Accueil Blog Page 30

Histoire de la franc-maçonnerie grenobloise (1804-1945) : des notables du Dauphiné aux maçons de la Résistance

Nous recevons depuis quelques mois des demandes très nettes de lectrices et de lecteurs qui souhaitent que nous quittions Paris et les grands récits nationaux pour suivre, au plus près du terrain, les chemins régionaux de la franc-maçonnerie.

Blason de Grenoble

Les Alpes occupent en ce moment le devant de la scène avec l’organisation annoncée des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver 2030 dans les Alpes françaises.
Alors, pour ouvrir ce Tour de France des ateliers et des mémoires locales, nous commençons par Grenoble. Ville déjà marquée par les Jeux d’hiver de 1968, Grenoble redevient un nom qui circule, un carrefour d’imaginaires et de projets, et il est juste que nous y interrogions aussi ce qui se voit moins, l’histoire des loges, leur place dans la cité, leurs silences, leurs fidélités.


Capitale des Alpes, ville parlementaire devenue industrielle, Grenoble fut aussi une terre maçonnique où les loges accompagnèrent la modernisation du Dauphiné, les combats républicains, puis l’engagement clandestin face à Vichy et à l’occupant.

De 1804 à 1945, l’histoire maçonnique grenobloise épouse les soubresauts de la France, Empire, monarchies, République, persécution sous l’Occupation, renaissance à la Libération. Et lorsque les colonnes tombent, l’esprit du Temple, lui, cherche d’autres abris.

Des origines dauphinoises à la réorganisation impériale

Le Dauphiné n’entre pas tard dans la franc-maçonnerie. À Voiron, la loge Triple Union et Amitié revendique deux siècles d’existence légale dès 1788, tout en signalant qu’un sceau conservé dans ses archives porte la date de 1747, indice d’une ancienneté plus profonde, parfois diffuse, souvent difficile à documenter dans le détail.
Grenoble, dans cette géographie de vallées et de passages, se trouve naturellement prise dans ce mouvement de sociabilité éclairée, entre tradition urbaine, vie de garnison, et circulation des idées.

Après la tourmente révolutionnaire, le Premier Empire réorganise le paysage maçonnique. Le 5 décembre 1804, un acte d’union consacre la reprise en main et l’unification autour du Grand Orient, dans un moment où le pouvoir entend tenir ensemble ordre public et sociabilités.
Dans ce cadre, la maçonnerie grenobloise se recompose au début du XIXe siècle autour d’ateliers où se rencontrent notables, officiers, fonctionnaires, professions libérales. C’est une maçonnerie de cité, adossée à une ville administrative et judiciaire, à la fois prudente et laborieuse, attentive aux équilibres locaux.

Une franc-maçonnerie de notables dans la ville parlementaire et industrielle

Au fil du XIXe siècle, Grenoble change d’échelle. L’industrialisation, l’essor technique, l’université et les administrations fabriquent une nouvelle élite urbaine. Les loges reflètent ce basculement, parfois en avance, parfois en miroir.La loge Les Arts Réunis, dont la tradition républicaine est bien attestée et qui s’inscrit dans la durée à partir de 1824, est un bon observatoire de cette transformation.

Les travaux de recherche soulignent une évolution sociologique nette. Aux origines, artisans et négociants y occupent une place importante. Puis, progressivement, les profils se déplacent vers les avocats, avoués, médecins, notaires, architectes, et la part des fonctionnaires devient significative autour de 1900. Autrement dit, la loge devient de plus en plus un espace de la bourgeoisie de robe et de service public, ce qui n’implique ni uniformité ni confort, mais éclaire le rôle de ces ateliers comme chambres d’écho des grandes questions républicaines, école, laïcité, progrès social, hygiénisme, place de l’État.

Dans une ville longtemps marquée par la présence ecclésiale, la franc-maçonnerie participe ainsi à un jeu d’équilibre subtil. Elle ne se réduit ni à un anticlericalisme automatique ni à une simple sociabilité mondaine. Elle devient un lieu où se discutent les mots du temps, où l’idéal d’émancipation se travaille en silence, où le civisme prend une forme rituelle, comme si la montagne elle-même rappelait la patience des constructions.

Grenoble maçonnique à l’épreuve des années 1930 et de la guerre

Les années 1930 durcissent le paysage. Crise, tensions politiques, montée des extrêmes, et retour des vieux motifs antimaçonniques. Lorsque Vichy s’installe, la répression devient légale et méthodique. La loi du 13 août 1940 vise les sociétés dites secrètes et entraîne dissolution, spoliations, mises au ban, dans un climat de dénonciation et d’affichage.

À Grenoble, une chronologie établie par le Musée de la Résistance en ligne note, entre octobre et novembre 1940, la fermeture de la loge maçonnique, la vente des objets rituels, le camouflage d’une partie du matériel par des frères à Laffrey, puis la démolition ultérieure du bâtiment.
Ce point est décisif. Nous comprenons ici ce que signifie la violence antimaçonnique lorsqu’elle s’attaque au concret, aux archives, aux décors, aux outils, aux traces. Détruire un temple, ce n’est pas seulement abattre des murs. C’est tenter de rompre une chaîne de transmission.

La même chronologie indique aussi qu’en août 1940, un quotidien local publie une première liste de francs-maçons de l’Isère, exposant des hommes à la vindicte et à la surveillance.

Nous sommes alors dans une mécanique d’humiliation et de danger, où l’appartenance devient un risque, et où la discrétion cesse d’être un style pour devenir une protection.

Franc-maçonnerie grenobloise et Résistance, présence réelle et prudence nécessaire
Nous ne disposons pas aujourd’hui d’une liste publique, complète, fiable, des francs-maçons grenoblois identifiés nommément comme résistants entre 1940 et 1945. Les travaux existent, mais ils restent dispersés, parfois difficiles d’accès, et la méthode impose d’éviter les affirmations nominatives non étayées.

Un repère important est l’ouvrage collectif Être franc-maçon en Isère en 1940, dirigé par Jean-Claude Duclos, qui pose précisément la question des loges dissoutes, des spoliations, et des trajectoires de frères dans la période de la clandestinité.

En revanche, plusieurs sources permettent de cerner des milieux où l’entrecroisement est explicite

Le Musée de la Résistance en ligne, dans une notice consacrée à Aimé Pupin, indique qu’autour du docteur Léon Martin, d’Eugène Chavant, d’Eugène Ferrafiat, de Paul Deshières et d’Aimé Pupin, se forme à Grenoble une antenne du mouvement Franc-Tireur, et que ces acteurs sont, pour la plupart, des militants socialistes et des francs-maçons.

L4APR7S 1945? LA RECONSTRUCTION


Cette phrase, rare par sa clarté, suffit à établir une réalité de présence, sans transformer pour autant l’ensemble de la Résistance grenobloise en prolongement automatique des loges. Nous gagnons en solidité ce que nous perdons en sensationnel, et c’est ainsi que l’histoire travaille.

Pour identifier de manière rigoureuse des doubles appartenances, les historiennes et les historiens croisent généralement trois ensembles

  • archives maçonniques locales quand elles sont accessibles
  • fichiers et documents de la répression de Vichy et de l’Occupant
  • dossiers de résistants homologués, fonds muséaux, archives départementales

Ce patient croisement explique aussi pourquoi les synthèses publiques préfèrent souvent les profils, les réseaux, les lieux, plutôt qu’un annuaire de noms. Les homonymies, les parcours brisés, l’éthique de la mémoire, et parfois la sensibilité des descendances, rendent la prudence non seulement nécessaire, mais juste.

Une ville résistante, une cité décorée, un destin de reconstruction

Grenoble paie un prix lourd dans la guerre clandestine, et la ville reçoit la Croix de la Libération en 1944, rejoignant le cercle très restreint des communes Compagnon de la Libération.
Dans ce paysage de répression, nous devons aussi corriger une confusion fréquente. La Saint-Barthélemy grenobloise ne se situe pas en août 1944 mais entre le 25 et le 30 novembre 1943, série d’arrestations et d’assassinats visant des responsables de la Résistance grenobloise.
Nommer les dates, c’est déjà résister à l’effacement.

Détruire le temple, reconstruire la cité

La fermeture, le pillage, la vente des objets, puis la destruction du temple maçonnique grenoblois disent la volonté d’éradication. Mais le geste de Laffrey, sauver ce qui pouvait l’être, montre l’autre face du récit, la fidélité sans théâtre, la persévérance dans la nuit.
De 1804 à 1945, la franc-maçonnerie grenobloise accompagne la transformation d’une ville parlementaire en métropole alpine. Elle traverse les régimes, elle se heurte aux persécutions, elle se relève. Et lorsque revient le temps de la Libération, Grenoble, ville décorée, ville de mémoire, rappelle une leçon simple et rude. Les murs tombent, mais l’idée d’une dignité humaine à bâtir, pierre après pierre, demeure, parce qu’elle a appris à se cacher, à se transmettre, à renaître.

Pistes de lecture et de sources

-Être franc-maçon en Isère en 1940, dir. Jean-Claude Duclos, notice de la Bibliothèque municipale de Grenoble
-Chronologie Isère 1940-1944, Musée de la Résistance en ligne
-Notice Aimé Pupin, Musée de la Résistance en ligne, et page Ville de Grenoble

-Triple Union et Amitié, page du bicentenaire et mention du sceau daté 1747
-Réorganisation maçonnique sous l’Empire, synthèses Napoleon.org et BnF
-Grenoble commune Compagnon de la Libération, Ordre de la Libération et Ville de Grenoble

21/04/26 – Cercle Échange de Torcy : « A quoi sert encore aujourd’hui une société initiatique comme la Franc-maçonnerie ? »

Une invitation à débattre sans détour

Le Cercle Échange de Torcy, situé au 10 rue de la Mare aux Marchais à 77200 Torcy, organise une soirée placée sous le signe de l’échange et du partage. L’annonce est sobre, presque minimaliste. Pas d’effets de manche, pas de promesse spectaculaire. Juste une intention claire : créer un espace de dialogue.

L’échange plutôt que l’entre-soi

À l’heure où tout le monde parle et où peu s’écoutent vraiment, l’initiative a le mérite de la cohérence. Le Cercle ne propose ni conférence magistrale ni grand-messe symbolique. Il mise sur la parole, la rencontre, la confrontation d’idées. Un pari simple, mais exigeant.

