Quatre ans jour pour jour après la mort de la jeune Kurde iranienne devenue le visage universel du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », le Grand Orient de France consacrera, le mercredi 16 septembre 2026, une soirée publique à sa mémoire. Dans le Temple Arthur Groussier, rue Cadet, sera projeté le documentaire Iran : Plaidoyer pour la justice, en présence de son producteur Hirbod Dehghani-Azar, de la sociologue et écrivaine Chahla Chafiq, de l’équipe du film, du Grand Maître Guillaume Trichard et d’une délégation du Conseil de l’Ordre. Plus qu’une commémoration, cette rencontre pose une question au cœur de l’idéal maçonnique : que vaut notre liberté de conscience si elle demeure indifférente à ceux qui paient de leur corps le droit élémentaire d’être libres ?
Il est des dates qui cessent d’appartenir au calendrier pour entrer dans la conscience universelle.
Le 16 septembre 2022 est de celles-là. Ce jour-là mourait à Téhéran Jina Mahsa Amini, vingt-deux ans, trois jours après son arrestation par la police dite « des mœurs », chargée de contrôler notamment le respect des règles imposant aux femmes le port du voile. Sa mort allait provoquer une onde de choc dont le régime iranien n’est jamais parvenu à effacer la puissance symbolique. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits des Nations unies a depuis conclu que la jeune femme avait subi des violences physiques ayant conduit à sa mort en détention et que l’État iranien portait la responsabilité de cette mort illégale. Elle a également établi que nombre des violations commises lors de la répression du mouvement qui suivit – meurtres, emprisonnements, torture, viols et autres violences sexuelles, persécutions, disparitions forcées – relevaient, dans certaines circonstances, de crimes contre l’humanité.
Quatre ans plus tard, son nom n’est donc pas celui d’une victime enfermée dans le passé.
Il est devenu une sorte de mot de passe entre les consciences. Car de Saqqez à Téhéran, puis de Téhéran à Paris, Berlin, Londres ou New York, trois mots ont franchi les frontières : « Jin, Jiyan, Azadî » – « Femme, Vie, Liberté ». Leur force tient précisément à leur simplicité. Ils ne réclament ni empire ni territoire. Ils énoncent trois conditions premières de l’existence humaine : la dignité de la personne, le droit de vivre et la liberté d’être soi.
Femme, Vie, Liberté : trois mots qui ressemblent à une architecture
Le Franc-Maçon ne peut guère entendre ce triptyque comme un slogan parmi d’autres. Non parce qu’il faudrait annexer le combat des Iraniennes au vocabulaire maçonnique, mais parce que ces trois termes touchent aux fondations mêmes de toute démarche d’émancipation.
Femme, d’abord, parce qu’aucune prétention à l’universel ne peut être sérieuse lorsque la moitié de l’humanité demeure placée sous tutelle. Le corps féminin est devenu en Iran l’un des lieux où s’affrontent de la manière la plus visible deux conceptions de l’être humain : d’un côté, l’individu considéré comme propriétaire de sa conscience et de son corps ; de l’autre, un pouvoir politico-religieux qui entend inscrire sa norme jusque dans l’apparence, le vêtement, la chevelure et l’espace public.
Vie, ensuite, parce que la liberté n’est jamais une abstraction lorsque des êtres risquent la prison, la torture ou la mort pour l’avoir revendiquée. Et Liberté, enfin, parce que ce dernier terme donne aux deux premiers leur dimension spirituelle. La liberté n’est pas seulement le droit de circuler ou de parler ; elle est cette souveraineté intime grâce à laquelle un être humain peut dire : ma conscience ne vous appartient pas.
Voilà pourquoi la question iranienne touche si directement à la liberté absolue de conscience, principe majeur de la Franc-Maçonnerie libérale et adogmatique. La laïcité elle-même prend ici une profondeur que nos controverses françaises ont parfois tendance à nous faire oublier. Elle n’est plus seulement l’objet de discussions sur les frontières du religieux et du politique. Elle retrouve sa fonction originelle : empêcher qu’une vérité proclamée sacrée puisse devenir la loi obligatoire de toutes les consciences.
Les faits contemporains empêchent d’ailleurs de croire que le soulèvement de 2022 ne serait plus qu’un souvenir.
Amnesty International décrit encore, dans son rapport consacré à l’Iran, la discrimination systémique frappant les femmes et les filles, le maintien de l’obligation du voile, les poursuites, intimidations et exclusions visant celles qui la défient, ainsi que le développement d’une surveillance électronique utilisant notamment caméras et dispositifs numériques. Après les nouvelles manifestations commencées à la fin de décembre 2025, les organisations internationales ont de nouveau documenté une répression extrêmement grave, dans un contexte où l’impunité demeure un problème central.
Ainsi la mèche de cheveux que l’on découvre, la photographie que l’on publie ou le voile que l’on retire peuvent-ils devenir des actes politiques. C’est l’un des paradoxes terribles de toute théocratie : plus elle prétend gouverner les âmes, plus les gestes les plus ordinaires deviennent subversifs.
Du deuil à la preuve : quand la mémoire demande justice
C’est ici que la soirée organisée rue Cadet acquiert une dimension supplémentaire. Le GODF n’a pas choisi de projeter un documentaire historique revenant seulement sur septembre 2022. Iran : Plaidoyer pour la justice regarde aussi vers l’Iran de 2026 et vers une question essentielle : comment empêcher que les victimes disparaissent une seconde fois dans l’oubli ?
Le film est porté par l’Association Norouz, présidée par l’avocat franco-iranien Hirbod Dehghani-Azar, ancien membre du Conseil de l’Ordre des avocats de Paris et du Conseil national des barreaux. L’association affirme vouloir agir pour la mémoire des exactions, l’accompagnement des victimes et la réflexion sur une future justice de transition en Iran. Son équipe réunit notamment des avocats et défenseurs des droits humains ; son nom même, Norouz, le « jour nouveau » de la tradition persane, introduit dans son projet l’idée d’un recommencement possible.
Présenté en avant-première à la Maison du Barreau de Paris le 16 juillet 2026, Iran : Plaidoyer pour la justice rassemble des témoignages, des images, des analyses de juristes et des éléments documentaires liés notamment à la violente répression des manifestations de janvier 2026. Sa singularité revendiquée tient à sa perspective judiciaire : il ne s’agit pas seulement de montrer, mais de documenter, de préserver les traces, d’établir autant que possible les faits et de rendre concevable, demain, leur examen par une juridiction indépendante.
La nuance est importante. La mémoire seule peut devenir monument ; la justice transforme la mémoire en exigence. Entre les deux se trouve la preuve.
Cette idée ne peut laisser indifférent un imaginaire maçonnique fondé sur le passage de l’obscurité à la lumière. Car faire la lumière ne signifie pas produire une illumination vague ou sentimentale. Cela signifie distinguer, examiner, confronter, chercher ce qui peut être établi. Le contraire de la lumière n’est pas seulement l’ignorance ; c’est aussi l’effacement volontaire des faits.
Association Norouz, capture d’écran
Sous cet angle, le documentaire accomplit un travail presque archéologique : recueillir les fragments avant qu’ils ne disparaissent, sauvegarder une image avant qu’elle ne soit supprimée, conserver une parole avant que la peur ou la mort ne la réduise au silence. Là où la propagande cherche à produire l’amnésie, le droit construit des archives.
Chahla Chafiq, ou l’Iran regardé depuis l’expérience du totalitarisme religieux
La présence de Chahla Chafiq donnera également à cette soirée une profondeur historique et intellectuelle particulière. Sociologue et écrivaine née en Iran, réfugiée en France au début des années 1980 après avoir connu la révolution de 1979 puis la mise en place du pouvoir islamiste, elle travaille depuis plusieurs décennies sur l’islam politique, les rapports entre sexe, genre et pouvoir, la condition des femmes et les mécanismes idéologiques du totalitarisme religieux. Son parcours est aussi celui d’une ancienne participante à la révolution antidictatoriale qui dut constater combien une espérance d’émancipation pouvait se retourner en nouveau système d’oppression.
Chahla_Beski-Chafiq_on_BBC_Persian
Son témoignage rappelle une vérité historique souvent difficile à entendre : une révolution ne vaut pas par le seul renversement de l’ordre ancien, mais par la liberté qu’elle rend possible après la victoire. Substituer une orthodoxie à une autre n’est pas libérer. Déposer une couronne pour installer un dogme au sommet de l’État ne constitue pas davantage une émancipation.
Cette question possède une évidente résonance initiatique. Le Maçon apprend que briser ses chaînes extérieures serait peu de chose s’il se contentait ensuite de changer de maître. L’initiation n’est pas le passage d’une certitude imposée à une autre ; elle ouvre précisément l’espace inconfortable où l’on doit apprendre à penser, juger, douter et répondre personnellement de ses choix.
Guillaume Trichard : une fidélité qui remonte à 2023
La présence de Guillaume Trichard, redevenu Grand Maître du Grand Orient de France à l’issue du Convent d’août 2026, donne par ailleurs à cette soirée une véritable continuité.
Il faut se souvenir de son premier discours d’installation, en août 2023. Le nouveau Grand Maître avait alors choisi d’ouvrir son propos en évoquant « Barayé », la chanson de Shervin Hajipour devenue l’un des hymnes du soulèvement iranien. Il rappelait Mahsa Amini, « Femme, Vie, Liberté », la résistance de la jeunesse iranienne et inscrivait explicitement ce combat dans la vocation universaliste du GODF, en affirmant que l’émancipation ne connaissait pas de frontières.
Trois ans plus tard, ce fil n’est donc pas rompu. Il reprend précisément le 16 septembre, date anniversaire de la mort de Jina Mahsa Amini.
Ce choix est symboliquement fort. Une Obédience maçonnique n’est ni un ministère des Affaires étrangères ni une organisation de défense des droits humains, et elle perdrait sa nature si elle prétendait se substituer à eux. Mais elle peut être une conscience organisée, un lieu où l’événement du monde est soumis à l’examen des principes dont elle se réclame. Lorsqu’elle invoque la liberté, l’égalité, la fraternité, la dignité humaine et la liberté absolue de conscience, elle accepte nécessairement d’être interrogée par les lieux où ces principes sont bafoués.
La Chaîne d’Union serait singulièrement pauvre si elle ne reliait que ceux qui se trouvent déjà à l’abri entre les murs du Temple.
450.fm : quatre années à maintenir le visage de Mahsa dans notre champ de conscience
Cette soirée du 16 septembre ne surgit pas davantage dans un désert éditorial pour 450.fm. La consultation des archives du journal montre au contraire qu’un véritable fil a été maintenu depuis 2023, sous des formes différentes – actualité, culture, laïcité, exposition, livre, symbole et géopolitique.
Dès août 2023, dans la note consacrée au Choix laïque d’une intranquille, le journal reliait l’expérience de la laïcité à l’aspiration iranienne à l’émancipation et rappelait le sens du slogan « Femme, Vie, Liberté ». Quelques jours plus tard, 450.fm publiait le discours d’installation de Guillaume Trichard, avec cette entrée remarquable par Barayé et l’Iran.
À la veille du premier anniversaire de la mort de Mahsa Amini, le 15 septembre 2023, nous consacrions ensuite un « Lieu symbolique » à Villeneuve-Saint-Georges et à la sculpture « Femme, Vie, Liberté » de Sabri Cigerli, œuvre représentant quatre visages féminins aux cheveux libres, conçue comme hommage à la jeune Kurde iranienne et au soulèvement. Puis, en novembre, 450.fm annonçait le Café Laïque parisien consacré à la question : « Femmes, vie, liberté. Où en est la lutte des femmes iraniennes ? »
En 2024, le regard s’est déplacé vers l’art. Le journal a accompagné l’exposition « La révolution Femmes, Vie, Liberté » au musée de la franc-maçonnerie, réunissant les dessins de presse des artistes iraniens en exil Kianoush Ramezani et Mana Neyestani, sous le commissariat d’Iris Farkhondeh, Laurent Garreau et Simon Cau. En avril, lorsque l’exposition s’achevait, 450.fm en proposait encore un diaporama afin d’en conserver et d’en partager la mémoire.
Le fil s’est poursuivi en 2026. En février, la recension de Figures de la laïcité – 2000 ans de combats, de Jean-Pierre Sakoun et C215, relevait précisément la présence de Mahsa Jina Amini parmi les figures contemporaines de la liberté de conscience, en soulignant que son destin faisait sortir la laïcité de sa seule histoire française pour la replacer dans une question universelle : celle du corps soumis et de la conscience confisquée.
En avril, notre lecture de L’Iran face à ses défis – 1925-2025, d’Yves Bomati et Davoud Pahlavi, inscrivait Mahsa Jina Amini dans le temps long de l’histoire iranienne et observait comment, sous la République islamique, le corps féminin était devenu l’un des lieux où le pouvoir cherche à inscrire sa loi et où, inversement, la contestation manifeste sa puissance.
Enfin, le 27 juillet 2026, Pierre d’Allergida revenait longuement sur la persistance du mouvement « Femme, Vie, Liberté » et sur la transformation des technologies numériques en instruments de contrôle : reconnaissance des visages, surveillance des réseaux sociaux, procédures et sanctions contre les femmes défiant le voile obligatoire. L’article rappelait ainsi que quatre années après Mahsa, la question n’était plus de savoir si son nom avait survécu, mais jusqu’où l’État pouvait aller pour empêcher ce nom de continuer à produire de la liberté.
Cette continuité éditoriale importe. Informer, montrer une œuvre, rendre compte d’une exposition, lire un livre ou transmettre une conférence sont autant de manières différentes de lutter contre l’effacement. La mémoire ne se conserve pas toute seule. Elle a besoin de passeurs.
Hôtel du Grand Orient de France (GODF), rue Cadet, Paris 9e – Photo Yonnel Ghernaouti, YG.
Le Temple comme chambre d’écho de la cité
Il y aura donc, ce 16 septembre, quelque chose de singulier à voir apparaître dans le grand Temple Arthur Groussier les images venues d’Iran.
Dans le vocabulaire initiatique, un Temple est un espace séparé du tumulte profane afin de rendre possible un autre type d’écoute. Mais cette séparation n’est jamais un refus du monde. On ferme symboliquement les portes pour mieux travailler ; on doit les rouvrir ensuite avec un regard transformé.
Le danger serait de faire de l’initiation une protection confortable contre le tragique de l’Histoire. Or le véritable travail maçonnique procède exactement à l’inverse : il nous apprend à découvrir dans les événements extérieurs une matière exigeant notre discernement intérieur.
Que voyons-nous lorsque nous regardons le visage de Mahsa Jina Amini ?
Une jeune femme morte en Iran en septembre 2022, assurément. Mais si nous regardons davantage, nous voyons également une question qui traverse toute l’histoire humaine : à qui appartient l’être humain ?
Amir_Kabir_University_uprising_September_2022
À Dieu tel qu’un clergé prétend l’interpréter ? À l’État ? À la famille ? À une communauté ? À une idéologie ? Ou bien d’abord à lui-même, dans les limites du respect de l’égale liberté d’autrui ?
Toute l’histoire moderne de l’émancipation tient presque dans cette interrogation. a réponse maçonnique ne peut être ambiguë : nul ne possède la conscience d’un autre.
Iran_Freedom_Protest, 2022,_Ottawa_Canada
C’est pourquoi « Femme, Vie, Liberté » dépasse infiniment les frontières iraniennes. Ce n’est pas un mot d’ordre destiné à être importé tel quel dans nos querelles françaises. C’est une pierre de touche. Il nous oblige à vérifier si les principes dont nous nous parons résistent lorsqu’ils cessent d’être confortables.
Le 16 septembre, au 16 rue Cadet, il ne s’agira donc pas seulement de se souvenir d’une morte. Il s’agira de comprendre pourquoi certains morts deviennent des vivants parmi nous.
Jina Mahsa Amini appartient désormais à cette étrange fraternité des êtres dont la disparition ouvre un passage. Ils ne réclamaient pas nécessairement de devenir des symboles. L’Histoire en décide autrement. Leur nom devient une lumière portée par d’autres.
Et peut-être est-ce finalement cela, le sens le plus profond de cette soirée : faire en sorte que la mémoire ne soit pas un tombeau, mais une lampe ; que la preuve empêche le mensonge ; que la justice empêche l’oubli ; et que, de Téhéran à Paris, la liberté demeure ce chantier jamais achevé où chaque génération reçoit quelques pierres à tailler.
Informations pratiques
Mercredi 16 septembre 2026, de 19 h 30 à 22 h, Hôtel du GODF, Temple Arthur Groussier, 16 rue Cadet, Paris 9e.
Projection de Iran : Plaidoyer pour la justice, suivie d’une conférence publique.
Avec Hirbod Dehghani-Azar, producteur et président de l’Association Norouz, Chahla Chafiq, sociologue et écrivaine iranienne, l’équipe du film, Guillaume Trichard, Grand Maître du GODF, et une délégation du Conseil de l’Ordre.
Un après-midi de mars 1490, Botticelli vint à Querceto.
Il vint seul, à cheval, avec un grand paquet ficelé de cuir attaché à sa selle. Il avait l’air d’un homme qui a quelque chose à montrer et ne sait pas encore si c’est une bonne idée. Giovanni était dans le jardin, lisant une traduction d’un texte chaldaïque que Mithridate lui avait envoyée de Rome la semaine précédente. Il vit Botticelli arriver de loin et alla à sa rencontre. — Vous êtes seul? demanda Giovanni. — Oui. J’ai quelque chose pour vous. Ou plutôt, j’ai une question pour vous. Il défit le paquet de cuir. C’était un rouleau de papier épais. Il le déroula sur la table de la terrasse.
C’était une étude préliminaire au stylet et à la plume pour un grand tableau dont Giovanni reconnut immédiatement le sujet : Vénus et les Grâces, une nouvelle composition que Botticelli avait décrite à Ficin quelques mois auparavant, un programme iconographique complexe dont il cherchait encore la forme définitive. Au centre de la composition, Vénus, pas celle nue de la Naissance, une Vénus vêtue, enveloppée d’un manteau que le vent gonflait. Autour d’elle, à gauche, les trois Grâces dansant dans un cercle. Au-dessus, Cupidon bandant son arc. À gauche encore, Mercure repoussant les nuages. Et à droite, deux figures : un homme qui poursuivait une femme à demi transformée… — Zéphyr et Chloris, dit Giovanni. La poursuite de Chloris par le vent du printemps. Et la transformation de Chloris en Flore. — Oui. Mais regardez la disposition générale. Est-ce que vous voyez ce que j’essaie de faire ? Giovanni regarda longtemps. — La composition est circulaire, dit-il enfin. On entre par la droite avec la poursuite, le désir, l’impulsion brute. On monte vers Vénus au centre, vers l’amour qui ordonne et humanise. On passe par les Grâces, la beauté qui s’offre et se retire et s’offre de nouveau. Et on ressort par la gauche où Mercure, la raison, dissipe les nuages de l’ignorance. — C’est ça. C’est un programme de l’ascension platonicienne. Du désir brut à la contemplation purifiée. — Ficin. — Ficin, oui. Mais aussi vous. Vous m’avez dit une fois, dans mon atelier, que la peinture et la philosophie cherchent la même chose. J’essaie de peindre votre philosophie.
Giovanni resta silencieux un long moment, regardant les lignes du dessin. Puis il dit : — Les trois Grâces sont Euphrosyne, Thalie et Aglaé. Dans la tradition platonicienne, elles représentent les trois aspects de la beauté : la beauté qui donne, la beauté qui reçoit, et la beauté qui retourne. Un cercle parfait. — Oui. Et dans votre Kabbale ? — Dans la Kabbale… les trois piliers de l’arbre. Le pilier de la rigueur, le pilier de la miséricorde, et le pilier central de l’équilibre. Trois Grâces qui dansent, c’est l’arbre kabbalistique en mouvement.
Botticelli prit la plume et nota quelque chose dans la marge du dessin. — C’est pour ça que je suis venu, dit-il. — Pour que je vous explique la Kabbale ? — Pour que vous me disiez si ce que j’ai peint est juste.
