutefois, j’ai tendance à penser qu’il est dangereux de laisser traîner des bouteilles, en présence d’un alcoolique. Eh bien, c’est un peu pareil avec la plupart des bonshommes, ils picolent, ils carburent à la gloriole. Dans ce cas-là, il ne s’agit pas d’une présomption… d’innocence. On en ferait un peu moins, on prendrait moins de risques, me semble-t-il. C’est tout ce que j’en dis. je ne dis pas que le phénomène soit fatal. D’ailleurs, en maçonnerie, il n’y a rien de fatal, tant que le cœur bat à un juste rythme, tant qu’on a un pouls commun.
Et sa plus grande force ?
Pierre Dac : La capacité à réunir ce que le monde sépare. La loge est un lieu où l’on apprend que les différences peuvent devenir des richesses. Elle transforme la diversité en fraternité et l’ignorance en recherche commune. C’est une œuvre modeste en apparence, mais une prouesse, en réalité, dont on a peine à imaginer la multiplication des effets s’ils se propageaient à la société entière. Alors, là, ce ne serait plus seulement une prouesse mais un miracle et ce n’est pas la spécialité de la maison – j’allais dire : de la raison –, il y a d’autres crèmeries qui entretiennent ce genre de commerce, ce sont notamment les vaillants spécialistes du saint chrême et de tout le saint-frusquin, d’ailleurs. Cela dit, je les connais assez peu, en raison de mes origines juives, bien entendu, (n’ont-elles pas donné lieu à un duel radiophonique m’opposant, en 1944, sur la BBC, au propagandiste vichyssois Philippe Henriot, sur Radio Paris ?) mais je les connais aussi assez peu, parce que j’ai vu assez peu de curés à Londres… il faut dire qu’aux bords de la Tamise, les prêtres sont plutôt anglicans ! Je ne sais pas si, avec ça, je fais avancer « le Schmilblick », un truc qui ne sert à rien et qui serait susceptible de servir à tout – mot que j’ai inventé dans un de mes sketches, en 1951, et que Guy Lux a, par la suite, grandement popularisé. Guy Lux, une lumière de la chrétienté, n’est-ce pas ? Vous voyez, quand on digresse, on ne dégraisse pas. Qu’on se le dise, je n’ai rien contre les catholiques, j’en ai même parmi mes amis… et je n’ai rien contre les animateurs, je suis moi-même un amuseur public…
Bref, la franc-maçonnerie ne promet que de travailler humblement, tous les jours, au perfectionnement de l’humanité, soi-même y compris comme premier passage : pas d’allusion à… ni d’illusion sur… la fin du boulot, pas plus d’un côté que de l’autre, d’ailleurs, c.-à-d. comme dans le pâté d’alouette : un cheval d’humanité, une alouette d’individu ! Et, en y réfléchissant bien, ce n’est peut-être pas plus simple, dans un cas comme dans l’autre : tout part, en fait, du granulé ou du granulat, selon qu’on se prend pour un bâtonnet de bois ou un fragment de roche et, pour filer la métaphore, le grain de sable ne tarde pas à devenir un gravier dans la chaussure ni à se transformer en gravillon dans le pare-brise. Comment voulez-vous, dans ces conditions, construire des routes où l’on ne va pas dans le décor, des plages dorés où l’on se la coule douce ? C’est ainsi que la Franc-maçonnerie ne peut, en toute humilité, que s’en tenir à son rôle : avoir cette grandeur discrète de ne pas faire de bruit, lorsqu’elle agit vraiment sur l’homme. Comme quoi on peut être très utile sans rouler tambour, sans fanfare ni trompette. Il suffit, parfois, d’un maillet bien manié et d’une oreille bien ouverte et, surtout, de frères travailleurs et bienveillants. Et c’est bien pourquoi l’on chante Gloire au Travail ! Rien ne s’obtient, ne se maintient ni ne s’améliore, sans un effort patient, vigilant et constant. De toutes façons, on le sait : l’efficacité ne se mesure pas au bruit qu’on fait, c’est même le contraire : dans le bruit, on relâche l’attention. C’est ce que j’aime dans la franc-maçonnerie, c’est qu’elle n’a pas d’arrogance. Je devancerai votre question et je dirai que ce n’est malheureusement pas le cas de tous les maçons. Ceux que je vise spécialement semblent, au demeurant, immunisés contre l’humour… Je ne peux rien pour eux.
Votre rapport au langage semble presque initiatique.
Pierre Dac. Le Parti d’en rire.