Le principe est limpide : réunir celles et ceux qui souhaitent réfléchir ensemble, qu’ils soient francs-maçons ou non. Car l’échange n’a de valeur que s’il circule. Sans cela, il devient monologue, et le partage se transforme en slogan creux.

Une organisation claire et assumée

Pour confirmer sa présence, il suffit d’envoyer un courriel à cercletorcy@proton.me. Les participants francs-maçons sont invités à préciser leur nom, prénom, loge, obédience et adresse électronique. Les autres indiqueront simplement leur nom, prénom et courriel. Transparence demandée, cadre assumé.

Un contact téléphonique est également mis à disposition : 06 07 82 60 24.

Un choix de simplicité

Dans un paysage saturé d’événements tapageurs, cette soirée revendique une forme de dépouillement. Pas de communication grandiloquente, pas de mise en scène appuyée. Seulement l’idée que la réflexion collective mérite encore un lieu et un temps dédiés.

Reste l’essentiel : viendra qui veut vraiment échanger. Car au fond, la qualité d’un débat ne tient ni à l’affiche ni au décor, mais à la sincérité de celles et ceux qui prennent la parole.

Laïcité, Spiritualité et Franc-maçonnerie

Il va de soi que pour les Francs-maçons traditionalistes – la majorité en France – la laïcité n’est pas la lutte contre la religion, mais au contraire une démarche d’ouverture sans a priori ni exclusive à toutes les spiritualités, qu’elles soient d’inspiration religieuse ou qu’elles ne le soient pas. Pour eux en effet, la laïcité ne peut se concevoir que comme une démarche individuelle, dans le cadre de la liberté qu’a chaque individu de ses conceptions métaphysiques, spirituelles ou religieuses.

Poser la question de la laïcité, c’est donc en fait l’occasion de réfléchir à ce qu’est la spiritualité dans les diverses Grandes Loges traditionnelles, à ce qui fait de l’ascèse initiatique de leurs Frères et Sœurs une démarche spirituelle au sens que qu’ils donnent à cette posture de l’esprit qui considère à la fois immanence et transcendance.

Le sujet a aussi une incidence dans le débat entre obédiences.

En effet, certaines obédiences mettent la croyance en Dieu et sa volonté révélée comme préambule à la régularité et, pour certaines, à l’établissement de relations fraternelles et de liens de reconnaissance, tandis que d’autres dénoncent l’adhésion aux principes d’une religion comme une aliénation de la liberté de pensée.

La plupart des Grandes Loges en France ne s’alignent ni sur l’une ni sur l’autre de ces positions. Respectueuse de l’absolue liberté de conscience et de croyance des Frères des Loges qu’elle fédère, ces Grandes Loges sont attachées aux principes énoncés lors du Convent de Lausanne voici 140 ans.

Rassemblés dans la seule adhésion à un principe créateur sous le nom de Grand Architecte de l’Univers, ces Grandes Loges invitent les initiés à un perfectionnement personnel fondé sur la spiritualité, sans imposer ni critiquer aucune foi particulière.

C’est ainsi qu’elles entendent promouvoir et pratiquer une véritable spiritualité laïque.

Souvenons-nous ensemble du premier paragraphe des premières Constitutions de la première Grande Loge maçonnique, telles qu’elles ont été rédigées par le Pasteur James Anderson en 1723 sous l’inspiration et le contrôle d’un autre pasteur anglican, Jean-Théophile Desaguliers, le secrétaire et l’assistant d’Isaac Newton, qui défendait devant ses amis de la Royal Society la Théorie de la gravitation universelle mais aussi le pro-Grand Maître de la Grande Loge de Londres. A ce titre, dans le droit-fil de la philosophie naturaliste prônée par Newton, Desaguliers prônait l’existence d’une loi morale elle aussi universelle.

Jean Théophile Desaguliers © S.H.P.F.

Pour que la Franc- maçonnerie puisse échapper aux divisions qui avaient ensanglanté l’Europe et les Iles britanniques, Desaguliers veilla à ce que les Constitutions de la Grande Loge, tout en écartant la possibilité qu’un Maçon soit un Athée stupide ou un libertin irréligieux, ne le soumette qu’à « cette Religion que tous les Hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des Hommes bons et loyaux ou Hommes d’Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations ou Croyances qui puissent les distinguer; ainsi, poursuit le texte rédigé par Anderson, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de nouer une véritable Amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées. »

C’est à ces principes, rédigés il y a près de trois siècles, que les Grandes Loges traditionnelles entendent se conformer aujourd’hui.

La spiritualité dont nous parlons ici, c’est ce qui se rattache à la quête de sens, à la quête de valeurs, à la quête d’espérance.

Sans doute du fait de la forte imprégnation de notre culture judéo-chrétienne, la spiritualité est peu ou prou souvent confondue avec la religion, avec la foi. Bien sûr, il existe, cela va sans dire, une spiritualité religieuse, qui se fonde sur l’acceptation, la croyance non remise en question, en un corpus de vérités immanentes.

Mais spiritualité peut s’entendre tout aussi bien comme étant dans l’univers de la métaphysique, renvoyant à une recherche qui a pour objet la recherche de la connaissance, celle des causes de l’univers et des principes premiers.

En fait, nous peut convenir ensemble que la démarche spirituelle est l’expression d’une aspiration aussi ancienne que l’humanité, et qui existait bien avant les institutions religieuses.

De nombreux penseurs de la société dite « post-moderne » ont prôné une spiritualité sans appartenance à une institution religieuse ni à une croyance religieuse particulière.

On peut citer par exemple le philosophe Vladimir Jankélévitch qui tentait d’approcher au plus près les fondamentaux d’une spiritualité commune à toute l’espèce humaine, en quelque sorte une « philosophie première ; ou encore le philosophe, sociologue et historien des religions Frédéric Lenoir qui explique : » Croyant ou non, religieux ou non, nous sommes tous plus ou moins touchés par la spiritualité, dès lors que nous nous demandons si notre existence a un sens, s’il existe d’autres niveaux de réalité ou si nous sommes engagés dans un authentique travail sur nous-mêmes ».

C’est donc bien un sujet sur lequel les Francs-Maçons sont fondés à réfléchir, quelles que soient leurs convictions métaphysiques personnelles.

André Comte-Sponville en 2014

Certains auteurs contemporains, comme André Comte-Sponville, prônent une spiritualité sans Dieu, sans dogmes, sans église, qui nous prémunisse autant du fanatisme que du nihilisme.

On peut alors définir la spiritualité comme la prise en compte de tous les possibles de l’esprit, une posture philosophique trop fondamentale pour qu’on l’abandonne aux intégristes de tous bords.

Pour Luc Ferry, c’est l’amour qui dans le monde d’aujourd’hui met du sens dans nos vies. Dès lors, par-delà l’humanisme des Lumières et ses critiques, par-delà Kant et Nietzsche, une nouvelle spiritualité naît de la sacralisation de l’humain par l’amour.

Quelles que soient nos conceptions personnelles, nous sommes en effet tous attachés au respect de quatre principes fondamentaux : la garantie absolue de la liberté de conscience, le respect de la diversité des options spirituelles, la mise en pratique d’une tolérance partagée, et la détermination à construire un cadre de rapports sociaux tels qu’ils fondent l’espace commun, le « vivre ensemble » auquel nous aspirons.

Au passage, il faut noter que dire cela, c’est se démarquer clairement d’attitudes davantage « laïcardes » que véritablement laïques. En fait, il ne faut pas confondre laïcisme – qui est une posture militante politique – et laïcité, qui est une option éthique et philosophique.

Pour autant, il faut être clair : bien sûr, les Francs-maçons ne sont pas les adeptes d’une sorte de religion, non plus qu’ils ne s’inscrivent dans le mouvement ni l’esprit des religions, mais pas davantage, il faut bien le souligner, dans un mouvement contre les religions. La Franc-maçonnerie telle que nous la vivons n’est ni religieuse, ni anti-religieuse.

Les textes fondamentaux des obédiences maçonniques traditionnelles indiquent clairement que chaque Frère ou chaque Sœur est laissé libre de ses convictions et de sa pratique religieuse, pour n’exiger que la reconnaissance du Principe Créateur nommé Grand Architecte de l’Univers.

Chacun ou chacune peut avoir de ce Principe la perception qu’il veut, celle d’un Dieu qui s’est révélé à sa Création et que l’on peut louer, prier ou invoquer, ou celle d’un ensemble de lois mathématiques, physiques, qui organisent l’Univers et son évolution depuis le Big Bang initial, s’il n’a jamais eu lieu…

Mais même dans cette perception que l’on pourrait qualifier de « matérialiste », nous adoptons une posture particulière, qui est celle du « cherchant ». Que cherchons-nous ?

Par contraste avec la démarche du chercheur scientifique, qui vise à expliciter le Monde en identifiant, avec toujours plus de rigueur et de précision, tous les « comment« , notre démarche de cherchant tente, autant que cela est possible à un esprit humain, d’appréhender le Plan derrière ses manifestations, d’identifier l’Unité derrière la multiplicité et la diversité, bref, de s’approcher d’une perception du « pourquoi« .

La démarche est donc totalement, et exclusivement, spirituelle.

La démarche du franc-maçon ou de la franc-maçonne traditionaliste est une démarche intérieure, intime, qui doit conduire l’initié – celui qui s’est un jour mis en chemin – à ce qui constitue pour nous la Connaissance, c’est-à-dire la Vérité au sens de la perception du Plan, l’intuition de la règle fondamentale qui engendre et organise l’univers sensible.

Cette démarche, cette quête de la Vérité, et de la Connaissance, vise à donner du sens à mes pensées et à mes actions, à agir selon des valeurs, en fait, à me permettre de me comporter en sujet plutôt qu’en objet. Finalement, cette démarche conduit à ma liberté, et à ma responsabilité qui en est le corollaire.

La Franc-maçonnerie que nous pratiquons réfute l’asservissement à des dogmes. Pourtant, l’invocation « à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » utilisée dans les loges de Rite Écossais Ancien & Accepté ne constitue-t-elle pas un dogme ? Nullement.

En effet le prérequis de ce rite, le plus pratiqué en France, est bien de voir dans le Grand Architecte un principe organisateur et non nécessairement une divinité, a fortiori une divinité révélée, sans toutefois réfuter cette conception.

Affirmer que l’univers est organisé, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière ni aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.

