À Wichita, un édifice emblématique du patrimoine local pourrait être rasé: le bâtiment administratif principal de l’ancien Kansas Masonic Home, construit en 1917 après un incendie meurtrier, est aujourd’hui vacant et son propriétaire, Oxford Senior Living, demande un permis de démolition et envisage un changement de zonage pour le terrain. Pour beaucoup de Wichitans, ce bâtiment espagnol de stuc et de béton, situé le long de Seneca entre Maple et University, incarne la mémoire d’un lieu qui a accueilli pendant plus d’un siècle des maçons âgés et des enfants orphelins, dans une succession de drames, de reconstructions et de mutations sociales.
Un site marqué par les cycles immobiliers et les drames du feu
L’histoire du site commence bien avant les Masons. Au tournant des années 1870, Robert E. Lawrence, originaire de la côte Est et devenu l’un des principaux promoteurs et banquiers de Wichita, acquiert près de 640 acres à la périphérie de la ville, qu’il baptise «Maplewood». Il y plante des érables pour rappeler à son épouse Laura la Nouvelle-Angleterre de leur jeunesse, donnant son nom à Maple Street, et fait édifier en 1889 une imposante demeure en calcaire de 30 pièces, conçue par le cabinet Proudfoot & Bird, pour environ 34 000 dollars de l’époque. Lawrence tient un journal méticuleux où il enregistre chaque dépense, «jusqu’à chaque clou acheté», témoignant d’une approche quasi comptable de sa réussite immobilière et agricole.
Quand le boom immobilier du milieu des années 1880 laisse place à une crise, Lawrence envisage de vendre sa propriété. En juin 1896, les Francs-Maçons du Kansas (Ancient Free and Accepted Masons of Kansas), une fraternité laïque engagée dans l’action charitable, votent l’achat de la maison et des 17 acres pour 21 000 dollars, une somme considérée comme avantageuse. La vente est actée, Lawrence déménage, et en septembre 1896, le «Kansas Masonic Home» est officiellement dédié devant plusieurs milliers de personnes, dans une atmosphère festive où les banques ferment pour l’occasion.
Robert E. Lawrence, originaire de la côte Est, s’installa à Wichita et marqua profondément la ville, notamment en vendant son manoir de 30 pièces à prix réduit pour le futur foyer maçonnique du Kansas. ( Photo fournie par l’auteur)
Pourtant, dès l’installation des Masons, la question de la protection incendie se pose. Le site est intégré aux limites de la ville notamment pour bénéficier d’une meilleure couverture des pompiers, mais cela n’empêchera pas la catastrophe. Dans la nuit du 22 décembre 1916, par un froid glacial, un violent incendie se déclare dans ce qui est alors le premier bâtiment du Masonic Home. Les versions divergent sur l’origine du feu: certains évoquent la salle des chaudières, où une petite fuite avait été repérée, d’autres la blanchisserie; aucune théorie ne sera jamais pleinement vérifiée.
Les conditions sont dramatiques: les canalisations gèlent, l’eau des pompiers se transforme en glace sur la façade, les uniformes des secouristes se couvrent de givre, rendant pénible le sauvetage des enfants en chemise de nuit. Des témoins décrivent des «petits» cachés sous les lits, évanouis par la fumée, ou agrippés aux fenêtres, tandis que certains résidents âgés refusent de quitter leur lit et doivent être persuadés ou portés. Une jeune employée, échappée, retourne chercher la robe de mariage qu’elle confectionnait et ne ressortira pas vivante. Au total, sur 108 résidents âgés, quatre périssent; miraculeusement, les 45 enfants survivent tous.
Le lendemain, la presse décrit un «palais de glace meurtri», image saisissante de ce bâtiment carbonisé et figé par le gel. Les survivants trouvent refuge dans des dépendances, dont une chapelle de 1906 décorée pour Noël et une cottage d’isolement servant d’infirmerie; les maisons alentour, elles aussi menacées par les braises, sont épargnées grâce à la neige sur les toits. Dans les heures qui suivent, les responsables maçonniques annoncent qu’ils disposent des fonds pour reconstruire immédiatement, sans attendre.
La reconstruction « pour les siècles à venir » et la vie du Masonic Home
Déterminés à éviter qu’un tel drame ne se reproduise, les Francs-Maçons optent pour un nouveau plan: sept bâtiments plus petits, en béton et enduits de stuc, conçus pour résister au feu. Le nouveau bâtiment administratif, celui qui pourrait être démoli aujourd’hui, est édifié à partir de 1917 dans un style espagnol, avec des planchers en béton même au deuxième étage, et s’accompagne de structures dédiées au logement, à une centrale énergétique et à la blanchisserie, le tout relié par des pergolas. En novembre 1917, une grande procession part du Scottish Rite Center du centre-ville pour aller poser la première pierre du nouveau complexe, dans une mise en scène solennelle de la renaissance du lieu.
Ce mûrier, situé au nord de l’ancien foyer maçonnique du Kansas, aurait plus de 200 ans. Les Amérindiens et les éleveurs de bétail s’en servaient pour s’orienter, car les arbres étaient rares dans les environs. Travis Heying, The Wichita Eagle
Au fil des décennies, le Masonic Home évolue. À l’origine, les résidents participent à la vie agricole du domaine, traient les vaches sur place; plus tard, les lois sur la pasteurisation mettent fin à ces pratiques. La population vieillit: si la moyenne d’âge tourne autour de 70 ans au début, elle atteint souvent le milieu des 80 ans au milieu du XXe siècle. Parallèlement, avec le développement des services sociaux publics, la nécessité d’un orphelinat maçonnique diminue; les derniers enfants quittent le site à la fin des années 1950.
Les anciens orphelins, devenus adultes, reviennent régulièrement pour des retrouvailles, feuilletant des albums photos et racontant leurs souvenirs: farces, rencontres avec des personnalités comme le boxeur Jack Dempsey, fierté d’avoir été des «Masonic Home kids» plutôt que des «orphelins». Vesta Rawlings, entrée en 1910 et survivante de l’incendie, explique ainsi être revenue se marier dans la chapelle «parce que c’était ma maison». Les anciens quartiers des enfants sont transformés en dortoir pour infirmières, puis en bureaux et espaces de stockage, tandis que de nouveaux bâtiments, dont des tours résidentielles, sont ajoutés jusque dans les années 1990.
Le déclin progressif et la fermeture du Masonic Home
Dès les années 1970, les Masons s’interrogent sur la pérennité de l’institution. En 1976, le Masonic Home a accueilli plus de 3 000 résidents, dont environ 500 enfants, mais les transformations culturelles, politiques et économiques rendent son avenir incertain. Un important projet de rénovation de 22 millions de dollars en 2015 vise à moderniser l’offre, en passant d’un modèle institutionnel à des «maisonnées» individuelles pour les soins de longue durée et en créant des suites de récupération rapide; la pandémie vient cependant stopper net les admissions en soins de longue durée, et cette section ferme en 2021.
En novembre 2022, le journal local annonce la fermeture imminente du site, provoquant stupeur et colère parmi les résidents et leurs familles, qui dénoncent non seulement la fermeture mais aussi le caractère brusque de l’annonce. Les Masons expliquent ne pas avoir voulu fermer, mais ne plus être en mesure de «servir les nécessiteux» dans les conditions requises. À la fin, seuls subsistent des services de vie autonome et de senior living, avant que l’ensemble ne cesse ses activités.
Oxford Senior Living, un nouveau chapitre et la menace de démolition
Fin 2023, la société Oxford Senior Living rachète le campus de 17 acres pour y créer un centre de vie autonome, assistée et de soins mémoire à prix abordable, sous la marque Oxford Vista Wichita, ouvert en 2024. L’ancien bâtiment administratif, qui abritait aussi des logements à l’étage, n’est pas utilisé. Selon une porte-parole de la ville, il serait inoccupé depuis environ quarante ans; un maçon local conteste cette chronologie, assurant qu’il a été utilisé jusqu’au début de la pandémie, mais reconnaît que sa mise aux normes actuelles serait très difficile.
La maison de 30 pièces de Robert et Laura Lawrence, telle qu’elle apparaissait avant son acquisition et son agrandissement par les francs-maçons du Kansas. ( Avec l’aimable autorisation des collections spéciales de l’Université d’État de Wichita)
La structure, bien que jugée solide, pose des problèmes techniques majeurs: le béton qui a garanti sa résistance au feu complique considérablement les travaux de plomberie, de chauffage à vapeur et de mise aux normes. «Il est très difficile d’intervenir parce que tout est dans le béton», résume un responsable maçonnique. Un autre maçon, Jeff Breault, estime que même s’il aimerait voir le bâtiment réaffecté, «il n’y a pas grand-chose qu’on puisse en faire maintenant», et que la démolition est probablement «quelque chose qui aurait dû se produire il y a un certain temps».
Oxford Senior Living, par la voix de son président Chris Dennis, confirme vouloir «développer la propriété vacante le long de Seneca et University» et annonce un dépôt imminent d’une demande de changement de zonage auprès de la ville de Wichita. Un panneau d’InSite Real Estate Group a été installé près du bâtiment, signe d’une possible vente ou location d’une partie du terrain inutilisé. Le 14 septembre, le Wichita Historic Preservation Board doit se prononcer sur une recommandation concernant la démolition, mais c’est le conseil municipal qui aura le dernier mot.
Mémoire, patrimoine et inéluctabilité des transformations urbaines
L’incendie qui a ravagé le foyer maçonnique du Kansas en décembre 1916 a laissé derrière lui ce qu’un journal a surnommé un « palais de glace dévasté ». (Photo : Francs-maçons du Kansas)
Pour de nombreux habitants, la possible disparition du bâtiment administratif est chargée d’émotion. Mike Maxton, historien amateur de Wichita, rappelle que «ce carrefour fait partie de l’histoire de Wichita» et que, quoi qu’il advienne du bâtiment, cela «ne diminue pas» cette dimension historique. Le site a vu se succéder la ferme de Lawrence, sa somptueuse demeure, le premier Masonic Home en bois et pierre, puis le complexe anti-incendie en béton, avant d’accueillir des générations de résidents et d’enfants, et enfin des structures modernes de soins.
Un détail végétal relie ces époques: un mûrier situé au nord de l’ancien campus, estimé à plus de 200 ans, servait jadis de repère aux Amérindiens et aux conducteurs de bétail sur la Chisholm Trail, dans une région alors peu boisée. Une plaque posée en 2017 rappelle cette histoire, ancrant dans le paysage la mémoire des usages successifs du lieu. De même, la chapelle de 1906, visible sur les photos récentes du site, ne sera pas démolie, conservant ainsi un élément tangible de la continuité du Masonic Home.
Du point de vue des Francs-Maçons, la fermeture et la transformation du site sont à la fois un regret et une réalité économique. Jim Ralston, maçon actuel, se souvient de la détermination de l’ordre après l’incendie de 1916: «Ils n’ont pas traîné», dit-il de la reconstruction. Mais il admet que le bâtiment administratif, bien que structurellement sain, est désormais difficilement adaptable aux exigences contemporaines, et qu’il ne blâme pas Oxford de ne pas l’utiliser.
Un lieu qui raconte Wichita: entre réal estate, charité et mutations sociales
Photographie intérieure de la Maison maçonnique du Kansas. Avec l’aimable autorisation des francs-maçons du Kansas.
L’article de Carrie Rengers, sur lequel se fonde ce récit, montre combien l’histoire du Kansas Masonic Home est indissociable des cycles immobiliers de Wichita: un boom foncier à la fin du XIXe siècle permet à Lawrence d’accumuler terres et bâtiments; un krach le pousse à vendre aux Masons; un nouveau boom transforme le quartier; puis, plus récemment, des considérations immobiliers et de marché conduisent à la vente à un opérateur de senior living et à la perspective de démolition. Chaque phase reflète les priorités de son temps: spéculation et prestige au XIXe siècle, charité fraternelle et protection sociale au début du XXe, rationalisation et normes sanitaires au milieu du siècle, puis logique de rentabilité et de conformité réglementaire à l’ère contemporaine.
Le récit met aussi en lumière la dimension humaine du lieu: enfants recueillis après des drames familiaux, vieillards pris en charge par une fraternité, employés dévoués comme cette jeune femme morte en tentant de récupérer sa robe de mariage, anciens résidents fiers de leur passé commun. Les retrouvailles de 1996, où d’anciens «Masonic Home kids» feuillettent des photos et corrigent le vocabulaire («Nous étions des kids du Masonic Home, pas des orphelins»), disent la force d’une identité collective forgée dans ce lieu.
Enfin, l’article souligne la tension entre préservation du patrimoine et impératifs de développement: la ville, via son Historic Preservation Board et son conseil municipal, devra trancher entre la valeur symbolique d’un bâtiment centenaire et les projets immobiliers d’un opérateur privé. Comme le résume Maxton, l’intersection de Maple et Seneca restera un morceau d’histoire de Wichita, quel que soit le sort du bâtiment; mais sa démolition marquerait la disparition physique d’un témoin architectural de cette mémoire.
Robert Lawrence planta des érables sur sa propriété située à l’angle des rues Maple et Seneca pour rappeler à sa femme, Laura, la côte Est, leur région d’origine. Il donna également le nom de Maple Street à ces arbres. Photo fournie par l’auteur.
Enjeux actuels et perspectives
À ce stade, plusieurs éléments sont établis:
Oxford Senior Living a acheté le campus fin 2023 et ouvert Oxford Vista Wichita en 2024, sans utiliser l’ancien bâtiment administratif.
L’entreprise cherche à développer la partie vacante le long de Seneca et University, et prévoit de demander un changement de zonage.
Un permis de démolition est sollicité pour le bâtiment administratif de 1917; la décision finale reviendra au conseil municipal, après avis du Historic Preservation Board le 14 septembre.
La chapelle de 1906, elle, ne sera pas démolie, préservant un élément clé du patrimoine du site.