Pierre Dac : Le langage est un temple universel à lui tout seul, un temple mystérieux et paradoxal. Il peut révéler ou masquer, construire ou abîmer, unir ou diviser. Dans mon métier de saltimbanque des mots, j’ai souvent constaté qu’un mot bien placé fait plus, pour la vérité, qu’un discours alambiqué. Jongleur ou équilibriste, je suis comme un danseur de corde, un funambule de l’Histoire, un baladin de l’Humanité, un bouffon, parfois, surtout à l’égard des Princes, rarement fasciné mais toujours critique – en tous cas, jamais un charlatan : un artiste, en somme, si l’on se décide à lâcher les gros mots. Quant au maçon, lui aussi, il apprend à manier la parole. Il sait que le mot ne doit pas se vider de son sens, ni se gonfler d’importance. Un mot juste, c’est déjà un acte de construction. Un propos inadapté, c’est souvent un coup de ciseau mal porté. Voilà qui devrait faire réfléchir quelques tailleurs de phrases trop satisfaits d’eux-mêmes, à force d’ajuster leur frappe au miroir de Narcisse. Et encore, je ne parle pas des bonimenteurs, de ces hercules de tréteaux qui vous font l’article de toute une quincaillerie de pensées, sans avoir un seul échantillon original en magasin. Car, un mot, il faut mettre un acte au bout. Je crois que c’est pour cela que la maçonnerie aime le silence car c’est là que la rencontre se fait. La rencontre de l’homme, de sa pensée et de ses actes se fait dans le silence de la conscience. Vous me direz : le plus souvent, ça vaut mieux. Vous me faites penser à la raison pour laquelle on est optimiste. C’est simplement qu’on n’a pas le choix. Le reste est pire. Et, de toutes façons, on le doit aux victimes.
Vos calembours ont parfois l’air de cacher une morale. Est-ce volontaire ?
Pierre Dac : Quelle perspicacité ! En effet, le calembour ne se limite pas toujours à une plaisanterie gratuite : c’est une acrobatie de l’esprit qui, en général, poursuit une certaine finalité. Il montre que la langue n’est pas un couloir rectiligne mais un labyrinthe plein d’issues. Et dans ce labyrinthe, on peut tomber sur une vérité très sérieuse, en suivant un chemin qui ne semblait mener nulle part. C’est là que l’humour rejoint l’initiation. On croit s’amuser et l’on découvre qu’on a appris quelque chose sur soi, sur les autres, sur le monde, qu’on peut réfléchir différemment, qu’on peut penser à nouveaux frais et qu’on peut même penser avec fraîcheur. C’est un des rares plaisirs – car le travail n’exclut pas le plaisir – où la légèreté non seulement n’est pas contraire à la profondeur mais peut même en être le révélateur.
Cependant, à l’instar de l’art pour l’art, l’humour ne cherche parfois qu’à amuser la galerie. On pourrait, alors, dire, en faisant un vilain jeu de mots, que la cocasserie ne « cocasse » pas trois pattes à un canard, quoique… quoique amuser soit rarement tout à fait innocent. Il n’y a pas que les rapports de police qui en témoignent (vous mettrez seulement deux « p » à rapports, même si les esprits mauvais portent souvent de nombreux pets aux représentants de l’ordre, pour étouffer les mauvais esprits). En fait, l’humour en dit toujours long sur l’Homme et sur sa liberté et, quand je dis liberté, ce n’est pas seulement la sienne propre mais également le régime de ses libertés, les deux étant liés par construction ou par restriction, c’est selon.
Si vous regardez la Franc-maçonnerie d’aujourd’hui, qu’aimeriez-vous lui souffler ?
Pierre Dac : Je lui soufflerais, tout d’abord, à l’oreille, dans l’espoir qu’elle l’ait aussi grande que les Grandes Oreilles – que les lapins soient tranquilles, ce n’est pas eux que j’ai en ligne de mire ! –, je lui soufflerais, d’un ton aussi peu sépulcral que possible – malgré ma voix d’outre-tombe – de rester fidèle à ce qu’elle a de vivant : la fraternité, la réflexion, l’exigence intérieure, la liberté de conscience… et de cultiver un brin de malice contre les lourdeurs du monde, non seulement pour s’immuniser un peu contre la bêtise, la méchanceté et le crime mais surtout pour éclairer le chemin, y compris sur les bas-côtés où ne cesseront jamais de se creuser des ornières. C’est pourquoi la République est un bien inestimable car, le peuple étant souverain, elle nous invite à la corriger, sans arrêt et sans menace.
Je lui répèterais aussi ma constante mise en garde : qu’elle ne se laisse pas envahir par le goût des postures, les querelles d’ego et la folie des (petites) grandeurs. Là, il y a du boulot car il faut se méfier de soi-même : on risque facilement de glisser. À certains niveaux et dans certaines fonctions, la pente est raide… Les égos toujours un peu surdimensionnés, flattés par les salamalecs d’usage, ont tendance à gonfler leurs plumes de plus en plus chamarrées, alors que les grandeurs en cause restent objectivement des plus réduites voire dérisoires – les seules vraies grandeurs n’ayant évidemment rien à voir à l’affaire. C’est le problème des vanités, elles se prennent toujours les pieds dans le tapis des apparences. Elles cherchent à vaincre le vertige de la mort, en ayant la grosse tête. Ce n’est pas pour rien qu’on a placé une vanité, c.-à-d. un crâne humain, dans le cabinet de réflexion, et ce n’est pas demain la veille que le petit cirque de l’humanité s’évaporera dans la nature, sans laisser de trace… à moins que nous n’y passions tous ! C’est pourquoi je recommanderais de s’administrer aussi souvent que possible de bonnes doses d’humour. Ça aide à garder, cette fois-ci, la tête froide. Et c’est par cela que je terminerais : je lui conseillerais enfin de ne jamais craindre de rire. Le rire franc et fraternel est un excellent dissolvant de la prétention, un prodigieux antidote à la connerie, un puissant stimulateur de visions, un remarquable dynamiseur d’idées. Il n’attaque pas la dignité, il attaque ce qui la contrefait. Et c’est fort utile. Bref, on peut rire de tout, sans se rire de tout. Je pense l’avoir prouvé.