Giovanni sourit. — Ce que vous peignez est toujours juste, dit-il. La façon dont vous voyez le monde est vraie. Le nom que vous donnez à ce que vous voyez importe peu.
Botticelli hocha la tête avec la gravité d’un homme qui a entendu ce dont il avait besoin.
Il resta à dîner. Ils mangèrent dans le jardin, sous les oliviers, en parlant de couleur et de lumière et de signification cachée, et quand Botticelli repartit vers Florence à la tombée du soir, il emportait dans sa tête les lignes définitives de ce qui allait devenir La Primavera.
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Il existe une différence décisive entre connaître un symbole et consentir à ce qu’il modifie une manière de vivre. C’est dans cet écart que Jean Monard installe les deux volumes d’un même chantier. Avec l’Apprenti, les outils quittent la seule sphère du commentaire pour devenir gestes, épreuves de discernement et instruments d’ajustement intérieur. Avec le Compagnon, le mouvement s’élargit. Le Maçon se lève, marche, rencontre la résistance du monde, éprouve la relation, ordonne ses savoirs, mesure sa parole et découvre que transmettre ne consiste pas d’abord à enseigner, mais à laisser derrière soi une manière plus juste d’habiter le réel. Entre les deux livres se dessine ainsi une progression initiatique cohérente, de la pierre travaillée à l’être qui travaille, du centre retrouvé au chemin parcouru, de l’outil reçu à l’œuvre offerte.
La pierre ne demande pas la perfection, elle demande la justesse
Le premier volume (Le Livre des exercices de l’Apprenti) prend son départ dans une contestation salutaire d’une certaine pédagogie maçonnique lorsqu’elle réduit le travail de l’Apprenti à une amélioration morale continue. Jean Monard emprunte à Nietzsche le mot de « moraline » pour récuser le fantasme d’un être progressivement débarrassé de ses aspérités jusqu’à devenir conforme à quelque modèle de perfection. L’image du tailleur de pierre déplace la perspective. La pierre n’est pas corrigée parce qu’elle serait coupable d’être brute. Elle est travaillée pour trouver sa place, recevoir une forme, s’ajuster à l’édifice et aux autres pierres. La transformation cesse ainsi d’être une entreprise de normalisation pour devenir une recherche de relation et de mesure.
La pierre brute devient une anthropologie de l’inachevé. Le défaut n’est ni sanctifié ni condamné. Il devient matière de connaissance. La fissure peut révéler une résistance, une limite, parfois une ouverture. Le geste initiatique consiste moins à supprimer qu’à discerner ce qui doit être taillé, ce qui doit être préservé et ce qui demande du temps. Cette conception rejoint l’intuition des exercices spirituels telle que Pierre Hadot (1922-2010) l’a remise en lumière. Une philosophie digne de ce nom engage une conversion du regard, une discipline de l’attention et une manière d’exister. Chez Jean Monard, le symbolisme maçonnique reçoit cette fonction pratique. Le maillet, le ciseau, l’équerre ou le niveau ne valent pleinement que lorsqu’ils affectent une décision, une parole, une posture ou une relation.
Marc Halevy
Marc Halévy donne à cette orientation une assise métaphysique plus affirmée. Sa préface insiste sur le chantier comme figure d’une initiation sans terme assignable et sur les symboles comme « puissances » spirituelles qui ne deviennent actives que dans leur mise en relation rituelle. Jean Monard demeure davantage du côté de l’expérience. Il demande au lecteur de vérifier ce qui advient lorsque le symbole cesse d’être uniquement regardé et commence à travailler la vie. Sa formule essentielle tient dans ce déplacement, passer de « que signifie cet outil » à « que fait-il de moi ».
La méthode maçonnique devient matière d’exercice
Le concept le plus personnel de ce premier livre est celui de « méta-méthode ». Jean Monard distingue le rituel, avec ses textes, ses gestes, ses déplacements et sa temporalité, de la méthode maçonnique comprise comme capacité à être transformé par la répétition, le symbole, le silence et le travail en Loge. Les exercices isolent certaines fonctions de cette méthode afin de les rendre perceptibles. L’ancrage, le retournement du regard, le discernement, le silence, la prise de hauteur deviennent autant de facultés à éprouver. Le rapprochement avec les gammes du musicien, l’échauffement de l’acteur ou le kata éclaire l’ambition. Le rituel demeure l’œuvre totale, tandis que l’exercice travaille une disposition précise afin que la participation rituelle gagne en densité.
Cette démarche explique la place accordée au corps
L’Apprenti travaille un ternaire composé du corps, de la pensée et du centre. Fatigue, tension et impulsion sont reconnues sans recevoir le gouvernement de l’être, tandis que l’idéal et l’appel du spirituel sont accueillis sans devenir tyrannie intérieure. Entre les deux, Jean Monard situe le centre, puis l’âme, comme espace d’unification possible. Le geste juste naît de cette médiation.
Le carnet proposé à l’Apprenti prolonge cette anthropologie. Vade-mecum, viatique, bréviaire et expérience corporelle organisent quatre manières d’approcher un même centre. Jean Monard parle d’une école de l’être où penser, cheminer, méditer et incarner demeurent liés. La Franc-Maçonnerie n’y apparaît plus comme un corpus à posséder, mais comme une discipline de relation entre savoir, présence et action.
Quand l’outil prend la parole, le symbole cesse d’être extérieur
L’originalité littéraire du livre apparaît lorsque Jean Monard transforme les objets en personnages.
Le maillet parle au ciseau, la pierre répond, l’équerre devient posture, la scène quotidienne se fait théâtre de conscience. La prosopopée constitue ici une technique de déplacement intérieur. L’objet d’abord nommé, puis interrogé, acquiert une voix. Cette voix ouvre une scène. La scène conduit à l’incorporation. Enfin vient la formule décisive, « le maillet, c’est moi ». Le lecteur ne possède plus le symbole comme une définition. Il accepte d’être interrogé par lui.
Pierre Hadot
Jean Monard se situe moins ici en exégète qu’en pédagogue de l’expérience symbolique. Ses filiations revendiquées éclairent sa démarche. Pierre Hadot nourrit l’idée d’exercice spirituel, Yoshi Oïda – acteur, metteur en scène et écrivain japonais – l’attention au corps, l’écrivain et poète Francis Ponge le rapport aux choses, Gaston Bachelard l’intériorité des espaces, Edgar Morin la pensée des relations et Marc Halévy l’armature initiatique. Journal d’un orateur de loge de Marc Halévy est donné comme l’un des déclencheurs du projet.
La combinatoire des outils pousse cette logique plus loin. Un outil isolé risque de devenir une vertu abstraite. Deux ou trois outils associés produisent une tension. La force du maillet rencontre la précision du ciseau. L’équerre demande le niveau. Le compas ouvre ce que la règle contient. La truelle rappelle que tailler sans relier condamnerait l’ouvrage à l’éclatement. Jean Monard introduit même, dans certains exercices de l’Apprenti, la truelle ou la corde au-delà de l’inventaire strict des outils du degré. Il précise que son propos ne consiste pas à réécrire le Rite, mais à travailler des fonctions de l’être. Cette liberté marque aussi une frontière. La créativité symbolique demeure féconde tant qu’elle sait qu’elle interprète et qu’elle ne se substitue pas à l’architecture rituelle.
L’Apprenti trouve son centre, le Compagnon reçoit le monde
C’est à cet endroit que le second livre prend le relais. Le passage au Compagnon (Le Livre des exercices du Compagnon – Le Chantier intérieur) n’est pas traité comme l’acquisition d’un savoir supplémentaire. Il correspond à un changement de dynamique. L’Apprenti apprend à demeurer, à écouter, à reconnaître l’outil et à construire le lieu intérieur où une décision peut devenir juste. Le Compagnon doit désormais se lever et marcher. Son degré devient déplacement, élargissement et mise à l’épreuve. Jean Monard résume cette mutation par une formule lapidaire, « Ce que tu contemples, deviens-le ». L’Étoile flamboyante, la Lettre G, les ordres d’architecture, les arts libéraux et les grandes figures de la tradition ne valent plus comme objets d’admiration savante. Ils exigent une traduction dans la conduite.
L’Apprenti apprend que l’outil peut devenir une manière d’être. Le Compagnon découvre que cette manière d’être doit devenir une manière d’aller vers.
Le premier volume conduisait de l’objet au symbole et du symbole au centre. Le second conduit du centre au voyage, du voyage à la relation, de la relation à l’œuvre. La progression n’abolit donc rien. Le Compagnon emporte sa pierre, son axe, son souffle et ses outils, mais il les soumet désormais à la pluralité du monde. Le passage du silence à la parole, de l’atelier intérieur à la cité, de l’ajustement personnel à la transmission constitue le véritable changement de régime initiatique.
Marc Halévy l’exprime dans sa préface en reliant Connaissance et Expérience, théorie et pratique, Atelier et Chantier. Cette dialectique donne au second volume son architecture la plus convaincante. Jean Monard place d’abord le lecteur dans le chantier de l’exercice, puis lui donne les moyens de comprendre ce qu’il vient d’éprouver. Le geste précède ici son commentaire. Cette inversion protège la démarche contre l’érudition sans transformation et rappelle une vérité de toute initiation. Le seuil se comprend autrement après avoir été franchi.
Les cinq Voyages deviennent une grammaire pour habiter le réel
Les cinq Voyages sont relus comme cinq mouvements de l’existence, percevoir, mesurer, relier, se décentrer et offrir. Des sens à la forme, des arts libéraux à la sagesse puis à l’œuvre, Jean Monard transforme le déplacement rituel en discipline quotidienne. Le Rite garde sa structure, mais ses Voyages deviennent des manières de regarder, de décider et de servir.
Les exercices ramènent constamment les symboles vers des scènes ordinaires. Une phrase raccourcie devient travail du ciseau. La pause avant une réponse rend au maillet sa fonction de décision plutôt que de violence. Une relation abîmée devient chantier de truelle et d’équerre. Le symbole vaut alors par la qualité de présence qu’il rend possible, non par l’élégance du commentaire qu’il suscite.
La « complexité vivante », nourrie par Edgar Morin, ajoute une dimension décisive
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Il s’agit de « relier sans réduire, ajuster sans casser ». Le Compagnon apprend à supporter plusieurs niveaux du réel sans conclure trop vite. Jean Monard distingue aussi la lecture des signes de toute superstition. Une correspondance n’est pas un oracle. Sa valeur se vérifie dans l’ajustement qu’elle rend possible. L’ésotérisme demeure ainsi soumis à l’épreuve du réel.
Le sceau 3–4–5 condense cette démarche. Le triangle représente l’axe et l’orientation, le carré long le monde et sa résistance, le pentagramme l’être humain vivant qui transforme l’intention en geste. Chaque exercice traverse donc trois plans, le sens recherché, le réel rencontré et l’acte ajusté. Jean Monard déploie ensuite le 3, le 4 et le 5 dans une couronne de douze. Douze gestes intérieurs, douze katas, douze retours au centre et plusieurs séries d’exercices donnent au Compagnon des prises variées. La construction possède une forte cohérence interne, mais le passage du triangle au nombre douze relève d’une élaboration herméneutique propre à l’auteur davantage que d’une démonstration traditionnelle. Jean Monard le présente d’ailleurs comme une « couronne pédagogique », non comme une réforme du Rite. Cette précision protège l’invention de toute prétention à l’orthodoxie.
Une pédagogie de l’exercice peut-elle laisser assez de silence au symbole
Les deux livres séduisent par leur générosité pratique, mais cette abondance appelle une réserve. À force de proposer des protocoles, des carnets, des micro-gestes, des combinaisons, des katas, des traces et des parcours, la pédagogie risque parfois de produire une nouvelle forme d’activisme intérieur. Le paradoxe est d’autant plus intéressant que Jean Monard combat précisément la performance initiatique. Le second volume reconnaît lui-même qu’il propose « trop, peut-être » de chemins. La bonne lecture consiste donc à ne pas transformer l’ensemble en programme. Le symbole a besoin d’exercice, mais il a également besoin de durée, de silence et d’indétermination.
Christian Styger, dans la postface au volume de l’Apprenti, formule une objection très juste. La « méta-méthode » complète l’étude symbolique classique, mais elle peut demander au débutant une maturité qu’il ne possède pas encore. L’imprégnation lente d’un symbole, accompagnée par la Loge et le deuxième Surveillant, conserve sa nécessité. Vouloir trop tôt convertir chaque symbole en opérateur de discernement personnel pourrait réduire la part obscure de l’initiation, celle qui travaille longtemps avant de livrer une signification. L’objection ne détruit pas le projet. Elle lui donne sa mesure. L’exercice devient initiatique lorsqu’il prolonge le mystère du symbole, non lorsqu’il prétend l’épuiser.
Le vrai passage du Compagnon se nomme transmission
La progression atteint son point le plus juste lorsque le second volume pose la question de l’autre. Un exercice qui ne rencontre jamais autrui reste, selon Jean Monard, en deçà du degré. Le mot Compagnon retrouve le sens de celui qui partage le pain. Fraternité, désaccord, coopération, parole tenue, service et transmission deviennent les pierres d’épreuve. Le chantier intérieur ne vaut que s’il transforme la participation au chantier commun.
La fin du parcours distingue l’épreuve et la transmission
Sans la première, la méthode resterait confortable. Sans la seconde, elle deviendrait narcissique. Transmettre signifie ici laisser une parole plus juste, un lien réparé, une tâche achevée, une manière de travailler que d’autres pourront reprendre. La Loge intérieure cesse d’être un refuge et devient un point d’appui pour la cité, sans prosélytisme ni exhibition spirituelle.
Cette conception éclaire la continuité du diptyque
L’Apprenti reçoit des outils et découvre qu’ils peuvent le travailler. Le Compagnon reçoit le monde et découvre qu’il peut y travailler sans se croire propriétaire de l’Œuvre. Entre la pierre brute et l’Étoile flamboyante, Jean Monard place moins une hiérarchie qu’une responsabilité croissante. Au premier degré, le Maçon apprend à ne pas se mentir sur sa matière. Au deuxième, il apprend à ne pas imposer sa forme au réel. Le premier réclame attention et discernement. Le second ajoute la relation, la complexité et le don.
Le chantier intérieur prend dès lors une signification pleinement maçonnique. Il désigne ce lieu où la liberté de conscience rencontre la mesure, où la verticalité ne dispense jamais de l’horizontale fraternelle, où l’équerre rectifie sans humilier, où le compas ouvre sans dissoudre les limites et où le niveau rappelle une commune dignité. Travailler sa pierre n’a de sens que pour mieux prendre place dans l’édifice commun.
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Jean Monard laisse enfin le Compagnon devant une proposition qui résume les deux livres. Le degré doit devenir vie. L’Apprenti avait découvert que le chantier ne serait jamais achevé. Le Compagnon comprend pourquoi cet inachèvement est la condition même de la marche. Il faudra revenir aux outils, reprendre une pierre, corriger une parole, rouvrir une question, transmettre ce qui peut l’être puis consentir à ce qui demeure obscur. La Lumière maçonnique ne vaut pas parce qu’elle supprimerait l’ombre, mais parce qu’elle permet de travailler sans prétendre tout posséder.
Reste alors une interrogation que ces deux volumes ont le mérite de rendre intérieure. Lorsque le symbole a quitté le tableau, qu’il est descendu dans la main, le souffle, la parole et la relation, lorsque la pierre a cessé d’être un objet pour devenir notre propre matière et que l’Étoile n’est plus seulement au-dessus de nous mais oriente un geste offert aux autres, quelle part de notre existence peut encore être tenue pour étrangère au chantier du Temple ?
Jean Monard, du théâtre des hommes au chantier intérieur
Né le 4 juillet 1945, Jean Monard a suivi ses études au lycée Henri-IV à Paris avant d’enseigner les lettres classiques de 1970 à 1990. Sa trajectoire l’a ensuite conduit vers le théâtre, comme professeur d’art dramatique, comédien et metteur en scène entre 1990 et 2005, puis vers le conseil en entreprise, avec une spécialisation dans l’improvisation organisationnelle et la gestion de crise. Ce parcours éclaire singulièrement son écriture maçonnique, attentive au geste, à la présence, à l’expérience vécue et à cette capacité d’adaptation qui transforme la pensée en action.
Initié en 1991 à la Grande Loge de France au Rite Écossais Ancien et Accepté, il appartient à la Respectable Loge Lux Boutae, à l’Orient d’Annecy. Cette Loge unit deux repères particulièrement évocateurs. Lux, la « lumière » en latin, renvoie au cœur de la démarche initiatique, tandis que Boutae rappelle le vicus gallo-romain à l’origine de la ville d’Annecy. Depuis son initiation, Jean Monard poursuit un travail maçonnique nourri par l’étude des rituels, la réflexion sur la méthode maçonnique envisagée comme une école de sagesse, et la symbolisation comprise comme une expérience à la fois manipulée, habitée et incarnée. Une conviction traverse ainsi son cheminement et donne sa cohérence à ces deux ouvrages consacrés à l’Apprenti et au Compagnon. Le travail initiatique ne s’arrête pas aux portes du Temple. Il peut conduire chacun à faire du quotidien lui-même une « Loge secrète », espace intérieur où le symbole cesse d’être seulement pensé pour devenir une manière de vivre.
Le Livre des exercices de l’Apprenti. Variations sur le thème des outils symboliques. Exercices spirituels, méditations et théâtre d’objets pour le chantier intérieur de l’Apprenti au REAA, Jean Monard, préface de Marc Halévy, Les éditions L.O.L., 322 pages, ISBN 978-2-492878-76-3.
Le Livre des exercices du Compagnon. Le Chantier intérieur. Exercices, méditations et travaux de chantier pour vivre le 2e degré du REAA, Jean Monard, préface de Marc Halévy, Les éditions L.O.L., 232 pages, ISBN 978-2-492878-78-7.
L’avocat parisien Emmanuel Pierrat a été condamné, ce 9 septembre 2026, par le tribunal correctionnel de Paris à deux ans d’emprisonnement avec sursis pour le harcèlement moral de dix-huit anciens collaborateurs. Une condamnation pénale qui intervient plus de trois ans après une première sanction disciplinaire, prononcée par la cour d’appel de Paris. Mais, contrairement aux réquisitions du parquet, le tribunal n’a pas interdit à l’avocat de continuer à exercer. Son ancienne associée Sophie Viaris de Lesegno a, quant à elle, été relaxée.
L’allégorie de la Justice, souvent incarnée par les déesses Thémis ou Justitia, porte traditionnellement un bandeau sur les yeux, symbole d’impartialité. Sa toge ou son armure découvre souvent un sein, dans l’histoire des représentations artistiques, liant ainsi l’idéal républicain (la patrie nourrissant ses citoyens) et la Vérité (celle-ci n’ayant rien à cacher), l’apparition d’une mamelle généreuse annonçant parfois une clémence partielle pour les fautes.
Il aura fallu plusieurs années pour que ce qui avait commencé comme une affaire de conditions de travail au sein d’un cabinet d’avocats aboutisse devant le tribunal correctionnel. Ce mercredi 9 septembre, la 31e chambre correctionnelle du tribunal de Paris a condamné Emmanuel Pierrat à deux ans de prison avec sursis pour des faits de harcèlement moral commis à l’encontre de dix-huit anciens collaborateurs. Il devra également verser entre 1 000 et 2 000 euros à chacune des victimes.
La décision correspond, sur le volet principal, aux réquisitions du parquet, qui avait demandé deux ans d’emprisonnement avec sursis probatoire. Mais le tribunal n’a pas suivi le ministère public sur un point déterminant : il avait également requis deux ans d’interdiction d’exercer la profession d’avocat. Cette peine complémentaire n’a finalement pas été prononcée.