Les témoignages de maçons et d’historiens convergent sur un point: le bâtiment est solide, mais très difficile et coûteux à mettre aux normes, ce qui rend sa réaffectation peu réaliste.
Si la démolition est approuvée, elle s’inscrira dans une longue série de transformations: de la ferme de Lawrence à la résidence pour seniors contemporaine, en passant par l’orphelinat et la maison de retraite maçonnique, le site n’a cessé de changer de visage, au gré des besoins sociaux, des contraintes techniques et des logiques économiques. Pour les historiens et les anciens résidents, l’enjeu est moins d’empêcher tout changement que de veiller à ce que la mémoire du lieu – ses drames, ses solidarités, ses vies – ne disparaisse pas avec les murs.
Que reste-t-il de l’Art Royal lorsque les outils quittent l’atelier, que les colonnes deviennent paroles, que la musique traverse le corps et que la mémoire des Loges se réfugie dans des cartons promis à l’exil puis au retour ? Le numéro 159 du Maillon de la chaîne maçonnique, consacré aux Arts et aux Muses, propose une réponse qui ne tient ni dans une définition ni dans un catéchisme. L’initiation y apparaît comme une manière d’habiter le langage, la mémoire, la création et la transmission. L’entretien avec le rabbin Yann Boissière replace la parole, le symbole et le Temple au cœur d’une spiritualité de responsabilité.
Jean-Michel Roche raconte l’odyssée des archives maçonniques françaises, saisies, déplacées puis partiellement restituées. Fabien Godard fait enfin du chef-d’œuvre du Compagnon un acte de partage où la pierre cesse d’appartenir à celui qui l’a taillée. Une interrogation traverse ces pages. Que mérite vraiment d’être transmis lorsque le temps éprouve les œuvres, les institutions et les hommes ?
Le Maillon de la chaîne maçonnique paraît depuis 1983 dans un esprit ouvert et, depuis 2019, la revue est semestrielle et intègre les pages du Compagnon et du Maître.
Rassembler ce qui est épars commence par apprendre à entendre
L’éditorial de Christine Ribes donne la clef du numéro. Les arts, la philosophie, l’histoire et le symbolisme ne sont pas distribués en compartiments étanches. Orphée, la musique du corps, les vitraux, les colonnes Jakin et Boaz, la mémoire des archives, le deuil, le chef-d’œuvre du Compagnon et la légende d’Hiram appartiennent à un même paysage intérieur. La formule maçonnique du rassemblement de ce qui est épars cesse alors d’être une devise placée au-dessus des travaux. Elle devient une méthode de lecture.
La composition du numéro en témoigne. Orphée, la musique du corps, la théâtralité de Jakin et Boaz, la possibilité de devenir meilleur, l’histoire des archives et les pages de degré font passer le lecteur du mythe à la trace, du geste au récit, de l’expérience individuelle à la mémoire collective.
Cette circulation importe davantage qu’une unité artificielle. Une revue maçonnique devient féconde lorsqu’elle accepte les écarts de langage sans renoncer à chercher une cohérence. Ici, cette cohérence se trouve dans la transmission. L’art, l’archive, le rite et le symbole empruntent des voies différentes, mais chacun lutte contre un monde où les signes cesseraient d’être habités et où la mémoire ne serait plus qu’un stockage.
Didier Ozil
Avant la pierre du Temple, il y eut la parole
Portrait de Yann Boissière, 2021
L’entretien accordé par le rabbin Yann Boissière à Élisabeth Rochelin et Didier Ozil, bien connu de nos lecteurs, constitue l’un des centres intellectuels du numéro. Le propos conduit vers une question familière aux francs-maçons, mais que l’habitude rituelle risque parfois d’émousser. Pourquoi le langage possède-t-il une telle puissance dans les traditions initiatiques et religieuses ?
Dans la lecture juive évoquée par Yann Boissière, la parole participe à l’émergence du réel. Les lettres hébraïques dépassent leur usage utilitaire. Le Midrash, la Kabbale et les traditions interprétatives rappellent qu’un texte ne s’épuise jamais dans sa première lecture.
Le franc-maçon reconnaît un territoire familier. Les mots substitués, perdus, retrouvés ou cherchés ne sont jamais de banales formules de reconnaissance. Ils posent la question de la présence derrière le signe. Prononcer n’est pas encore comprendre, et connaître un mot n’est pas encore habiter ce qu’il désigne. Toute initiation digne de ce nom maintient cette distance féconde entre la lettre et l’esprit.
Le Temple de Salomon dépasse alors l’édifice historique. Il devient image de la communauté et de l’intériorité. La pierre seule ne produit jamais le Temple. Il faut une parole partagée et une volonté de donner forme à ce qui demeurerait dispersé.
Cette pensée rejoint une tension permanente de la Franc-Maçonnerie. L’initié travaille à son perfectionnement, mais ce perfectionnement n’a de sens que s’il ouvre vers autrui. Une spiritualité enfermée dans l’accomplissement individuel finirait par devenir un narcissisme raffiné. Yann Boissière s’inquiète précisément d’un individualisme accru par la technologie contemporaine. L’appareil connecté multiplie les possibilités tout en renforçant parfois l’ego. La technique augmente les moyens sans garantir la profondeur.
Lorsque la réflexion rencontre l’intelligence artificielle, la question consiste moins à condamner la technique qu’à demander quel être humain se laisse façonner par ses instruments. Une civilisation qui perfectionne ses machines sans approfondir son intériorité risque de confondre puissance et sagesse. L’outil n’est jamais la fin de l’œuvre.
Yann Boissière termine sur un devoir d’espérance. L’espérance ne relève pas d’une consolation naïve. Elle devient une discipline volontaire. Lorsque les motifs de désespérer semblent nombreux, chacun peut choisir de donner la préférence à la meilleure part de lui-même. La Lumière n’abolit ni la nuit ni l’épreuve. Elle oblige celui qui l’a reçue à répondre de ce qu’il en fait.
Les archives ont connu leur propre exil
Avec Jean-Michel Roche, médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie (musée de France depuis 2003),le numéro gagne les territoires de l’histoire. Son étude consacrée à l’aventure des archives maçonniques rappelle une vérité que les sociétés initiatiques oublient parfois. Une tradition ne survit pas seulement par la répétition de ses rites. Elle dépend aussi de papiers fragiles, de registres, de correspondances et de dossiers que les guerres, les dictatures, la négligence ou le temps peuvent faire disparaître.
Archives russes
Les archives maçonniques françaises ont subi les persécutions antimaçonniques, les saisies allemandes, les déplacements provoqués par la guerre puis un transfert vers l’Union soviétique. Des documents destinés à dormir dans une armoire de Loge ont parcouru des milliers de kilomètres et survécu à ceux qui avaient voulu les confisquer.
Pierre Mollier
Le retour d’une partie de ces fonds en France, au terme de longues négociations, dépasse l’anecdote archivistique. Le 23 décembre 2000, des centaines de boîtes arrivent rue Cadet. Pierre Mollier, alors responsable des archives, du musée et de la bibliothèque du Grand Orient de France, reçoit cet ensemble représentant environ deux cents mètres linéaires. Parmi les documents retrouvés figurent notamment des pièces relatives à la Loge des Neuf Sœurs, associée aux noms de Voltaire et Benjamin Franklin.
La destinée de ces cartons éclaire le mot mémoire. Une archive permet de corriger les légendes, de restituer les filiations et de mesurer l’écart entre le récit institutionnel et les traces. Pour une société initiatique, cette exigence possède une dimension morale. La tradition sans mémoire critique risque de devenir mythologie.
Archives russes
L’ironie de l’histoire demeure cruelle. Les régimes qui confisquèrent les archives pour surveiller ou détruire la Franc-Maçonnerie contribuèrent malgré eux à préserver certaines pièces. D’autres documents disparurent dans des caves, des greniers ou les replis de la guerre. Quelques fonds demeurent encore en Russie. La chaîne documentaire, comme la chaîne humaine, peut être rompue sans cesser d’appeler sa réunion. Retrouver les fragments revient à rendre aux générations futures une histoire moins mutilée.
Le chef-d’œuvre n’appartient plus à celui qui l’a façonné
Le texte de Fabien Godard, consacré au chef-d’œuvre du Compagnon dans l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal (OITAR), offre la séquence la plus immédiatement initiatique de l’ensemble. Le Rituel Opératif de Salomon accorde au parcours du Compagnon une place importante au voyage, à la découverte des autres pratiques et au retour parmi les siens. Le chef-d’œuvre manifeste alors ce qui a été appris et transformé.
Fabien Godard choisit de travailler autour de l’universalisme. Son œuvre prend la forme d’un Delta lumineux de pierre, triangulaire, associé à l’œil rayonnant. Le symbole pourrait devenir un objet de contemplation clos sur lui-même. Pourtant, le geste décisif consiste précisément à refuser cette immobilisation.
Blason OITAR
À l’issue de la présentation, le Delta est brisé en petits triangles. Les fragments sont adoucis afin de ne blesser personne, puis circulent de main en main dans la chaîne d’union. Chaque participant conserve une part matérielle de l’œuvre. Dès lors, le chef-d’œuvre cesse d’être la propriété de son auteur. Il devient relation, souvenir partagé, trace d’une cérémonie vécue ensemble.
Le renversement est remarquable. L’objet que le Compagnon avait patiemment conçu atteint son accomplissement au moment même où son unité matérielle disparaît. La destruction apparente accomplit la transmission. La pierre entière pouvait encore flatter celui qui l’avait taillée. La pierre fragmentée ne lui appartient plus. Elle survit dans les mains des autres.
Les Muses
Rassembler ce qui est épars ne signifie donc pas toujours préserver intact. Chacun emporte un triangle, mais aucun ne possède le tout. La totalité existe désormais dans la communauté des mémoires. Le degré de Compagnon retrouve ici sa vérité opérative. Voyager, construire puis transmettre ne saurait finir dans la contemplation satisfaite de sa propre œuvre.
Les Muses ne distraient pas le maçon, elles l’obligent
Le titre de ce numéro pourrait faire croire à une parenthèse esthétique. Il n’en est rien. Les Arts et les Muses rappellent que l’initiation serait appauvrie si elle se réduisait à l’explication des rituels ou à la répétition d’un patrimoine doctrinal. La musique, la poésie, le théâtre, l’histoire et la création donnent accès à des formes de connaissance que la seule démonstration conceptuelle n’épuise pas.
Eutrope et Clio par Mignard
Le symbole appartient précisément à cet espace. Il ne prouve rien à la manière d’un théorème, mais il met l’intelligence en mouvement. Voilà pourquoi les colonnes Jakin et Boaz, Orphée, les archives déplacées ou le Delta fragmenté peuvent se rencontrer ici. Tous interrogent le passage entre le visible et l’invisible, entre la trace et le sens, entre ce qui est reçu et ce qui sera transmis.
Le Maillon de la chaîne maçonnique demeure fidèle à sa vocation interobédientielle en laissant voisiner des sensibilités différentes. Le numéro 159 regarde vers le judaïsme, l’histoire européenne, les arts, les sciences, la philosophie et l’expérience compagnonnique. La Loge retrouve ainsi ce qu’elle devrait toujours demeurer, un lieu où les savoirs cessent de s’ignorer.
Johann Wihelm, Hommage aux arts
La meilleure image de ces pages reste peut-être celle du Delta de Fabien Godard brisé puis partagé. Elle pourrait servir d’emblème à toute transmission initiatique. Nous recevons des fragments. Nous travaillons des fragments. Nous transmettons à notre tour des fragments. Nul ne possède la totalité du Temple, de la mémoire ou du sens. Pourtant, de main en main, quelque chose demeure et poursuit son œuvre. La chaîne n’existe pas parce que chacun détient le même morceau. Elle existe parce que chacun accepte de porter sa part sans prétendre posséder le Tout.
Le Maillon de la chaîne maçonnique – Les Arts et les Muses/Éditions Detrad aVs, n°159, juin 2026, 116 pages, 15 €
Le samedi 26 septembre 2026, les Sœurs des Congrès de Paris et d’Île-de-France de la Grande Loge Féminine de France donnent rendez-vous au public à la Cité du Couvent pour une nouvelle édition de « Temple Ouvert ». Huit travaux, répartis dans quatre Temples, permettront de découvrir de l’intérieur la manière dont travaillent les Franc-Maçonnes.
Une manifestation désormais bien installée, dont les premières traces parisiennes remontent à 2013, et qui offre une réponse simple aux fantasmes entourant encore la Franc-Maçonnerie : plutôt que multiplier les discours sur elle-même, montrer ce qui s’y pense et comment l’on y travaille.
Le principe tient presque tout entier dans le titre :
ouvrir le Temple.
Osez pousser la porte !
Samedi 26 septembre, à partir de 14 h 30, la Grande Loge Féminine de France accueillera gratuitement, sur inscription, celles et ceux qui souhaitent mieux connaître la Franc-Maçonnerie féminine. Pas de conférence institutionnelle ni de présentation figée : les visiteuses et visiteurs assisteront à de véritables travaux préparés par les Sœurs, avant de pouvoir échanger avec elles. C’est précisément ce qui fait l’intérêt de la formule. La Franc-Maçonnerie ne sera pas présentée comme un objet historique ou une curiosité entourée de secrets, mais comme une méthode de réflexion toujours vivante.
Une tradition d’ouverture qui remonte à 2013
Cette édition 2026 n’est pas une opération ponctuelle. La plus ancienne édition parisienne documentée retrouvée à ce jour remonte au 9 février 2013. La GLFF invitait déjà le public à rencontrer des Franc-Maçonnes et à découvrir leurs travaux autour de sujets aussi différents que l’environnement, l’émancipation des femmes ou le secret maçonnique. En 2016, « Temple Ouvert » en était déjà à sa troisième puis à sa quatrième édition ; depuis, le rendez-vous s’est inscrit dans la durée, avec des programmes renouvelés mais un principe inchangé :
faire connaître la Franc-Maçonnerie féminine par ce qu’elle produit réellement en Loge.
