Je suis celui qu’on appelle le tribun. Pas un historien, pas un poète, pas un philosophe, mais un peu de tout cela, selon les jours et les vents. J’ai vu le mythe de Jason traverser les âges, se parer de gloire, de mystère, de symboles. Et j’ai décidé de le raconter.
Exposition au Musée Gregoriano Etrusco – Musées du Vatican.
Non pas pour le célébrer aveuglément, mais pour l’interroger avec tendresse, pour le regarder avec un œil amusé, parfois sceptique, toujours curieux.
Car le mythe, voyez-vous, est une chose étrange. Il prétend expliquer le monde en le rendant encore plus opaque. Il fascine, il traverse les siècles, il se réinvente, mais il ne supporte pas qu’on le regarde de trop près.
Alors, asseyez-vous. Écoutez. Et si vous le voulez, pensez.
Et souvenez-vous : Jason entre dans le récit avec une seule sandale. Un pied nu. Un lacet manquant. Ce n’est pas un fil qu’on suit, c’est une corde qu’on tient, tendue entre le grotesque et le sacré.
Le miroir et le Soleil : quand le symbolisme flirte avec le poétique
Joseph Kuhn-Régnier, Jason et Médée, dans Contes et légendes mythologiques, 1936.
Le miroir, dans le mythe, devient un objet sacré. Il reflète le Soleil, pas celui qui tape sur les transats, non, l’autre : le Soleil initiatique, celui qui éclaire les âmes.
Pourquoi un miroir ? Pourquoi pas une loupe, ou une lanterne ? Socrate aurait demandé : « Et que reflète-t-il, sinon nos propres illusions ? »
Le miroir devient passage, seuil, révélateur. Il capte la lumière et la renvoie, comme si la vérité pouvait se refléter sans se déformer. Mais peut-on vraiment croire qu’un simple objet puisse contenir l’éclat du divin ?
Montaigne aurait souri : « Nous prêtons aux choses plus de sens qu’elles n’en ont, pour mieux supporter notre ignorance. »
Et puis, il y a cette idée que le miroir nous regarde autant qu’on le regarde. Le mythe devient alors une surface réfléchissante : on y cherche des dieux, on y trouve des fragments de soi.
C’est peut-être cela, le piège du mythe : il nous promet l’universel, mais nous renvoie l’intime.
Et dans ce reflet, parfois, on aperçoit un pied nu, une sandale orpheline, un héros qui avance sans être tout à fait attaché au monde.
Jason, la Toison et les grandes questions
Jason, donc. Un héros en quête de la Toison d’Or. Déjà, le nom intrigue : pourquoi une toison ? Pourquoi d’or ? Et pourquoi suspendue dans un arbre gardé par un dragon insomniaque ?
On est à mi-chemin entre le conte pour enfants et le scénario d’un jeu vidéo. Diogène, depuis son tonneau, aurait levé les yeux : « Tout ça pour une peau de mouton ? »
Mais le mythe ne s’embarrasse pas de logique. Il avance, porté par la nécessité de croire que tout a un sens, même les péripéties les plus extravagantes.
Jason embarque sur l’Argo, entouré de héros aux talents variés, certains utiles, d’autres franchement anecdotiques. Héraclès cogne, Orphée chante, et les autres rament.
Montaigne aurait dit : « Nous sommes tous en mer, mais certains rament avec plus de style. »
Le navire, lui, est un personnage à part entière. Cinquante rameurs, une poutre qui parle, une coque blanche comme la pureté. On dirait une métaphore ambulante.
Le bateau devient yoga, discipline, structure mentale. Mais Jason, lui, semble moins préoccupé par la symbolique que par l’arrivée.
Il vogue, il avance, il espère, sans trop se demander ce qu’il cherche vraiment.
Et toujours, ce pied nu, ce lacet défait, comme une promesse de déséquilibre.
La Colchide, Médée et les raccourcis magiques
Arrivé en Colchide, Jason rencontre Médée. Là, le mythe bascule dans le théâtre. Médée, magicienne, amoureuse, stratège.
Elle résout les épreuves, trahit sa famille, et offre la Toison comme on offrirait un trophée à un joueur distrait.
Pascal aurait murmuré : « Le cœur a ses raisons que la raison ignore. »
Et Jason, lui, semble ignorer les raisons du cœur, du devoir, et parfois même du bon sens.
Le dragon est endormi, les taureaux domptés, les dents semées, mais tout cela grâce à Médée.
Jason ne combat pas, il délègue. Il ne conquiert pas, il reçoit. Et pourtant, il est acclamé comme héros.
Socrate aurait demandé : « Peut-on être héros par procuration ? »
Mais le mythe ne s’attarde pas sur ces détails. Il célèbre la victoire, même si elle est empruntée.
Médée
Il glorifie l’arrivée, même si le chemin est escamoté.
Et Médée, elle, devient l’ombre de cette gloire, une ombre qui finira par se venger.
Médée noue les fils là où Jason laisse pendre les siens.
Peut-on être héros quand on ne tient pas la corde de sa propre quête ?
Le souffle et la parole : quand le GADLU murmure au Rhêtôr
Jason sur une fresque antique de Pompéi.
Et puisque c’est moi qui raconte, laissez-moi vous livrer ce que j’ai vécu, non pas un événement, mais une révélation.
Ce jour-là, sur une place de pierre, sous un ciel trop bleu, je me suis levé. J’étais tribun. J’étais orateur. J’étais celui qui parle quand les autres se taisent.
Je parlais pour magnifier Jason, pour glorifier la Toison, pour sanctifier le dragon.
Je parlais comme on peint une fresque : avec des couleurs vives, des contours nets, et une absence totale de nuance.
Mais à mesure que les mots s’élevaient, quelque chose en moi vacillait. Les images devenaient trop parfaites. Les métaphores s’empilaient comme des colonnes trop hautes.
Et soudain, dans le silence entre deux phrases, je l’ai entendu.
Un souffle.
Jason apportant à Pélias la Toison d’or, cratère apulien à figures rouges du Peintre des Enfers, 340-330 av. J.-C., musée du Louvre.
Il ne venait ni du ciel ni de la mer, mais d’un lieu sans direction, sans origine.
Il s’est glissé dans mon oreille, comme une pensée qui ne m’appartient pas, comme une voix qui ne cherche pas à convaincre, mais à éveiller.
Il ne disait pas : « Voici la vérité. »
Il disait : « Regarde autrement. »
Et alors, le mythe s’est déplacé. Il n’était plus seulement une histoire de héros, de dragons, de toisons.
Il devenait une architecture. Une géométrie sacrée. Une énigme posée à l’âme humaine.
Le souffle ne parlait pas de Jason, mais de ce qu’il portait sans le savoir.
Il ne parlait pas de Médée, mais de ce qu’elle révélait malgré elle.
Le souffle disait :
« Ce n’est pas la Toison qu’il cherche. C’est le lacet. Celui qui relie le pied au sol, le héros au monde, le sens à l’errance. »
Épilogue : Le mythe comme lacet
Jason ne meurt pas. Il s’efface. Il s’élève. Il devient ce souffle que le Rhêtôr entend parfois entre deux phrases.
Il devient cette corde tendue entre le visible et l’invisible. Il devient lumière.
Alors, que nous dit ce mythe ?
Qu’il faut se méfier des quêtes trop dorées ?
Qu’un dragon insomniaque n’est jamais une bonne idée de gardien ?
Ou que parfois, tout commence par un détail : une sandale oubliée, un lacet défait, une corde qu’on ne tient pas.
Simone Weil aurait vu dans cette histoire une soif de transcendance mal orientée.
Camus, lui, aurait salué l’absurde, ce héros qui agit sans comprendre, qui souffre sans raison, et qui s’élève sans explication.
Et moi, le Rhêtôr, je vous laisse avec une dernière question :
Et vous, que tenez-vous au bout de cette corde ? Est-ce un fil ? Un nœud ? Ou le mythe lui-même, prêt à vous entraîner ailleurs ?
De notre confrère elciudadanoweb.com – Par Priscila Kahla – Photo : Carlos Salazar
La Franc-maçonnerie, souvent enveloppée d’un voile de mystère et de légendes, représente bien plus qu’une simple société secrète. Elle est un chemin initiatique, un espace de réflexion philosophique et un levier de transformation sociale. Au cœur de cet univers traditionnellement masculin, l’émergence des femmes maçonniques trace un sillon profond, redéfinissant les frontières d’un territoire jadis exclusivement réservé aux hommes. Cet article explore cette évolution à travers une visite guidée du cimetière El Salvador de Rosario, en Argentine, où l’art funéraire révèle les empreintes subtiles de la franc-maçonnerie.
Cette promenade n’est pas seulement un voyage physique parmi les tombes et les sculptures ; elle est une plongée dans le passé, une redécouverte d’une institution née au milieu du XVIIe siècle en Grande-Bretagne, et qui continue d’animer la société contemporaine. À l’origine, des maçons et tailleurs de pierre se réunissaient en secret pour partager des savoirs techniques de construction, sous le sceau de la confidentialité et du mystère. Ces principes perdurent dans l’imaginaire collectif, mais la franc-maçonnerie va bien au-delà : elle incarne des valeurs éternelles comme la justice, la science et le travail.
