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Légendes de France ou d’ailleurs : la Befana, celle qui balaie la nuit et pèse les cœurs

Sous les vêtements usés d’une vieille femme chevauchant un balai, l’Italie a conservé l’une de ces figures que les siècles chrétiens n’ont pas abolies, mais recueillies, transformées et transmises. La Befana traverse la nuit de l’Épiphanie, distribuant douceurs et charbon, récompense et avertissement. Derrière le conte destiné aux enfants se dessine pourtant une méditation plus grave sur le temps qui s’achève, le seuil qu’il faut franchir, la lumière qui se manifeste et le jugement que chacun doit apprendre à porter sur lui-même. Pour le Franc-Maçon, cette étrange voyageuse pourrait bien être une gardienne du passage et une discrète maîtresse de l’œuvre intérieure.

Lorsque la vieille année prend le visage d’une femme

Dans la nuit qui sépare le 5 du 6 janvier, alors que le cycle des douze jours de Noël touche à son terme, une vieille femme parcourt le ciel italien.

Elle est pauvrement vêtue, ridée, parfois inquiétante, assise sur un balai et chargée d’un sac rempli de présents. Elle descend par les cheminées, remplit les chaussettes suspendues dans les maisons, dépose des friandises pour les enfants sages et réserve du charbon à ceux qui se sont mal conduits.

Ainsi se présente la Befana, dont le nom procède d’une lente transformation populaire du mot italien Epifania. L’Épiphanie est, étymologiquement, la manifestation, l’apparition soudaine de ce qui demeurait jusque-là caché. La Befana serait donc, jusque dans son nom déformé par les siècles et les dialectes, celle par qui quelque chose se révèle.

Son apparence pourrait pourtant surprendre. L’Épiphanie chrétienne célèbre la venue des Mages auprès de l’Enfant, la reconnaissance d’une lumière royale et spirituelle manifestée dans l’humilité d’une naissance. Pourquoi cette fête lumineuse s’incarne-t-elle, dans l’imaginaire populaire, sous les traits d’une femme âgée, couverte de haillons et se déplaçant dans l’obscurité ?

Peut-être parce que toute lumière véritable suppose une nuit

Peut-être aussi parce que le commencement ne peut advenir qu’après l’achèvement d’un cycle. La Befana porte sur son visage les marques du temps écoulé. Elle représente l’année qui s’épuise, la matière vieillie, les expériences accumulées, les fautes commises et les occasions perdues. Elle n’est pas la jeunesse du monde, mais sa mémoire.

Sous ses traits se laisse pressentir l’une de ces anciennes figures féminines associées aux cycles de la nature, aux morts, aux récoltes, à la maison et au renouvellement du temps. Le christianisme populaire ne les a pas toujours détruites. Il leur a parfois offert un manteau nouveau, permettant à leurs gestes et à leurs symboles de poursuivre leur voyage au sein d’un autre récit.

La Befana appartient à cette profondeur où les traditions ne se succèdent pas comme des armées ennemies, mais se déposent les unes sur les autres à la manière de strates.

Sous la fête chrétienne demeure la mémoire des nuits hivernales. Sous la vieille femme charitable demeure peut-être l’ombre d’une puissance archaïque. Sous le récit enfantin subsiste un enseignement relatif à la mort, au renouvellement et à la circulation des dons.

Elle avait refusé de suivre les Mages

Une légende chrétienne raconte que les Mages, guidés par l’étoile, auraient rencontré une vieille femme occupée aux travaux de sa maison. Ils lui auraient demandé leur chemin, puis proposé de les accompagner jusqu’à l’Enfant qu’ils cherchaient.

La femme aurait refusé. Elle avait trop à faire. Sa maison devait être nettoyée, ses tâches achevées, ses habitudes préservées. Mais, après leur départ, elle aurait compris qu’elle venait de laisser passer une occasion unique. Saisissant son balai et remplissant un sac de présents, elle serait partie à la recherche des voyageurs et de l’Enfant. Elle ne les retrouva jamais. Depuis lors, elle parcourrait chaque année les routes et les maisons, offrant des présents à tous les enfants dans l’espoir que l’un d’eux soit celui qu’elle n’a pas su reconnaître.

Cette version de la légende contient une leçon d’une singulière profondeur

La Befana n’est pas seulement une donatrice. Elle est celle qui a manqué le rendez-vous avec la lumière. Elle n’a pas refusé par méchanceté, mais parce qu’elle était retenue par le quotidien, par l’ordre domestique et par l’urgence apparente des choses ordinaires.

Combien de fois l’être humain manque-t-il ainsi ce qui l’appelle ? Non parce qu’il aurait choisi les ténèbres, mais parce qu’il est trop occupé à maintenir en place son petit univers. Il nettoie sa demeure extérieure tandis qu’une étoile se lève au-dehors. Il range ses objets, protège ses certitudes, accomplit ses obligations et ne perçoit pas que des voyageurs frappent à sa porte pour l’inviter à se mettre en chemin.

La faute de la Befana n’est donc pas le crime. Elle est l’indisponibilité intérieure.

Elle rappelle que l’initiation commence rarement par la possession d’une réponse

Elle naît d’abord de la capacité à entendre un appel, puis d’accepter de quitter ce que l’on croyait indispensable. Les Mages sont des hommes en marche. Ils observent les signes du ciel, consentent à l’incertitude du voyage et traversent les frontières. La vieille femme, elle, demeure enfermée dans la répétition de ses gestes.

Mais son histoire ne s’arrête pas à son refus. Elle comprend son erreur et se met enfin en route. Dès lors, son errance devient une forme de réparation. Son regret ne la condamne pas à l’immobilité. Il la transforme en voyageuse et en donatrice.

L’instant manqué devient le commencement d’une quête.

Le balai ne sert pas seulement à voler

La Befana se déplace sur un balai. L’imagerie moderne y voit volontiers l’attribut pittoresque de la sorcière. Pourtant, le balai possède une puissance symbolique plus vaste. Il est l’instrument du nettoyage, du dépouillement et de l’évacuation de ce qui encombre.

Dans certaines traditions, la Befana ne se contente pas de distribuer ses présents. Elle balaie la maison avant de repartir. Le geste est essentiel. À la fin du cycle hivernal, il faut chasser les poussières de l’année ancienne, libérer l’espace et préparer la demeure à ce qui vient.

Le Franc-Maçon pourrait reconnaître dans ce balai modeste un parent populaire des outils qui lui sont confiés

Aucun instrument n’est spirituel par lui-même. Il le devient par le travail qu’il permet d’accomplir. Le maillet, le ciseau, la règle, le niveau ou le fil à plomb n’ont de sens que lorsqu’ils éveillent une action intérieure.

De même, le balai de la Befana invite à nettoyer la chambre secrète de l’être.

Que faut-il y balayer ?

Les rancunes devenues habitudes, les certitudes qui empêchent d’écouter, les jugements précipités, les vanités auxquelles nous avons donné l’apparence de principes, les paroles inutiles et les poussières de l’amour-propre.

Il ne s’agit pas d’effacer la mémoire. Une maison sans mémoire serait une maison sans âme. Il s’agit de distinguer ce qui doit être conservé de ce qui doit être abandonné. Le véritable nettoyage initiatique ne détruit pas le passé. Il le purifie afin qu’il puisse devenir expérience et non prison.

La Befana vole parce qu’elle sait balayer

Elle s’élève parce qu’elle accepte d’enlever ce qui alourdit. Cette vieille femme enseigne ainsi un paradoxe fécond. L’élévation commence par un humble travail accompli au ras du sol.

Avant de contempler les étoiles, il faut parfois nettoyer le pavé.

La cheminée ouvre un passage entre deux mondes

La Befana ne franchit pas la porte. Elle descend par la cheminée. Ce détail appartient à de nombreuses traditions hivernales, mais il conserve ici une valeur particulière. La cheminée relie la maison au ciel. Par elle monte la fumée du foyer et par elle descend la visiteuse nocturne. Elle est un axe, une ouverture verticale percée au cœur de la demeure. Là où la porte permet le passage horizontal entre l’intérieur et l’extérieur, la cheminée établit une communication entre le bas et le haut, entre le visible et l’invisible.

Le foyer situé à sa base est le lieu du feu entretenu, de la chaleur familiale, de la cuisson et de la transformation. Dans les sociétés anciennes, il constituait le centre vivant de la maison. La Befana descend donc vers le feu domestique, comme si elle venait ranimer une braise au moment où l’hiver semble avoir vaincu la lumière.

Dans une lecture initiatique, la cheminée pourrait être rapprochée de cet axe intérieur par lequel l’être humain tente de relier ses profondeurs à ce qui le dépasse. Encore faut-il que le conduit demeure ouvert. Une cheminée obstruée enferme la fumée et empoisonne la maison. De même, une conscience fermée à toute transcendance finit par étouffer dans ses propres émanations.

La visite de la Befana suppose qu’une ouverture ait été préservée

Elle vient de la nuit, mais ne lui appartient pas entièrement. Elle traverse l’obscurité afin d’y déposer quelque chose. Son mouvement reproduit celui de toute authentique transmission. Le don descend vers celui qui ne peut encore aller le chercher. Puis l’enfant devra grandir, comprendre et devenir à son tour porteur de lumière.

Le charbon est une pierre noire qui attend son feu.

Les enfants sages reçoivent des friandises. Les autres trouvent dans leur chaussette un morceau de charbon, aujourd’hui souvent reproduit sous la forme d’une confiserie noire. La distinction paraît simple. Elle oppose la récompense à la punition, la douceur à l’amertume, la bonne conduite à la faute.

Mais le symbole du charbon mérite une lecture moins immédiate.

Le charbon est noir, salissant et extrait des profondeurs de la terre. Pourtant, il contient une puissance de feu. Ce qui semble obscur peut produire chaleur et lumière. Ce qui paraît n’être qu’une matière déchue conserve une énergie cachée.

Le charbon déposé par la Befana n’est peut-être pas seulement une condamnation. Il peut être compris comme une possibilité de transformation. À celui qui n’a pas encore accompli le travail attendu, elle ne remet pas le produit achevé. Elle donne la matière première. Elle ne lui offre pas la douceur déjà confectionnée, mais ce qui devra être allumé, maîtrisé et transmuté.

Le Franc-Maçon sait que la pierre brute n’est pas méprisable. Elle est l’état initial de l’œuvre. Elle contient déjà, sous ses aspérités, la forme qu’un travail patient pourra dégager. De la même manière, le charbon de la Befana n’annonce pas nécessairement une exclusion. Il indique que tout n’est pas accompli.

Le jugement initiatique ne consiste pas à séparer définitivement les bons des mauvais. Il révèle à chacun l’état de son chantier.

Recevoir le charbon, ce serait alors entendre cette parole silencieuse — tu portes encore en toi une obscurité, mais cette obscurité contient un feu. À toi désormais de l’allumer sans qu’il te consume.

Donner sans savoir à qui l’on donne

La Befana offre des présents à tous les enfants parce qu’elle cherche toujours l’Enfant qu’elle n’a pas su rejoindre. Chaque visage pourrait être le sien. Chaque maison pourrait contenir celui qu’elle poursuit depuis la nuit de son refus.

Cette dimension de la légende transforme profondément la nature du don. La vieille femme n’offre pas seulement pour récompenser. Elle donne parce qu’elle ne sait pas où se cache le sacré.

Son incertitude devient une sagesse

L’être humain voudrait reconnaître à l’avance celui qui mérite son attention, sa générosité ou son respect. Il distribue volontiers selon ses affinités, ses préférences et ses jugements. La Befana agit autrement. Puisqu’elle ignore dans quel enfant demeure la lumière recherchée, elle doit considérer chaque enfant comme une possibilité de présence.

Le récit rejoint ici l’une des intuitions les plus fortes de la fraternité initiatique. La dignité d’un être ne dépend pas de ce qu’il montre immédiatement. Une parcelle de lumière peut demeurer cachée sous des vêtements pauvres, derrière une parole maladroite ou au sein d’une existence que nul ne remarque.

La fraternité ne consiste pas à prétendre que tous les hommes sont semblables. Elle exige de reconnaître qu’aucun homme ne peut être réduit à ce que nous croyons savoir de lui. La Befana donne parce qu’elle espère encore rencontrer l’inconnu sous l’apparence du familier.

Une vieille femme demeure debout sur le seuil

La Befana est une figure du seuil. Elle appartient à la dernière nuit du cycle de Noël, au passage entre l’année ancienne et l’année nouvelle, entre les ténèbres hivernales et le lent retour de la lumière. Elle se tient entre le monde chrétien et des mémoires plus anciennes, entre l’effroi et la bonté, entre la récompense et le jugement, entre la faute passée et la réparation toujours poursuivie.

Sa vieillesse n’est pas seulement celle du déclin. Elle est celle de l’expérience. Dans de nombreuses traditions, la vieille femme incarne la dernière phase d’un cycle, mais aussi la connaissance acquise lorsque les apparences ont perdu leur pouvoir de séduction.

Elle n’a plus la beauté de l’aube. Elle possède la vérité du soir.

La culture contemporaine redoute souvent la vieillesse parce qu’elle lui rappelle la limite, la fragilité et la mort. La légende, au contraire, confie à une vieille femme la charge de transmettre, d’évaluer et de renouveler. La Befana est ridée, mais elle traverse le ciel. Elle paraît fragile, mais visite toutes les demeures. Elle appartient au temps finissant, mais prépare l’avenir des enfants.

Elle pourrait ainsi rappeler au Franc-Maçon que la transmission ne relève pas de la seule conservation. Transmettre, ce n’est pas maintenir intactes des formes privées de souffle. C’est porter jusqu’à ceux qui viennent les matériaux grâce auxquels ils pourront poursuivre leur propre construction.

La Tradition ne demeure vivante que lorsqu’elle voyage.

Ce que le Franc-Maçon pourrait retenir de la Befana

La première leçon serait de demeurer disponible à l’appel. Les Mages passent parfois lorsque nous sommes absorbés par nos affaires. Le signe n’attend pas que notre emploi du temps se libère.

La deuxième serait d’accepter que l’erreur ne ferme pas nécessairement le chemin. La Befana a refusé, puis elle est partie. L’initiation n’est pas réservée à ceux qui n’auraient jamais failli. Elle commence souvent lorsque l’être humain reconnaît qu’il a manqué quelque chose d’essentiel.