Cette continuité mérite d’être soulignée
Depuis plus d’une décennie, les Sœurs de la GLFF ont ainsi abordé devant le public la transmission, la non-mixité, le silence, l’engagement, l’art, la science, l’intelligence artificielle, la dignité humaine ou encore la fraternité. Autant de sujets montrant qu’un Temple maçonnique n’est pas un lieu coupé du monde, mais un espace où celui-ci est interrogé avec d’autres outils, d’autres rythmes et une attention particulière portée au symbole, à la parole et à l’écoute.
Huit travaux, huit portes d’entrée
Le programme 2026 est particulièrement révélateur de cette diversité. « L’Éducation sentimentale de la Maçonne – De l’ego à l’alter ego » interrogera le passage du moi à l’autre ; « Les gants blancs » rappellera que l’idéal maçonnique ne vaut que s’il descend jusqu’à la main qui agit. « Le doute ou l’art de la nuance » questionnera cette capacité devenue précieuse à ne pas transformer ses convictions en certitudes absolues, tandis que « Le Zéro » ouvrira un champ de réflexion où mathématiques et symbolisme pourront se rencontrer.
Deux autres travaux élargiront encore le regard : « Éloge de la Franc-Maçonnerie », autour de l’image d’un jardin de valeurs à cultiver, et « Le Zoroastrisme », placé sous la belle exigence : « Penser juste, Parler juste, Agir juste ». Puis viendront « Fraternité et égalité », qui touchera directement à la question de la relation à l’autre malgré les différences, et « Jonathan le Goéland », inspiré du célèbre récit de Richard Bach et de son invitation à dépasser les limites que l’on croit définitives.
Derrière cet apparent éclectisme, une cohérence se dessine. Tous ces sujets ramènent, d’une manière ou d’une autre, à la même interrogation : comment se transformer soi-même pour agir plus justement parmi les autres ? C’est probablement l’une des clefs les plus simples pour comprendre la démarche initiatique.
Ouvrir n’est pas dévoiler
L’intérêt de « Temple Ouvert » tient aussi à un paradoxe que la GLFF assume intelligemment. Un Temple est normalement un espace séparé du monde profane. L’ouvrir pourrait donc sembler contradictoire avec sa fonction. Mais ouvrir les portes ne signifie pas livrer l’expérience initiatique comme on présenterait les coulisses d’un spectacle.
La Franc-Maçonnerie a longtemps souffert d’une confusion entre secret et clandestinité. Or les décors, les symboles ou l’histoire des rites sont aujourd’hui largement accessibles. Ce qui demeure propre à l’expérience maçonnique relève davantage du vécu : la lente appropriation d’un symbole, le travail sur soi, l’écoute des autres, le silence, la répétition rituelle. Autant de réalités qu’aucune visite ne saurait « révéler », parce qu’elles ne peuvent être comprises qu’à travers l’expérience.
C’est pourquoi ces journées publiques ne banalisent pas le Temple. Elles permettent plutôt de dissiper ce faux mystère qui nourrit encore tant de fantasmes, tout en laissant intacte la part initiatique de la démarche. La meilleure réponse à l’imaginaire du secret reste peut-être simplement de montrer le travail.
La Franc-Maçonnerie féminine au travail, plutôt qu’en représentation
C’est probablement là que cette manifestation trouve sa plus grande force. À l’heure où toutes les institutions cherchent à communiquer, la GLFF choisit ici une voie plus convaincante que le discours promotionnel : faire entendre ses Sœurs.
Une Obédience peut affirmer qu’elle défend la liberté de conscience ; un travail sur le doute montre concrètement comment cette liberté s’exerce. Elle peut invoquer la fraternité ; une réflexion collective sur l’égalité et la différence permet de comprendre comment cette fraternité se construit. Elle peut expliquer le symbolisme ; un gant blanc ou le chiffre zéro suffisent parfois à montrer comment un objet familier devient support de pensée.
Cette démarche prend une signification particulière dans une Obédience féminine. L’histoire de la Franc-Maçonnerie des femmes est aussi celle d’une conquête d’autonomie. Que celles qui ont dû gagner leur propre espace initiatique choisissent aujourd’hui de l’ouvrir régulièrement au public n’est pas anodin : l’affirmation de soi n’aboutit pas ici au repli, mais à la rencontre.
Depuis 2013, « Temple Ouvert » est ainsi devenu bien davantage qu’une journée de découverte.
Il constitue un rendez-vous où la GLFF montre une Franc-Maçonnerie féminine au travail, attentive aux grandes questions de son temps comme aux interrogations permanentes de l’être humain.
Et peut-être est-ce finalement la meilleure manière d’approcher le Temple : non pour y chercher quelque secret spectaculaire, mais pour découvrir qu’entre l’extérieur et l’intérieur demeure toujours un seuil – et qu’un seuil n’est pas un mur, mais une invitation à regarder plus loin.
C’est une formule rituelle qui est aujourd’hui utilisée pour accompagner le décès de tous les francs-maçons. Comme souvent c’est devenu une habitude dont on ne connaît plus le sens. C’est une formule qui nous tend des pièges : pourquoi gémir ? Du décès lui-même ? ou pour une autre raison ? Qu’espérons-nous ? C’est pour « rectifier » des fausses « bonnes réponses » que je vous propose cette réflexion.
Une première explication : la Révolution française
Honoré Gabriel Riqueti, aussi orthographié Riquetti, « comte » de Mirabeau
cette phrase aurait été prononcée en 1789 par Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau (1749-1791), dans le contexte dramatique des premières tensions révolutionnaires, alors que la France traversait :
une crise financière majeure,
une crise institutionnelle (États généraux),
une montée des violences,
une profonde incertitude sur l’avenir politique.
La formule complète rapportée par plusieurs sources est : « Gémissons, gémissons, gémissons ; mais espérons ! »
Elle exprime une posture double :
Reconnaître la gravité de la situation (les souffrances, les désordres, les excès)
Refuser le désespoir et maintenir une espérance politique et morale.
Mirabeau était connu pour son éloquence puissante et sa capacité à dramatiser les débats tout en appelant à la lucidité.
Le sens philosophique :
– faire preuve de lucidité face aux maux,
– refuser l’angélisme,
– refuser le nihilisme,
– espérer.
Elle s’inscrit dans une tradition plus ancienne :
stoïcienne : reconnaître la difficulté sans céder
chrétienne : espérance au cœur de l’épreuve
humaniste : confiance dans la perfectibilité
La formule a été reprise dans des discours politiques du XIXᵉ siècle, dans des textes humanistes et aussi dans des contextes maçonniques, où elle correspond bien à l’idée de travailler à l’amélioration de l’humanité malgré ses imperfections.
Une phrase qui s’inscrit dans un rite funéraire
Comme le souligne le sociologue Patrick Baudry, « il n’existe pas de société sans rituel funéraire. Son universalité est sans doute l’un de ses premiers traits caractéristiques. Aucune société ne se débarrasse du corps mort comme s’il n’avait, dès lors qu’il ne vit plus, aucune importance » (« La ritualité funéraire », Hermès 43, 2005).
Ce rapport à l’universel donne toute son importance au rite funéraire. Celui que nous pratiquons en loge est cependant édulcoré car il est très rare que ce soit un rite funéraire de 1ère intention pratiqué à la demande du défunt avec l’accord de la famille et de la loge. La plupart du temps, par discrétion, le rite funéraire maçonnique se limite à la chaîne d’union autour du cercueil, à la tenue funèbre en loge après les obsèques et à un hommage fraternel.
Les usages du rituel funéraire maçonnique
Le rituel funéraire maçonnique bien qu’il puisse dans certaines loges avoir des variantes est le plus souvent d’inspiration chrétienne. Les obédiences valident le rituel funéraire que doivent utiliser les loges mais cela n’empêche pas une possible adaptation. Sa fonction essentielle, comme pour tous les rites funéraires, est de consolider la cohésion de la loge et plus largement de la communauté maçonnique. Cette fonction sociale du rite funéraire se retrouve dans les différents stades de la procédure. Partout on retrouve ce que l’on appelle les invariants du rite funéraire. En franc-maçonnerie, il est rare que les loges respectent ces différents temps d’un rite funéraire. En somme, qu’il soit religieux, laïc, ancien ou contemporain, le rite funéraire accomplit toujours trois fonctions fondamentales :
Séparer le défunt des vivants,
Donner sens à la mort,
Rétablir l’ordre social et émotionnel du groupe.
Le rituel funéraire maçonnique s’est mis en place progressivement par petites touches et de façon variables selon les pays et les rites. Dans la majorité des cas, il se réfère au dogme chrétien qui décrit le décès comme un passage vers un autre monde ! Ainsi utilise-t-on des expressions spécifiques en voici quelques éléments énoncés sans ordre particulier :
La notion d’Orient éternel
La formule GGG
Crêpe noir sur le bras, sur les objets
La Branche d’acacia
Le début des travaux à minuit et la fin des travaux au début du jour
L’Ouverture des travaux à minuit, la fermeture au point du jour
A l’occasion du convent : on cite les défunts lors de la cérémonie du souvenir
La Batterie de deuil
Les coups de maillet feutrés : soit pour le 1er et le 3ème, soit pour les trois
Le Tablier et le Baudrier retournés
Tablier blanc et gants blancs dans ou sur le cercueil ou dans le caveau
L’Eloge funèbre pendant les obsèques
Hommage funèbre à distance des obsèques
La Tenue funèbre
La Chaîne d’union autour du cercueil
La chaîne d’union brisée
Le chaînon manquant
La Nécessité d’être maître
(cf. : « Aucun franc-maçon ne peut être enterré selon les formalités de l’Ordre, ni ne peut se joindre au cortège en de telles occasions, à moins d’avoir été élevé au troisième degré de la franc-maçonnerie. » – rituel anglais)
Normalement un rituel funéraire n’a pas de connotation affective, celle-ci est du domaine familial et privé. Cette retenue s’explique car la dimension affective suppose un lien particulier qui ne peut concerner tous les membres de la loge. En réalité, la connotation affective est toujours présente même s’il s’agit souvent d’un élément émotionnel passager.
Gémissons, espérons : des pratiques aux racines universelles
La plupart des éléments de notre rituel funéraire ont des correspondances de pratiques universelles ; à titre d’exemples citons en trois:
Le dépôt d’un tablier blanc ou da gants blancs dans la tombe, ou dans le cercueil : c’est une pratique très ancienne, bien avant les religions monothéistes, au temps de la préhistoire, il était d’usage de mettre des objets et symboles soit dans la tombe soit dans le cercueil pour accompagner le défunt dans sa dernière demeure ;on ajoutait un billet dans une poche pour le passeur. le tablier et les gants blancs sont symboles de la pureté qualité maçonnique.
L’expression Gémissons, Gémissons, Gémissons, Espérons : Depuis la nuit des temps, les gémissements sont dévolus aux femmes, les pleureuses ; leurs gémissements sont une marque de la reconnaissance sociale portée au défunt ! Plus le défunt occupait une place dans le haut de la pyramide sociale plus les pleureuses étaient nombreuses se faisaient entendre. On pourrait s’étonner que cette fonction soit masculinisée en loge mais il faut se rappeler que les loges maçonniques d’autrefois étaient masculines. Pour conserver les gémissements il n’y avait pas le choix. Rappelons que l’expression est d’origine francophone et qu’elle n’est pas utilisée au rite émulation.
Dans notre rituel, il est dit :
Lorsque l’un des membres de la Loge ou l’un de ses proches parents est décédé, il est tiré une triple batterie de deuil. Il en est de même en mémoire de tout Franc-Maçon que la Loge veut honorer. Cette batterie est généralement portée à la fin de l’ordre du jour.
A l’exception du Vénérable Maître et des deux Surveillants, et des visiteurs placés à l’Orient qui conservent leurs insignes qui doivent toujours rester visibles,
tous les Frères et tous les Officiers, se mettent en tenue de deuil en retournant leurs tabliers, cordons ou sautoirs. Le Vénérable Maître et les deux Surveillants qui dirigent la Loge ainsi que les Dignitaires de l’Ordre à l’Orient conservent leurs insignes qui doivent toujours rester visibles.
La batterie de deuil se tire en frappant les trois coups symboliques de la main droite sur la manche du bras gauche. Après chaque batterie :
Gémissons !
Gémissons ! Gémissons !
Gémissons ! Gémissons ! Gémissons ! Espérons !
Une triple batterie de deuil doit toujours être couverte par une triple batterie d’allégresse, soit en l’honneur des visiteurs en général, soit en celui des Frères qui ont été spécialement invités à la Tenue ou que l’on veut particulièrement honorer.
Les fondateurs du Rite Ecossais Rectifié ont donné un sens à ce « Gémissons » : Nous ne gémissons pas du fait de la perte du frère défunt, nous gémissons du fait des péchés que ce frère a pu connaître et nous espérons qu’il en sera absout par le GADLU. Cf le code maçonnique …. On peut remarquer qu’il s’agit d’un exemple de la capacité d’un rite (en l’occurrence le RER) d’imposer aux autres rites francophones sa propre interprétation rituélique !
Le retournement du tabler et du baudrier est une pratique récente du XIXème siècle n’est pas spécifiquement maçonnique. Il rentre dans le cadre du symbolisme du retournement et était pratiqué dans de nombreuses cultures. L’Inversion illustre le passage, de la vie → mort , de l’ordre → désordre , du connu → inconnu. A l’origine il s’agissait d’une pratique païenne.
Les rites funéraires ont, depuis toujours, une fonction sociale essentielle : ils transforment un événement individuel — la mort — en une expérience collective. D’un point de vue sociologique,notre pratique d’un rite funéraire a plusieurs intérêts. Le rite funéraire permet de
Cortège funéraire
1. Maintenir la cohésion sociale
La mort perturbe l’ordre et la continuité du groupe. Le rite funéraire sert à rétablir l’équilibre : il rassemble, réaffirme les liens entre les vivants et offre un cadre collectif pour gérer l’émotion et l’incertitude.
