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Le mot de René : « Je ou à l’assaut de soi-même »

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« La plus digne d’intérêt de toutes les études humaines : la connaissance de soi-même »

Rituel

« Je est le shibboleth de l’humanité »

Martin Buber

L’individualisation – la personne

« Si je vous demande qui vous êtes, vous répondrez simplement : « je suis » » Rituel.

« L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment » Proust, À la recherche du temps perduAlbertine disparue, 1925.

Le chemin fut long de la notion de persona latine (à l’origine masque, masque tragique, masque rituel ou masque d’ancêtre) à la notion de moi. Nous avons oublié qu’accorder de la considération à chacun en tant que tel, dans son groupe d’appartenance ou de naissance, est le produit de l’histoire occidentale. L’idée de personne « est loin d’être l’idée primordiale, innée, clairement inscrite depuis Adam au plus profond de notre être » (Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”).

C’est au niveau collectif – peuple, tribu, nation – que se définissent les conditions de vie, voire de survie, de chacun. À l’exception de la reine, dans la ruche aucune abeille n’est à distinguer. C’est à l’âge classique que s’identifie le sujet individuel de la pensée et de l’action, et par extension la subjectivité en général sous le nom de « personne ».

Paradoxe du mot puisque « personne » nomme aussi l’absence d’être humain : « Mon nom est personne » (Outis en grec ancien) répond Ulysse au cyclope Polyphème qui le retient. Quand pour se libérer Ulysse lui enfonce un piquet dans l’œil, ses cris réveillent les autres cyclopes qui lui demandent qui l’a aveuglé : « Personne » répond-il. Ils retournent donc dormir, puisque personne ne l’a blessé.

Contresens sur le « Connais-toi toi-même »

« Il veut faire sérieusement son portrait… personne ne se connaît moins bien que lui » Hume parlant de Rousseau.

« Le bon maçon tente d’aller jusqu’au bout de la recherche du « Connais-toi toi-même » » Rituel.

Quand Socrate dit à Alcibiade qui aspire à des fonctions politiques : « Connais-toi toi-même », c’est pour lui faire prendre conscience de ses limites dues à l’insuffisance de l’éducation qu’il a reçue comparée à celle d’un Spartiate ou de l’héritier du trône de Perse (Platon, Alcibiade). C’est aussi un conseil de prudence. Il faut participer à la Cité le plus justement possible, sans objectif subjectif individualiste justement. « L’organisation mentale et psychique du Grec est telle qu’il ignore totalement l’introspection, il est entièrement orienté vers l’extérieur » (Jean-Pierre Vernant, La fabrique de soi).

Le soi versus le moi

« Malheur à qui assume une charge qu’il ne peut porter ! » Rituel.

« Mon âme s’inquiétait donc de savoir s’il était possible par rencontre d’instituer une vie nouvelle » Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement, 1677.

Sénèque

« Moi », première personne du singulier, renvoie à l’unité de chacun par-delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments, de ses actes. Empiriquement, ce que nomme ce pronom personnel paraît bien simple quand le « soi » paraît plus obscur. Le soi est la part de chacun qui s’occupe de trouver, d’examiner, de gagner la juste place qu’il va occuper dans la société. Le perfectionnement moral conduit à cet abandon du moi pour le soi. Les grades et qualités dans la loge entraînent, à la manière du sportif, le franc-maçon à cette recherche d’une définition de lui-même. Trouver la vérité du rôle à tenir dans la loge selon les indications du rituel transforme le sujet pour le mettre à même d’accéder à sa vérité. Il n’y a rien d’individuel dans cette démarche ; le moi en est totalement absent.

« Une âme tournée vers le vrai, instruite de ce qu’il faut fuir et de ce qu’il faut rechercher, estimant les choses à leur valeur naturelle, abstraction faite de l’opinion, en communication avec tout l’univers et attentive à en explorer tous les secrets, se contrôlant elle-même dans ses actions comme dans ses pensées… une telle âme s’identifie avec la vertu » (Sénèque, Lettres à Lucilius).

L’humanisme

« Faire bien l’homme » Charron, De la sagesse, publié en 1601 à Bordeaux.

« Ce « Je » distinct du monde qui vous entoure demeure toujours énigmatique. En vous assimilant à cette pierre éclairée, vous affirmez un « Je » distinct du monde, monde extérieurà vous. Vous pouvez alors dire : Je me sépare des autres, j’acquiers ma personnalité propre » Rituel.

Montaigne-Dumonstier

Les moralistes, depuis Montaigne et Charron (1541-1603), préconisent la primauté de la connaissance de soi sur toute autre instruction, justement parce que c’est la seule manière pour l’homme d’atteindre le véritable bonheur qui réside, non pas hors de l’individu, dans l’accumulation de titres, de richesses, de gloires et d’honneurs, mais, au contraire, dans l’individu. S’il est vrai que l’homme passe son temps à s’oublier lui-même, à se détourner de la connaissance et de l’étude de soi, Charron n’en considère pas moins que ce retour à soi est en fait le véritable « naturel » de l’esprit. Se connaître soi-même pour Charron, c’est accomplir une « vraie et principale vacation. La méditation n’est pas un simple retour réflexif sur soi-même, c’est un « office », une « vacation » qui accompagne notre titre « d’homme » dans le monde. Chez Charron, comme chez Cicéron, l’amour de soi n’est pas un amour du seul « moi », c’est un amour qui dépend de ma participation à des formes universelles comme l’humanité, la raison, ou à une dimension comme la « Nature » qui est l’œuvre de Dieu. « La première science de l’homme, c’est l’homme » (Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles de Lambert, Avis d’une mère à son fils et à sa fille, 1728).

La Franc-maçonnerie, vision existentialiste ?

« Ce « Je » se conçoit illusoirement comme faisant partie du monde matériel : Je suis une pierre… Mais je suis aussi ceque je suis dans le monde ».

Rituel

« L’être en-soi n’est jamais ni possible ni impossible, il est » Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943.

L’être paraît « scindé en deux régions incommunicables, en deux régions d’être radicalement tranchées » : celle de l’en-soi et celle du pour-soi, le pour-soi étant pure liberté.

L’être en-soi

Le philosophe-écrivain français Jean Paul Sartre

Exemple fameux : « Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client… Il joue à être garçon de café… Du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le verre est verre. Il est une « représentation »… je ne puis que jouer à l’être. Ce que je tente de réaliser c’est un être-en-soi du garçon de café » (L’Être et le Néant). L’en-soi ne connaît pas l’altérité. Le galet ne peut pas « se rapporter » aux autres galets, ni au lit de la rivière, au chemin qui la longe, aux arbres, aux promeneurs. Il « ne se pose jamais comme autre d’un autre être. »

L’être pour-soi

La conscience, c’est-à-dire le pour-soi, va se définir justement comme s’échappant à soi-même vers l’autre. Le pour-soi apprend du monde ses limites. Le pour-soi est conscient de sa facticité : s’éveiller à la conscience de son existence, c’est constater que l’on a été jeté là, sans savoir pour qui ou pour quoi, en réalité par personne et pour rien. Le pour-soi aspire à être quelque chose. Il n’est pas comme la pierre qui est ce qu’elle est. Il lui faut se redéfinir à chaque instant. On ne peut se considérer comme courageux une bonne fois pour toutes. L’être humain existe sans que soit définie pour lui une fonction, une essence. Il n’existe pas d’abord un être qui ensuite prendrait conscience. C’est une unité : conscience et existence, conscience est existence. Le pour-soi cherche à trouver une assise stable mais il est perpétuellement renvoyé à sa radicale contingence et à sa facticité.

Fyodor Dostoyevsky

« L’existence précède l’essence » est l’aphorisme clef de la philosophie sartrienne. Il signifie que d’abord on existe et qu’ensuite on devient, on accède à notre finalité. Il refuse tout déterminisme pour l’être. Nous ne sommes pas destinés à être telle ou telle personne, nous le devenons à partir de nos options. L’homme est donc pleinement libre de ses choix, de ce qu’il est, de son essence. Pour Dostoïevski, « si Dieu n’existait pas, tout serait permis. » Pour Sartre, si Dieu n’existe pas, aucune valeur supérieure guidant nos actions ne justifie ou n’excuse ce que l’on est. « L’homme est condamné à être libre. » Condamné car il ne se crée pas lui-même et il ne choisit pas d’être libre ; c’est d’ailleurs la seule chose qu’il ne choisit pas. L’inné, les traits de caractère, le génie n’existent ni pour Sartre, ni pour la franc-maçonnerie.

« Il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de… de tant de choses ! Et quand cet homme est fait, quand il n’y a plus en lui rien de l’enfance, ni de l’adolescence, quand vraiment, il est homme, il n’est plus bon qu’à mourir » Malraux, La Condition humaine, 1933.

Recommandations

  • Martin Buber, JE et TU, 1923.
  • Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”, 1938.
  • Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, 1982.
  • Frédérique Ildefonse & Gwenaëlle Aubry, Le moi et l’intériorité, 2008.

A suivre…

La grammaire sacrée des images : Lionel Tardif et l’aventure du 7e Art

Il existe des livres sur le cinéma qui empilent des titres comme des médailles, et d’autres qui tentent une chose plus risquée, retrouver la source vive, non pas seulement l’histoire des films, mais la naissance d’une langue. Lionel Tardif choisit ce second chemin. Son ouvrage se présente comme une longue traversée de la matière cinématographique, depuis l’instant où l’humanité comprend qu’une image peut cesser d’être une surface pour devenir un temps, jusqu’à l’instant où cette langue atteint une maturité telle que la technique, désormais, ne la transforme plus, elle la sert.

Les-routes-de-la-Foi-au-cinéma

Ce n’est pas une thèse sèche, c’est une conviction tenue, charpentée, presque une éthique. Et, sous cette éthique, une métaphysique, car parler d’une grammaire, c’est parler d’une loi intérieure, d’un ordre du sensible, d’une discipline de la lumière.

Lionel Tardif ne raconte pas le cinéma comme un divertissement qui aurait grandi, mais comme une conquête de l’esprit à travers la vue

Avant que l’écran ne soit un rectangle, avant qu’il ne soit même une promesse, il y a l’intuition primitive du mouvement dans l’immobile, ces bêtes tracées sur les parois, non pour décorer le monde, mais pour le faire passer, pour l’animer. La chasse, la danse, le galop, la fuite. L’ombre qui bouge dans la torche et devient narration. Nous comprenons alors que le cinéma ne surgit pas d’un seul coup, il se prépare comme un métal dans son creuset, à la fois par des gestes d’artisans et par des éclairs de savants. La chambre noire, la persistance rétinienne, les lentilles, les sels d’argent, toute une alchimie de la vision où la lumière n’est plus seulement ce qui éclaire, mais ce qui grave, ce qui écrit. Nous lisons, au fil de Lionel Tardif, la manière dont l’Occident a longtemps tourné autour d’une question apparemment technique et en réalité initiatique, comment faire passer le monde dans une forme, comment obtenir, non une copie, mais une apparition stable, transmissible, partageable.

Dans cette généalogie, Lionel Tardif rend justice aux précurseurs souvent réduits à des notes de bas de page alors qu’ils sont des maîtres d’œuvre

Étienne-Jules Marey, par exemple, n’est pas seulement un nom de laboratoire, il devient un véritable passeur, celui qui décompose pour mieux recomposer, celui qui comprend que le mouvement peut être lu comme une phrase. Et déjà, avec lui, se dessine un principe qui va hanter tout le livre, l’image animée naît d’une tension entre la fragmentation et l’unité, entre l’instant arraché et le flux retrouvé. Nous reconnaissons là une loi symbolique qui dépasse le cinéma, toute connaissance procède ainsi, elle taille, elle sépare, elle mesure, puis elle relie, elle assemble, elle fait tenir ensemble. Ce balancement entre l’analyse et la synthèse, entre le trait et la totalité, est une discipline de bâtisseur. Ce n’est pas un hasard si la métaphore architecturale affleure à chaque page, même lorsqu’elle n’est pas dite, car Lionel Tardif regarde les grands cinéastes comme des constructeurs de formes, des hommes qui ont appris à dresser une voûte avec des faisceaux de lumière.

C’est ici que l’ouvrage devient profondément parlant pour une sensibilité initiatique

Editions-du-Cosmogone

La franc-maçonnerie n’enseigne pas une doctrine, elle transmet une méthode. Elle apprend à se tenir devant un symbole sans le dissoudre, à le travailler sans le profaner, à l’habiter. Lionel Tardif, dans sa manière de parcourir le cinéma, adopte une posture comparable. Il ne sacralise pas naïvement les œuvres, il ne les réduit pas à des faits, il cherche la loi interne qui les rend nécessaires. Il scrute la naissance d’une syntaxe, puis l’agrandissement d’une grammaire, puis la mise au point d’une rhétorique. Et il suggère, de manière insistante, que l’histoire du cinéma est l’histoire d’un affinement, rythme, cadre, montage, profondeur, son, couleur, tout cela n’est pas un catalogue d’inventions, mais une progression vers une parole plus exacte, plus juste, plus capable de dire l’humain sans l’écraser.