Le tribunal a considéré qu’Emmanuel Pierrat avait, désormais, pris la mesure de ses actes et qu’il présentait des garanties de non-réitération. Le juge a notamment tenu compte de son parcours depuis les faits et de sa démarche de soins. Il avait, par ailleurs, déjà exécuté la sanction disciplinaire qui lui avait été infligée, quelques années auparavant.
La décision ne manque pas ainsi d’une certaine singularité : Emmanuel Pierrat est, désormais, pénalement condamné pour les faits de harcèlement moral qui ont durablement marqué la vie de son cabinet ; pour autant, il demeure autorisé à exercer comme avocat. Il faut y lire, à la fois, sans doute, le cheminement personnel évoqué au cours du débat judiciaire intervenu devant le tribunal correctionnel, mais aussi et très sûrement la conséquence de procédures disciplinaires qui s’étaient préalablement conclues en appel.
Une affaire révélée en 2021
Emmanuel Pierrat se regardant dans le miroir ?
L’affaire avait éclaté au grand jour en février 2021, à la suite d’une enquête du quotidien Libération. Plusieurs anciens collaborateurs décrivaient alors le fonctionnement du cabinet Pierrat comme un univers dominé par la peur, les cris, les insultes et les humiliations. Une vingtaine de personnes ayant travaillé auprès de l’avocat avaient témoigné d’un climat de travail particulièrement dégradé.
Emmanuel Pierrat avait, à l’époque, contesté « avec la plus grande fermeté » les accusations portées contre lui. L’affaire ne devait, pourtant, pas se cantonner au seul terrain médiatique.
Une procédure disciplinaire fut engagée par l’Ordre des avocats de Paris. En juillet 2022, le conseil de discipline avait prononcé une première sanction, jugée trop clémente par la bâtonnière Julie Couturier, qui avait fait appel. La cour d’appel de Paris, en mars 2023, alourdit considérablement la peine : dix-huit mois d’interdiction d’exercer, dont six mois avec sursis, c.-à-d. un an ferme.
La motivation de la cour était particulièrement sévère. Elle avait décrit un « comportement agressif, insultant et humiliant » présentant un caractère « pérenne et systémique » et relevé alors une « absence préoccupante de prise de conscience » de la situation par Emmanuel Pierrat.
Cette première condamnation n’était pas une condamnation pénale. Elle relevait de la discipline professionnelle des avocats. Mais elle n’en constitue pas moins un élément essentiel pour comprendre la suite du dossier : les mêmes faits de management et les mêmes pratiques professionnelles allaient donc, ensuite, être examinés sous l’angle du droit pénal.
Du disciplinaire au pénal
Le Tribunal de Paris est, désormais, situé porte de Clichy.
Une enquête préliminaire pour harcèlement moral fut ouverte par le parquet de Paris en avril 2024. Emmanuel Pierrat fut placé en garde à vue en avril 2025, avant d’être renvoyé devant le tribunal correctionnel. Son ancienne associée, Sophie Viaris de Lesegno, était également poursuivie pour complicité de harcèlement moral.
Le dossier pénal devait finalement prendre une ampleur plus importante que ne le laissait penser le renvoi initial. Au procès, qui s’est tenu du 21 au 29 mai 2026 devant la 31e chambre correctionnelle, dix-huit anciens collaborateurs ont finalement été concernés par la condamnation prononcée, ce 9 septembre.
Les audiences de mai ont permis de faire entendre une succession de témoignages qui, pris ensemble, ont dessiné le fonctionnement d’un cabinet décrit comme profondément violent.
Cris, humiliations et peur
La tête dans les mains, pour se protéger des menaces….
Pendant plusieurs jours, les anciens collaborateurs se sont succédé à la barre. Ils ont décrit des insultes et des cris, des dénigrements et des comportements humiliants. Certains témoignages faisaient également état de jets d’objets et de scènes particulièrement brutales. Les récits, parfois très différents dans leur détail, convergeaient sur l’existence d’un climat de peur et de pression permanente.
Le phénomène ne se résumait donc pas à quelques éclats de colère isolés. C’est précisément cette répétition et cette dimension collective qui, en 2023, avaient déjà conduit la juridiction disciplinaire à qualifier ce comportement de « pérenne et systémique ».
Plusieurs anciens collaborateurs ont expliqué les conséquences personnelles et professionnelles de cette expérience. Certains ont fait état de graves difficultés psychologiques ; d’autres ont indiqué avoir été conduits, du fait de ce traumatisme, à renoncer à la carrière d’avocat.
Au cours du procès, ces témoignages ont constitué les pièces d’un récit collectif reconstituant le fonctionnement humainement désastreux du cabinet.
« Je reconnais la globalité des faits »
Le procès pénal a, toutefois, présenté une particularité importante : dès son ouverture, Emmanuel Pierrat s’est, enfin, résolu à reconnaître « globalement » les faits.
Le maillet est un symbole commun à la Justice et à la Franc-Maçonnerie.
Le 21 mai, interrogé par la présidente de la 31e chambre correctionnelle, Nathalie Gavarino, il a déclaré reconnaître « la globalité des faits » qui lui étaient reprochés. Il a également reconnu que ces comportements constituaient du harcèlement moral.
Cette reconnaissance tranche avec la position adoptée au moment des premières révélations médiatiques.
À l’audience, l’avocat a expliqué que son comportement s’était profondément détérioré au milieu des années 2010, dans un contexte personnel difficile. Il a parlé d’un « management à l’ancienne » (sic) et reconnu avoir fait subir à ses collaborateurs des comportements qu’il savait, désormais, foncièrement illégaux.
Mais cette reconnaissance n’a pas effacé la gravité des faits. Le ministère public a précisément insisté sur leur persistance, malgré les alertes.
Dans ses réquisitions, le procureur a résumé la difficulté particulière de ce type d’infraction, en affirmant que « le harcèlement moral est un mal insidieux ». Il a demandé deux ans de prison avec sursis probatoire et deux ans d’interdiction professionnelle.
La défense : éviter la « mort professionnelle »
Robe noire d’avocat suspendue à un perroquet dont les ramures suggèrent ici les choix d’actions pris en conscience.
La question de l’interdiction d’exercer constituait l’un des enjeux majeurs du procès.
La défense d’Emmanuel Pierrat a reconnu la réalité des faits mais s’est efforcée de convaincre le tribunal que l’avocat avait changé et qu’une nouvelle interdiction professionnelle serait disproportionnée.
À l’audience, son avocate, Me Caroline Toby, a notamment contesté l’image d’un homme réduit à la seule violence de son comportement professionnel. Elle a souligné qu’il avait aussi pu manifester une personnalité attachante et elle a dénoncé une représentation médiatique devenue, selon elle, excessivement monolithique.
Cette stratégie a manifestement trouvé un écho sur un point essentiel : le tribunal a condamné Me Pierrat, mais ne lui a pas retiré le droit d’exercer.
Il s’agit probablement de la partie la plus importante de la décision pour l’avenir professionnel de l’avocat.
Sophie Viaris de Lesegno relaxée
L’autre prévenue, Sophie Viaris de Lesegno, ancienne associée d’Emmanuel Pierrat, était poursuivie pour complicité de harcèlement moral.
Son rôle avait été longuement discuté, pendant le procès. Assurant sa propre défense, elle soutint notamment à la barre qu’elle avait elle-même été exposée au comportement de son associé et qu’une éventuelle connaissance des agissements de celui-ci ne suffisait pas pour constituer, en droit pénal, les conditions d’une complicité.
Le tribunal a finalement renvoyé Sophie Viaris de Lesegno des fins de la poursuite ; autrement dit, il l’a relaxée.
Cette décision établit donc une distinction nette entre les responsabilités pénales des deux prévenus.
Une condamnation pénale après une sanction professionnelle
Le glaive de la Justice s’élevant au-dessus du brouillard et des nuages noyant la dense forêt humaine.
L’intérêt juridique de cette affaire tient aussi à la coexistence de deux procédures.
En 2023, la justice professionnelle avait déjà sanctionné Emmanuel Pierrat pour les manquements déontologiques liés au fonctionnement de son cabinet. En 2026, la justice pénale enfonce le clou, en reconnaissant l’existence d’un harcèlement moral pénalement répréhensible.
Les deux décisions ne se confondent pas : la procédure disciplinaire concernait les obligations professionnelles de l’avocat et la procédure pénale, la commission d’une infraction. Mais leur rapprochement donne à la chronologie de l’affaire une portée particulière.
En 2023, la cour d’appel reprochait encore à Me Pierrat son absence de prise de conscience. En 2026, le tribunal relève, au contraire, une évolution suffisante pour considérer qu’une nouvelle interdiction professionnelle n’est pas nécessaire.
Entre ces deux décisions se trouve donc l’un des éléments ou des événements cruciaux de l’affaire : la reconnaissance des faits par le prévenu et la transformation de son attitude devant la justice.
Une carrière publique qui dépasse largement le barreau
L’affaire a d’autant plus retenu l’attention que Me Pierrat était loin de passer pour un avocat lambda.
La façade du GODF, 16 rue Cadet, à Paris 9e arr., avec une lumière venant de l’intérieur.
Spécialiste reconnu du droit de la propriété littéraire, il s’est également illustré comme écrivain, éditeur et, plus globalement, comme commentateur et conférencier, bref, comme une personnalité du monde culturel. Il a exercé diverses responsabilités dans les milieux juridique et littéraire et a publié de multiples ouvrages consacrés tantôt au droit, à la littérature, à l’art ou à la liberté d’expression. Longtemps franc-maçon du Grand Orient de France (il n’en est plus membre, depuis plusieurs mois), il a signé de nombreuses monographies concernant l’histoire et la géographie de ce courant de pensée, sans se limiter à cette obédience.
Cette visibilité explique, en partie, le fort écho qu’ont rencontré les accusations portées contre lui et celui que nous lui avons nous-mêmes réservé, tant ce comportement scandaleux, pendant tant d’années, de la part de celui qui était naguère encore un frère très répandu dans les milieux intellectuels de la capitale, demeure profondément affligeant et radicalement contraire aux vertus de justice et de tempérance prônées dans nos cercles.
Cette notoriété explique également pourquoi le dossier a dépassé la seule question du fonctionnement interne d’un cabinet d’avocats pour devenir un épisode révélateur des rapports de pouvoir dans certains milieux professionnels où l’autorité, le prestige et la dépendance hiérarchique peuvent se mêler étroitement. Rapports dégradés qui n’épargnent pas – nous le regrettons vivement – des personnalités ayant pu prêter des serments solennels d’honneur et de probité dans le cadre maçonnique, ce qui confère, à nos yeux, une gravité supplémentaire aux faits en cause et ne manque pas de nous interroger sur la portée effective des « exercices » pratiqués dans nos loges, surtout, en l’occurrence, de la part d’un frère s’étant si publiquement et si complaisamment affiché comme francs-maçons, alors qu’i était, au même moment, dénué de la moindre exemplarité dans des dimensions majeures de ses responsabilités sociales.
Cela avait déjà été le cas, en 2020, dans le dossier concernant le PEN Club français, affaire finalement classée sans suite par le parquet, où Emmanuel Pierrat avait été brutalement évincé de la présidence de cette association d’écrivains. Il était suspecté d’abus de confiance et visé par des plaintes internes dénonçant de graves irrégularités comptables doublées d’un comportement agressif envers ses membres. S’il s’était estimé diffamé, il aurait pu poursuivre ses accusateurs pour dénonciation calomnieuse. Il n’a pas cru devoir le faire, alors même qu’il s’était montré très combatif sur ce plan, dans les affaires en cause ici, n’hésitant pas à menacer de nous traduire devant les tribunaux… avant de devoir capituler bien ultérieurement en justice, face à l’énormité des preuves !
Une autre plainte, distincte, est désormais en cours
La condamnation du 9 septembre intervient, enfin, dans un contexte où Emmanuel Pierrat fait l’objet d’une autre procédure, sans rapport avec le dossier de harcèlement moral.
Eva Ionesco dont la mère, Irina, prenait d’elle des photos, nue, enfant.
L’autrice et réalisatrice Eva Ionesco a déposé très récemment, en août 2026, une plainte l’accusant de détenir et de receler des photographies à caractère pornographique prises d’elle, entre les âges de quatre et onze ans, par sa mère, la photographe Irina Ionesco, au fameux homonyme mais sans lien de parenté avec l’académicien français d’origine roumaine par son père, le dramaturge Eugène Ionesco. Emmanuel Pierrat était l’exécuteur testamentaire d’Irina Ionesco, décédée en 2022, et il lui est notamment reproché d’avoir exposé, dans son cabinet, et diffusé extérieurement certaines de ces photographies…
Il convient ici de distinguer strictement les situations : il s’agit, en l’occurrence, d’accusations faisant l’objet d’une plainte portée devant la justice et non d’une condamnationprononcée par elle. Les faits incriminés ne sauraient donc être considérés comme établis. Nous aurons l’occasion – c’est bien triste – de revenir sur les évolutions de ce dossier, sans avoir à en détailler ici les éléments, dont nous avons eu connaissance.
Cependant, cette nouvelle procédure contribue à replacer la condamnation pour harcèlement moral dans une actualité judiciaire particulièrement lourde pour l’avocat, d’autant que des collaborateurs victimes de ses agissements passés n’ont pas hésité, dans leur colère qui était toujours vive, à le huer, au sortir du tribunal, aux cris de « Pierrat pédo ».
Lorsque la fiction israélienne est rattrapée par l’Histoire
Il est des séries que l’on suit pour l’efficacité de leur intrigue, le rythme de leur mise en scène ou l’habileté de leurs rebondissements, et d’autres qui, sous l’apparence du divertissement, finissent par déplacer quelque chose de plus profond dans notre manière de considérer les hommes. Fauda appartient assurément à cette seconde catégorie. Derrière les codes parfaitement maîtrisés du thriller contemporain – filatures, infiltrations, interrogatoires, opérations clandestines, explosions soudaines et courses contre la montre –, la série créée par Lior Raz et Avi Issacharoff installe peu à peu une interrogation dont la portée déborde largement le conflit israélo-palestinien : que devient le visage d’un homme lorsqu’il doit, pour combattre son adversaire, apprendre à porter le sien ?
Cette question, déjà centrale lors de la naissance de la série en 2015, s’est chargée depuis d’une gravité que ses auteurs eux-mêmes ne pouvaient évidemment prévoir. Les quatre premières saisons appartiennent en effet au monde d’avant le 7 octobre 2023. Elles ont été écrites et tournées avant l’attaque menée par le Hamas contre Israël, avant la guerre de Gaza qui s’ensuivit, avant la constitution des dispositifs chargés de retrouver les participants aux massacres. Pourtant, vues depuis notre présent, certaines séquences semblent étrangement familières : infiltration de cellules armées, recrutement d’informateurs, écoute des communications, exploitation des liens familiaux, identification minutieuse d’une cible, arrestation ou élimination d’hommes soupçonnés d’avoir participé à des attentats. Fauda n’a naturellement rien prédit ; elle avait simplement mis en fiction, plusieurs années auparavant, une culture israélienne du renseignement et de la lutte antiterroriste que l’Histoire allait brutalement replacer au premier plan.
À quelques jours de la diffusion mondiale sur Netflix de la cinquième saison, annoncée pour le 8 septembre 2026, cette rencontre entre la fiction et l’événement donne à l’ensemble de la série une profondeur nouvelle. Le récit doit désormais composer avec un avant et un après, comme certaines œuvres européennes furent obligées de réinventer leur langage après les grandes catastrophes du XXe siècle. Lior Raz et Avi Issacharoff ont d’ailleurs expliqué avoir profondément remanié leur projet après le 7 octobre, considérant qu’une fiction prétendant encore parler de la société israélienne, de ses peurs, de ses combats et de ses fractures ne pouvait faire comme si cette date n’avait pas bouleversé le paysage.
Mais pour comprendre ce que Fauda dit véritablement de notre temps, encore faut-il revenir au mot qui lui donne son titre.
Le chaos commence lorsque le masque adhère au visage
Fauda, فوضى, signifie « chaos » en arabe. Le terme désigne naturellement le désordre politique, militaire et humain dans lequel évoluent les personnages, mais le chaos le plus intéressant de la série n’est peut-être pas celui des rues, des attentats ou des opérations spéciales. Il se situe plus profondément dans les consciences, lorsque les identités deviennent incertaines et que celui qui joue un rôle ne sait plus exactement où finit le personnage et où recommence l’homme.
Lior_Raz,February_2018
Doron Kavillio, interprété par Lior Raz, appartient à l’univers des mista’arvim, ces combattants israéliens spécialisés dans les opérations sous couverture et capables de se fondre dans un environnement arabe. Il ne suffit pas, pour eux, d’endosser un costume ou de dissimuler une arme. L’infiltration exige la maîtrise d’une langue, d’un accent, d’une gestuelle, de codes sociaux et religieux, d’habitudes alimentaires, de formes de politesse, parfois même de silences. Il faut pouvoir pénétrer dans une maison, partager le café, s’asseoir à une table, comprendre les relations familiales, gagner une confiance, peut-être susciter une amitié, tout en sachant que l’identité présentée à ceux que l’on rencontre n’existe pas.
mista’arvim – Création IA
C’est à cet endroit précis que Fauda cesse d’être une simple série d’action pour rejoindre l’une des plus anciennes préoccupations de la culture occidentale :le masque. Le théâtre grec avait déjà compris que la persona n’était pas seulement une apparence, mais un dispositif par lequel la voix humaine se transforme. Le carnaval médiéval, la commedia dell’arte, Shakespeare, puis Pirandello ont poursuivi cette réflexion sur les identités que nous croyons revêtir librement et qui, parfois, finissent par nous emprisonner. Doron devient Amir lorsqu’il pénètre dans le monde palestinien, mais à force de parler sous ce nom, d’être désiré, aimé, craint ou haï sous ce visage, la frontière finit nécessairement par se brouiller : où finit Doron et où commence Amir ?
Le Franc-Maçon ne peut qu’être sensible à cette interrogation.
La démarche initiatique cherche, d’une certaine manière, à accomplir exactement le mouvement inverse. Le monde profane nous recouvre de titres, de professions, de statuts, de réputations, de possessions, d’appartenances et de certitudes ; le seuil du Temple invite symboliquement à prendre distance avec ces personnages sociaux afin de retrouver derrière eux quelque chose de plus essentiel. Là où l’initié cherche à déposer les masques, l’infiltré doit apprendre à les multiplier, à les rendre convaincants, puis à vivre suffisamment longtemps derrière eux pour tromper celui qu’il approche.
Fauda – Bande annonce (Saison 1) HD VF
La clandestinité devient ainsi, dans Fauda, une sorte d’anti-initiation. L’initié descend en lui-même pour tenter de découvrir ce qu’il est ; l’agent clandestin s’exerce à ne plus paraître ce qu’il est. Pourtant, au bout de ces deux mouvements contraires, la même question demeure : que subsiste-t-il de notre identité lorsque le personnage que nous avons créé acquiert sa propre existence ?
Doron, ou l’Ulysse qui ne sait plus rentrer à Ithaque
Avi Issacharoff
C’est pourquoi Doron serait bien mal compris si on le réduisait au héros viril, colérique et impétueux du cinéma d’action. Sa véritable tragédie n’est pas simplement qu’il risque sa vie ; elle tient à ce qu’il semble devenir progressivement incapable de vivre dans un univers où cette vie ne serait plus menacée.
Il possède quelque chose d’Ulysse, mais d’un Ulysse pour lequel Ithaque aurait cessé d’être habitable. Dans l’Odyssée, tout le voyage tend vers le retour, vers Pénélope, vers la maison et le royaume retrouvé. Chez Doron, le mouvement se renverse : chaque possibilité de retour au foyer paraît provisoire, presque artificielle. L’épouse, les enfants, le travail, la terre, la vigne, la vie civile devraient constituer le port après la tempête ; ils deviennent au contraire un monde dont il ne possède plus tout à fait la langue.