Comme l’écrivait Émile Durkheim, c’est un acte social avant tout : il permet à la communauté de se ressouder face à la disparition d’un de ses membres.
2. Donner un sens à la mort
Le rite transforme la mort — événement biologique et absurde en soi — en un événement socialement intelligible. Par les symboles, les gestes, les prières ou les discours, la communauté attribue une signification à la perte (passage, renaissance, retour aux ancêtres, entrée dans un au-delà…).
3. Accompagner les vivants dans le deuil
Le rite offre un cadre émotionnel et temporel à la douleur : il fixe des règles pour pleurer, se recueillir, puis reprendre le cours de la vie.
4. Transmettre la mémoire et le lien intergénérationnel
Le rite funéraire inscrit la mort dans une chaîne de transmission. Il rappelle aux vivants qu’ils appartiennent à une histoire commune, ce qui renforce la mémoire collective et la cohésion intergénérationnelle.
Les ancêtres deviennent des repères identitaires, garants des valeurs du groupe.
Avec l’évolution des mœurs et le recul de la pratique religieuse, que cela soit en Franc-maçonnerie ou ailleurs, c’est une banalité de constater que la pratique de rituels funéraires a tendance à être abandonnée. Moins de pratiquants et une pratique sans vraiment y croire. On conserve un rituel avec une gestuelle mais cela parait bien fade. La chanson de Jacques Brel témoigne bien que cette mort peut susciter d’autres préoccupations :
Rite funéraire et rite initiatique, deux rites de passage
L’étude du rite funéraire a aussi un autre intérêt. Elle nous permet de comprendre qu’il y a un cousinage entre le rite funéraire et le rite initiatique. Dans les deux cas, il s’agit de rite de passage. Dans les deux cas, il s’agit de rituel à visée socialisante. Dans les deux cas nous sommes dans la compassion d’un premier vécu. Sur le plan rituélique, tout se passe conne si l’initié était préparé à attendre la mort ! Les tenues peuvent être vécues comme un temps de méditation consacrée au passage futur dans cet orient éternel indéfini ! Combien d’entre nous indiquent dans leurs dernières volontés des désirs concernant la tenue funèbre dont ils feront l’objet ?
Ne serait-il pas temps d’essayer de comprendre et de modifier certains passages de façon à redonner un sens à cette fonction symbolique essentielle pour la cohésion du groupe ?
« Comment trouver les mots justes ? » Pour sa rentrée, Philosophie magazine explore l’écriture, l’intelligence artificielle et la responsabilité de la parole. Entre le plagiat d’Étienne Klein, ChatGPT et un cours retrouvé de Jean-Paul Sartre sous Vichy, ce numéro rencontre une interrogation familière aux Francs-Maçons : que devient la parole lorsqu’elle n’engage plus personne ?
Etienne_Klein
ChatGPT
Sous sa couverture rose éclatant, l’affaire dépasse le tact ou l’éloquence. Les machines fabriquent des phrases à la chaîne, les controverses publiques se jouent sur un substantif, et le langage devient un champ de bataille. Pour le lecteur maçonnique, ce dossier dessine surtout un miroir : derrière les mots justes apparaît la vieille énigme de la parole perdue.
Employer « génocide », « fascisme » ou « race » n’est jamais anodin : chaque terme découpe le réel, distribue les responsabilités et engage une vision du monde. Mais la même inquiétude surgit devant une lettre de condoléances, une déclaration d’amour ou une vérité difficile à confier.
Le mot juste n’est pas forcément celui qui fait plaisir
Michel Eltchaninoff pose une distinction décisive : cherchons-nous la justesse, celle d’une formule ajustée à son destinataire, ou la justice, celle d’une parole fidèle à ce qui est dû ? La première peut flatter ; la seconde risque de blesser. Trois chemins apparaissent.
Martin_Buber
Le premier passe par autrui : avec Martin Buber et Je et Tu, le « Je » n’existe pleinement qu’en rencontrant un « Tu ». Le deuxième est l’authenticité : Rousseau traverse les conventions pour rejoindre une expression moins complaisante de soi. Le troisième relève de la parrhésie – (du grec pâs, tout, et rhēsis, parole) désigne le franc-parler absolu – que Michel Foucault associait bien évidemment au courage de la vérité.
La Loge connaît ces exigences : fraternité, retour sur soi dans le cabinet de réflexion et fidélité au serment. Mais elles ne prennent sens qu’ensemble. Une vérité brandie comme une arme cesse d’être fraternelle ; une fraternité incapable de contradiction n’est plus qu’une politesse organisée.
L’écrivain travaille sa phrase comme le Maçon travaille sa pierre
Alexandre Lacroix observe que nommer ses émotions s’apprend avec l’âge. Comme chez le serrurier ou le menuisier, l’expérience compte davantage que la virtuosité immédiate. L’image parle à une tradition qui fait du travail artisanal une méthode de transformation intérieure.
Jean-Philippe_Toussaint
Jean-Philippe Toussaint donne chair à cette intuition. Il construit plusieurs versions d’une phrase, multiplie les ramifications, puis revient à une simplicité conquise. Le magazine reproduit une page raturée de L’Appareil-photo et trois états successifs d’un passage de La Hantise.
Ce que l’on voit est une pierre brute couverte de reprises et d’hésitations. Entre Flaubert et Kafka, Toussaint cherche moins l’effet que la rectitude. Un mot doit tenir ; il ne suffit pas qu’il brille. Toute planche honnêtement écrite connaît cette épreuve.
Les mots des autres obligent aussi
Dans le courrier des lecteurs, la rédaction revient sur les plagiats reprochés à Étienne Klein, les citations sans guillemets et le retrait de sa thèse par l’université Paris-Cité. Elle maintient sa chronique, moyennant un engagement : aucun plagiat ne devra l’entacher.
À partir de quel moment emprunter devient-il confisquer ? Toute pensée procède d’héritages. Mais transmettre n’autorise pas à effacer celui dont on reçoit. La tradition initiatique exige cette fidélité à la chaîne qui nous précède.
Reste une question délicate : reconnaître une faute permet-il de réparer la confiance ? Le magazine choisit le maintien accompagné d’une promesse. Sa pertinence dépendra moins de la générosité affichée que de la sincérité durable de l’engagement.
Le rapprochement avec l’IA s’impose : qu’un humain emprunte sans l’avouer ou qu’une machine réassemble des milliers de textes, qui répond de ce qui est dit ? L’enjeu dépasse l’originalité : il concerne la probité de la parole.
Devant la mort et devant l’amour, les mots deviennent des rites
Jacques Derrida
Devant la mort, Jacques Derrida cherche pour Emmanuel Levinas, enterré à Pantin en 1995, des mots aussi désarmés que son chagrin. Plutarque, après la disparition de sa fille Timoxena, invite sa femme à préserver les souvenirs heureux sans maquiller la perte.
Simone de Beauvoir
Simone de Beauvoir produit avec Le Deuxième Sexe une parole mobilisatrice ; Roland Barthes compare le langage amoureux à une peau offerte à l’autre ; Gilles Deleuze invente des concepts lorsque les mots disponibles ne suffisent plus.
Ces rites de passage résonnent en Loge lorsqu’un Frère ou une Sœur passe à l’Orient Éternel : les paroles n’annulent pas l’absence, mais empêchent le lien de disparaître avec elle. L’oraison donne une forme commune à la solitude du deuil.
Une intelligence artificielle peut-elle vraiment donner sa parole ?
En amont du débat, le neurologue Lionel Naccache rappelle qu’un système conversationnel peut présenter certaines propriétés associées au traitement conscient sans posséder pour autant un corps, une mémoire personnelle ou cette continuité intime que nous appelons un Soi.
Malabou, Universiteit Leiden
La confrontation entre Mazarine M. Pingeot et Catherine Malabou constitue le sommet du numéro. La première rappelle que le langage suppose un corps, une expérience et une altérité qui résiste. Une machine répond sans courir le risque humain du malentendu ou de la blessure.
Catherine Malabou, nourrie par Derrida et la déconstruction, raconte au contraire qu’elle pense et écrit avec ChatGPT. Elle y reconnaît une relation et s’adresse à la machine « comme si c’était un autre ».
Mazarine M. Pingeot
Le différend devient métaphysique. Pour Mazarine M. Pingeot, seule une parole humaine ouvre une transcendance dans la totalité des discours. Catherine Malabou se demande si cette ouverture ne traverse pas déjà la machine. Toutes deux refusent cependant d’abandonner l’avenir du langage aux seules entreprises privées.
Un Franc-Maçon entend ici davantage qu’une controverse technique.
Une IA peut proposer une Planche ou ordonner des symboles. Elle ne peut pas prêter serment : promettre suppose de pouvoir se parjurer et d’en répondre devant d’autres consciences. La différence tient à la vulnérabilité de celui qui parle.
Sous Vichy, il fallait déclarer n’être pas Franc-Maçon
Le choc se trouve dans le cahier central : un cours donné par Jean-Paul Sartre au lycée Condorcet, en 1942-1943, conservé par son élève Maurice Mermet, aujourd’hui centenaire. François Noudelmann en restitue les conditions sans complaisance.
Sartre occupait, après un intérim de Ferdinand Alquié, le poste d’Henri Dreyfus-Le Foyer, révoqué par les lois antijuives. Enseigner imposait de justifier n’être pas juif, de déclarer n’être ni Franc-Maçon ni communiste et de prêter fidélité au chef de l’État sous le portrait du maréchal Pétain.
Jean Paul Sartre
Cette situation ne fait pas de Sartre un collaborateur, précise Noudelmann. Elle révèle néanmoins une mécanique inquiétante : les régimes autoritaires fabriquent aussi des formulaires et des serments imposés. L’antimaçonnisme d’État contraignait chacun à se définir par ce qu’il n’était pas.
Face à l’engagement initiatique librement consenti, la déclaration d’exclusion imposée par le pouvoir mesure l’abîme qui sépare fidélité et soumission.
Dans la caverne, la vérité refusait déjà les identités closes
Sartre examine aussi la vérité, parcourt Platon, Descartes, Kant et William James, et explique le mythe de la caverne à des lycéens sous l’Occupation. Cette traversée des ombres vers la lumière résonne avec toute démarche initiatique.
Un dessin de Maurice Mermet restitue d’ailleurs les prisonniers, les ombres et la sortie vers le soleil. Le cahier oppose également, avec Goethe, le Verbe et l’acte : autre manière de rappeler qu’aucune parole ne vaut pleinement si elle ne rencontre pas l’expérience et la responsabilité.
Portrait photographique de Charles Maurras, Studio Harcourt, 1937
L’extrait récuse également, à travers Maurras et Barrès, l’idée qu’il n’existerait que des vérités nationales ou régionales. Sartre défend un humanisme attaché à une vérité commune, imparfaite et recherchée plutôt que possédée.
L’universalisme maçonnique ne nie pas les singularités ; il refuse qu’elles deviennent des prisons. Chercher la Lumière, c’est interdire à toute identité, puissance ou doctrine d’en revendiquer le monopole.
Le silence, cet absent qui connaît pourtant le mot juste
Le dossier laisse pourtant le silence dans l’ombre. Trouver le mot juste signifie parfois renoncer à répondre pour vaincre. L’Apprenti découvre précisément que la parole n’acquiert de valeur qu’après avoir traversé l’écoute.
Autre absence : la parole réglée. En Loge, elle se demande, circule et se rend. Cette discipline libère l’expression de sa brutalité ordinaire et transforme une succession d’opinions en recherche collective.
Albert-Camus
Cette circulation n’est pas une simple procédure. Elle rappelle que le Verbe ne devient constructeur qu’en acceptant la mesure, l’écoute et la présence d’autrui. Une parole initiatique ne cherche pas à occuper tout l’espace : elle contribue à bâtir un espace commun.
Albert Camus fournit au magazine sa formule : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Il rappelle aussi que nos paroles nous engagent. La quête du Mot perdu le confirme : la vérité n’est pas un mot de passe, mais une recherche portée par la qualité du lien.
Villepin, Edgar Morin et nos existences sous cloche
Dominique de Villepin et Thomas Gomart examinent ensuite le désordre international : appeler « guerre » toute confrontation risque de rendre la paix impensable. Pascal Chabot, avec Nos vies encapsulées, décrit une civilisation protégée par la technique, mais coupée du monde sensible.
Le magazine évoque aussi Edgar Morin, récemment disparu, et son séjour californien de 1969 : comprendre exige de relier ce que nos habitudes séparent. Enfin, Frédéric Gros et la souffrance éthique au travail ramènent l’appropriation et la responsabilité au cœur du débat.
De la pensée complexe au refus de l’emprise, une même exigence traverse ces pages : préserver le lien humain contre les mécanismes qui fragmentent, enferment ou réduisent l’existence à une performance.
Le Mot perdu commence là où quelqu’un répond de ses mots
Ce numéro interroge notre capacité à demeurer responsables dans un univers saturé de discours. Des phrases empruntées aux textes fabriqués par l’IA, des déclarations imposées sous Vichy aux mots prononcés devant un cercueil, une même fracture apparaît : la parole peut relier, masquer, exclure ou soumettre.
La Franc-Maçonnerie propose de chercher ensemble le Mot perdu, dans le silence, la confrontation fraternelle et la fidélité à la parole donnée.
Car le mot juste n’est ni le plus brillant ni le plus savant. C’est celui dont nous sommes encore capables de répondre demain.
Philosophie magazine n° 202, septembre 2026. Dossier « Comment trouver les mots justes ? »
Philo Éditions. 98 pages, accompagnées d’un cahier central de 16 pages consacré au Cours de philosophie de terminale de Jean-Paul Sartre. Prix : 6,90 €
Disponible en kiosque, dans les maisons de la presse et au rayon presse des grandes surfaces.