Au contraire, la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, en travaillant à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions métaphysiques ou spirituelles.

Le Franc-Maçon cherche à devenir un homme de connaissance. Il cherche avec la même ardeur à être un homme de conscience.

Il faut évoquer ici l’invitation socratique : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

Avec persévérance, le cherchant va éveiller progressivement sa conscience et son esprit à la perception de la double transcendance que sont sa propre transcendance intérieure en même temps que celle de l’Univers. Cette vision, depuis des siècles, est celle à laquelle vise la progression initiatique des véritables maçons.

La démarche maçonnique est donc une quête, un éveil progressif. En fait, on pourrait définir la démarche à laquelle invite la Franc-maçonnerie comme une philosophie de la question, et comme telle, une démarche de spiritualité.

Pour autant, le Franc-maçon n’est pas le prêtre d’une nouvelle religion, et encore moins le gourou d’une nouvelle secte qui se voudrait la conscience du monde tout en ignorant les défis auxquels le monde est affronté. Il est au contraire, pour l’essentiel de son temps et de son action, au cœur de ce monde qu’il espère simplement « agir » avec conscience.

La Franc-maçonnerie, notamment la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien en Accepté, est indiscutablement spirituelle et spiritualiste en ce qu’elle invite les Frères et les Sœurs qu’elle initie à des activités qui se rapportent à l’esprit et à sa vie – au sens de l’expression vie de l’esprit -.

Ainsi pour le Franc-maçon ou la Franc-maçonne la spiritualité désigne, au-delà de visions religieuses ou mystiques, la capacité que possède l’être humain de s’interroger sur son existence et sur sa place dans l’univers.

La spécificité de la démarche maçonnique est de ne se fonder sur aucune réponse toute faite, sur aucun dogme ; c’est au contraire un questionnement permanent, le refus des certitudes immuables et préétablies, des jugements définitifs et préconçus.

Le cherchant Franc-maçon est en quête de Connaissance. A ce titre, il travaille à découvrir- en fait plus humblement à approcher -, au travers d’une démarche intérieure de questionnement sur lui-même, non pas des certitudes descriptives mais une approche intuitive qui lui permette de percevoir, d’apercevoir quelque chose de l’ordre du sens.

Du sens du monde pour donner un sens à sa vie, un sens qui se fonde harmonieusement dans celui de l’Univers, qui concoure à sa beauté et à son développement harmonieux.

Ainsi, notre démarche de cherchant a vocation à structurer le champ de notre conscience – à en organiser le sens. Cette idée d’organisation, d’orientation, d’ordre harmonieux des choses se retrouve dans la devise inscrite à l’Occident de nos Temples : Ordo ab chao, faire naître l’ordre du désordre.

Le Grand Architecte est reconnu comme le Principe créateur de l’Univers, dont la manifestation ne s’est pas limitée à l’hypothétique instant initial mais qui organise et régit l’Univers dans tous ses composants et dans leurs rapports entre eux. Au-delà, l’Ordre maçonnique n’impose ni n’interdit la croyance en aucune révélation et n’exclut ni ne fait référence à aucun au-delà qui s’imposerait à tous comme à chacun. L’Ordre invite donc à une démarche de liberté de conscience, de liberté de croyance et de pensée, une voie spirituelle, un chemin de vie qui forme, en fait qui transforme l’homme par la spiritualité.

La spiritualité maçonnique peut s’entendre comme une invitation à se déterminer à progresser vers la Connaissance, vers la part d’universel et d’intemporel dont chaque élément de la Création, chaque être humain notamment, est porteur.

En cela, la voie que propose l’Ordre maçonnique n’est pas opposée à celle qu’offrent les religions mais se place au-delà de ces cadres de pensée, d’inspiration si élevée soient-ils.

La spiritualité maçonnique repose sur la capacité de l’homme, qui pourtant n’est que finitude, à appréhender par l’esprit la notion d’infini, d’universel et d’éternel. Là où règne l’esprit, le temps et l’espace sont abolis, comme tout ce qui peut diviser, faire obstacle à l’harmonie.

Des siècles durant, il a semblé que la seule spiritualité possible était celle qu’offraient les religions. C’est-à-dire les systèmes organisés autour d’une croyance en Dieu, en un Dieu révélé, donc un théisme. Ceci est particulièrement vrai en Europe, en en particulier en France, où cohabitent plusieurs religions.

Quoi qu’il en soit, il semblait acquis que religion et spiritualité, ou plutôt aspiration religieuse et quête spirituelle étaient synonymes.

C’était oublier les enseignements des philosophes grecs, de Spinoza, des néo-platoniciens, c’était faire bien peu de cas des spiritualités orientales, comme le bouddhisme ou le taoïsme, qui sont d’immenses spiritualités sans croyance en un Dieu, ni en une transcendance.

Ces « spiritualités de l’immanence » font une large place au sacré, considérant que chaque élément de la Nature porte une part de sacralité, sans faire aucune référence à quelque Divinité, à quelque Dieu que ce soit.

Il existe donc une, ou plutôt des spiritualités sans Dieu, comme il en existe avec Dieu.

Mais finalement, sont-elles si différentes ? N’ont-elles pas au contraire en commun de constituer des voies d’élévation de l’homme vers ce qu’il porte de meilleur en lui, vers sa complète réalisation, et sa pleine humanité ?

Avec ou sans Dieu, la spiritualité n’est-elle pas d’abord une recherche en soi-même, une quête de paix intérieure, de sagesse et de sérénité ?

Quant à la conception proposée par la Franc-maçonnerie avec le Grand Architecte de l’Univers, il s’agit d’un déisme, et non d’un théisme. Le sacré et le divin sont au cœur du Rite Écossais Ancien en Accepté, sans pour autant se référer à une révélation, ni à l’une d’elles plutôt qu’à une autre.

Spinoza

C’est dans cette disposition d’esprit, dans cette ouverture, que la spiritualité maçonnique s’ouvre à toute opinion, à toute tentative d’expliquer le sens du monde, à toute conscience qui se met en action au service de l’homme, ce qui commence par le travail sur soi-même, et la prise de conscience de soi.

Nous partageons la conviction que toutes les religions, toutes les spiritualités lorsqu’elles sont bien comprises invitent l’homme à conformer sa vie au même système de valeurs, au même idéal d’accomplissement, au même idéal d’humanité : se respecter soi-même, respecter autrui, sa vie, ses biens, son travail, aller dans le sens de l’équité, de l’ordre, de l’harmonie. En fait, je me sens proche de cette pensée d’Albert Einstein qui écrivait, en 1929 : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe. 

Chacun de nous peut se sentir proche de cette pensée parce qu’à travers elle, il peut être proche de chacun des autres, quelle que soit sa croyance personnelle. Et donc se rapprocher de l’universel.

Face au manque angoissant de repères et de valeurs, la spiritualité maçonnique peut apparaître comme un recours, comme l’un des recours possibles.

Cette spiritualité, puisque c’est elle qui anime notre élan, c’est finalement cet état d’alerte permanent de la conscience, par rapport à soi-même, aux autres, au monde qui nous entoure.

Cette spiritualité c’est une ouverture vigilante de l’esprit, une tension permanente vers une conscience large, à la fois globale et libre.

Pour le Franc-maçon, pour la Franc-maçonne, il ne suffit pas d’élever son esprit. Il faut faire rayonner autour de soi la part de Lumière que l’on s’efforce de conquérir. Ce rayonnement, cette exemplarité, ne s’exprime pas qu’en pensées ou en paroles. Il s’exprime aussi, et peut-être surtout en actes. Alors l’œuvre commencée dans le Temple peut véritablement être poursuivie au dehors.

Figures de la laïcité – 2000 ans de combats

Figures de la laïcité tient sa promesse d’une manière rare, parce qu’il refuse de choisir entre le visible et le pensable. Jean-Pierre Sakoun et Christian Guémy, dit C215, composent un livre qui travaille à la fois le regard et la mémoire, le choc du visage et l’exigence du contexte, l’émotion immédiate et la lenteur de l’intelligence.

Nous ne traversons pas une simple galerie où l’on passerait d’un nom à l’autre comme dans une antichambre d’hommages. Nous avançons dans une histoire vivante où chaque figure est replacée dans la température politique de son siècle, dans la friction des régimes, dans la densité d’un combat qui n’a jamais été une abstraction.

Le livre se donne à lire avec une rigueur qui produit un rythme intérieur

Le portrait apparaît page de droite, frontal, offert, presque exposé, avec l’âpreté urbaine et la splendeur granuleuse du pochoir. Sur la page de gauche, nous trouvons les repères qui empêchent la célébration de devenir brume, les dates, une bibliographie brève comme un fil tendu, un contexte historique en encadré, une formule qui condense ce qu’il faut retenir, puis une biographie développée, jalonnée de moments décisifs et des régimes traversés. Cette disposition revient avec une constance qui finit par ressembler à une discipline. À droite la présence. À gauche la preuve. Entre les deux, notre esprit apprend à ne pas se laisser hypnotiser par l’icône, ni dessécher par le commentaire. Nous lisons ainsi comme nous devrions toujours lire la laïcité, non comme une opinion, mais comme une méthode, une manière de tenir ensemble la liberté de conscience et la lucidité historique.

À peine la liste des figures parcourue, le livre choisit une entrée qui vaut déclaration

Après le sommaire, Marianne surgit d’abord, comme si la République devait être posée non en idée abstraite mais en visage collectif, en présence presque charnelle, avant même que l’histoire ne déplie ses noms et ses dates. Ce choix agit comme un rappel silencieux. La laïcité ne vit pas seulement dans les textes, elle vit dans une figure qui porte la promesse d’un espace commun, donc la promesse d’une liberté qui n’appartient à personne parce qu’elle doit protéger chacun. Dans le même mouvement vient la préface de Renaud Dély, intitulée « L’inlassable quête », et ce titre réoriente notre lecture. Il retire toute tentation d’autosatisfaction. Il parle d’une endurance, d’une tension, d’une marche qui n’est jamais achevée, parce que la liberté de conscience ne se conserve pas comme un patrimoine, elle se travaille comme une exigence.