En Argentine, cette tradition s’est enracinée dès avant le milieu du XIXe siècle, influencée par des dirigeants européens, pour culminer avec la fondation de la Grande Loge Argentine des Francs-Maçons Libres et Acceptés, toujours active aujourd’hui. Des figures emblématiques comme José de San Martín, fondateur de la Loge Lautaro, Manuel Belgrano, Vicente López y Planes et Mariano Moreno y ont adhéré, transformant les loges en foyers de débat éthique et moral. Loin d’être une secte fermée, la franc-maçonnerie visait l’amélioration sociétale et a joué un rôle pivotal dans l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne. À Rosario, cette influence discrète se lit dans l’identité locale, et la visite au cimetière El Salvador offre une occasion unique d’explorer son symbolisme funéraire, tout en honorant le chemin pionnier des femmes maçonniques.
Les origines de la Franc-maçonnerie : De la pierre brute à l’édifice spirituel
Pour comprendre l’irruption des femmes dans cet univers, il faut remonter aux sources. La franc-maçonnerie émerge en Grande-Bretagne au milieu du XVIIe siècle, dans un contexte de guerres civiles et de bouleversements sociaux. À l’époque, les corporations de maçons opératifs – ces artisans de cathédrales et de châteaux – se réunissaient en loges pour protéger leurs secrets professionnels : techniques de taille de pierre, géométrie sacrée et codes de conduite. Ces assemblées secrètes, tenues à l’abri des regards, forgeaient non seulement des compétences manuelles, mais aussi un ethos moral fondé sur la discrétion et la fraternité.
La fondation de la Grande Loge d’Angleterre en 1717 marque un tournant décisif. Cette institution unifie les loges éparpillées et pose les bases d’une maçonnerie spéculative, où les symboles de la construction deviennent métaphores de l’édification intérieure. Dès lors, les critères d’admission sont rigoureux : seuls des hommes « libres et intègres » – c’est-à-dire non asservis par des dettes ou des préjugés – peuvent franchir les portes. Les trois piliers fondamentaux – justice, science et travail – guident les rituels et les débats, transformant les loges en laboratoires d’idées progressistes. Le compas, l’équerre et le maillet, outils du maçon, symbolisent l’équilibre entre esprit et matière, aspirant à polir la « pierre brute » de l’individu pour en faire une pierre taillée, harmonieuse et éclairée.
Cette exclusivité masculine n’était pas arbitraire ; elle reflétait les normes sociétales d’une ère patriarcale, où les sphères publiques et intellectuelles étaient réservées aux hommes. Pourtant, dès les origines, des voix dissidentes murmurent : des épouses et filles de maçons participent indirectement, via des « loges d’adoption » où des cérémonies symboliques leur sont offertes sous patronage masculin. Ce n’est qu’au fil des siècles que ces murmures deviennent un torrent, particulièrement en Amérique latine, où la franc-maçonnerie s’implante comme un ferment révolutionnaire.
La Franc-maçonnerie en Argentine : Un pilier de l’indépendance et de la modernité
Photographie Carlos Salazar
L’arrivée de la Franc-maçonnerie en Argentine s’inscrit dans le sillage des Lumières européennes et des luttes pour l’émancipation coloniale. Bien avant la formalisation officielle, des loges clandestines voient le jour au début du XIXe siècle, inspirées par des exilés et des intellectuels français et anglais. José de San Martín, le Libérateur, en est un pilier : en 1812, il fonde la Loge Lautaro à Buenos Aires, un cercle secret qui réunit des patriotes pour ourdir la révolution contre l’Espagne. Parmi les membres : Manuel Belgrano, artisan de la déclaration d’indépendance et créateur du drapeau argentin ; Vicente López y Planes, auteur de l’hymne national ; et Mariano Moreno, père des idées libérales. Ces figures ne se contentent pas de rituels ésotériques ; elles transforment les loges en arènes politiques, débattant de philosophie rousseauiste, de droits humains et de gouvernance éthique.
C’est au milieu du XIXe siècle que l’institution s’unifie : en 1857, naît la Grande Loge de France d’Argentine, rebaptisée en 1883 Grande Loge Argentine des Francs-Maçons Libres et Acceptés. Cette entité, toujours florissante, compte aujourd’hui des milliers de membres et des dizaines de loges à travers le pays. Loin des caricatures conspirationnistes, les maçons argentins se consacrent à l’amélioration sociétale : éducation laïque, abolition de l’esclavage, promotion de la science. Les loges deviennent des incubateurs d’idées progressistes, influençant la Constitution de 1853 et les réformes éducatives de Domingo Faustino Sarmiento.
À Rosario, deuxième ville d’Argentine et poumon industriel du pays, la franc-maçonnerie s’enracine dès les années 1860. Des loges comme la Loge Unión del Plata ou la Loge Estrella del Sur attirent commerçants, intellectuels et ingénieurs, façonnant l’identité cosmopolite de la cité. Leur influence discrète se perçoit dans l’architecture néoclassique des bâtiments publics, dans les écoles laïques et même dans les mouvements ouvriers. Mais c’est dans les espaces funéraires, comme le cimetière El Salvador – fondé en 1855 et classé monument historique –, que cette empreinte devient tangible. Ce vaste labyrinthe de marbre et de granit, abritant les dépouilles de l’élite rosarina, regorge de symboles maçonniques : acacia immortel évoquant la résurrection, équerres et compas entrelacés pour l’équilibre moral, niveaux et maillets rappelant l’humilité face au Grand Architecte de l’Univers.
Une visite guidée, organisée par des maçons contemporains, transforme ce lieu de deuil en un musée vivant. Les sculptures, souvent dues à des artistes locaux inspirés par les idéaux maçonniques, narrent des histoires de vertu et de sacrifice. Un mausolée orné d’une pyramide tronquée symbolise l’élévation spirituelle inachevée ; une autre tombe, gravée d’un œil omniscient, invoque la vigilance divine. Ces motifs, discrets mais omniprésents, rappellent que la franc-maçonnerie n’est pas un reliquat du passé, mais une force active, tissant des liens entre hier et aujourd’hui.
Le symbolisme maçonnique dans l’art funéraire : Témoignages gravés dans la pierre
Le cimetière El Salvador de Rosario est un palimpseste historique, où chaque pierre tombale conte un chapitre de l’âme collective argentine. Lors d’une visite guidée récente, organisée par la communauté maçonnique locale, les participants – curieux, historiens et initiés – ont arpenté ses allées ombragées pour décrypter les symboles gravés dans le marbre. Ce n’est pas une simple nécropole ; c’est un sanctuaire laïque où la franc-maçonnerie dialogue avec l’éternité, à travers des sculptures qui transcendent la mort pour affirmer la vie immortelle de l’esprit.
Parmi les emblèmes récurrents, l’acacia se dresse comme un phare : cette plante résiliente, impossible à éradiquer, évoque la résurrection d’Hiram Abiff, le maître maçon assassiné dans la légende fondatrice. Sur une tombe du secteur des notables, un buisson d’acacia entoure un sarcophage, rappelant que la mort physique n’est qu’une porte vers la lumière. L’équerre et le compas, duo inséparable, apparaissent entrelacés sur des frontons : l’équerre ancre dans la rectitude morale, le compas trace les limites de l’action juste. Un mausolée familial, datant de 1880, arbore ces outils au-dessus d’une urne, invitant le visiteur à mesurer sa propre conduite face à l’infini.
D’autres symboles affluent : le niveau, instrument d’égalité, souligne l’horizontalité fraternelle ; le maillet, outil de frappe, symbolise la détermination à tailler la pierre brute de l’ego. Sur une sépulture d’un éducateur maçonnique du XIXe siècle, une colonne brisée – allégorie de la vie inachevée – s’élève vers un ciel étoilé, parsemé de la « Lettre G » pour Géométrie ou Grand Architecte. Ces motifs, souvent sculptés par des artistes initiés, ne sont pas décoratifs ; ils sont des enseignements muets, transmettant des leçons de justice et de science à travers les âges.
Cette exploration funéraire met en lumière les traces des luttes pour la liberté et l’égalité. Comme l’explique Marina González, présidente ou V.·.M.·. – Vénérable Maîtresse – de la Loge Flora Tristán n° 10 : « Lors de notre visite au cimetière, nous avons exploré et découvert des symboles, des sculptures et des monuments commémoratifs qui nous rappellent les traces des luttes pour la liberté, l’éducation et l’égalité. Des hommes et des femmes maçonniques qui partageaient nos principes et faisaient de l’enseignement un acte de transformation : ils ont ouvert la voie, défendu la libre pensée et défendu l’enseignement comme moteur de changement social. » Ces paroles, prononcées au milieu des allées silencieuses, transforment la promenade en un rituel collectif, reliant les défunts aux vivants dans une chaîne ininterrompue de transmission.
Symbole maçonnique
Signification
Exemple dans le cimetière El Salvador
Acacia
Résurrection et immortalité de l’âme
Buisson entourant un sarcophage du XIXe siècle
Équerre et compas
Rectitude morale et limites justes
Entrelacés sur un fronton familial de 1880
Niveau
Égalité fraternelle
Gravé sur une tombe d’éducateur progressiste
Colonne brisée
Vie inachevée et aspiration divine
Élevée vers un ciel étoilé avec la Lettre G
Œil omniscient
Vigilance et providence divine
Au sommet d’un mausolée notable
L’émergence des femmes maçonniques : De l’ombre à la lumière
Si la franc-maçonnerie argentine a forgé l’indépendance, son évolution vers l’inclusion féminine reflète les mutations sociétales du XXe siècle. Traditionnellement, les loges étaient des bastions masculins, où la fraternité excluait par définition la sororité. Pourtant, des fissures apparaissent dès les années 1930 à Rosario : sous l’influence du « Rite d’Adoption », des femmes – épouses ou parentes de maçons – participent à des cérémonies symboliques, supervisées par des loges masculines. Ce rite, importé d’Europe, offrait un espace limité, presque tutélaire, où les femmes initiaient une quête spirituelle parallèle, mais subordonnée.