Cette progression, Lionel Tardif la fait passer par des figures qui sont moins des idoles que des étapes

David Wark Griffith, en donnant au récit des articulations nouvelles, fait comprendre que la caméra peut être une pensée, non un œil neutre. Charles Chaplin, en déposant la grâce dans la mécanique, rappelle que le rire peut être un sacrement laïque, une façon de sauver l’homme par la tendresse. Louis Feuillade, avec ses labyrinthes populaires, montre que la série et le feuilleton peuvent engendrer une mythologie moderne, avec ses masques, ses initiations nocturnes, ses identités doubles, ses passages. Victor Sjöström, Friedrich Wilhelm Murnau, Fritz Lang, plongent la lumière dans une nuit qui n’est pas seulement esthétique, mais morale, et nous enseignent que l’ombre au cinéma n’est jamais innocente, elle est la forme visible d’un combat intérieur.

Lionel Tardif ne se contente pas d’aligner ces noms

Il les relie par une idée centrale, chaque grand créateur ajoute une brique à la maison du cinéma, puis d’autres viennent éprouver la solidité de cette brique, l’élargir, la fissurer parfois, pour que l’ensemble gagne en justesse. Ainsi, Jean Renoir ouvre l’espace de la fraternité sans mièvrerie, en donnant à la caméra une respiration qui ressemble à une morale de l’attention. Frank Capra, Leo McCarey, William Wellman, King Vidor, font entendre une Amérique où l’utopie et le désastre cohabitent, et où la fiction devient une manière de prendre soin du commun ou de le trahir. John Ford, Howard Hawks, Alfred Hitchcock, chacun à sa manière, transforme la mise en scène en rite, non au sens d’un cérémonial, mais au sens d’une précision qui oblige, un déplacement d’acteurs devient une phrase, un regard devient un serment, un hors-champ devient une conscience.

La force du livre tient à ce qu’il ne sépare pas, comme nous le faisons trop souvent, l’évolution des techniques et l’évolution du sens

Lionel Tardif insiste sur ce point, le cinéma écrit avec des outils, et les outils modifient la manière d’écrire, non parce qu’ils imposent une mode, mais parce qu’ils offrent de nouveaux rapports au réel. Le travelling, la grue, l’éclairage, le son, la couleur, l’animation, la télévision, puis les images de synthèse, tout cela change la texture du monde filmé. Mais ce changement ne vaut que s’il obéit à une exigence plus haute. Nous retrouvons ici une tension très maçonnique, la forme n’est pas l’ornement du fond, elle est la discipline qui permet au fond d’apparaître. Les outils ne dispensent jamais de la rectitude. Une équerre plus brillante ne rend pas la pierre plus vraie. De même, un procédé plus spectaculaire ne rend pas l’image plus juste.

Orson-Welles-par-Carl-van-Vechten,-1937

Lionel Tardif situe un moment décisif de cette maturation autour d’Orson Welles, avec Citizen Kane, comme si une certaine grammaire avait alors atteint un point d’accomplissement. Nous pouvons discuter la date, nous pouvons contester l’idée d’une perfection, mais nous ne pouvons pas ignorer ce que cette affirmation contient de profond, l’idée qu’une langue finit par devenir assez sûre pour que l’innovation cesse d’être une fuite en avant et devienne un approfondissement. Dès lors, la modernité ne se mesure plus à l’effet, elle se mesure à la densité. Le montage ne vaut pas par sa vitesse, il vaut par sa nécessité. Le cadre ne vaut pas par son audace, il vaut par sa justesse intérieure.

Lionel Tardif accorde ainsi une importance majeure au montage, et il s’arrête sur des figures qui ont fait du montage une pensée à part entière

Sergueï Eisenstein, Vsevolod Poudovkine, Dziga Vertov, ne sont pas seulement des noms associés à une époque, ils incarnent une manière de comprendre que le choc des images peut faire naître une idée, mais aussi une responsabilité. Car le montage peut élever, et il peut manipuler. Il peut ouvrir, et il peut enfermer. Il peut libérer le regard, et il peut le dresser. Toute la question, implicite et pourtant constante, devient alors celle-ci, que faisons-nous de la puissance de l’image. Lionel Tardif, qui n’a rien d’un moraliste étroit, n’élude pas la dimension dangereuse du cinéma, précisément parce qu’il croit en sa grandeur. Ce qui est grand peut être perverti, ce qui est puissant peut être détourné, et nous ne pouvons pas traiter cela comme un simple épisode historique.

À mesure que le livre avance, la géographie du cinéma s’élargit, et avec elle notre compréhension de ce que signifie créer

Carl Theodor Dreyer, Yasujirō Ozu, Akira Kurosawa, Roberto Rossellini, Vittorio De Sica, Elia Kazan, Vincente Minnelli, tous ces créateurs montrent que la langue du cinéma n’est pas un idiome unique, mais une capacité à traduire des visions du monde. Chez Carl Theodor Dreyer, la rigueur devient prière sans dogme, le visage devient un continent, le silence devient une falaise. Chez Yasujirō Ozu, la coupe n’est pas une coupure, elle est une respiration, et l’ordinaire devient une expérience métaphysique. Chez Akira Kurosawa, le mouvement se charge d’éthique, l’action est un questionnement sur la justice, la loyauté, la chute. Chez Roberto Rossellini et Vittorio De Sica, le réel n’est pas pris comme un matériau brut, il est pris comme une épreuve, une mise à nu où l’humain se révèle dans sa dignité et sa misère.

C’est là que la dimension spirituelle de Lionel Tardif se fait pleinement sentir. Nous ne trouvons pas chez lui un discours religieux plaqué, nous trouvons une exigence de verticalité. Il demande au cinéma d’être un art qui relève. Non pas qui moralise, mais qui élève. Non pas qui prêche, mais qui rappelle. À ses yeux, une œuvre ne mérite le nom d’art que si elle participe d’une ascension de l’homme. Cette phrase n’est pas une posture, elle irrigue tout. Elle explique son goût pour les cinéastes qui cherchent la vraie nature de l’esprit, et elle explique aussi sa sévérité à l’égard d’un cinéma qui s’abandonne au cloaque, à la laideur, à l’épouvante gratuite, comme si la disparition du sacré devait être célébrée au lieu d’être interrogée.

Cette sévérité n’est pas un rejet du moderne, c’est une défense du beau comme nécessité

Les grands aventuriers du cinéma, 4e de couv.

Et le beau, chez Lionel Tardif, n’est pas un décor, c’est une vérité de structure. Nous retrouvons ici un principe hermétique, le beau n’est pas ce qui charme, le beau est ce qui met en ordre, ce qui rend le chaos habitable, ce qui donne forme à l’informe sans le trahir. Dans une lecture maçonnique, nous dirions que le beau est lié à la juste proportion, à la rectitude, à l’accord entre l’intention et l’acte. Le cinéma, dans cette perspective, devient un chantier, non une industrie au sens trivial, mais un lieu où se taille une pierre particulière, la pierre du regard. Chaque film digne de ce nom travaille notre manière de voir, donc notre manière d’être. La caméra, alors, n’est plus un appareil, elle devient un instrument de conscience.

Ce qui frappe aussi, c’est que Lionel Tardif écrit en praticien de la transmission. Sa trajectoire, loin d’être un simple curriculum, éclaire chaque page. Nous sentons l’homme qui a montré des images à des générations, qui a voulu rappeler une histoire et une langue à des jeunes qui risquaient de les perdre, qui a accompagné ce passage d’une civilisation de l’écrit à celle de l’image sans céder au fétichisme de l’écran. Il ne se place pas au-dessus du lecteur, il se place à côté, comme un passeur qui dit, voici les œuvres qui ont donné au cinéma ses lettres de noblesse, voici les gestes qui ont rendu l’image intelligible, voici les maîtres qui ont compris que la technique n’est pas un but mais un moyen, voici ceux qui ont tenu l’exigence quand le monde invitait à la facilité.

Dans cette posture de passeur, nous reconnaissons une forme de compagnonnage

Le cinéma, tel que Lionel Tardif le raconte, est une confrérie sans serment explicite, une chaîne de créateurs qui se répondent à travers le temps, qui se contredisent parfois, mais qui se reconnaissent par le travail. Le jeune cinéaste hérite, non de recettes, mais de questions. Il reçoit une grammaire, mais il doit l’habiter. Il apprend des règles, mais il doit les transfigurer. C’est exactement ce que l’initiation demande, non pas répéter, mais transformer. Non pas imiter, mais accomplir. Non pas consommer des formes, mais les éprouver.

Le point d’arrêt choisi par Lionel Tardif, autour d’Artavazd Pelechian et de son idée de montage à distance, est à cet égard très parlant. Nous comprenons que le cinéma, parvenu à une certaine maturité, peut déplacer son centre de gravité. Il ne s’agit plus seulement de lier des plans, il s’agit de faire surgir une image qui n’existait pas, une image née de l’intervalle, du rythme, de l’écho. Là encore, l’idée est profondément symbolique. Ce qui compte n’est pas seulement ce que nous voyons, mais ce qui apparaît entre les images, comme dans toute vie intérieure, ce qui agit n’est pas seulement l’événement, mais la résonance qu’il laisse, la façon dont il se prolonge en nous. Le montage, dans cette perspective, devient une expérience de l’invisible, une manière de faire sentir que le sens ne se trouve pas uniquement dans les choses, mais dans leurs relations.

Et puis Lionel Tardif assume un pari, même si l’ordinateur, l’intelligence artificielle, les procédés à venir bouleversent les surfaces, la grammaire demeure

Nous pouvons entendre cette phrase comme une consolation, nous devons surtout l’entendre comme une exigence. Car si la grammaire demeure, nous n’avons plus d’excuse. Nous ne pouvons pas accuser la technique, nous ne pouvons pas nous réfugier derrière l’époque. Il faudra toujours du rythme, de la mesure, une musique des images, ce qu’il appelle avec justesse des assonances et des allitérations visuelles. Il faudra toujours une pensée du cadre, une morale du montage, une conscience du regard.

À ce stade, la lecture devient presque une méditation sur notre temps

Les grands aventuriers du cinéma, éd. de 1998

Le cinéma est partout, dissous dans les écrans, réduit souvent à un flux, mais Lionel Tardif nous oblige à nous souvenir que le cinéma, au sens fort, n’est pas l’image animée, c’est l’image animée ordonnée par une intention qui vise plus haut que l’effet. Nous pouvons regarder dix mille vidéos et ne jamais rencontrer le cinéma. Nous pouvons voir un seul plan, tenu, juste, nécessaire, et sentir que quelque chose se relève en nous. C’est cette différence que le livre défend, et c’est pourquoi il touche au spirituel sans avoir besoin de le proclamer. La question n’est pas de dire le sacré, elle est de ne pas l’oublier, de ne pas organiser l’image contre l’âme.

Vient alors la dimension la plus personnelle, et peut-être la plus courageuse, Lionel Tardif ne cache pas qu’il se bat

Il se bat pour le beau, pour le vrai, pour une grandeur humaine qui ne se confond pas avec la domination. Il se bat pour une voie spirituelle dans un univers saturé d’images qui ne veulent plus rien signifier. Cette défense n’est pas nostalgie, elle est résistance. Elle rappelle que l’esthétique, au sens profond, n’est jamais neutre. Elle façonne notre sensibilité, donc notre morale. Ce que nous acceptons de voir, ce que nous trouvons normal, ce que nous trouvons amusant, tout cela finit par travailler la cité. Lionel Tardif écrit comme quelqu’un qui n’a jamais séparé le cinéma de la vie commune.

Lionel Tardif – source la gazette catalane.com

Lionel Tardif, la bio

Il a été directeur fondateur de la Cinémathèque de Tours, qu’il a portée dès les années soixante-dix avec Henri Langlois, figure tutélaire de la Cinémathèque française. Il a dirigé des lieux, animé des festivals, créé des rencontres internationales, conduit des symposia où l’art dialoguait avec la conscience, et cette expérience de terrain, de salle, de public, habite son écriture. Lionel Tardif est aussi cinéaste, homme de théâtre, écrivain. Les grands aventuriers du cinéma, paru une première fois à la fin des années quatre-vingt-dix puis repris et amplifié aujourd’hui, est le fruit le plus visible de ce compagnonnage avec les œuvres, avec les artistes, avec le public. Ce livre ne ressemble pas à une somme qui voudrait tout savoir, il ressemble à une flamme tenue contre le vent, celle d’un homme qui a regardé longtemps et qui nous dit, avec une gravité fraternelle, que la lumière n’a de sens que si elle sert à reconnaître l’homme, à le relever, à lui rendre sa hauteur.