La page consacrée à Victor Schoelcher le montre avec une force particulière

Le visage peint par Christian Guémy semble sortir d’une poussière de couleurs, comme si l’abolition elle-même était une matière qui brûle encore. Mais c’est le texte, en regard, qui donne à cette brûlure sa vérité politique. Victor Schoelcher naît à Paris en 1804, découvre l’horreur de l’esclavage au contact des colonies, devient journaliste et essayiste, milite pour l’abolition immédiate, et, en 1848, rédige le décret qui met fin à l’esclavage dans les colonies françaises. Le contexte rappelle l’essentiel, l’esclavage aboli en 1794 puis rétabli en 1802, comme si l’histoire savait aussi trahir ce qu’elle avait proclamé. La biographie situe Victor Schoelcher au cœur de l’appareil d’État de la IIe République, sous-secrétaire d’État aux Colonies, présidant la commission qui rédige le décret du 27 avril 1848. Et, détail révélateur, le même homme se tient aussi du côté de la laïcité, s’opposant à l’influence de l’Église sur l’État, défendant une République laïque garantissant la liberté de conscience. Le livre ose une phrase de fond, d’une justesse presque cruelle, lorsqu’il affirme que l’égalité entre tous les êtres humains est un soubassement de la laïcité. Nous retrouvons là une évidence que l’actualité brouille trop souvent, la laïcité n’est pas un luxe de paix, elle est la condition d’une égalité qui ne se négocie pas. Dans la même page, une citation de Victor Schoelcher rappelle que l’émancipation de la France devait entraîner l’émancipation des esclaves, que finir avec la monarchie ne suffisait pas si l’on conservait les hontes de l’esclavage. Ce passage, replacé dans la succession des régimes traversés, fait sentir ce que le livre réussit souvent, la laïcité comme fidélité à l’humain au milieu des basculements du pouvoir.

C’est précisément pour cela que l’absence de certaines appartenances, lorsqu’elles éclairent un engagement, nous laisse un goût d’inachevé

En lisant Victor Schoelcher, ou Louise Michel, et bien d’autres, nous comprenons que l’ouvrage vise d’abord l’orientation plutôt que l’érudition.

Louise Michel

Mais la franc-maçonnerie, lorsqu’elle a été l’un des lieux où se sont travaillées des idées d’émancipation, de droit, de fraternité civique, n’est pas un détail folklorique. Elle est un atelier historique. La taire systématiquement, ou ne pas la signaler lorsqu’elle est avérée pour certains profils, revient à amincir la réalité des réseaux qui ont porté l’école, la République, la justice, l’abolition, la lutte contre l’obscurantisme. Ce n’est pas une revendication d’appartenance. C’est une exigence de vérité, parce que la laïcité se nourrit de vérité, et que l’histoire, lorsqu’elle s’allège trop, laisse entrer les simplifications, donc les manipulations.

La galerie choisit ensuite des figures qui élargissent la laïcité au-delà des simplifications habituelles

Émilie du Châtelet apparaît comme une libération par la pensée, une femme qui fait de la raison une force active, non pour humilier la sensibilité mais pour la sauver de l’aveuglement. Nous sentons, à travers elle, que la laïcité a besoin de science, de traduction, de rigueur intellectuelle, parce qu’une conscience libre ne se contente pas de protester, elle comprend, elle démontre, elle refuse les autorités qui se déguisent en destinées.

L’abbé Henri Grégoire

L’abbé Henri Grégoire introduit une complexité précieuse, parce qu’elle empêche la laïcité de devenir une posture de mépris. Sa présence rappelle que la liberté de conscience progresse aussi lorsque des croyants refusent que la foi se transforme en domination, et lorsqu’ils défendent la dignité humaine contre les enfermements, qu’ils soient religieux ou politiques. Adolphe Crémieux fait entrer le droit dans la chair de l’histoire, comme une protection par la règle et par la justice lorsque les passions veulent gouverner. Louise Michel, à l’inverse, rappelle que la laïcité peut être braise et refus, fraternité des humiliés, volonté d’instruction comme révolte contre l’assignation.

Jules Ferry et Léon Gambetta ramènent la question à l’école, à ce lieu où la République décide si elle veut des consciences dressées ou des esprits capables de juger

Jean Jaurès en 1904 par Nadar

Leur présence fait entendre une vérité souvent mal comprise. L’école laïque n’est pas seulement une organisation, elle est une formation du discernement, donc un affront permanent aux pouvoirs qui rêvent de captation. Émile Zola, avec l’Affaire Dreyfus, transforme la laïcité en épreuve de justice. Il montre que la République ne vaut que si elle accepte de se corriger, de regarder ses propres ténèbres, de refuser les passions identitaires qui veulent sacraliser l’armée, la nation, ou une prétendue vérité collective. Alfred Dreyfus, dans cette traversée, n’est pas seulement un innocent à défendre, il est le révélateur d’un pays tenté par la religion de l’ordre et par le confort du mensonge. Ferdinand Buisson prolonge cette ligne en donnant à la laïcité sa profondeur éducative et morale, non comme morale imposée, mais comme culture commune capable de rendre la liberté respirable pour tous. Jean Jaurès relie la laïcité à l’humanité tout entière, parce qu’il comprend qu’une liberté de conscience qui oublierait les plus vulnérables se transformerait vite en privilège.

Jean-Zay

Jean Zay rappelle enfin combien l’école et la laïcité deviennent des cibles lorsque l’époque bascule, et combien la haine politique sait frapper là où une société se transmet. Pierre Mendès France apporte une autre lumière, plus sobre, plus exigeante, celle d’une République qui veut parler vrai, gouverner sans enfumer, faire de la clarté une discipline. C’est une manière de rappeler que la laïcité a besoin d’une éthique de l’État, parce que l’État, s’il manipule les consciences, devient lui-même une puissance dogmatique.

Le livre gagne encore en puissance lorsque Jean-Pierre Sakoun et Christian Guémy prennent le temps de rappeler que la laïcité française n’est pas une simple transposition anglo-saxonne.

La laïcité n’est ni un produit naturel d’une société libérale, ni une mécanique issue de la seule modernité. Dans certains pays anglo-saxons, elle a pu être confondue avec une lutte interne au christianisme, notamment contre l’Église de Rome. Or la laïcité française ne naît pas d’une querelle de confession. Elle naît d’une volonté de soustraire la puissance publique à toute domination dogmatique, afin de garantir à chacun la liberté de conscience et le libre exercice des cultes dans le cadre de l’ordre public. Le livre insiste sur un point que beaucoup oublient, le mot laïcité n’apparaît pas dans la loi de 1905, et pourtant l’esprit de cette loi irrigue ensuite la Constitution de 1946 et la Constitution de 1958, avec cette idée fondamentale de l’enseignement public gratuit et laïque comme devoir de l’État. Nous apprécions que cette précision soit donnée sans détour, car elle permet de sortir des querelles d’étiquettes et de revenir à l’essentiel, la laïcité vit dans un droit, mais elle commence dans une conscience active.

Dans cette même continuité, le livre rappelle que la laïcité n’est pas une injonction, et qu’elle ne consiste pas à reléguer les religions dans un coin muet

Dans un monde où les organisations occupent les esprits, où la propagande se glisse dans la moindre faille, la laïcité doit être un contrepoids, non pour humilier les croyances, mais pour empêcher qu’elles deviennent des instruments de domination. Le texte nomme les dangers, les intégrismes catholiques d’hier, l’islamisme radical d’aujourd’hui, mais il refuse la posture de guerre civile. Il appelle à distinguer la neutralité de l’État et le tumulte des opinions, la liberté de croire et le droit de ne pas subir. C’est une ligne de crête. Elle demande plus qu’un réflexe. Elle demande une éducation de l’esprit, une capacité à penser par soi-même, donc une forme d’initiation civique où l’humain apprend à ne pas confondre le vrai et le cri, la vérité et la violence.

Nous aimons aussi la présence de voix philosophiques qui empêchent la laïcité de devenir une affaire de juristes désincarnés

Lorsque le chapitre « Une brève histoire politique de la laïcité » cite Claudine Tiercelin pour rappeler que la raison n’est pas l’ennemie de la sensibilité, et que sentir ne devrait pas s’opposer à penser, il ouvre un espace intérieur. La laïcité retrouve alors une dimension de travail sur soi, au sens où elle suppose une hygiène de la pensée, un refus des états mentaux qui asservissent, un effort de lucidité qui protège autant la dignité humaine que la paix civile.

Cette densité se lit aussi dans les choix de portraits contemporains, qui ne sont pas là pour afficher une modernité de façade, mais pour montrer la persistance de la violence contre la liberté d’expression et la liberté de conscience. Salman Rushdie apparaît comme une figure universelle de la parole menacée, visé par une fatwa depuis 1989, contraint à la clandestinité, puis poignardé en 2022 lors d’une conférence. Jean Cabut, dit Cabu, est présenté avec cette douceur ironique qui n’a pas empêché la haine de le frapper, le 7 janvier 2015, parce qu’il incarnait, par le rire et le trait, une liberté insupportable aux fanatiques. Ahmed Merabet, policier français assassiné ce même jour, devient un symbole d’universalité et d’intégration, comme si la République, dans sa chair, montrait ce qu’elle protège et ce qu’elle perd quand elle est attaquée. La présence de Mahsa Jina Amini, étudiante iranienne d’origine kurde morte en détention en 2022, à l’origine du soulèvement Femmes, vie, liberté, élargit encore le champ. La laïcité n’est plus seulement une histoire française. Elle devient une question humaine, celle du corps soumis, de la parole confisquée, de l’ordre moral qui s’acharne, et de la foule qui se lève malgré la répression. Nous retrouvons enfin, dans la figure de Kamel Daoud, cette idée que la laïcité est aussi une protection de l’écrivain, du dissident, de celui qui refuse de plier sa langue. Le livre rappelle, par touches, ce destin d’homme poursuivi pour une liberté de ton, et il le met en face des siècles longs, comme si la littérature et la conscience se répondaient. Dans cette perspective, la présence de Louis X, dit Louis X le Hutin, prend un autre sens. Oui, ce choix interroge, parce qu’il oblige à penser une continuité difficile entre le droit de nature proclamé et la réalité féodale. Mais il rappelle aussi que la liberté n’est jamais née d’un seul geste, qu’elle surgit parfois comme une phrase dans un monde qui ne la comprend pas encore, et que cette phrase, pourtant, travaille le futur.