Si vous pouviez adresser un mot aux frères et aux sœurs qui vous lisent aujourd’hui, que diriez-vous ?
Pierre Dac : Je leur dirais de travailler avec sérieux, mais sans se prendre pour le sérieux incarné. De respecter le rituel, mais de ne pas oublier que le rituel est au service de l’homme et non l’inverse. De chercher la lumière sans croire qu’il leur suffit de frotter la lampe de leur bon génie. Et surtout, de garder une certaine tendresse pour les faiblesses humaines. Nous sommes tous des chefs-d’œuvre inachevés, ce qui est heureux : un chef-d’œuvre achevé ne progresserait plus ; la société ressemblerait à un immense musée du Louvre, alors qu’un homme perfectible peut indéfiniment devenir meilleur. C’est tout l’intérêt du voyage. Pour autant, ce n’est pas une raison pour ne pas entretenir la bâtisse ni a fortiori pour la dégrader et la laisser en état de chef-d’œuvre en péril – péril… aussi bien pour l’humanité que pour soi-même, ne perdons jamais cela de vue car nous avons une responsabilité collective, qui que nous soyons et autant que nous sommes.
En revanche, quand il s’agit de vrais accomplissements, il y a moins de concurrence. Là, personne ne va venir vous embêter, sauf si cela entre en conflit avec d’autres propositions moins honnêtes. Dans ce cas, ne vous attendez pas à être accueilli à bras ouverts ! Mais, enfin, pour atteindre ses petits sommets, on n’est pas obligé de choisir la face nord. On peut multiplier les voies, y aller avec constance mais à son rythme, en comptant sur la cordée en loge et en sachant, tout à la fois, qu’on est chacun premier de cordée, dans sa propre ascension, qu’il n’y a pas, pour autant, de gloire à en tirer et surtout que cette ascension se fait aussi pour les autres. Sans quoi, où en serait la joie de vivre, la joie de transmettre, la joie de partager ?
Pour conclure, si vous deviez résumer le lien entre votre humour et la Franc-maçonnerie, quelle phrase choisiriez-vous ?
Pierre Dac, incarnation de la grande intelligence, seul rempart contre la barbarie (image Wikipédia)
Pierre Dac : Je dirais ceci : l’humour est à l’esprit ce que le ciseau est à la pierre ou plutôt ce qu’un ciseau peut être à la pierre car il y a plusieurs manières de tailler et, dieu merci, il n’y a pas que l’humour dans la vie — vous voyez, même moi, je le dis –, il n’empêche, cependant, que l’humour, lui aussi, contribue à rectifier sans casser, et de manière aussi fulgurante que joyeuse. S’il vise juste, il ne doit pas, dans les situations ordinaires, chercher à humilier et, je l’avoue, ce n’est pas une tentation à laquelle on renonce en toutes circonstances car il arrive que l’ironie doive blesser mais elle doit le faire sans acharnement, avec une sorte de détachement amer, radical et incisif. Ce sont des cas extrêmes, quand des atteintes graves sont portées à la dignité humaine. Certes, ce n’est qu’une arme d’appoint qui est, quand même, plus efficace qu’une bombe lacrymogène, mais beaucoup moins qu’un Spitfire lancé en piqué sur sa cible. Toutefois, les dictateurs et leurs sbires sont épidermiquement sensibles, ils ont même une telle hantise de la chatouille que ça les rend épouvantablement allergiques à la raillerie. Ils savent que, si vous rangez les rieurs de votre côté, ils vont perdre du terrain, leur avenir sera moins tranquille… De toutes façons, ils n’ont pas assez d’intelligence pour supporter celle des autres. Tout l’inverse des francs-maçons qui, eux, veulent ensemble en tirer parti.
Pour en revenir justement à la Franc-maçonnerie, si elle sait encore rire d’elle-même sans renier son exigence, alors elle restera une belle école de liberté, de fraternité, de justesse et, comme je l’ai suggéré tout à l’heure, une source de joie de vivre.
Avant de nous dire au revoir…
Merci, cher Frère Pierre Dac, pour cette conversation imaginaire qui nous rappelle combien l’humour peut concourir à la sagesse voire en constituer une des manifestations, et combien la Franc-maçonnerie gagne à être approchée avec esprit, à touts les sens du terme, c.-à-d. avec intelligence, délicatesse et un léger sourire en coin. Dans ce miroir du temps, votre voix demeure singulière : elle nous invite à ne pas confondre le grave et le pesant, le profond et l’austère, le léger et l’insignifiant, bref, à ne pas considérer la franc-maçonnerie comme une fraternité de trémolos.