Quelques conseils à ceux qui sont à la manœuvre…

Et puisque cette lecture engage une responsabilité de transmission, nous pouvons adresser un clin d’œil très concret à celles et ceux qui se prétendent à la manœuvre de différents salons, qu’il s’agisse de salons du livre maçonnique, de salons maçonniques du livre, ou encore de MASONICA, et qui annoncent déjà vouloir s’intéresser au 9e Art, rappelons-le, il s’agit de bandes dessinées. Nous les inviterions volontiers à passer aussi par la case 7e Art, non par hiérarchie, mais par cohérence, car la bande dessinée et le cinéma partagent cette question de la narration par l’image, du rythme, de la coupe, du hors-champ, et de ce que l’œil consent à recevoir.

Les-routes-de-la-Foi-au-cinéma

C’est précisément pourquoi nous chroniquerons très prochainement un très bel ouvrage, toujours de Lionel Tardif, Les routes de la foi au cinéma, publié en ce mois de janvier 2026 aux Éditions du Cosmogone. Il y a là une piste, presque une méthode, pour enrichir une programmation, ouvrir des passerelles, donner aux visiteurs une raison de plus de venir, et peut-être de revenir. Et puisque ces manifestations sont souvent en chasse de profanes, et puisque, compte tenu des coûts engagés, rappelons que les grosses obédiences cotisent aux alentours de 5000 euros, les moyennes 3000 et les petites 1500, voilà une idée simple et féconde pour amortir un investissement, non en faisant du chiffre, mais en redonnant du sens, en reliant les arts, en faisant circuler la lumière d’un écran à l’autre, et en rappelant qu’une culture initiatique n’existe pleinement que lorsqu’elle sait créer du passage.

Les grands aventuriers du cinéma – Architecte d’un langage nouveau 1895 – 1970

Une réflexion sur le sens du 7e Art

Lionel Tardif Édition du Cosmogone, 2025, 568 pages, 35,70 €

L’éditeur, le SITE

Mais qu’est-ce que le GODF va faire dans ce bourbier marocain ?

Avertissement de la Rédaction :

Nous avions, pendant quelque temps, suspendu la mise en ligne de l’article ci-dessous, quand Mme Nadia D⸫ nous avait assigné en référé en matière de presse, devant le tribunal de Paris, pour atteinte à son honneur et à sa réputation. Nous attendions sereinement la décision. La demanderesse s’était, toutefois, désisté de l’instance et cette première affaire était ainsi, de son fait, tombé à l’eau… ce qui ne l’avait pas empêchée, avec le culot qu’on lui connaît et contre toute vérité, de crier ensuite à « une première victoire » judiciaire, par la voie d’une circulaire numérique qu’elle avait diffusée à ses correspondants, prétendant même que « la justice [avait] tranché » !

Le même curieux personnage récidivait un peu plus tard en nous assignant, cette fois, en diffamation en un deuxième procès. Comme l’intéressée n’était ni présente ni représentée à l’audience, le débat sur la vérité des propos incriminés n’a pas pu se tenir.

Nous remettons donc en ligne l’article sinon litigieux, du moins frappé de contestations judiciaires avortées. Sans doute, instruite des preuves et des témoignages dont nous disposions et du sérieux de l’enquête que nous avions menée, a-t-elle préféré ne pas affronter un  débat voire un déballage public qui l’eût davantage encore ridiculisée. Nous n’aurons pas la cruauté de rappeler que, dans l’e-mail précité, elle se vantait « de [gagner sa]force à travers les batailles qu’[elle refusait]de perdre », poussant son déni des réalités jusqu’à l’absurde… En tout cas, dans notre grande mansuétude, nous ne la désignons plus que par son prénom et l’initiale de son nom, et nous avons flouté son visage sur les photos. Seuls, la reconnaîtront, désormais, le Grand Architecte de l’Univers et ceux qui ont pu mesurer ses exploits sur le terrain !

Imaginez un voyage initiatique qui commence dans l’ombre d’une loge française mystérieuse pour se transformer en une épopée tumultueuse au Maroc, où des intrigues, des alliances et des trahisons redessinent la carte de la franc-maçonnerie. À l’aube des années 2010, Nadia D∴ pose le pied sur le sol marocain, peut-être déjà marquée par une initiation en France dont les traces restent insaisissables.

Ce qui suit est une histoire complexe, accessible à tous, racontant son parcours controversé, les luttes internes qu’elle a suscitées et les bouleversements qu’elle a provoqués dans le paysage maçonnique marocain. Préparez-vous à plonger dans une aventure humaine et institutionnelle aussi fascinante que déroutante.

Un début flou : l’initiation introuvable

Ordre Maçonnique Mixte International du Droit Humain 
Ordre Maçonnique Mixte International du Droit Humain 

Vers le début des années 2010, Nadia D∴ arrive au Maroc, son passé maçonnique enveloppé de mystère. On suppose qu’elle a été initiée en France, mais aucune preuve concrète ne relie son nom à une loge mère identifiable. Ce vide documentaire sème le doute dès son arrivée lorsqu’elle tente de s’affilier à la Respectable Loge Nejma, rattachée au Droit Humain International à Rabat. Le diplôme qu’elle présente suscite des interrogations : certains membres le jugent douteux, voire invalide, remettant en cause la légitimité de son initiation. Malgré l’absence d’archives confirmant son parcours, l’appui du Vénérable Maître de l’époque et d’une amie proche, elle aussi maçonne, permet à Nadia D∴ d’être reconnue comme membre. Ce début chaotique pose les bases d’une carrière marquée par des tensions.

Une ascension rapide et des nuages à l’horizon

Une fois intégrée, Nadia D∴ bénéficie du soutien de cette amie, surnommée sa « Sœur » dans le jargon maçonnique. Grâce à cette alliée, elle gravit les échelons avec une vitesse inhabituelle : elle obtient une augmentation de salaire symbolique, puis son exaltation à un grade supérieur en un temps record. Cependant, son comportement – jugé parfois autoritaire ou provocateur – et ses propos suscitent des frictions. Ces différends la conduisent à plusieurs reprises devant le Conseil des Maîtres, l’instance disciplinaire de la loge, où elle frôle l’exclusion. Refusant de plier, elle élabore un plan audacieux avec sa Sœur : fonder une nouvelle obédience qu’elles dirigeraient ensemble. Mais le projet révèle des failles. L’irrégularité de l’idée, combinée à l’ambition démesurée de Nadia qui cherche à dominer seule, pousse son amie à se retirer. Cette rupture marque la fin de leur alliance, et l’amie reste fidèle au Droit Humain International.

La naissance d’une obédience controversée

En 2018, Nadia D∴ concrétise son rêve avec la formation de la Grande Loge Mixte du Maroc (GLMM), naissance qui s’inscrit dans un contexte de rivalités maçonniques. En effet, fin 2016, le Grand Orient Mixte du Maroc (qui deviendra plus tard Grand Orient Maroc-Méditerranée) émerge, issu d‘une scission conflictuelle avec la Grande Loge du Maroc (GLM) notamment en raison du choix du seul Coran comme Livre de la Loi Sacrée et de la gestion autoritaire de la Grande Loge du Maroc. Pour contrer cette concurrence, la Grande Loge du Maroc encourage en 2018 la création de la GLMM, lui offrant l’accès à ses temples via un traité d’amitié. Au départ, la GLMM adopte le Rite Français pour attirer les membres du Grand Orient Mixte, mais son manque de maîtrise de ce rite et son absence de vision humaniste la conduisent à basculer vers le Rite Écossais Ancien et Accepté.

Cette stratégie inclut des tactiques agressives : la GLMM cible deux loges du Droit Humain International, à Rabat (Nejma) et Mohammedia. La loge de Mohammedia est vidée de ses membres et ne s’en remet pas, tandis que Nejma survit grâce au soutien temporaire du Grand Orient Maroc-Méditerranée. Finalement, Nejma s’installe dans le temple de la Grande Loge du Maroc à Rabat (loge Ibn Rochd) après un nouveau rapprochement entre le Droit Humain International et la Grande Loge du Maroc.

Des pratiques éthiques remises en question

La GLMM, sous l’impulsion de Nadia D∴, adopte des méthodes critiquées. Elle pratique un « siphonnage » systématique, démarchant les membres d’autres obédiences mixtes et féminines avec des promesses alléchantes : des promotions rapides au grade de Maître pour les Apprentis et Compagnons, ou le recrutement de Maîtres déjà formés pour gonfler ses effectifs. Elle intègre même des membres radiés par d’autres loges, brisant les codes de la fraternité maçonnique. Plus troublant encore, Nadia D∴, en tant que « Grande Maîtresse », facilite l’accès aux grades en fournissant des planches – des textes préparés pour les rituels – copiées sur internet, selon des témoignages locaux. Cette approche, mélange de pragmatisme et de contournement des traditions, choque les obédiences marocaines, qui y voient une dérive.

Une scission spectaculaire et des titres fantaisistes

En 2019, l’ambition de Nadia D∴ atteint son apogée avec une rupture avec la Grande Loge du Maroc. Elle négocie une «triple patente » avec Joseph Castelli, un Frère décédé depuis, coutumier des transmissions de grades éclairs, lui conférant en quelques minutes le 33e degré du Rite Écossais, le 97e degré du Rite de Memphis-Misraïm et le 5e Ordre de Sagesse du Rite Français.

Cette promotion, dépourvue de légitimité reconnue, lui permet de créer un Suprême Conseil et de distribuer à son tour des 33e degrés à des membres fraîchement initiés.

Face à cette mascarade générale, la Grande Loge Mixte Nationale suspend son traité d’amitié (voir courrier ci-dessous) et interdit à la GLMM l’accès à ses temples. La Grande Loge Mixte de France avec son grand Maître Félix Natali, suit le mouvement et rompt le traité avec la Grande Loge Mixte du Maroc lors de son Convent de juin 2025.

Diplome officiel remis par Joseph Castelli attestant de la fulgurante montée en grade le 12/06/2019 de Nadia D∴

Des alliances mouvantes et une crédibilité en jeu

Nadia D∴ se tourne alors vers la Grande Loge Unie du Maroc (GLUM), qui lui ouvre ses temples pour contrer la Grande Loge du Maroc. Mais cette alliance tourne court. En 2023, la loge Les Compagnons de l’Atlas à Marrakech (GLUM) exclut la loge Nafass de la GLMM – devenue quasi virtuelle après la démission de sa Vénérable Maître et de sa fille – pour manque de discrétion et comportements jugés immoraux. Une proposition de confédération maçonnique entre la GLUM et la GLMM, évoquée lors d’un convent en janvier 2023, échoue, révélant un manque de réelle volonté d’ouverture.

N. Penin et N. D∴ durant la signature du traité – DR

Le mystère du traité avec le Grand Orient de France : une logique insaisissable

C’est en 2025 que l’histoire prend une tournure encore plus énigmatique. Nadia D∴, malgré les critiques unanimes des obédiences marocaines et la dénonciation récente du traité entre la Grande Loge Mixte de France, soumet une demande de traité d’amitié au Grand Orient de France (GODF). Cette démarche, soutenue par des Frères et Sœurs franco-marocains influents au sein du Conseil de l’Ordre, soulève des questions troublantes.

Pourquoi le GODF, conscient des irrégularités de la Grande Loge Mixte du Maroc – diplôme douteux, pratiques éthiques contestées, rejet par la majorité des maçons marocains sauf quelques expatriés déconnectés du terrain – envisagerait-il une telle alliance ?

Cette décision interpelle d’autant plus, que le GODF, obédience prestigieuse prônant la régularité et l’éthique maçonnique, a historiquement renoncé ou suspendu des traités avec des structures qu’il jugeait controversées. Un article publié sur 450.fm en novembre 2023, intitulé « Quelqu’un peut-il expliquer la logique des traités d’amitié du GODF ? », avait déjà mis en lumière l’opacité de certaines alliances douteuses du GODF, suggérant que des motivations politiques, économiques ou personnelles pourraient primer sur les principes maçonniques. (Voir en fin d’article l’état précis des traités du GODF)

Dans le cas de Nadia D∴, plusieurs hypothèses émergent. Certains y voient une tentative de renforcer l’influence française au Maroc via une obédience docile, d’autres soupçonnent des pressions de lobbies franco-marocains cherchant à élargir leur réseau. Une troisième piste évoque une erreur stratégique, le GODF sous-estimant l’ampleur des dérives de la GLMM. Cette question reste sans réponse !

Signature du Traité GLMM / GODF – DR

Cette signature potentielle pourrait aussi refléter une logique interne au GODF, où des factions divergentes s’affrontent sur la direction à prendre. Avec près de 50 000 membres et 1399 Loges, le GODF n’est pas à l’abri de luttes de pouvoir et un traité avec la Grande Loge Mixte du Maroc pourrait être une concession à des membres influents soutenant Nadia D∴. Pourtant, cette hypothèse soulève une contradiction : pourquoi s’allier à une structure que la Grande Loge Mixte de France, partenaire et allié très fidèle au GODF a elle-même rejetée ? Les rencontres mensuelles entre Grands Maîtres, où cette demande a été évoquée, pourraient révéler des tractations secrètes, mais aucune transparence n’a été offerte à ce jour.