On pourrait expliquer cette difficulté par l’addiction à l’adrénaline
Le président d’Israël, Reuven Rivlin, avec le personnel de la série Fauda, février 2018
Ce serait trop simple. Le danger offre à Doron une densité existentielle que le quotidien semble désormais incapable de lui procurer. Il appartient à ces hommes que la guerre a durablement transformés au point que la paix elle-même devient étrangère. De nombreux récits anciens ou modernes ont exploré cette impossibilité du retour : les guerriers de l’Iliade, les vétérans d’Hemingway, les soldats de Remarque ou de Tim O’Brien découvrent, chacun à leur manière, que l’homme peut revenir physiquement du combat sans jamais réellement quitter le champ de bataille.
C’est l’une des intuitions les plus sombres de Fauda
La guerre ne tue pas seulement ceux qui tombent ; elle modifie ceux qui rentrent. Les survivants réapprennent les gestes du quotidien, embrassent leurs enfants, partagent des repas, mais quelque chose d’eux continue à surveiller une porte, à évaluer une sortie, à entendre dans un bruit ordinaire l’écho possible d’une menace. La frontière géographique disparaît alors que la frontière intérieure demeure, comme une cicatrice qui ne se voit pas toujours mais qui transforme la manière d’habiter le monde.
La cinquième saison semble précisément vouloir approfondir cette dimension en présentant moins des combattants triomphants que des hommes éprouvés, parfois brisés, contraints de vivre avec leurs fantômes. La guerre cesse dès lors d’être seulement le décor spectaculaire de la série pour devenir une maladie de la mémoire, une temporalité dont on ne sort plus tout à fait.
Boaz : une colonne du Temple égarée dans le monde de Fauda
Tomer_Capone ; BOAZ.jpgTomer Capone est Boaz
Un détail ne manquera pas d’arrêter le regard du spectateur Franc-Maçon : Boaz, interprété par Tomer Capone, est le frère cadet de Gali, l’épouse de Doron, et donc le beau-frère de celui-ci. Il appartient lui-même à l’unité clandestine, et cette double appartenance – celle de la famille et celle du groupe combattant – donne à son personnage une intensité particulière. Avec lui, la fraternité des armes et la fraternité du sang se confondent jusqu’à rendre impossible toute séparation entre la mission et l’affect.
Pour le Franc-Maçon, le prénom possède évidemment une sonorité particulière. Boaz est l’un des deux noms bibliques attachés aux colonnes dressées devant le Temple de Salomon, l’autre étant Jakin. La tradition maçonnique les a investies d’une richesse symbolique considérable : elles disent à la fois la force, la stabilité, le seuil, le passage d’un espace à un autre, d’un état à un autre.
Il serait pourtant imprudent d’imaginer derrière ce prénom une allusion volontaire des scénaristes. Boaz est un prénom hébraïque parfaitement naturel dans la société israélienne et rien ne permet d’affirmer que Lior Raz ou Avi Issacharoff aient voulu ouvrir une porte vers l’imaginaire maçonnique. Mais le symbole possède parfois cette faculté singulière de produire du sens indépendamment de l’intention de celui qui l’a placé là.
Car le Boaz de Fauda est précisément unhomme du seuil. Il franchit des frontières, passe d’une identité à une autre, quitte son apparence pour adopter celle d’un autre monde. La colonne immobile du Temple devient presque, sous nos yeux, une colonne en mouvement. Là où la colonne biblique marque une entrée, le combattant clandestin franchit des portes dont il n’est jamais assuré de revenir.
Sa destinée prend alors une coloration presque involontairement initiatique.
La colonne devrait soutenir ; ici, elle peut être frappée. Elle devrait annoncer un passage vers un espace ordonné ; ici, le passage conduit au chaos. À travers Boaz, Doron découvre surtout le prix réel de l’appartenance à une communauté d’hommes qui ont remis leurs vies entre les mains les uns des autres : la fraternité protège, certes, mais elle condamne aussi chacun à porter longtemps la disparition de ceux auxquels il était lié.
FAUDA Saison 2 – Bande-Annonce
La fraternité : chaîne d’union ou forteresse ?
C’est là une autre dimension essentielle de Fauda. Derrière le renseignement, la guerre et la traque, la série est aussi une œuvre sur la fraternité. L’unité de Doron forme une petite communauté que l’expérience du danger distingue du reste du monde. Ses membres possèdent leurs codes, leur langage, leurs plaisanteries, leurs silences et leurs souvenirs communs ; ils connaissent les faiblesses les uns des autres, se querellent, s’agacent, mais savent qu’au moment décisif celui qui marche à côté d’eux risquera sa propre vie pour les ramener.
Cette fraternité de combat est l’un des éléments les plus émouvants de la série, précisément parce qu’elle n’est jamais abstraite. Elle se mesure en gestes, en fidélités, en corps ramenés, en regards qui n’ont plus besoin de paroles. Mais elle conduit également vers une interrogation moins confortable : jusqu’où s’étend le cercle de la fraternité ?
L’Histoire montre qu’un groupe peut être extraordinairement fraternel envers ses membres tout en devenant impitoyable envers ceux qu’il tient pour étrangers. L’amour des siens n’empêche nullement la haine des autres ; il peut même, dans certaines circonstances, la renforcer. Une nation, une armée, une religion, une communauté ou une Loge possèdent nécessairement des limites, mais la question initiatique commence peut-être précisément lorsque nous interrogeons ces limites.
Reconnaître pour Frère celui qui partage nos signes, notre langage et notre héritage n’est finalement pas l’épreuve la plus difficile. La véritable exigence surgit devant celui qui ne nous ressemble pas, qui ne partage aucune de nos références et peut même nous combattre. Jusqu’où sommes-nous capables d’agrandir le cercle sans tomber dans la naïveté ? Peut-on reconnaître chez l’adversaire quelque chose de l’humanité commune tout en condamnant son acte, en refusant son idéologie et en exigeant justice ?
Fauda ne fournit pas de réponse. Elle montre seulement combien cette frontière morale est difficile à tenir lorsque les morts ont des noms, des visages et des familles.
Du renseignement à la connaissance des failles
Unité Duvdevan – source reddit
Il convient ici de préciser ce que sont réellement les hommes dont la série s’inspire. Doron et ses compagnons ne correspondent pas exactement à l’image classique de l’espion, celle que la littérature nous a rendue familière depuis John le Carré ou Graham Greene. Ils relèvent davantage de la tradition des unités mista’arvim et évoquent notamment Duvdevan, unité spéciale israélienne spécialisée dans les opérations clandestines, particulièrement dans les territoires palestiniens.
Cette proximité avec le réel explique en partie le sentiment d’authenticité de la série. Lior Raz et Avi Issacharoff connaissent intimement cet univers, l’un par son expérience opérationnelle, l’autre par son parcours et son travail de journaliste spécialiste des affaires israélo-palestiniennes. Fauda ne surgit donc pas d’une imagination totalement extérieure au terrain ; elle transforme une connaissance vécue ou observée en matière dramatique.
Itzik Cohen est le « capitaine Ayoub »
À côté des combattants sous couverture apparaît l’autre grand acteur du récit : le Shin Bet, service israélien chargé notamment de la sécurité intérieure et du contre-terrorisme. Le personnage de Gabi Ayoub, le « capitaine Ayoub », en incarne l’une des figures les plus fascinantes. Avec lui, la guerre change de registre. L’arme principale n’est plus le fusil, mais la connaissance intime de l’adversaire : ses amours, ses dettes, ses peurs, ses rivalités, ses liens familiaux, ses ambitions, toutes ces attaches invisibles par lesquelles une existence humaine peut devenir lisible puis vulnérable.
Le renseignement apparaît ainsi comme une véritable cartographie des relations humaines.
Connaître un homme signifie savoir par quelle porte entrer dans son existence
Une épouse, un frère, une mère malade, une maîtresse, une dette ou un enfant cessent alors d’être seulement des réalités affectives pour devenir des données potentiellement opérationnelles.
Shin Bet
Cette conception de la connaissance ne peut qu’interroger le Franc-Maçon. Toute tradition philosophique ou initiatique associe volontiers la connaissance à un mouvement de libération : connaître le monde, mais surtout se connaître soi-même afin d’échapper à l’ignorance. Dans l’univers du renseignement, la connaissance peut au contraire devenir l’instrument d’un pouvoir exercé sur autrui. La formule delphique « connais-toi toi-même » conduit vers l’intériorité ; le renseignement demande plutôt : « connais suffisamment l’autre pour savoir comment agir sur lui ». Entre les deux apparaît une différence fondamentale. L’une des connaissances cherche une vérité ; l’autre cherche une prise.
Regarder 2015 après avoir vécu 2023
Cette distinction prend une force particulière lorsqu’on replace Fauda dans sa chronologie. La première saison date de 2015, tandis que la quatrième arrive sur Netflix au début de 2023. Les quatre premières saisons appartiennent donc entièrement au monde antérieur au massacre du 7 octobre. Elles ne racontent ni cette attaque, ni la guerre qui suivit, ni la traque ultérieure de ceux qui y participèrent.
Pourtant, nous ne pouvons plus les regarder aujourd’hui avec les yeux de 2015. Notre regard est chargé de ce qui s’est produit depuis. Chaque frontière, chaque renseignement imparfait, chaque infiltration d’une cellule armée, chaque certitude sécuritaire prend une couleur nouvelle parce que nous connaissons désormais l’avenir du monde auquel appartiennent les personnages.
La situation possède quelque chose de la tragédie grecque, où le spectateur connaît souvent le destin qui attend celui qui s’avance encore dans l’ignorance. Œdipe cherche la cause du malheur de Thèbes sans savoir qu’il chemine vers sa propre vérité ; Cassandre connaît l’avenir mais ne peut empêcher qu’il advienne. Nous autres spectateurs de Fauda possédons, depuis 2023, une connaissance rétrospective : nous savons que les dispositifs de sécurité paraissant si omniprésents dans la série connaîtront un jour une défaillance catastrophique, et cette connaissance modifie la réception des premières saisons sans qu’une seule image ait changé.
C’est là l’un des pouvoirs étranges de l’Histoire sur les œuvres.
Elle ne les réécrit pas matériellement ; elle transforme ceux qui les regardent. Un film tourné avant une guerre n’est plus tout à fait le même après la guerre, non parce que sa pellicule aurait changé, mais parce que la mémoire du spectateur s’est remplie d’événements inconnus des personnages.
Fauda n’a donc pas annoncé le 7 octobre ; le 7 octobre a changé notre manière de regarder Fauda.
NILI : lorsque l’Histoire rejoint les méthodes de la fiction
Israeli Defense Forces
Le rapprochement devient encore plus saisissant avec la création, après le 7 octobre 2023, d’une structure spécialement chargée d’identifier et de retrouver ceux qui avaient participé aux massacres : NILI. En 2026, Tsahal et le Shin Bet ont reconnu publiquement l’existence de cette mission particulière et donné quelques indications sur les méthodes employées : renseignement humain, interrogatoires, reconnaissance faciale, exploitation massive de données et recours à l’intelligence artificielle pour identifier puis localiser les personnes recherchées.
Shabak
Une précision s’impose toutefois. NILI ne doit pas être présentée comme une simple « branche du Shin Bet ». Il s’agit plutôt d’une mission ou d’une structure spéciale mobilisant notamment des moyens relevant de Tsahal et du Shin Bet. De même, NILI ne doit pas être confondue avec Duvdevan, unité militaire bien plus ancienne dont la culture opérationnelle a nourri l’univers de la série.
La parenté des méthodes demeure néanmoins troublante pour celui qui connaît Fauda.
Identifier un homme sur une image, reconstituer sa trajectoire, croiser différentes sources, découvrir ses habitudes, savoir où il dort, avec qui il communique, quels lieux il fréquente, puis préparer son arrestation ou son élimination : la réalité israélienne de l’après-7 octobre semble parfois prolonger des procédures que la fiction dramatisait depuis près d’une décennie.
Mais il faut là encore refuser toute illusion prophétique. Fauda n’a rien annoncé ; elle décrivait un savoir-faire déjà ancien, enraciné dans l’histoire particulière du renseignement israélien. L’événement de 2023 lui a simplement donné une lumière nouvelle, infiniment plus sombre.
Mossad
Le nom même de NILI ouvre d’ailleurs un extraordinaire corridor historique. L’acronyme renvoie à la formule hébraïque Netzah Yisrael Lo Yeshaker, tirée du Premier Livre de Samuel, généralement interprétée autour de l’idée que « l’Éternité d’Israël ne mentira pas ». Mais NILI fut surtout le nom d’un réseau clandestin juif de renseignement actif pendant la Première Guerre mondiale en Palestine ottomane. Autour d’Aaron Aaronsohn, Sarah Aaronsohn, Avshalom Feinberg ou Yosef Lishansky, ses membres fournirent des renseignements aux Britanniques contre l’Empire ottoman.
Ainsi un même nom fait-il communiquer trois temporalités : le texte biblique, la Grande Guerre et le lendemain du 7 octobre 2023. On mesure ici combien, dans l’histoire israélienne, le renseignement n’est jamais tout à fait coupé de la mémoire. Derrière les technologies les plus contemporaines – reconnaissance faciale, traitement algorithmique des données, drones ou intelligence artificielle – continuent de circuler des références qui appartiennent à des strates historiques beaucoup plus anciennes.
Pour qui demeure attentif aux symboles, cette persistance est fascinante. Les sociétés, comme les individus, ne créent jamais leurs mots à partir de rien ; elles héritent de noms anciens qu’elles rechargent d’une signification nouvelle. L’Histoire ressemble alors moins à une ligne droite qu’à un palimpseste, ce manuscrit gratté puis réécrit sur lequel l’encre la plus récente laisse encore deviner les traces du texte précédent.
De la vengeance à l’Orestie : sortir de la comptabilité du sang
Laetitia_Eido est la Dr Shirin Al Abed
Cette continuité historique conduit inévitablement vers une question morale plus redoutable : celle de la vengeance. L’univers de Fauda repose largement sur un mécanisme dans lequel une mort appelle une autre mort, un frère veut venger son frère, une famille réclame justice pour l’un des siens et chaque représaille risque de fabriquer celui qui voudra, à son tour, répondre au sang versé.
La cinquième saison paraît vouloir prendre directement en charge cette logique de la vengeance de sang. La série retrouve ainsi, consciemment ou non, l’une des plus anciennes interrogations de la civilisation méditerranéenne. Eschyle l’avait placée au cœur de l’Orestie. Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie ; Clytemnestre tue Agamemnon ; Oreste tue sa mère Clytemnestre ; et si la cité n’invente pas une autre manière de rendre justice, la vengeance pourra continuer éternellement. La grandeur de la trilogie ne consiste donc pas seulement à raconter une famille maudite, mais à mettre en scène le passage de la vendetta au tribunal, du cycle du sang à l’institution de la justice.
Fauda raconte souvent cette même difficulté à solder les comptes. Chaque mort laisse une dette ; chaque dette devient une promesse de revanche. Le Franc-Maçon peut y reconnaître l’exact contraire du geste constructeur, car bâtir suppose qu’à un moment donné quelqu’un refuse de transformer chaque blessure en pierre supplémentaire du mur qui sépare les hommes.
Une telle réflexion ne signifie évidemment ni oublier les victimes, ni renoncer à poursuivre les responsables d’un crime, ni confondre justice et faiblesse. Elle consiste simplement à rappeler que justice et vengeance ne sont pas synonymes. La première devrait chercher à restaurer un ordre violé ; la seconde court toujours le risque de reproduire sur l’autre la douleur que l’on a soi-même subie. Une civilisation qui ne parvient plus à distinguer ces deux mouvements risque tôt ou tard d’entrer dans cette comptabilité du sang où personne ne peut plus dire quel mort fut le premier.
Le pavé mosaïque : non pas relativiser le mal, mais reconnaître l’ombre
Une lecture maçonnique de Fauda appelle naturellement l’image du pavé mosaïque, avec son alternance du clair et de l’obscur. Mais le symbole doit être manié avec prudence, surtout lorsqu’il est question de crimes, de terrorisme, de guerre et de victimes.
Le pavé mosaïque n’enseigne nullement que tout se vaut. Il ne signifie pas que le bourreau et la victime seraient interchangeables, ni que toutes les violences posséderaient exactement la même signification morale ou politique. Une telle interprétation relèverait d’un relativisme confortable plutôt que du discernement initiatique.
Ce que le symbole suggère est beaucoup plus exigeant : l’ombre et la lumière ne respectent pas toujours les frontières que les hommes tracent entre leurs camps. Un individu peut aimer profondément ses enfants et commettre un acte monstrueux ; un autre peut combattre sincèrement un crime et être peu à peu dévoré par la haine de celui qui l’a commis. Un peuple chargé d’une mémoire immense de persécutions demeure, lorsqu’il exerce la puissance, confronté aux mêmes exigences morales que toute autre communauté humaine.
L’initiation ne dispense donc pas de juger ; elle devrait au contraire aiguiser le discernement tout en interdisant la déshumanisation. L’épreuve consiste précisément à pouvoir condamner un acte avec toute la fermeté nécessaire sans abolir complètement l’humanité de celui qui l’a commis, à défendre la victime sans transformer mécaniquement l’adversaire en abstraction, et surtout à résister au crime sans laisser celui-ci imposer à notre conscience sa propre logique.
C’est une ligne de crête presque impossible, mais le chemin initiatique n’a jamais promis la facilité.
Une œuvre israélienne, donc un regard nécessairement situé
Il serait également illusoire de présenter Fauda comme une représentation neutre du conflit israélo-palestinien. Elle ne l’est pas, pas plus qu’aucune grande œuvre ne saurait être produite depuis un point de vue totalement désincarné. C’est une fiction israélienne créée par deux Israéliens dont l’expérience personnelle, militaire, journalistique et culturelle détermine nécessairement le centre de gravité du récit.
La série accomplit néanmoins un effort réel pour donner aux personnages palestiniens des histoires, des familles, des amours, des blessures et des contradictions. Ils ne sont pas toujours réduits au rôle de silhouettes anonymes surgissant au moment d’un attentat. Pourtant, plusieurs critiques ont justement relevé qu’une symétrie humaine ne constitue pas nécessairement une symétrie narrative ou historique. Montrer que l’adversaire possède une mère, un enfant ou une femme qu’il aime ne signifie pas encore que le monde soit regardé depuis son histoire et ses propres catégories.
Cette remarque rappelle une distinction précieuse : humaniser n’est pas nécessairement donner toute sa voix.
Il faut donc regarder Fauda pour ce qu’elle est : non un documentaire susceptible d’expliquer à lui seul le conflit israélo-palestinien, encore moins une représentation objective de toutes ses dimensions historiques, mais une fiction extrêmement efficace née d’un regard situé. Reconnaître cette situation ne retire rien à sa valeur artistique ; cela permet au contraire de mieux comprendre le dispositif à partir duquel elle construit ses émotions et ses vérités.
Le 7 octobre a fracturé le temps de la série
C’est ce qui rend la cinquième saison particulièrement intéressante. Avant octobre 2023, les auteurs travaillaient déjà à la suite de Fauda. Puis survient l’attaque du 7 octobre. Le récit ne peut plus simplement continuer comme si l’Histoire n’avait pas brusquement traversé la salle d’écriture.
FAUDA Saison 3 – Bande-Annonce
La nouvelle saison est donc pensée depuis l’après. Son intrigue se déroule principalement deux ans après les massacres, mais revient également directement sur les événements du 7 octobre. Doron n’est plus seulement l’homme hanté par ses propres morts ; il appartient désormais à une société entière traversée par un traumatisme historique.
Le rapport entre réalité et fiction s’en trouve inversé. De 2015 à 2023, Fauda transformait une certaine expérience du réel en récit. Après 2023, c’est désormais le réel qui revient frapper la fiction et contraint ses auteurs à la remodeler. Ce mouvement est fascinant : les scénaristes avaient fabriqué un monde à partir de leur expérience du conflit ; le conflit entre soudain dans ce monde et en déplace les fondations.
Nous ne regarderons donc jamais plus la première saison comme on pouvait la regarder en 2015.