À travers vous, fut aussi réservé un petit écho à Francis Blanche que nous saluons, lui dont l’esprit, la fantaisie et l’appartenance maçonnique rejoignent les vôtres et prolongent cette conviction qui vous est commune : on peut aimer et servir le Temple sans renoncer à une ironie bienveillante intimement liée à la liberté de pensée. Et, vous l’avez montré, l’un comme l’autre, ce n’est pas seulement un indicateur visible : il s’agit réellement d’une prophylaxie mentale.
Au fond, votre présence imaginaire parmi nous nous rappelle qu’une loge vivante n’est jamais un théâtre figé, mais un atelier d’hommes et de femmes qui cherchent à grandir — et qui savent que, dans l’art de sculpter, les éclats de pierre sont parfois des éclats de rire. Les découvertes les plus inattendues, les rectifications les plus justes, proviennent souvent d’occasions jubilatoires et, pour une bonne raison, c’est que l’humour abat, d’emblée, les barrières et libère des forces trop longtemps contenues.
Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »
Trois mois, jour pour jour, après la consécration du Chapitre de Recherche René Guilly par le Grand Chapitre Général Opéra, l’événement prend la forme d’un premier anniversaire symbolique. Non pas encore celui de la durée, mais déjà celui de la trace. Trois mois suffisent parfois pour mesurer qu’un acte rituel n’est pas seulement une date inscrite dans un calendrier, mais une pierre posée sur le chantier de la mémoire, de la recherche et de la transmission.
Cette consécration mérite donc mieux qu’un simple rappel d’agenda
Elle vient rouvrir une question essentielle pour le Rite Français Traditionnel.
Qui peut aujourd’hui porter l’héritage de René Guilly sans le réduire, sans le capturer, sans le transformer en propriété mémorielle ou en magistère savant réservé à quelques dépositaires exclusifs de la tradition.
Pierre Mollier
Paul Paoloni
Le samedi 28 mars 2026, le Grand Chapitre Général Opéra, juridiction des hauts grades du Rite Français Traditionnel au sein de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), a donc consacré le Chapitre de Recherche René Guilly, en présence notamment d’Évelyne Guilly, fille de René Guilly, de Pierre Mollier et de Paul Paoloni.
Ce chapitre, inscrit sous le numéro 16 sur le rôle du Grand Chapitre Général Opéra, travaille dans l’horizon des hauts grades classiques du Rite Français, ceux du siècle des Lumières, avec une attention particulière portée aux rituels, aux manuscrits, aux variantes textuelles, aux écarts signifiants et aux interprétations symboliques qui peuvent en naître.
La mémoire de René Guilly ne peut être enfermée sous une seule lampe
Il faut mesurer la portée de cette consécration. René Guilly, que l’on connaît aussi sous le nom de René Désaguliers, ne fut pas seulement un historien de la Franc-Maçonnerie. Il fut un passeur, un restaurateur, un chercheur inquiet, un homme de sources, de rituels, de comparaisons, de fidélités et parfois de ruptures. Il fonda en 1970 Renaissance Traditionnelle, revue qui se donna pour ambition de mieux faire comprendre et mieux aimer la tradition maçonnique dans sa double dimension historique et spirituelle. La revue est aujourd’hui dirigée par Roger Dachez et éditée sous l’égide de l’Institut maçonnique de France.
Mais précisément, cette filiation intellectuelle ne saurait épuiser l’héritage de René Guilly.
Signature de la Convention entre Évelyne Guilly et Nicolas Penin au GODF le 18/04/2025 (Crédit photo Évelyne Guilly pour 450.fm)
Elle en constitue une branche majeure, brillante, souvent féconde, mais non le tronc tout entier. Un héritage vivant n’est pas un domaine réservé. Il est une pierre transmise, une flamme reçue, une tâche confiée. La création d’un chapitre de recherche au sein du Grand Chapitre Général Opéra rappelle opportunément que le Rite Français Traditionnel ne se laisse pas réduire à une seule école, à une seule revue, à une seule lecture, ni même à une seule autorité maçonnologique.
Le Grand Chapitre Général Opéra entre discrétion, transmission et reconquête
Le Grand Chapitre Général Opéra occupe ici une place singulière. Il est lié au Rite Français Traditionnel au sein de la GLTSO, obédience masculine et traditionnelle qui revendique aujourd’hui 4200 Frères, 250 Loges et six rites pratiqués, dont le Rite Français Traditionnel.
Son organe de réflexion, Tradition[s], publié aux Éditions de la Tarente, témoigne déjà d’un travail régulier sur les Ordres de Sagesse, leur formation, leur portée historique et symbolique, avec des contributions de Pierre Mollier, Colette Léger, Paul Paoloni ou Jean-Pierre Brach.
L’élection de Jérôme Minski, le 12 avril 2025, comme Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général Opéra, avait déjà indiqué une volonté de réforme, de structuration et de relance. Son projet portait notamment sur la transformation du Grand Chapitre en véritable réseau, l’ouverture d’espaces de recherche, le dialogue avec les juridictions homologues et la consolidation des effectifs.