Jean-P∴ B∴ le jour de son passage direct du 3° au 33° selon la coutume de la GLMM. Fidèle serviteur de Nadia D∴, est à la fois Grand Secrétaire, Grand Chancelier, Grand Juge au sein de la micro Obédience. DR

Pour les maçons marocains, cette décision est un affront à leur souveraineté maçonnique, déjà fragilisée par les rivalités locales. Elle risque aussi de ternir la réputation du GODF, accusé par certains de sacrifier ses valeurs pour des gains à court terme. Les profanes, quant à eux, pourraient y voir un exemple de plus des intrigues qui entourent la franc-maçonnerie, renforçant les stéréotypes de complots et d’opportunisme.

Un avenir incertain pour la franc-maçonnerie marocaine

Aujourd’hui, la trajectoire de Nadia D∴ et de la Grande Loge Mixte du Maroc soulève des questions. Son diplôme douteux, ses pratiques contestées et son isolement progressif la rendent peu représentative de la maçonnerie marocaine. Les obédiences locales, malgré leurs rivalités, s’accordent sur la nécessité de préserver l’éthique et la régularité maçonnique. Pour les profanes, cette saga illustre les défis d’une institution tiraillée entre tradition et ambition personnelle. L’avenir dira si la GLMM survivra ou si elle s’effacera, laissant derrière elle un legs controversé dans l’histoire maçonnique du Maroc.

Il reste, toutefois, à comprendre ce que le GODF est venu faire dans cette galère : l’avenir nous le dira peut-être un jour…

État des traités du GODF en 2024

Le dessin et texte du Frère Rémi

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Notre Frère Rémi de Guyane nous offre pour démarrer cette année ce dessin du dimanche et un texte. Nous rendons ainsi hommage à la création de ce frère que nous saluons, ainsi que toutes les Soeurs et tous les Frères des territoires et départements d’Outre-mer.

A CHACUN SA PROFESSION ;
ON COMPTE PARMI LES FRERES
DES MACONS DONT LES FONCTIONS
ILLUMINENT NOTRE UNIVERS.

DU MAGISTRAT AU COUVREUR
DU CHARPENTIER AU NOTAIRE
ON DECOUVRE DES ORPAILLEURS
ET PARFOIS DES MILITAIRES.

DAILLEURS POUR CES DEUX DERNIERS
IL EST BIEN SOUVENT FREQUENT
DE LES CROISER EN FORET
S’IL Y EN A UN, EN TOUT TEMPS

QUI RETIENT NOTRE ATTENTION
C’EST BIEN LE MAITRE PLOMBIER
RECONNU POUR SES ACTIONS
TOUJOURS LÀ POUR NOUS SAUVER.

Légendes de France ou d’ailleurs : la Ville d’Ys, ou l’anti-Temple

Dans la baie de Douarnenez, Ys ne dort pas : elle veille. La cité engloutie n’est pas une « Atlantide bretonne » pour amateurs de frissons, mais une pédagogie du seuil. Car, dans cette légende, tout se joue sur un objet minuscule et décisif : la clé. Quand elle change de main, c’est tout l’ordre intérieur qui vacille.

Douarnenez,-vue-aérienne

Il est des légendes qui ne racontent pas seulement un passé : elles préservent une mesure. Ys n’est pas un décor pour collectionneurs de mystères ; elle est un miroir tendu au profane, un miroir d’eau sombre où se dessine, pour qui ose regarder, la figure exacte de la démesure. Autrement dit : ce récit ne demande pas d’y croire comme on croit à une fable, mais de s’y reconnaître comme on se reconnaît dans un avertissement.

Ys commence par une prouesse

Ville d’Ys

Au départ, Ys est un défi : une cité gagnée sur la mer, tenue à distance par une digue, une porte, une écluse – et surtout une clé, gardée par le roi Gradlon comme on garde un sceau. Non pour posséder, mais pour répondre. Car toute ville bâtie “contre” l’élément sait qu’elle ne tient pas par ses murs, mais par sa juste mesure.
La mer peut être contenue ; elle ne peut pas être humiliée.

Ici, la légende devient initiatique

Le drame d’Ys n’est pas l’eau : c’est la confusion du seuil. Le seuil est un lieu sacré, même lorsqu’il paraît profane : c’est l’endroit où l’on décide ce qui entre et ce qui sort, ce qui se dit et ce qui se tait, ce qui doit passer et ce qui doit être retenu.
Dans le langage des vieux récits, l’écluse n’est pas un détail d’ingénierie : c’est une éthique. La clé n’ouvre pas la ville : elle ouvre la limite, c’est-à-dire la condition de toute demeure.

Or, peu à peu, Ys devient l’inverse de ce qu’elle prétend être. Elle ressemble au Temple par l’éclat – richesses, fêtes, scintillements – mais elle s’en éloigne par la finalité. Le Temple ordonne les forces ; l’anti-Temple les excite. Le Temple taille la pierre ; l’anti-Temple polit les masques.

La légende a cristallisé ce renversement dans la figure de Dahut, princesse aux métamorphoses multiples : fée de l’Autre Monde dans certaines strates anciennes, puis, sous la main moralisatrice, femme de transgression, jusqu’à devenir le personnage commode d’une punition. Cette plasticité n’affaiblit pas le mythe : elle le rend plus vrai, parce qu’elle montre comment une société relit ses peurs et nomme ses vertiges.

Gradlon-en-fuite

Le cœur du récit tient en un geste : la clé change de main

Qu’elle soit volée au cou du roi, arrachée dans une nuit d’ivresse, ou obtenue par un “étranger” sombre selon les versions, la scène dit toujours la même chose : lorsque le principe de souveraineté intérieure – la maîtrise – est livré à la pulsion – la jouissance – la cité n’est déjà plus une cité : elle devient une faille.

Alors vient la mer… non comme vengeance, mais comme loi

Ys n’est pas dissoute parce qu’elle serait « trop riche ». Elle se défait parce qu’elle a confondu l’or et la lumière. Elle a pris l’abondance pour une initiation, le vertige pour une élévation, l’excès pour une liberté. Elle a bâti sur le sable – non le sable géologique, mais le sable moral, celui qui ne supporte pas le poids d’un monde. Et dans ce sable-là, même les plus belles pierres s’enfoncent.

La Bretagne a donné à cette fuite une image saisissante

Gradlon, cathédrale de Quimper

Gradlon fuyant à cheval, la mer aux trousses, et derrière lui la ville qui se défait. À Quimper, la silhouette du roi, figée entre les flèches de la cathédrale, pointe encore vers la direction du naufrage : signe public d’une mémoire qui refuse de dormir.

La question n’est pas seulement « qui est coupable ? »

Une lecture plus fine, plus humaine aussi, consiste à entendre que la légende ne demande pas uniquement « qui a fauté ? ». Elle demande : qu’as-tu laissé entrer ?

La figure du diable, dans Ys, n’est pas un exotisme

C’est l’allégorie de ce qui profite de nos failles lorsque nous dormons debout. L’ombre ne force pas toujours la porte : elle attend qu’on lui tende la clé.

Et c’est peut-être pour cela que le mythe s’attache à un détail bouleversant : les cloches. On dit que, certains jours, quand la mer est calme, des pêcheurs ont cru entendre sonner sous l’eau. C’est la manière bretonne de dire que l’engloutissement n’a pas tout effacé : il reste, au fond, une architecture de mémoire — et la conscience, même noyée, continue d’appeler.

Ys n’est pas une ville perdue. C’est une mise en garde

Elle raconte comment le sacré peut être imité par le décor. Comment une cité peut ressembler à un Temple tout en devenant son contraire. Elle rappelle que l’éclat sans règle est un leurre, et que la vraie digue n’est jamais seulement de pierre : elle est de discernement.

La-cité-engloutie-d’Ys

Et si la baie de Douarnenez continue d’aimanter les récits, ce n’est pas parce qu’un trésor y dormirait, mais parce qu’elle offre à ciel ouvert la plus ancienne pédagogie du monde : l’eau enseigne la mesure. Elle reprend ce qui n’est pas fondé, elle polit ce qui résiste, elle avale ce qui s’enfle.

La Ville d’Ys ne te demande pas de croire à une cité sous la mer

Elle te demande de surveiller, en toi, la porte et la clé : qui tient le seuil, et à quel prix. Car il existe des Temples bâtis sur le sable : ils brillent, ils séduisent, puis ils s’effondrent. Et il existe, plus rare, une autre architecture — celle qui accepte la limite, non comme une cage, mais comme la condition même de la Lumière.

Le roi Gradlon

La clé d’Ys n’est pas tombée dans la mer. Elle circule encore, de main en main, de désir en désir. Et chacun, un jour, se retrouve gardien d’une écluse invisible. La question n’est pas « où est la ville ? »  mais qui, en toi, tient le seuil.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

 Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Découvrez le Rite Brith Israël

Une Franc-Maçonnerie de tradition hébraïque et kabbalistique

« בְּרִית יִשְׂרָאֵל — L’Alliance d’Israël »

Dans le paysage maçonnique contemporain, une nouvelle voie initiatique émerge avec une proposition radicalement originale : le Rite Brith Israël. Fondé sur une intégration totale de la Kabbale hébraïque dans la démarche maçonnique, ce rite en 33 degrés offre aux cherchants une architecture spirituelle sans précédent, où chaque degré correspond à un chemin précis sur l’Arbre de Vie. Loin d’être une création ex nihilo, ce système s’enracine profondément dans les sources bibliques, talmudiques et kabbalistiques les plus authentiques. Rencontre avec une Franc-Maçonnerie qui ose la synthèse entre tradition d’Israël et tradition du métier.

Genèse d’un rite : aux sources de l’Alliance

Le Rite Brith Israël — littéralement « l’Alliance d’Israël » en hébreu — est né de la rencontre entre deux mondes : celui de la Tradition hébraïque et celui du Temple maçonnique. Son fondateur, Mickaël Darmon, incarne cette double filiation.

Le fondateur : un passeur de Tradition

De confession israélite, Mickaël Darmon a reçu dès l’enfance — notamment à l’école Yavné de Marseille — les clés de la langue sacrée et de l’exégèse biblique. Cet enracinement dans la Tradition s’est doublé d’un engagement éthique précoce au sein du B’nai B’rith, où il fut initié il y a plus de vingt-cinq ans.

Son parcours maçonnique est tout aussi riche : initié à la Grande Loge de France au Rite Écossais Ancien et Accepté, il a ensuite pratiqué le Rite Standard d’Écosse à la Grande Loge Traditionnelle de France, fut Compagnon de l’Arche Royale (Holy Royal Arch), Haut Dignitaire du Rite Futura (32ᵉ degré), Vénérable Maître de la Respectable Loge Nostradamus, Grand Hospitalier de la Grande Loge Nationale des Rites Maçonniques, et enfin 33ᵉ et Dernier Degré du REAA au Suprême Conseil d’Occitanie.

C’est de cette double culture — hébraïque et maçonnique — qu’est né le Rite Brith Israël. « Mon travail, fruit de longues années de recherche, n’a eu qu’un seul but : simplifier ce qui était compliqué, confie le fondateur. J’ai œuvré pour rendre intelligible la haute complexité de la Kabbale afin qu’elle puisse nourrir l’âme de tous les Cherchants. Je ne suis qu’un Passeur de Tradition, un maillon qui s’est efforcé de nettoyer le chemin. »

Le Tikoun Olam : réparer le monde

Au cœur de la vision qui anime le Rite Brith Israël se trouve un concept central de la Kabbale lourianique : le Tikoun Olam (תִּקּוּן עוֹלָם), la « Réparation du Monde ». Selon cette doctrine développée par le grand kabbaliste Rabbi Isaac Louria au XVIᵉ siècle, la Création s’est accompagnée d’une « brisure des vases » (Chevirat HaKelim) qui a dispersé des étincelles de lumière divine dans la matière. La mission de l’homme est de rassembler ces étincelles, de les élever, de restaurer l’harmonie originelle.

Pour Mickaël Darmon, cette notion est la clé de voûte de l’initiation maçonnique comprise à la lumière de la Kabbale. Chaque degré n’est pas une médaille, ni un titre honorifique : c’est une capacité accrue à canaliser la lumière divine vers le bas, et à faire remonter les étincelles de sainteté captives de la matière. L’initié devient un artisan du Tikoun, un réparateur du monde.