La troisième serait de balayer sa propre demeure avant de prétendre ordonner celle des autres. Nul ne peut bâtir un Temple intérieur sur un sol encombré de ressentiments, de vanités et de certitudes mortes.

La quatrième serait d’apprendre à recevoir le charbon. Toute remarque, toute épreuve et toute contradiction peuvent contenir un feu encore caché. Ce qui blesse l’amour-propre peut parfois éclairer la conscience.

La cinquième serait de donner sans exiger de reconnaître immédiatement celui qui mérite le don. La lumière peut habiter le visage le plus inattendu.

Enfin, la Befana enseigne que l’Épiphanie n’est pas seulement une manifestation venue du dehors. Elle est le moment où quelque chose se révèle en nous. Le véritable jugement n’est pas celui que la vieille femme prononcerait sur les enfants. Il est celui que chacun devient capable de porter sur sa propre conduite, non pour se condamner, mais pour reprendre le chemin.

Lorsque la Befana disparaît dans la nuit, le cycle des fêtes s’achève

Les décorations sont retirées, les maisons retrouvent leur rythme ordinaire et l’hiver se poursuit. Pourtant, un don a été déposé près du foyer. Une douceur, peut-être. Un charbon, parfois.

Dans les deux cas, quelque chose nous est confié.

Car la lumière initiatique n’est pas toujours une étoile éclatante suspendue au-dessus du chemin. Elle peut prendre la forme pauvre et noire d’un fragment de matière attendant notre souffle. Elle peut venir à nous sous les traits d’une vieille femme que personne ne songerait à accueillir comme une messagère. La Befana ne nous demande peut-être qu’une chose – garder ouverte la cheminée intérieure par laquelle l’invisible peut encore visiter notre demeure.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Le ROS et l’OITAR s’offrent un nouveau degré !

Peut-on imaginer le REAA créer aujourd’hui un 34ème degré ? L’évènement ferait couler beaucoup d’encre et de salive dans notre petit monde maçonnique. Le fait est que c’est le pari (gagné) qu’a fait le Suprême Conseil du Rite Opératif de Salomon : remettre en service un degré présent tout au début de l’OITAR puis tombé dans l’oubli…

Pour comprendre ce mystère, je rencontre Patrick, pour un entretien. Patrick est tout simplement le premier initié de l’OITAR, mais cela il nous le dira mieux lui-même ! Un petit rappel des épisodes précédents : l’OITAR est créé en 1974 par 9 frères venant du GODF avec à leur tête le frère Jacques de la Personne. Après une dizaine d’années, Jacques quitte l’OITAR et fonde l’ODC, Ordre des Constructeurs. Autant l’OITAR continuera sa route pour devenir une famille maçonnique reconnue, autant l’ODC ne connaîtra jamais la même expansion.

Je laisse la parole à Patrick et je me permettrai, s’il en est besoin, de rajouter quelques notes pour celles et ceux qui ne parlent pas le OITAR couramment !

Didier : Alors comment es-tu arrivé à OITAR sachant que tu as été le premier initié dans cette structure qui venait de naître ?

Patrick : effectivement, je suis le premier initié de l’OITAR encore membre actif aujourd’hui. Il y a eu plusieurs personnes initiées avant moi, mais elles ne sont pas restées. Je n’en tire aucun mérite, par ailleurs, c’est la vie qui est comme ça. Mais je dois dire que ce fut assez plaisant d’avoir cette chance inouïe d’être aux premières loges (c’est le cas de le dire !) et instruit par des frères qui avaient tous un charisme exceptionnel.

Didier : Au début de l’OITAR, en 1974, il n’y avait que 3 degrés ?

Patrick : C’est ça. Il n’y avait pas de degré d’avancement, même si on entendait parler déjà de la Marque et du Royal Arche. Le premier degré d’avancement que nous avons reçu, quelques années après la création de l’OITAR était le degré de maître Noachite. Nous étions 5 à le recevoir.

Didier : C’était un degré que Jacques de la Personne avait écrit lui-même ?

Patrick : Ah, je ne pourrais pas dire ça. Je pense qu’au contraire, tout le travail de notre frère Jacques a été un travail traditionnel, en ce sens que tout ce qu’il a produit est sorti de lectures qu’il faisait des textes traditionnels, ainsi que de sa pratique d’autres rites. Ensuite, il faut se rappeler que c’était un homme de théâtre, si on ne le sait pas, on ne comprend pas sa démarche. Et homme de théâtre aussi bien dans le jeu : il avait été acteur amateur, mais également metteur en scène et auteur1. Quand il écrivait, il cherchait non seulement la pertinence du mot, mais la musicalité de la phrase.

Didier : Si on se replace dans ces années-là, le rituel que vous avez mis en place à ce moment-là était-il une esquisse ou était-il déjà bien établi, avec un tablier spécifique, etc. ?

Patrick : Jacques aimait beaucoup tester les choses, mais en ce qui concerne le rituel, il n’a pratiquement pas changé depuis la version que nous avons reçue. Et quand nous avons retrouvé ce rituel à la fin des années 2010, c’était celui qu’il nous avait transmis. Par la suite, il a été travaillé à l’Ordre des Constructeurs (l’ODC), en particulier par notre frère Michel qui, après avoir été le premier « Maître Inquisiteur », c’est-à-dire l’expert du degré, avait été « Très puissant Maître », c’est-à-dire président d’atelier. Disons que la version actuelle est à 90 % celle d’origine.

Didier : Donc ce degré est installé et ensuite que se passe-t-il ? Jacques de la Personne va partir de l’OITAR, les degrés d’avancement vont s’élaborer sans lui et ce degré de maître Noachite sera oublié ?

Patrick : le terme « oublié » convient assez bien. Après le départ de Jacques c’est Daniel Ribes qui est Souverain grand Commandeur et Daniel Béresniak Lieutenant du grand Commandeur et nous établissons, avant les années 90 une feuille de route relativement détaillée qui s’écarte du projet initial, avec un système en 6 degrés d’avancement2. Toutefois, même si Jacques de la Personne n’était plus à l’OITAR, nous avions gardé le contact avec lui ; et régulièrement il évoquait ce degré de Maître Noachite.

Le Manuscrit retrouvé du Maitre Noachite … vu par l’IA !

Un jour je retrouve le rituel dans mes archives…

Patrick : C’est à l’occasion de l’affiliation d’un frère venu de l’ODC, le frère Michel, déjà cité, que nous en avons reparlé, à bâtons rompus. J’ai retrouvé le rituel et j’ai vu là une pépite. J’en ai discuté alors avec deux frères, Claude et Georges, qui l’avaient reçu avec moi. Notre idée, dans un premier temps, était de le transmettre au moins aux membres du Suprême Conseil.

Didier : Comment s’est passé le contact avec le Suprême Conseil ?

Patrick : Il faut dire que les deux frères Claude et Georges avaient été Souverains grands Commandeurs, donc nous sommes venus avec le poids de l’expérience3. Quand nous avons expliqué le degré au Souverain grand Commandeur, Nicolas, il a tout de suite compris l’intérêt de se saisir de ce degré historique. Il nous a chargés de mettre au point un rituel dans une version compatible avec le Rite opératif de Salomon que nous pratiquons.

Didier : Beaucoup de choses ont été remaniées ?

Patrick : Déjà, nous avons fait un mix entre la version que nous avions reçue et la version de l’ODC. Ensuite quelques réécritures. Je cite un exemple qui me revient : il y avait beaucoup de croix templières dans le décorum, qui habillait le lieu où se déroule le rituel, à savoir « la crypte des anciens ». Cela avait du sens dans la vision de Jacques et de l’ODC où les degrés d’avancement étaient influencés par le Rite écossais rectifié, mais le Rite opératif de Salomon n’est pas dans cette ligne-là. Nous avons également revu les invocations d’ouverture et de fermeture qui étaient sous forme de prière au Créateur, ce qui n’est pas non plus dans les habitudes de notre rite. Il a fallu quelques mois de travail pour cela et d’ailleurs l’invocation d’ouverture a été encore rectifiée après avoir commencé à faire vivre le degré.

Didier : Comment se passe ensuite le déploiement des « cryptes » ?

Patrick : Au début, cinq frères et sœurs du Suprême Conseil ont reçu le degré dont le nouveau Souverain grand Commandeur, Hugues, et chacun a été immédiatement séduit. La position du nouveau Souverain grand Commandeur était toutefois que la décision de pratiquer ce degré devait se faire en accord avec l’ensemble des FF et SS du Suprême Conseil. Nous avons, par la suite, transmis le degré à tout le Suprême Conseil.

Didier : J’imagine que c’est à cette époque que la place du degré s’est posée ? Les six degrés d’avancement étaient en place et en intercaler un demandait à revoir toute l’échelle.

Patrick : Oui, il y a eu de nombreuses hypothèses, mais je préfère évoquer la solution qui a été retenue. Il fallait déjà que le degré fasse partie des degrés d’avancement et non des degrés bleus4. Et l’hypothèse retenue a été de conserver la numérotation des degrés d’avancement tels qu’ils sont actuellement parce qu’ils représentent un tout cohérent. Il fallait donc le mettre à un autre endroit…

Didier : mais lequel ? Toute la question était là, j’imagine.

Patrick : Nous nous sommes posé le problème à l’envers : qui pourrait accéder à cette crypte des anciens ? L’idée que les vénérables puissent y accéder après leur descente de charge nous a paru assez juste. Le ROS pratique déjà la maîtrise installée, c’est-à-dire une cérémonie que reçoivent tous les futurs vénérables, le degré de Maître Noachite opère une sorte de symétrie avec cette cérémonie.

Didier : La cérémonie de maître installé est en général conduite par le grand maître territorial5. Ici ce n’est pas le cas puisque ce degré de Maître Noachite est géré par le Suprême Conseil.

Patrick : Oui, c’était une demande très forte des frères qui avaient porté ce projet. Les grandes loges territoriales ont un tel travail avec le développement, l’harmonisation de leurs loges… et pour nous, nous avions chevillé au corps cette vérité, que c’est un degré d’avancement à part entière.

Didier : Du coup c’est un degré qui, comme la maîtrise installée, n’a pas de numéro ?

Patrick : C’est cela et d’ailleurs, le Suprême Conseil appelle désormais le degré noachite « l’enseignement noachite », ce qui me laisse, disons, perplexe ! La Franc-maçonnerie transmet la connaissance traditionnelle qu’elle détient grâce à des cérémonies initiatiques qui, chacune, confère à ses membres un degré de connaissance particulier. Que celui-ci soit intégré ou non dans la suite de nos degrés d’avancement ne change rien à sa nature.

Didier : Oui c’est vrai, on se retrouve finalement dans une situation mixte : il y a les degrés bleus, il y a les degrés d’avancement et des side degrees, comme les nomment les Anglais, qui ne sont pas numérotés et qui sont la maîtrise installée et le Maître Noachite.

Patrick : Voilà. Exactement.

La Crypte des Anciens, vue par l'IA en mode "gothique" !
La Crypte des Anciens, vue par l’IA en mode « gothique » ! Notons que le Soleil et la Lune sont inversés, ce qui prouve que la documentation de l’IA n’est pas à jour !

Didier : Voici une autre question que pourraient poser les frères et sœurs hors OITAR : peuvent-ils visiter une crypte travaillant au degré de M. Noachite ?

Patrick : Je pense qu’à l’heure actuelle, les frères et sœurs qui sont au-dessus du 21e degré du REAA pourraient logiquement y prétendre, mais pour cela il faut des accords entre Obédiences, accords qui n’existent pas pour l’instant. En ce moment, le Suprême Conseil de l’OITAR travaille à établir des possibilités de visites entre les obédiences au niveau des degrés d’avancement.

Didier : Oui. Cela dit, le degré de Maître Noachite pratiqué par OITAR n’est pas un degré de chevalerie, il est donc différent du degré de « Chevalier prussien » du REAA.

Patrick : Sans rentrer dans le détail du degré, je trouve, selon ma connaissance du REAA, qu’il y a beaucoup de points communs. De toute façon, c’est toujours enrichissant d’avoir des visiteurs ; pour l’instant cela n’est pas possible.

Didier : Aujourd’hui où en est l’implantation de ce degré au niveau de l’OITAR ?

Patrick : Déjà, c’est un grand succès ! à l’heure actuelle, 150 Maîtres Noachites ont été confirmés et 5 cryptes sont allumées ; deux autres vont être allumées avant la fin de l’année 2026.

Noé, le Juste, a pour mission de repeupler la Terre.

Didier : c’est vraiment une réussite !

Patrick : Oui et ce n’est pas étonnant pour moi. D’abord, c’est un degré qui colle très bien au Rite opératif de Salomon, pour la bonne raison que Noé est un missionnaire au sens où il a la mission de repeupler la Terre et de la faire fructifier. C’est également un juste. Et l’idée de la justice est une constante à tous les niveaux du Rite opératif de Salomon. Noé ne rend pas la justice, mais l’incarne. Dans leur loge les Maîtres Noachites auront à cœur d’être des hommes et des femmes justes et les passés maîtres sont bien placés pour être attentifs aux petites injustices qui peuvent se commettre dans les loges, parfois involontairement. Il y a également un rapport avec la terre nourricière, la colère de la nature, encore un thème très actuel.

Enfin, il y a une notion de « convertisseurs du cœur », convertir les cœurs les plus cruels et les plus durs en cœurs doux et compatissants… Et curieusement le premier cœur qui est touché par Noé est celui du Créateur ! Celui-ci décide, après le déluge, de ne plus jamais porter atteinte à ses créatures, aux humains ; c’est toute la symbolique de l’arc-en-ciel qu’il déploie, comme une nouvelle alliance…

Didier : Et l’un des symboles importants du degré…

Patrick : Oui, je voulais terminer en évoquant un autre symbole essentiel : la tour de Babel et la confusion des langues qui s’ensuit. Pour moi cette confusion n’est pas une punition divine, mais un cadeau bien sûr ! C’est la fin de la pensée unique, un seul chef, un seul peuple, un seul langage…

Didier : La confusion des langages ouvre à la confrontation des cultures !