Le Chapitre de Recherche René Guilly s’inscrit donc dans ce mouvement
Jérôme Minski
Il ne naît pas comme une coquetterie mémorielle, mais comme un outil de travail. Son ambition annoncée consiste à étudier les rituels, principalement manuscrits, à comparer les versions, à dégager les effets de sens et les différences signifiantes, tout en convoquant les productions philosophiques, ésotériques ou spirituelles contemporaines. Autrement dit, il ne s’agit ni de faire de l’histoire froide, ni de produire une spiritualité sans archives. Il s’agit de tenir ensemble la rigueur du document et la respiration du symbole.
Un caillou salutaire dans la chaussure des récits trop bien installés
Cette consécration dérange utilement. Elle rappelle que l’histoire du Rite Français Traditionnel ne peut être racontée depuis un seul pupitre. Elle oblige à rouvrir les dossiers, à relire les correspondances, à reprendre les filiations, à comparer les rituels, à regarder les zones de lumière comme les zones d’incertitude.
On connaît l’importance du Chapitre Jean-Théophile Désaguliers, créé par René Guilly le 30 novembre 1963, souvent présenté comme l’un des lieux décisifs de la renaissance contemporaine des Ordres du Rite Français. Plusieurs sources rappellent cette date et cette fonction de matrice dans la résurgence des hauts grades du Rite Français en France.
Mais là encore, une date fondatrice ne doit jamais devenir une clôture
La fidélité à René Guilly ne consiste pas à répéter indéfiniment un récit devenu intangible. Elle consiste à reprendre une méthode. Or cette méthode fut précisément celle d’un chercheur qui interrogeait les textes, comparait les versions, questionnait les filiations, corrigeait les certitudes trop commodes et revenait sans cesse aux sources, afin de ne jamais confondre la tradition avec l’habitude, ni l’autorité avec la preuve.
C’est en ce sens que le Chapitre de Recherche René Guilly peut devenir un caillou salutaire dans la chaussure des lectures trop propriétaires de l’héritage guillien.
Non pour contester l’apport de celles et ceux qui ont travaillé, depuis des décennies, à faire connaître son œuvre, mais pour rappeler qu’aucun héritage initiatique ne saurait être capté par une seule voix, une seule école ou une seule mémoire. Nul ne détient seul la clef d’un chantier ouvert par un chercheur qui n’a jamais cessé de chercher.
On pourrait dire que René Guilly n’a pas laissé derrière lui un monument clos, mais une méthode en mouvement
Il n’a pas transmis une citadelle doctrinale, mais un atelier. Il n’a pas demandé que l’on s’agenouille devant une version définitive de la tradition, mais que l’on reprenne les outils, que l’on vérifie les pierres, que l’on relise les plans, que l’on écoute les silences des textes et que l’on ose, avec prudence, humilité et exigence, poursuivre le travail.
Le Rite Français Traditionnel comme chantier, non comme musée
Il y a dans cette initiative une leçon plus large. Le Rite Français Traditionnel n’est pas seulement un corpus rituel. Il est une manière de poser la question de l’origine, du passage, de la continuité, de la rupture, de la restauration et de l’interprétation. À travers lui se joue une tension essentielle de toute Franc-Maçonnerie vivante. Comment revenir aux sources sans devenir antiquaire. Comment transmettre sans immobiliser. Comment interpréter sans trahir. Comment honorer les anciens sans transformer leur œuvre en relique.
Le choix de réunir le chapitre deux fois l’an, au temps des équinoxes, ajoute une belle profondeur symbolique. Les équinoxes sont les moments de l’équilibre, lorsque le jour et la nuit se répondent, lorsque la lumière et l’ombre se mesurent sans s’abolir. N’est-ce pas exactement ce que doit accomplir une recherche initiatique sérieuse. Tenir l’équilibre entre l’archive et l’expérience, entre la lettre et l’esprit, entre le passé retrouvé et le présent à éclairer.
René Guilly demeure un appel au travail
Trois mois après la consécration du Chapitre de Recherche René Guilly, il faut donc saluer moins un événement institutionnel qu’un signal. Le Grand Chapitre Général Opéra rappelle que le Rite Français Traditionnel demeure un chantier vivant. Il rappelle que la mémoire de René Guilly doit être servie par des ouvriers, non gardée par des propriétaires. Il rappelle enfin qu’en Franc-Maçonnerie, la tradition ne vaut que si elle oblige à travailler davantage.
La vraie fidélité n’est pas de conserver une lampe sous vitrine. Elle est de la rallumer, de la porter plus loin, de la confronter au vent, aux manuscrits, aux contradictions, aux Frères, aux archives, aux rites, aux silences et aux questions.
René Guilly n’appartient à personne.
C’est peut-être pour cela qu’il peut encore éclairer tout le monde.
Le Grand Chapitre Général Opéra (GCGO) respecte pleinement la liberté de la presse, bien le plus précieux de notre démocratie. Pour autant, il souhaite préciser que les jugements exprimés dans le présent article n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient être attribués ni au Grand Chapitre, ni à la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), son obédience de référence. Le GCGO est une juridiction paisible qui refuse la polémique par principe, s'interdit toute attaque personnelle et cherche à tracer son sillon étroit entre rigueur et sérénité.Grand Chapitre Général Opéra
Jérôme Minski, TS&PGV
Une année durant, Nora Bussigny – que les lecteurs de 450.fm connaissent déjà – est descendue, le visage couvert, parmi les visages couverts. Des cortèges aux boucles numériques, des salles municipales aux amphithéâtres, elle a regardé se souder ce que notre temps nomme la convergence des luttes. Elle en revient avec un témoignage qui ne console pas et qui nous oblige. Sous la bannière neuve de l’antisionisme, elle a reconnu le plus ancien des visages, celui que les ouvriers de la Lumière croyaient avoir scellé sous les décombres du siècle passé.