La chronologie finale des grandes dates de l’émancipation et de la laïcité achève de donner au livre sa colonne vertébrale

Nous y voyons se répondre l’abolition du délit de blasphème, la Révolution, la Déclaration des droits, l’abolition puis le rétablissement de l’esclavage, le Concordat, les lois scolaires, la liberté de la presse, l’Affaire Dreyfus, le 9 décembre 1905, les blessures du siècle, les débats contemporains. Cette suite de repères, loin d’être un simple rappel, agit comme une leçon de sobriété. Elle montre que la laïcité n’avance pas en ligne droite. Elle progresse, recule, se reformule, se défend, se reconquiert. Elle est une œuvre humaine, donc fragile, donc exigeante.

Ce qui nous retient longtemps, au-delà de l’information, c’est l’alchimie du dispositif

Christian Guémy imprime sur chaque visage une matière de lumière et de cendre, comme si l’émancipation était toujours une transmutation inachevée. Jean-Pierre Sakoun, lui, organise les éléments, donne les dates, les contextes, les tensions, empêche la ferveur de se transformer en culte. Dans cette alliance, le livre trouve sa force la plus sûre. Il ne demande pas que nous répétions une morale républicaine. Il nous oblige à comprendre ce que coûte la liberté, comment elle se perd, comment elle se défend, et pourquoi la laïcité, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, n’est jamais une crispation, mais une attention vigilante, un humanisme actif, une fraternité qui n’a pas besoin de dominer pour tenir.

Le cadre éditorial n’est pas indifférent

Armand Colin, maison créée en 1870 par Auguste Armand Colin, est devenue très tôt une référence dans le monde de l’enseignement et de la transmission des savoirs, avant de poursuivre son histoire dans un paysage éditorial transformé, aujourd’hui rattachée au groupe Dunod comme département. Ce détail entre en résonance avec ce que le livre propose, un geste de pédagogie exigeante, accessible, qui refuse de séparer le grand public de la profondeur, et qui rappelle que la laïcité, pour durer, a besoin de livres capables de former l’esprit sans l’écraser.

Il faut enfin dire un mot des passeurs eux-mêmes, parce que leur alliance fait la singularité de l’ouvrage

Jean-Pierre Sakoun – Unité Laïque
Jean-Pierre Sakoun – Unité Laïque

Jean-Pierre Sakoun, pionnier de l’édition numérique, ancien conservateur de bibliothèques et ingénieur de recherche au CNRS, a choisi de faire de la transmission une forme d’engagement. Il préside l’association Unité Laïque, et il est à l’origine de l’initiative qui a conduit à l’entrée de Missak Manouchian au Panthéon.

Son écriture cherche la clarté sans renoncer à la complexité, et sa manière de relier les figures aux régimes traversés empêche l’histoire de devenir un simple album d’hommages.

Unité Laïque

Christian Guémy, dit C215, artiste urbain et pochoiriste, fait de l’espace public un lieu de mémoire. Avec son projet de street art Les Illustres, il rend hommage à celles et ceux qui ont porté la liberté de conscience, en donnant au visage une puissance civique, comme si la rue pouvait redevenir une école du regard, et le regard, une première forme de résistance.

Au bout du compte, Figures de la laïcité réussit une chose rare, rendre la laïcité visible sans la réduire, la rendre intelligible sans la refroidir

Le portrait nous atteint, le contexte nous redresse, la chronologie nous rappelle la fragilité des conquêtes, et la présence de figures comme Émilie du Châtelet, l’abbé Henri Grégoire, Adolphe Crémieux, Louise Michel, Jules Ferry, Léon Gambetta, Émile Zola, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Alfred Dreyfus, Jean Zay, Pierre Mendès France, Robert Badinter, Élisabeth Badinter, Boualem Sansal, Dominique Bernard, Charb, Richard Malka, Samuel Paty, compose une leçon qui n’a rien d’un catéchisme. C’est une leçon de vigilance. C’est une invitation à considérer que la liberté de conscience n’est pas seulement un droit garanti, mais une œuvre à continuer, dans la cité et en nous-mêmes, avec cette rigueur intérieure qui ressemble à une morale du discernement.

Figures de la laïcité – 2000 ans de combats

Jean-Pierre Sakoun & C215 – Préface de Renaud Dely

Armand Colin, 2025, 128 pages, 18.90 € – numérique 13,99 €

Armand Colin, le SITE

Pokémon a 30 ans : panique morale, fatwa et fantasmes maçonniques

Trente ans après la naissance de Pokémon, la franchise la plus innocente du monde vidéoludique continue de traîner derrière elle un cortège d’accusations ésotériques : satanisme, sionisme, darwinisme… et même franc‑maçonnerie. À l’occasion de cet anniversaire, retour initiatique sur une panique morale globale et sur la manière dont certains ont projeté sur Pikachu leurs propres démons intérieurs.

1996–2026 : de la chasse aux monstres à la chasse aux symboles

Lancée en 1996 au Japon, la licence Pokémon est rapidement devenue un phénomène mondial, accompagné de jeux vidéo, d’un dessin animé, d’un jeu de cartes à collectionner et d’une culture transgénérationnelle qui s’expose encore aujourd’hui pour ses 30 ans dans des campagnes officielles, spots internationaux et événements tout au long de l’année 2026. Mais à mesure que la « Pokémania » grandissait, une autre dynamique s’est mise en place : celle d’une lecture anxieuse des symboles, dans un climat de « panique satanique » déjà bien installé depuis les années 1980‑1990 dans de nombreux pays occidentaux.​

Dans ce climat, chaque élément visuel – étoiles, croix, triangles, créatures inspirées du folklore japonais – est devenu, pour certains groupes religieux ou complotistes, le support idéal pour projeter une grille de lecture démonologique ou conspirationniste, comme si l’imaginaire enfantin ne pouvait être que le masque d’une entreprise occulte.

Pocket Monsters, yokai et « démons de poche »

L’étymologie même de « Pocket Monsters » a été facilement instrumentalisée : de simples « monstres de poche », elle a été réinterprétée comme « démons de poche », transformant le geste ludique de capturer des créatures en simulacre d’invocation et d’asservissement d’esprits. Dans cette logique, la mécanique d’« évolution » de Pokémon, élément de gameplay et de progression, a été lu comme une vulgarisation implicite du darwinisme, au détriment d’une vision créationniste du monde.​

À cela s’ajoute le fait que de nombreux Pokémon puisent librement dans le répertoire des yokai, esprits et créatures du folklore japonais : fantômes, poltergeists, illusions psychiques, animaux métamorphes, autant de matrices mythologiques qui, dans une perspective herméneutique éclairée, racontent le rapport traditionnel du Japon à l’invisible, mais qui, dans un discours fondamentaliste, devient à peine la preuve d’un syncrétisme idolâtre ou d’une magie noire à dissimulée.

Le cœur de l’accusation : la fatwa saoudienne de 2001

Al ash‑Sheikh en 2012

Le point nodal des accusations les plus structurées reste la fatwa émise en 2001 par la plus haute autorité religieuse d’Arabie saoudite, le Grand Mufti Abdul‑Aziz ibn Abdullah Al ash‑Sheikh (1943-2025). Ce décret recommandait l’interdiction des jeux Pokémon, en particulier des cartes, en avançant plusieurs arguments :

Le jeu serait une forme de jeu de hasard, donc assimilable à des pratiques de pari ;

  • Les « mutations » des Pokémon seraient une référence directe à la théorie de l’évolution de Darwin, jugée contraire à la foi ;
  • Les symboles imprimés sur les cartes et produits dérivés feraient la promotion de plusieurs « ismes » clairement comme hostiles :
    • le sionisme, par des étoiles à six branches, assimilées à l’étoile de David ;
    • le christianisme, par la présence de croix sous diverses formes ;
    • la franc‑maçonnerie, par l’usage de triangles et de géométrie symbolique ;
    • le shintoïsme, par les références au folklore et aux esprits japonais.

Cette fatwa de 2001 a été réactivée à plusieurs reprises, notamment en 2016 puis après la vague Pokémon GO, lorsque les autorités religieuses ont rappelé l’interdiction initiale en la dépendant de la nouvelle version en réalité augmentée. Le texte insiste alors non seulement sur les jeux de hasard et l’évolution, mais aussi sur la dimension supposément idéologique des symboles, accusés de diffuser le sionisme mondial et la franc-maçonnerie à travers un divertissement de masse.

Franc‑maçonnerie, « ismes » et complot global

Dans ce discours, la franc‑maçonnerie n’est pas étudiée dans sa réalité historique, mais instrumentalisée comme un signifiant fourre-tout pour désigner un complot mondial, souvent amalgamé au sionisme, au christianisme, à l’Occident et à la modernité laïque. Les triangles ou compositions géométriques des cartes Pokémon sont ainsi interprétés comme des allusions directes à l’équerre et au compas, alors qu’il s’agit, dans les faits, de formes graphiques élémentaires destinées à symboliser des types d’énergie ou à structurer visuellement les cartes.

L’ésotérisme réel de la franc‑maçonnerie – travail sur les symboles, cheminement initiatique, quête de Lumière intérieure – n’a rien à voir avec ce collage panique où tout signe triangulaire devient « preuve » d’une infiltration maçonnique. L’amalgame sert à transformer un objet culturel global en écran sur lequel se projettent les peurs identitaires : peur de l’Occident, du pluralisme religieux, de la science (l’évolution), du capitalisme ludique (le collectionnisme), et plus largement de la mondialisation.

En ce sens, Pokémon n’est pas tant accusé d’être maçonnique par nature que d’être un vecteur de tous les « ismes » que l’on veut conjurer : sionisme, darwinisme, consumérisme, laïcisme, occultisme. La franc‑maçonnerie est ici le symbole-synthèse de cette modernité perçue comme dissolvante.

Panique satanique, prêches et folklore complotiste

Hors du monde musulman, d’autres milieux religieux ont développé leurs propres charges contre Pokémon. On connaît des prêches chrétiens évangéliques aux États‑Unis accusant le jeu de satanisme, d’endoctrinement à la sorcellerie, d’apprentissage des « forces » occultes, parfois via des vidéos devenues virales, qui annoncent « Pokemon Is Satanic » ou détaillent comment Pikachu ouvrirait la porte aux démons.​

En France, certaines figures chrétiennes « anti-new age » ont recyclé ce discours, représentant les thèmes des « portes spirituelles » ouvertes par les jeux de cartes ou les dessins animés. Ces narrations, souvent spectaculaires, reprennent les ingrédients classiques de la panique morale : témoignages, mises en garde sur les enfants, dénonciation des « esprits derrière les images », et assimilation de toutes les cultures non chrétiennes (yokai, shinto, mythologie) à un même horizon démoniaque.