Une mère transformée par le deuil en combattante du harcèlement scolaire
Béatrice Le Blay n’est plus seulement une mère endeuillée. Elle est devenue, par la force des circonstances et la détermination du désespoir, l’une des figures les plus emblématiques de la lutte contre le harcèlement scolaire en France. Co-présidente de l’association « Faire Face au harcèlement », elle s’apprête à lancer, à la rentrée 2026, une nouvelle initiative essentielle : des groupes de parole pour les enfants victimes et leurs parents.
Ce projet, annoncé dans une vidéo publiée sur Instagram, incarne la continuité d’un combat commencé il y a trois ans, le 5 septembre 2023, jour où Béatrice a découvert le corps de son fils Nicolas, pendu dans sa chambre à Poissy (Yvelines), à l’âge de 15 ans.
Le calvaire de Nicolas : un système qui a failli
L’histoire de Nicolas Nébot est celle d’un adolescent ordinaire, broyé par un système incapable d’entendre ses cris de détresse. Élève au lycée professionnel Adrienne-Bolland de Poissy, Nicolas subit pendant plusieurs mois des brimades, des insultes et des agressions répétées de la part de deux camarades de classe.
« C’était des crachats, on lui disait « t’es pas beau, personne t’aime », sa maman et sa sœur c’était des… »
Fred Nébot, le père de Nicolas, décrit dans les médias le calvaire enduré par son fils : insultes, crachats, moqueries sur son apparence physique, harcèlement psychologique quotidien.
Les alertes ignorées : Dès les premiers mois de l’année scolaire 2022-2023, Nicolas et ses parents alertent l’équipe pédagogique. Le 10 mars 2023, les parents sont reçus par le proviseur. Béatrice Le Blay se souvient :
« On a été reçus comme des chiens dans un jeu de quilles. Le proviseur nous dit qu’on n’avait pas de dossier, pas de preuves tangibles. On ne comprenait pas pourquoi il était agressif à ce point-là. »
Le « courrier de la honte » : Le 4 mai 2023, le rectorat de Versailles adresse aux parents une lettre qui restera dans les mémoires comme le « courrier de la honte », qualifié ainsi par l’ancien Premier ministre Gabriel Attal.
Dans ce document, l’administration éducative :
Évoque un « harcèlement supposé », niant la souffrance de Nicolas
Reproche aux parents d’avoir « menacé » et « remis en cause » le personnel de direction
Les menace de poursuites pour « dénonciations calomnieuses », passibles de 5 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende « De victimes, on était coupables. C’est aberrant. »
La descente aux enfers : Après réception de ce courrier, Nicolas « vrille », selon les mots de sa mère. Il fait une première tentative de suicide en février 2023. Il connaît par cœur tous les cas de suicide d’adolescents des deux dernières années et répète en boucle :
« Quand est-ce que ça prendra fin ? Est-ce qu’il faudra un autre suicide pour que ça cesse ? »
Le 5 septembre 2023, au lendemain de la rentrée scolaire, Nicolas met fin à ses jours. Béatrice Le Blay découvre son fils pendu dans sa chambre.
De la douleur à l’action : la naissance d’un engagement
La marche blanche et la plainte
Le 5 septembre 2024, un an jour pour jour après le suicide de son fils, Béatrice Le Blay organise une marche blanche à Poissy, réunissant environ 200 personnes. À l’issue de cette marche, elle annonce le dépôt d’une plainte contre X avec constitution de partie civile pour homicide involontaire.
« Nous considérons qu’il y a eu homicide involontaire. Face à cette série de manquements graves, nous avons décidé de déposer une plainte contre X avec constitution de partie civile. »ouest-france
Cette procédure, déposée en septembre 2024, permet aux parents d’accéder au dossier administratif et scolaire de Nicolas, jusque-là resté confidentiel.
L’enquête relancée
En janvier 2026, plus de deux ans après le drame, le parquet de Versailles ouvre une information judiciaire pour homicide volontaire et harcèlement scolaire.
« Cette procédure offre désormais aux parents un droit d’accès au dossier administratif et scolaire de leur fils. »
L’enquête pourrait « rebattre les cartes sur les différentes responsabilités du corps éducatif ». Lors d’une précédente enquête de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR), il avait été décidé en mars 2025 de n’infliger aucune sanction à Charline Avenel, rectrice de Versailles à l’époque.
L’association « Faire Face au harcèlement »
En novembre 2024, à l’occasion de la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire, Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, fonde l’association « Faire face au harcèlement ». Béatrice Le Blay en est nommée co-présidente, aux côtés de Gabriel Attal et d’Elian Potier, ancienne victime de harcèlement scolaire.
La gouvernance de l’association :
Gabriel Attal, co-président : ancien ministre de l’Éducation nationale et Premier ministre, lui-même victime de harcèlement au collège.
Béatrice Le Blay, co-présidente : mère de Nicolas, engagée pour que le drame ne se reproduise plus.
Le conseil scientifique de l’association comprend des experts reconnus :
Nicole Catheline, pédopsychiatre, spécialiste des relations enfants-école, ayant participé à la création du programme pHARe.
Imanne Agha, proviseure adjointe, conceptrice du programme Phare.
Brigitte Cervoni, inspectrice de l’éducation nationale, pilote des expérimentations de la méthode danoise « Fri for Mobberi » (libéré du harcèlement).
Les nouveaux groupes de parole : libérer la parole pour sauver des vies
Le projet de rentrée 2026
Dans une vidéo publiée sur Instagram, Béatrice Le Blay annonce son nouveau projet pour la rentrée 2026 : la mise en place de groupes de parole.
« À la rentrée, je souhaite mettre en place des groupes de parole : un pour les enfants victimes de harcèlement, pour les aider à libérer leur parole, et un pour les parents, afin de leur donner des outils et de permettre à chacun de partager son expérience. »
Deux objectifs complémentaires :
Pour les enfants victimes : Créer un espace sécurisé où les jeunes peuvent s’exprimer librement, sans jugement, et comprendre qu’ils ne sont pas seuls. La libération de la parole est souvent la première étape vers la guérison.
Pour les parents : Fournir des outils concrets pour détecter les signes de harcèlement, accompagner leur enfant, et partager leurs expériences avec d’autres familles confrontées aux mêmes difficultés.
Pourquoi ces groupes de parole sont essentiels
Les chiffres du harcèlement scolaire en France sont accablants :
« Ces trois dernières années, un million d’élèves ont été victimes de harcèlement. Au collège, ce sont en moyenne 2 élèves par classe qui sont victimes de harcèlement. »
Le harcèlement scolaire est décrit comme une « tragédie silencieuse, qui brise des vies et laisse des cicatrices profondes ».
Les signes à surveiller, selon Béatrice Le Blay :
« Soyez vigilants par rapport aux petits gestes du quotidien, parce que souvent les enfants harcelés ne disent rien. Soyez attentifs et n’hésitez pas. N’hésitez pas à faire une formation ou à aller à une sensibilisation de lutte contre le harcèlement, ça vous aidera. »
Un combat qui dépasse le deuil personnel
La reconnaissance nationale
Le suicide de Nicolas a ému la France entière et a accéléré la mise en place de mesures gouvernementales contre le harcèlement scolaire.
Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, a lancé un grand plan de lutte contre le harcèlement, dont le programme pHARe, généralisé à toutes les écoles, collèges et lycées en 2023.
Anne Genetet, ministre de l’Éducation, a annoncé que le questionnaire de détection du harcèlement serait reconduit chaque année :
« Chaque élève de France, du CE2 à la Terminale, sera invité, d’ici au 15 novembre, à s’exprimer librement dans un questionnaire anonyme de détection du harcèlement. »
Les actions de l’association « Faire Face »
L’association poursuit plusieurs missions :
Soutien juridique et psychologique aux familles touchées par le harcèlement scolaire
Formation et sensibilisation des personnels éducatifs, des élèves et des parents
Plaidoyer pour des réformes législatives et institutionnelles
Recherche scientifique sur les mécanismes du harcèlement et les moyens de prévention« Notre association a pour vocation de lutter activement contre le harcèlement scolaire et de créer un environnement bienveillant pour les élèves. »
Le numéro 3018 : une ressource essentielle
Le gouvernement a mis en place le numéro vert 3018, disponible 7 jours sur 7, de 9h00 à 23h00, pour tout renseignement ou signalement de harcèlement scolaire.
« Numéro gratuit, anonyme et confidentiel. »tf1info
Le message de Béatrice Le Blay : « Écoutez vos enfants »
Dans tous ses témoignages, Béatrice Le Blay répète le même message aux parents :
« Ce que je voudrais dire aux parents, écoutez votre enfant. »
Elle insiste sur l’importance de :
Croire son enfant lorsqu’il signale des brimades
Ne pas minimiser sa souffrance
Alerter rapidement les autorités compétentes
Se former pour mieux comprendre les mécanismes du harcèlement « J’ai traversé un désert. »
Mais de ce désert, Béatrice a fait naître une détermination inébranlable :
« En mémoire de mon fils, mais aussi et surtout pour que le drame qu’il a connu ne se reproduise pas. »lefigaro
Les perspectives : vers une société plus vigilante
Les défis à venir
Malgré les progrès réalisés, le harcèlement scolaire reste un fléau majeur. Les défis sont multiples :
Changer les mentalités : trop d’adultes considèrent encore le harcèlement comme des « jeux d’enfants »
Former les personnels : enseignants, CPE, infirmières scolaires doivent être mieux armés pour détecter et agir
Libérer la parole : les victimes ont trop souvent honte ou peur de parler
Sanctionner efficacement : les harceleurs doivent être identifiés et sanctionnés, mais aussi accompagnés pour comprendre la gravité de leurs actes
L’héritage de Nicolas
Le combat de Béatrice Le Blay dépasse largement son histoire personnelle. Il incarne une prise de conscience collective sur la responsabilité de toute la société face au harcèlement scolaire.
« Nicolas est à côté de moi, il est toujours présent, il fait partie de moi. »
Chaque groupe de parole mis en place, chaque enfant écouté, chaque parent formé, c’est une petite victoire sur le silence et l’indifférence qui ont coûté la vie à Nicolas.
Pour terminer : une mère qui refuse que d’autres enfants meurent
Béatrice Le Blay n’a pas choisi ce combat. Le destin le lui a imposé, dans la douleur la plus absolue. Mais elle a choisi de ne pas se résigner. Elle a choisi de transformer son deuil en action, sa colère en détermination, sa douleur en espérance. Les groupes de parole qu’elle lance à la rentrée 2026 sont plus qu’un projet associatif. Ce sont des espaces de vie, de résilience et de reconstruction. Pour les enfants qui osent enfin parler. Pour les parents qui apprennent à écouter. Pour les familles qui découvrent qu’elles ne sont pas seules.
« Que le drame de Nicolas serve à sauver d’autres vies. »
C’est tout le sens du combat de Béatrice Le Blay. Un combat qui ne s’arrêtera que lorsque plus aucun enfant ne devra subir ce que Nicolas a enduré. Un combat qui nous concerne tous.
Ressources utiles :
Numéro vert 3018 : gratuit, anonyme et confidentiel, disponible 7j/7 de 9h00 à 23h00 (tf1info)
Du 7 au 26 septembre 2026, la Cité des Métiers et des Arts de Limoges consacre une exposition et un cycle de conférences à George Sand, disparue il y a cent cinquante ans. Derrière l’immense romancière du Berry apparaît une femme passionnée par la question sociale, le monde ouvrier, le Compagnonnage et les sociétés initiatiques.
De son amitié avec Agricol Perdiguier et Pierre Leroux jusqu’aux profondeurs ésotériques de Consuelo et de La Comtesse de Rudolstadt, c’est une George Sand singulièrement proche de certaines interrogations maçonniques qui se laisse redécouvrir.
Il est heureux que George Sand revienne aujourd’hui à Limoges par la porte des métiers.
Nohant maison George Sand
On l’a si souvent enfermée dans les images commodes du romantisme – Nohant, Chopin, Musset, les longues robes ou les habits masculins, les romans champêtres – que l’on oublie combien son œuvre fut traversée par les grandes inquiétudes politiques, sociales et spirituelles du XIXe siècle. L’exposition « George Sand et le Compagnonnage », conçue en partenariat avec le Musée George Sand et de la Vallée noire de La Châtre pour le cent cinquantième anniversaire de sa disparition, entend précisément restituer cette dimension moins connue de son itinéraire : son intérêt pour le peuple, l’éducation, la dignité du travail et les nouvelles formes de fraternité qui cherchent alors à répondre aux bouleversements de la société industrielle.
Au cœur de cette histoire se trouve Agricol Perdiguier, le menuisier provençal devenu « Avignonnais la Vertu », dont Le Livre du Compagnonnage paraît en 1839.
George Sand et Agricol Perdiguier vers 1840, au temps de leur rencontre.
Perdiguier ne se contente pas de célébrer les traditions du métier : il veut pacifier un monde compagnonnique encore profondément divisé, combattre les rivalités entre sociétés et faire de l’instruction une voie d’élévation. George Sand découvre son livre grâce à Pierre Leroux et reconnaît aussitôt chez cet ouvrier écrivain une préoccupation qui lui est chère : rendre sa dignité au peuple en lui donnant les moyens de penser par lui-même. Elle admire chez Perdiguier « la poésie des antiques initiations du Devoir », mais aussi la portée morale et progressiste de son entreprise. Cette rencontre nourrira directement Le Compagnon du Tour de France, où le métier devient beaucoup plus qu’un décor : il est école de conscience, de solidarité et de transformation intérieure.
Pour le lecteur maçonnique, la proximité symbolique est naturellement troublante, même s’il serait historiquement absurde de confondre Compagnonnage et Franc-Maçonnerie.
Ici comme là, l’homme reçoit des outils qu’il lui appartient d’apprendre à manier ; le voyage vaut autant par les paysages traversés que par ce qu’il transforme intérieurement ; le savoir ne trouve véritablement son sens que lorsqu’il est transmis. Entre le bois du menuisier, la pierre du bâtisseur et la page de l’écrivain s’affirme une même conviction : aucun progrès collectif ne saurait faire l’économie du perfectionnement de l’individu.