Il est une façon d’enquêter qui relève de l’épreuve, et Nora Bussigny en a fait sa discipline
Journaliste au Point et à Franc-Tireur, elle avait déjà traversé en immersion, avec Les Nouveaux Inquisiteurs publié chez Albin Michel en 2023 et couronné du prix Joséphine-Baker, les milieux militants que notre époque qualifie de « woke », y gagnant la réputation d’une plume qui regarde longuement avant de juger. Survaillante, chez Favre en 2018, puis Mille yeux, aux Éditions de la Rémanence en 2021, avaient été les premiers apprentissages d’un même métier, celui de se faire invisible afin de mieux voir. Avec Les Nouveaux Antisémites, que publient les Éditions Albin Michel en 2025, elle a repris la caméra et le masque, et nous comprenons dès les premières pages que la nuit où elle s’enfonce sera plus épaisse que toutes les précédentes.
Cette descente a la forme d’unekatabasis
Comme les voyageurs des anciens mystères qui devaient franchir les régions souterraines avant d’espérer la clarté, Nora Bussigny pénètre, masquée elle aussi, dans un monde où chacun avance dissimulé. Les militants y portent le keffieh, la capuche, le pseudonyme, et derrière l’écran de Wikipédia ils effacent et réécrivent l’histoire sous des noms d’emprunt. L’autrice oppose son propre masque au leur, non pour s’y perdre, mais pour atteindre ce que tout cheminement intérieur recherche, la vérité qui se tient sous le voile. Car il s’agit bien de cela, dévoiler. Et ce qu’elle dévoile, patiemment, c’est que sous le mot d’aujourd’hui dort la haine d’hier.
Ce voyage vers le bas a quelque chose de l’œuvre au noir
Nos anciens nous enseignaient de descendre au plus profond de la terre pour y chercher la pierre cachée, et c’est une descente comparable que Nora Bussigny accomplit, sauf qu’au fond de cette terre-là elle ne trouve aucune pierre, mais une matière qui se dérobe et se corrompt. La foule qu’elle décrit forme une sorte d’égrégore inversé, une puissance collective qui n’élève pas ceux qu’elle rassemble mais les dissout dans une même fureur. Ce qui devrait mener vers la clarté reconduit ici aux ténèbres, et celle qui était entrée pour comprendre ressort en se demandant si quoi que ce soit peut encore l’être.
L’intuition qui traverse l’ouvrage, Nora Bussigny l’emprunte à George Orwell, lequel observait que rien ne fédère une foule comme un ennemi commun
Cet ennemi, elle le voit désigné de cortège en cortège, et c’est le juif, devenu pour la circonstance le « sioniste ». Autour de cette figure unique se rassemblent des forces qui, hors d’elle, n’auraient rien à se dire, antiracistes et islamistes, féministes et tenants d’un islam politique qui méprise les femmes, militants des droits homosexuels et soutiens d’un mouvement qui, à Gaza, torture et tue les homosexuels au nom de la charia. Le lecteur initié reconnaît là, sous une autre lumière, le mécanisme que René Girard avait nommé celui du bouc émissaire, cette violence de tous contre un seul qui réconcilie la communauté à bon compte. La convergence des luttes apparaît alors pour ce qu’elle est aux yeux de l’auteure, une fraternité retournée, une union qui ne se fonde plus sur l’amour du semblable mais sur la désignation d’un coupable.
Or rien ne devrait nous être plus étranger qu’une telle contrefaçon
La fraternité que nous travaillons à édifier ne connaît pas d’ennemi désigné, elle se reçoit comme une exigence et jamais comme une arme. Voir le lien fraternel perverti en machine d’exclusion, le voir vociférer la mort sous les couleurs de la justice, voilà ce qui, à la lecture, serre le cœur autant que l’intelligence.
Nora Bussigny ausculte avec une finesse particulière la corruption du langage, et c’est peut-être là que son livre touche au plus près notre propre quête.
Les mots se sont retournés
La « résistance » nomme le massacre, le « génocide » qualifie celui qui se défend, l’« intifada » réclamée dans les rues de Paris se voudrait pacifique. Quand Elias d’Imzalène, devant un tribunal, jure que ses appels à l’intifada n’étaient qu’invitation à l’espérance, nous mesurons l’abîme qui sépare la parole de son sens. Nous qui faisons du Verbe un objet de patience et de reconquête, nous qui cherchons la parole perdue, comment ne pas frémir devant ce vertige où le langage ment méthodiquement. Babel n’est pas seulement la confusion des langues, elle est aussi cette langue commune où plus aucun mot ne tient parole.