Entre le spectateur de cette époque et nous se tient désormais une date, le 7 octobre 2023, avec tout ce qu’elle entraîne de connaissances rétrospectives : nous savons que le dispositif sécuritaire israélien connaîtra une défaillance majeure, nous savons que la guerre de Gaza suivra, nous savons que des hommes seront recherchés des années durant pour leur participation aux massacres et que NILI sera constitué.
Cette connaissance transforme les anciennes saisons sans en modifier une seule image. C’est peut-être l’un des signes des œuvres appelées à durer : elles ne changent pas, mais l’Histoire nous change devant elles.
Connaître n’est pas comprendre
À partir de là surgit peut-être la question la plus féconde pour le regard initiatique. Les hommes du renseignement peuvent connaître énormément de choses : un numéro de téléphone, une adresse, une habitude, un itinéraire, une relation secrète, les communications d’un réseau, les déplacements d’un suspect. Ils peuvent identifier un visage parmi des milliers d’images, croiser des bases de données, infiltrer une organisation et parfois déterminer à quelques mètres près la position de celui qu’ils recherchent.
Mais connaître n’est pas toujours comprendre.
Toute la distance entre le renseignement et l’initiation pourrait tenir dans cette différence. Le renseignement demande où se trouve l’homme, quelles sont ses habitudes, par où il est vulnérable et comment il peut être atteint. L’initiation, elle, demande qui est l’homme, et surtout qui est celui qui pose la question. Le premier cherche la faille permettant d’entrer dans le dispositif de l’autre ; la seconde cherche cette fissure intérieure par laquelle l’homme peut commencer à pénétrer en lui-même.
Il serait évidemment absurde d’opposer ces deux démarches comme si un service chargé d’empêcher un attentat devait devenir une école de philosophie. Mais lorsque le fracas des armes s’est éloigné, le citoyen, le philosophe et plus encore l’initié peuvent poser une question que la seule technique du renseignement ne suffit pas à résoudre : que faisons-nous de l’homme une fois que nous savons tout de lui ? La technologie peut reconnaître son visage. Elle ne nous dit pas encore ce qu’est un visage.
Le véritable ennemi : ce que la guerre installe en nous
Voilà pourquoi Fauda dépasse finalement son sujet géopolitique. La série parle d’Israéliens et de Palestiniens, de Shin Bet, de Hamas, d’infiltrations, de terrorisme et d’opérations clandestines, mais derrière cette géographie identifiable elle raconte quelque chose de beaucoup plus universel : la fabrication de l’ennemi.
FAUDA Saison 4 – Bande-Annonce
Toute communauté distingue naturellement ceux qu’elle appelle « les siens ». Toute mémoire collective donne davantage de place à ses propres morts qu’aux morts d’autrui. Le danger commence lorsque cette différence légitime devient une différence d’humanité, lorsque les victimes de l’autre camp se transforment en chiffres tandis que les nôtres conservent seules des noms, des photographies et des histoires.
La démarche initiatique pourrait commencer précisément au moment où l’homme accepte d’observer ce mécanisme en lui-même. Le travail sur la pierre brute n’est pas seulement une invitation à arrondir quelques aspérités du caractère, comme si l’initiation consistait à devenir plus courtois ou plus sociable. Il prend sa véritable dimension lorsque nous découvrons que ce que nous dénonçons chez autrui possède parfois une chambre obscure en nous : colère, orgueil, ressentiment, peur, désir de domination, volonté de vengeance et, plus dangereuse encore, certitude absolue d’appartenir au camp du Bien.
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Doron croit entrer chez l’ennemi en portant son masque. Mais plus Fauda avance, plus une autre interrogation se dessine : et si l’ennemi finissait par entrer en lui ? Non pas l’homme palestinien lui-même, évidemment, mais cette logique de violence qui transforme progressivement celui qui combat en homme devenu incapable de quitter le combat.
Le masque devient alors le véritable symbole de la série. On commence par le porter pour tromper l’autre ; le drame survient lorsqu’on ne sait plus très bien comment l’enlever.
Retrouver le visage derrière la cible
Fauda ne propose aucune solution politique au conflit qu’elle met en scène, et ce n’est évidemment pas son rôle. Elle nous abandonne au milieu du fracas des armes, des fidélités splendides ou terribles, des familles endeuillées, des agents qui mentent pour sauver des vies ou pour en prendre, des combattants persuadés de défendre les leurs et des hommes qui découvrent parfois trop tard que chaque victoire peut laisser derrière elle la semence d’une nouvelle blessure.
C’est précisément dans cet inconfort que la série peut intéresser le Franc-Maçon.
Non parce qu’il faudrait chercher sous chaque plan quelque allusion ésotérique – le prénom de Boaz ne transforme évidemment pas Fauda en œuvre maçonnique –, mais parce qu’une démarche initiatique consiste aussi à apprendre à regarder autrement ce que le monde donne à voir.
Et ce que Fauda donne finalement à voir est une immense tragédie du visage : celui que l’on dissimule pour infiltrer, celui que l’on recherche sur un écran, celui qu’un logiciel de reconnaissance faciale identifie, celui de l’homme que l’on aime, celui de celui que l’on veut capturer ou tuer, et enfin celui que l’on ne voit plus parce que le mot « ennemi » a pris sa place.
Emmanuel Levinas avait fait du visage d’autrui le lieu où surgit l’exigence éthique, parce qu’avant même toute théorie morale il nous rappelle que l’autre est un être irréductible à la catégorie dans laquelle nous voudrions l’enfermer. Fauda, sans se réclamer de Levinas, montre précisément ce qui arrive lorsque ce visage disparaît derrière une fonction : terroriste, agent, informateur, soldat, traître, cible.
Peut-être la tâche du Temple commence-t-elle alors exactement là où celle du renseignement s’achève. Le renseignement identifie, le tribunal juge, le soldat combat ; l’initié, lui, doit encore tenter de voir, non pour excuser l’inexcusable ni oublier les victimes, mais pour empêcher que la nécessité de combattre ne supprime définitivement l’humanité de celui que l’on combat.
Le mot fauda signifie chaos. Le chaos le plus redoutable n’est peut-être pourtant ni celui des rues dévastées ni celui des opérations clandestines. Il commence beaucoup plus silencieusement, au moment où la frontière entre justice et vengeance devient incertaine, où le masque adhère au visage et où l’homme placé de l’autre côté cesse d’appartenir, dans notre imaginaire, à l’humanité commune.
Depuis 2015, Fauda raconte cette frontière. Le 7 octobre 2023 l’a brutalement déplacée. La cinquième saison devra désormais marcher sur cette ligne de crête, raconter la blessure israélienne sans abolir le visage palestinien, montrer les nécessités du renseignement sans transformer toute puissance en vertu, et regarder la vengeance sans en faire un horizon.
C’est à cette condition que la série conservera ce qui constitue sa véritable force : nous conduire vers un territoire infiniment plus dangereux que les ruelles infiltrées, Gaza ou Israël, un territoire où nul service secret ne peut opérer à notre place.
Ce territoire est l’homme lui-même, lorsque la frontière entre la lumière et l’ombre ne passe plus devant lui, mais en lui.
Repères
Fauda – Série créée par Lior Raz et Avi Issacharoff – première diffusion en Israël en 2015 – avec notamment Lior Raz, Itzik Cohen, Netta Garti, Tomer Capone, Rona-Lee Shimon, Doron Ben-David et Yaakov Zada Daniel – quatre saisons actuellement disponibles sur Netflix. Saison 5 : onze épisodes, diffusion mondiale annoncée sur Netflix le 8 septembre 2026. La nouvelle saison, réalisée par Omri Givon, accueille notamment Mélanie Laurent ; son intrigue entraîne Doron dans une opération clandestine liée à Marseille et intègre directement les événements du 7 octobre 2023. Certains illustrations sont générées par IA.
À 26 000 années-lumière de nous, une étoile vient peut-être de nous offrir l’un des plus extraordinaires laboratoires de la relativité générale. Imaginez un instant…
Au centre de notre galaxie se trouve un objet que nous ne pouvons pas voir directement : Sagittarius A*, un trou noir dont la masse équivaut à environ quatre millions de Soleils. Autour de lui gravitent plusieurs étoiles. L’une d’elles, S301, suit une orbite extrêmement allongée qui la conduit à s’approcher tous les 8,7 ans très près du trou noir. À mesure qu’elle plonge vers lui, sa vitesse augmente considérablement, avant qu’elle ne s’en éloigne à nouveau.
Et c’est précisément cette trajectoire que les astronomes observent avec une attention extraordinaire. Car le mouvement de S301 pourrait révéler quelque chose que nous ne pouvons pas voir directement : la manière dont Sagittarius A* déforme — et peut-être entraîne — l’espace-temps autour de lui.
Comment voir une étoile située à 26 000 années-lumière ?
Voilà déjà une première question. Comment peut-on affirmer qu’une petite étoile située au cœur de la Voie lactée se déplace à 25 000 km/s ? Nous ne la voyons évidemment pas traverser le ciel comme un avion. Le centre de notre galaxie est en outre masqué, dans le domaine visible, par d’immenses quantités de poussières interstellaires. La solution : observer notamment dans l’infrarouge.
En août 2026, des astronomes de la collaboration GRAVITY ont annoncé l’identification de S301, grâce à GRAVITY, un instrument exceptionnel installé sur le Very Large Telescope Interferometer (VLTI) de l’Observatoire européen austral au Chili. Les chercheurs ont ensuite pu retrouver sa trace dans des observations remontant à 2017. Année après année, point après point, une trajectoire apparaît. Et cette trajectoire raconte l’existence de quelque chose que nous ne voyons pas. C’est d’ailleurs ainsi que l’astronomie moderne étudie souvent l’invisible : non pas en regardant directement l’objet recherché, mais en observant ce qu’il fait à ce qui l’entoure.
S301 observée autour de Sagittarius A*. Ces quatre observations réalisées avec GRAVITY montrent l’étoile à différentes étapes de son orbite. Les courbes représentent la trajectoire reconstruite autour du trou noir. Le cercle inférieur indique, à titre de comparaison, la taille de l’orbite de Neptune. Crédit : ESO/GRAVITY collaboration
Un monstre invisible au centre de notre galaxie
Nous pouvons désormais préciser l’échelle du monstre : Sagittarius A* possède environ 4,3 millions de fois la masse du Soleil. S301 s’en approche à seulement une douzaine de fois la distance séparant la Terre du Soleil. Son orbite est extraordinairement allongée : elle plonge vers le trou noir, accélère prodigieusement puis repart très loin avant de revenir. À notre échelle humaine, douze distances Terre-Soleil semblent gigantesques. À l’échelle d’un trou noir supermassif, c’est remarquablement proche. Et c’est précisément cette proximité qui transforme S301 en laboratoire de physique. Car lorsque la gravitation devient aussi intense et les vitesses aussi importantes, notre intuition newtonienne commence à ne plus suffire. Il faut entrer dans le monde d’Einstein.
Et si la gravitation n’était pas vraiment une force ?
Nous apprenons souvent à l’école que deux masses s’attirent. C’est la vision de Newton, extraordinairement efficace dans la plupart des situations. Einstein propose en 1915 une autre manière de regarder le phénomène. La matière et l’énergie courbent l’espace-temps.
Une planète autour du Soleil ou une étoile autour d’un trou noir ne sont alors plus simplement des objets « tirés » par une force invisible. Elles suivent les trajectoires permises par cette géométrie courbée. C’est déjà vertigineux. Mais avec Sagittarius A*, une étrangeté supplémentaire apparaît. Le trou noir tourne probablement sur lui-même. Et selon la relativité générale, une masse en rotation ne se contente pas de courber l’espace-temps. Elle peut aussi l’entraîner avec elle.
Un trou noir qui entraîne l’espace avec lui
Visualisation artistique d’un trou noir en rotation. L’image ne représente pas directement l’espace-temps : elle permet d’évoquer l’environnement extrême d’un trou noir en rotation. Selon la relativité générale, cette rotation entraîne également les référentiels autour de lui : c’est l’effet Lense-Thirring. Illustration artistique — image générée par IA.
Imaginez une cuillère tournant lentement dans un liquide épais. Le liquide situé autour de la cuillère commence lui aussi à être entraîné. L’image est imparfaite — l’espace-temps n’est évidemment pas un liquide — mais elle permet d’entrevoir ce que prédit la relativité générale. Autour d’un objet massif en rotation apparaît ce que les physiciens appellent l’effet Lense-Thirring, ou entraînement des référentiels. La rotation du trou noir devrait donc produire une infime modification de l’orbite de S301. Une sorte de signature laissée par la rotation de Sagittarius A* dans sa trajectoire.
Et c’est là que cette petite étoile devient extraordinaire. Son passage est suffisamment proche pour que cet effet puisse devenir mesurable. Les chercheurs espèrent que les observations futures de S301, notamment avec GRAVITY+ et les instruments de l’Extremely Large Telescope, permettront de mesurer plus précisément la rotation du trou noir central. Autrement dit : nous pourrions mesurer la rotation d’un objet invisible en observant les minuscules déformations de la trajectoire d’une étoile.
Einstein, encore …
Voilà plus d’un siècle que la relativité générale est mise à l’épreuve. Et elle résiste. Les observations d’autres étoiles du centre galactique avaient déjà permis de détecter des effets relativistes comme le décalage gravitationnel vers le rouge et la précession relativiste des orbites (le déplacement progressif de l’orientation de l’orbite au fil des révolutions).
Mais S301 nous conduit plus loin. Dans l’étude scientifique consacrée à sa découverte, les chercheurs distinguent justement les corrections relativistes dominantes déjà accessibles et celles, encore plus faibles, associées à la rotation d’un trou noir. S301 pourrait rendre ces dernières accessibles à l’observation. Et voilà peut-être ce que cette découverte possède de plus fascinant.
Une théorie écrite avec du papier et des équations il y a plus d’un siècle nous permet aujourd’hui de prévoir les mouvements d’une étoile située à 26 000 années-lumière de nous, évoluant autour d’un objet de plusieurs millions de masses solaires.
Albert Einstein au tableau, Pasadena, 1931 — Wikimedia Commons.
Mais alors… qu’est-ce qui tourne réellement ?
La question semble presque naïve. Et pourtant. Lorsque nous disons que Sagittarius A* « entraîne l’espace-temps », de quoi parlons-nous réellement ? L’espace est-il quelque chose ? Le temps est-il quelque chose ? Peut-on déformer ce qui, dans notre intuition quotidienne, n’est que le décor dans lequel les choses existent ? Et si ce décor peut être courbé, déformé et entraîné par la matière, peut-on encore réellement parler de « décor » ?
C’est peut-être ici que S301 devient plus qu’une découverte astronomique. Elle nous oblige à abandonner momentanément nos représentations familières. Nous pensions que les objets se déplaçaient dans l’espace. La relativité nous apprend que l’espace et le temps participent eux-mêmes à l’histoire. Et une petite étoile perdue au centre de notre galaxie pourrait bientôt nous permettre de le mesurer.
Une étoile comme question
Il reste énormément de choses que nous ignorons.
Nous ne connaissons toujours pas directement la vitesse de rotation de Sagittarius A*. Extraire son influence de celle des autres masses présentes autour du centre galactique constitue d’ailleurs un problème expérimental délicat : plusieurs travaux publiés immédiatement après la découverte de S301 étudient précisément comment distinguer les différentes perturbations de son orbite.
L’empreinte recherchée de la rotation de Sagittarius A*. Les deux trajectoires montrent la différence attendue selon que le trou noir est considéré comme non rotatif ou en rotation. Cet infime écart est précisément l’un des effets que les astronomes espèrent mesurer grâce à S301. Crédit : ESO/GRAVITY collaboration/L. Calçada
Voilà aussi ce qu’est la science. Non pas une collection de certitudes définitives. Mais une manière extrêmement exigeante de poser des questions au réel. Et parfois, le réel nous offre un laboratoire auquel aucun être humain n’aurait jamais pu rêver d’accéder. S301 en est un.
En 2031, lorsqu’elle replongera vers Sagittarius A*, les astronomes regarderont attentivement sa trajectoire. Ils chercheront quelques infimes écarts. Quelques déplacements minuscules. Et derrière ces presque rien se cache une question immense : Einstein avait-il encore raison ?
Mais une autre question pourrait alors apparaître. Plus vertigineuse encore :
Nous acceptons assez facilement l’idée que le temps « s’écoule ». Nous parlons du passé, du présent, de l’avenir comme si quelque chose avançait inexorablement d’un instant vers le suivant. Et pourtant, nous verrons dans de prochains articles — ou dans les Explorations du Regard de La Voûte Étoilée — que cette intuition elle-même peut être profondément remise en question.
Mais l’espace nous déroute davantage encore. Nous l’imaginons spontanément comme une scène immobile : un contenant dans lequel les étoiles, les planètes et nous-mêmes nous déplaçons. Or la relativité générale nous oblige à envisager quelque chose de beaucoup plus étrange. Ce « décor » peut se courber, évoluer et, autour d’une masse en rotation, participer lui-même à la dynamique de ce qui s’y déplace.
L’espace-temps n’est donc plus simplement la scène sur laquelle se joue l’Univers. Il fait partie de ce qui se joue.
À 26 000 années-lumière de nous, une étoile frôle le trou noir au centre de notre galaxie. Sa trajectoire pourrait bientôt révéler quelque chose d’extraordinaire : la rotation de l’espace-temps lui-même.
Qu’est-ce donc réellement que cet espace-temps dans lequel nous pensions simplement habiter ?
PROLONGER LE REGARD
Certaines découvertes scientifiques apportent des réponses. D’autres changent surtout les questions que nous pensions savoir poser.
Si ces questions vous donnent envie d’aller plus loin, Le Regard de La Voûte Étoilée propose des Explorations accessibles à tous pour poursuivre le chemin : qu’est-ce que le temps ? Pourquoi la matière nous paraît-elle solide ? Que voyons-nous réellement lorsque nous regardons le monde ? Et jusqu’où notre connaissance nous permet-elle d’aller ?
Prolonger le chemin. Élargir le regard. Approfondir l’expérience. Découvrez les Explorations du Regard sur La Voûte Étoilée
Retrouvons-nous chaque mercredi sur 450fm pour une nouvelle découverte scientifique, une nouvelle question… et peut-être une autre manière de regarder le monde.
Source principale : Manuel Luiz Figueiroa, « Maçonaria e Religião: entre a divergência histórica e a construção do diálogo », Só Sergipe, 6 septembre 2026.
Depuis près de trois siècles, les relations entre la Franc-Maçonnerie et certaines institutions religieuses, au premier rang desquelles l’Église catholique romaine, sont traversées de condamnations, de soupçons et d’incompréhensions.
Dans un article publié le 6 septembre 2026 par le média brésilien Só Sergipe, le Franc-Maçon Manuel Luiz Figueiroa propose pourtant de déplacer le regard : non plus chercher à savoir lequel des deux camps devrait l’emporter, mais se demander comment des convictions irréductibles peuvent cohabiter sans renoncer au dialogue. Une question qui, du Brésil à la France, touche au cœur même de la liberté de conscience.
Le titre possède déjà quelque chose d’un programme maçonnique : « Maçonaria e Religião: entre a divergência histórica e a construção do diálogo » – « Franc-Maçonnerie et religion : entre divergence historique et construction du dialogue ». Publié le 6 septembre 2026 dans la rubrique Domingo em Desbaste du site brésilien Só Sergipe, le texte est signé Manuel Luiz Figueiroa, Maître Maçon de la Loge Clodomir Silva et secrétaire à l’Éducation et à la Culture du Grande Oriente do Brasil – Sergipe.
Le mot choisi pour cette rubrique, desbaste, mérite presque à lui seul que l’on s’y arrête.
En portugais maçonnique, il évoque le dégrossissage, ce travail patient par lequel la pierre perd ses aspérités. Il convient admirablement au sujet. Car entre religions et Franc-Maçonnerie, les aspérités ne manquent pas ; elles ont même été parfois aiguisées par l’histoire jusqu’à devenir des arêtes coupantes. Figueiroa ne prétend pas les faire disparaître. Il propose quelque chose de plus réaliste et peut-être de plus initiatique : apprendre à construire avec elles.