Ce n’est qu’en 2016 que Rosario franchit un cap décisif avec la fondation de la Respectable Loge Flora Tristán n° 10, première loge exclusivement féminine à perdurer sans interruption. Nommée en hommage à Flora Tristán (1803-1844), penseuse socialiste française et pionnière du féminisme, cette loge incarne l’émancipation. Tristán, dans son ouvrage Pérégrinations d’une paria, dénonçait l’exploitation ouvrière et plaidait pour l’égalité des sexes, des idées qui résonnent avec les idéaux maçonniques de justice et de libre pensée. « En tant que loge féminine, sa simple existence est un acte de visibilité des femmes dans un domaine historiquement réservé aux hommes », souligne Marina González.
Aujourd’hui, la Loge Flora Tristán compte une vingtaine de membres, issues de divers horizons : enseignantes, artistes, professionnelles et retraitées. Elle n’est pas un ghetto ; elle est un laboratoire de sororité, où l’âge, les professions et les trajectoires se croisent pour tisser des réseaux de soutien et de mentorat. Marina González précise : « Nous souhaitons élargir l’accès des femmes aux espaces de formation symbolique et philosophique. Une loge féminine sert également de lieu de rencontre pour des femmes d’âges, d’horizons et de professions différents. Cela renforce les réseaux de soutien, de mentorat et de sororité, ce qui a un impact sur le développement personnel de ses membres et de la communauté environnante. » Ces échanges ne se limitent pas aux rituels ; ils débordent dans des ateliers sur l’éthique féministe, des lectures collectives de philosophes comme Simone de Beauvoir ou Olympe de Gouges, et des projets solidaires.
Cette intégration n’est pas isolée : en Argentine, des obédiences mixtes comme le Droit Humain, fondé en 1893 à Paris par Maria Deraismes, gagnent du terrain. À Rosario, des loges comme Flora Tristán affiliées à la Grande Loge Féminine de France pavent la voie pour une maçonnerie inclusive. Les défis persistent – préjugés persistants, rituels adaptés –, mais les bénéfices sont immenses : une voix féminine amplifie les débats sur l’égalité, la paix et l’écologie, enrichissant l’héritage maçonnique d’une perspective genrée.
L’impact communautaire : Une franc-maçonnerie ouverte et engagée
Loin de l’image d’une élite fermée, la franc-maçonnerie de Rosario s’ouvre au monde comme une fleur au soleil. La Loge Flora Tristán, en particulier, multiplie les initiatives pour ancrer ses valeurs dans le tissu social. Elle collabore avec des écoles pour des ateliers sur la citoyenneté, soutient des hôpitaux via des collectes de fonds, et lance des campagnes de sensibilisation contre les violences de genre. Ces actions incarnent le principe maçonnique du « travail bien fait » : non pour l’ostentation, mais pour le bien commun.
Les événements publics sont au cœur de cette ouverture. Les « Tenidas Blancas » – conférences accessibles à tous, sans obligation d’affiliation – attirent un public éclectique pour discuter de philosophie, d’histoire ou de défis actuels. Lors de la Nuit des Musées, la loge propose des expositions sur les symboles maçonniques, démystifiant les rituels tout en célébrant leur profondeur. Et bien sûr, les visites guidées comme celle du cimetière El Salvador : ces randonnées thématiques transforment un lieu solennel en espace de dialogue, où les symboles funéraires deviennent des miroirs de nos aspirations contemporaines.
Marina González résume cette vocation : « Avec les événements ouverts au public que nous organisons, comme les Tenidas Blancas, notre participation à la Nuit des Musées et des visites comme celle que nous proposons au cimetière, nous offrons des espaces de réflexion où les traditions maçonniques s’articulent avec les enjeux contemporains. » Ainsi, la franc-maçonnerie n’est pas un vestige ; elle est un levier vivant, favorisant le débat, la cohésion sociale et le changement. À travers les femmes maçonniques, elle gagne en vitalité, infusant ses idéaux de justice et de science d’une sensibilité nouvelle, inclusive et résiliente.
Conclusion : Un chemin pavé d’étoiles pour demain
La visite au cimetière El Salvador, avec ses symboles gravés dans la pierre, n’est que le début d’un périple plus vaste. Elle nous invite à tracer, comme les femmes maçonniques de Rosario, un chemin à travers un territoire autrefois interdit. De la Grande Loge d’Angleterre à la Loge Flora Tristán, la franc-maçonnerie a évolué d’une guilde secrète à un mouvement universel, où hommes et femmes unissent leurs forces pour polir l’âme collective.
Aujourd’hui, en 2025, cette institution reste un phare : elle défie les ombres de l’exclusion, illumine les luttes pour l’égalité et tisse des liens fraternels dans un monde fracturé. Les sculptures du cimetière, silencieuses gardiennes du passé, nous rappellent que chaque vie maçonnique – masculine ou féminine – est une pierre dans l’édifice d’une société plus juste. Que ce chemin tracé par les pionnières inspire les générations futures : non pas pour conquérir un territoire, mais pour le transformer en jardin de lumière, où la libre pensée fleurit librement. La franc-maçonnerie n’est pas finie ; elle renaît, plus inclusive, plus humaine, prête à sculpter l’avenir.
De notre confrère canadien cbc.ca – Par Nick Wells
Benjamin Kohlman, 43 ans, a plaidé coupable en septembre à des accusations d’incendie criminel pour avoir allumé trois incendies en une heure.
Dans les rues brumeuses de Vancouver, une ville où la modernité côtoie les vestiges d’une histoire associative discrète, un fait divers tragique a secoué la communauté au printemps dernier. Le 30 mars, en l’espace d’une heure seulement, trois temples maçonniques emblématiques de la région métropolitaine ont été la cible d’incendies criminels, causant plus de 2,5 millions de dollars canadiens de dommages. L’auteur présumé, Benjamin Kohlman, un homme de 43 ans originaire de la Colombie-Britannique, a été condamné lundi dernier à 40 mois de prison – soit trois ans et quatre mois – par la Cour provinciale de Vancouver.
Ce verdict, prononcé par la juge Laura Bakan, met un point final provisoire à une affaire qui mêle tragédie personnelle, troubles mentaux et vandalisme contre des institutions séculaires. Au-delà du châtiment, cette histoire interroge la fragilité des esprits vulnérables et la résilience des communautés touchées.
Des dégâts sont constatés dans une salle maçonnique de Lynn Valley, à North Vancouver, le 30 mars. (Ben Nelms/CBC)
Une matinée de chaos : le déroulement des faits
Tout a commencé aux premières lueurs du jour, à 6h45 heure locale, lorsque les pompiers de North Vancouver ont été appelés pour un incendie à la Lynn Valley Lodge, un temple maçonnique niché dans les collines verdoyantes de ce quartier résidentiel. Les flammes ont rapidement dévoré une partie du bâtiment historique, forçant son évacuation totale et causant des dommages structurels irréparables. Moins d’une heure plus tard, un second feu a éclaté dans un autre centre maçonnique de North Vancouver, endommageant gravement ses installations. Le troisième et dernier brasier s’est allumé à Vancouver proprement dit, au Park Lodge Masonic Centre, situé près de la rue Rupert et de l’avenue 29e, un lieu chargé d’histoire pour les Frères de la franc-maçonnerie locale.
Les autorités ont rapidement relié ces sinistres : les feux portaient la marque d’un pyromane méthodique, avec des accélérants inflammables utilisés pour maximiser les dégâts. Le bilan est lourd : des artefacts irremplaçables, des bibliothèques entières réduites en cendres, et une perte estimée à plus de 2,5 millions de dollars. Heureusement, aucun blessé n’a été à déplorer, les temples étant vides à cette heure matinale. Mais la peur s’est installée : comment un seul homme a-t-il pu semer un tel chaos en si peu de temps ?
C’est un coup de chance – ou plutôt un réflexe héroïque – qui a permis d’identifier le suspect. Un policier en repos, passant par hasard près du Park Lodge, a aperçu un homme fuyant les lieux, les mains noircies par la suie. Tentant une arrestation immédiate, l’agent s’est retrouvé aux prises avec Kohlman, qui l’a agressé avant de s’échapper dans les rues adjacentes. Traqué par les caméras de surveillance et les patrouilles, le fugitif a été appréhendé quelques heures plus tard à Burnaby, une banlieue voisine. Sur les images granuleuses diffusées par la police, on voit un homme hagard, guidé non par la rage haineuse, mais par une conviction délirante : stopper, selon ses propres mots rapportés plus tard, l’emprise des « Illuminati » via un contrôle mental.
Portrait d’un pyromane tourmenté : l’histoire de Benjamin Kohlman
Benjamin Kohlman
Benjamin Kohlman n’est pas un criminel endurci sorti des bas-fonds de Vancouver. Né et élevé à Nelson, une petite ville minière nichée dans les Rocheuses de la Colombie-Britannique, il a grandi dans l’ombre d’un traumatisme familial dévastateur. À l’âge de cinq ou six ans, son père autochtone a assassiné sa mère avant de se suicider, laissant l’enfant orphelin et confié à la garde de sa tante et de son oncle. « C’est à ce moment que tout a basculé« , confiera plus tard son avocate, Jessica Dawkins, lors de l’audience. Dès 13 ans, Kohlman sombre dans l’alcool et les drogues dures, un refuge précoce contre les démons intérieurs.