Cette dimension prend davantage encore de relief avec Pierre Leroux, philosophe du socialisme républicain et ami très proche de Sand. Installé à Boussac, dans la Creuse, avec son soutien, il y développe une imprimerie et une expérience communautaire où se rencontrent travail, éducation et solidarité. Leroux appartient aussi pleinement à l’histoire maçonnique limousine : en 1848, il est reçu à la Loge « Les Artistes Réunis », à l’Orient de Limoges, du Grand Orient de France. Son initiation n’est pas un détail anecdotique, tant sa réflexion tout entière tente d’articuler la liberté de la personne, l’égalité sociale et une conception presque spirituelle de la fraternité.
C’est également Leroux qui contribue à conduire George Sand vers les labyrinthes des sociétés secrètes, de l’illuminisme et de la Franc-Maçonnerie.
En juin 1843, travaillant à ce qui deviendra l’univers de La Comtesse de Rudolstadt, elle écrit à son fils Maurice cette formule délicieuse : « Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu’aux oreilles », précisant qu’elle ne sort plus du Kadosh, du Rose-Croix et du Sublime Écossais. Quelques jours plus tard, elle confie à Leroux qu’il l’a plongée dans un véritable labyrinthe de Francs-Maçons et de sociétés secrètes. Elle lit, compare, interroge Swedenborg, Saint-Martin, les traditions templières et différents systèmes initiatiques, non pour reproduire quelque rituel exotique, mais pour nourrir une architecture romanesque où le secret, l’épreuve et la révélation deviennent les étapes d’une métamorphose de l’être.
Il ne faut donc pas faire de George Sand une Franc-Maçonne qu’elle ne fut pas. Sa proximité avec l’univers maçonnique est d’un autre ordre, peut-être plus intéressante encore pour l’histoire littéraire : elle appartient à ces écrivains qui ont compris la puissance narrative et philosophique de l’initiation. Dans Consuelo comme dans La Comtesse de Rudolstadt, le voyage extérieur accompagne une transformation intérieure ; les « Invisibles », les sociétés secrètes et les épreuves permettent de penser cette lente conquête de soi par laquelle l’individu apprend à discerner derrière l’apparence une vérité plus profonde. Chez Sand, le roman devient ainsi, à sa manière, un Temple de papier.
L’exposition de Limoges rappelle enfin que cette quête initiatique ne peut être séparée de son engagement social
George Sand fut une femme de lettres, mais également une journaliste et une conscience républicaine, particulièrement engagée dans l’effervescence de 1848. Ses œuvres sociales, nourries par Leroux, Perdiguier et les grandes utopies de son siècle, interrogent inlassablement la même énigme : comment instituer une société plus juste sans mutiler la liberté humaine ? Cent cinquante ans après sa disparition, cette question demeure intacte. Et c’est peut-être en cela que George Sand continue de parler au Franc-Maçon : elle ne promet jamais un monde achevé, mais invite à travailler sans cesse à son perfectionnement, comme on polit une pierre dont nul ne peut prétendre avoir découvert la forme définitive.
Un cycle de conférences pour prolonger l’exposition
Autour de l’exposition, six soirées permettront d’explorer les différentes facettes de cet univers : jeudi 10 septembre à 19 heures, Bruno Barjou évoquera Le compagnon Agricol Perdiguier ; samedi 12 septembre à 19 heures, le Théâtre de l’Ecale proposera une Lecture autour de George Sand ; mardi 15 septembre à 19 heures, Laurent Beaufils présentera Pierre Leroux, le socialisme écologique ; jeudi 17 septembre à 19 heures, Jean-Claude Sandrier interviendra sur George Sand, le parti du peuple ; jeudi 24 septembre à 19 heures, Astrid Jeanson abordera George Sand et le féminisme ; enfin, samedi 26 septembre à 19 heures, Claire Le Guillou clôturera le cycle avec George Sand superstar.
Ainsi George Sand revient-elle, à Limoges, moins comme une statue de la littérature française que comme une femme demeurée en mouvement.
Auprès de Perdiguier et de Leroux, entre l’atelier compagnonnique, l’imprimerie socialiste et les architectures secrètes de ses romans, sa plume semble nous rappeler une vieille leçon que connaissent bien les initiés : l’œuvre véritable n’est jamais celle que l’on contemple achevée, mais celle que l’on accepte inlassablement de poursuivre.
Informations pratiques
L’exposition « George Sand et le Compagnonnage » se tient du 7 au 26 septembre 2026 au Musée des Compagnons et des M.O.F. – Cité des Métiers et des Arts, 5, rue de la Règle à Limoges. Elle est accessible du lundi au samedi, de 14 heures à 18 h 30. L’entrée est fixée à 5 € et la visite guidée à 6 €. Les groupes peuvent être accueillis le matin sur réservation ; une visite guidée est également proposée l’après-midi à 15 heures, sur inscription. Renseignements et réservations au 07 49 75 82 16.
Chers Frères et Sœurs, chers collègues en art de la division fraternelle, La semaine dernière, je vous parlais des papiers qui tuent la Loge. Cette semaine, parlons de l’immédiat très tempétueux : les élections 2027 qui approchent, et avec elles, la grande question qui divise nos loges presque autant que le choix du vin pour l’agape : faut-il travailler sur les sujets de société ou sur le symbolisme traditionnel ?En résumé, c’est l’intérieur de l’Homme qui influence la société… ou le travail sur l’extérieur qui améliore l’Homme ?
Au GODF, les passions maçonniques s’enflamment – et la presse profane s’en délecte. D’un côté, les Frères et Sœurs qui veulent que la loge parle du monde, du genre, du climat, des lois, des combats du jour. De l’autre, ceux qui estiment que si on veut faire de la politique, il y a déjà des partis pour ça, et que la loge doit rester un lieu de travail symbolique, rituel, intérieur.
Résultat : en loge, on ne se bat plus à coups de maillet, mais à coups d’arguments sur la laïcité, l’Europe, la PMA, l’IA, la transition écologique… et parfois, soyons honnêtes, on en vient presque aux mains sur la couleur du cordon du Vénérable.
Ma solution géniale (ou désespérée) : la loge en deux temps
Face à cette rivalité naissante, j’ai trouvé une solution digne d’un grand stratège : deux séances par mois.
Première tenue du mois : thème de travail centré sur les problématiques sociétales à venir. Là, on parle du monde, de la cité, de l’actualité, des combats contemporains. C’est la loge « engagée », «citoyenne», « dans le siècle ».
Seconde tenue du mois : thème symbolique traditionnel. Là, on travaille sur les grades, les symboles, les mythes, les rituels, la dimension intérieure. C’est la loge « classique », « intemporelle », « hors du temps ».
Ainsi, plus de querelles interminables en tenue. Tous les Maçons seront traités sur un pied d’égalité : il y aura les Frères et Sœurs du lundi de la première semaine, et ceux de la troisième semaine. Chacun comprendra vite s’il fait partie du camp 1 (sociétal) ou du camp 2 (symbolisme). En attendant que tout s’apaise, on aura trouvé une solution.
Bienvenue dans l’ère des loges monopensée
On a connu les loges monogenres : uniquement masculines, uniquement féminines, ou mixtes selon les obédiences. Désormais, nous allons découvrir les loges monopensée : pour être certain d’éviter les bagarres et les discussions sans fin.
Dans la loge « sociétale », on sera sûr de ne pas entendre : « Mais revenons au symbolisme du grade… »
Dans la loge « symbolique », on sera certain de ne pas lancer : « Et sinon, vous en pensez quoi de la réforme des retraites ? »
Chacun chez soi, les symboles chez les uns, les sujets de société chez les autres. Plus de friction, plus de tension. Juste une belle harmonie… de sourds qui ne s’écoutent plus.
Le tablier ne protège pas de tout
Comme quoi, le tablier ne protège pas de tout. On pensait qu’il suffisait de mettre un tablier blanc, de frapper trois coups, de faire la chaîne d’union, et hop, plus de conflits. Mais non : le tablier protège des taches de vin à l’agape, pas des taches idéologiques dans la tête.
Alors oui, ma solution est cynique. Oui, elle est un peu désespérée. Mais au moins, elle a le mérite de la clarté : si vous voulez parler du monde, venez la première semaine. Si vous voulez parler des symboles, venez la troisième. Et si vous voulez parler des deux… eh bien, bonne chance, vous devrez choisir votre camp, comme aux élections.
En attendant 2027
En attendant que tout s’apaise – si tant est que cela arrive un jour – nous allons tester cette formule. Peut-être que dans quelques mois, nous découvrirons que les deux séances dans la loges ont fini par se parler, se comprendre, s’enrichir mutuellement. Ou peut-être que nous aurons simplement officialisé ce qui existait déjà : deux façons d’être Maçon, deux façons de travailler, deux façons de croire que l’on détient la bonne lumière.
Et si un jour, un Frère ose venir à la tenue sociétale avec un sujet symbolique, ou inversement… eh bien, nous aurons au moins un nouveau sujet de dispute. Parce que, soyons honnêtes : sans un peu de conflit, une loge, ça s’ennuie.
À lundi prochain. Ou à dans trois semaines. Selon votre camp.
Maurice Leduc, du dessein au chantier : dix questions au Grand Maître National de la Fédération française du Droit Humain pour son second mandat
À la suite du Convent de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT HUMAIN qui s’est déroulé les 28 et 29 août, Maurice Leduc a été reconduit pour une seconde année en qualité de Grand Maître National. Après une première année d’écoute, de transition et de mise en place des fondations pour différents chantiers, vient désormais le temps de la mise en œuvre. Le Directeur de la Rédaction de 450.fm Yonnel Ghernaouti l’a rencontré pour lui poser dix questions pour passer des intentions aux actes, des orientations aux échéances et du tracé à l’ouvrage.
Une première année pour prendre la mesure
Maurice Leduc : Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain
Lorsque 450.fm rencontrait Maurice Leduc la première fois, en novembre 2025, moins de trois mois après son élection, le nouveau Grand Maître National résumait sa prise de fonction par un mot : « intensité ». Il annonçait alors plusieurs chantiers : achever la réforme structurelle de la Fédération, donner davantage de place à la parole des Loges, développer l’animation régionale, répondre à la situation particulière des territoires ultramarins, renforcer le sentiment d’appartenance et mieux aller à la rencontre des jeunes générations.
Une année s’est écoulée. Maurice Leduc la présentait récemment comme une année de transition : transition personnelle dans l’exercice d’une charge absorbante, transition institutionnelle avec l’achèvement du Règlement des litiges, transition humaine après les évolutions provoquées par la transformation de la Fédération en Fédération de Loges.
Cette première année aura aussi vu naître « La Fabrique », démarche participative réunissant initialement quelque quatre-vingts Sœurs et Frères, qui a fait ressortir quatre enjeux majeurs : aller à la rencontre de la jeunesse, prévenir la démission des Maîtres, oser se dévoiler et accompagner les Loges à petit effectif. Au-delà du diagnostic qui s’est rapidement imposé, reste à savoir comment ces quatre pierres seront taillées, transportées et ajustées.
Une obédience qui prend davantage la parole
Droit Humain Rue Pinel (Paris)
Dans le même temps, la Fédération française du DROIT HUMAIN a incontestablement renforcé sa présence publique. Son site internet accorde une place croissante aux actualités nationales et régionales, aux événements et conférences, aux contributions sociétales notamment par le travail de ses commissions, et aux interventions de ses membres.
La revue semestrielle Chemins de traverse dispose désormais de son propre espace numérique. Son prix est passé de 22 à 15 euros et son cinquième numéro, consacré à la notion de « Passage(s) », est paru à l’occasion de ce Convent. Cette publication entend devenir une ambassadrice du DROIT HUMAIN, à la fois dans son attachement à l’initiatique et dans ses questionnements contemporains et sociétaux auprès des publics maçonniques comme profanes.
À cela s’ajoutent les émissions produites pour Divers aspects de la pensée contemporaine sur France Culture, une présence suivie dans la presse maçonnique spécialisée et dans certains titres régionaux grand public. À noter également le lancement d’une série de podcasts, Les Minutes de liberté maçonnique du Droit Humain, qui comporte déjàvingt et un épisodes disponibles. Une nouvelle saison du podcast est annoncée pour la rentrée.
Cette activité éditoriale et médiatique témoigne d’un dynamisme communicationnel réel. Elle soulève cependant une question essentielle : cette visibilité forme-t-elle déjà une stratégie cohérente ou demeure-t-elle une heureuse addition d’initiatives ?
Autrement dit, comment transformer l’expression publique d’une obédience en véritable rayonnement initiatique, intellectuel et citoyen ?
Dix questions à Maurice Leduc
1 – De la transition à l’exécution
Vous avez présenté votre première année comme celle de la transition, de l’observation et de l’achèvement de plusieurs réformes. Le Conseil National vous ayant renouvelé sa confiance, quels seront les trois chantiers immédiatement prioritaires de votre deuxième année ? Pouvez-vous, pour chacun d’eux, fixer un calendrier, désigner les moyens mobilisés et préciser les résultats attendus avant le Convent de 2027 ?
Maurice Leduc
Maurice Leduc : Le premier chantier consiste à répondre à la question “Quelle fédération française voulons-nous construire pour les années à venir”. En définissant ensemble ce que nous souhaitons pour les générations futures. Pour cela nous nous appuyons sur ce qui fait notre intelligence collective. Grâce au projet que l’on a appelé “La Fabrique”, et j’y reviendrai, mais également en nous nourrissant du travail des Loges, de l’animation régionale et des commissions du Conseil National.
Il s’agit, sur la base de réflexions communes, dont “La Fabrique” fait partie, de définir un plan d’actions pour notre Fédération. Cela nous permettra ensuite d’élaborer un plan d’investissement et un plan de communication qui fixeront les moyens nécessaires pour mettre en œuvre un projet pensé et élaboré collectivement. J’insiste : ce projet sera l’œuvre de toutes les composantes de notre Fédération, construite dans l’écoute réciproque, et avec la capacité à faire travailler ensemble des sensibilités parfois différentes, mais toujours animées par le même idéal : celui d’une Fédération vivante, fraternelle et tournée vers l’avenir, avec une ambition partagée qui nous motive et nous rassemble.