Une vieille querelle que trois siècles n’ont pas éteinte
L’auteur brésilien rappelle que l’opposition à la Franc-Maçonnerie ne se limite pas au catholicisme. Certaines Églises orthodoxes, plusieurs courants protestants évangéliques, les Témoins de Jéhovah ou encore différentes autorités musulmanes ont exprimé, selon les lieux et les époques, des réserves ou des condamnations à l’égard de l’appartenance maçonnique. À l’inverse, d’autres univers religieux ne connaissent pas d’interdiction institutionnelle générale comparable.
Mais c’est évidemment le conflit entre Rome et la Franc-Maçonnerie qui occupe le centre de cette longue histoire occidentale.
Clement_XII
Depuis In eminenti apostolatus specula de Clément XII en 1738, les condamnations pontificales se sont succédé. Elles traversent les pontificats et les bouleversements politiques européens jusqu’à la célèbre encyclique Humanum genus de Léon XIII, publiée le 20 avril 1884. Le vocabulaire employé alors ne laisse guère de place au compromis : Léon XIII oppose deux camps spirituels et présente la Franc-Maçonnerie comme porteuse d’un naturalisme susceptible de substituer une organisation sociale nouvelle à l’ordre chrétien traditionnel.
On mesure ici combien le contentieux fut tout autant théologique que politique et philosophique. La question maçonnique s’inscrivait dans la grande mutation née des Lumières, des révolutions européennes, de la sécularisation progressive des sociétés, de la liberté philosophique et de l’émancipation de l’État à l’égard de l’autorité ecclésiastique. Derrière l’affrontement entre soutane et tablier se jouait finalement une interrogation beaucoup plus vaste : où réside l’autorité capable de dire le vrai, le juste et le bien ?
Vatican vs Franc-maçonnerie
À l’Église fondant la vérité sur la Révélation et le magistère répondait un univers maçonnique pluriel valorisant, selon ses courants, la raison, la tradition initiatique, la recherche personnelle, la tolérance ou la liberté de conscience. Ce sont deux architectures intellectuelles qui se sont parfois regardées comme si chacune menaçait les fondations de l’autre.
Rome n’a pas levé l’interdit
Il serait néanmoins historiquement faux de laisser entendre que le concile Vatican II aurait mis fin à cette incompatibilité.
Drapeau du Vatican
Certes, avec Dignitatis humanae, promulguée le 7 décembre 1965, l’Église catholique affirme solennellement que la personne humaine possède un droit à la liberté religieuse, qu’aucun homme ne doit être contraint d’agir contre sa conscience et que cette liberté doit être reconnue dans l’ordre juridique de la société.
Le changement de climat est considérable ; la condamnation maçonnique, elle, demeure.
Le 26 novembre 1983, alors que le nouveau Code de droit canonique ne mentionne plus explicitement la Franc-Maçonnerie, la Congrégation pour la doctrine de la foi, alors dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, dissipe toute ambiguïté : le jugement négatif de l’Église reste inchangé, les principes maçonniques étant toujours considérés comme incompatibles avec sa doctrine. Le texte précise même que les catholiques appartenant à une association maçonnique se trouvent en état de péché grave et ne peuvent recevoir la communion.
Quarante ans plus tard, le 13 novembre 2023, le Dicastère pour la doctrine de la foi confirmait encore cette position en réponse à Mgr Julito Cortes, évêque de Dumaguete aux Philippines, inquiet de l’augmentation du nombre de catholiques fréquentant les Loges. Cette réponse, approuvée par le pape François, réaffirmait l’incompatibilité doctrinale.
Sur ce point au moins, les choses sont donc claires : le dialogue éventuel ne saurait être confondu avec une réconciliation doctrinale qui, aujourd’hui, n’existe pas.
Mais de quelle Franc-Maçonnerie parle-t-on ?
C’est ici que la lecture française doit apporter une nuance essentielle à l’article brésilien.
Parler de « la Franc-Maçonnerie » comme d’un bloc homogène conduit presque inévitablement à l’impasse.
Le Grande Oriente do Brasil, auquel appartient Manuel Luiz Figueiroa, se présente comme une institution philosophique, philanthropique, éducative et progressiste ; il affirme explicitement que la Franc-Maçonnerie n’est pas une religion tout en exigeant de ses membres la croyance en un principe créateur, le Grand Architecte de l’Univers.
La tradition maçonnique anglaise affirme elle aussi très nettement que la Maçonnerie n’est « ni une religion ni un substitut à la religion », tout en exigeant la croyance en un Être suprême et en interdisant les discussions religieuses et politiques en Loge.
La réalité française offre un autre paysage encore. Le Grand Orient de France proclame pour sa part la liberté absolue de conscience, considère les conceptions métaphysiques comme relevant exclusivement de l’appréciation individuelle de chacun de ses membres et se refuse à toute affirmation dogmatique.
Entre ces approches existe donc une différence considérable
Certaines Maçonneries se veulent déistes ou spiritualistes ; d’autres admettent croyants, agnostiques et athées ; certaines placent un Volume de la Loi Sacrée ouvert sur l’autel des serments ; d’autres considèrent que la conscience humaine constitue elle-même l’espace souverain où chacun doit chercher sa vérité.
Dès lors, condamner « la Franc-Maçonnerie » sans distinguer ses Obédiences, ses rites, ses histoires nationales et ses conceptions de la transcendance revient parfois à vouloir décrire une cathédrale en n’en regardant qu’une seule pierre.
La Maçonnerie n’est pas une Église
Il demeure pourtant une idée commune à ces sensibilités : la démarche maçonnique ne prétend généralement pas apporter un salut surnaturel, administrer des sacrements ou révéler une vérité théologique définitive.
Le Temple maçonnique utilise certes abondamment un vocabulaire emprunté aux religions : lumière, initiation, mort symbolique, renaissance, temple, parole perdue, alliance, serment, Orient. Il puise dans la Bible, les traditions antiques, l’hermétisme, les métiers de bâtisseurs et tout un patrimoine symbolique dont la dimension spirituelle serait absurde à nier.
Mais le symbole n’est pas le dogme.
Le symbole ouvre ; le dogme définit. Le symbole interroge ; la doctrine religieuse affirme. Le symbole maçonnique n’exige pas nécessairement que tous ceux qui le contemplent lui donnent la même signification. Le pavé mosaïque demeure noir et blanc précisément parce que l’initié apprend à cheminer dans un monde où la réalité ne se réduit jamais à une couleur unique.
C’est peut-être là que réside à la fois la proximité apparente entre religion et Maçonnerie et la source profonde de leur divergence.
Ne plus dresser des murailles, mais construire des ponts
Manuel Luiz Figueiroa déplace alors son raisonnement vers un terrain particulièrement fécond. Plutôt que de concevoir le renforcement de la Franc-Maçonnerie comme un moyen de résister aux religions ou de les affronter, il invite à rechercher la crédibilité dans les œuvres, la culture, l’éducation, la philanthropie et la transparence. « Le véritable prestige », écrit-il en substance, naît davantage de la crédibilité des actes que de l’expansion de l’influence.
Il propose plusieurs pierres pour édifier ce pont : respect de l’autonomie de chacun, dialogue permanent, coopération autour de causes communes, transparence et culture de la tolérance. Dignité humaine, justice, solidarité, éducation, paix ou lutte contre la pauvreté constituent autant de territoires où croyants, non-croyants et Francs-Maçons peuvent agir ensemble sans avoir à abolir leurs désaccords.
La proposition mérite d’être entendue car elle évite deux écueils symétriques : l’anticléricalisme sommaire qui réduirait toute religion à l’obscurantisme et l’antimaçonnisme qui continue parfois à présenter les Loges comme les officines clandestines d’une contre-religion universelle.
Dialoguer ne signifie pas fusionner.
Dans un Temple, les deux colonnes ne deviennent jamais une seule colonne. C’est précisément parce qu’elles demeurent distinctes qu’un passage peut s’ouvrir entre elles.
La liberté de conscience comme terrain commun
Pour un lecteur français, la réflexion conduit naturellement à la laïcité. Non pas une laïcité militante transformée à son tour en croyance de substitution, mais celle qui garantit à chacun le droit de croire, de ne pas croire, de changer de religion, de pratiquer un culte ou de poursuivre une démarche philosophique.
Paradoxalement, croyants et Francs-Maçons pourraient retrouver là un espace commun : non pas celui de la vérité théologique, sur laquelle ils peuvent légitimement diverger, mais celui de la dignité de la conscience humaine.
Le Franc-Maçon n’a nul besoin que le catholique renonce à l’Évangile pour travailler avec lui au soulagement de la misère ; le catholique n’a pas besoin de reconnaître la validité de l’initiation maçonnique pour défendre avec un Franc-Maçon la dignité d’une personne persécutée. Le juif, le musulman, le bouddhiste, l’agnostique ou l’athée peuvent se retrouver autour de la même table civique sans que cette table devienne un autel commun.
C’est probablement là que l’article venu de Sergipe prend une dimension universelle.
Armes de la Cité du Vatican
Depuis trois siècles, Franc-Maçonnerie et religions ont trop souvent cherché à savoir qui possédait la lumière. Peut-être le temps est-il venu d’accepter que la lumière n’abolit pas les différences ; elle permet seulement de mieux les voir.
Il suffit qu’elles puissent, après avoir été patiemment travaillées, prendre place ensemble dans l’édifice humain.
In Eminenti
Source principale : Manuel Luiz Figueiroa, « Maçonaria e Religião: entre a divergência histórica e a construção do diálogo », Só Sergipe, 6 septembre 2026.
Sources complémentaires : Léon XIII, Humanum genus, 20 avril 1884 ; Concile Vatican II, Dignitatis humanae, 7 décembre 1965 ; Congrégation pour la doctrine de la foi, Déclaration sur les associations maçonniques, 26 novembre 1983 ; Dicastère pour la doctrine de la foi, réponse à Mgr Julito Cortes, 13 novembre 2023 ; Grande Oriente do Brasil ; United Grand Lodge of England ; Grand Orient de France.
Une nouvelle publication trimestrielle consacrée aux Hauts-Grades du Rite Écossais Ancien et Accepté voit le jour en septembre 2026. Portée à l’initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France, mais revendiquant une vocation qui dépasse les frontières juridictionnelles, AGARTHA – Le Centre intérieur du REAA entend explorer moins les secrets des degrés que le secret de leur transformation intérieure. Derrière le nom fascinant de la cité cachée se dessine ainsi une proposition : considérer les Hauts-Grades non comme une ascension vers quelque sommet maçonnique, mais comme une descente progressive vers le Centre.
La cité qu’il faut peut-être cesser de chercher
Le choix du nom est à lui seul un programme. Agartha appartient à cette géographie imaginaire de l’ésotérisme occidental où certaines cités sont moins faites pour être découvertes que pour être méditées. Depuis Saint-Yves d’Alveydre jusqu’à René Guénon, la cité souterraine, le royaume invisible et le Centre du Monde ont nourri une littérature dont l’intérêt réside précisément dans cette hésitation entre territoire fabuleux et topographie spirituelle. Aussi était-il presque inévitable qu’une lettre consacrée à l’intériorité des Hauts-Grades rencontre un jour ce nom.
Mais la nouvelle publication prend soin d’en déplacer immédiatement la signification. L’Agartha dont il est ici question n’est ni une contrée interdite ni un sanctuaire enfoui quelque part sous les montagnes de l’Asie centrale. Elle devient la métaphore d’un Centre intérieur, ce point mystérieux autour duquel l’être humain tente d’ordonner ce qui, en lui, demeure dispersé.
La nuance est importante. Le premier numéro pouvait donner l’impression que le titre était surtout retenu pour sa puissance évocatrice, sans véritable examen de son histoire intellectuelle. Le texte de présentation de la revue éclaire davantage ce choix : il ne s’agit pas d’importer dans le REAA une doctrine particulière de l’Agartha, encore moins de faire de la Franc-Maçonnerie l’héritière de courants qui lui sont étrangers, mais d’utiliser la cité cachée comme image de ce que l’initiation demande précisément de ne plus chercher au-dehors.
Sous ce regard, le nom trouve sa cohérence. La cité initiatique n’est pas au bout du voyage : elle est ce qui rend le voyage possible.
Que devient la quête après la mort d’Hiram ?
C’est sans doute la véritable question posée par ce premier numéro de septembre 2026 : que reste-t-il à entreprendre lorsque le Maître a été relevé ?
Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons
Toute la difficulté des Hauts-Grades se trouve là. La Maîtrise pourrait sembler constituer l’achèvement naturel de la progression maçonnique. L’Apprenti a appris à travailler la pierre, le Compagnon a parcouru le monde des formes et des savoirs, le Maître a traversé symboliquement la mort et participé au drame d’Hiram. Pourquoi poursuivre ?
Parce que, justement, rien n’est achevé.
La Parole demeure perdue. Le Temple n’est pas terminé. Le Maître a été relevé, mais il n’est pas devenu pour autant un homme accompli. Le premier numéro d’AGARTHA fait de cet inachèvement la clef de compréhension des Hauts-Grades. La première version de notre lecture relevait déjà ce déplacement essentiel : « le chantier n’est plus le Temple de Jérusalem ». Ce que l’Apprenti apprenait à accomplir sur la pierre brute, l’initié des degrés ultérieurs est progressivement conduit à l’accomplir sur lui-même.
L’annonce éditoriale désormais publiée précise encore cette intention. Les Hauts-Grades ne doivent pas être regardés comme « une simple succession de degrés, de titres ou d’honneurs », mais comme les étapes d’un chemin de perfectionnement poursuivant l’œuvre commencée dans les Loges symboliques.
Il fallait sans doute que cela soit dit aussi explicitement.
Car la tentation hiérarchique demeure l’un des malentendus permanents de la maçonnerie des Hauts-Grades. Les nombres impressionnent. Quatorzième, dix-huitième, trentième, trente-troisième degré : l’arithmétique peut produire l’illusion d’une aristocratie initiatique, comme si monter dans la nomenclature signifiait monter dans l’humanité.
Or le Rite, lorsqu’il demeure fidèle à son intention initiatique, enseigne exactement le contraire.
Bijou des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
Devenir meilleur n’est pas devenir supérieur.
La formule, déjà relevée dans le premier numéro, est probablement l’une de ses plus heureuses. La véritable progression ne conduit pas au-dessus des autres, mais plus profondément en soi, et peut-être, par cette profondeur même, davantage au service des autres.
Perfectionner ne signifie pas devenir parfait
Le thème choisi pour cette première livraison est à cet égard remarquablement programmatique : « Les Hauts-Grades du REAA : une voie de perfectionnement intérieur ».
Le mot perfection est dangereux lorsqu’on le comprend comme un état. Il devient fécond lorsqu’on le restitue au mouvement.
Revenant au latin perficere, conduire jusqu’à son accomplissement, AGARTHA propose de comprendre la perfection non comme une qualité possédée mais comme une orientation de l’existence. Cette approche avait déjà été formulée avec force dans le premier numéro : la perfection n’est jamais un état acquis ; elle est une direction.
On retrouve ici quelque chose de très ancien. Aristote pensait l’être selon l’accomplissement de ses virtualités ; le christianisme occidental fit de la perfection une tension spirituelle ; certaines traditions mystiques l’envisagèrent comme dépouillement ; Jung, beaucoup plus tard et dans un tout autre registre, décrivit avec l’individuation la lente recherche d’une unité psychique.
Louis-Claude de Saint-Martin
Il faut certes demeurer prudent devant de telles analogies. Notre première lecture remarquait justement qu’Aristote, l’Évangile, Louis-Claude de Saint-Martin et Carl Gustav Jung ne parlent ni du même homme, ni du même salut, ni du même terme. Les rapprocher peut éclairer ; les confondre produirait une sorte de concordisme initiatique où toutes les traditions finiraient par dire exactement la même chose.
Carl Gustav Jung
Or elles ne disent pas la même chose.
Mais elles peuvent parfois contempler, depuis des versants différents, une même inquiétude humaine : comment devenir ce que nous ne sommes encore qu’en puissance ?
C’est là que la proposition d’AGARTHA devient intéressante.
Cinq regards pour ne pas réduire le Rite à son rituel
La revue annonce une architecture éditoriale appelée à se reproduire de numéro en numéro. Chaque thème sera considéré sous cinq angles : historique, symbolique, initiatique, spirituel et mystique.
Cette structure était déjà perceptible dans le premier numéro. Le texte de présentation permet désormais de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement d’un procédé rédactionnel circonstanciel, mais d’une véritable méthode.
L’histoire demandera d’où vient un degré ou un symbole. La symbolique cherchera ce qu’il représente. La lecture initiatique interrogera ce qu’il enseigne à celui ou celle qui chemine. La dimension spirituelle examinera la transformation à laquelle il appelle. Enfin, la lecture mystique posera la question du Centre, de l’unité et de cette profondeur de l’être vers laquelle tant de traditions ont tenté de conduire l’homme.
Cette distinction est particulièrement heureuse parce qu’elle évite, du moins dans son principe, deux réductions fréquentes.
La première consiste à transformer les Hauts-Grades en archéologie maçonnique. Les filiations, les manuscrits, les premiers systèmes de grades, Étienne Morin, les Antilles, Charleston, les Constitutions, les différents Suprêmes Conseils sont indispensables pour comprendre comment s’est édifié le REAA. Mais l’histoire du Rite n’est pas encore l’expérience du Rite.
La seconde réduction consiste, inversement, à tout spiritualiser, comme si les degrés étaient tombés d’un ciel métaphysique tout armés de leur symbolisme.
Ils ont une histoire, souvent complexe, parfois discontinue, faite d’emprunts, de recompositions, de légendes réinterprétées et de généalogies reconstruites.
Sur ce point, la vigilance historique restera nécessaire dans les prochaines livraisons. La première avait parfois tendance à présenter comme une filiation relativement continue ce que l’histoire de la maçonnerie écossaise révèle beaucoup plus composite. Notre précédente note soulignait ainsi la prudence nécessaire devant une généalogie trop linéaire du rite d’Hérédom au Rite de Perfection puis au REAA.
Il ne s’agit pas d’un détail d’érudition. Un mythe initiatique n’a pas besoin d’être historiquement vrai pour être symboliquement fécond. Encore faut-il savoir à quel moment nous quittons l’histoire pour entrer dans le mythe.
Dire le sens sans dévoiler l’expérience
Autre précision importante apportée par le texte fondateur d’AGARTHA : la publication trace une frontière explicite entre l’étude du Rite et la divulgation de ses usages.
Elle ne publiera ni déroulement rituel, ni signes, ni attouchements, ni mots, ni postures, ni acclamations, ni ce qui relève proprement de la transmission dans les Ateliers de Perfection, Chapitres, Aréopages, Consistoires et structures ultimes.
Cette déclaration éclaire le projet beaucoup mieux que ne pouvait le faire le seul premier numéro.
La formule choisie mérite d’être retenue : il s’agit « non pas de révéler le Rite, mais d’aider à le méditer ; non pas de décrire ce qui doit être vécu, mais de chercher à mieux comprendre ce que cette expérience peut éveiller et transformer en nous ».
Voilà sans doute le véritable espace éditorial qu’AGARTHA peut occuper.
Car entre le secret absolu, qui finit parfois par rendre impossible toute pensée sur le Rite, et la divulgation indiscrète, qui confond connaissance et inventaire, existe un territoire autrement plus fécond : celui de l’herméneutique initiatique.
Un symbole peut être étudié sans être épuisé. Un degré peut être interrogé sans être raconté. Une expérience peut être pensée sans que soit détruit le voile qui permet précisément de la vivre.
Le secret initiatique n’est d’ailleurs pas seulement ce que l’on tait. Il est aussi ce qui demeure indicible après que tout a été dit.
Une initiative juridictionnelle qui veut dépasser les juridictions
Il convient également de corriger ici une impression que pouvait donner la seule lecture du premier numéro.