À 18 ans, il migre vers Vancouver, la grande ville tentaculaire, où il trouve un semblant de stabilité professionnelle. Pendant deux décennies, il exerce le métier de poseur de plaques de plâtre et de peintre en bâtiment, un labeur physique qui lui permet de subvenir à ses besoins. Sans casier judiciaire avant ces événements, Kohlman passe pour un homme discret, presque invisible dans la mosaïque multiculturelle de la côte Ouest. Mais sous la surface, les voix intérieures gagnent du terrain. Les experts psychiatriques évoqueront une schizophrénie exacerbée par une consommation chronique de substances – méthamphétamines et opioïdes, selon les rapports du tribunal. « Il croyait agir pour le bien commun, pour briser un complot mondial », expliquera la procureure de la Couronne, Jonas Dow, soulignant que les actes n’étaient motivés ni par la vengeance ni par une haine anti-maçonnique, mais par une « situation de santé mentale aggravée par l’abus de substances ».
Lors de l’audience de plaidoyer en septembre, Kohlman, apparaissant par visioconférence depuis la prison, a décliné de s’adresser directement à la cour. À travers son avocate, il a exprimé un remords sincère : « Il m’a dit, sans ambages, qu’il mérite d’être puni« , témoigne Jessica Dawkins. « C’était pour attirer l’attention, pas pour blesser quiconque. » Une déclaration qui a ému la salle, mais qui n’a pas effacé la gravité des faits.
Le verdict : une peine équilibrée entre justice et espoir de réhabilitation
Lundi, dans une salle d’audience bondée du palais de justice de Vancouver, la juge Laura Bakan a prononcé la sentence : 40 mois de détention fédérale. Après décompte du temps déjà passé en cellule depuis son arrestation – environ 18 mois –, il ne reste à Kohlman qu’une vingtaine de mois à purger. La procureure Jonas Dow avait réclamé jusqu’à cinq ans, arguant de la préméditation et des dommages colossaux. La défense, elle, plaidait pour deux à trois ans, insistant sur l’absence d’intention homicide et le profil réhabilitable de l’accusé.
Incendie Vancouver
Dans son jugement, la magistrate a salué l’empathie naissante de Kohlman : « Cela montre qu’il a au moins une certaine conscience du grand préjudice causé. » Elle a toutefois averti des risques de récidive si les addictions n’étaient pas traitées en profondeur. « J’espère qu’il s’attaquera à ses problèmes d’addiction pendant son incarcération« , a-t-elle ajouté, enjoignant les autorités pénitentiaires à un suivi thérapeutique rigoureux. Les autres chefs d’accusation – trois intrusions par effraction, une agression sur agent et un refus d’obtempérer – ont été ajournés, évitant un cumul de peines.
Ce verdict reflète l’approche nuancée du système judiciaire canadien face aux crimes liés à la santé mentale. Contrairement à des affaires plus sensationnelles impliquant des motifs haineux, celle-ci met l’accent sur la prévention plutôt que sur la punition pure. Kohlman, qui pourrait être libéré sous condition en 2027, devra alors naviguer un programme de probation strict, incluant des thérapies obligatoires et une interdiction de proximité avec tout site maçonnique.
Les victimes invisibles : le choc des communautés maçonniques
Au cœur de cette affaire, ce sont les Frères de la franc-maçonnerie de Colombie-Britannique qui paient le prix fort. La Lynn Valley Lodge, fondée il y a plus d’un siècle, n’est plus qu’un squelette calciné, forçant ses membres à se disperser dans des locaux temporaires. Le Park Lodge, bastion de traditions philanthropiques, a vu ses archives – des documents remontant à l’ère coloniale britannique – partir en fumée.
« Ces temples ne sont pas de simples bâtiments ; ce sont des sanctuaires de fraternité, d’entraide et de réflexion philosophique«
confie un membre anonyme de la Grande Loge de Colombie-Britannique, contacté par notre journal. Avec 2,5 millions de dollars de pertes, l’obédience locale, qui compte des milliers d’adhérents, fait face à une crise financière majeure. Des collectes de fonds ont été lancées, soutenues par la communauté juive et autochtone de Vancouver, soulignant l’engagement caritatif historique des Maçons.
Cette vague d’incendies n’est pas isolée dans l’histoire trouble de la franc-maçonnerie, souvent cible de théories conspirationnistes. Aux États-Unis, des attaques similaires ont visé des loges soupçonnées d’être des nids d' »Illuminati« . À Vancouver, une ville cosmopolite où la Maçonnerie compte sur sa discrétion pour prospérer, cet épisode ravive les peurs. « Nous reconstruirons, plus forts« , assure le Grand Maître provincial dans un communiqué sobre. Mais le traumatisme persiste :
des veillées silencieuses ont été organisées, et des experts en sécurité recommandent désormais des mesures renforcées pour ces lieux symboliques.
Au-delà des flammes : réflexions sur une société fragile
Ce fait divers, loin d’être un simple titre en Une, éclaire les fissures d’une société où la santé mentale et les addictions forment un cocktail explosif. Au Canada, où un adulte sur cinq souffre de troubles psychiques, les Kohlman pullulent : des âmes perdues, ballottées par un système de santé surchargé. La Colombie-Britannique, avec sa crise des opioïdes – plus de 2 500 morts en 2023 –, amplifie ces drames. « C’est une situation de santé mentale provoquée par l’abus de substances de M. Kohlman », martèle Jonas Dow, appelant à plus de ressources préventives.
À l’international, cette affaire résonne avec les débats sur la criminalisation des actes délirants. En France, où la franc-maçonnerie féminine ouvre justement ses portes ce week-end pour un « Temple Ouvert » à Paris – une invitation à la transparence et au dialogue –, on suit l’événement avec inquiétude.
« La Maçonnerie, partout dans le monde, est un phare d’humanisme ; attaquer ces lieux, c’est nier la quête de lumière« , commente un initié parisien.
Pour Vancouver, la cicatrice reste vive. Tandis que les travaux de reconstruction débuteront sous peu, Benjamin Kohlman entame son chemin vers la rédemption. Espérons que, des cendres de ces temples, naîtra une vigilance accrue pour protéger non seulement les pierres, mais les esprits fragiles. Un rappel poignant :
Dans l’ombre des complots imaginaires, c’est la solidarité réelle qui triomphe.
Préambule.*prae-, *ambulare. aller devant, précéder. À bonne allure, avec allégresse et alacrité. Peut-être un préalable à une réflexion nourrie ? Quitte à courir ? Un prodrome ? Tel le vent du Nord-Est ainsi désigné, dans l’Antiquité, comme précurseur des temps de canicule ? Ou bien « ce qui est dit avant », préface, prolégomènes, prologue ? Autant de comportements préliminaires, qui s’arrêtent à la limite, sur le seuil.
On serait sans doute tenté de les prendre pour synonymes, mais leurs nuances sont délicates.
Certes, ces mots déclinent la nécessité d’anticiper un événement majeur, en littérature, en politique, par exemple. Avec des intentions diverses. La « chose » ainsi annoncée et devancée est jugée d’une importance fondamentale. Novatrice, inouïe. Dérangeante, qui sait ? Risque-t-elle de soulever des vagues de réticence, de protestation, de refus ? Jugerait-on bon alors de désarmer en amont les préventions ? Quelque « haut-le-corps » ?
Mais l’introduction ne serait-elle pas presque superflue si on veut aller sans détours au cœur du sujet ? Pourquoi certains préambules ont-ils à ce point retenu l’attention que le développement subséquent s’en est vu amoindri, voire délaissé ?
Ainsi en est-il du Préambule de la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, que rédige Olympe de Gouges en 1791. Ou de celui de la Constitution de 1848, qui proclame les principes fondamentaux concernant les droits et les libertés.
Y verrait-on une essentielle solennité ?
Une préface, un prologue, remplissent-ils la même fonction ? Ils conditionnent la lecture à venir, par la louange quasi obligée rédigée par un autre auteur, en général célèbre, ami, connaisseur. Voire par l’auteur lui-même qui prône la démarche qui a présidé à son écriture théâtrale. Avec conviction et fougue, tel Victor Hugo dans sa Préface de Cromwell.
Bien plus qu’une introduction ! De quoi dérouler le tapis rouge qui donnera un lustre certain à « ce qui va suivre »…, avec le risque de plonger dans l’ombre, voire l’oubli, le texte même qui l’a suscitée !
Qui connaît, de nos jours, la tragédie de Cromwell ?
Tout dans le préambule est affaire de mouvement, comme son nom même l’indique.
Est-ce ce qui arrête, retarde, distrait, conditionne ce qui va suivre ? Ce qui met en appétit le lecteur, ou le rassasie ? Une manœuvre d’approche ? Une invitation à l’action ?
On explique sans dévoiler, on titille les papilles. Voici un art très subtil de suggérer le plaisir et l’intérêt en attente, sans la sécheresse d’une table des matières.
Par le Clavecin bien tempéré, Jean-Sébastien Bach offre une alternance de préludes et de fugues. Comme si on « jouait d’abord », avant de prendre la « fuite » ! À chacun de nourrir l’interstice qui l’enchantera…
Poésie si parlante des mots….