Le chantier arrêté de la Tour de Babel signe les débuts de l'humanité plurielle
Le chantier arrêté de la Tour de Babel signe les débuts de l’humanité plurielle

Patrick : Exactement, on retrouve cela dans les écrits de notre frère Béresniak6. Il aimait à rappeler cette phrase si importante : « les mythes sont des mensonges qui disent la vérité ! »

Didier : Merci Patrick, pour cette page de l’histoire de l’OITAR, qui montre qu’après 50 ans d’existence, la structure est assez vigoureuse pour se remettre en question et faire évoluer, certes avec prudence, son enseignement !


1 On peut lire à ce sujet le récent ouvrage de son fils, Éric de la Personne, Causeries initiatiques avec J. de la Personne. Voir https://450.fm/2026/01/22/le-rite-operatif-de-salomon-se-penche-sur-son-passe/

2 C’est le système qui existe actuellement. Six degrés organisés en trois ordres : Ordre des bâtisseurs, Ordre chevaleresque, Ordre sacerdotal.

3 Patrick, de son côté, fut membre du Suprême Conseil et Grand maître général de l’OITAR. Voir à ce sujet le livre OITAR 1974-2014: renaissance d’une franc-maçonnerie initiatique et traditionnelle. 2014. Collection Récits maçonniques. Paris : Éd. Detrad-aVs.

4 Les degrés dits bleus (apprenti, compagnon, maître) sont gérés par un membre du Suprême Conseil, qui reçoit le titre de Grand Maître général et une délégation pour gérer ces degrés ; les degrés d’avancement du 4 au 9 sont gérés par le Suprême Conseil directement.

5 Les loges de l’OITAR, si elles le désirent, peuvent organiser cette cérémonie de Maître Installé elles-mêmes, mais la plupart du temps elles font appel aux Territoires.

6 Daniel Béresniak, membre du GODF toute sa vie, fut également l’un des fondateurs de l’OITAR.

Même aux Philippines la question se pose : « Peut-on être Franc-maçon tout en restant catholique ? »

De notre confrère Suisse cath.ch

Philippines: Les évêques lancent des directives à propos de la franc- maçonnerie

Tagaytay City, 30 juillet 2002 (APIC) Les évêques catholiques des Philippines travaillent actuellement sur des directives face à la franc- maçonnerie. L’appartenance à cette loge est-elle compatible avec la foi catholique? L’Eglise demeure divisée à ce sujet. La publication des directives a été reportée.

La Conférence des évêques catholiques des Philippines a statué sur l’attitude à adopter vis à vis des francs-maçons. Ce travail intervient à la suite des discussions tenues récemment dans le cadre de leur session plénière. Les évêques ont reporté la publication de ces directives, dans le but de réviser certains « points qui continuent de prêter à confusion », a indiqué une agence de presse basée en Thaïlande.

Certains évêques estimaient déjà lors de l’assemblée tenue au début de juillet que la nécessité d’une catéchèse s’imposait. Plusieurs catholiques philippins estiment compatible leur appartenance à une organisation maçonnique et à l’Eglise.

Grande Loge des Philippines
Grande Loge des Philippines

Présente aux Philippines depuis environ deux siècles, la franc-maçonnerie demeure au coeur des préoccupations de l’Eglise. Celle-ci continue d’être divisée à l’égard du comportement à adopter face aux francs-maçons, de plus en plus nombreux parmi les fidèles. Certains pensent qu’il vaudrait mieux les exclure de toute activité ecclésiale. Pour d’autres, l’appartenance des fidèles aux loges maçonniques n’entrave pas leur engagement dans l’Eglise.

En 1990, l’Eglise catholique philippine avait lancé des directives interdisant aux francs-maçons d’être parrain et témoin de mariage. En outre, les membres des loges n’ont pas droit aux enterrements selon les rites catholiques.

On compte près de 34’000 loges maçonniques, et plus de trois millions de membres à travers le monde. (apic/cns/cm)

« Lire Magazine » juillet-août 2026, l’été des livres et le focus Jacques Ravenne, quand la lecture devient passage

Dans son numéro spécial de juillet-août 2026, Lire Magazine ouvre largement les chemins de l’été littéraire, entre romans, essais, polars, poches, bandes dessinées, littérature jeunesse et extraits de la rentrée. Mais au cœur de cette traversée des livres, un Focus Jacques Ravenne retient particulièrement l’attention du lecteur initié. Autour du château de Costeraste, de l’amitié fondatrice avec Éric Giacometti, de la série du commissaire franc-maçon Antoine Marcas et de L’Ultime Porte, ce portrait donne à voir bien davantage qu’un écrivain populaire.

Il révèle une œuvre placée sous le signe de la mémoire, de la transmission, de la pierre, du secret et de cette quête intérieure qui fait passer la littérature du divertissement vers l’épreuve symbolique. À travers Jacques Ravenne, Frère connu et reconnu, maintes fois honoré dans les manifestations littéraires maçonniques, Lire Magazine rappelle que certains romans savent encore ouvrir des seuils, interroger la part d’ombre de l’histoire et remettre le lecteur devant cette question essentielle, que faisons-nous des signes qui nous sont confiés.

Valérie Perrin

Le grand entretien avec Valérie Perrin donne le ton. Autour de Tata, l’écrivaine revient sur son rapport aux lieux, à Gueugnon, à la mémoire familiale, aux blessures enfouies, aux silences que le roman permet de rouvrir sans les brutaliser. Sa parole est celle d’une romancière populaire au sens noble du terme, attentive aux vies ordinaires, aux fidélités modestes, aux morts qui demeurent présentes dans les maisons, les rues, les gestes et les voix. L’entretien rappelle que le succès littéraire n’exclut ni la complexité ni l’exigence, dès lors que le récit sait toucher cette zone où chacun cherche une place parmi les vivants et les disparus.

La partie d’actualité donne au numéro une respiration plus civique

Boualem Sansal, Olivier Grondeau, Laurent Alexandre, Marine Baron, les cahiers de vacances, les librairies indépendantes, les adaptations au cinéma ou les figures de la Comédie-Française composent un paysage où le livre demeure pris dans l’histoire collective. La littérature y croise la prison, l’intelligence artificielle, la monarchie, la transmission scolaire, la résistance au capitalisme, la trahison, le repos, la création théâtrale. Le magazine ne se limite donc pas à recommander des ouvrages. Il observe la circulation des idées, des affects et des formes dans une société qui cherche encore ses médiations.

Jacques-Ravenne

Le dossier consacré à la littérature jeunesse occupe une place centrale

Sa présence répond à une inquiétude clairement formulée dans l’édito, celle du recul de la lecture et des fragilités du monde de la librairie. Le choix est juste. Pour parler de l’avenir du livre, il faut revenir à l’enfance, non comme nostalgie, mais comme seuil. Lire enfant, c’est apprendre à donner forme à l’invisible, à différer l’immédiateté, à découvrir que la parole transmise peut agrandir le monde intérieur. Une telle perspective rejoint une intuition profondément initiatique. La lecture est une première école du silence, de l’attention, de la patience et de la liberté.

Le numéro s’élargit ensuite vers le portrait de Jean-Luc Bannalec, l’enquête sur le cosy mystery, le cahier critique et les extraits de la rentrée littéraire

La variété de l’ensemble peut donner une impression de dispersion, mais cette dispersion correspond aussi à la réalité contemporaine du champ littéraire. Le lecteur y passe du roman français au polar, de la bande dessinée à la science-fiction, des essais aux classiques, des extraits attendus aux chroniques plus personnelles. La revue joue ici son rôle de vigie et de passeuse. Elle ouvre des portes, signale des chemins, rapproche des œuvres qui ne se rencontreraient peut-être pas ailleurs.

Ce numéro vaut surtout par une conviction sous-jacente

Le livre reste un lieu de résistance douce. Résistance à la vitesse, à l’oubli, à la consommation immédiate, à l’appauvrissement du langage.

À travers ses pages, Lire Magazine rappelle que lire consiste à consentir à une autre durée. La lectrice et le lecteur y trouvent de quoi choisir leurs livres d’été, mais aussi de quoi méditer sur ce que lire veut encore dire lorsque tout semble disponible, commenté, classé, absorbé. Peut-être la littérature garde-t-elle sa nécessité parce qu’elle ne livre jamais tout. Elle laisse une part d’ombre, une chambre intérieure, une question ouverte.

Jacques Ravenne, un châtelain habité d’histoires, entre patrimoine, amitié et imaginaire maçonnique

Le focus consacré à Jacques Ravenne, pages 38 à 40 de Lire Magazine, constitue l’un des passages les plus denses et les plus attachants de ce numéro estival.

Sous le titre « Un châtelain habité d’histoires », le magazine ne livre pas seulement le portrait d’un romancier populaire, cofondateur avec Éric Giacometti d’une des grandes séries françaises du thriller ésotérique. Il entre dans un lieu, le château de Costeraste, dans le Lot, et révèle peu à peu ce que la demeure fait à l’écrivain, ce que les pierres donnent à l’imagination, ce que les archives imposent à la fiction, ce que le patrimoine transmet lorsque l’écriture accepte d’en devenir la gardienne. Chez Jacques Ravenne, le roman ne naît jamais d’un pur procédé narratif. Il procède d’une fréquentation longue de la mémoire, de l’amitié, du secret, des bibliothèques, des objets anciens, des paysages et de cette part d’ombre que les civilisations déposent dans leurs murs comme dans leurs mythes.

Jacques Ravenne est aujourd’hui une figure familière des Frères et des Sœurs

Jacques-Ravenne

Non parce qu’il aurait seulement donné à la littérature populaire un commissaire franc-maçon, Antoine Marcas, mais parce qu’il a permis à un très large public d’approcher la Franc-Maçonnerie autrement que par le soupçon, la caricature ou la curiosité trouble. Avec Éric Giacometti, il a su déplacer l’imaginaire maçonnique du côté du récit, de l’enquête, de la transmission et de la tension morale. La série Marcas a rencontré un lectorat considérable, mais elle a aussi trouvé dans le monde maçonnique un accueil durable, fait de lectures, de débats, de rencontres, de prix et de reconnaissances. Les salons maçonniques, les rencontres littéraires, les dédicaces fraternelles et les conférences où ils sont régulièrement accueillis disent assez que leur travail appartient désormais à cette zone féconde où la littérature de grande diffusion peut devenir un instrument de passage, de pédagogie symbolique et de conversation initiatique.

La singularité de Jacques Ravenne tient à cette alliance entre le romanesque et le vécu maçonnique

Le personnage d’Antoine Marcas n’est pas un accessoire posé sur une intrigue policière pour lui donner un vernis mystérieux. Il est un homme placé devant le mal, devant les faux-semblants, devant les manipulations de l’histoire, devant les séductions du pouvoir, et contraint de répondre avec les outils imparfaits mais exigeants de l’initiation. La Franc-Maçonnerie devient alors une discipline intérieure, une manière d’ordonner le chaos, non pour l’effacer, mais pour ne pas s’y dissoudre. Le commissaire franc-maçon porte en lui une tension que beaucoup de Frères et de Sœurs reconnaissent immédiatement. Comment tenir ensemble la Lumière reçue en Loge et les violences du monde profane. Comment rester fidèle à une parole donnée lorsque les faits, les institutions, les passions humaines et les intérêts cachés brouillent les repères. Comment faire de l’équerre et du compas non des emblèmes de façade, mais des instruments de discernement.

Le portrait de Lire Magazine prend toute sa valeur parce qu’il replace cette œuvre dans sa source matérielle et spirituelle

Château_de_Costeraste_inventaire_de_1582

Le château de Costeraste, bâti à partir de 1218, traversé par la guerre de Cent Ans, la peste noire, la Révolution française et les restaurations successives, apparaît comme une véritable matrice. La bâtisse n’est pas un cadre pittoresque. Elle est un corps historique. Elle possède ses blessures, ses replis, ses passages étroits, ses chambres qui obligent à baisser la tête, ses escaliers qui montent vers les combles, ses bibliothèques, ses reliques, ses tableaux, ses manuscrits, ses crucifix, ses bénitiers et ses papiers anciens. Dans ce château, chaque objet semble demander à être interprété, non comme une énigme de collectionneur, mais comme le fragment d’une chaîne de transmission. La pierre, ici, n’est pas muette. Elle oblige à écouter.

Il faut souligner cette dimension patrimoniale, car elle éclaire la profondeur du romancier. Jacques Ravenne ne se contente pas d’habiter un château. Il l’a restauré, défendu, sauvé, inscrit dans une histoire locale et collective. Le magazine rappelle son engagement dans une association de restauration, puis dans la vie municipale, jusqu’à une fonction exercée pendant douze ans à la tête d’une communauté de communes.

Cette donnée n’est pas anecdotique

Elle montre un écrivain pour qui le patrimoine n’est pas seulement matière à fiction, mais responsabilité envers ce qui nous précède. Restaurer une demeure, c’est accepter que le passé ne nous appartienne pas entièrement. C’est travailler pour ceux qui viendront. C’est apprendre la patience du chantier, le respect de la matière, la lenteur de la réparation. Dans une lecture maçonnique, il y a là une évidence. La pierre brute ne devient pas pierre utile par proclamation. Elle exige temps, effort, mesure et fidélité.

L’article montre aussi combien l’amitié avec Éric Giacometti est au cœur de cette aventure Les deux hommes se rencontrent adolescents, dans un lycée toulousain, autour des livres de Gérard de Sède, des Templiers, de Rennes-le-Château, des légendes cathares et du Graal. Cette scène fondatrice pourrait appartenir à un roman, mais elle dit surtout la force des fidélités de jeunesse lorsque celles-ci ne se réduisent pas à une nostalgie. Les deux adolescents deviendront médecins pour l’un, journaliste pour l’autre, puis romanciers à quatre mains. Leur complicité, entretenue sur plusieurs décennies, donnera naissance à une œuvre où l’histoire, le fantastique, le polar, la symbolique maçonnique et l’ésotérisme dialoguent sans cesse. À travers eux, le Graal n’est peut-être pas seulement l’objet mythique que l’adolescence poursuit dans les livres. Il devient la forme même de leur amitié, cette coupe invisible où chacun verse son savoir, son imaginaire, sa méthode et sa confiance.