Il y a, dans ces pages, des voix de femmes que la clameur étouffe
Nora Bussigny décrit ces rassemblements dits féministes où des hommes, toujours les hommes, hurlent dans les haut-parleurs et recouvrent la voix des militantes venues lire leur texte. Elle décrit le « je te crois » devenu sélectif, ces agresseurs présumés réintégrés parce qu’utiles à la cause, ces féministes juives encerclées le 8 mars 2024 à Bruxelles aux cris, traduits de l’arabe, « ce sont des sionistes, encerclez-les ». Viviane Teitelbaum, qui avait échappé de peu au pogrom et dont l’amie Vivian Silver fut brûlée vive, raconte l’épaule meurtrie et la fuite. Diane Richard, militante de longue date et ceinture noire de karaté, dit le harcèlement de ses propres sœurs de combat le jour où elle refusa de se taire. Ces solitudes courageuses sont le sel du livre. Elles rappellent que la conscience qui s’éveille se paie toujours d’un arrachement à la meute, et que l’homme debout, ou la femme debout, demeure d’abord celui qui ose se séparer.
L’enquête remonte vers les sources, vers l’école et vers l’université, vers Columbia et Sciences Po où une promotion se réclame de l’intifada
Elle n’oublie pas les noms de Samuel Paty et de Dominique Bernard, ces professeurs assassinés pour avoir enseigné, et nous ne pouvons les lire sans songer que la transmission du savoir est elle-même un acte sacré, le premier que vise toujours l’obscurantisme. Car c’est bien la matrice républicaine que certains, Houria Bouteldja ou Elias d’Imzalène, disent vouloir abattre, rêvant d’écoles séparées, de banques séparées, d’une contre-société close sur sa propre haine. À cette clôture, l’esprit que nous servons oppose depuis toujours l’atelier ouvert, la laïcité comprise comme l’espace où les consciences se rencontrent sans avoir à se renier, l’école émancipatrice dressée contre le catéchisme du ressentiment.
Nora Bussigny insiste sur l’emprise nouvelle des réseaux et sur cette jeunesse que des influenceurs galvanisent, une génération qui votera pour la première fois aux échéances de 2026 puis de 2027 et dont la colère se laisse façonner avant même de s’être pensée. Il y a là de quoi nous arrêter longuement. Former un jugement libre, apprendre à se défier des passions de la multitude, polir patiemment la pierre brute de l’âme jusqu’à ce qu’elle réfléchisse une clarté qui ne soit pas celle des torches agitées, voilà l’exact contraire de cette ferveur qui se transmet en quelques images et se nourrit de l’oubli. L’autrice montre des enfants de six ans à qui des adultes ont mis entre les mains des pancartes qu’ils ne savent pas lire, et cette scène dit à elle seule le dévoiement d’une transmission.
Le livre culmine dans un portrait d’une intensité singulière, celui de Rima Hassan
Nora Bussigny y retrace une trajectoire presque tragique, celle d’une jeune femme qui apprenait l’hébreu, souhaitait à son ami juif Raphaël les fêtes de Kippour et de Roch Hachana, confiait avoir conçu de l’amour pour le peuple juif, avant de devenir l’eurodéputée que l’obsession d’Israël paraît dévorer. Sous la plume de l’auteure, ce basculement n’a rien d’une caricature, il a la pesanteur d’une chute et le mystère d’une âme qui s’est murée. Il y fallait une honnêteté de regard que beaucoup auraient sacrifiée au plaisir de la polémique.
Il faut le dire nettement, ce livre est un livre de combat, partial parce qu’engagé, traversé d’une colère qui ne se cache pas.
Nora Bussigny ne prétend pas à la froideur de l’observatrice, elle prend parti, et il appartient au lecteur de faire la part du témoignage et celle de la thèse. Mais l’honnêteté de la démarche, la précision des faits qu’elle privilégie toujours, la place laissée aux nuances et aux contradictions, tout cela élève l’ouvrage très au-dessus du pamphlet.
Sur tout ce parcours veille une présence, celle de Régine Skorka, déportée, résistante, témoin au procès de Klaus Barbie, auprès de laquelle l’autrice s’était engagée à être « la mémoire de sa mémoire ».
Cette parole éclaire le livre entier
Notre tradition tient en effet la mémoire pour sacrée, elle sait que transmettre le souvenir des disparus est un travail d’éternité, et que le négationnisme, qui rôde dans ces pages sous des noms que nous devinons, n’est jamais que l’ultime meurtre, celui qui prétend tuer jusqu’au souvenir des morts. Se faire la mémoire d’une mémoire, voilà une vocation que nous comprenons de l’intérieur.
Au terme de sa descente, Nora Bussigny n’a pas trouvé la clarté qu’espèrent les voyageurs des mystères
Elle livre ce qu’elle nomme elle-même non une conclusion mais un cri, et son dernier mot tombe comme une sentence, à savoir que désormais nul ne pourra plus dire qu’il ne savait pas. C’est peu et c’est immense. Savoir, puis nommer ce que nous savons, est déjà une forme de résistance, la plus humble sans doute, et pourtant celle sans laquelle aucune autre ne tient debout. Le veilleur n’a pas pour charge de dissiper la nuit, il a celle de tenir la lampe allumée et de nommer ce qu’il voit, et c’est à cette tâche modeste autant que nécessaire que ce livre nous renvoie.