Annick DROGOU
Que dire en préambule de ce mot qui invite à l’ambulatoire ? Il n’annonce pas seulement ce qui précède, il ouvre le passage, marche devant nous pour nous introduire. Prologue, prélude, préliminaire, parvis : le préambule n’est pas encore le texte, mais déjà une marche. Il prépare l’oreille et l’esprit, comme l’ambulatoire du temple prépare le regard au sanctuaire. Non pas un décor, mais un seuil. Un point d’appui avant le départ.
Ce préambule, c’est ce que je veux vous dire avant de parler ou écrire, avant de dérouler mon exposé, mes arguments, ma démonstration. Il faut que vous sachiez pourquoi je vais dire ou écrire cela. Après ce préambule, nous pourrons cheminer et je pourrai commencer en « premier lieu », comme faisaient les anciens orateurs qui pratiquaient l’art de la mémoire, et visualiser les différentes parties de leur discours en les localisant.
Dans les lois et les traités, le préambule expose les raisons, dessine l’intention. Dans nos vies, il est ce temps de suspension, l’instant où l’on s’avance avant le franchissement.
Le préambule est un pas qu’on retient et déjà oriente, un détour nécessaire avant l’essentiel. Car on ne va pas droit au centre : il faut marcher autour, prendre force tout en laissant venir.
Et si toute vie n’était qu’un long préambule, une marche d’approche vers un mystère qui toujours nous précède ?
Nous entrons par l’avant-propos du Comité éditorial, véritable porte d’équerre qui oriente la lecture. Le texte annonce la double respiration du volume, d’un côté la mer pacifique de Ricardo Martínez Esquivel où la sociabilité maçonnique façonne le commerce en civilité, de l’autre la méditation de Jean-Jacques Chauvin où l’inversion des colonnes révèle la mécanique solaire du Rite.
Chroniques d’histoire maçonnique
Entre ces deux focales, la revue promet une pédagogie du réel, et tient parole. Elle noue l’histoire des circulations à la métaphysique du seuil, puis confie à la Belgique ses archives vivantes, afin que les Loges – d’Alost à Verviers, d’Anvers à Ypres, de Wavre à Turnhout – gardent mémoire des travaux qui les fondent.
Drapeau du Costa Rica
Ricardo Martínez Esquivel nous place au ras des quais de Puntarenas. Nous voyons des listes de navires devenir des généalogies de la modernité et des fraternités marchandes changer des étrangers en voisins. La Loge ouverte au port ne bénit pas les intérêts, elle les transfigure.
La province du Costa Rica en 1662
Elle transforme la concurrence en émulation, l’exil en voisinage, le gain personnel en prospérité commune. Les crises ne sont pas gommées, les quarantaines, les replis de capitaux, les revers de fortune traversent ces pages, mais une continuité demeure, soutenue par la régularité des travaux et par la parole donnée.
Blason du Costa Rica
La fraternité apparaît comme l’infrastructure morale de la cité. Elle relie banquiers, capitaines, imprimeurs, médecins, instituteurs, chacun apportant un outil au chantier commun. Nous reconnaissons ici l’équerre et le compas : droiture de l’acte et ouverture de l’accueil. L’étude devient une école civique. Elle enseigne que le contrat a besoin de probité et que la cité a besoin d’une règle tenue.
Jean-Jacques Chauvin déplace ensuite notre regard vers le seuil. Nous nous arrêtons entre Yakin et Boaz, colonnes qui respirent comme des horloges de pierre. L’auteur ne réduit pas l’inversion à une querelle décorative. Il montre, en suivant les gravures anglaises, les sources bibliques et les pratiques rituelles, que le choix des colonnes engage une cosmologie entière. Elles ne sont pas seulement gardiennes d’entrée mais piliers du temps, portant l’arc des solstices et la cadence des saisons. Les Moderns et les Antients ne s’opposent pas par goût d’école mais parce qu’ils lisent deux univers symboliques : l’un marqué par l’architecture ecclésiale occidentalisée, l’autre fidèle à la logique hébraïque et au souffle d’Ézéchiel. Déplacer le regard sans en connaître la clé trouble la musique du monde. Garder la mesure, c’est laisser la marche du Maître s’accorder à la course du soleil. Ainsi toute orientation devient morale. Le Temple n’est pas un décor, mais un instrument de justesse.
Entre la mer et le Temple surgit la figure discrète de Félix Lebossé. Inspecteur des écoles, pédagogue généreux, rédacteur attentif, il incarne cette chaîne d’union silencieuse qui fait tenir une société plus sûrement que les proclamations. À travers lui, nous voyons que l’obédience se grandit quand des serviteurs parlent bas et travaillent long.
La FM belge en 2014
Puis s’ouvre la chambre des archives belges où Jean-Michel Dufays déploie une bibliographie semblable à une carte marine. Les villes deviennent des ports : Alost, Anvers, Turnhout, Verviers, Ypres, Wavre. Chaque notice fait entendre la rumeur d’une loge, les bulletins, les annuaires, les mémoires, les monographies patientes. Ce travail n’est pas un inventaire froid, mais une sociabilité de papier qui prolonge la chaîne d’union entre générations. Le dépouillement du registre des Amis Philanthropes à l’Orient de Bruxelles réveille des vies entières, comme celle d’Armand Gaborria, imprimeur, exilé, passeur de rites, reliant Lille, Turin et l’Italie maçonnique. Ces registres prouvent que l’Europe fraternelle se pense aussi depuis ses villes carrefours, où l’industrie rencontre l’étude et où la mémoire nourrit l’avenir.
CHM 95 4e de couv.
Trois fidélités s’unissent en une seule. Fidélité au monde qui s’échange, puisque la fraternité n’a de sens que si elle règle les contrats. Fidélité au ciel qui s’incline, puisque la marche initiatique n’existe que si elle consent à la loi des saisons. Fidélité aux archives qui se souviennent, puisque la chaîne d’union se nourrit des mains qui ont écrit avant nous. Nous sortons de cette livraison enrichis d’une méthode : travailler avec droiture et mesure, nommer les choses avec exactitude, laisser aux colonnes leur fonction d’horloge, faire de la bibliothèque une chambre du Temple. Lorsque nous lirons les noms d’Alost, d’Anvers, de Verviers, d’Ypres, de Wavre ou de Turnhout, nous sentirons sous nos pas le plancher d’une maison ancienne qui tient encore parce que des Frères n’ont jamais cessé d’ajuster l’équerre à la parole et le compas à la lumière.
Chroniques d’histoire maçonnique – L’expansion maçonnique dans le monde pacifique : le Costa Rica
Collectif – Institut d’Études et de Recherches Maçonniques
Conform édition, N°95, Printemps-Été 2025, 96 pages, 14 € – port inclus
Du site officiel de l’Université McGill à Montréal mcgill.ca
L’article publié sur le site de l’Université McGill cette année, présente une recherche pionnière codirigée par Michael Lifshitz, professeur adjoint de psychiatrie à McGill, en collaboration avec des équipes de l’Université Monash et de l’Université de Toronto. Intitulé « Une étude scientifique révèle comment l’humain peut atteindre un état spirituel profond », il explore les mécanismes cognitifs communs à des pratiques spirituelles apparemment dissemblables : la méditation bouddhique jhāna (un état d’absorption profonde) et la glossolalie chrétienne évangélique (le « parler en langues »). Et pourquoi pas étudier aussi l’impact de la Franc-maçonnerie ?
Au cœur de l’étude se trouve une découverte clé : ces pratiques induisent une « spirale d’attention, d’éveil et de libération ». Ce cycle commence par une focalisation sur un ancrage (la respiration pour les méditants, une invocation divine pour les priants), qui génère un éveil émotionnel de joie, facilitant ensuite une libération ou un abandon immersif. Ce processus, décrit comme novateur en psychologie, intensifie l’expérience spirituelle, menant à une sérénité profonde et un sentiment d’unité. Les chercheurs ont recueilli des témoignages détaillés lors de retraites bouddhistes et de cultes évangéliques aux États-Unis, complétés par des enregistrements d’activité cérébrale (bien que l’analyse neurobiologique complète soit en cours, avec des plans pour de l’imagerie en temps réel). Financée par la National Science Foundation et la John Templeton Foundation, l’étude suggère des implications thérapeutiques : mieux comprendre cette spirale pourrait démocratiser l’accès à des états de bien-être mental, tout en favorisant le dialogue interreligieux en soulignant une « unité humaine » sous-jacente.
un homme qui fait de la méditation sur un rocher
Cette recherche s’inscrit dans un renouveau scientifique des états modifiés de conscience (EMC), où la spiritualité n’est plus reléguée au domaine mystique mais analysée via des outils empiriques. Elle échoit particulièrement à une époque de crise mentale post-pandémie, où les pratiques introspectives gagnent en popularité. Cependant, des limites persistent : l’échantillon est qualitatif et contextuel (États-Unis), et les corrélats cérébraux restent préliminaires. Globalement, c’est une avancée probante, reliant neurosciences et phénoménologie pour valider ce que les traditions ancestrales savaient intuitivement.
Compléments avec des chiffres statistiques officiels
Pour enrichir cette analyse, intégrons des données officielles récentes (2023-2025) sur la méditation et le bien-être mental, issues de sources fiables comme Statista, Ipsos, INSEE, OCDE et l’OMS. Ces statistiques soulignent l’essor massif de ces pratiques, corroborant l’intérêt scientifique pour des états spirituels comme ceux décrits dans l’étude de McGill.