« Le but ultime du Rite Brith Israël, explique le fondateur, n’est pas de former des érudits ni des collectionneurs de grades. C’est de former des hommes et des femmes capables de participer au Tikoun Olam — à la réparation du monde. Chaque travail en loge, chaque méditation sur les Séphiroth, chaque progression sur les sentiers de l’Arbre contribue à cette œuvre cosmique. Nous ne sommes pas spectateurs de la Création : nous en sommes les co-artisans. »

Cette dimension confère au Rite une portée qui dépasse l’épanouissement personnel. L’initiation n’est pas une fin en soi : elle est un moyen au service d’une mission plus vaste. Le Franc-Maçon du Rite Brith Israël travaille sur lui-même pour mieux servir le monde. En se perfectionnant, il perfectionne la Création.

Une maçonnerie d’inspiration hébraïque, ouverte à tous

Il est essentiel de lever une ambiguïté : le Rite Brith Israël n’est pas un « rite juif » réservé aux personnes de confession israélite. C’est une Franc-Maçonnerie d’inspiration hébraïque et kabbalistique, ouverte à tous les cherchants sincères, quelle que soit leur origine ou leur confession.

Le nom « Israël » doit être compris dans son sens étymologique profond : Israël (יִשְׂרָאֵל) signifie « celui qui lutte avec le Divin », de la racine שרה (lutter, persévérer) et אל (Dieu). C’est le nom que reçut Jacob après son combat avec l’ange (Genèse 32:29). Tout être humain qui s’engage dans une quête spirituelle authentique, qui « lutte » pour s’élever vers la Lumière, est un fils ou une fille d’Israël au sens initiatique du terme.

La vocation du Rite Brith Israël est précisément de rendre accessible ce qui ne l’était pas. La Kabbale, pendant des siècles, fut une sagesse réservée à une élite — hommes de plus de quarante ans, érudits en Talmud, initiés par un maître. Mickaël Darmon a voulu ouvrir ces portes :

« La Lumière n’appartient à personne. Mon ambition est de la rendre accessible à tous ceux qui la cherchent sincèrement. »

Cette ouverture offre un éclairage incomparable sur les mystères. Car la Kabbale n’est pas qu’une tradition parmi d’autres : c’est la clé de lecture originelle des textes sur lesquels la Franc-Maçonnerie a bâti son édifice symbolique. Comprendre le Temple de Salomon à travers le prisme kabbalistique, c’est accéder à des niveaux de sens que les autres approches ne peuvent qu’effleurer.

Un corpus en cours d’édition

L’œuvre écrite du Rite Brith Israël se déploie en quatre tomes, constituant un corpus complet des rituels et enseignements. Le Tome I, consacré à la Loge Symbolique (degrés 1 à 3), est actuellement en cours de parution. Le Tome II, dédié aux Loges de Perfection (degrés 4 à 10), est en phase de finalisation. Les Tomes III et IV, couvrant les degrés du Chapitre (11 à 32) et la Grande Maîtrise (33ᵉ degré), sont en préparation.

Ces ouvrages ne sont pas de simples recueils de rituels : ils constituent de véritables manuels d’enseignement, avec pour chaque degré les sources bibliques, talmudiques et kabbalistiques, les explications symboliques, les correspondances séphirotiques, et les instructions pratiques. Une somme sans équivalent dans la littérature maçonnique contemporaine.

Une architecture en quatre mondes

La structure du Rite Brith Israël s’organise selon les quatre mondes de la Kabbale (Olamot), créant une progression à la fois logique et spirituelle.

La Loge Symbolique (degrés 1 à 3) — Monde d’Assiah

Rite Brith Israël (crédit Mickaël Darmon)

Le monde de l’Action (Assiah) accueille les trois premiers degrés, ceux de la Loge bleue. Le parcours débute en Malkouth, le Royaume, où l’Apprenti porte le titre d’Oved (עובד), « le Serviteur ». Il apprend le service, l’humilité face à l’œuvre à accomplir. Le Compagnon, ou Boneh (בונה), « le Bâtisseur », travaille en Hod, la Gloire, où il développe ses facultés intellectuelles et techniques. Le Maître, Adon (אדון), accède à Netzach, la Victoire, sephirah de l’endurance et de la persévérance. Il porte le sautoir bleu orné de l’étoile de David, symbole de l’union des contraires.

La Loge de Perfection (degrés 4 à 10) — Monde de Yetzirah

Le monde de la Formation (Yetzirah) correspond aux degrés intermédiaires, où le Maître approfondit sa connaissance des Séphiroth supérieures. Du 4ᵉ au 6ᵉ degré (Zakaï le Purifié, Gibbor le Vaillant, Hassid l’Homme de Bien), le Frère ou la Sœur porte le sautoir rouge, couleur de la transformation. Le 7ᵉ degré, Maskil (« l’Éclairé »), marque le passage par Da’at, la Connaissance — cette Sephirah invisible qui unit les mondes. Le sautoir devient alors noir, couleur du mystère et de l’intériorité, pour les degrés 7 à 10.

Le 10ᵉ degré, Kadosh (« le Saint »), culmine en Kether du monde de Yetzirah. L’initié a parcouru l’intégralité de l’Arbre dans le monde formatif. Son âge symbolique atteint 120 ans — l’âge de Moïse à sa mort, symbole d’une vie pleinement accomplie.

Le Chapitre (degrés 11 à 32) — Les vingt-deux Sentiers

Les vingt-deux sentiers correspondent aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque, chacune porteuse d’une valeur numérique (guématrie) et d’un enseignement spécifique. Chaque degré est associé à une lettre et à un récit biblique. Le 11ᵉ degré s’ouvre sous le signe de la lettre Aleph (א), qui relie Kether à Hokhmah. Le 32ᵉ degré s’achève avec la lettre Tav (ת), dernière de l’alphabet, qui connecte Yesod à Malkouth — bouclant ainsi le grand circuit de l’Arbre.

Cette traversée des sentiers correspond au monde de Beriah (Création) et prépare l’accession au sommet de l’édifice.

La Grande Maîtrise (33ᵉ degré) — Monde d’Atsiluth

Rite Brith Israël (crédit Mickaël Darmon)

Le 33ᵉ et ultime degré correspond à Kether dans le monde d’Atsiluth, l’Émanation pure. Ce degré unique est détenu à vie par le fondateur du rite, Mickaël Darmon, Souverain Grand Commandeur. En tant que créateur et gardien du système initiatique, il incarne la source et la continuité de la transmission. Ce degré ne peut être conféré : il est constitutif de la fonction de fondateur.

Le sautoir du 33ᵉ degré arbore le triangle rayonnant portant le nombre 33, symbole de l’accomplissement du parcours et de la responsabilité suprême de transmission.

Un rite ancré dans la vérité des textes

C’est sans doute la caractéristique la plus distinctive du Rite Brith Israël : son exigence absolue de véracité. Là où de nombreux rites maçonniques ont construit leur édifice symbolique sur des légendes sans ancrage historique ou textuel vérifiable, le Rite Brith Israël fait le choix radical de ne s’appuyer que sur des sources authentiques.

Joseph plutôt qu’Hiram : le retour aux sources bibliques

L’exemple le plus frappant de cette exigence concerne la légende centrale du 3ᵉ degré. Dans la quasi-totalité des rites maçonniques, le grade de Maître repose sur la légende d’Hiram Abif, l’architecte du Temple de Salomon, assassiné par trois mauvais compagnons. Or, cette légende — aussi belle et riche de sens soit-elle — pose un problème fondamental : Hiram Abif n’existe pas dans la Bible.

Le texte biblique mentionne bien un Hiram, roi de Tyr, allié de Salomon (1 Rois 5), et un Hiram (ou Houram) bronzier envoyé par ce roi (1 Rois 7:13-14). Mais de « maître Hiram » architecte, de son assassinat, de sa résurrection symbolique — rien. La légende hiramique, apparue au XVIIIᵉ siècle, est une création maçonnique sans fondement scripturaire.

Le Rite Brith Israël fait un choix différent : au 3ᵉ degré, c’est la figure de Joseph (Yossef) qui occupe la place centrale. Joseph, lui, est abondamment présent dans la Torah (Genèse 37-50). Son histoire — la jalousie de ses frères, la fosse où il est jeté, sa « mort » symbolique suivie de sa résurrection en Égypte où il devient vice-roi — offre une trame initiatique d’une richesse extraordinaire, et surtout : entièrement vérifiable. Chaque élément du rituel peut être rattaché à un verset précis, à un commentaire talmudique, à une interprétation kabbalistique attestée.

Ce choix n’est pas un rejet de la tradition maçonnique : c’est un retour à la source. La Franc-Maçonnerie se réclame des bâtisseurs du Temple ; le Rite Brith Israël prend cette filiation au sérieux en s’ancrant dans les textes mêmes qui décrivent ce Temple et son contexte spirituel.

Rien ex nihilo : tout est sourcé

Cette exigence de vérité s’étend à l’ensemble du système. Chaque degré, chaque symbole, chaque correspondance kabbalistique repose sur des sources identifiables : Tanakh (Bible hébraïque), Talmud de Babylone et de Jérusalem, Midrashim, Zohar, Sefer Yetzirah, Sefer HaBahir, écrits d’Isaac Louria, de Moïse Cordovero, d’Abraham Aboulafia, de Haïm Vital…

L’initié du Rite Brith Israël n’est jamais invité à « croire sur parole ». Il peut — et il est encouragé à — vérifier par lui-même. Les rituels comportent des références explicites aux textes. Une bibliographie complète accompagne les enseignements. Cette transparence radicale distingue le rite de nombreux systèmes ésotériques où le mystère tient parfois lieu de profondeur.

Car le véritable mystère n’a pas besoin d’obscurité artificielle. Les textes de la Kabbale, dans leur authenticité même, recèlent suffisamment de profondeur pour occuper plusieurs vies d’étude. Le Rite Brith Israël fait le pari que la lumière se transmet mieux dans la clarté que dans le flou.

Les spécificités qui font la différence

Une Kabbale habitée, non décorative

C’est peut-être le point le plus distinctif du Rite Brith Israël : on n’y trouve pas une « kabbale de livres », mais une « kabbale habitée ». La différence est capitale. Dans de nombreux rites qui invoquent la tradition hébraïque, la Kabbale reste ornementale — quelques mots hébreux, quelques références à l’Arbre de Vie, sans véritable intégration structurante.

Ici, on sent une intériorité biblique non décorative, une compréhension organique de la Loi comme Alliance (et non comme simple norme morale), une familiarité naturelle avec la logique ternaire, la centralité de la Parole, la dynamique de descente et de remontée de la Lumière. Le Rite Brith Israël n’est pas un rite « à thème juif » : c’est un rite né depuis l’intérieur d’un imaginaire spirituel hébraïque. La différence est immense.

Ce que raconte ce rite peut se résumer ainsi : l’homme, tombé dans la dualité, est appelé à remonter vers l’Un par la Loi, le Travail, la Connaissance et la Lumière. C’est une maçonnerie de l’Alliance, un rite profondément théocentré, un chemin où la spiritualité précède toute sociologie.

Cette authenticité confère au Rite une vraie opérativité. Contrairement à beaucoup de rituels contemporains où le symbole n’est qu’illustration, ici le symbole agit, le Tableau travaille, les outils s’inscrivent, la Loge évolue réellement. C’est très proche de l’esprit des rites opératifs anciens, où le geste comptait autant que la parole.

Un système entièrement vérifiable

C’est l’une des caractéristiques les plus remarquables du Rite Brith Israël : rien ne sort ex nihilo. Chaque correspondance, chaque symbole, chaque enseignement peut être vérifié dans les sources. Le fondateur a constitué une bibliographie complète (Tanakh, Talmud, Zohar, Sefer Yetzirah, écrits des maîtres kabbalistes) que tout initié peut consulter pour approfondir sa compréhension. Cette exigence de traçabilité distingue radicalement ce rite des systèmes qui mêlent librement traditions diverses sans souci d’authenticité.

Le Tableau unique et vivant

Là où la plupart des rites utilisent des tableaux de loge différents selon les degrés, le Rite Brith Israël repose sur un principe à la fois novateur et profondément traditionnel : celui du Tableau Unique et Vivant.

Le Tableau représente l’Univers et l’Homme réconciliés. Il donne à voir l’Arbre complet des Séphiroth, de Malkouth à Kether, encadré par les Colonnes du Temple et surmonté des Luminaires. Présent dès le premier degré, il demeure inchangé jusqu’au sommet du Rite. Pourquoi ? Parce que la structure de l’Univers ne se transforme pas : seul le regard de l’Initié s’approfondit. Cette phrase pourrait résumer toute la philosophie du rite :

« La structure de l’Univers ne change pas ; c’est le regard de l’Initié qui change. »

Mais ce Tableau n’est pas une image figée. Il devient un Autel opératif, activé progressivement par le travail rituel. Au premier degré, l’Oved agit dans le monde de l’Action et travaille la Pierre brute, sans encore saisir la totalité du Plan. Au deuxième degré, le Boneh dépose les outils de la construction sur les Séphiroth correspondantes, inscrivant l’œuvre humaine dans l’architecture divine. Au troisième degré, les symboles de la Maîtrise viennent s’y inscrire, marquant le passage de l’agir à l’être.