AGARTHA est bien portée à l’initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France, et Olivier de Lespinats, Souverain Grand Commandeur de cette juridiction, en conduit la réflexion éditoriale. Mais la publication affirme désormais très explicitement ne pas vouloir devenir l’organe d’une juridiction particulière.
Homme tenant une rose des vents sur la plage
Elle se veut ouverte aux Frères et aux Sœurs travaillant aux Hauts-Grades du REAA, quelles que soient leurs appartenances.
L’ambition n’est pas anodine dans un paysage maçonnique français où les juridictions écossaises sont nombreuses et où chacune porte son histoire, ses usages, ses filiations et parfois ses contentieux.
Si AGARTHA parvient réellement à devenir un lieu où l’on pense le REAA sans demander d’abord à chacun sous quelle bannière il travaille, elle accomplira déjà quelque chose de très maçonnique : faire prévaloir la recherche sur l’appartenance.
La difficulté sera naturellement de maintenir cette promesse dans la durée. Une revue née au sein d’une juridiction ne devient réellement transjuridictionnelle que lorsque d’autres voix viennent l’habiter. Il faudra donc souhaiter que les futurs numéros accueillent des sensibilités, des bibliographies et peut-être des signatures provenant de différentes familles du Rite.
Ce sera probablement l’un des critères permettant de mesurer la réussite du projet. Du Centre du Monde au centre de soi.
Reste enfin le mot le plus important du sous-titre : Centre.
Toute initiation est une science du déplacement. Nous croyons d’abord qu’il faut aller quelque part. Monter. Traverser. Découvrir. Recevoir un mot supplémentaire, un grade nouveau, une connaissance mieux protégée.
Puis vient peut-être le moment où le mouvement s’inverse. Le voyage vers les périphéries devient retour vers le Centre.
La belle formule finale du premier numéro le dit déjà : le Centre « n’est pas un refuge » mais « une source ». Dès lors, l’Agartha cesse véritablement d’être une cité fantastique. Elle devient cette chambre intérieure que les traditions religieuses, mystiques et initiatiques ont nommée de mille manières sans jamais pouvoir en fournir la carte.
Et c’est peut-être là que cette lettre nouvelle rejoint le plus profondément la démarche maçonnique.
Le Franc-Maçon bâtit toute sa vie un Temple dont il sait qu’il ne verra probablement jamais la dernière pierre. Les Hauts-Grades ne lui promettent pas d’en contempler enfin l’achèvement. Ils l’invitent plutôt à comprendre que le Temple qu’il croyait construire devant lui s’édifie également en lui.
Alors la verticalité des degrés cesse d’être une échelle sociale ou initiatique.
Elle devient profondeur.
Et le trente-troisième degré, loin d’être le trente-troisième étage d’une tour, ne serait plus que l’une des manières de rappeler au voyageur cette vérité paradoxale : plus il avance, plus le lieu qu’il cherche se rapproche de l’endroit dont il était parti.
Ce premier numéro ne peut naturellement qu’esquisser une méthode. Notre première lecture observait qu’elle devra désormais se confronter aux aspérités des degrés eux-mêmes, à leurs contradictions, à leurs obscurités et à ce qui résiste aux trop belles synthèses. C’est précisément là que les prochains numéros seront attendus.
Mais le projet mérite d’être suivi.
Parce qu’une Tradition ne demeure pas vivante lorsqu’elle répète seulement ses formes : elle vit lorsqu’elle continue de produire de la pensée, de l’interrogation et de la transformation.
Olivier Chebrou de Lespinats
Et parce qu’il n’est peut-être pas inutile, dans une maçonnerie parfois fascinée par ses structures, ses offices et ses degrés, qu’une revue vienne périodiquement rappeler cette question élémentaire : après avoir tant cherché à monter, avons-nous seulement commencé à descendre en nous-mêmes ?
AGARTHA – Le Centre intérieur du REAA, n° 1, septembre 2026, 10 pages. Lettre spirituelle et initiatique des Hauts-Grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France.
Rédaction : Olivier de Lespinats ; relecture et mise en page : Philippe Bouvignies. Publication trimestrielle numérique, diffusée gratuitement sur inscription auprès de la rédaction : odelespinats61@gmail.com.
La façade du Grand Orient de France prise pour cible : derrière le tag, le vieux poison du soupçon antimaçonnique
Dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 septembre, le siège du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris (9e arrdt), a été couvert d’inscriptions mettant directement en cause l’influence supposée de la Franc-Maçonnerie. Le GODF a déposé plainte. Au-delà de la dégradation matérielle, l’épisode réveille un imaginaire beaucoup plus ancien : celui d’une puissance occulte qui agirait « dans l’ombre ».
Face à cette rhétorique du soupçon, la réponse ne saurait être la surenchère.
Elle doit être celle de la République : la loi, la vigilance, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité et la solidarité.
« Les loups sont entrés dans Paris »
L’image vient de loin. Dans le Journal d’unBourgeois de Paris, l’une des grandes chroniques du XVe siècle – œuvre anonyme écrite par un Parisien entre 1405 et 1449 -, les loups pénètrent à plusieurs reprises dans une capitale épuisée par la guerre, la faim et les épidémies. Entre 1423 et 1439, Paris fut à plusieurs reprises envahi par des loups poussés par la faim ; leurs incursions firent une trentaine de victimes.Jacques Berlioz rappelait dans L’Histoire combien ces scènes avaient frappé les contemporains : lorsque les repères collectifs vacillent, lorsque la cité se fragilise, ce qui demeurait aux lisières franchit soudainement les portes.
Les siècles ont passé et Paris n’est évidemment plus cette ville médiévale assiégée par les animaux sauvages. Mais les loups dont il est aujourd’hui question appartiennent à une autre forêt : celle des préjugés, des fantasmes et des théories du soupçon.
Rue Cadet, dans la nuit du 5 au 6 septembre, la façade du siège du Grand Orient de France a été taguée. Parmi les inscriptions tracées sur les vitrages figure cette accusation :
« Vous exercez votre influence dans l’ombre. À l’ombre loin du peuple. »
Le Grand Orient de France a porté plainte.
À ce stade, il serait irresponsable d’attribuer sans preuve ces dégradations à une organisation, à un mouvement politique ou à un individu déterminé. L’enquête dira, peut-être, qui en est l’auteur. Mais les mots, eux, peuvent déjà être examinés. Car leur vocabulaire n’est pas neuf.
L’ombre, l’influence, le complot : un très vieux lexique
« Influence », « ombre », éloignement du « peuple » : en quelques mots réapparaît toute une grammaire de l’antimaçonnisme.
Depuis plus de deux siècles, les Francs-Maçons ont été accusés tour à tour de gouverner secrètement les États, de manipuler les révolutions, d’organiser les carrières, de contrôler la presse, la banque, la justice ou l’école. Les régimes autoritaires ont abondamment exploité cette représentation d’une société invisible dirigeant la société visible.
Il suffit pourtant de considérer l’histoire réelle de la Franc-Maçonnerie française pour mesurer combien cette caricature est réductrice. On peut discuter ses prises de position, contester l’action de telle obédience, débattre de son rôle dans la cité – et il est sain qu’une démocratie le permette. Critiquer n’est pas haïr. Interroger n’est pas fantasmer.
La frontière est franchie lorsque le débat laisse place à la représentation d’un groupe agissant secrètement contre « le peuple ». Car alors l’argument politique disparaît derrière une construction imaginaire : celle de l’ennemi dissimulé.
Et l’histoire nous enseigne que les ennemis imaginaires finissent parfois par produire des victimes bien réelles.
La République ne répond pas au tag par le tag
Il serait pourtant contraire à l’idéal maçonnique de transformer cet incident en prétexte à la peur ou à l’anathème.
La réponse d’une démocratie commence par le droit. Une dégradation est constatée, une plainte est déposée, la justice doit pouvoir accomplir son travail. La République ne répond pas à la bombe de peinture par une autre bombe de peinture, pas davantage qu’elle ne répond au soupçon par un soupçon inverse.
Mais elle possède une autre arme, infiniment plus exigeante : l’éducation du citoyen.
Car les valeurs de la République ne sont pas seulement des mots inscrits aux frontons des bâtiments publics. Elles doivent être mises en œuvre par chacun.
Liberté, Égalité, Fraternité
Liberté, d’abord : liberté de conscience, liberté de croire ou de ne pas croire, liberté d’adhérer ou non à une association philosophique, spirituelle ou initiatique.
Égalité, ensuite : aucun citoyen ne doit être suspecté en raison de son appartenance réelle ou supposée à une communauté, une religion, une association ou une obédience.
Fraternité, surtout : ce troisième terme de la devise républicaine est peut-être le plus difficile, parce qu’il exige de reconnaître dans celui qui ne pense pas comme nous un autre citoyen et non un adversaire absolu.
À ces trois piliers s’ajoutent deux exigences que notre temps rend chaque jour plus nécessaires : la laïcité et la solidarité.
La laïcité protège l’espace commun. Elle n’est ni l’effacement des convictions ni leur persécution ; elle rend possible leur coexistence sous l’autorité d’une loi commune. Quant à la solidarité, elle rappelle que la République n’est pas seulement une architecture juridique : elle est aussi une communauté de destin.
La citoyenneté est elle aussi un travail
Les Francs-Maçons connaissent la puissance symbolique du chantier. Rien n’est jamais achevé. La pierre demande à être travaillée ; l’édifice à être entretenu ; la lumière à être transmise.
Il en va de même de la République.
Elle ne survit pas simplement parce que trois mots figurent sur les mairies. Chaque citoyen en devient, à sa mesure, le gardien et l’ouvrier. Refuser la rumeur avant de la partager, vérifier une information, combattre les généralisations, défendre la liberté de conscience de celui dont on ne partage pas les convictions : voilà peut-être quelques-uns des travaux les plus modestes et les plus nécessaires de notre temps.
Le Franc-Maçon pourrait même y reconnaître quelque chose de familier. Construire plutôt que détruire. Examiner plutôt que condamner. Éclairer plutôt qu’obscurcir.
Car ce qui vient d’être écrit sur une vitre rue Cadet pose finalement une question dépassant très largement la Franc-Maçonnerie : quelle société voulons-nous bâtir lorsque nous rencontrons celui que nous ne comprenons pas ?
Une société où chacun soupçonne son voisin d’agir dans l’ombre ? Ou une République où les désaccords peuvent être portés en pleine lumière ?
Et les loups ?
Au XVe siècle, les loups pénétraient dans Paris lorsque la ville était affaiblie.
Ceux d’aujourd’hui ne possèdent ni crocs ni fourrure. Ils prennent parfois le visage de la rumeur, du complotisme, de la haine ordinaire ou de cette facilité redoutable consistant à transformer un groupe humain en puissance mystérieuse responsable de tous les maux.
Les loups sont entrés dans Paris. D’une certaine manière, ils y sont encore.
Mais contrairement aux Parisiens de 1438, nous connaissons les moyens de leur résister : la connaissance, l’esprit critique, la loi, la fraternité et cette vigilance républicaine qui ne désigne pas de nouveaux ennemis mais refuse obstinément que l’ignorance en fabrique.
La façade de la rue Cadet est nettoyée. Le plus difficile commence ailleurs : empêcher que les mots qui l’ont souillée ne deviennent des évidences dans les esprits.
Nous resterons attentif aux suites données à cette affaire et vous tiendrons informés de tout nouvel élément concernant l’enquête.
Rassembler veut dire et doit comprendre à la fois «unir», «ordonner», «articuler» «optimiser». Épars veut dire à la fois divisé, désordonné, relié par de mauvais rapports, dépourvu de cohésion, privé de sens suffisant. Il importe donc d’agir sur tous ces plans. Réunir ce qui est épars consiste à (re)former un tout à partir d’éléments composites, similaires ou distincts qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvent divisés, éclatés, séparés les uns des autres tout en leur gardant leur particularité.
Si la signification ésotérique de cette expression, réunir ce qui est épars, apparaît surtout au 3e degré, selon les Constitutions d’Anderson, la Franc-maçonnerie «a été fondée pour réunir les hautes valeurs morales qui, sans elle, auraient continué de s’ignorer, et pour être le centre de l’Union.» Remarquez bien qu’il est dit réunir et non rassembler !!! C’est la fraternité qui rend possible une telle démarche, le symbolisme en est son outil par excellence. Elle est un but d’harmonisation du vivre ensemble.
L’assemblage des pierres taillées pour l’édification d’un temple en est la métaphore des rites de constructeurs.
Le dualisme est la vision de l’antagonisme des contraires. Le dualisme envisage uniquement la séparation que la conscience humaine a tracée entre le monde et le moi ; ces deux termes opposés, il les appelle «esprit et matière», «sujet et objet», ou «pensée et phénomène».
Le manichéisme est une doctrine religieuse, celle de Manès (Mani) au IIIe siècle, selon laquelle il y a deux principes premiers, le Bien et le Mal. Un des fondements du manichéisme est de séparer le monde en deux : le royaume de la lumière, royaume de la vie divine, où s’exprime ce qui est de l’éternité et le royaume des ténèbres, royaume de la matière, royaume des morts, où s’exprime ce qui est de l’espace/temps. Par dérivation et simplification du terme, on qualifie aujourd’hui de manichéenne une pensée ou une action sans nuances, voire simpliste, où le bien et le mal sont clairement définis et séparés.
La Franc-Maçonnerie semble avoir admis l’influence gnostique qui affirme, au plan exotérique, que le bien s’oppose au mal, reprenant la séparation tirée à l’excès par Zoroastre, le mazdéisme, le manichéisme, où tout ce qui n’est pas le bien est négatif ; le Diable, du latin diabolus, du grec Διάβολος signifiant «diviser» ou «séparer», est l’esprit du mal. La même idée est exprimée différemment dès l’aube de la Franc-Maçonnerie française. On trouve encore dans l’Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes de François-Timoléon Bègue Clavel, qu’à la question : Que fait-on à la loge de Saint-Jean? il est répondu : on y élève des temples à la vertu et l’on y creuse des cachots pour le vice. Aujourd’hui encore on entend ce genre de réponses dans les rituels.
Le dualisme sépare par un cloisonnement moral qui, trop souvent, est enseigné dans le catéchisme de formation des jeunes maçons, leur laissant croire que le franc-maçon serait, évidemment, du côté exclusif du positif, du bien, de la pureté, de la lumière, saint parmi les saints. Cette démarche est à l’opposé de la quête initiatique et fraternelle qui rassemble ce qui est épars.
La Franc-maçonnerie, par les influences subies à caractère chevaleresque, hermétique, alchimique, compagnonnique a conservé et rassemblé différentes traditions et ésotérismes. «Voilà trois siècles que nous nous enrichissons de toutes les traditions spirituelles du monde, pourvu qu’elles ne soient pas contraires à nos principes de tolérance et de libre-pensée», résume Marc Henry, passé grand maître de la Grande Loge de France. La Franc-maçonnerie est un centre d’union rassemblant ce qui est épars. Le mythe c’est le nom du monde pour celui qui est dans ce mythe. C’est pourquoi, la visite des peuples de la Terre nous offre une mosaïque de langues, de cosmogonies et de mythes. On peut donc se demander avec quelle source le mythe d’Hiram ou du tétragramme pouvait être interprété par les francs-maçons chinois par exemple ? Changer nos mythes pour être universels ? Ne garder que le plus petit dénominateur commun spatial et intemporel ? Alors quel mythe pourrait être suffisamment «catholique» sans relent de colonialisme ni d’idéologie totalitaire ? Quelle structure pourrait le porter ? Quelle «association», avec un président, un secrétaire, un trésorier et des membres pour quel ensemble de règles qui permettraient de se reconnaître «reliés» tout en respectant l’hétérotopie (les lieux autres)… Une loi universelle pour l’humanisme et des pratiques locales pour la spiritualité et l’initiation ?
Cependant, dans la réalité, comme le remarque Régis Debray, les cultures (en particulier à travers leur sacré) fractionnent l’espèce humaine en forgeant des identités : « Un entre-nous, c’est toujours un contre-eux qui ne dort que d’un œil, toujours prêt à se réveiller au moindre empiétement. » Prenez le temps de parcourir l’ouvrage Les nuisances idéologiques de Raymond Ruyer
Malgré son apparence dichotomique, le pavé mosaïque n’est pas manichéen ; il est à considérer comme figure de la dualité, pas du dualisme, comme un plaidoyer pour la tolérance. Le maître-constructeur persan moderne élabore ses idées par une méthode secrète, dans laquelle un plan est divisé en carrés à carreaux égaux, dont chaque carré représente une ou quatre briques carrées comme celles utilisées en Perse. Il s’agit d’une miniature de celle qui est transférée au sol de l’atelier des maîtres, où les motifs sont incisés dans un plâtre de terrassement parisien prêt à servir de «moule» à partir duquel des dalles peuvent être coulées. («Ars Quat. Cor.», Vi, p. 99.) Le système forme pourtant le revêtement de sol de la maçonnerie libre; il est toujours en pratique secrète en Perse et est d’accord avec les dessins carrés de l’ancienne Égypte qui servaient à fixer un canon de proportion. La Guilde sans maçonnerie dit que le temple de Salomon avait des carrés d’une coudée maintenant représentés sur leur tapis. <John Yarker, The Arcanes Schools, 1909.
L’origine du mot mosaïque serait celle du mouséion, temple des muses et des arts. Une mosaïque est une décoration qui assemble des fragments pour en faire des motifs ou des figures. Ces fragments sont appelés des tesselles. La mosaïque sert au pavage du sol du temple maçonnique. C’est un assemblage complètement équilibré, parfait en régularité, de carreaux noirs et blancs alternés à l’infini, de lignes jointives sans épaisseur visibles en diagonale. Comme le rapporte Etienne Hermant, le Pavé mosaïque apparaît très tôt en maçonnerie et bien avant 1717 contrairement à ce qui a été avancé. Il apparaît déjà dans le Édimbourg Register House de 1696 dans la description des Trois joyaux (une pierre taillée, un pavage quadrillé et un large ovale), puis dans le Manuscrit Sloane de 1700 avec la même dénomination. On le trouve présenté dans le Ms Mason’s Examination (sous la dénomination de pavé d’équerre) et le Ms Wilkinson (pavé mosaïque), tous deux de 1727. Quant à l’étoile au centre du Pavé mosaïque, il ne s’agit pas d’une fantaisie, elle est présentée de cette manière dans la Maçonnerie Disséquée de Samuel Prichard de 1730 en désignation des «meubles dans votre loge» : le Pavé mosaïque qui couvre le sol de la Loge, l’étoile Flamboyante au centre et la bordure dentelée autour. La bordure dentelée qui entoure le Tableau de Loge donne la signification de l’ensemble du quadrillage. Il s’agit de la séparation du chaos (triangles noirs tentant de percer la Lumière et de l’envahir) et le mode crée (triangles blancs repoussant l’assaut), entre le monde profane et l’espace sacré. On assiste au triomphe de la Lumière sur la Ténèbre. Le Tableau de Loge, au centre du pavé mosaïque est un carré Long de Lumière que les ténèbres tentent d’envahir, la Lumière luit dans les Ténèbres et les Ténèbres n’ont pu s’en accaparer. Cette Lumière est consacrée au centre de la Loge par Beauté-Force-Sagesse lors de l’allumage des Piliers. Au REAA du début du XIXe : Avez-vous des meubles dans votre Loge ? R. Oui. D. Quels sont-ils ? R. Le pavé mosaïque, l’étoile flamboyante et la houppe dentelée. D. Quel est leur usage ? R. Le pavé mosaïque est le sol de la Loge, l’étoile Flamboyante le Centre, et La houppe dentelée la bordure tout autour.
Le pavage peut être représenté par un tissu, une natte, symbole de l’isolement vis-à-vis de la terre et de ses salissures empêchant la prise de racine et offrant ainsi une possibilité d’élévation ; cet extrait de pavé mosaïque devrait être disposé à l’entrée du Temple, de façon que l’on soit obligé d’en fouler les dalles pour s’avancer en loge.