À la marge, Internet a vu émerger des contenus parodiques ou semi‑satiriques – montages, vidéos « YTP », fils de discussion Reddit – qui moquent ces accusations tout en les reprenant pour en souligner l’absurdité. On trouve ainsi des détournements sur le « Pokémon franc-maçon », des blagues autour d’évolutions imaginaires jouant sur le mot franc-maçon, etc., preuve que le discours complotiste lui-même est devenu matière à humour et à recul critique.

Un miroir initiatique de la peur de l’enfance

Pour un lecteur maçon, ce qui frappe n’est pas tant Pokémon que la mécanique symbolique à l’œuvre dans ces accusations. On retrouve trois ressorts typiquement « anti‑initiatiques » :

  • La confusion entre symbole et signe : voir un triangle ou une étoile suffit à conclure à une intention occulte, sans démarche de discernement ni de contextualisation.
  • L’incapacité à accepter un imaginaire autonome de l’enfant , qui expérimente le monde par le jeu, la collection, la fiction, sans que cela soit préalablement une porte vers un au-delà satanique ou sectaire.
  • Le besoin de désigner un coupable unique pour des transformations sociales profondes (mondialisation, hybridation culturelle, diffusion des sciences), en érigeant la franc‑maçonnerie – fantasmée – en architecte invisible de ce monde nouveau.

Là où la démarche initiatique vise à apprivoiser les symboles, à les contempler pour mieux se connaître soi-même, ces conférences complotistes les transforment en armes de guerre spirituelle, où tout ce qui n’est pas familier doit être exorcisé. À ce titre, Pokémon devient un révélateur : il montre jusqu’où certains courants sont prêts à aller pour maintenir un imaginaire binaire, où l’Autre – religieux, culturel, ludique – ne peut être qu’un ennemi.

30 ans plus tard : célébration, mémoire et vigilance

En 2026, l’actualité Pokémon est largement dominée par les célébrations officielles : campagne mondiale autour de la question « Quel est ton Pokémon préféré ? », produits commémoratifs, coffrets et sets spéciaux pour les 30 ans du JCC, documentaires de fans retraçant trois décennies d’histoire vidéoludique. Ces initiatives mettent en avant la dimension communautaire, la nostalgie partagée et la transmission entre générations.​

Pour autant, les narratifs ésotériques anciens n’ont pas totalement disparu. Ils persistent dans des niches fondamentalistes ou ressurgissent ponctuellement au gré des nouvelles technologies (réalité augmentée, géolocalisation) et des débats sur l’influence culturelle globale. La posture maçonnique – et plus largement humaniste – consiste alors moins à ridiculiser les croyants inquiets qu’à interroger ce que ces peurs disent de nos sociétés : rapport au jeu, à la science, à la pluralité, à l’image.

La véritable « initiation Pokémon » n’est pas celle que fantasment les complotistes. Elle se trouve peut‑être dans le regard que nous portons sur ces symboles : sommes‑nous capables de jouer, de rêver, d’interpréter sans confondre fiction et manipulation, mythe et complot, ésotérisme et paranoïa ? À 30 ans, Pokémon nous offre une occasion paradoxale de méditer sur la maturité de notre propre regard.

Au fond, si Pikachu est devenu malgré lui suspect de maçonnerie, c’est peut-être que nous avons encore du mal à accepter qu’un symbole puisse être simplement un symbole, un jeu simplement un jeu, et l’enfance un temps où la quête de lumière passe aussi par des cartes, des écrans et des monstres imaginaires.

La Franc-maçonnerie au défi des dictatures : quand la mémoire devient vigilance

De notre confrère arezzo24.net

La Franc-maçonnerie au défi des dictatures : quand la mémoire devient vigilance

Une soirée pour se souvenir et comprendre

À Arezzo, une rencontre culturelle vient rappeler combien la mémoire des violences politiques reste essentielle pour comprendre le présent. Le journaliste et écrivain Stefano Bisi y présente son livre « Le dittature serrano i cuori », une œuvre qui revient sur l’assassinat du républicain, Franc-maçon et antifasciste Giovanni Becciolini, tué lors de la « notte di San Bartolomeo » d’octobre 1925 à Florence, l’une des pages les plus sombres du 20e siècle italien.

L’évènement s’inscrit dans le cadre de l’Acli Life Festival, rendez-vous culturel organisé à Arezzo, dont la 4e édition accorde une place particulière aux thèmes de la liberté, de la responsabilité civique et de la mémoire historique.

Un livre pour dire l’horreur et refuser l’oubli

Publié par Betti Editrice, « Le dittature serrano i cuori » est bien plus qu’un simple ouvrage d’histoire : c’est une enquête documentée, doublée d’un acte de fidélité envers une victime de la violence fasciste.
Stefano Bisi y reconstitue le meurtre de Giovanni Becciolini, mais aussi le climat de terreur qui régnait alors à Florence, dans une Italie où la répression frappait celles et ceux qui défendaient la liberté de pensée, les droits civils et l’idéal républicain.

L’auteur suit également les traces de la famille Becciolini, contrainte à l’exil entre la France et la Suisse, témoignant ainsi de la profondeur des blessures infligées par les régimes autoritaires : la violence ne s’arrête pas au meurtre, elle poursuit les survivants dans leur vie quotidienne, leurs choix et leur identité.

Une phrase gravée dans la pierre, un message pour aujourd’hui

Le titre du livre puise sa source dans l’épitaphe gravée sur la tombe de Giovanni Becciolini au cimetière de Trespiano : « Le dittature serrano i cuori a ogni nobile sentimento ».
Par cette formule, les proches de Becciolini ont voulu rappeler que toute dictature commence par rétrécir le champ du sensible, étouffer la compassion, briser les liens de solidarité et réduire au silence celles et ceux qui refusent la peur et la soumission.

Cette phrase, qui donne son titre à l’ouvrage, agit comme un avertissement : là où la liberté recule, les cœurs se ferment, la pensée se contracte et l’humanité elle-même s’amoindrit.
En redonnant vie à ces mots, Stefano Bisi transforme une inscription funéraire en parole vivante, destinée aux générations présentes, à un moment où les risques de dérives autoritaires, de nostalgies fascistes ou de banalisation de la violence politique restent bien réels.

Stefano Bisi, une voix engagée de la mémoire civile

Bisi - GOI
Bisi – GOI

Fondateur en 1986 du quotidien Corriere di Siena, Stefano Bisi s’est imposé au fil des décennies comme l’une des voix journalistiques attentives à l’histoire récente de l’Italie et de la Toscane.
Son parcours est marqué par de nombreuses collaborations avec des journaux et des médias locaux, ainsi que par la publication de plusieurs ouvrages, souvent consacrés aux zones d’ombre de l’histoire italienne contemporaine.

Avec « Le dittature serrano i cuori », il poursuit ce travail de mise en lumière des victimes oubliées, des épisodes occultés ou minimisés, et des responsabilités morales liées à la transmission de la mémoire.
En relatant l’assassinat d’un Franc-maçon antifasciste, il rappelle aussi le rôle joué par de nombreux Francs-maçons dans la défense des libertés publiques, de la dignité humaine et du pluralisme démocratique face aux régimes de fer.

Arezzo, une ville qui fait vivre la mémoire

La présentation du livre se tient à la Casa della Musica, au sein de la Fraternita dei Laici, en piazza Grande, un des lieux les plus emblématiques d’Arezzo, comme pour souligner le lien entre patrimoine, culture et conscience civique.
L’invitation est ouverte à toutes et à tous, dans un esprit de participation et de dialogue, fidèle à la vocation du festival : faire de la culture un espace de rencontre entre histoire, société et engagement citoyen.

En donnant la parole à Stefano Bisi autour de Giovanni Becciolini, la ville d’Arezzo et les organisateurs de l’Acli Life Festival rappellent que la mémoire n’appartient pas qu’aux historiens ou aux spécialistes : elle concerne chaque citoyen, chaque lecteur et, plus largement, tous ceux qui refusent que la peur et la violence décident du destin des individus et des peuples.

À travers l’histoire d’un homme, d’une famille et d’une époque, « Le dittature serrano i cuori » invite à rouvrir les cœurs, à élargir les consciences et à affirmer que la liberté n’est jamais acquise : elle se protège, se travaille et se transmet.

De la transe au Temple

Ce que l’initiation chamanique éclaire de l’initiation maçonnique et ce qu’elle n’autorise pas à confondre

Comparer initiation chamanique et initiation maçonnique peut être très éclairant, à une condition essentielle, ne pas prendre une analogie de structure pour une identité de nature. Oui, il existe des ressemblances de seuil, de rupture, de recomposition, de secret, d’objets, de gestes et de parole. Mais les cosmologies, les fonctions, les techniques du corps et les finalités opératives demeurent profondément différentes. C’est précisément cette tension qui rend la comparaison féconde pour la pensée maçonnique.

Nous avons parfois le goût des rapprochements rapides

Ils flattent l’imaginaire, produisent de belles images, donnent le sentiment d’accéder à une unité cachée des traditions. Mais l’initiation demande mieux que des effets de miroir. Elle demande de la rigueur. C’est pourquoi le parallèle entre initiation chamanique et initiation maçonnique mérite d’être travaillé avec précision.

Le mot chamanisme lui-même impose d’abord une prudence. Il recouvre des traditions très diverses, des spécialistes rituels différents, des cosmologies qui ne se superposent pas. Il peut servir de catégorie comparative, mais il devient trompeur dès qu’on le transforme en bloc homogène. La franc-maçonnerie, de son côté, n’est pas davantage un monolithe. Rites, accents symboliques, sensibilités spirituelles et styles de pratique varient. Cela n’empêche pas de repérer des invariants, l’initiation en loge, la progression par degrés, le travail rituel, la centralité du symbole, l’inscription dans un cadre collectif.

La comparaison est donc possible, mais à une seule hauteur de vue, celle des formes initiatiques. Pas celle des amalgames.

Une même logique du seuil

Ce qui rapproche d’abord ces deux univers, c’est la structure du passage. Dans les deux cas, il y a séparation d’un état ordinaire, traversée d’une zone liminaire, puis réintégration dans un statut transformé. L’initiation n’y est pas une simple information. Elle n’ajoute pas un contenu à un sujet intact. Elle produit un déplacement de l’être.