En France : Selon le Baromètre INSEE 2023, environ 5 millions de Français pratiquent la méditation chaque semaine, une hausse de 20 % par rapport à 2019. Une enquête YouGov pour l’app Petit Bambou (2020, actualisée en 2023) révèle que 37 % des pratiquants ont commencé pendant le premier confinement, et 90 % des Européens ayant testé la méditation en 2020 prévoient de continuer. Chez les jeunes (18-34 ans), 47 % ont adopté la pratique pour contrer le stress post-Covid (Ouest-France, 2021 ; tendances confirmées en 2024). Le marché du bien-être mental pèse 3 milliards d’euros en 2023 (Statista), projeté à 4 milliards en 2025, avec 40 % des cours en ligne. L’OCDE note que la France a gagné deux places dans l’indice « Better Life » en 2023 grâce à un meilleur équilibre vie pro-perso, mais seulement 37 % des salariés se disent « très satisfaits » de leur vie (Malakoff Humanis, 2024). L’anxiété touche 301 millions de personnes mondialement (OMS, 2023), et en France, 71 % recourent à des médecines alternatives comme la méditation (étude 2023 sur les soins non conventionnels).
Au monde : Le marché global du bien-être croît de 5,8 % par an (TCAC 2023-2030, Deloitte). Les apps comme Calm dépassent 100 millions de téléchargements en 2023, et BetterHelp voit +30 % d’utilisateurs pour la thérapie en ligne. Ipsos rapporte que 74 % des Français ont investi dans du développement personnel (livres ou formations) en 2023, +12 points vs 2019 ; mondialement, le secteur pèse 49 milliards de dollars, avec +7 % prévu en 2024 (Gartner). Chez les universitaires, 51 % se disent stressés, mais 80 % gèrent via mindfulness (enquête Université de Caen, 2025). Christophe André, psychiatre renommé, prescrit « 10 minutes de méditation par jour pour tous » (France Culture, 2024), validé par des études montrant une réduction de 24 % du cortisol après 10 jours (Université de Göteborg, 2022).
Ces chiffres confirment que la « spirale » de McGill répond à un besoin sociétal urgent : dans un monde où le stress explose, la science valide des outils ancestraux pour un bien-être accessible.
La spirale de l’âme : science, spiritualité et le mystère maçonnique
Une découverte qui éclaire les profondeurs de l’esprit humain
Imaginez un instant : sous les lumières tamisées d’une retraite bouddhiste ou au cœur d’un culte évangélique vibrant, des chercheurs en blouse blanche capturent l’essence intangible de la joie spirituelle. C’est précisément ce que révèle l’étude de l’Université McGill, publiée cette année dans l’American Journal of Human Biology. Codirigée par Michael Lifshitz, psychiatre et anthropologue, cette recherche met en lumière une « spirale d’attention, d’éveil et de libération » – un cycle cognitif universel qui propulse l’humain vers des états de conscience profonds, qu’il s’agisse de la méditation jhāna bouddhiste ou de la glossolalie chrétienne, ce parler en languesextatique. Focalisez votre attention sur un ancrage – la souffle pour l’un, une prière pour l’autre –, et une vague de joie surgit, libérant l’esprit dans un abandon immersif. « À notre connaissance, cette dynamique en spirale menant aisément à un grand état de joie est une idée novatrice », s’enthousiasme Lifshitz. Financée par des géants comme la National Science Foundation, cette étude n’est pas qu’un exercice académique : elle promet de démocratiser la sérénité, en reliant neurosciences et traditions millénaires pour combattre l’épidémie mondiale d’anxiété.
Dans un monde chahuté par la pandémie et l’accélération technologique, ces findings tombent à pic. L’OMS alerte : 301 millions de personnes souffrent d’anxiété en 2023, un record absolu. En France, 5 millions pratiquent la méditation hebdomadaire (INSEE, 2023), une explosion dopée par le confinement – 37 % des néophytes l’ont adoptée dès mars 2020 (YouGov/Petit Bambou). Globalement, le marché du bien-être mental bondit de 5,8 % par an jusqu’en 2030 (Deloitte), avec des apps comme Calm dépassant les 100 millions de téléchargements. Chez les jeunes Français (18-34 ans), 47 % méditent pour juguler le stress post-Covid (Ouest-France, 2024), et 74 % investissent dans du développement personnel (Ipsos, 2023). Pourtant, sous cette effervescence, un constat amer : seulement 37 % des salariés hexagonaux se sentent « très satisfaits » de leur vie (Malakoff Humanis, 2024). La science de McGill offre une boussole : en cartographiant ces états modifiés de conscience (EMC), elle valide ce que les sages savaient – et que la modernité redécouvre à grands frais.
La Franc-maçonnerie : un laboratoire initiatique de l’âme
Mais si la spirale de Lifshitz unit bouddhisme et christianisme, ne résonne-t-elle pas plus profondément avec une tradition discrète, pourtant foisonnante en France ? La Franc-maçonnerie, cette « capitale mondiale » avec ses 160 000 à 180 000 membres (estimations 2023-2025, Grandes Loges et obédiences), n’est-elle pas un écho vivant de ces quêtes spirituelles ? Née au XVIIIe siècle comme un pont entre Lumières et mysticisme, elle invite ses « frères et sœurs » à une introspection rigoureuse, via symboles et rituels qui induisent des EMC subtils. Loin du cliché conspirationniste, la Maçonnerie est un « art de bâtir l’édifice moral de l’homme » : une quête d’humilité et d’amour infini, alignée sur le Grand Architecte de l’Univers (GADLU), principe transcendant les dogmes.
yoga meditation
Dans les loges, l’initiation – cette « mort symbolique » au profane – plonge le néophyte dans l’obscurité, forçant une méditation sur soi et l’univers. « Le silence prolongé est nécessaire pour saisir sa place au centre du cosmos », note un texte maçonnique classique (La Chaîne d’Union, 2012). Cette phase évoque la spirale de McGill : attention aux outils symboliques (équerre, compas), éveil à la joie fraternelle, libération vers une conscience élargie. Des études, quoique rares, corroborent : Michael Winkelman, anthropologue, classe les rituels maçonniques parmi les EMC « intégratifs » (hypnose, transe), favorisant empathie et régulation émotionnelle (État modifié de conscience, Wikipédia, 2025). Dans les Rites Égyptiens, la méditation fait partie du Rituel d’ouverture des travaux. De nombreuses Loges des autres Rituels pratiquent elles aussi la méditation à l’ouverture des travaux.
Statistiquement, la Maçonnerie française prospère contre vents et marées : + 5 fois plus de membres en 50 ans (Challenges, 2024), avec 3 à 4 millions mondialement (estimations 2023, malgré un déclin anglo-saxon). En Occitanie, 3 500 « frères et sœurs » dans une vingtaine d’obédiences (L’Indépendant, 2024). Pourquoi cette vitalité ? Parce qu’elle répond au vide spirituel : 71 % des Français recourent à des alternatives comme la méditation (étude 2023), et la Maçonnerie en est une forme structurée, laïque et humaniste. Osho, y voit un cadre pour « l’évolution spirituelle via méditation et humilité » (Méditations initiatiques et Franc-Maçonnerie, 2025). Des chercheurs comme Claude Saliceti (Humanisme, franc-maçonnerie et spiritualité, 1998) insistent : elle recentre sur l’éthique, « rassemblant ce qui est épars » dans un monde fragmenté.
Implications : vers une spiritualité augmentée ?
Université de McGill
L’étude de McGill n’est pas isolée ; elle s’inscrit dans un continuum où science et ésotérisme convergent. Des IRM montrent que 10 minutes de méditation quotidiennes – prescrites par Christophe André – boostent la matière grise dans le cortex frontal (mémoire, décision ; France Culture, 2024), et baissent le cortisol de 24 % (Göteborg, 2022). Imaginez coupler cela à un rituel maçonnique : une « randonnée méditative » high-tech (tendances 2025, Nexco), ou des loges virtuelles guidées par IA pour des EMC collectives. En 2030, la méditation sera « immersive et connectée ».
Recherche de la Lumière
Pourtant, un cynisme lucide s’impose : dans une société où 51 % des universitaires sont stressés (Université de Caen, 2025), ces outils risquent la marchandisation – apps à 20 milliards de dollars d’ici 2025 (Nexco). La Maçonnerie, avec son serment de secret, rappelle l’essentiel : la spiritualité n’est pas un gadget, mais une forge intérieure : « Malgré nos divergences, nous sommes unis par notre condition humaine. » Que cette spirale nous porte, Francs-maçons ou non, vers une joie libérée – et peut-être, un monde un peu moins obscur.
À la suite de notre article du 12 septembre 2025 intitulé « Crise au Grand Prieuré Rectifié de France : une gouvernance en question et l’IA au cœur du conflit », qui mettait en lumière les tensions internes au sein du Grand Prieuré Rectifié de France (GPRF) et du Directoire National des Loges Écossaises Rectifiées de France (DNLERF) – deux juridictions en amitié avec la Grande Loge Nationale Française (GLNF) –, notamment autour de l’utilisation controversée de l’intelligence artificielle pour la rédaction de textes doctrinaux et des lettres de protestation signées par Jacques Bourbasquet-Pichard, passé Grand Inspecteur, et Patrick Meneghetti – Gardes des Sceaux ayant rang d’Assistant Grand Maître, nous avons reçu une nouvelle série de documents anonymes.
Bijou AGM – GLNF – Source Scribe
Ces éléments, envoyés en septembre 2025 par une adresse email sur proton.me, approfondissent les accusations de dysfonctionnements autoritaristes et révèlent des faits graves impliquant des falsifications présumées et des pressions sur des membres clés de l’Ordre.