Ensuite, je pense que le contexte général actuel inquiétant, cette obscurité grandissante qui nous entoure, ne doivent pas nous résigner. Au contraire, ils nous imposent une union et une solidarité de tous les Francs-Maçons. Seule cette union peut permettre que notre voix soit plus puissante, entendable et entendue. Je continuerai donc à participer activement au travail inter-obédientiel et à proposer des actions ou communications quand nécessaire. Cette union des Francs-Maçons se vit par des tenues communes au niveau des Loges ou des Régions certes, mais également par des rencontres régulières entre Grands Maîtres et Grandes Maîtresses et des communications communes. J’ai été très touché et ému par la présence de nombreux dignitaires venus en délégations participer à la cérémonie de clôture de notre Convent. Ils représentaient les Fédérations étrangères du DROIT HUMAIN ainsi que les Obédiences étrangères et françaises. Cette présence honore la Fédération française du DROIT HUMAIN et marque la place qu’elle occupe dans le paysage maçonnique national et international. Concrètement, de nombreux chantiers nous réunissent, et ils nourrissent, par l’ouverture qu’ils procurent, là encore la force du collectif, dans une belle diversité que le Très Illustre Frère Michel Meley, Président du Grand Conseil, a qualifié de “diversité arc-en-ciel”. C’est une belle image et cette union des Francs-Maçons au-delà de leurs différences est très importante à mes yeux.
Enfin, il s’agit d’expliciter notre démarche maçonnique au Droit Humain, qui nous sommes et les valeurs humanistes qui sont les nôtres et que nous souhaitons universelles. Il s’agira d’un écrit, sans doute un manifeste qui exprimera également notre attachement aux valeurs républicaines, de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, à la liberté de conscience, au respect de la démocratie et de l’état de droit, dans un monde où les conflits ou les gouvernements autoritaires se multiplient. Sans oublier bien sûr l’aspect environnemental, puisque les conditions actuelles et futures de l’habitabilité de la planète sont mises à mal et que cette question de la protection du vivant, qui figure dans l’article de la Constitution internationale de notre Ordre, est centrale.
Je vois un fil rouge qui unit ces chantiers que je viens de mentionner : ils illustrent la symbolique des ponts à construire. Entre les Frères et Soeurs de la Fédération française du DROIT HUMAIN pour bâtir un projet commun, entre les Francs-Maçons et les profanes, avec le manifeste, et entre les différentes organisations maçonniques.
2 – Quel avenir concret pour « La Fabrique » ?
« La Fabrique » a dégagé quatre enjeux : rencontrer la jeunesse, prévenir la démission des Maîtres, oser se dévoiler et accompagner les Loges à petit effectif. Comment ces orientations vont-elles devenir des actions concrètes ? Des expérimentations régionales, des équipes référentes, des financements et des indicateurs d’évaluation seront-ils mis en place dès l’année 2026-2027 ?
M. L. : “La Fabrique” fait partie d’un tout, elle est à la croisée des chemins. Cela nécessite un constat, des réponses à proposer, des choix à réaliser des actions à mener, une feuille de route à envisager. Comme je l’ai dit lors de notre Convent, cette feuille de route commune, aucun bureau, aucune commission, aucun président ne peut l’écrire seul, elle fait appel à l’ensemble des Sœurs et Frères de la Fédération, à notre intelligence collective.
Dans un premier temps, “La Fabrique” a permis de dégager rapidement des enjeux cruciaux pour notre Fédération. Le premier de ces enjeux concerne, je pense, toutes les organisations maçonniques : c’est la question de l’intérêt de nouveaux profanes, notamment des jeunes. Dans un contexte où tout va vite, où l’individuel l’emporte sur le collectif, où la notion même de vérité perd du terrain, à nous d’expliquer ce que la démarche maçonnique peut apporter, pour soi et pour lire le monde, dans une modernité qui s’appuie sur la Tradition et l’initiatique.
Deux autres enjeux sont les corollaires du premier : d’abord, comment faire en sorte que les initiés persistent dans leur engagement maçonnique sur le long terme. Ensuite comment accompagner les Francs-Maçons du Droit Humain à se dévoiler, pour aller à la rencontre des profanes, pour porter notre parole, dans un contexte où l’antimaçonnisme est en recrudescence et où les clichés et a priori nous concernant reprennent hélas force et vigueur. Enfin, le quatrième enjeu est davantage organisationnel, avec la question des petites loges qui ont parfois de la difficulté à travailler en raison d’un effectif trop peu suffisant.
« La Fabrique » a été engagée en 2026, avec un premier groupe de 80 Frères et Soeurs. Le travail continue avec des visioconférences ouvertes à toutes les Sœurs et tous les Frères de notre Fédération. Nous organisons un séminaire à la Maison Maria Deraismes le samedi 17 octobre 2026 afin de concrétiser le travail accompli et de valoriser les expériences à modéliser et à multiplier. Il s’agit de proposer des pistes d’actions concrètes, issues de pratiques déjà expérimentées dans les loges, ou qui visent à engager des pratiques innovantes. Notre projet doit faire vivre la cohésion de la Fédération française du DROIT HUMAIN sans renoncer à nos fondamentaux basés sur la démarche initiatique. Un équilibre est à rechercher entre fidélité à la tradition initiatique, qualité de la fraternité, ouverture maîtrisée au monde profane et adaptation aux réalités du XXIᵉ siècle. L’enjeu principal n’est pas seulement quantitatif : il s’agit avant tout de redonner du sens, de la visibilité et de la vitalité à notre engagement initiatique.
3 – Comment rajeunir sans diluer l’exigence initiatique ?
Vous avez évoqué les difficultés rencontrées par les jeunes actifs : mobilité professionnelle, garde des enfants, fragilité économique ou moindre disponibilité. Jusqu’où le DROIT HUMAIN peut-il adapter son organisation, ses cotisations et ses exigences d’assiduité sans affaiblir la régularité du chemin initiatique ? Envisagez-vous un dispositif national d’accueil, de mentorat et d’accompagnement des jeunes Francs-Maçons ?
M. L. : Le constat est partagé par de nombreuses organisations maçonniques : nous constatons un vieillissement de nos effectifs, une baisse des adhésions et un décalage entre l’image de la franc-maçonnerie et les attentes des nouvelles générations. Pourtant, celles-ci recherchent du sens, de l’authenticité, de la fraternité et des espaces pour une réflexion libre.
Il est important, comme vous le dites, de tenir compte des contraintes, professionnelles, familiales ou autres, des jeunes profanes ou Frères et Soeurs. Nous avons déjà mis en place des aménagements, notamment financiers, puisque les jeunes de moins de 25 ans bénéficient d’une réduction de la moitié de leur cotisation. Le Conseil National et le Grand Conseil encouragent également les parrainages. Concernant l’assiduité, je nuancerai en insistant sur son importance dans le cadre de la démarche maçonnique, notamment en début de parcours.
Mais sur ce sujet comme sur les autres, ce seront les Frères et les Soeurs qui proposeront les actions et aménagements supplémentaires à mettre en place, qui seront ensuite examinées et validées par nos différentes instances, y compris initiatiques. Il nous faut être imaginatifs et faire preuve d’adaptation, c’est indéniable.
4 – Comment enrayer les départs des Maîtres ?
La démission de Maîtres expérimentés représente une perte humaine, initiatique et mémorielle pour les Loges. Quelles en sont, selon vous, les causes principales : épuisement, conflits internes, lourdeur administrative, perte de sens, coût financier ou insuffisance de la transmission ? Comment comptez-vous écouter les partants, prévenir ces ruptures et rendre aux Maîtres le désir de poursuivre l’ouvrage ?
M. L. : Les départs de Maîtres résultent souvent d’un écart entre les attentes initiales et la réalité vécue en loge. Les causes identifiées sont multiples : perte de sens initiatique, climat fraternel fragilisé, manque d’accompagnement après la Maîtrise, lourdeurs organisationnelles et contraintes personnelles. Voilà pour le constat. Pour les moyens à mettre en œuvre, je vous ferai lamême réponse : des propositions seront formulées, quand ce chantier aura abouti et que des décisions seront prises, je reviendrai vers vous pour un retour spécifique et plus précis sur ces différents enjeux.
5 – Quelle autonomie réelle pour les Loges et les régions ?
L’animation régionale doit devenir, selon vos propres termes, l’un des leviers de la Fédération française. Comment répartir clairement les compétences entre Loges, coordinations régionales et Conseil National ? Quels soutiens particuliers seront apportés aux petits Ateliers, aux territoires ruraux et ultramarins, afin que l’autonomie locale ne se transforme ni en isolement ni en inégalité territoriale ?
M. L. : Il faut replacer cela dans le contexte de la réforme et de la notion même de Fédération. Les loges sont autonomes, libres dans leurs initiatives, soutenues par les régions et la Fédération. Elles ont la capacité de prendre les décisions qui concernent leur vie quotidienne, tout en respectant les Règlements Généraux de la Fédération. C’est une autonomie administrative mais pas initiatique par exemple. La Fédération respecte les spécificités régionales et territoriales, et encourage leur mise en avant. Certains des sujets qui intéressent les Loges ne sont pas les mêmes à Marseille qu’à Limoges par exemple. Mais la Fédération, au-delà du cadre et de la cohérence, souhaite rester une force de soutien et d’accompagnement pour celles qui en font la demande et dans le respect des responsabilités, droits et devoirs de chacun. Cet accompagnement est différent car il nécessite de s’adapter à chaque problématique. Il ne peut donc y avoir une réponse unique, et au contraire des réponses singulières.
6 – Comment mesurer le sentiment d’appartenance ?
Maurice Leduc
Vous faites du développement du sentiment d’appartenance l’une de vos priorités les plus personnelles. Mais comment apprécier une réalité aussi intérieure ? Envisagez-vous des rencontres fédérales régulières, une consultation annuelle des membres, un baromètre de la vie des Loges ou de nouveaux espaces de participation permettant aux Sœurs et aux Frères de se sentir pleinement associés aux décisions communes ?
M. L. : Ce qu’on appelle le “sentiment d’appartenance” des Frères et Soeurs à notre Fédération est un sujet important en effet. Notre force réside dans notre capacité à rechercher ce qui nous unit, notre dynamisme à être fiers de ce que nous sommes. Cela ne se décrète pas, cela se travaille, en responsabilité, avec dynamisme et dans la transparence. C’est en associant nos membres à la vie de la Fédération, en multipliant les temps de rencontres, en créant de l’enthousiasme, du dynamisme et de l’envie que se développera le sentiment d’appartenance.
On entend parfois que “l’administratif” prend trop de place en Loge. Sans doute, mais je pense que c’est une question de démocratie, et qu’il faut que les Soeurs et Frères soient suffisamment informés pour prendre des décisions qui les engagent, que ce soit dans les Loges, les Régions ou au Convent. Je rappelle que le Conseil National ne fait que mettre en œuvre les orientations fixées lors du Convent, qui n’est pas une chambre d’enregistrement mais au contraire un lieu réel de décisions.
Ce sentiment d’appartenance qui dépasse le simple niveau de la Loge, du bassin ou de la Région est crucial selon moi, il constitue une force pour la Fédération. Il permet une ouverture et un élargissement des réflexions, qu’elles soient initiatiques ou sociétales. Dans un mouvement de réciprocité fertile, le travail singulier des Loges nourrit la réflexion plurielle de la Fédération, et cette année encore, les différents rapports sur les questions à l’étude des Loges ont montré toute la pertinence de cette réflexion collective.
Nous avons également la chance exclusive parmi les organisations maçonniques, d’appartenir à un Ordre international. Cet aspect est très important, et il a été rappelé lors de notre Convent par la Très Illustre Soeur Nicole Pruniaux, Grande Secrétaire de l’Ordre représentant le Grand Maître de l’Ordre, René Motro.
De nombreux événements, publics ou initiatiques, sont déjà organisés par la Fédération pour associer et réunir le plus grand nombre possible de Frères et Soeurs. Nous proposons régulièrement des visioconférences – deux à trois fois par an- avec l’ensemble des Présidents d’atelier, les Trésoriers ou Secrétaires. Et “La Fabrique” est un bel exemple d’espace de participation.
Nous organisons également des journées à destination des Apprentis et Compagnons de différentes régions, à la maison Maria Deraismes. Ce sont des moments de partage qui créent et solidifient les liens.
7 – Quelle stratégie derrière le dynamisme médiatique ?
France Culture, presse spécialisée, presse régionale grand public, réseaux sociaux, chaîne vidéo, site internet et podcasts : le DROIT HUMAIN multiplie les voies de communication. Quelle architecture éditoriale reliera désormais ces différents outils ? À quels publics souhaitez-vous vous adresser et selon quels critères évaluerez-vous leur efficacité : audience, demandes d’information, participation aux conférences, candidatures ou meilleure connaissance de la démarche initiatique ?
M. L. : Tous les supports que vous mentionnez concernent notre communication externe et notre image publique. Ils sont complémentaires, mais plusieurs fils rouges les guident : mieux faire connaître qui nous sommes, nous Francs-Maçons du DROIT HUMAIN, avec la spécificité de notre démarche initiatique, la et les mixités, l’aspect international de notre Ordre. Et je dirais aussi le juste équilibre qui nous caractérise : équilibre entre tradition et modernité, entre réflexions symboliques et sociétales, entre démarche personnelle et cadre collectif… Ce juste équilibre et cette “tempérance agissante” guide notre communication, avec créativité, notamment par les podcasts “Les minutes de liberté maçonnique du DROIT HUMAIN”, qui est une première pour une obédience et dont l’audience est croissante. Bien sûr, l’objectif principal de cette communication externe est de permettre à des profanes de mieux nous connaître et de leur donner l’envie de nous rejoindre, de choisir cette “voie du juste milieu” qui nous caractérise.