Il est réconciliation des deux extrêmes que sont les ténèbres et la lumière, le bien et le mal, Dieu et le Diable, l’infini négatif et l’infini positif des mathématiciens qui ne sont qu’Un. Pour cela, les Chevaliers du Temple en firent leur gonfanon composé, par moitié, du noir et du blanc, appelé aussi «baussant» signifiant «mi-parti de couleur».
La dualité est la vision de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité. La coincidentia oppositorum est l’une des manières les plus archaïques par lesquelles fut exprimé le paradoxe de la réalité divine. Le présocratique Héraclite reconnaissait «la lutte nécessaire des contraires, harmonieux dans leur opposition même, définissant l’identité de ces mêmes contraires.» Hegel disait aussi : «chaque chose réelle implique une coexistence d’éléments opposés. Par conséquent, savoir, ou, en d’autres termes, comprendre un objet équivaut à en être conscient comme une unité concrète des déterminations opposées (Science de la logique, 1812).
C’est avec la dualité que le monde devient sensible ; elle est la limite de l’infini, là où disparaît le Un.
Les kabbalistes appellent Zivoug l’accouplement du masculin Beauté, (Tiferet), et du féminin Royaume (Malkhout) qui permet le retour à l’unité.
La Phénoménologie de la perception n’est véritablement thématisée qu’au moment où se radicalise la critique des oppositions de la réflexion (sujet-objet; intérieur-extérieur; moi-autrui, etc.) et se formule l’exigence dialectique de la «vraie philosophie» «saisir ce qui fait que le sortir de soi est le fait de rentrer en soi et inversement». Les notions fondamentales de la dernière philosophie de Merleau Ponty, chiasme, réversibilité, «dialectique sans synthèse» sont autant de tentatives pour remonter à l’origine ontologique de la diplopie de la philosophie (la chair comme voyant-visible) au lieu d’y rester enfermé en forçant l’un des opposés à se plier à l’autre.
C’est le ternaire qui devient l’expression de cette dualité. C’est l’enseignement majeur de la symbolique de tout le décor de la loge, fondement de la formation de l’apprenti. Elle est manifestée dans le ternaire qui est constitué par un principe premier (au moins au sens relatif) dont dérivent deux termes opposés ou plutôt complémentaires (non duels mais duals). Car là même où l’opposition est dans les apparences et a sa raison d’être à un certain niveau ou dans un certain domaine, le complémentaire répond toujours à un point de vue plus profond, donc plus conforme à la nature réelle de ce dont il s’agit. C’est ce que dit le Zohar, le livre de la Splendeur de la Kabbale : «Trois sortent d’Un. Un est dans Trois. Un est au milieu de Deux et Deux embrasse celui du milieu et celui du milieu embrasse le monde.»
Dans le temple, tous les symboles de la dualité et ceux du ternaire montrent, à l’évidence, une vision de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité.
Le ternaire est le premier des impairs. La triade, nombre mystérieux, qui joue un si grand rôle dans les traditions de l’Asie et dans la philosophie platonicienne, image de l’être suprême, réunit en elle les propriétés des deux premiers nombres. Le ternaire représentait pour les pythagoriciens non seulement la surface, mais encore le principe de la formation des corps.
René Guénon présente dans son livre La Grande Triade les divers types de rapports que peuvent entretenir les termes d’un ternaire. Trois fondamentaux se rencontrent dans la tradition : un principe se polarisant en deux complémentaires (comme c’est le cas pour l’unité dont dérivent le principe masculin, le ciel, et le principe féminin, la terre), un ternaire composé de ces deux complémentaires et de la résultante de leur union (comme c’est le cas pour le ciel, la terre et l’Homme, fils de la terre et du ciel), un ternaire linéaire où un terme engendre le deuxième qui engendre le troisième (comme c’est le cas pour les «trois mondes», la manifestation informelle, la manifestation subtile et la manifestation corporelle). Pour Papus (Traité Élémentaire de Science Occulte) «on appelle Père le principe divin qui agit sur la marche générale de l’Univers, Fils le principe en action dans l’Humanité, et Saint-Esprit le principe en action dans la Nature».
Le ternaire, incluant la terre, le ciel et l’homme, place ce dernier en position de médiateur entre les deux premiers ; autrement dit entre équerre et compas signalé comme étant le lieu où se trouve le maître signalé comme étant le lieu où se trouve le maître comme étant aussi le lieu où se trouve le maître en Franc-maçonnerie.
Des types de ternaires existent dans d’autres traditions : les trois mondes (le Tribhuvana hindou), le ternaire Spiritus, Anima, Corpus (se retrouvant dans la tradition chrétienne telle qu’exposée au Moyen Âge), le ternaire soufre, mercure, sel des alchimistes, le ternaire Deus, Homo, Natura (employé aussi par la chrétienté), le ternaire providence, volonté, destin (figurant dans la doctrine délivrée par Pythagore, par exemple), le triple temps (passé, présent, avenir), le Triratna bouddhique, Bouddha, Dharma, Sangha.
Si tous les êtres ne cessent jamais d’être contenus dans l’unité, en revanche, ils perdent de vue ce rattachement. Leur connaissance s’est obscurcie, d’où par exemple la souffrance et les erreurs sur la prétendue autonomie de l’individu. Ce qui est appelé «âme» dans une vision ternaire de l’homme, c’est le monde mouvant, intermédiaire entre le corps terrestre et l’esprit de nature divine : il est fait d’émotions, de sentiments, d’images et de pensées, et il est appelé aux métamorphoses et aux transformations. Mais lorsque Socrate, les néo-platoniciens, les mystiques parlent de l’âme, c’est de l’âme-esprit qu’il s’agit : le principe lumineux, transcendant, immortel de l’être humain.
La vision ternaire des choses permet de s’extraire du dualisme pour comprendre la dualité afin de participer avec les trois niveaux (corps, âme et esprit) à la compréhension de l’univers.
On pourrait dire que la manifestation universelle est formée par des lettres séparées correspondant à la multiplicité de ses éléments, et que, en les réunissant, on la ramène par là même à son principe.
Dans les temps préhumains, les mythologies évoquent le démembrement de personnages (Ymir, Tiamat). C’est à partir des vestiges de leurs corps que sera générée la cosmogonie (ciel, terre, fleuves, plantes,…).
Une des narrations les plus complètes du mythe d’Osiris est celle de Plutarque, dans son De Iside et Osiride, dont il a eu, on ne sait comment, une connaissance plus complète qu’aucune source égyptienne, y compris celle des Textes des Pyramides. Les autres sources possibles sont : le Livre des Morts, les textes d’une stèle qui se trouve au Louvre, d’autres textes divers de l’Égypte antique, les recherches de spécialistes de l’Égypte ancienne.
Alors qu’il revient victorieux d’une longue campagne de conquêtes, Seth profite des fêtes organisées à cette occasion pour inviter son frère Osiris à un banquet. Au cours de la soirée, il le met au défi de s’allonger dans un grand coffre. Lorsque ce dernier y fut couché, Seth l’enferme et jette le coffre dans le Nil. Isis, la Sœur-Épouse d’Osiris, part à la recherche de son âme afin de le ramener à la vie. Isis déchire ses vêtements et parcourt le monde à la recherche du coffre dans lequel «le Bienveillant» a été enfermé. Cependant de retour, elle ne ramènera pas Osiris car ceux qui descendent en ces lieux ne peuvent pas revenir et c’est seulement l’amour d’Isis, symbole de la régénération et de la vie éternelle qui permettra de retrouver le corps. Durant le voyage d’Isis aux enfers, le coffre contenant le corps, entraîné par la mer, atteint les côtes de Phénicie où il s’échoue aux pieds d’un acacia, ou d’un tamaris, selon les versions. La quête dura si longtemps que le tronc de l’acacia recouvrit la boite contenant le corps d’Osiris. Le roi de Byblos, occupé à faire construire son nouveau palais, fait abattre l’arbre afin d’en faire l’une des deux colonnes qui doivent en décorer l’entrée. Isis entend parler de l’odeur qui s’échappait du tronc alors qu’on le coupait. Elle en comprend aussitôt la signification et se rend en Phénicie où on lui remet la colonne prodigieuse. Elle ouvre la colonne de bois et en retire le cercueil de son époux qu’elle arrose de ses larmes. Elle le ramène en Égypte et le cache au fond des marais afin que Seth ignore que le corps a été retrouvé. Mais au cours d’une chasse, ce dernier découvre le coffre. Furieux qu’Osiris soit encore entier malgré le temps écoulé, il décide de découper le cadavre en quatorze morceaux qu’il disperse à travers le pays. Le nombre de morceaux du corps d’Osiris varie selon les sources, de quatorze à quarante-deux. Les deux versions du Papyrus Jumilhac mentionnent quatorze morceaux collectés par Isis en douze jours, ce qui correspond à la durée de la fête du labour. Selon Diodore de Sicile, Typhon (autre nom de Seth, frère d’Osiris, principe du mal, des ténèbres et de la stérilité) découpa le corps de sa victime en vingt-six morceaux, un par conjuré. On donna à chacun une apparence momiforme avant de l’ensevelir. Enfin, la géographie sacrée d’Edfou mentionne autant de morceaux que de nomes (circonscriptions administratives de l’Ancienne Égypte), soit quarante-deux. Le corps démembré d’Osiris, dont l’inondation refait l’unité, se confond ainsi avec la terre d’Égypte. Ici, les quatorze morceaux représentent ceux qui sont retirés à la lune, dans la phase descendante, jusqu’à sa disparition totale. La quête d’Isis et la reconstitution du corps illustrent, au contraire, la phase ascendante, jusqu’à la réapparition de la pleine lune, reconstituée, l’œil oudjat. Isis se met à la recherche des morceaux. Elle les retrouve tous à l’exception du sexe, dévoré par un oxyrhinque (ou un brochet du Nil). Aidé par Anubis, Thot et Nephtys, elle recompose le corps démantelé en douze parties et le momifie. Ramené à la vie par ces pratiques et désormais à l’abri de la mort, Osiris se retire dans les mondes souterrains, il laisse alors le trône du monde visible à son fils Horus qui deviendra le modèle des rois à venir. C’est au 17ème jour du mois d’Athyr que la mythologie égyptienne place la mort d’Osiris : c’est l’époque où la pleine lune est surtout visible. Aussi les Pythagoriciens appellent-ils ce jour «interposition», et ont-ils pour le nombre 17 une complète répugnance. En effet, entre le carré seize (4×4) et le rectangle dix-huit (6×3), qui sont les seuls nombres de surfaces planes dont les périmètres se trouvent égaux à leurs aires, vient tomber le nombre dix-sept qui disjoint ces deux nombres, s’interpose entre eux et divise leur rapport en deux parties inégales. Ainsi, sorti de sa gangue d’acacia, dépecé et recomposé, avec l’aide de trois autres divinités, Osiris sera relevé et momifié (le papyrus du Livre des Morts d’Ani, découvert à Thèbes en 1887 par Wallis Budge comporte une invocation toute spéciale : Hommage à toi, ô seigneur de l’Acacia). C’est seulement à l’issue de cette restructuration et de cette préparation à l’éternité qu’Osiris pourra reprendre son voyage. Ses os sont d’argent, ses chairs d’or, ses cheveux de lapis-lazuli.
Platon, Thalès, Eudoxe, Apollonius et Pythagore avaient rapporté d’Égypte ce principe, vrai ou faux, que dans l’économie de l’univers la vie sort du sein du trépas ; ce principe fut présenté sous l’allégorie d’Osiris expirant pour renaître sous le nom d’Horus. C’est ce que l’on peut lire dans l’ouvrage du Docteur Pierre Gérard Vassal, Cours complet de Maçonnerie ou Histoire générale de l’Initiation depuis son origine jusqu’à, son institution en France, 1832, p.244 et 245. En voici un extrait : Le 3ème grade se nommait en Égypte «porte de la mort». Le cercueil d’Osiris, dont l’assassinat était supposé récent, s’élevait au milieu de l’emplacement où se faisait la cérémonie. On demandait à l’aspirant s’il avait pris part au meurtre d’Osiris. Il était frappé, ou on feignait de le frapper, à la tête d’un coup de hache, il était renversé, couvert de bandelettes de momie, des éclairs brillaient, le mort supposé était entouré de feu. Assimilé à Dionysos, Osiris illustrait la théologie néo-orphique : la cosmogonie conçue comme un autosacrifice de la divinité, comme la dispersion de l’Un dans le Multiple, suivie par la «résurrection», c’est-à-dire par le rassemblement du Multiple dans l’Unité primordiale. Osiris fut très tôt comparé au grain de blé enseveli (mourant), germant et réapparaissant à la lumière solaire, prêt à être la nourriture essentielle des hommes. De nombreuses illustrations représentent la momie du dieu couverte de grains de blé, ou de jeunes tiges de blé émanant de son corps allongé. Parce qu’il était l’image des cycles de la nature, on creusa dans la pierre des formes d’Osiris que l’on remplissait de terre, et dans lesquelles on répandait des grains de blé afin qu’il pousse dans le secret du tombeau. Ainsi, mis en terre en même temps que le défunt, le blé, symbole vital d’Osiris, était pour le disparu la certitude de sa renaissance future, l’assurance de la continuité de sa vie, puis de sa résurrection lumineuse. C’est pourquoi, dans le papyrus funéraire de Nu, Osiris déclare : «Je suis le Seigneur des hommes qui ressusciteront des morts.» C’est une telle image symbolique qu’utilisera le Christ lorsqu’il se comparera lui-même au grain de blé devant mourir pour renaître et produire de nouveaux grains au centuple. Certains gnostiques utilisèrent cette parole pour affirmer que le Christ avait suivi la totalité du parcours initiatique osirien afin de devenir à son tour un Osiris spirituel, un être de Lumière. L’initié du 3ème grade des mystères d’Isis était d’abord conduit dans un vestibule au-dessus de l’entrée duquel était écrit «porte de la mort». Des momies et des cercueils étaient figurés sur les murs. Il trouvait bientôt un cadavre. Au milieu du vestibule était placé le cercueil d’Osiris, qui, à cause de son assassinat présumé, était empreint de tâches de sang. On demandait à l’aspirant s’il avait participé à ce meurtre ; à la suite de cette épreuve préparatoire, il passait dans une salle, où tous les initiés étaient habillés en noir ; on lui présentait une couronne qu’il foulait aux pieds, et le chef de l’initiation s’écriait «outrage, vengeance !», et saisissait de suite la hache des sacrifices, en frappaient doucement le candidat à la tête. À l’instant deux initiés le renversaient et l’enveloppaient de bandelettes ; tous ceux qui l’entouraient étaient dans la tristesse ; on le présentait dans cet état de mort apparente devant un tribunal qui déclarait qu’il n’avait point participé au meurtre d’Osiris, et on lui rendait la liberté ; … ; le signe de reconnaissance consistait dans une embrassade particulière.
En alchimie, au XVIIe siècle, le mythe d’Osiris est repris par Michael Maier dans son Atalanta fugiens sur son épigramme XLIV qui en fait une fugue, une gravure et un poème Dionysos en Grèce, en Syrie Adonis, En Egypte Osiris, sont le soleil des Sages. Isis, épouse, sœur et mère d’Osiris Unit ses membres saints déchirés par Typhon. Mais le phallus se perd au fil de l’eau marine : Le soufre qui donna le soufre n’est plus là.
Dans le mythe d’Osiris, nous voyons le principe : devenir tout d’abord quatorze, puis treize et enfin fonctionner physiquement, être matérialisé, suivant le nombre douze que nous retrouvons dans d’autres mythes, héritiers et successeurs de la mystique égyptienne.
En Grèce, l’homologue d’Osiris est Dionysos-Zagreus. Né d’une union illégitime de Zeus, l’enfant Dionysos encourt la haine d’Héra, qui le fait assassiner et mettre en pièces par les Titans; mais une autre divinité, Apollon ou Athéna, rassemble les membres suppliciés, et le jeune dieu reprend vie ; la biographie d’Atys, parèdre de Cybèle, comporte également castration, mort et renaissance. On n’en finirait pas d’énumérer les dieux dont l’histoire est conforme à cet itinéraire, dans lequel s’inscrit aussi celui d’Hiram. La mise en œuvre du mythe d’Hiram Abif, dans les rites égyptiens de la Franc-maçonnerie, est une opération de magie opératoire destinée à faire revivre à tous les maîtres maçons ce que les prêtres-initiés égyptiens ritualisaient dans la grande pyramide afin de transférer l’esprit du pharaon défunt (Osiris) au nouveau pharaon désigné pour en faire un nouvel Horus.
D’autres religions porteront plus avant cette connaissance au travers, notamment, du cycle d’Héraclès, puis, par la répartition des tâches apostoliques après la disparition terrestre du Christ. L’ordre de progression permettant à l’homme de reconquérir l’unité originelle disparue consiste donc à «fonctionner» dans le monde manifesté selon le mode duodécimal que symbolisent pour l’Égypte les douze morceaux du dieu disparu afin de remonter, de revivre, les phases successives du démembrement d’Osiris. Après avoir reconstitué cette première totalité et réalisé en soi la synthèse de l’ensemble de ces expérimentations, il deviendra alors possible de retrouver le cœur caché, le centre invisible d’énergie. Cette redécouverte implique la descente dans la caverne, puis la mort de tout ce qui a été notre comportement. Cette mutation ne peut intervenir que lorsque le temps est arrivé de mettre un terme à notre fonctionnement purement terrestre. À ce moment, celui-ci, bien qu’harmonisé avec l’universel, n’est plus adapté à notre nouvel ouvrage, c’est pourquoi une ultime transformation est nécessaire et permet de renaître enfin.
Rassembler ce qui est épars est la même chose que retrouver la parole perdue en associant les lettres du nom de la manifestation universelle qui pour René Guénon est le nom du GADLU (Symboles de la science sacrée).
Réunir un entre soi
«Réunir ce qui est épars» pour le Franc-maçon spirituel, serait donc travailler essentiellement sur soi-même et non sur les autres, afin de se réunifier pour retrouver l’unité première, car s’il est constitué : d’un corps (le soma) et d’un esprit (la psyché), sa démarche première consiste à retrouver cette unité Psychosomatique, afin de se réunifier.
En loge, le maçon se doit de ne plus être éparpillé, mais regroupé, centré, il ne doit faire plus qu’un avec toute la loge. Il doit regrouper ses pensées afin de mettre à profit l’instant présent, qui seul peut lui permettre de se dévoiler, de se découvrir, pour qu’enfin se révèle à lui sa vrai nature et qu’il puisse ainsi vivre l’expérience de l’éveil. Elle rend apte à réintégrer le principe fécondateur disparu puis d’être créatif à notre tour, d’ensemencer les ténèbres de la lumière ainsi reçue. C’est alors que celle-ci s’enrichit des fruits de l’expérimentation. La Franc-maçonnerie est une voie qui ne peut que proposer la lumière, lumière qui fera, ou pas, ensuite son chemin dans l’intériorité de chacun. Et c’est la somme des êtres ayant reçu la lumière qui fera évoluer l’humanité.
«Rassembler ce qui est épars» signifie surtout se réconcilier avec son propre «en soi». «Rassembler ce qui est épars» semble plutôt relever de l’individuel, de l’intériorité, et implique, par analogie, le retour au Un. Cet Un (aleph) s’est fragmenté dans le deux (Beth), inhérent à la Création. La maçonnerie appliquerait alors ce retour vers l’unité. L’union retrouvée n’est donc pas un pur retour à un état précédent, mais quelque chose de plus complexe où le répétitif s’allie à la prise de conscience d’une modification par «l’inversion de la dispersion».
Heureux, ça se dit avec le mot en hébreu shaameach (שַׂמֵחַ) qui vient du mot shalom qui vous dira plénitude et ce n’est pas uniquement la paix c’est la plénitude, c’est-à-dire la construction de complémentarité.
Réunir le langage, tant en le faisant que pour faire apparaître le sens