Cette seconde vague d’informations, adressée à un large public au sein de l’Ordre et intitulée «Mensonges et Dérives N°2 – De nouvelles informations », s’adresse directement aux « Bien-aimés Frères Maître Écossais de Saint André ». Elle dénonce une « dérive autoritariste » au sein de la direction.
Ces documents mettent en cause le Député Maître Général (DMG) Herland Barrières, accusé d’avoir utilisé frauduleusement la signature et le nom du Grand Secrétaire National, François Chapel, dans un contexte de report sine die de la fusion entre le DNLERF et le GPRF – un projet pourtant validé à l’unanimité par les instances concernées en mai 2025.
Les faits allégués : une signature falsifiée et un « faux en écriture »
Au cœur de ces révélations se trouve le compte-rendu du Conseil d’Administration (CA) du DNLERF du 6 juillet 2025. Ce document, qui annonce la suspension provisoire du processus de fusion pour des raisons de « climat délétère » et d’impossibilité technique liée au site Praxis (géré par Herland Barrières), porte les signatures de Herland Barrières (Président) et de François Chapel (Secrétaire). Or, selon les documents fournis, François Chapel n’a ni rédigé ni validé ce texte, et sa signature y apparaît inversée (de haut en bas et de droite à gauche), comme le démontre une comparaison avec sa signature authentique sur un autre PV.
Dans un « Exposé des faits » détaillé, François Chapel explique le déroulement des événements :
Le 26 mai 2025, le Conseil National valide à l’unanimité le traité de fusion et les nouveaux statuts.
Le 6 juillet 2025, un CA « d’urgence » décide de surseoir à la fusion sans motifs documentés.
Le 7 juillet 2025, un courriel d’envoi du PV est adressé aux membres du CA, signé « Le secrétaire François Chapel » mais émanant d’une adresse générique (nepasrepondre@dnlerf-praxis.fr), sans que Chapel en soit l’auteur.
Bijou MESA verso
Chapel qualifie ces actes de « manquements graves», évoquant un potentiel « faux en écriture » et une « usurpation d’identité » au sens de l’article 226-4-1 du Code pénal. Il précise n’avoir jamais autorisé l’utilisation de sa signature électronique sans validation préalable, contredisant les affirmations de Herland Barrières qui, dans un courriel du 31 août 2025, invoque un « accord réciproque » pour fluidifier les procédures administratives en cas de problèmes internet.
Les captures d’écran jointes illustrent ces irrégularités : l’une montre le PV du CA avec les signatures inversées ; une autre, le courriel d’envoi falsifié ; et une troisième, une remarque de François Chapel soulignant que sa signature originale (du PV du 26 mai) a été manipulée.
Pressions et demande de démission : une logique d’intimidation ?
En réponse à la diffusion par François Chapel d’une « précision » sur le PV du 7 juillet, adressée le 28 août 2025 aux membres du Conseil National, Herland Barrières exige sa démission. Dans son courriel du 31 août, il reproche à Chapel une violation de la confidentialité et du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données), tout en affirmant avoir utilisé la signature de Chapel avec son accord. Il conclut :
« Votre démission s’impose et je vous saurais gré de me la transmettre par retour, sans justification requise. »
Bijou MESA
François Chapel réplique le 1er septembre 2025 dans un courriel aux membres du Conseil National, niant tout accord implicite sans validation et soulignant que l’article 13 des Statuts Civils n’exige que la signature du Président pour les PV. Il dénonce une « opération de diversion » et refuse de démissionner, arguant que son rôle de « lanceur d’alerte » est légitime pour protéger l’association d’un risque juridique.
L’email anonyme accuse Herland Barrières de harcèlement et de représailles, transformant des sanctions disciplinaires en outils d’intimidation. De plus, l’accès de François Chapel à la plateforme Praxis (DNLERF et GPRF) a été révoqué arbitrairement par Barrières, qui en détient le contrôle exclusif, constituant un « abus de pouvoir » selon les whistleblowers.
Un courriel intermédiaire de Chapel à Philippe Dubourget (Grand Prieur du GPRF) le 28 juillet 2025 exprime déjà ses doutes sur le report de la fusion, questionnant la nature des « difficultés » non précisées et plaidant pour une transparence vis-à-vis des membres.
Une démission fracassante : celle de Jean-François Rossi
Ces révélations ont provoqué une onde de choc, culminant avec la démission du Très Respectable Frère Jean-François Rossi, Grand Orateur du DNLERF. Dans un texte cité intégralement dans l’email anonyme, Rossi dénonce des « manœuvres frauduleuses, accusations, usurpation d’identité et autres tromperies » au sein du Directoire, qualifiant le climat de « quasi dictatorial ». Il critique la « quête pathétique de colifichets » et refuse de cautionner un « lamentable simulacre » :
« À la suite des différents courriers reçus ces derniers jours (Patrick Meneghetti, Jacques Bourbasquet-Pichard et, derniers en date mais non les moindres, ceux de François Chapel), il est au vu et au su de tout un chacun désormais qu’il se trame des choses au sein du Directoire, choses qui n’ont que très peu à voir avec ce qui devrait nous y rassembler. Et ce qui devrait, en outre, nous interpeller sur la respectabilité effective du titre « Très Respectable ».
Les boursouflures de l’ego sont certes condamnables mais néanmoins fréquentes et force est de nous en accommoder en attendant que l’on puisse aider ceux qui en sont victimes à les résoudre par cette réputée « douce persuasion ».
En revanche les manœuvres frauduleuses, accusations, usurpation d’identité et autres tromperies sont, quant à elles, inacceptables. Manœuvres assorties de prétendues sanctions disciplinaires (issues d’une autorité de pacotille, cela va sans dire…), d’injonctions à la démission, comme si la démission pouvait être contrainte, alors qu’elle ne fait que démontrer la liberté de celui qui en prend la décision…En ce qui me concerne, je ne tiens plus à être témoin de ce bric à brac quasi dictatorial, qui plus est au sein d’un Ordre dont la vocation originellement initiatique a été depuis longtemps ensevelie sous la pathétique quête de colifichets, décors vidés de leur sens et médailles en chocolat… Ordre à l’intérieur duquel certains sont même prêts à recourir à toutes les extrémités à la seule et simple idée qu’ils pourraient perdre ces fameuses distinctions, distinctions qui n’en ont, bien sûr, que le nom… C’est tragi-comique… à mourir de rire ou triste à en pleurer (barrer la mention inutile). Fort heureusement le fameux secret maçonnique nous protège encore de la risée générale, il est impératif de le conserver !
Bref, je ne tiens plus à cautionner ce lamentable simulacre de quelque façon que ce soit. L’une d’elle consisterait à continuer de participer au CA du Directoire. En étant membre par le simple fait de mon office de Grand Orateur, je me vois, fort à regret et en attendant mieux, dans l’obligation de démissionner de cet office. » Jean-François Rossi, Grand Orateur du DNLERF. Démissionnaire. »
Cette démission illustre l’ampleur de la fracture, reliant ces nouveaux faits aux critiques antérieures sur l’opacité et l’autoritarisme évoquées dans notre premier article.
Implications et perspectives : vers une implosion de l’Ordre ?
Ces documents renforcent les allégations d’inversion des rôles entre instances ordinales et civiles, d’absence de transparence et d’abus de pouvoir, déjà pointées par Bourbasquet-Pichard et Meneghetti. L’utilisation exclusive de Praxis par Barrières soulève des questions sur le contrôle des données et des communications internes, tandis que les accusations de faux pourraient entraîner des suites judiciaires si confirmées.
Aucune réponse officielle n’a été émise par le GPRF ou le DNLERF à ce jour. Les whistleblowers appellent à une prise de conscience collective pour restaurer l’esprit initiatique du Rite Écossais Rectifié. Le Haut Conseil et le Conseil National, qui doivent se réunir prochainement, seront sous pression pour aborder ces scandales. Cette crise, amplifiée par les fuites anonymes, pourrait marquer un point de non-retour pour cette obédience historique, risquant une scission ou une réforme profonde.
450.fm continue de suivre cette affaire et invite les parties concernées à nous contacter pour des précisions ou des droits de réponse. Les documents originaux, reçus anonymement, sont disponibles sur demande pour vérification, dans le respect de la confidentialité des sources.
À Genève, le dimanche 5 octobre 2025, le Musée Ariana – musée suisse de la céramique et du verre – ouvre une parenthèse médiévale de 11 h à 18 h. On y vient pour la fête, on y reste pour l’atelier : tout conduit la main à penser et l’esprit à agir. L’exposition Post Tenebras Lux sert d’axe : « après les ténèbres, la lumière » n’est plus une devise affichée, c’est une pratique. Trois ateliers forment un triptyque initiatique – blason, vitrail héraldique, calligraphie – qui mène de la forme à la clarté, puis de la clarté à la parole tenue.
D’abord le blason. Loin d’un caprice graphique, l’héraldique révèle une grammaire morale. On apprend les métaux et émaux, l’ordonnance du champ, les pièces et meubles, l’accord des figures et des couleurs. Chacun compose son écu comme on dresse sa colonne intérieure : l’Équerre y règle la mesure, le Compas ouvre l’intention, la Règle rappelle la rectitude. Nommer ses vertus, hiérarchiser ses forces, choisir une devise – déjà, quelque chose s’ordonne en nous.