Éric Giacometti en 2024

Cette méthode d’écriture mérite attention. Lire Magazine rappelle que, dans le duo, Éric Giacometti prend en charge la ligne narrative contemporaine, tandis que Jacques Ravenne rédige les parties historiques. Cette répartition n’a rien d’un partage technique sec. Elle correspond à deux respirations complémentaires. Éric Giacometti tend l’arc du thriller, conduit l’enquête, règle le rythme, affronte le présent. Jacques Ravenne descend dans les strates historiques, cherche les mots justes d’une époque, les couleurs d’une ville, les usages d’un monde disparu, les contradictions d’un temps révolu. L’un entraîne le lecteur vers l’urgence de l’action. L’autre lui rappelle que le présent est toujours hanté par des puissances anciennes. Ensemble, ils ont établi une règle d’or, ne jamais remettre un chapitre en cause devant la critique de l’autre. Cette règle dit beaucoup. Elle relève moins de la technique littéraire que d’une éthique de la confiance. Écrire à deux, c’est accepter d’être corrigé sans être diminué, déplacé sans être nié, éclairé sans être possédé.

La dimension maçonnique apparaît de manière particulièrement forte lorsque Jacques Ravenne évoque son initiation en 1997. Il dit alors traverser une période difficile, élever son enfant, vivre dans une ferme, enseigner. Il rencontre des francs-maçons qui ne lui vendent ni carrière ni influence, mais lui parlent de questions d’existence. Cette phrase vaut bien des traités. Elle ramène la Franc-Maçonnerie à son noyau le plus juste. Une communauté d’hommes et de femmes capables de parler de ce qui compte vraiment, non pour donner des réponses closes, mais pour ouvrir un espace où chacun puisse recommencer à tailler sa pierre. Jacques Ravenne explique être entré en Franc-Maçonnerie pour participer à ces réflexions et, selon la belle formule rapportée par le magazine, pour tailler sa pierre. Tout est là. Le romancier, l’homme du patrimoine, le collectionneur, le Frère, le créateur d’Antoine Marcas et l’habitant de Costeraste se rejoignent dans un même geste.

Dans son bureau, le diplôme maçonnique de Brother Jean-Paul Marat, initié en Angleterre en 1774, devient un objet hautement symbolique.

Château_de_Costeraste_façade_nord Wikipédia

Il ne s’agit pas seulement d’une pièce ancienne trouvée chez un antiquaire. Ce document relie l’histoire politique, la Révolution, la violence, la médecine, l’engagement, l’exil intérieur et la mémoire maçonnique. Marat, figure incandescente, controversée, impossible à réduire, entre ainsi dans l’espace de travail d’un romancier qui sait que les personnages historiques ne sont jamais de simples noms alignés dans une chronologie. Ils sont des forces contradictoires, des nœuds de lumière et de nuit. Le diplôme placé dans le bureau de Jacques Ravenne ressemble à un rappel silencieux. L’histoire ne se laisse pas purifier. Elle demande d’être approchée avec prudence, courage et mesure.

C’est précisément ce que la série Marcas a souvent réussi à faire

Elle a donné aux symboles maçonniques une présence narrative sans les épuiser. Le meurtre d’Hiram, le secret, les rites, les hauts lieux, les sociétés initiatiques, les Templiers, les Illuminati, les cathares, l’Égypte, Rome, Venise, Paris ou les labyrinthes du pouvoir y apparaissent non comme un inventaire de mystères, mais comme une matière romanesque destinée à éprouver la conscience. Les Frères et les Sœurs connaissent bien ce danger. La vulgarisation de la Franc-Maçonnerie peut vite tourner au dévoilement plat, au folklore ou à la fascination extérieure. Jacques Ravenne et Éric Giacometti ont souvent marché sur cette ligne de crête. Leur mérite est d’avoir compris que le secret maçonnique ne réside pas seulement dans ce qui serait caché aux profanes. Il demeure surtout dans ce qui ne peut être transmis sans expérience intérieure.

Le nouveau roman présenté, L’Ultime Porte, prolonge cette veine

Le commissaire Antoine Marcas y traverse une intrigue où se rencontrent l’enfer, le paradis, Venise, l’Égypte antique et les projets secrets attribués à Bonaparte. Le titre lui-même appelle une lecture symbolique. Une porte ultime n’est jamais seulement un passage géographique ou narratif. Elle évoque le seuil dernier, celui que chacun pressent sans pouvoir le franchir par procuration. Dans une perspective initiatique, toute porte est une épreuve de discernement. Elle demande de savoir ce qui doit être laissé derrière soi, ce qui peut être emporté, ce qui mérite d’être transmis. L’enfer et le paradis, dans cette économie romanesque, ne sont pas seulement des lieux imaginaires. Ils désignent les deux polarités de l’âme humaine, capable de s’élever par la connaissance comme de se perdre dans l’orgueil du secret possédé.

Le portrait devient alors plus qu’une visite d’écrivain

Il montre comment un lieu, une œuvre et une initiation peuvent s’entrelacer sans se confondre. Le château de Costeraste devient une sorte de Loge profane, non par le rituel, mais par la discipline intérieure qu’il impose. Il faut y franchir des seuils, monter des escaliers, redescendre vers les pièces basses, veiller les livres, reconnaître les objets, respecter les silences, entendre ce que la nuit fait aux murs. La présence des crucifix et des bénitiers domestiques rappelle aussi que l’univers de Jacques Ravenne ne sépare pas brutalement culture religieuse, mémoire populaire, imaginaire ésotérique et quête maçonnique. Tout s’y répond par couches successives. Le christianisme ancien des objets, les archives libertines du marquis de Sade, la mémoire révolutionnaire de Marat, les mythes templiers, les légendes cathares, les Lumières maçonniques et le thriller contemporain composent une même chambre d’échos, où la fiction devient l’art de faire tenir ensemble des signes qui pourraient se contredire.

Ce passage de Lire Magazine a donc une portée particulière pour les lecteurs maçonniques.

Il rappelle que Jacques Ravenne n’est pas seulement l’un des noms les plus connus du polar maçonnique

Il est devenu, avec Éric Giacometti, un médiateur entre le monde initiatique et le grand public, entre la culture populaire et la tradition symbolique, entre le livre de gare assumé et la bibliothèque de travail, entre le plaisir du suspense et la gravité des questions humaines. Les prix reçus dans les manifestations maçonniques ne saluent pas uniquement un succès commercial. Ils reconnaissent une œuvre qui a replacé la Franc-Maçonnerie dans l’imaginaire contemporain sans la réduire à une machinerie de complot. Ils honorent aussi cette capacité à faire comprendre que les symboles ne sont vivants que lorsqu’ils obligent chacun à se demander ce qu’il fait de sa liberté, de sa parole, de sa mémoire et de sa part d’ombre.

La beauté du portrait tient enfin à son absence de démonstration appuyée

Jacques Ravenne y apparaît parmi ses livres, ses chats, ses objets, ses manuscrits, ses escaliers, ses fenêtres ouvertes sur la vallée du Lot. Rien n’est forcé. Rien n’est plaqué. Le château parle pour lui, comme parle une Loge avant même que la parole ne circule, par l’orientation des lieux, par la lumière, par la disposition des objets, par l’épaisseur du silence. L’écrivain semble avoir compris que l’histoire ne se possède pas, qu’elle se sert. C’est peut-être là que se trouve la leçon la plus maçonnique de ces pages. La littérature, lorsqu’elle demeure fidèle à la pierre et à l’esprit, ne dévoile pas les secrets pour les consommer. Elle les confie au lecteur afin qu’il apprenne, à son tour, à mieux les garder.

Lire Magazine, numéro spécial

« Tous les livres de votre été – Romans, essais, polars, poches, BD… découvrez les coups de cœur de la rédaction pour l’été »

EMC2 SAS, n° 553, juillet-août 2026, 144 pages, 9,90 €

Le Bestiaire initiatique : le chameau, celui qui s’agenouille avant de traverser le désert

Premier animal appelé à sortir du Livre du monde, le chameau ouvre la caravane de notre bestiaire. Monture des peuples nomades, compagnon des routes effacées, vêtement du Précurseur et présence discrète de certaines légendes écossaises, il porte sur son dos bien davantage que les richesses des caravanes. Il transporte une leçon d’humilité, de patience et de fidélité. Il rappelle surtout que la Lumière ne se rejoint pas dans la précipitation, mais au pas lent de celui qui a appris à consentir au désert.

Il fallait que notre bestiaire commence par lui.

Bactrian_Camel

Non parce qu’il serait le plus majestueux des animaux, ni parce que sa silhouette aurait reçu cette harmonie immédiate qui fait du lion une figure royale, de l’aigle un messager du ciel ou du cheval l’image même de l’élan. Le chameau semble d’abord avoir été dessiné selon une géométrie rétive aux proportions ordinaires. Son cou s’allonge comme une question laissée sans réponse, ses jambes paraissent démesurées, ses lèvres épaisses avancent sous un regard voilé, tandis que sa bosse donne à son dos la courbe singulière d’une montagne en marche.

Pourtant, dès qu’il entre dans le désert, ce corps que l’on croyait étrange devient parfaitement juste.

Chaque forme retrouve sa nécessité

Les pieds s’élargissent pour ne pas s’enfoncer dans le sable. Les longues jambes éloignent le corps de la brûlure du sol. Les narines se resserrent devant les vents chargés de poussière. Les cils protègent le regard. La bosse conserve l’énergie dont l’animal aura besoin lorsque la terre ne donnera plus rien. Ce qui semblait disgrâce apparaît alors comme une admirable intelligence de la vie. Le désert a écrit le chameau comme la mer a écrit le navire, selon les exigences d’une traversée où rien ne peut être superflu.

L’animal ne conquiert pas cet univers aride. Il ne cherche pas à le dominer ni à lui imposer sa puissance. Il s’accorde à lui. Il épouse ses distances, supporte son silence et accepte que la route disparaisse sous ses pas. À l’être humain qui rêve trop souvent de contraindre le monde à ses désirs, le chameau enseigne une autre souveraineté. Celle qui ne consiste pas à soumettre l’épreuve, mais à se transformer assez profondément pour pouvoir la traverser.

Un corps façonné par l’épreuve

Nous parlons communément du chameau, bien que deux grandes figures se partagent ce nom familier. Le dromadaire des terres chaudes d’Afrique et d’Arabie porte une seule bosse. Le chameau de Bactriane, plus massif et couvert d’une épaisse toison, en possède deux et affronte les déserts glacés de l’Asie centrale.

L’un chemine sous la brûlure du soleil. L’autre résiste au froid, à la neige et aux vents des steppes. Tous deux expriment la même vocation, celle de rendre possible le passage là où l’être humain, abandonné à ses seules forces, risquerait de disparaître.

La bosse qui les distingue a longtemps nourri une légende tenace. Elle ne renferme pas l’eau du voyage, mais une réserve de graisse. La réalité biologique ne détruit pourtant pas le symbole. Elle le rend plus subtil. Le chameau ne transporte pas une eau miraculeuse qui le dispenserait de toute dépendance. Il porte une énergie patiemment amassée, une provision intérieure qu’il pourra convertir lorsque l’épreuve exigera davantage de lui.

Ainsi la bosse devient-elle l’image visible d’un travail invisible

Elle ressemble à ces forces que l’être humain accumule sans toujours savoir quand elles lui seront nécessaires. Une lecture méditée, une parole entendue, une épreuve surmontée, un silence accepté ou une fidélité maintenue peuvent sembler dormir longtemps dans la conscience. Puis vient le jour où la route devient plus rude. Ce qui avait été lentement recueilli se transforme alors en nourriture intérieure.

Le Franc-Maçon connaît cette maturation secrète

Les symboles rencontrés en Loge ne livrent pas toujours immédiatement leur sens. Ils demeurent parfois en retrait, semblables à une semence enfouie dans une terre dont on pourrait croire qu’elle ne produira rien. Le temps, l’expérience et le travail de la conscience les éveillent peu à peu. Ce que l’on avait reçu comme une image devient une force. Ce que l’on avait entendu comme une parole devient un principe de conduite.

Le chameau nous avertit ainsi que l’on ne se prépare pas au désert lorsqu’on s’y trouve déjà. L’épreuve révèle seulement la qualité de ce qui fut recueilli avant elle.

Celui qui plie le genou

Avant de recevoir sa charge, le chameau s’agenouille.

Ce mouvement est peut-être le plus beau de tous ceux qu’il accomplit, car il contient à lui seul une véritable pédagogie de l’humilité. L’animal ne se courbe pas parce qu’il serait vaincu. Il ne rampe pas. Il ne renonce pas à sa force. Il plie les genoux afin que le poids puisse être posé sur lui avec mesure, puis il se relève et reprend sa marche. L’humilité qu’il incarne n’est donc ni l’abaissement servile ni le mépris de soi. Elle est l’acceptation consciente de ce qui devra être porté.

Les bestiaires médiévaux ont reconnu dans cette attitude une figure de patience, d’obéissance et de service. Les enlumineurs connaissaient parfois fort mal l’animal réel. Sous leur pinceau, le chameau pouvait ressembler à un cheval bossu, à un cerf déformé ou à quelque créature née d’une mémoire incertaine. Mais leur intention n’était pas seulement de reproduire fidèlement son anatomie. Ils cherchaient à rendre visible la vertu dont il devenait le signe.

Celui qui refuse de s’abaisser ne peut rien recevoir. Celui qui consent à plier le genou découvre que l’abaissement librement choisi prépare parfois le relèvement.

Toute initiation commence par ce consentement

L’Apprenti doit reconnaître qu’il ne sait pas encore. Il accepte de se taire non parce que sa parole serait indigne, mais parce qu’elle doit apprendre à naître d’une écoute plus profonde. Il abandonne momentanément les certitudes qui l’encombrent afin de devenir disponible à une autre manière de voir.

Comme le chameau, il reçoit une charge. Cette charge n’est pas faite de ballots, de tissus, de sel ou d’épices. Elle est composée de devoirs, de symboles, de questions et de fidélités. Elle peut sembler légère au premier regard, mais elle s’alourdit à mesure que l’on comprend qu’un engagement véritable ne se porte pas seulement pendant la durée d’une cérémonie. S’agenouiller avant la marche signifie alors reconnaître la gravité de ce que l’on accepte.

Porter sans posséder

Le chameau transporte les richesses dont il ne jouira pas. Sur son dos ont voyagé l’encens, la myrrhe, les étoffes, les métaux, les manuscrits, les épices, les pierres précieuses et les nourritures destinées à des villes lointaines. Il porte sans confondre la charge avec une propriété.

Cette leçon pourrait être inscrite au seuil de toute démarche initiatique.