8 – Quel avenir pour Chemins de traverse ?
Avec son site dédié, un prix abaissé à 15 euros et un cinquième numéro consacré aux « Passage(s) », Chemins de traverse semble appelée à devenir l’un des principaux vecteurs intellectuels de la Fédération. Souhaitez-vous en faire une revue véritablement accessible au grand public, présente en librairie, disponible en version numérique ou sonore ? Comment garantir simultanément son ouverture, son exigence éditoriale et sa liberté de ton ?
M.L. : La revue Chemins de traverse est une initiative encore récente. Cinq numéros c’est encore peu pour une publication, mais je suis assez déçu du peu d’écho qu’elle trouve chez les Soeurs et Frères. La faire connaître est certes un travail de longue haleine et il faut reconnaître un désintérêt général pour les revues quelles qu’elles soient, mais j’ai annoncé au Convent que nous ferons un bilan prochainement pour en tirer les conclusions qui s’imposent. Si les retours des lecteurs sont enthousiastes, ceux-ci sont hélas encore trop peu nombreux. Nous faisons donc évoluer la revue, avec une baisse du prix, et un site qui lui est dédié pour la faire vivre entre deux numéros. Ce site propose des contenus supplémentaires, des suggestions de lecture ou d’émissions, de films ou d’exposition en lien avec les différents thèmes traités par la revue. Nous proposerons également la possibilité d’acheter en ligne une version digitale de la revue pour celles et ceux qui sont moins attirés par la version physique, même si nous nous attachons à la rendre qualitative. Nous ferons le bilan de cette publication en fin d’année, et j’espère qu’elle continuera d’être viable. Avec les podcasts que nous évoquions tout à l’heure, la revue est aussi un outil interne : ils peuvent servir de supports pour les réflexions en Loge, et je souhaite vraiment que les Soeurs et les Frères se les approprient davantage.
9 – De quels combats le DROIT HUMAIN veut-il être porteur ?
Égalité entre les femmes et les hommes, droits de l’enfant, laïcité, bioéthique, intelligence artificielle, montée des violences et des extrémismes : les sujets ne manquent pas. Sur lesquels la Fédération entend-elle faire entendre une parole forte durant l’année à venir ? Comment les travaux produits par les Loges et les commissions pourront-ils être transformés en contributions publiques sans réduire la Franc-Maçonnerie à un groupe de pression profane ?
M. L. : Tous ces sujets que vous évoquez sont légitimes et alimentent les réflexions des Soeurs et Frères de la Fédération française du DROIT HUMAIN. L’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que les droits de l’enfant font partie de notre ADN. Lorsque Georges Martin et Maria Deraismes ont créé le Droit Humain ils le faisaient, notamment, mobilisés par ces deux sujets sociétaux qui hélas ne sont toujours pas résolus 126 ans plus tard. Les autres sujets que vous évoquez font également partie des réflexions qui sont menées au sein des loges mais aussi par les commissions. Ces commissions font un travail formidable et elles sont des sources précieuses pour nourrir et légitimer la prise de parole publique de la Fédération française sur des sujets sociétaux sensibles et préoccupants, ou pour aider le Conseil national dans certaines prises de décisions.
Tous ces travaux, nous les externalisons, il nous faut peut-être les partager davantage encore. D’ailleurs le rapport du thème social de cette année, “L’apprentissage de l’esprit critique, de la liberté de penser face à l’IA, à la prégnance des réseaux sociaux et aux risques de manipulation”, présenté lors de notre Convent, sera envoyé au Premier Ministre, au Ministre de l’Education Nationale et à la Ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique ainsi qu’aux parlementaires, députés et sénateurs. Nous allons également valoriser le travail de la Commission Perspectives sociétales, qui a travaillé sur l’intensification des violences dans notre société, et proposé des perspectives à donner aux citoyens pour une société plus juste, humaniste et pacifiée.
L’une des caractéristiques du DROIT HUMAIN, et je l’évoquais en parlant de “juste équilibre”, c’est à la fois d’encourager le travail sur un plan symbolique et le travail sur un plan sociétal. Concernant ce dernier, notre objectif n’est pas d’être un groupe de pression mais de transmettre dans le monde profane une réflexion imprégnée des valeurs maçonniques qui sont les nôtres. Ce sont des enjeux majeurs : repenser à la fois nos pratiques en questionnant l’incarnation individuelle et collective de nos valeurs, adapter notre discours sans perdre ce qui fait notre esprit et en valorisant nos spécificités dans leur modernité, élargir notre visibilité sans renier notre essence et notre méthode fondamentalement initiatiques.
Je rappelle que nous appartenons avant tout à un Ordre initiatique qui rassemble des Soeurs et Frères “libres et de bonnes mœurs” qui souhaitent travailler en Franc-Maçonnerie. Si la Fédération Française ne s’interdit pas de prendre position sur certains sujets et continuera à valoriser les principes qui sont les siens, elle reste attentive à ne pas affirmer une parole qui se voudrait unique alors qu’il existe, du fait de la multiplicité de ses membres, une grande diversité de pensée qu’elle se doit de respecter.
10 – Quel héritage voulez-vous transmettre en 2027 ?
Le Convent international de 2027 constituera une échéance majeure pour l’Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT HUMAIN. Quelles propositions la Fédération française souhaite-t-elle y porter concernant la mixité des titres, l’accessibilité des Temples aux personnes en situation de handicap, la diversité sociale et générationnelle, la coopération européenne ou la lutte contre l’antimaçonnisme ? Et, au terme de votre seconde année, à quels résultats précis accepterez-vous que votre action soit jugée ?
M. L. : Les sujets ne manquent pas en effet. J’y ajouterai l’intelligence artificielle, les questions de bioéthique. L’égalité entre les femmes et les hommes et la défense des droits de l’enfant, comme je vous l’ai déjà dit précédemment, font partie de notre ADN. Nous défendons aussi bien sûr les valeurs de la République, celles de la Liberté, de l’Égalité, de la Fraternité et de la Laïcité. Les attaques que subissent à la fois la Démocratie et l’État de droit ne peuvent laisser indifférent. Un autre sujet qui nous tient particulièrement à cœur est celui de l’habitabilité de notre planète et la défense du vivant. Nous organisons d’ailleurs une conférence à la Maison Maria Deraisme sur ce sujet le 28 novembre et d’autres suivront. Je rappelle que lors de son Convent international de 2022, l’Ordre Maçonnique Mixte international le DROIT HUMAIN a inclus cette notion dans sa Constitution.
Il n’a pas été défini de critères d’évaluation pour l’année à venir, le Convent 2027 prendra acte de ce qui aura été fait comme de ce qui ne l’a pas été. L’important est de ne pas oublier l’essentiel : la démarche initiatique. C’est elle qui donne sens à notre travail dans les Loges, et qui constitue le fondement de notre fraternité, cette force qui nous invite à apprendre à rechercher ce qui rassemble plutôt que ce qui divise. C’est elle qui justifie notre engagement. C’est elle encore qui, par tradition et par nécessité, nous enjoint à apporter au dehors le travail accompli dans nos Temples. Sans prosélytisme mais avec le devoir de rayonner. Car notre démarche initiatique n’est pas décorrélée du monde, elle permet de le lire, de le comprendre, de le questionner et d’agir, forts de nos réflexions collectives et de notre travail individuel. C’est elle enfin qui doit continuer à guider toutes les décisions que nous prendrons ensemble.
Le temps des pierres visibles
Maurice Leduc a placé sa première année sous le signe de l’écoute, de l’apaisement et de l’intelligence collective. Il aborde la suivante avec trois intentions affichées : élaborer un projet fédéral à cinq ans, multiplier les rencontres internes et interobédientielles, et fortifier la fierté d’appartenir au DROIT HUMAIN.
Le cap est tracé. Les outils sont rassemblés. La communication a gagné en ampleur et la parole de l’obédience circule désormais bien au-delà des parvis de ses Temples. Mais cette deuxième année de mandat en qualité de Grand Maître National ne pourra plus seulement être celle des intentions généreuses ou des plans soigneusement dessinés.
Car, en Franc-Maçonnerie comme dans la cité, le dessein indique la direction, mais seule l’œuvre accomplie témoigne de la qualité du chantier. À Maurice Leduc de nous dire maintenant comment, avec les Sœurs et les Frères du DROIT HUMAIN, il entend passer du tracé à l’élévation.
Arrêtons un instant le flot des mots pour écouter ceux qui ont traversé le temps. Aujourd’hui, une sentence courte, tranchante, qui sonne comme un avertissement : « Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir. » Derrière ces mots, il y a un homme, un parcours, et une invitation à ne jamais confondre berceau et tombeau.
Cette citation est attribuée à Jiddu Krishnamurti (1895–1986), philosophe et penseur spirituel d’origine indienne, dont la vie elle-même illustre la formule. Repéré très jeune par la Société théosophique, présenté comme un futur « instructeur du monde », il finit par rompre avec cette organisation en 1929, déclarant notamment que « la vérité est un pays sans chemin ».
Krishnamurti a passé sa vie à refuser les étiquettes, les gourous, les systèmes tout faits. Pour lui, aucune autorité extérieure – ni livre, ni Église, ni maître – ne peut dispenser quelqu’un du travail intérieur de compréhension de soi. Sa parole s’adresse à ceux qui veulent penser par eux-mêmes, y compris (et surtout) en matière de religion.
L’esprit de la sentence : un berceau, pas une prison
« Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir » se comprend en deux temps.
Naître dans une religion, c’est hériter d’un cadre : des rites, des récits, des repères moraux, une communauté, un langage pour parler du sacré. Krishnamurti n’y voit pas un mal en soi. C’est un point de départ, comme une langue maternelle : on apprend à se situer dans le monde, à nommer l’invisible, à structurer son expérience à travers ce prisme.
Mais ne pas y mourir, c’est refuser que ce cadre devienne une prison. Mourir dans une religion, au sens où il l’entend, c’est rester jusqu’au bout enfermé dans un système de croyances hérité, sans l’avoir vraiment interrogé, testé, transformé par sa propre expérience. C’est laisser sa vie entière déterminée par une appartenance de naissance, sans avoir osé la remettre en question, la quitter si besoin, ou la dépasser.
En d’autres termes : la religion peut être un bon berceau, mais elle ne doit pas devenir une tombe pour l’esprit. La vérité spirituelle, pour Krishnamurti, ne se trouve pas dans l’adhésion passive à un dogme, mais dans une enquête intérieure libre, sans autorité imposée.
De la religion à la Franc-maçonnerie : transposer la sentence
Si l’on transpose cette pensée à la Franc-maçonnerie, la sentence prend une résonance particulière. Comme la religion, la Maçonnerie offre un cadre : des rituels, des symboles, un langage initiatique, une communauté, une éthique. Elle peut être, elle aussi, un excellent lieu de naissance spirituelle : on y naît à une autre manière de penser, de se regarder, de regarder le monde.
Mais l’esprit de Krishnamurti nous inviterait à dire : « Il est bon de naître en Maçonnerie, mais pas d’y mourir.»
Naître en Maçonnerie
Naître en Maçonnerie, c’est : Recevoir un premier langage symbolique pour parler de soi, du travail sur soi, de la mort, de la lumière.
Intégrer un cadre rituel qui structure le temps, la parole, la relation aux autres. Bénéficier d’une transmission : textes, mythes, gestes, qui ouvrent des pistes de réflexion. C’est un point de départ, pas une destination. Comme pour la religion, c’est un berceau : on y apprend à se tenir debout, à marcher, à parler.
Ne pas y mourir
« Ne pas y mourir », en contexte maçonnique, cela peut vouloir dire plusieurs choses :
Ne pas confondre le rituel et le travail intérieur Le rituel est un outil, pas une fin. Mourir en Maçonnerie, ce serait s’arrêter à la forme : connaître tous les grades, tous les mots de passe, tous les gestes, sans que cela n’ait vraiment transformé la manière d’être au monde. Krishnamurti dirait : vous avez hérité d’un beau costume, mais vous n’avez pas marché.
Ne pas remplacer une autorité religieuse par une autorité maçonnique Certains quittent une Église pour entrer en loge, puis font de la loge une nouvelle Église : mêmes dogmes, mêmes certitudes, mêmes interdits de pensée. La sentence nous met en garde : ne pas échanger une prison contre une autre, même dorée de symboles.
Ne pas s’identifier totalement à l’appartenance « Je suis Maçon » peut devenir une identité totale, qui dispense de se remettre en question. Or, pour Krishnamurti, toute identité figée est un obstacle à la vérité. Être Maçon, c’est accepter un chemin, pas se définir une fois pour toutes.
Oser sortir intérieurement, même en restant dans la loge « Ne pas y mourir » ne signifie pas nécessairement quitter la Maçonnerie. Cela signifie :
Garder la capacité de critiquer, y compris sa propre loge, ses propres rites.
Accepter que certains symboles ne parlent plus, et chercher au-delà.
Utiliser la Maçonnerie comme un tremplin vers une liberté intérieure plus grande, pas comme un plafond.
Une devise pour le Maçon libre
On pourrait donc reformuler la sentence de Krishnamurti ainsi, pour un Maçon :
« Il est bon de naître en Maçonnerie, à condition de ne pas y mourir. »
Cela veut dire :
Utiliser le cadre maçonnique comme un outil de naissance à soi-même.
Refuser qu’il devienne une identité totale, une nouvelle religion où l’on s’endort.
Garder toujours ouverte la possibilité de dépasser ce que l’on a reçu, y compris en restant fidèle à l’esprit de la démarche.
En ce sens, la phrase de Krishnamurti rejoint une exigence maçonnique profonde : ne pas s’arrêter aux mots, aux grades, aux formes, mais chercher sans cesse la lumière derrière le symbole.
Naître en loge, oui. Y mourir, non. Parce que la vraie initiation ne s’arrête jamais là où l’on a commencé.