Dans de nombreuses traditions chamaniques, l’accès à la fonction rituelle s’accompagne d’une crise, d’un appel, d’une épreuve, parfois d’une maladie, d’une désagrégation symbolique, d’une traversée qui prend la forme d’une mort initiatique suivie d’une recomposition. Le futur officiant ne devient pas seulement plus savant. Il devient autre, et cette altération fonde sa capacité d’action.

En franc-maçonnerie, nous ne sommes pas dans l’appel extatique ni dans l’élection par des puissances invisibles

Pourtant la dramaturgie du seuil est bien là. Le profane est séparé du monde ordinaire, introduit dans un espace réglé, mis en présence d’un langage de gestes, de signes, de silences et de paroles, puis reconnu dans un nouvel état. Le rituel ne se contente pas d’expliquer. Il imprime, il ordonne, il met au travail.

Dans les deux cas, l’initiation est expérience avant d’être commentaire.

Là où la ressemblance s’arrête. C’est ici que la distinction devient décisive

L’initiation chamanique, dans de nombreux contextes traditionnels, institue un spécialiste rituel. Elle fonde une fonction de médiation, de soin, de protection, d’intercession, de régulation symbolique au bénéfice d’une communauté. L’initié chamanique n’est pas seulement transformé pour lui-même. Il devient opératif pour les autres dans un certain rapport au visible et à l’invisible.

L’initiation maçonnique ne vise pas cette fonction. Elle ne consacre pas un médiateur avec les esprits. Elle n’ordonne pas un thérapeute rituel au sens anthropologique. Elle institue un sujet dans un ordre de travail symbolique, moral, spirituel et fraternel. Son efficacité est d’abord intérieure et relationnelle. Elle agit sur la conscience, sur la parole, sur la rectitude, sur la présence à soi et aux autres, sur la construction de l’être.

Même si les deux voies connaissent des motifs de mort et de renaissance, elles ne produisent pas le même type d’office, ni le même type d’autorité, ni le même type d’efficacité.

Des objets qui agissent

L’un des points les plus intéressants de la comparaison concerne les objets rituels. Dans les traditions chamaniques, les objets ne sont pas décoratifs. Ils appartiennent à une véritable technologie du sacré. Masques, manteaux, ornements, tambours, hochets, éléments animaux, instruments sonores, accessoires de protection ou de soin s’inscrivent dans un système de gestes, de rythmes, de chants, d’interdits et de transmissions. L’objet n’agit jamais seul. Il agit dans un monde de correspondances.

La franc-maçonnerie, dans un autre registre, connaît-elle aussi cette densité instrumentale.

Les outils ne sont pas des souvenirs de métier exposés pour le folklore. Ils sont des symboles spirituels et philosophiques. Mieux encore, ils forment une pédagogie entière du travail intérieur.

Le maillet enseigne la force dirigée
Le ciseau enseigne le discernement et la coupe juste
La règle rappelle la mesure du temps et de la vie
Le levier apprend l’intelligence de l’appui et de l’effort juste
La perpendiculaire interroge la droiture intérieure
Le niveau fonde l’égalité de dignité
L’équerre règle la rectitude de la conduite
Le compas ouvre la question du centre, de la limite et du rayonnement
La truelle relie, unit, scelle et rappelle que la fraternité est une œuvre
Le cordeau donne axe, tension et orientation
La planche à tracer et le tableau de loge rendent pensable l’architecture invisible
La pierre brute et la pierre taillée disent l’état, le travail, la forme et l’inachèvement fécond

Pris ensemble, ces outils composent une ascèse instrumentale

Chacun corrige un excès, éveille une faculté, donne une méthode. Ils ne servent pas à bâtir un mur dans la loge. Ils servent à bâtir un sujet, une fraternité et un rapport juste au monde.

La comparaison devient alors plus fine. Dans les deux univers, l’objet rituel est pris dans un réseau de gestes, de parole, de rythme et de transmission. Mais dans un cas il s’ordonne souvent à une médiation avec des puissances non humaines et à une efficacité de soin ou de protection. Dans l’autre il s’ordonne à une rectification éthique, à une construction symbolique et à une maturation spirituelle au sein du Temple.

Le corps en transe et le corps en tenue

Le contraste est ici très net. Dans de nombreuses traditions chamaniques, le corps du spécialiste rituel est l’instrument central de l’opération. Le souffle, le chant, la danse, le rythme, la fatigue, l’isolement, parfois l’épreuve physique, tout cela participe d’un travail où le corps devient lieu de passage et de médiation. Le registre sensoriel y est souvent intense et la frontière entre psychique, corporel, cosmique et communautaire y est moins cloisonnée.

La tenue maçonnique met le corps en discipline plutôt qu’en extase. Le corps y est placé, orienté, ritualisé, réglé par la marche, la station, les déplacements, les signes, les silences et la cadence de la parole. Ce n’est pas un effacement du corps. C’est une éducation du corps. Le but n’est pas la transe. Le but est la présence, l’attention, la justesse et l’intelligibilité du geste.

D’un côté une intensification par la traversée. De l’autre une intensification par la forme

Le chant et la parole

Il faut aussi refuser une simplification fréquente qui opposerait des traditions du chant à une tradition du symbole. Les deux univers articulent objets, gestes et paroles. Mais ils ne le font pas pour la même fin.

Dans de nombreuses traditions chamaniques, le chant peut être un acte à part entière. Il appelle, protège, apaise, oriente, accompagne, guérit, relie un officiant, une communauté, un territoire, des ancêtres, des forces ou des puissances. Le chant n’est pas seulement beau. Il est opératif. Il règle un état, ouvre un passage, soutient une action rituelle.

La franc-maçonnerie ne relève pas de l’incantation chamanique

Pourtant la parole y est-elle aussi performative. Les ouvertures et fermetures de travaux, les échanges codifiés, les obligations, les acclamations, les batteries, les formules rituelles, les instructions, les lectures et les planches ne sont pas de simples paroles d’ambiance. Elles ordonnent le Temple, structurent le temps, règlent la relation, mettent la conscience en travail. Elles ne visent pas l’appel des esprits. Elles visent l’ajustement intérieur et la construction commune.

Le chant dans un cas et la parole rituelle dans l’autre ne se valent pas en contenu, mais ils se rejoignent en un point crucial, la voix peut devenir instrument de transformation.

Le secret n’a pas le même visage

Le secret chamanique peut protéger des chants, des noms, des gestes, des interdits, des alliances invisibles, des savoirs situés, parfois liés à des lignées. Il a souvent une dimension fonctionnelle et cosmologique.

Le secret maçonnique, dans son sens initiatique, relève surtout d’une discrétion rituelle, d’une pédagogie de l’expérience et d’une éthique de la parole juste. Il ne se comprend pas par la seule curiosité profane. Il suppose la participation, le temps, la maturation et le silence. Le silence maçonnique n’est pas un trou dans le discours. C’est un espace de travail.

Deux communautés, deux nécessités historiques

Autre point de comparaison trop souvent négligé, la communauté.

Le spécialiste rituel chamanique agit généralement pour un corps collectif de vie, de parenté, de territoire, de mémoire, de cycles, parfois de survie concrète. Même quand l’épreuve initiatique est solitaire, sa finalité n’est pas strictement individuelle.

La franc-maçonnerie est elle aussi irréductiblement communautaire. L’initiation y est conférée en loge, reçue dans un espace de reconnaissance mutuelle, reprise dans un travail commun. Mais cette communauté est une communauté d’élection rituelle et de travail, translocale, interprofessionnelle, instituée par un rite et une temporalité de tenue. Elle ne répond pas au même type de nécessité historique qu’une communauté chamanique territoriale.

La ressemblance porte sur la dimension collective du passage. La différence porte sur la nature du collectif. Le temps de la blessure et le temps du chantier. La temporalité éclaire encore la différence.

L’initiation chamanique peut surgir comme rupture, appel, crise, épreuve, puis s’approfondir dans la maîtrise progressive d’une pratique

Elle peut être subie avant d’être comprise. Elle a parfois la violence d’une vocation.

L’initiation maçonnique relève d’un temps plus volontaire, plus graduel, plus architectural. Répétition des tenues, fréquentation des symboles, reprise des outils, maturation des planches, progression par degrés, tout cela façonne une œuvre lente. Là où l’une peut apparaître comme blessure de vocation, l’autre travaille souvent comme chantier de longue haleine.

Aucune hiérarchie ici. Deux anthropologies de la transformation.

Ce que la comparaison permet et ce qu’elle interdit

La comparaison permet de rappeler une vérité souvent oubliée dans nos sociétés de commentaire. Une initiation n’est ni un cours ni une opinion ni une adhésion administrative. C’est une opération de seuil avec objets, gestes, paroles, rythmes, silence, discipline et communauté.

Elle interdit en revanche les glissements faciles. Tout vécu intense n’est pas chamanique. Toute mort symbolique n’est pas de même nature. Toute tradition rituelle n’a pas la même cosmologie ni la même efficacité. La franc-maçonnerie n’a pas besoin d’un vernis chamanique pour affirmer sa puissance initiatique. Son outillage, sa liturgie, sa science des formes, son régime de parole et son temps long suffisent largement à nourrir une véritable transmutation intérieure.

Entre la transe et le Temple, il n’y a ni identité ni opposition caricaturale. Il y a un espace de discernement. Et c’est peut-être là que commence le travail vraiment maçonnique.

À l’heure où les spiritualités se mélangent vite et se consomment parfois plus vite encore, la franc-maçonnerie gagne à rester ferme sur sa méthode et ouverte dans son intelligence.

Comparer, oui. Confondre, non.

C’est à ce prix que la pensée initiatique échappe au folklore et retrouve sa force de taille, de mesure et de construction.
 

7/03/26 – XVes Rencontres Académie Maçonnique Provence – « Retour au Centre : L’égo, le mental, la conscience »

Voyage au cœur de soi : une journée exceptionnelle autour de l’éveil de la conscience

Le samedi 7 mars prochain, l’Académie Maçonnique de Provence invite curieux, passionnés et chercheurs de sens à une aventure singulière : un voyage intérieur intitulé “Retour au Centre : l’égo, le mental, la conscience.
Une journée de réflexion et de partage pour explorer les cheminements de la conscience, guidée par trois penseurs inspirants aux parcours riches et atypiques.