La tradition ne nous appartient pas. Les symboles ne sont pas des objets que l’on pourrait enfermer dans un coffre ou exhiber comme les preuves d’une supériorité. Ils nous sont confiés pour un temps. Nous les recevons de ceux qui nous ont précédés, nous tentons de les comprendre à la mesure de nos forces, puis nous devons les transmettre sans les appauvrir ni les transformer en instruments de pouvoir.

Le Franc-Maçon ne possède pas la Lumière. Il marche vers elle, il en reçoit parfois un éclat, puis il s’efforce de ne pas l’obscurcir lorsqu’il la porte plus loin.

La caravane devient ici une image particulièrement juste de la Loge

Nul voyageur ne connaît seul l’ensemble de la route. L’un sait lire les étoiles, l’autre se souvient de l’emplacement des puits, un troisième reconnaît la direction des vents, tandis qu’un autre encore veille sur les animaux ou soigne ceux que la fatigue a ralentis. La traversée ne dépend pas d’un héros solitaire, mais d’une fraternité de compétences, de mémoires et de présences.

Il en va de même dans le Temple. Chaque Frère arrive avec son histoire, ses forces, ses blessures et ses espérances. Tous ne marchent pas au même rythme. Tous ne portent pas la même part du chargement à chaque instant. La fraternité ne consiste pas à exiger de chacun une force identique. Elle apprend à reconnaître celui qui faiblit, celui qui s’égare, celui qui porte trop lourd et celui qui, parfois sans bruit, soutient depuis longtemps la marche commune.

Le désert ne pardonne pas l’illusion de l’autosuffisance. La Loge ne devrait jamais la cultiver.

Le vaisseau des terres sans chemin

On nomme volontiers le chameau le vaisseau du désert. La comparaison est si ancienne qu’elle pourrait sembler usée. Elle demeure pourtant d’une singulière profondeur.

Le sable possède ses vagues, ses tempêtes et ses naufrages. Les dunes changent de forme. Les pistes sont effacées par le vent. Ce qui paraissait un relief peut n’être qu’un mirage, tandis qu’un horizon que l’on croyait proche se retire à mesure que l’on avance. Comme le marin, le voyageur du désert doit apprendre que la route ne se lit pas toujours sur le sol.

Il lui faut lever les yeux.

Le soleil, les étoiles, les ombres, le vent et la mémoire des anciens deviennent ses véritables instruments d’orientation. Lorsque les traces disparaissent, le ciel demeure. Lorsque le chemin cesse d’être visible, une direction reste possible.

La voie initiatique connaît les mêmes effacements. Il arrive que les repères auxquels nous étions attachés ne suffisent plus. Les certitudes se déplacent comme des dunes. Les réponses anciennes ne correspondent plus tout à fait aux questions nouvelles. L’être humain découvre alors que le chemin ne lui sera pas donné sous la forme d’une route pavée dont chaque étape serait annoncée à l’avance.

Le rituel ouvre un espace. Le symbole indique une direction. Mais nul texte ne peut marcher à notre place.

Le chameau devient ainsi le compagnon des routes invisibles. Il nous apprend que l’absence de chemin apparent ne signifie pas nécessairement l’absence de voie. Il suffit parfois de modifier la hauteur du regard.

Le compagnon des civilisations

Les caravanes n’ont jamais seulement transporté des marchandises. Elles ont fait circuler les récits, les alphabets, les techniques, les croyances et les prières. Dans leurs chargements voyageaient des objets, mais aussi des manières de comprendre le monde. Une étoffe pouvait traverser plusieurs royaumes en même temps qu’un conte, une recette, une formule mathématique ou une vision du divin.

Le chameau fut donc l’un des artisans silencieux du dialogue entre les civilisations.

Il relia l’Arabie, l’Afrique du Nord, le Levant, l’Asie centrale et les terres méditerranéennes. Il permit que les villes séparées par l’étendue aride ne demeurent pas enfermées dans leur solitude. Grâce à lui, le désert ne fut plus seulement une frontière. Il devint un espace de circulation.

L’animal qui traverse les immensités relie ce que la géographie semblait condamner à l’éloignement. En cela, il possède une fonction presque sacerdotale. Il devient médiateur entre les mondes, passeur entre des langues, des peuples et des imaginaires qui auraient pu ne jamais se rencontrer.

Cette vocation prend une dimension particulière chez les Touaregs, dont Edmond Bernus rappelle combien la vie, le prestige, la poésie et l’organisation sociale sont liés au chameau. Monture guerrière, animal de bât et source de lait, il ne représente pas seulement la richesse matérielle. Il participe à l’identité même d’une civilisation nomade. Le vocabulaire qui lui est consacré, la précision des harnachements et la place de la chamelle dans la poésie témoignent d’une relation où l’utilité quotidienne s’élève jusqu’au symbole.

La chamelle nourrit. Son lait devient une image de vie, de santé et d’abondance au milieu d’un environnement où chaque ressource demeure fragile. Elle transforme les plantes les plus pauvres en une nourriture offerte aux vieillards, aux malades et aux voyageurs. Elle accomplit ainsi une opération presque alchimique, faisant surgir la douceur nourricière de l’aridité.

Dans la poésie touarègue, la femme aimée peut même être comparée à une chamelle blanche, forte, reposée et généreuse. Le rapprochement ne relève pas de la caricature. Il associe la beauté à la plénitude, à la fécondité et à cette noblesse tranquille qui ne cherche pas à éblouir.

La terre et le ciel se répondent également dans certaines représentations touarègues des constellations. La chamelle et son chamelon semblent poursuivre leur marche jusque sous la voûte étoilée. Le campement terrestre possède alors son reflet céleste, comme si le désert lui-même n’était que la projection d’une plus vaste géographie spirituelle.

Le vêtement du Précurseur

Quelques jours après la Saint-Jean d’été, le chameau entre naturellement dans notre bestiaire par le vêtement de Jean Baptiste.

Les Évangiles décrivent le Précurseur vêtu de poils de chameau, une ceinture de cuir autour des reins. La tradition artistique a parfois transformé cette étoffe rude en une peau couvrant son corps, mais l’essentiel demeure dans le contraste entre ce vêtement et les tissus précieux des palais.

Jean ne porte pas le vêtement des puissants. Il choisit la rudesse du désert.

Cette enveloppe animale n’est pas une parure

Elle manifeste une existence dépouillée, ramenée à l’essentiel, entièrement disponible à la parole qui doit être prononcée. Avant d’appeler les autres à préparer le chemin, le Précurseur a commencé par se déprendre de ce qui aurait pu détourner sa voix.

Il ne se présente pas comme la Lumière. Il témoigne de celle qui vient.

Le poil de chameau devient ainsi le vêtement d’une parole qui ne cherche ni la séduction ni la gloire personnelle. Il rappelle que l’annonce véritable suppose parfois de renoncer aux ornements qui risqueraient de dissimuler ce qui doit être entendu.

Le chameau se tient alors à la frontière du silence et de la parole. Il appartient au désert où la voix semble d’abord se perdre, mais où elle peut aussi retrouver sa pureté. Dans le tumulte des villes, mille paroles se superposent et s’annulent. Dans le désert, une seule voix peut devenir un événement.

La proximité de la Saint-Jean donne à cette première chronique une résonance maçonnique évidente

Jean Baptiste est celui qui prépare la voie sans prétendre en être l’accomplissement. Il nous enseigne cette forme d’effacement qui ne détruit pas la personne, mais la rend transparente à ce qu’elle sert.

Le chameau partage avec lui cette discrétion. Il porte, conduit et soutient sans revendiquer l’honneur de la destination atteinte.

Entre le puits et le trou de l’aiguille

Dans la Bible, le chameau apparaît souvent à proximité des déplacements, des alliances et des rencontres. Il accompagne les serviteurs d’Abraham, traverse les territoires avec les caravanes et se tient auprès du puits où Rébecca manifeste son hospitalité.

Cette scène du puits est l’une des plus belles. Une jeune femme accepte non seulement de donner à boire au voyageur, mais aussi d’abreuver ses chameaux. Le geste paraît simple. Il exige pourtant une patience considérable, car les animaux revenus d’une longue traversée peuvent boire abondamment. Rébecca ne prononce pas une promesse généreuse qu’elle abandonnerait aussitôt. Elle accomplit jusqu’au bout ce qu’elle a proposé.

L’hospitalité devient alors une épreuve de vérité.

Elle ne se mesure pas à l’élégance des paroles, mais au poids réel de l’eau puisée. Le chameau révèle la profondeur du geste. Il distingue la bienveillance déclarée de la charité véritable.

L’Évangile lui confie une autre image, devenue l’une des plus célèbres de la tradition chrétienne. Il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux.

La force de cette parole réside dans sa disproportion. L’animal le plus imposant du monde familier oriental est placé devant l’ouverture la plus étroite que l’on puisse imaginer. L’image ne demande pas à être réduite par quelque explication trop ingénieuse. Elle doit conserver son caractère impossible, car elle interroge ce que l’être humain transporte avec lui.

La richesse matérielle n’est pas seule en cause. On peut être encombré de titres, de certitudes, d’ambitions, de blessures entretenues et de sa propre importance. On peut porter tant de soi-même qu’aucune porte intérieure ne demeure assez large.

Le chameau, qui sait s’agenouiller pour recevoir sa charge, enseigne aussi qu’il faut parfois consentir à la déposer.

Toutes les possessions ne sont pas destinées à franchir le seuil avec nous.

La chamelle comme signe

Le Coran invite l’être humain à contempler le chameau et à méditer sur la manière dont il a été créé. L’animal familier devient ainsi objet de réflexion spirituelle. Sa constitution, son endurance et son accord avec le désert témoignent d’un ordre qui dépasse la seule volonté humaine.

Le regard croyant ne s’arrête pas à l’animal. Il traverse la forme pour chercher la sagesse dont elle porte l’empreinte.

Dans l’histoire du prophète Sâlih, la chamelle devient elle-même un signe confié à une communauté. Sa présence impose une limite au désir de possession. Elle rappelle que tout ce qui existe ne peut être réduit à l’usage, au profit ou à la domination. Il est des êtres que l’homme doit accueillir comme les dépositaires d’un mystère qui ne lui appartient pas.

Porter atteinte à la chamelle revient alors à refuser le signe, mais aussi à révéler l’incapacité d’une communauté à respecter ce qui échappe à sa puissance.

La chamelle coranique rejoint ainsi la grande famille des animaux sacrés qui n’exigent pas l’adoration, mais l’attention. Elle oblige l’être humain à regarder autrement ce qu’il croyait connaître parce qu’il le côtoyait chaque jour.

Le familier peut être le lieu du sacré. Encore faut-il ne pas l’avoir rendu invisible par l’habitude.

Guimel, la lettre qui marche

La troisième lettre de l’alphabet hébraïque, Guimel, a souvent été rapprochée du mot gamal, qui désigne le chameau. Sa valeur numérique est trois, nombre qui dépasse l’affrontement stérile de la dualité pour faire apparaître un terme médiateur.

Entre l’un et l’autre surgit le troisième, non comme un compromis affaibli, mais comme un passage.

La tradition hébraïque voit aussi dans Guimel l’image de l’homme qui court vers le pauvre afin de lui porter secours. La richesse n’y trouve son sens que lorsqu’elle se met en mouvement. Ce qui demeure enfermé finit par se corrompre. Ce qui circule peut devenir bienfaisance.

Le chameau incarne admirablement cette mise en mouvement de la richesse. Il transporte ce qui manque d’un lieu vers un autre. Il relie l’abondance d’une cité à la nécessité d’une autre. Il fait de la distance non plus une séparation définitive, mais un espace à franchir.

Lucien Millo développe ce rapprochement entre le chameau, Guimel et la lettre placée au centre d’une ancienne représentation du 4e degré. Cette lecture ouvre une voie symbolique féconde, mais elle doit être considérée comme une interprétation et non comme la preuve que le chameau appartiendrait explicitement à tous les rituels du Maître Secret.

Le rituel du 4e degré examiné met en avant le Saint des Saints, le sceau du secret, la clef d’ivoire, le laurier, l’olivier, le devoir, la fidélité et le passage de l’équerre au compas. Il ne désigne pas le chameau parmi ses emblèmes.

Cette absence n’interdit pas la méditation. Elle impose seulement l’exactitude.

Le symbole gagne toujours à être présenté pour ce qu’il est. Une correspondance proposée, un écho possible, une lumière latérale et non un élément artificiellement déclaré universel.

Le pas lent des Mages

Le chameau apparaît en revanche dans une version particulière de la légende du 13e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté.

Longtemps après la destruction du Temple de Jérusalem, trois Mages venus de Babylone atteignent les ruines au pas lent de leurs chameaux. Initiés et membres d’un sacerdoce universel, ils viennent en pèlerinage et en exploration sur les vestiges de l’ancien sanctuaire.

L’image est d’une extraordinaire richesse.

Les voyageurs ne se dirigent pas vers un Temple resplendissant. Ils viennent contempler un lieu détruit, une enceinte ravagée, une montagne devenue aride. Ils ne cherchent pas la gloire visible d’un édifice achevé, mais ce qui pourrait subsister sous les décombres.

Le chameau les conduit jusqu’au seuil de cette recherche.

Il relie Babylone à Jérusalem, la science à la ruine, la mémoire à la perte, l’Orient des Mages à l’Occident du sanctuaire détruit. Sa marche lente correspond à la gravité du voyage. Rien ne serait plus étranger à cette quête que la précipitation d’un conquérant.

Les Mages arrivent sans fracas. Ils prennent un repas frugal. Ils parcourent les ruines. Leur démarche ne vise pas à posséder le lieu, mais à écouter ce que la pierre effondrée peut encore révéler.

Toute initiation véritable commence peut-être devant une ruine.

Il faut qu’une construction ancienne cesse de suffire, qu’une certitude s’effondre ou qu’une parole se perde pour que naisse la nécessité d’une recherche plus profonde. L’homme ordinaire détourne parfois les yeux devant les vestiges de ce qu’il croyait éternel. L’initié accepte d’y descendre, car il pressent que le centre n’a pas nécessairement disparu avec les murs qui le protégeaient.