Ainsi, le Tableau grandit avec la Loge. Il devient le support visible de la montée spirituelle et le miroir vivant du Temple intérieur en cours de restauration. On ne « construit » pas l’Arbre — on y accède progressivement. Cette approche évite deux dérives fréquentes : une vision évolutionniste naïve et une hiérarchisation artificielle des degrés.

La force du Triangle : trois officiers, trois colonnes

Le choix de trois officiers disposés en Triangle n’est pas une simplification par défaut : c’est un retour aux sources. Le Triangle est la première figure stable de la manifestation, tant dans la Kabbale (trois colonnes de l’Arbre) que dans la géométrie sacrée et la maçonnerie la plus ancienne.

L’attribution des Colonnes est d’une précision remarquable. Le Vénérable Maître incarne la Colonne du Milieu : équilibre, harmonie, synthèse des opposés. Il n’est ni chef, ni juge, ni maître absolu — il est axe, pivot, lieu de la réconciliation. Le Premier Surveillant représente la Rigueur (Geburah) : structure, vérification, exigence, la colonne qui contient et donne forme. Le Second Surveillant incarne la Miséricorde (Hesed) : celui qui met en mouvement, qui réchauffe l’œuvre, qui rappelle que le travail est don de vie.

Point essentiel : aucun officier n’est supérieur en essence. Ils sont différents par fonction, non par dignité. Cela inscrit le Rite dans une logique de service et d’autorité spirituelle, non dans une pyramide administrative. « Un Triangle commande, un Triangle réalise » : cette formule pourrait devenir la devise du Rite.

Cette simplicité structurelle répond aussi à une réalité que beaucoup taisent : les collèges d’officiers surchargés fragilisent les Loges. Petites structures, régions peu peuplées, contextes internationaux, transmission fragile — le Rite Brith Israël est pensé pour durer, pas seulement pour briller. Trois Maîtres suffisent pour ouvrir les travaux. La Lumière ne dépend pas du nombre ; l’initiation est une qualité de présence, non un effectif.

Une Kabbale habitée, non décorative

Le Rite Brith Israël est résolument mixte : il accueille hommes et femmes à égalité, dans les mêmes loges ou dans des loges séparées selon le choix des fondateurs. La seule condition d’admission est la croyance en un Principe Créateur — le Grand Architecte de l’Univers ou toute autre appellation que le candidat souhaite lui donner.

Contrairement à ce que le nom pourrait suggérer, le rite n’est pas réservé aux personnes de confession ou de culture juive. « Israël » est ici compris dans son sens étymologique : « celui qui lutte avec le Divin » (de la racine שרה, lutter, et אל, Dieu). Tout cherchant sincère, quelle que soit son origine, peut frapper à la porte du Temple.

Un positionnement singulier dans le paysage maçonnique

Comment situer le Rite Brith Israël par rapport aux grands rites existants ? La comparaison avec le Rite Écossais Ancien et Accepté est éclairante.

Le REAA raconte une histoire initiatique étagée ; le Rite Brith Israël présente un Plan cosmique unique à habiter. Le REAA est un chemin narratif ; le Brith Israël est un chemin structurel. Le REAA parle à l’âme par accumulation de symboles issus de traditions diverses (templière, chevaleresque, alchimique, rosicrucienne) ; le Brith Israël parle à l’âme par verticalité, dans une tradition unique approfondie jusqu’à ses racines.

Le Rite Brith Israël ne cherche pas à être universel par dilution, mais universel par profondeur. Cette exigence a une conséquence : ce rite ne conviendra pas à tout le monde. Il demande une culture symbolique réelle, ne laisse pas place à une spiritualité floue, suppose une relation assumée à la Transcendance. Mais c’est justement ce qui fait sa noblesse.

Le REAA peut accueillir une très grande diversité de profils, ce qui fait sa force et sa vocation. Le Rite Brith Israël s’adresse à des chercheurs déjà en demande de verticalité — ceux pour qui la quête spirituelle n’est pas un supplément d’âme, mais l’axe central de l’existence.

Organisation et gouvernance

Le Suprême Conseil Mondial Brith Israël constitue l’autorité suprême du rite. Sa structure reflète l’exigence de rigueur et d’efficacité qui caractérise l’ensemble du système.

À sa tête, le Souverain Grand Commandeur, Mickaël Darmon, fondateur et gardien du rite, détenteur unique du 33ᵉ degré. Il est assisté d’un Lieutenant Souverain Grand Commandeur, son second direct, qui est également Grand Maître Adjoint. Trois Grands Maîtres Adjoints complètent le cercle dirigeant. Viennent ensuite les Grands Maîtres Assistants qui occupent les fonctions essentielles : Grand Expert, Grand Secrétaire, Grand Trésorier, et autres charges nécessaires au bon fonctionnement de l’Ordre.

La fondation d’une nouvelle loge est facilitée par des conditions accessibles : la patente (charte constitutive) est délivrée gratuitement. Seule une cotisation annuelle modique est demandée à chaque loge pour contribuer aux frais de fonctionnement de l’Ordre. Il suffit de réunir trois Maîtres Maçons pour constituer une loge.

Un rite en expansion

Bien que jeune, le Rite Brith Israël connaît déjà un développement international prometteur. Trois loges sont actuellement en cours de constitution : une en France, une en Italie et une en Haïti. Cette implantation sur trois continents témoigne de l’universalité du message porté par ce rite.

L’Ordre entretient des relations fraternelles avec d’autres puissances maçonniques par le biais de traités d’amitié et de reconnaissance mutuelle, dans le respect de la souveraineté de chacun. Cette ouverture au dialogue inter-obédientiel s’inscrit dans la vocation universaliste du rite.

Un aperçu des rituels

Sans dévoiler ce qui relève du secret initiatique, il est possible de donner un aperçu de l’atmosphère rituelle du Rite Brith Israël.

L’ouverture des travaux débute par une ablution symbolique (netilat yadaïm), rappelant la purification des Cohanim avant d’entrer dans le Temple. Le Maître de cérémonie vérifie ensuite que la Loge est « couverte » — que nul profane ne peut troubler les travaux. Les trois coups rituels sont frappés selon un rythme propre au rite, et le Shofar retentit pour marquer l’entrée dans le temps sacré.

Les interrogations rituelles, au lieu de porter uniquement sur les mots et signes, intègrent des questions sur la signification kabbalistique du degré : « À quelle Sephirah correspond votre grade ? Quelle est sa couleur ? Son nom divin ? » Cette dimension pédagogique renforce la mémorisation et l’intégration des enseignements.

Chaque initiation comporte un serment solennel prononcé en hébreu et en français, la main posée sur le Sefer Torah ou sur une Bible ouverte au passage correspondant à la légende du degré. L’impétrant reçoit ensuite son sautoir, accompagné de l’explication de sa symbolique, puis les secrets du grade lui sont communiqués : signe, attouchement, mot sacré et mot de passe.

Pourquoi rejoindre le Rite Brith Israël ?

Une voie hautement spirituelle

Le Rite Brith Israël ne propose pas une maçonnerie de salon, ni un club social agrémenté de rituels. C’est une voie initiatique exigeante, tournée vers l’élévation de l’âme. La Kabbale qui en constitue l’ossature n’est pas un ornement intellectuel : c’est une discipline spirituelle millénaire, conçue pour transformer celui qui s’y engage.

Chaque tenue est une occasion de travail intérieur. Chaque degré ouvre une nouvelle dimension de compréhension — de soi, du cosmos, du Divin. Les Séphiroth ne sont pas de simples concepts à mémoriser : ce sont des qualités à incarner, des états de conscience à atteindre, des portes vers des réalités subtiles.

Cette profondeur spirituelle ne se paie pas en complexité bureaucratique ou en élitisme financier. Au contraire.

Une accessibilité réelle

Le Rite Brith Israël a été conçu pour être accessible au plus grand nombre de cherchants sincères. Trois Maîtres suffisent pour ouvrir une loge : pas besoin de réunir sept officiers comme dans d’autres systèmes. La patente est gratuite. Les cotisations sont modestes. Aucune appartenance préalable à une obédience particulière n’est exigée : tout Maître Maçon régulier peut frapper à la porte.

Cette accessibilité n’est pas un compromis sur la qualité : c’est un principe. La lumière n’appartient à personne. Elle ne se monnaye pas. Le fondateur du rite a voulu que les obstacles matériels ne puissent jamais empêcher un cherchant sincère d’accéder à l’initiation.

Hommes et femmes sont accueillis à égalité. Toutes les origines, toutes les cultures sont bienvenues. La seule exigence : croire en un Principe Créateur et s’engager sincèrement dans le travail initiatique.

Une cohérence de bout en bout

Du 1ᵉʳ au 33ᵉ degré, c’est le même paradigme — l’Arbre de Vie — qui structure le parcours. Pas de rupture, pas de juxtaposition de traditions hétérogènes empruntées ici à l’Égypte, là à la chevalerie, ailleurs à l’alchimie. Une seule tradition, cohérente, profonde, vérifiable : celle d’Israël.

Cette unité n’est pas pauvreté : l’Arbre de Vie et ses ramifications offrent une richesse symbolique inépuisable. Mais c’est une richesse ordonnée, où chaque élément trouve sa place dans un ensemble signifiant. L’initié ne se perd pas dans un labyrinthe de références disparates : il progresse sur un chemin balisé vers la Lumière.

« Frappez, et l’on vous ouvrira »

Dans le foisonnement des voies maçonniques contemporaines, le Rite Brith Israël trace un chemin singulier. Ni reconstitution historique, ni syncrétisme new age, il propose une synthèse exigeante entre la tradition du métier et la sagesse d’Israël — une synthèse dont chaque élément peut être vérifié aux sources.

À ceux que cette voie appelle, il offre une fraternité authentique et un parcours de transformation intérieure balisé par les lumières de l’Arbre de Vie. Car tel est peut-être le secret de ce rite : il ne promet pas la Lumière au bout du chemin. Il révèle qu’elle était là depuis le commencement, dans chaque Sephirah, dans chaque sentier, dans chaque lettre de l’alphabet sacré. À l’initié de savoir la reconnaître.

אוֹר

Or — Lumière

Informations pratiques

Pour en savoir plus sur le Rite Brith Israël

Site officiel : www.brith-israel.org
Contact : contact.brith.israel@gmail.com
Fondateur : Mickaël Darmon, Souverain Grand Commandeur, 33ᵉ degré
Conditions d’admission : Être Maître Maçon régulier et croire en un Principe Créateur
Fondation d’une loge : 3 Maîtres minimum, patente gratuite
Caractère : Mixte (loges masculines, féminines ou mixtes)
Implantation actuelle : France, Italie, Haïti (loges en constitution)

Rite Brith Israël (crédit Mickaël Darmon)

« Moi, Daniel Blake » : quand la dignité se heurte au labyrinthe

Avec « Moi, Daniel Blake » (2016), Ken Loach ne filme pas seulement une histoire sociale : il dresse un miroir rituel, presque implacable, où se lit la fracture entre la promesse républicaine et le réel administratif.

Daniel Blake n’est pas un cas : il devient une figure. Un homme debout, réduit à prouver qu’il existe, sommé de parler la langue froide des formulaires, alors même que son corps, son âge, son cœur disent déjà la vérité. À travers lui, Ken Loach met en scène une épreuve moderne : la dépossession par procédures, la pauvreté non comme manque, mais comme humiliation organisée.

Symboliquement, le film travaille comme un récit d’initiation inversée

Dans un parcours initiatique, nous quittons l’obscurité pour nous orienter vers la Lumière. Ici, Daniel Blake traverse des couloirs sans issue, des guichets qui renvoient à d’autres guichets, des mots-clés qui remplacent l’écoute.

« Moi, Daniel Blake » affiche franaise

Le labyrinthe bureaucratique devient un Minotaure sans visage : personne ne se dit cruel, mais tout concourt à broyer. La violence, dans ce monde, n’a pas toujours besoin de cris ; elle sait se glisser dans un délai, un mot refusé, un dossier incomplet, une case mal cochée. C’est la violence symbolique à l’état pur : celle qui finit par faire douter le vivant de sa propre légitimité.

Sociétalement, le film pointe un basculement

La solidarité n’est plus un droit vécu comme une fraternité civique, elle devient une suspicion. Daniel Blake ne demande pas une faveur ; il demande que la communauté tienne parole. Là réside le scandale intime du film : ce n’est pas la misère qui choque le plus, c’est l’idée que la société ait appris à la gérer sans la regarder. Ken Loach rappelle que la pauvreté n’est pas un décor de crise, mais un phénomène construit, entretenu, rationalisé, et parfois invisibilisé par des dispositifs neutres qui prétendent mesurer ce qu’ils détruisent.