Trois explorateurs de la conscience

Pour ce nouveau rendez-vous, trois conférenciers aux univers complémentaires illumineront cette traversée vers le centre de soi.

Éric VINSON

Le docteur en philosophie politique Éric Vinson, chercheur associé au Groupe Société, Religions, Laïcité (CNRS-EPHE), ouvrira la journée avec un exposé intitulé « De l’impersonnel au personnel, puis au supra-personnel : le spirituel comme dynamique transpersonnelle. »
Une réflexion sur l’évolution de la conscience, sur ce qui dépasse le simple “je” pour s’ouvrir à une dimension plus vaste et universelle.

Remi Boyer

L’essayiste Rémi Boyer, créateur de La Lettre du Crocodile, proposera une lecture poétique et initiatique du mythe du chevalier errant avec « Don Quichotte, comme voie d’éveil. » Sous sa plume, le héros de Cervantès devient un maître improbable sur le chemin de la lucidité, de l’humilité et du courage spirituel.

José Leroy

Enfin, le philosophe José Le Roy, agrégé et directeur des Éditions Almora, amènera le public au plus près de l’expérience de la présence avec « Retour à soi, retour au Soi. »
Une exploration du lien intime entre conscience, vérité et silence intérieur, où la philosophie s’unit à la méditation.

Une journée de découvertes et de rencontres

Ces XVes Rencontres de l’Académie Maçonnique de Provence s’adressent aux Frères et Sœurs Maîtres de toutes les obédiences, mais aussi à tous ceux qui s’intéressent à la quête de sens.
L’événement s’annonce comme un moment fort, mêlant profondeur intellectuelle, inspiration spirituelle et convivialité.

L’abonnement annuel, maintenu à 35 €, donne accès gratuitement aux deux rencontres de l’année 2026, ainsi qu’aux manifestations organisées par les Académies partenaires de Lyon, Lille, Dijon, Toulouse et Paris.
Sans abonnement, la participation à la journée s’élève à 25 €.

Le repas, proposé à 25 €, comprend le café d’accueil, un menu complet (entrée, plat, fromage, dessert, boissons et café) et se clôturera sur un moment de dédicace en compagnie des auteurs.

Pour prolonger le voyage

Afin de poursuivre la réflexion après l’événement, les participants recevront les textes intégraux des conférences ainsi que l’enregistrement complet des interventions et échanges.
Les inscriptions sont ouvertes dès maintenant sur HelloAsso, à cette adresse :
Académie Maçonnique de Provence – XVes Rencontres

Une invitation fraternelle

“C’est à un merveilleux voyage que nous vous convions : aller au cœur du Cœur”, écrit Alain Boccard, président de l’Académie Maçonnique de Provence, qui invite chacun à partager cette expérience et à la diffuser largement auprès des Frères et Sœurs intéressés.

Entre pensée, symbolisme et vécu spirituel, cette journée promet d’être bien plus qu’une suite de conférences : une véritable exploration humaine et intérieure.

Franc-maçonnerie et IA, l’épreuve du discernement

Yonnel Ghernaouti regarde l’intelligence artificielle avec cette lucidité propre aux voies où le Verbe n’est jamais séparé de l’Être. Le livre ne s’attarde pas à la prouesse des machines capables de parler, de rédiger, de simuler.

Il écoute plutôt ce que ces prouesses déplacent en nous, lorsque la vitesse remplace l’effort, lorsque l’aisance imite la maîtrise, lorsque la parole se change en fabrication. L’enjeu n’est donc pas celui d’un outil de plus. Il devient l’épreuve d’une fidélité, celle qui maintient le travail sur soi au centre, là où la technique voudrait offrir des raccourcis.

Le propos tient dans une distinction gardée avec une rigueur de chantier

La machine sait recomposer la forme du savoir, mais elle expulse le vertige, le doute, la mise en danger, toute cette part de nuit sans laquelle un mot ne devient pas acte. Une planche n’est pas un document à livrer. Elle est une épreuve assumée, un morceau d’âme passé au feu de l’encre, offert aux Frères et aux Sœurs dans la confiance d’un lieu où chaque parole engage. Yonnel Ghernaouti nomme alors, sans détour, l’illusion de la substitution, « une flamme qui ne se code pas ». Dès lors, la question cesse d’être extérieure. Elle devient une question de justesse, de tenue, de cohérence intérieure.

Nous comprenons que le risque n’est pas seulement la facilité, mais la tentation d’une parole qui n’aurait plus de poids, parce qu’elle n’aurait plus de source.

La méditation se densifie lorsque Yonnel Ghernaouti convoque la Tour de Babel

Babel devient la figure d’une élévation sans transformation, d’une tour de données qui promet des réponses sans cheminement et des exposés sans tremblement. Le danger le plus sourd n’est pas la prolifération des discours, mais la confusion d’esprits saturés d’informations qui ne se rencontrent plus eux-mêmes. À l’inverse, la voie maçonnique apparaît comme une alchimie lente, décomposition avant recomposition, pierres patiemment reprises, angles corrigés au prix d’une résistance, et non d’une astuce. Le symbole, dans cette lumière, ne se réduit jamais à un code à déchiffrer. Il demeure une puissance de transformation, et tout ce qui prétend accélérer la transformation menace d’en dissoudre la vérité.

De cette exigence naît une charte éthique en douze points, pensée comme rappel fraternel Nous y retrouvons l’appel à la transparence, dire l’usage de l’outil pour ne pas déplacer la parole du côté du simulacre. Nous y retrouvons le refus de réduire la planche à un contenu, parce que la loge n’est ni une scène ni une tribune, mais un espace où chaque mot est adossé à une expérience. Du « 16 Cadet » à la rue Louis Puteaux, des Temples aux Cayennes compagnonniques, l’auteur rappelle aussi la nécessité de préserver la lenteur, la nuit, le silence, en se réservant des heures dégagées des assistants numériques, afin que la relecture et la méditation demeurent des outils initiatiques. L’intelligence artificielle peut servir la méthode. Elle ne doit jamais devenir l’alibi.

Cette parole vient d’un écrivain qui connaît la matière qu’il engage

Yonnel Ghernaouti, chroniqueur littéraire, ancien directeur de la rédaction de 450.fm, ancien membre du bureau de l’Institut Maçonnique de France, médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, formateur agréé « Valeurs de la République et Laïcité », écrit comme un veilleur qui refuse de s’habituer aux textes sans souffle. Son chemin d’auteur, déjà affirmé avec Pourquoi les francs-maçons veulent-ils reconstruire le Temple, publié chez Dervy en 2023, et avec Les grands mystères de la Franc-maçonnerie, coécrit avec l’historien de l’art spécialiste du Moyen Âge Jean-François Blondel et paru chez Dervy en 2024, porte la même exigence, transmettre une tradition sans la momifier, servir une lumière sans la confondre avec ses reflets. Avec La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle, Yonnel Ghernaouti nous laisse un instrument de discernement, sobre et ardent, qui rappelle que la conscience ne se délègue pas.

La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle

Yonnel GhernaoutiLe compas dans l’œil, coll. Ouverture, 128 pages, 12 €

Pour commander, c’est ICI / Le site de l’éditeur

De la loge de Terni à l’archevêché de Sassari, le Vatican promeut Mgr Soddu

En 2022, il avait surpris le monde catholique en inaugurant une loge maçonnique à Terni (région Ombrie en Italie). Quatre ans plus tard, Mgr Francesco Antonio Soddu est promu archevêque de Sassari, en Sardaigne, par le pape Léon XIV. Une nomination hautement symbolique qui interroge le rapport entre l’Église et la franc-maçonnerie.

Mgr Francesco Antonio Soddu

Du geste controversé à la reconnaissance pontificale

La nouvelle est tombée le 21 février 2026 : selon le Bulletin du Saint-Siège, Mgr Francesco Antonio Soddu, jusqu’alors évêque du diocèse de Terni-Narni-Amelia, a été nommé archevêque métropolitain de Sassari, en Sardaigne.

Cet homme d’Église n’est pas un inconnu : le 27 septembre 2022, il avait participé à l’inauguration du nouvel immeuble du Grand Orient d’Italie à Terni, aux côtés du Grand Maître le Très Respectable Frère Stephano Bisi, du maire et de plusieurs responsables locaux.

GOI – Blason

Son geste, alors salué par les uns comme un signe de fraternité civique et condamné par d’autres comme une entorse à la discipline ecclésiale, avait déclenché une vive polémique dans les milieux ultraconservateurs catholiques, en Italie comme en France.

Un évêque du dialogue et de la charité

Face aux critiques, Mgr Soddu avait rappelé qu’il s’agissait avant tout d’honorer un esprit de dialogue et de lutte contre les préjugés.
Ancien directeur national de Caritas Italiana, il a toujours incarné une pastorale sociale de proximité, davantage tournée vers la rencontre que vers la condamnation.

Originaire de Sassari, il revient aujourd’hui dans son diocèse natal avec le titre d’archevêque métropolitain, soutenu par le pape Léon XIV, qui prolonge la ligne d’ouverture amorcée depuis le pontificat de François.

Une nomination à double lecture

Les observateurs s’accordent à reconnaître dans cette promotion un double message.
D’un côté, une continuité logique : celle d’un prélat fidèle à l’esprit évangélique d’écoute et de fraternité universelle.
De l’autre, un possible signal adressé à la société civile, y compris à des milieux historiquement distants de Rome : une invitation à repenser les frontières du dialogue interconvictionnel, où la franc-maçonnerie occupe une place singulière.

Le site Infovaticana, proche des milieux conservateurs, a relevé que cette décision traduit « une volonté assumée du pape Léon XIV de dépasser des débats jugés anachroniques ».

Un pas discret sur le chemin de la réconciliation symbolique ?

En nommant un prélat dont la trajectoire incarne l’ouverture et la fraternité active, Léon XIV semble donner corps à une vision apaisée des relations entre l’Église et le monde maçonnique.
Sans renier la doctrine, Rome paraît désormais privilégier le dialogue des consciences sur la bataille des condamnations.

À Terni, le geste de 2022 semblait isolé ; à Sassari, il devient peut-être le jalon d’une révolution silencieuse.

Quand l’Église discute avec la Franc-maçonnerie régulière et de tradition : le dossier enfin révélé