Mais le chameau ne descend pas dans la profondeur à la place des Mages. Il les conduit jusqu’au lieu de l’épreuve, puis sa fonction s’interrompt. La monture, comme le livre, le maître ou le rituel, peut mener l’être humain jusqu’au seuil. Elle ne peut accomplir pour lui le passage intérieur.

À leur retour, les voyageurs repartent vers Babylone au même pas lent. Cette lenteur protège ce qu’ils ont découvert. Elle laisse au mystère le temps de devenir conscience.

Il importe cependant de préciser que cette scène n’appartient pas à toutes les versions du 13e degré. La transcription du fonds Kloss présente une autre construction rituelle, tout comme le rituel du Suprême Conseil National de France publié en 2018. Le chameau ne saurait donc être présenté comme un emblème général et permanent du degré.

Il demeure le compagnon d’une version particulière de la légende, ce qui suffit amplement à nourrir notre méditation.

Le désert comme atelier intérieur

Le chameau demeure rare dans l’iconographie alchimique traditionnelle. Il n’occupe pas la place du corbeau, du cygne, du pélican, du dragon ou du phénix. Il serait donc hasardeux d’en faire un emblème canonique de l’Art hermétique.

Pourtant, tout dans son existence semble appeler une lecture alchimique.

Le désert est un athanor à ciel ouvert. Le soleil y exerce l’œuvre du feu. La sécheresse sépare l’essentiel de l’accessoire. Les illusions s’y consument. Les mirages éprouvent le discernement. Les corps découvrent leurs limites et les consciences ne peuvent longtemps se dissimuler à elles-mêmes.

Le voyageur entre dans le désert avec de nombreuses prétentions. Il en ressort, lorsqu’il en ressort, avec une connaissance plus exacte de ce qui lui est véritablement nécessaire.

Le chameau possède la science de cette épuration. Il ne dépense pas inconsidérément ses forces. Il connaît le rythme, ménage sa réserve et poursuit sa marche sans confondre vitesse et progrès.

Cette lenteur n’est pas inertie. Elle est fidélité au temps de la transformation.

L’alchimiste sait que la matière ne se métamorphose pas sous l’effet d’une volonté impatiente. Le feu doit être réglé. Trop faible, il n’accomplit rien. Trop violent, il détruit ce qu’il devait transformer. Entre l’abandon et la précipitation existe une chaleur juste, constante et attentive. Le pas du chameau possède cette qualité. Il ne bondit pas vers l’oasis. Il avance assez lentement pour ne pas épuiser ce qui lui permettra de l’atteindre.

L’envers de l’endurance

Aucun symbole véritable ne demeure univoque. Toute lumière produit une ombre et toute vertu peut se dégrader lorsqu’elle perd sa mesure.

L’endurance du chameau peut devenir résignation. Son obéissance peut être confondue avec une soumission aveugle. La capacité à porter peut inciter les autres à charger toujours davantage celui qui ne se plaint jamais.

Nous connaissons l’image de la dernière brindille qui finit par briser le dos du chameau. Elle rappelle que la force la plus remarquable possède elle aussi une limite.

Cette vérité concerne directement la vie des communautés humaines. On s’habitue parfois à confier toujours davantage aux mêmes personnes parce qu’elles ont montré leur disponibilité. Elles portent les responsabilités, les tâches invisibles, la mémoire, l’organisation et les inquiétudes collectives. Leur silence est pris pour une absence de fatigue.

Puis vient la brindille de trop.

La fraternité ne consiste pas seulement à admirer ceux qui portent. Elle exige de voir leur charge, de l’alléger et d’accepter d’en recevoir une part.

Le chameau peut encore être associé à l’entêtement. Là encore, le symbole nous demande du discernement. La persévérance n’est pas l’obstination de celui qui refuse de reconnaître qu’il s’est trompé de route. Elle est la fidélité lucide de celui qui demeure tourné vers son but tout en acceptant de corriger sa marche.

L’animal du désert sait qu’une direction apparemment infime peut déterminer, après plusieurs jours, la rencontre du puits ou la perte dans l’immensité.

Apprendre le pas du chameau

Notre époque célèbre la vitesse. Elle exige que tout soit compris immédiatement, obtenu sans attente et remplacé avant même d’avoir été véritablement connu. L’expérience initiatique se trouve parfois contaminée par cette impatience. On voudrait franchir les degrés, accumuler les décors, recevoir de nouvelles paroles et atteindre au plus vite ce que l’on imagine être le sommet.

Le chameau oppose à cette frénésie la sagesse de son pas.

Il sait qu’une étape rituelle peut être accomplie en quelques heures, mais qu’elle demandera peut-être des années avant de descendre réellement dans la conscience. Il sait que l’on peut recevoir une parole sans l’avoir encore entendue, porter un symbole sans en avoir éprouvé le poids et traverser un désert sans avoir compris ce qu’il avait dépouillé en nous.

L’initiation n’est pas une course vers l’accumulation. Elle est une transformation du marcheur.

Au terme de cette première traversée, le chameau se tient devant nous comme un maître silencieux. Il ne prononce aucune doctrine. Il n’offre aucun raccourci. Son enseignement réside tout entier dans la manière dont il habite son corps, reçoit sa charge et affronte la distance.

Il nous apprend à conserver sans thésauriser, à porter sans posséder, à nous incliner sans perdre notre dignité, à avancer sans abandonner les plus lents et à lever les yeux lorsque la piste disparaît.

Il nous enseigne surtout que le désert n’est pas seulement un lieu extérieur.

Chacun porte en lui une terre aride où les anciennes routes se sont effacées, où les certitudes ne donnent plus d’eau et où la solitude devient parfois si vaste que l’on pourrait croire toute direction perdue. C’est là pourtant que commence le véritable voyage.

Le chameau plie les genoux. La charge est déposée sur son dos. Puis il se relève avec cette gravité tranquille de ceux qui connaissent le poids de leur engagement.

La nuit descend sur les dunes. Les dernières traces s’effacent derrière la caravane. Rien, sur la terre, ne semble plus indiquer le chemin.

Mais au-dessus du désert, l’étoile demeure. Et le chameau continue d’avancer.

Le Salon maçonnique du Québec, un rendez-vous francophone devenu incontournable

Le Salon maçonnique du Québec s’impose désormais comme l’un des grands lieux de rencontre de la pensée maçonnique francophone en Amérique du Nord. L’édition 2026, s’est tenue le 6 juin à Montréal. Elle a confirmé un modèle rare : un événement ouvert, intellectuel, patrimonial et convivial, où chercheurs, auteurs, artistes, responsables d’obédiences et simples curieux se retrouvent autour d’une même volonté de comprendre la Franc-Maçonnerie autrement que par clichés.

Derrière cette réussite, il y a une intuition forte : faire dialoguer la maçonnerie avec le monde du livre, de la recherche, de la culture et du débat public. C’est précisément ce que 450.fm soulignait déjà en évoquant le Québec comme un « terreau idéal » pour une telle initiative.

Un salon à part

Boris Nicaise

Le Salon maçonnique du Québec ne ressemble ni à un simple marché du livre ni à une conférence académique classique. Il combine plusieurs dimensions : conférences de haut niveau, tables rondes, rencontres d’auteurs, exposition artistique, échanges informels et mise en valeur du patrimoine maçonnique.

Son originalité tient aussi à son positionnement : il ne parle pas seulement aux francs-maçons, mais aussi aux universitaires, aux étudiants, aux passionnés d’histoire, aux amateurs de symbolisme et à tous ceux qui veulent dépasser les idées reçues sur la maçonnerie. C’est cette porosité entre monde initiatique et espace culturel qui lui donne sa force.

Une édition 2026 dense

Représentants de la Grande Loge ANI du Canada

Les intervenants prestigieux avaient traversé l’Atlantique pour venir partager leur conférence. Parmi ceux-ici on compte Boris Nicaise venu de Belgique pour parler du secret maçonnique, mais aussi Hervé Gagnon sur l’antimaçonnisme religieux au Québec. La conférence consacrée à la laïcité, avec Yves Vaillancourt à fortement intéressé le public nombreux car ce sujet enflamme l’actualité du moment au Québec aussi. La journée s’est conclue avec une conférence de Sophie Stévance sur la musique au cœur du rituel maçonnique, 450.fm vous réserve une surprise très bientôt avec un reportage détaillé sur ce thème. Toutes ces conférences ont démontré que l’édition 2026 n’a pas seulement embrassé l’histoire et la symbolique, mais aussi le sensible, le sonore et la mémoire des rites.

Le programme 2026 a illustré parfaitement cette ambition. La demie journée s’est ouverte sur “Avant l’Équerre et le Compas… Le Cercle Sacré”, une réflexion de Sylvain Paquette sur les passerelles initiatiques entre Franc-Maçonnerie et traditions spirituelles autochtones (vous pouvez retrouver ce thème sur cette série d’articles). À travers ce sujet, le salon assume une perspective large, attentive aux formes du sacré au-delà des frontières habituelles.

Le Québec, un terrain favorable

Hervé Gagnon

Le succès du salon s’explique aussi par le contexte québécois. Le Québec dispose d’une vie éditoriale active autour des idées, du patrimoine, des spiritualités et de la francophonie. Dans cet environnement, la maçonnerie trouve un espace naturel de dialogue avec le livre et la recherche.

Cette spécificité est importante : le Salon maçonnique du Québec ne s’adresse pas à un public captif, mais à un véritable écosystème culturel. Il bénéficie d’un rapport au débat intellectuel plus direct, plus assumé et souvent plus ouvert que dans d’autres contextes. C’est ce qui en fait un lieu particulièrement fertile pour la transmission et la réflexion.

Le livre comme passerelle

Yves Vaillancourt co-associé dans La Roseraie des Philosophes

L’un des grands mérites du salon est de replacer le livre au centre de la rencontre maçonnique. Les visiteurs peuvent y découvrir des publications récentes, rencontrer des auteurs, dialoguer avec des éditeurs et explorer des approches variées de la tradition initiatique.

Des maisons comme La Roseraie des Philosophes participent à cette dynamique en contribuant à la diffusion d’ouvrages consacrés à l’histoire, à la symbolique et à la pensée maçonnique. Le livre devient alors plus qu’un objet de lecture : il est un vecteur de transmission, de discussion et d’approfondissement.

L’art et le patrimoine

Dr Sophie Stévance

Le Salon maçonnique du Québec n’a pas limité son horizon aux seules conférences. Une exposition a mis en lumière le peintre roumain Mircea Valeriu Deaca, dont les œuvres revisitent les symboles maçonniques avec une forte intensité visuelle. Cette présence artistique n’est pas secondaire : elle a rappellé que la maçonnerie n’est pas seulement affaire de discours, mais aussi de formes, d’images et de représentations.

La conférence sur les musiques rituelles maçonniques canadiennes du XIXe siècle faite par le Dr Sophie Stévance a prolongé cette ouverture au patrimoine. En exhumant des partitions conservées dans les archives, la recherche montre que les rites ont aussi une mémoire sonore, longtemps oubliée, que les technologies actuelles permettent de mieux retrouver.

Un lieu de dialogue

Franco Huard – Credit Karine Dufour

Le salon doit aussi son succès à sa dimension humaine. Ce n’est pas seulement un lieu où l’on écoute : c’est un lieu où l’on parle, où l’on échange, où les frontières entre spécialistes, praticiens et curieux s’estompent. Cette convivialité est essentielle, car elle permet de sortir la Franc-Maçonnerie du face-à-face stérile entre fascination et suspicion.

L’objectif initial porté par Franco Huard, Grand Maître de la Grande Loge ANI du Canada, était précisément de créer un espace de dialogue entre la Franc-Maçonnerie, le monde universitaire, les arts, la société et le grand public. Le succès grandissant du salon montre que cette intuition répond à un besoin réel.

Une lecture plus large de la maçonnerie

L’édition 2026 à confirmé enfin une chose essentielle : la Franc-Maçonnerie ne se réduit ni à des rites secrets ni à des clichés d’influence. Elle est aussi un objet d’étude, un patrimoine culturel, une tradition de pensée et un espace de transmission.

Franck Fouqueray – Le Maître de la Cérémonie
Eric Romand au centre et Damien Charitat à droite

En cela, le Salon maçonnique du Québec a joué un rôle précieux. Il a montré que l’on peut parler de maçonnerie sérieusement, librement, sans caricature et sans simplification. Il a rappelé surtout qu’une institution initiatique gagne à être regardée comme un fait de culture, d’histoire et d’humanisme, et non comme un simple mystère social.

Conclusion

Le salon de Montréal du 6 juin 2026 a été perçu comme un beau succès d’intelligence collective. Il a réussi à réunir des approches variées sans les opposer, à faire dialoguer recherche, symbolisme, arts et actualité, et à proposer un espace où la maçonnerie se donne à voir dans sa richesse réelle.

C’est peut-être cela, au fond, la vraie force du Salon maçonnique du Québec : offrir un lieu où l’on peut penser la Franc-Maçonnerie avec rigueur, curiosité et ouverture, dans une atmosphère fraternelle qui donne envie d’y revenir… donc à l’an prochain !

Franc-maçonnerie et magistrature, la justice ne se rend pas au nom de Wikipédia

Un avis du Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire vient de susciter une onde de choc en laissant entendre que l’appartenance maçonnique pourrait être incompatible avec la fonction de juger. Derrière l’apparente prudence du raisonnement, une mécanique plus inquiétante apparaît. Elle confond serment symbolique et allégeance, secret initiatique et dissimulation, fraternité et connivence, apparence d’impartialité et validation des préjugés. Or la déontologie judiciaire mérite mieux qu’un raisonnement bâti sur le soupçon. Elle mérite le droit, la preuve, la proportion et la liberté de conscience.

Il est des avis qui font plus de bruit par ce qu’on leur fait dire que par ce qu’ils disent réellement. Mais il est aussi des avis dont la prudence apparente dissimule un glissement beaucoup plus grave. L’avis 2026-27 du 9 juin 2026 du Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire appartient à cette seconde catégorie.

On a pu lire ici ou là que l’appartenance à la Franc-Maçonnerie serait désormais déclarée incompatible avec l’état de magistrat

La formule est commode, brutale, médiatiquement efficace. Elle n’est pourtant pas exactement celle de l’avis. Le Collège affirme que cette appartenance serait incompatible lorsque le serment prêté induirait une allégeance ou une solidarité prioritaire. À défaut, il évoque des réserves importantes et appelle à une vigilance accrue.