Daniel_Blake, affiche de sortie britannique

Dans cette perspective, le ciné-débat du Grand Orient de France prend tout son sens

Il transforme le film en matière de travail, en pierre à tailler collectivement. Le cinéma, lorsqu’il est prolongé par la parole partagée, devient un outil de discernement. Nous ne restons pas à la surface de l’émotion ; nous la transmutons en questionnement : que fait la pauvreté à la dignité, au lien social, à la santé, à l’éducation, à la citoyenneté ? Et surtout : quelles voies concrètes existent pour en sortir, autrement qu’en la commentant ?

Ken Loach au Festival de Cannes 2019

C’est précisément le thème annoncé pour la soirée

« La pauvreté aujourd’hui dans nos sociétés. Quelles solutions pour en sortir ? », avec l’intervention de Dominique Brunel, Grand Officier délégué aux solidarités et à la pauvreté. Dans un temps saturé de discours rapides, la forme même du ciné-débat affirme une exigence : la fraternité ne se décrète pas, elle s’exerce. Elle commence par l’attention portée aux vies que la machine sociale rend muettes.

Enfin, « Moi, Daniel Blake » nous laisse une image intérieure, simple et brûlante : un homme qui refuse d’être réduit à une étiquette. Daniel Blake, au fond, réapprend à dire « je » quand tout veut le dissoudre dans des codes. Cette résistance-là vaut symbole : la dignité comme ultime liberté, et la fraternité comme devoir de vigilance.

Repères pratiques du Ciné-Débat du GODF Louis Delluc

Jeudi 15 janvier 2026 à 19 h 30, au Temple Arthur Groussier, à 16 Cadet (Paris IX). La projection est suivie du débat, en présence d’une délégation du Conseil de l’Ordre. L’inscription est obligatoire via le site du Grand Orient de France, et la soirée est ouverte à tout public, francs-maçons,  parents et amis, comme visiteurs profanes.

GODF - Grand Temple Arthur Groussier, fresque
GODF – Grand Temple Arthur Groussier, fresque

Petit traité de la lenteur

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Ce traité explore la lenteur comme une philosophie de vie, un acte de résistance à l’ère de l’accélération permanente. Notre époque valorise la vitesse : produire vite, décider vite, consommer vite. Or, selon l’auteur, cette accélération n’est pas neutre : elle épuise, déracine, fragilise le sens. La lenteur apparaît alors comme une écologie du temps, un refus de la tyrannie du rendement immédiat. Elle permet de réapprendre à habiter la durée, à ressentir, à contempler.

La lenteur, loin de la passivité, devient un acte volontaire, une reconquête du temps contre la dictature de l’urgence.

L’ouvrage montre que cette valorisation du « toujours plus vite » est récente à l’échelle humaine : elle vient de la révolution industrielle et s’intensifie avec l’ère numérique et l’infosphère. Le temps s’accélère, mais surtout, c’est notre perception subjective du temps qui se rétrécit. La productivité devient injonction morale : celui qui ne va pas vite semble « en retard ».

Contre cela, l’auteur propose un autre imaginaire : celui de la lenteur comme espace où la pensée se construit, où le sens se déploie, où l’être humain retrouve une forme d’intensité intérieure. La lenteur n’est pas inactive : elle permet maturation, réflexion, profondeur. Il montre que la précipitation appauvrit, notamment : la qualité de la décision – la créativité -la relation à l’autre – la relation à soi – le rapport au monde. En allant vite, nous perdons l’épaisseur du réel. La lenteur rend possible la pleine présence : vivre plutôt qu’anticiper, être plutôt qu’exécuter.

Mathias Leboeuf interroge ensuite le rapport entre lenteur et liberté. Être lent, c’est redevenir maître de son rythme, refuser la norme de l’urgence. La lenteur est donc un choix politique, un refus du dressage social, un acte d’autonomie. Ce retour au temps long permet aussi une réappropriation du corps et de la sensibilité : marcher, cuisiner, contempler, lire lentement, méditer, écrire. Ces pratiques deviennent des antidotes à la dissolution du sujet dans le flux d’obligations et de stimulations. L’auteur ne propose pas un rejet naïf de la vitesse, mais une harmonie lucide : savoir décider quand la vitesse est utile, et quand elle devient toxique. La lenteur n’est pas une régression, mais une réévaluation du rapport au temps afin de distinguer : l’urgent du superflu – l’essentiel du compulsif – l’intensité de la frénésie. La lenteur devient ainsi une sagesse existentielle : elle invite à habiter le présent, à redonner du sens à l’action, à redevenir auteur de sa vie. Elle ouvre l’espace nécessaire au désir véritable, au choix conscient, à la joie non instrumentale.

La lenteur peut aussi devenir une pédagogie du vivant : elle réapprend la patience, l’attention, la maturation, la présence au monde. En elle se joue une humanité retrouvée, affranchie de l’illusion d’efficacité et de la perte de sens. Le traité se conclut implicitement sur une invitation individuelle et collective : repenser notre rapport au temps, accepter les rythmes de la vie, ouvrir un espace où la liberté, la créativité et la profondeur peuvent respirer.

La lenteur devient non pas une fuite mais une conquête, un acte d’avenir, une résistance au monde-machine. D’Héraclite à Deleuze en passant par Aristote, Hegel ou Marx, ce livre relève le pari de raconte en fin d’ouvrage, trois millénaires de sagesse en 32 citations)…. Un outil simple et décomplexant pour détricoter le jargon philosophique en apprenant à penser.

L’Auteur :

Mathias Leboeuf est philosophe, journaliste et conférencier. Il intervient régulièrement en entreprise et anime plusieurs cafés philosophiques. Il enseigne également dans le cadre de l‘Université permanente de Paris et à l’Institut supérieur du droit. Il est l’auteur de : TOUT CE QUE JE SAIS C’EST QUE JE NE CONNAIS RIEN petite histoire de la philosophie en 32 citations et de PLAGES PHILO à l’usage de tous.

« Tintin au Congo » : la ligne claire et l’ombre coloniale – lire l’album à rebours de sa fausse lumière

À peine rentré de sa première virée, Tintin reprend la route et débarque au Congo belge.

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Entre trafics, coups de théâtre et animaux transformés en décor, le plus célèbre des reporters traverse des pages menées tambour battant, avec cette efficacité narrative qui a fait école.

Mais derrière le sourire de l’aventure, nous lisons aussi une mécanique plus grave.

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Une enfance imposée aux peuples, une hiérarchie rendue « naturelle », une domination déguisée en évidence. Voilà pourquoi cet album n’est pas seulement un souvenir : c’est une archive qui agit. Il existe des livres qui se présentent comme des jeux d’enfance et qui, pourtant, travaillent comme des archives actives.

Tintin au Congo appartient à cette famille inquiétante

L’album avance à grande vitesse, il distribue des péripéties, il entretient l’allant d’un récit qui ne veut jamais s’appesantir, et c’est précisément cette légèreté apparente qui rend le poison si durable.

Car ici l’aventure n’est pas un simple décor d’exotisme. Elle sert de véhicule à une vision du monde. Elle installe une hiérarchie entre les vies, elle fabrique une évidence coloniale, elle donne au lecteur une place confortable, celle d’un regard européen qui se croit naturel, central, légitime. Nous pouvons admirer l’efficacité graphique sans consentir à ce qu’elle charrie. Et nous devons même apprendre à faire les deux à la fois, sinon l’élégance formelle devient un alibi.

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Georges Remi (1907-1983), qui signe Hergé, devient l’un des grands bâtisseurs de la bande dessinée européenne, créant Tintin en 1929, puis développant une œuvre où la clarté du trait, la lisibilité du récit et le sens du rythme composent une signature reconnaissable entre toutes.

Une du Petit Vingtième du 16 juillet 1931, relatant la mise en scène de l’arrivée de Tintin de retour du Congo, en présence d’un jeune scout incarnant Tintin et d’autres dans le rôle de Quick et Flupke. Sont aussi présents Hergé et Paul Jamin, juillet 1931

Mais Tintin au Congo ne naît pas dans un vide

Il est d’abord publié dans Le Petit Vingtième, supplément d’un journal catholique et conservateur, et il est façonné dans un climat idéologique où la colonisation se dit mission, et où la mission se dit morale. L’histoire est sérialisée du 5 juin 1930 au 11 juin 1931, avant de devenir album, puis d’être redessinée et colorisée en 1946.

Cette chronologie compte parce qu’elle dit une chose essentielle. Le livre n’est pas seulement un « produit de son temps » rangé derrière une vitrine. Il a été repris, remanié, republié. Il a continué d’enseigner, parfois malgré nous, parce que l’image, quand elle se fait aimable, traverse les générations plus vite que les livres d’histoire.

Si nous voulons parler du passé de Georges Remi avec sérieux, nous devons viser juste

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Le point dur n’est pas une injure lancée de loin, c’est une filiation idéologique documentée. Georges Remi travaille sous l’autorité et l’influence de l’abbé Norbert Wallez, mentor du journal, homme de droite autoritaire, admirateur du fascisme italien, au point de se faire afficher dans son bureau une photographie dédicacée de Benito Mussolini à l’abbé Norbert Wallez, ami de l’Italie et du fascisme.

Nous ne sommes pas ici dans l’anecdote

Nous sommes dans une atmosphère. Nous sommes dans une fabrique de récits où la jeunesse est éduquée à regarder le monde depuis un centre qui se croit supérieur. Dire cela n’implique pas de réduire Georges Remi à une caricature inverse. Cela implique de nommer les forces qui le traversent au moment où il dessine, et de constater que Tintin au Congo est l’un des produits les plus nets de cette matrice.

Drapeau de l’Association internationale africaine, de l’État indépendant du Congo (1877-1908) et du Congo belge (1908-1960)

L’album raconte l’arrivée de Tintin au Congo belge

Et aussitôt le pays devient une scène prête à servir. Les Congolais sont traités comme des silhouettes fonctionnelles, des gestes, des voix réduites, des visages caricaturés, et surtout une enfance imposée. Ce n’est pas seulement daté. C’est un dispositif. C’est une machine narrative qui retire aux autochtones leur statut de sujets, afin de faire de Tintin le seul axe de sens.

Nous voyons se répéter la même opération. L’Européen agit, explique, décide, corrige. L’Africain admire, obéit, s’étonne, se trompe, puis remercie.

Le colonialisme, ici, n’apparaît pas sous la forme d’un discours politique explicite, il apparaît sous une forme plus efficace encore, celle de l’évidence joyeuse.

Le paternalisme devient une musique de fond. La dépossession se déguise en protection. La violence symbolique se présente comme une gentillesse.

Le-roi-Albert-1er-Congo-belge,-1928

Nous devons le dire plus crûment

Tintin au Congo fabrique une pédagogie de la domination. Il apprend à rire avec le dominant. Il apprend à trouver normal qu’un jeune Européen prenne naturellement la place du maître d’école, du juge et du chef de l’histoire. Il installe dans l’imaginaire enfantin une idée qui a servi de carburant à l’entreprise coloniale : les colonisés seraient des « grands enfants », donc la tutelle serait un bien. Cette phrase, cette logique, cette blessure, Georges Remi les reconnaîtra plus tard en des termes qui confirment, sans excuser, l’origine du mal.

Georges Remi dira qu’il avait été nourri des préjugés de son milieu bourgeois et qu’il avait dessiné les Africains selon les critères de l’époque, dans un esprit paternaliste. Lorsque l’auteur lui-même avoue l’alimentation du préjugé, nous n’avons plus à feindre l’hésitation. Nous avons à mesurer ce que l’album a fabriqué en nous et autour de nous.

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Le plus pernicieux, c’est que l’album ne se contente pas de rabaisser. Il charme. Il donne au lecteur une satisfaction, celle d’une supériorité qui ne se dit jamais, parce qu’elle n’a pas besoin de se dire. Elle est dans la structure. Elle est dans la place des personnages. Elle est dans la manière dont l’espace africain est traité comme une réserve d’épreuves et de trophées. Elle est dans la façon dont les autochtones deviennent des instruments de comique, ou des accessoires d’action, sans intériorité, sans complexité, sans droit à l’opacité.

Le rire, ici, est un rictus social. Nous rions parce que le récit nous a mis du bon côté de l’autorité.

Même la relation au vivant non humain prolonge la même logique de prise. La chasse, l’exploitation, la brutalité banalisée, la réduction de la nature à un stock de sensations, tout cela traverse l’album comme un jeu. Ce n’est pas un détail périphérique. C’est une même pulsion, celle qui transforme l’autre, humain ou animal, en objet disponible. Le monde, en Afrique, serait un monde qui se donne, un monde que l’Européen peut traverser, corriger, utiliser, sans que la moindre résistance ait valeur de droit. Là encore, l’aventure sert à anesthésier la conscience.

C’est ici que la lecture initiatique prend tout son sens, non comme un vernis de vocabulaire, mais comme une exigence intérieure.