L’enquête de Nora Bussigny laisse en nous la vibration d’une alarme
Elle ne réclame pas notre approbation entière, elle réclame que nous regardions. Et ce regard, lucide et sans haine, demeure peut-être la seule lumière que nous puissions opposer à ceux qui ont fait de l’obscurité une bannière, la seule manière, pour les ouvriers de la Lumière que nous tâchons d’être, de refuser à la nuit le dernier mot.
Les Nouveaux Antisémites – Enquête d’une infiltrée dans les rangs de l’ultragauche
Nora Bussigny – Albin Michel, 2025, 272 pages, 20,90 € – numérique 14,99 € / Le SITE de l’éditeur
Sans le savoir, certains vieux maçons frustrés font fuir les jeunes plus efficacement qu’une interdiction officielle. C’est presque une vocation.
Il existe, dans certaines Obédiences, une espèce de frères persuadés que la Franc-maçonnerie leur appartient. Ils parlent d’elle comme d’un bien immobilier transmis par droit divin, après une carrière entière passée à confondre l’autorité avec l’ancienneté, et l’expérience avec la répétition. Ils ont appris trois symboles, deux formules, un peu de procédure, et les voilà convaincus d’avoir reçu la mission divine de garder la porte. Sauf qu’à force de garder la porte, ils finissent par empêcher quiconque d’entrer. Le Temple, chez eux, devient un club privé pour mémoire déclinante, main tremblante et sonotone en prime.
Leur problème n’est pas l’âge. L’âge, lui, peut être noble, utile, élégant, parfois même très inspirant. Non, leur problème, c’est la frustration transformée en doctrine. Ils ne transmettent plus : ils verrouillent. Ils ne forment plus : ils filtrent. Ils ne servent plus l’institution : ils la confisquent à leur propre fatigue. Ce sont des Hommes (car cela concerne quelques femmes aussi) qui n’ont plus vraiment d’élan, mais qui compensent par une manie très française de la posture et du rappel à l’ordre. Comme s’ils avaient été nommés conservateurs d’un musée dont ils auraient oublié qu’il devait rester ouvert.
On les voit alors défendre ce qu’ils nomment « la tradition » avec la ferveur de ceux qui ont cessé de la comprendre et surtout de la pratiquer avec le coeur. Ils invoquent les usages comme d’autres invoquent des reliques, sans se demander si la forme sert encore le fond. À ce stade, la loge ne ressemble plus à un atelier, mais à une salle d’attente peuplée de notables usés, persuadés que la grandeur consiste à empêcher le mouvement. Ils parlent de transmission alors qu’ils pratiquent l’extinction lente. Ils prétendent préserver la flamme, mais s’étonnent ensuite que tout le monde suffoque.
Le plus tragique, c’est que ces frères se prennent souvent pour les derniers défenseurs d’un édifice qu’ils contribuent à fissurer de l’intérieur. Ils imaginent tenir la digue, alors qu’ils sont parfois le barrage de vase. Ils donnent des leçons d’ouverture avec la délicatesse d’un cadenas. Ils parlent de fraternité avec la chaleur d’un règlement. Et quand les jeunes entrent, curieux, disponibles, encore capables d’émerveillement, ils les accueillent avec ce mélange si particulier de méfiance, de condescendance et d’usure qui transforme immédiatement le Temple en zone d’évitement.
Les jeunes ne demandent pas des vieillards déguisés en gardiens du sens. Ils demandent un lieu vivant. Ils ne cherchent pas des commis de la nostalgie, mais des passeurs. Or, dans trop de loges, ils tombent sur des professionnels du découragement. Et l’on s’étonne ensuite de les voir repartir aussi vite qu’ils sont venus, avec cette politesse froide de ceux qui ont compris qu’ils n’avaient rien à gagner dans un club où l’on sacralise surtout l’orgueil des anciens.
La Franc-maçonnerie n’a jamais eu besoin de petits chefs en habit de souvenir. Elle a besoin d’hommes capables de se taire pour apprendre, de parler pour transmettre, et surtout de se retirer quand leur présence ne fait plus grandir personne. La vraie fidélité à l’Ordre ne consiste pas à y rester agrippé jusqu’à l’inutilité complète ; elle consiste à lui laisser encore une chance d’être habité par du neuf.
Car tout le paradoxe est là : ceux qui croient protéger la Maçonnerie en la figeant sont souvent ceux qui l’éloignent de ce qu’elle a de plus précieux, sa capacité à se renouveler sans se renier. Ils confondent la colonne avec le mausolée. Ils prennent la continuité pour l’immobilité. Ils transforment la mémoire en conservatisme et l’expérience en barrière. À force de vouloir conserver l’esprit, ils en chassent la respiration.
Comme me le disait un frère d’une lucidité impeccable : « Une boussole qui montre toujours le sud n’est pas cassée… elle est pédagogique. Grâce à elle, on sait au moins très précisément dans quelle direction il ne faut surtout pas aller. » Voilà tout le drame. Certains ne sont pas perdus : ils sont simplement fixés pour l’éternité croyant devenir des immortels.
Merci, messieurs les Anciens. Vous êtes irremplaçables. Surtout comme avertissement.