Cette nuance existe. Elle doit être reconnue. Mais elle ne suffit pas à sauver le raisonnement. Car l’avis installe, sous couvert de casuistique déontologique, une suspicion générale pesant sur une démarche philosophique, initiatique et associative parfaitement légale. Il ne dit pas seulement au magistrat de veiller aux conflits d’intérêts. Cela serait légitime. Il suggère que la Franc-Maçonnerie porte en elle, par son serment, par son secret, par sa fraternité, un risque spécifique d’incompatibilité avec la justice. C’est là que le bât blesse. Et il blesse profondément.

Un avis n’est pas une loi et ne doit pas devenir une interdiction par ricochet

Le premier point doit être rappelé avec force. Le Collège de déontologie n’est pas le législateur. Il n’est pas une juridiction disciplinaire. Il rend un avis sur une question personnelle posée par un magistrat ou par son chef de juridiction. Il éclaire une situation. Il ne crée pas une catégorie générale d’exclusion.

Transformer cet avis en interdiction professionnelle serait donc un abus de lecture. Ce serait faire dire au droit plus qu’il ne dit. Ce serait surtout transformer le droit souple en police des appartenances. Or, en matière de libertés fondamentales, la prudence ne consiste pas à élargir le soupçon. Elle consiste à circonscrire strictement les restrictions.

Le magistrat n’abandonne pas à l’entrée du palais les libertés du citoyen. Il doit les exercer avec discernement, réserve et loyauté, certes. Mais il les conserve. La liberté d’association, la liberté d’opinion, la liberté de conscience ne deviennent pas des faveurs révocables dès lors qu’un homme ou une femme revêt la robe. Elles s’exercent dans un cadre plus exigeant, mais elles ne disparaissent pas.

On ne saurait entamer la liberté de conscience sous le rabot du soupçon

Le droit français connaît les incompatibilités. Il sait les écrire lorsqu’il les veut. Il sait interdire un mandat, une fonction, une activité professionnelle, une situation de conflit d’intérêts. Il sait aussi organiser le déport, la déclaration d’intérêts, l’abstention, la prévention des interférences. Mais il ne peut pas, sans base légale claire et sans démonstration concrète, faire d’une appartenance philosophique un indice de partialité.

L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen protège les opinions, même religieuses, tant que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public.

La liberté d’association a valeur constitutionnelle

L’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme protège également la liberté de réunion et d’association. Dans une société démocratique, une restriction à ces libertés doit être prévue par la loi, nécessaire et proportionnée.

L’originale de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH)

Or que voit-on ici. Non pas un trouble établi. Non pas une intervention prouvée. Non pas un réseau d’influence démontré. Non pas une affaire concrète dans laquelle un magistrat aurait favorisé un Frère. On voit une hypothèse, puis une généralisation, puis une inquiétude élevée au rang de critère.

La déontologie ne peut pas fonctionner ainsi. Elle doit prévenir les conflits d’intérêts réels ou raisonnablement prévisibles. Elle ne doit pas consacrer l’imaginaire du complot.

Le serment maçonnique est un serment de dignité et d’honneur, pleinement respectueux de la légalité

L’un des arguments centraux tient au serment maçonnique. L’avis redoute une allégeance, une obéissance ou une solidarité prioritaire. Mais il ne suffit pas de prononcer le mot serment pour faire surgir une incompatibilité. Encore faut-il savoir de quel serment on parle, dans quelle Obédience, selon quel Rite, avec quelle formulation exacte, quelle portée, quelle sanction, quelle interprétation et quelle pratique réelle.

Le serment judiciaire engage l’exercice d’une fonction publique. Il lie le magistrat à la loi, à l’impartialité, à l’honneur de l’institution judiciaire. Le serment maçonnique relève d’un ordre symbolique, moral et initiatique. Il n’a pas vocation à concurrencer la loi. Il ne place pas le Franc-Maçon hors de la République. Il l’oblige au contraire, dans la tradition régulière des Obédiences républicaines, à respecter les lois du pays où il vit, à travailler à son perfectionnement moral et à ne pas faire de la fraternité un instrument d’injustice.

Si un engagement maçonnique particulier exigeait de violer la loi, de favoriser un membre, de dissimuler un crime, d’entraver une procédure ou de faire passer l’intérêt d’une Loge avant celui de la justice, il serait évidemment incompatible avec la magistrature. Mais cela devrait être démontré. On ne condamne pas une institution plurielle sur la base d’un mot isolé. On examine les textes, les usages, les garanties, les faits. C’est ce que commande toute méthode juridique sérieuse.

Les rituels eux-mêmes démentent l’idée d’une allégeance concurrente à la République.

Au Rite Écossais Ancien et Accepté, le candidat se voit rappeler, avant même son serment, que le programme maçonnique consiste notamment à « obéir aux lois de son pays, vivre selon l’honneur, pratiquer la justice ». Plus encore, le Vénérable Maître lui affirme que l’engagement qu’il va prendre « n’a rien d’incompatible avec les autres devoirs d’un homme et d’un bon citoyen ».

Au Rite Écossais Rectifié, la précision est tout aussi nette : l’Ordre assure au récipiendaire qu’il n’exigera jamais rien de lui qui soit contraire à ce qu’il doit au Chef de l’État, à son état civil et aux autres hommes ; puis, dans la formule même de l’engagement, l’Apprenti promet fidélité au Chef d’État et aux lois de l’État. Comment faire de tels textes la preuve d’un péril déontologique, alors qu’ils posent explicitement la loi civile comme limite et comme exigence ?

Le serment maçonnique n’institue donc pas une obéissance secrète contre la justice

Il rappelle au contraire que l’initiation n’a de sens que si elle rend l’homme plus droit, plus loyal, plus juste. Et, au REAA pratiqué par la Grande Loge de France, cette orientation se donne jusque dans sa devise affichée : Liberté, Égalité, Fraternité. Autrement dit, non pas une contre-République, mais une discipline intérieure du citoyen.

Le secret maçonnique ne saurait couvrir des activités clandestines ni chercher à garantir l’impunité

L’autre argument invoqué tient au secret. Là encore, la confusion est profonde. La Franc-Maçonnerie n’est pas une organisation clandestine. Ses Obédiences ont des statuts, des sièges, des responsables, des publications, des sites publics, des colloques, des temples connus, des associations déclarées. Elles participent à la vie intellectuelle, culturelle, philanthropique et citoyenne du pays.

Le secret maçonnique n’est pas le secret d’une conspiration. Il relève de la discrétion initiatique, de la protection de la vie privée, de la liberté de conscience, de la pédagogie symbolique. Il protège l’expérience intérieure, la parole donnée en Loge, le cheminement intime de chacun. Il ne couvre ni les infractions, ni les manquements professionnels, ni les conflits d’intérêts, ni les abus.

La justice elle-même connaît le secret. Le secret du délibéré, le secret de l’instruction, le secret professionnel, la confidentialité des échanges, la protection des sources, la vie privée des justiciables. Personne ne songerait à dire que le secret du délibéré rend la justice suspecte. Pourquoi le secret maçonnique, lorsqu’il porte sur une méthode initiatique et non sur une opération illégale, deviendrait-il par nature un péril pour l’impartialité.

La République n’a rien à craindre du secret lorsqu’il protège la conscience. Elle doit seulement le combattre lorsqu’il couvre l’abus. Toute la différence est là.

La fraternité n’est pas la connivence

L’avis glisse ensuite de la fraternité à la solidarité sélective.

C’est peut-être le cœur le plus fragile du raisonnement. La fraternité maçonnique serait suspecte parce qu’elle pourrait conduire un magistrat à favoriser un autre Franc-Maçon.

Mais cette hypothèse n’est pas propre à la Franc-Maçonnerie. Un magistrat peut appartenir à un syndicat, à une association d’anciens élèves, à une paroisse, à un club sportif, à une formation intellectuelle, à une société savante, à un cercle professionnel, à une association culturelle. Il peut avoir des amis, des proches, des affinités, des fidélités, des reconnaissances.

Le droit ne répond pas à cette complexité humaine par l’interdiction générale. Il répond par le déport, par la transparence utile, par l’abstention en cas de proximité, par la sanction en cas de manquement. Il ne dit pas au magistrat de n’aimer personne, de ne fréquenter personne, de ne croire en rien, de ne penser avec personne. Il lui demande de juger sans parti pris et de se retirer lorsqu’un lien personnel peut faire douter raisonnablement de son impartialité.

La fraternité maçonnique, dans son principe, n’est pas un pacte d’impunité. Elle est une exigence morale. Elle ne dispense pas de la loi. Elle ne suspend pas le serment judiciaire. Elle ne transforme pas l’équerre en passe-droit. Si un Franc-Maçon trahit la justice, il trahit aussi la Franc-Maçonnerie. La véritable fraternité n’est pas l’art de couvrir les siens. Elle est l’art de rappeler chacun à la rectitude.

L’apparence d’impartialité ne doit pas devenir le royaume des fantasmes

L’avis insiste sur l’apparence. Le mot est important. La justice doit non seulement être impartiale, mais apparaître comme telle. Nul ne le conteste. Mais l’apparence n’est pas la rumeur. L’apparence n’est pas le fantasme. L’apparence n’est pas la victoire du préjugé sur le droit.

Si le simple fait qu’un justiciable puisse nourrir un soupçon suffisait à interdire une appartenance, alors toutes les appartenances deviendraient suspectes.

Un magistrat croyant pourrait inquiéter l’athée. Un magistrat athée pourrait inquiéter le croyant. Un magistrat syndiqué pourrait inquiéter l’employeur. Un magistrat engagé dans une association de défense des libertés pourrait inquiéter l’administration. Un magistrat ayant écrit un article pourrait inquiéter celui qui pense autrement.

La notion d’apparence doit rester raisonnable, objective, fondée sur des circonstances précises

Elle ne peut pas être abandonnée aux mythologies publiques. Le droit ne doit pas dire au préjugé qu’il a raison d’avoir peur. Il doit dire au citoyen que la justice se contrôle par les actes, par les procédures, par les garanties, par les recours, par les obligations de déport, non par l’assignation imaginaire des consciences.

Sinon, la déontologie cesse d’être une protection de l’impartialité. Elle devient une machine à blanchir les soupçons collectifs.

Wikipédia n’est pas une source suffisante pour restreindre une liberté fondamentale

Le point le plus stupéfiant demeure la méthode documentaire. L’avis reconnaît s’appuyer sur une recherche menée dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia pour évoquer certaines branches de la Franc-Maçonnerie, des serments, des engagements d’allégeance, le secret et même un scandale passé. On croit rêver.

Wikipédia peut rendre service. Elle peut ouvrir une recherche. Elle ne peut pas fonder une appréciation institutionnelle sur la compatibilité d’une liberté philosophique avec l’exercice de fonctions judiciaires.

Une instance de déontologie judiciaire ne peut pas traiter une tradition aussi diverse, aussi ancienne, aussi documentée que la Franc-Maçonnerie à partir d’une source généraliste mouvante, composite et non contradictoire.

Où sont les auditions des Obédiences. Où sont les textes statutaires exacts. Où est la distinction entre les Rites, les juridictions, les associations profanes, les Obédiences reconnues, les groupes marginaux, les dérives individuelles et la réalité ordinaire du travail en Loge.

Où est l’analyse de la loi de 1901. Où est la prise en compte de l’histoire des persécutions antimaçonniques, qui explique précisément pourquoi des hommes et des femmes ont longtemps protégé leur appartenance. Où est la balance entre liberté fondamentale et exigence déontologique.

Une justice qui exige la preuve ne peut pas raisonner par halo. Une déontologie qui prétend protéger la confiance ne peut pas s’appuyer sur une méthode qui fragilise sa propre crédibilité.

Le scandale passé ne fait pas preuve générale

L’avis évoque encore l’existence d’au moins un scandale ayant atteint l’institution judiciaire en lien avec l’appartenance à une Loge. Là encore, la démarche est dangereuse. Un scandale individuel ne fonde pas une suspicion collective. Si un magistrat membre d’un club sportif commet une faute, on ne déclare pas le sport incompatible avec la magistrature. Si un magistrat syndiqué manque à ses obligations, on ne déclare pas le syndicalisme incompatible avec la justice. Si un magistrat croyant abuse de sa position, on ne rend pas la religion suspecte par nature.

La faute appelle sanction. Le conflit d’intérêts appelle déport. La pression appelle enquête. L’influence appelle preuve. Mais l’appartenance ne peut pas devenir une culpabilité par capillarité.

Ce vieux procédé est bien connu

dans l’histoire de l’antimaçonnisme.

On part d’un fait isolé, on l’étire, on le dramatise, on l’érige en symptôme, puis on en fait une clé générale. La méthode est toujours la même. Elle remplace l’examen par l’association d’idées. Elle donne au soupçon la forme d’une prudence. Elle fait passer l’amalgame pour de la vigilance.

Les petites juridictions appellent des règles concrètes, pas des exclusions générales

L’avis insiste enfin sur les juridictions isolées ou de taille faible ou moyenne. Il est vrai que les risques de proximité y sont plus sensibles. Mais cette réalité ne concerne pas seulement la Franc-Maçonnerie. Dans une petite ville, tout le monde peut connaître tout le monde. Les avocats, les élus, les policiers, les notaires, les responsables associatifs, les commerçants, les familles, les anciens camarades, les réseaux professionnels, les réseaux scolaires, les clubs locaux composent une trame humaine serrée.

La réponse juridique existe. Elle s’appelle le déport. Elle s’appelle la prévention du conflit d’intérêts. Elle s’appelle l’organisation du service. Elle s’appelle la déclaration lorsque la loi l’exige et seulement dans les limites qu’elle fixe. Elle s’appelle la discipline lorsqu’un magistrat manque à ses devoirs.

Il n’est pas nécessaire d’inventer une suspicion proprement maçonnique pour traiter une question générale de proximité. Le juge n’est pas un être sans attaches. Il est un citoyen soumis à des obligations renforcées. La sagesse déontologique consiste à organiser cette tension, non à l’effacer par l’exclusion.

La déclaration d’intérêts ne doit pas devenir un fichier des consciences

L’avis évoque la possibilité d’une mention dans la déclaration d’intérêts, notamment en cas de fonctions d’encadrement ou de direction dans une Loge. Il faut ici être d’une grande rigueur. La déclaration d’intérêts n’a pas vocation à devenir un inventaire des opinions philosophiques, spirituelles, religieuses ou initiatiques. Le statut de la magistrature encadre précisément cette matière et exclut la mention des opinions ou activités politiques, syndicales, religieuses ou philosophiques, sauf lorsque leur révélation résulte de fonctions ou mandats exercés publiquement.