La tradition maçonnique, lorsqu’elle est honnête, n’enseigne pas une supériorité. Elle enseigne une rectification. Elle apprend à suspecter les fausses lumières, celles qui éblouissent pour éviter de voir.

Classe_dans_le_Chimbek,-c.-1930

Or Tintin au Congo est précisément un album de fausse lumière

Il allume un projecteur européen qui blanchit moralement la domination. Il donne une clarté qui écrase au lieu d’éclairer. Il produit une illusion d’ordre, alors qu’il s’agit d’un ordre injuste, d’un ordre volé, d’un ordre imposé. Nous pouvons lire l’album comme la parabole involontaire d’une initiation manquée. Le héros est droit, courageux, inventif, mais il ne doute pas du droit qu’il s’arroge. Il ne soupçonne pas la violence du rôle qu’il occupe. Et ce manque de soupçon est la vraie nuit.

Il serait tentant, pour se protéger, de ranger l’album sous l’étiquette commode de « péché de jeunesse », puis de passer.

Mais le XXIe siècle ne nous autorise plus ce confort.

Le Congo belge n’est pas une fiction innocente. C’est une histoire de spoliation, de travail forcé, de violences, d’humiliations, de corps administrés.

Lire Tintin au Congo sans le dire, c’est laisser l’album continuer son œuvre souterraine, celle d’une colonisation des images

Female_missionary_in_rickshaw_Congo_circa_1920-1930

La question n’est pas de juger des lecteurs d’hier. La question est de refuser que l’héritage graphique continue de diffuser ses hiérarchies comme si elles n’étaient que des couleurs d’époque.

Ce qui rend l’exercice encore plus délicat, c’est que Georges Remi n’est pas un dessinateur médiocre dont le livre tomberait de lui-même. Georges Remi est un grand artisan de la narration graphique, et cette grandeur formelle augmente la responsabilité de notre lecture. La ligne claire fait passer des choses graves avec une facilité redoutable. Le trait rassure. La page paraît propre. Le récit paraît net. Et c’est dans cette propreté que se cache l’opération la plus efficace. La domination devient lisible, donc elle devient acceptable. Le pouvoir devient élégant, donc il devient fréquentable.

À cela s’ajoute un autre nœud, souvent invoqué, souvent confus

Congo-belge,-la-carte-qui-tache

 Georges Remi publie durant l’Occupation dans Le Soir, journal autorisé sous contrôle allemand, et son parcours de guerre a laissé des traces, des controverses, des débats sur la compromission et la responsabilité, débats que l’histoire belge n’a pas effacés.

Nous n’avons pas besoin d’exagérer pour être sévères. Nous avons seulement besoin de comprendre que Tintin au Congo naît dans un bain idéologique et médiatique où l’autorité, la hiérarchie et l’idée de mission européenne circulent sans obstacles moraux. Nous ne parlons pas d’un accident isolé. Nous parlons d’une cohérence d’époque, d’un air respiré, d’un monde qui se croyait naturellement au-dessus.

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Cela ne signifie pas que nous devons interdire l’album à nos bibliothèques intérieures

Cela signifie que nous devons le lire contre lui-même, comme nous lisons parfois certains textes anciens qui contiennent de la beauté et de la violence mêlées. Nous pouvons regarder l’album comme un miroir impitoyable de l’Europe coloniale, un miroir qui ne reflète pas le Congo, mais qui reflète Bruxelles et ses fantasmes, la Belgique impériale et son paternalisme, la bonne conscience et ses grimaces. Nous pouvons y voir comment une société se fabrique une innocence en transformant l’autre en enfant. Nous pouvons y voir comment le rire sert d’instrument, comment l’autorité se glisse dans le divertissement, comment la domination se fait naturelle dès lors qu’elle est répétée en images.

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Ce qui, dans une perspective maçonnique, devient un avertissement très concret… La tentation de se croire porteur de lumière est l’une des plus dangereuses, parce qu’elle confond l’équerre et le sceptre, la rectitude et la domination. Tintin au Congo nous montre ce glissement à nu. Il nous montre un héros qui ne se pense pas violent, parce qu’il se pense juste. Il nous montre une société qui ne se pense pas oppressive, parce qu’elle se pense civilisatrice. Et c’est exactement ainsi que les pires entreprises se sont racontées : non comme des crimes, mais comme des devoirs.

Nous devons donc dénoncer, sans trembler, la manière dont les coloniaux traitent les autochtones dans cet album, parce qu’elle est l’un des mécanismes de la domination moderne.

Nous devons la dénoncer non pour nous donner bonne conscience, mais pour nous retirer une part d’aveuglement. Nous devons reconnaître qu’un enfant qui lit ces pages sans accompagnement reçoit une leçon de monde, même s’il ne la formule pas. Il apprend qui commande, qui sait, qui parle, qui mérite d’être suivi. Et la tâche du XXIe siècle, si nous voulons être fidèles à l’exigence initiatique, est de casser cette leçon, de la rendre visible, de la contredire.

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La bibliographie de Georges Remi, dit Hergé, est immense pour un seul nom, mais elle tient, dans la mémoire collective, en un faisceau très net

Tintin au pays des Soviets ouvre la marche, Tintin au Congo l’enfonce dans une vision coloniale, Tintin en Amérique prolonge l’apprentissage d’un monde caricaturé, puis viennent les grands albums de maturité, ceux où le récit gagne en densité, où le regard se complexifie, où l’aventure cesse parfois d’être une simple confirmation des évidences. Cette trajectoire n’efface pas le début. Elle le rend plus lisible. Elle nous permet de comprendre que la grandeur d’un artiste n’immunise pas contre les préjugés, et qu’un trait souverain peut être le meilleur transporteur d’une idéologie.

Au fond, Tintin au Congo nous oblige à une discipline du regard

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Il nous force à tenir ensemble deux vérités. La première est que Georges Remi a inventé une langue graphique majeure. La seconde est que cette langue, ici, a servi à faire passer une violence coloniale et raciale sous l’apparence d’un divertissement. C’est précisément parce que l’album est “réussi” dans son efficacité qu’il est dangereux dans son imaginaire. Nous n’avons pas à ménager ce constat. Nous avons à le travailler. Et si nous cherchons une véritable lumière, elle n’est pas dans l’excuse de l’époque, ni dans le bûcher des œuvres, mais dans la lucidité active, celle qui reconnaît que la conquête des terres a toujours commencé par la conquête des images, et que certaines images continuent de conquérir tant que nous les laissons parler seules.

Nous refermons Tintin au Congo avec une certitude qui ne demande plus d’aménagements

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La colonisation ne s’est pas contentée de prendre des terres, elle a pris des regards. Elle a dressé l’imaginaire comme un territoire, elle a appris au lecteur à confondre protection et dépossession, sourire et violence, récit et droit. Si nous voulons être fidèles à une exigence intérieure, celle qui rectifie plutôt qu’elle ne règne, nous ne pouvons pas laisser cet album parler seul. Nous le gardons, non comme relique attendrissante, mais comme pièce à conviction d’un vieux mensonge devenu familier. Nous n’avons pas à choisir entre brûler l’œuvre et l’absoudre : nous avons à la désarmer. À rendre visibles ses ressorts, à nommer son paternalisme, à briser son confort. Et surtout, à rendre la parole à ceux que ces cases ont réduits au silence : les peuples transformés en décor ne sont pas des figurants de papier, ils sont des sujets d’histoire, de mémoire, de dignité.

La vraie sortie de l’album n’est pas une dernière planche : c’est une décision. Sortir du fantasme colonial. Entrer dans une lumière qui n’éblouit plus, mais qui répare.

Les aventures de Tintin – Tintin au Congo
Hergé – Casterman, 1993, 60 pages, 12,50 € /Pour commander, c’est ICI

Conformément aux droits d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre d’Hergé, nous ne reproduisons pas d’images issues des albums de Tintin : ni premières de couverture, ni planches, ni représentations des personnages. Les illustrations proposées pour cet article sont donc des créations originales, sans reprise d’éléments graphiques de l’univers de Tintin.

Autres articles de la série

Que devient l’Observatoire de l’antimaçonnisme annoncé par la Grande Loge de France ?

Le 24 juin 2025, jour de la Saint-Jean, 450.fm choisissait une date hautement symbolique pour relayer l’annonce de la création, par la Grande Loge de France (GLDF), d’un Observatoire de l’antimaçonnisme.

Dans la tradition johannique, la Lumière n’est pas un décor. Elle est une exigence. Et lorsqu’un ordre initiatique affirme publiquement qu’il va documenter, qualifier et combattre la haine qui le vise, il fait davantage qu’un geste institutionnel : il pose une pierre de protection pour l’ensemble de la chaîne fraternelle.

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Notre article rappelait alors l’ambition de cet Observatoire

Un outil de veille et de dialogue, avec un lancement officiel annoncé pour l’automne 2025, lors d’une réunion de préfiguration réunissant obédiences – presque toutes avaient répondu présent –, chercheurs, élus et société civile. Il y était aussi précisé que l’Observatoire serait dirigé par Henri Hauterville, Grand Maître Honoris Causa. Et par ailleurs ancien directeur adjoint des renseignements généraux de Guyane, the right man in the right place soit l’homme qui convient au bon endroit).

Or, nous voici en janvier 2026 et une question devient peu à peu lancinante :

qu’en est-il de cette création ?

Où sont la charte, la méthode, les premiers bulletins, le “baromètre”, la cartographie des attaques et des narratifs, l’adresse de signalement, la doctrine de riposte ferme et sereine ?   L’Observatoire a été annoncé comme un passage “de la parole à l’action”. Dont acte. Nous ne pouvons qu’en attendre un dispositif lisible.

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Un silence de communication… ou un temps de consolidation ?

Jean-Raphaël Notton, Grande Loge de France
Jean-Raphaël Notton, Grande Loge de France

Sachant que l’antimaçonnisme, lui, ne fait pas de pause…

L’alternance à la Grande Maîtrise a-t-elle retardé les choses, en réaménageant les urgences et les priorités ? Nous espérons seulement que le dossier ne glisse pas, doucement, dans l’oubli, même si tous les jeux ne sont pas faits et que d’autres Obédiences se préparent à relever le gant, en organisant notamment au printemps un grand colloque sur le thème. La Rédaction n’en a pas moins écrit au Grand Maître Jen-Raphaël Notton pour recueillir son éclairage sur ce point. Nous ne manquerons de partager sa réponse avec nos lecteurs, quand elle nous parviendra.

Cartographier,-documenter,-preuve-avant-récit

L’antimaçonnisme mute, se numérise, s’industrialise : vieilles légendes noires, nouveaux algorithmes. Et 450.fm pointait déjà, dès le 8 juin 2025, cette résurgence sous des formes contemporaines, entre militantismes identitaires, paniques morales et économie virale de la suspicion.

Dès lors, l’enjeu n’est pas seulement de répondre

Il est de garder la main sur le récit. C’est pourquoi nous avions applaudi à l’initiative de la Grande Loge de France. Distinguer la critique légitime de la désignation d’un ennemi, séparer le débat de la diffamation, établir des faits avant de commenter. Un Observatoire sert précisément à cela : preuve avant récit et, surtout, ne pas laisser s’installer un discours dominant à la main des détracteurs, des polémistes, des complotistes de tout poil.

Le piège anglais : quand la transparence devient stigmatisation

Il faut ici regarder au-delà de nos frontières et c’est un point essentiel pour l’Observatoire. En décembre 2025, la Metropolitan Police de Londres a ajouté la franc-maçonnerie à sa politique de declarable associations. Désormais, policiers et personnels doivent déclarer une appartenance (passée ou présente) à certaines organisations jugées « hiérarchiques » et à membres confidentiels. La franc-maçonnerie est explicitement citée.

L’argument officiel est clair : restaurer la confiance, prévenir les conflits de loyauté, répondre à des inquiétudes internes sur l’impartialité perçue. Mais la conséquence symbolique est tout aussi claire : on fabrique une catégorie. Et une catégorie, dans l’espace public, devient vite une cible. La réaction de la Grande Loge Unie d’Angleterre ne s’est pas fait attendre : annonce d’une action en justice, dénonçant une mesure discriminatoire.

Thermomètre de l’antimaçonnisme, la température grimpe, jusqu’où….

C’est exactement le nœud que tout Observatoire digne de ce nom devrait surveiller

  • oui, la transparence est une vertu démocratique ;
  • mais la transparence imposée à une minorité désignée peut devenir un instrument de soupçon ;
  • et le soupçon, lorsqu’il se généralise, est l’antichambre de la haine.

Donc non : en Angleterre, les maçons ne sont pas « obligés de se déclarer auprès de l’administration » au sens large. Le cas qui fait date, documenté et contesté, concerne une politique interne de la Metropolitan Police – the Met, force territoriale de police responsable du Grand Londres (à l’exception de la Cité de Londres) – et c’est déjà suffisamment grave pour être étudié, comparé, mis en perspective.