Autrement dit, l’appartenance simple ne peut pas être traitée comme un élément déclaratif ordinaire. Elle relève de la vie privée et de la liberté de conscience. Une responsabilité publique, visible, susceptible de créer un conflit d’intérêts concret, peut appeler une réflexion particulière. Mais cela ne saurait justifier un fichage discret des appartenances philosophiques. La République connaît trop bien les dérives de l’identification des consciences pour jouer avec ce feu.

Ce qu’une déontologie équilibrée aurait dû dire

Une position juridiquement solide aurait pu tenir en quelques principes simples.

Un magistrat peut appartenir à une Obédience maçonnique légalement constituée, dès lors que cette appartenance ne comporte aucune obligation contraire à la loi, au serment judiciaire, à l’indépendance et à l’impartialité. Il doit s’abstenir de toute intervention, directe ou indirecte, au profit d’un membre de son association. Il doit se déporter lorsqu’un lien personnel réel avec une partie, un avocat, un témoin ou un acteur du dossier peut créer un doute raisonnable. Il ne doit jamais utiliser sa qualité de magistrat dans un cadre maçonnique. Il ne doit jamais utiliser une relation maçonnique dans un cadre judiciaire. Il peut solliciter un avis en cas de doute. Il doit déclarer uniquement ce que la loi impose de déclarer.

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Voilà une ligne claire. Elle protège la justice sans humilier la liberté. Elle prévient les risques sans inventer une faute d’appartenance. Elle distingue les actes des fantasmes. Elle juge les situations au lieu de soupçonner les consciences.

Le tablier et la robe peuvent rester chacun à sa place

La vraie question n’est pas de savoir si la Franc-Maçonnerie serait au-dessus de la magistrature. Elle ne l’est pas. Aucune Loge, aucune Obédience, aucun serment symbolique ne peut primer la loi de la République ni le serment judiciaire. La vraie question est de savoir si la République peut regarder une appartenance philosophique comme une anomalie déontologique avant même tout fait, tout dossier, tout conflit, toute faute.

À cette question, il faut répondre non.

La robe n’a rien à craindre du tablier lorsque chacun demeure à sa place. Le magistrat juge selon la loi. Le Franc-Maçon travaille sur lui-même. La justice demande l’impartialité. La Loge enseigne la mesure. Le palais exige la preuve. Le Temple apprend à se défier des passions. Il peut y avoir tension, vigilance, nécessité de discernement. Il n’y a pas incompatibilité de principe.

Ce qui menace la justice, ce n’est pas l’existence d’hommes et de femmes engagés dans une démarche initiatique discrète. Ce qui la menace, c’est le jour où l’on accepte que la balance pèse les citoyens selon leurs appartenances supposées plutôt que selon leurs actes établis.

Alors oui, défendons la magistrature. Défendons son indépendance. Défendons son impartialité. Défendons sa dignité. Mais défendons-les par le droit, non par Wikipédia. Défendons-les par la preuve, non par l’amalgame. Défendons-les par la proportion, non par la peur.

Car lorsque la déontologie, gardienne de l’impartialité, commence à raisonner comme le soupçon qu’elle devrait contenir, ce n’est pas la Franc-Maçonnerie qui vacille. C’est l’idée même de justice.

Vient de paraître, le N°9 d’Apocalypse now ! La lettre des résistants du GODF !

Ils sont peu nombreux, se cachent, ne veulent pas se dévoiler et se considèrent comme « Ceux qui résistent ! ». Ce sont des frères et des soeurs du Grand Orient de France ! Pour 450.fm ils ont accepté de nous confier leurs réflexions que vous trouverez dans deux documents.

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La Loge bleue ou l’apprentissage d’une autre manière d’être au monde

Dans La Franc-Maçonnerie Régulière – Mes Chemins en Loge Bleue, Renaud Deveen ne cherche pas seulement à présenter les usages, les symboles et les trois premiers degrés du Rite Français. Il témoigne d’une expérience intérieure au cours de laquelle l’homme profane apprend à se regarder, à travailler sa propre matière et à reconnaître dans la fraternité une discipline de l’âme. Sous l’apparente clarté pédagogique se dessine une interrogation plus profonde sur ce que signifie devenir Franc-Maçon dans un monde livré à l’accélération, à la dispersion et à l’oubli du sacré.

Il existe des livres qui observent la Franc-Maçonnerie depuis le dehors, comme un phénomène historique, sociologique ou institutionnel

Renaud Deveen choisit une voie différente. Il écrit depuis l’espace du travail accompli, avec la conscience que l’initiation ne saurait être expliquée sans perdre une part de son mystère, mais qu’elle peut néanmoins être approchée par les traces qu’elle dépose dans une existence. La Franc-Maçonnerie Régulière – Mes Chemins en Loge Bleue relève ainsi moins de la démonstration que du témoignage ordonné. L’auteur rassemble les outils, les gestes, les nombres, les paroles et les figures du Temple afin de montrer comment leur lente assimilation façonne un être humain.

Membre d’une Loge de Malines relevant de la Grande Loge Régulière de Belgique, Renaud Deveen chemine au Rite Français

Grande Loge Régulière de Belgique
Grande Loge Régulière de Belgique

Son regard s’enracine dans une pratique vécue de la régularité, non comme une simple conformité institutionnelle, mais comme l’attachement à une tradition porteuse de symboles, de spiritualité et d’exigence intérieure. Paru le 2 juin dernier, ce livre occupe encore une place singulière dans une bibliographie appelée à se construire. Cette première pierre possède pourtant sa propre force. Renaud Deveen ne cherche ni à imposer une doctrine ni à parler depuis la hauteur d’un savoir consacré. Sa parole est celle d’un Maître Franc-Maçon demeuré au travail, attentif à la justesse de ses outils comme aux étapes de son cheminement. Il livre ainsi les fruits d’une méditation personnelle, avec la prudence de celui qui sait que le sens peut être approché, éclairé et partagé, mais jamais définitivement enfermé dans les limites d’un discours.

La grande qualité du livre tient à cette volonté de relier les réalités concrètes de la Loge à leur profondeur anthropologique.

La porte basse enseigne davantage qu’une posture corporelle

Elle apprend que nul ne pénètre dans l’espace initiatique sans consentir à diminuer l’orgueil qui encombre son passage. Le bandeau ne prive pas seulement le candidat de la vue. Il le reconduit vers cette nuit intérieure où les certitudes anciennes cessent de gouverner. Le Cabinet de réflexion devient une matrice minérale, un lieu de dépouillement où le Sel, le Soufre et le Mercure rappellent que toute naissance spirituelle suppose une décomposition préalable. V.I.T.R.I.O.L. n’est plus une formule offerte à la curiosité érudite. Il devient l’injonction d’une descente en soi-même, vers cette pierre cachée que nul enseignement extérieur ne pourra découvrir à notre place.

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La progression des trois degrés confère à l’ensemble sa véritable architecture.

L’Apprenti reçoit le silence non comme une interdiction humiliante, mais comme une méthode de recomposition intérieure

Celui qui ne parle pas encore apprend à entendre ce que le tumulte profane recouvrait. Il découvre la Pierre brute, le Maillet et le Ciseau, puis comprend que l’obstacle premier n’est pas le monde, mais la résistance de sa propre matière. Le travail maçonnique commence lorsque l’être cesse d’accuser le dehors et accepte de devenir lui-même le chantier.

Avec le Compagnon, le regard s’élargit

Les voyages, les cinq sens, les arts libéraux, la Géométrie et l’Étoile flamboyante font sortir l’initié de l’enfermement dans sa seule intériorité. La connaissance n’est plus accumulation, mais mise en relation. La lettre G rayonne alors comme un centre polysémique où se rencontrent Géométrie, Gnose, Génération, Gravitation et Grand Architecte de l’Univers. Renaud Deveen rappelle avec justesse que l’esprit initiatique ne sépare pas arbitrairement la science du symbole, la matière de l’intelligence ou le travail manuel de l’élévation spirituelle. Le Compagnon apprend que mesurer le monde peut devenir une manière de s’accorder à lui, pourvu que la mesure demeure reliée à la sagesse.

Le degré de Maître introduit une rupture plus grave

La légende d’Hiram ne promet aucune victoire confortable. Elle confronte l’initié à la perte, à la parole disparue, à la mort et à l’impossibilité de retrouver intact ce qui fut détruit. Ignorance, fanatisme et ambition prennent le visage des mauvais Compagnons, mais leur présence ne doit pas être recherchée seulement hors de nous-mêmes. Ces forces habitent toute conscience qui renonce à son exigence. Mourir symboliquement signifie alors reconnaître que l’ancien homme ne peut recevoir la Lumière nouvelle sans abandonner ses prétentions à demeurer identique. L’Acacia ne nie pas la mort. Il atteste qu’une fidélité survit à la destruction des formes.

Renaud Deveen formule ici l’une des intuitions les plus fécondes du livre lorsqu’il distingue communication et transmission

La communication fait circuler des informations. La transmission engage l’être entier. Elle passe par la présence, l’écoute, l’exemplarité et cette qualité de silence grâce à laquelle une parole cesse d’être un discours pour devenir une semence. Cette distinction prend une acuité particulière à l’heure où l’intelligence artificielle produit presque instantanément des contenus, des synthèses et des images. Renaud Deveen ne condamne pas l’outil. Il rappelle seulement qu’aucune machine ne peut éprouver l’obscurité du Cabinet de réflexion, recevoir la Lumière, affronter la mort symbolique ni se relever par les cinq points de la maîtrise.

L’information assiste l’intelligence. L’initiation transforme la conscience.

Cette réflexion conduit vers la dimension sociale de la Loge bleue

La parole réglée, l’écoute active, l’égalité symbolique et l’ordre librement consenti ne constituent pas un retrait hors du siècle. Ils proposent une autre manière de l’habiter. Dans une société où la réaction précède souvent la réflexion, la Loge rend à la parole son poids et à l’écoute sa dignité. La fraternité n’y abolit pas les différences. Elle leur donne une forme qui empêche leur transformation en hostilité. Même le Tronc de la Veuve rappelle que le symbole perdrait sa vérité s’il ne descendait jamais jusqu’au secours concret apporté au plus vulnérable.

Certaines interprétations auraient gagné à demeurer davantage ouvertes, car le symbole s’appauvrit dès qu’une définition paraît vouloir en arrêter le rayonnement. Toutefois, cette réserve révèle aussi la nature généreuse de l’entreprise. Renaud Deveen veut transmettre des repères, rendre le parcours intelligible et offrir au lecteur les moyens de poursuivre sa propre recherche. Sa lecture des Constitutions d’Anderson prolonge cette intention en rappelant que la tradition maçonnique ne vit pas dans la répétition servile du passé. Elle demeure une alliance entre fidélité et mouvement, entre héritage et responsabilité.

La Franc-Maçonnerie Régulière – Mes Chemins en Loge Bleue affirme finalement que les trois degrés symboliques contiennent déjà une vie entière de travail. L’Apprenti, le Compagnon et le Maître ne sont pas seulement trois étapes successives. Ils demeurent trois états présents en nous. Nous devons toujours apprendre à nous taire, toujours consentir au voyage, toujours mourir à ce qui obscurcit la conscience. La véritable maîtrise ne couronne donc aucun achèvement. Elle commence au moment précis où nous comprenons que la Lumière reçue ne nous appartient pas.

La Loge bleue n’est peut-être rien d’autre que cette demeure intérieure où l’homme apprend enfin que bâtir le Temple exige moins de posséder la Vérité que de devenir digne de la servir.

La Franc-Maçonnerie Régulière – Mes Chemins en Loge Bleue

Renaud DeveenRDFM Éditions, 2026, 256 pages, 25 €

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Robert Mouriez réélu Grand Maître de la GLIF

La Grande Loge Indépendante de France a renouvelé sa confiance à Robert Mouriez, réélu Grand Maître pour une quatrième année consécutive lors de son Convent annuel. Au-delà d’un simple renouvellement de mandat, cette réélection traduit la volonté des Loges de poursuivre un projet maçonnique singulier, fidèle aux principes qui ont présidé à la création de la GLIF en 2012 : une Franc-maçonnerie régulière, indépendante, profondément initiatique, où la souveraineté des Loges demeure le fondement de toute gouvernance.

Des Loges souveraines et un Grand Maître au service des Frères de la GLIF

Robert Mouriez

La GLIF est avant tout une fédération de Loges souveraines. Chaque Respectable Loge conserve son autonomie tout en partageant les mêmes principes fondateurs, les mêmes règles initiatiques et le même idéal de fraternité. Le Grand Maître n’exerce pas un pouvoir hiérarchique sur les Loges. Élu chaque année par les représentants réunis en Convent, il reçoit un mandat de confiance qu’il remet régulièrement devant les Frères. Son rôle est avant tout celui d’un coordinateur, d’un garant de l’unité et d’un représentant de la Grande Loge auprès des autres juridictions françaises et internationales.

Une maçonnerie de paix et de discrétion

La GLIF revendique également une identité résumée par une expression qui lui est chère : « la Maçonnerie tranquille ». Loin des polémiques, elle privilégie le travail en Loge, la qualité de la démarche initiatique, la fraternité vécue et la discrétion. Son développement s’est construit essentiellement par le bouche-à-oreille, la confiance et la réputation acquise au fil des années, tant en France qu’à l’international, où elle bénéficie d’une reconnaissance de nombreuses Grandes Loges régulières.

Une confiance renouvelée

La réélection de Robert Mouriez s’inscrit pleinement dans cette continuité. Elle traduit la confiance des Frères dans l’action conduite depuis plusieurs années et leur volonté de poursuivre le développement harmonieux d’une obédience fidèle à ses valeurs fondatrices : liberté des Loges, rigueur initiatique, gouvernance équilibrée et fraternité. Au moment où la Franc-maçonnerie est souvent confrontée à de nombreux défis, la Grande Loge Indépendante de France poursuit son chemin avec sérénité, convaincue que la stabilité, la fidélité aux principes et le respect de la tradition demeurent les meilleures garanties de son avenir.