Vient ensuite le vitrail héraldique, où le blason prend corps de lumière. Le carton prépare la mise en couleurs, la grisaille nuance, le plomb nerveux tient l’ensemble comme le ferait un osier de lumière. On découvre pourquoi l’azur et l’or chantent différemment des gueules et de l’argent, comment l’ombre nécessaire exalte la clarté, et l’on réalise un médaillon ou une petite verrière à ses armes. Gouverner la lumière, c’est se gouverner soi-même ! Le vitrail n’illustre pas l’héraldique, il l’accomplit.
Le troisième temps est celui de la calligraphie, l’art du ductus, ce chemin que dessine la plume avant même que l’encre ne parle. En vérité, le ductus, mot latin dérivé de ducere – signifiant tirer, conduire ou encore diriger – est l’action d’amener, de diriger, de tracer, en particulier les lettres.
On s’initie à l’onciale, à la gothique textura ou à l’humanistique. L’angle du calame règle la cadence, la respiration fait naître le trait juste. On calligraphie sa devise, on pose une lettrine sobre, et la phrase devient serment discret, prête à se loger sous l’écu ou au revers du vitrail. La main apprend la patience, l’œil la justesse, le souffle le rythme : la parole retrouve la dignité du signe.
Ainsi se tisse la voie royale de cette journée : nommer, illuminer, prononcer.
Trois gestes, un même travail intérieur. Autour, la fête bat son plein : démonstrations de céramique inspirée du Moyen Âge, secrets d’écritures et enluminure, musiques vagabondes, contes, jeux d’adresse en bois, combats commentés dans la grande halle, « potions & alchimie », et, au crépuscule, un ballet de feu qui referme la célébration comme un antiphonaire de flammes. La taverne des saveurs ponctue le parcours : la convivialité n’est pas un à-côté, elle est la juste température de l’atelier.
Pour nous, artisans du Temple, l’Ariana rappelle que la lumière ne se reçoit pas, elle se fabrique.
Le blason met en ordre, le vitrail élève, la calligraphie engage. L’enfant y trouve le jeu, l’adulte la méthode, le chercheur de symbole l’alliance du beau et de l’utile. On repart avec un écu personnel, une mini-verrière et une devise calligraphiée ; plus encore, avec la sensation d’avoir poli sa pierre.
Sous le signe de Post Tenebras Lux, Genève offre une leçon d’atelier : faire de la matière un miroir et, de la clarté, une promesse tenue.
Entrer dans ce numéro d’Epistolæ Latomorum, qui consacre son dossier à « Le franc-maçon et son histoire » et sa rubrique « Symbolisme » au maillet – revient à franchir un seuil où la lumière consent à la mesure. L’équinoxe pose sa balance et nous respirons aussitôt la tenue d’une revue qui ne juxtapose pas des pages mais règle une cadence intérieure. Rien n’y cherche l’emphase. Tout y travaille l’exactitude.
Philippe Cangémi, Grand Maître, nous accueille avec une parole qui ne promet pas des lendemains abstraits. Elle rappelle la vocation d’une obédience quand elle sert la cité par la qualité des travaux. Nous entendons l’exigence d’une sobriété rituelle qui protège des crispations de personne. Nous recevons l’invitation à soigner le silence fondateur, à cultiver la nuance comme courage, à remettre la jeunesse en situation d’apprendre par l’exemple ce que signifie servir plutôt que paraître. Cette voix ne s’élève pas au-dessus des ateliers. Elle en épouse le pas et nous met en route. Claude Godard, rédacteur en chef, prolonge cette impulsion par une rentrée qui refuse la routine. Reprendre ne signifie pas reproduire. Reprendre signifie revenir à la source qui éclaire la forme. L’histoire y devient méthode. Le maillet y devient école de décision. La diversité y trouve sa place sans que l’exigence initiatique s’évente. Nous avançons dès lors avec un angle juste. La pensée consent à la discipline des gestes. Le chemin s’ouvre.
Pierre Franceschi donne au dossier sa ligne d’horizon en travaillant la perspective avec la patience d’un tailleur de pierre. Sa prose ne brille pas pour elle-même. Elle règle notre regard. Elle décante, elle remet droit. Nous voyons mieux ce qui fonde la durée d’une loge lorsque l’atelier cesse d’être une chronologie et redevient un organisme vivant. La loge Sagesse apparaît comme une conscience en acte. Édouard de Ribaucourt, Camille Savoire, Gustave Bastard ne sont plus des noms fixés. Ils prennent l’allure d’ouvriers dont la fidélité fait autorité. Ils ne professent pas. Ils persévèrent. Ils tiennent la règle, surveillent la qualité des gestes, gardent ce centre pragmatique qui empêche la tradition de se dissoudre dans le culte du passé. La parole de Michel Bédaton, Vénérable Maître, confirme ce tempérament. Le verbe marche à la vitesse de la main. L’expérience précède le commentaire. La noblesse d’un atelier se reconnaît alors à des signes discrets. La patience partagée. Le silence bien disposé. L’écoute qui donne du temps à la pensée. L’hospitalité qui honore la visite interobédientielle sans renoncer à l’exactitude rituelle. La conversation qui préfère la nuance à l’invective. Ainsi la tradition ne répète pas. Elle recommence.
Éric Saunier
Éric Saunier s’avance ensuite avec l’outil discret de la critique des sources. Un demi siècle de terrains impose une manière de lire qui ne se contente pas de voir. Exploiter une trace exige d’écouter la texture de l’archive. Les registres parlent par leurs pleins et par leurs creux. Les minutes instruisent par leurs silences autant que par leurs insistances. Le survol n’est pas fuite. Il devient art d’arpenter le temps à pas égaux. Naît de là une éthique du récit maçonnique. Refuser l’anecdote flatteuse. Se défier des mythes commodes. Vérifier les filiations. Exposer le travail plutôt que s’abriter derrière la source. Cette pédagogie rend la mémoire plus probante et la probité plus lumineuse.
Pascal Berjot
Ajoutons maintenant ce foyer ardent qui traverse tout le numéro et qui prend corps sous la plume dePascal Berjot. La Maçonnerie à Lyon devient une géographie spirituelle qui nous apprend à tenir. Nous voyons la ville comme deux mains qui se rejoignent. La Saône et le Rhône dessinent une nervure double. La colline de Fourvière veille comme un sanctuaire. La colline de la Croix Rousse travaille comme un atelier. Dans cet entrelacs, la tradition ne s’installe pas en décor urbain. Elle épouse les pentes et les quais. Elle emprunte la patience des métiers de la soie. Elle avance au pas mesuré des processions et des cortèges civiques. Pascal Berjot décrit Lyon avec les mots d’un homme qui y a posé sa règle. Les rivières deviennent les branches d’un compas ouvert qui prend la mesure d’un espace humain. La ville se lit comme un temple en creux. Ses salles sont des squares et des traboules. Ses colonnes d’air portent un ciel travaillé par l’idée d’équilibre.
J.-B. Willermoz
L’histoire se déploie alors sans raideur. Les premières Loges du XVIIIe siècle tâtonnent, nomment, ordonnent, cherchent la tenue régulière. Jean Baptiste Willermoz (1730 – 1824) s’avance très tôt, jeune négociant scrupuleux lancé vers une réforme intérieure. Il reçoit, il travaille, il collecte, puis il ordonne. Le Rite Écossais Rectifié prend racine avec la patience d’un jardinier qui greffe.
La présence de Martinès de Pasqually passe comme un vent d’Orient. Les doctrines se frottent à la pierre lyonnaise. Elles s’épurent sans perdre leur feu. Elles donnent à la cité une discipline du cœur et un goût de claire chevalerie. Rien de plaqué. Une ascèse du discernement. Une volonté de réconcilier foi, raison et conduite. À travers Jean Baptiste Willermoz, nous entendons cette voix qui demande de ne jamais séparer la doctrine du soin des Frères.
Le récit embrasse de larges siècles et garde le détail. La sociabilité bourgeoise anime cafés, salons et bibliothèques. Les Loges inventent une bienfaisance qui n’est pas l’aumône. Elles soutiennent les apprentissages. Elles allègent les détresses. Elles ouvrent des écoles d’exactitude morale. Nous croisons Claude Bourgelat qui fonde la première école vétérinaire du monde. Nous croisons André Marie Ampère qui donne à la science un alphabet nouveau. Nous retrouvons Émile Guimet, voyageur des cultes et bâtisseur de musées. Nous apercevons Ulysse Pila, pont de commerce vers l’Extrême Orient. Cette constellation révèle une manière lyonnaise d’habiter la cité. Joindre la pratique utile et la pensée longue. Tenir ensemble les soies fines et les grands desseins.
Blason de la ville de Lyon
Vient le XIXe siècle et ses secousses. Les canuts se lèvent. La Croix Rousse gronde. Les Frères descendent des ateliers et des comptoirs pour calmer, soutenir, parfois seulement témoigner. La bienfaisance se structure. L’idée d’adoption féminine affleure. Des expérimentations s’ébauchent qui annoncent le désir d’associer les femmes à l’œuvre commune. Les institutions politiques se durcissent et la Maçonnerie marche sur la corde tendue entre empire et liberté. La Troisième République confie à Lyon une charge civique. Les loges se multiplient. Elles discutent. Elles clarifient. Elles prennent position en conscience avec le souci constant d’instruction, de santé et de justice sociale. Maître Philippe et Gérard Encausse dit Papus passent comme deux étoiles contraires qui attirent et divisent. La ville accepte cette tension. Elle sait que l’expérience spirituelle et la prudence critique se cherchent et se corrigent.
Lyon, les pentes de la Croix Rousse
La blessure du siècle suivant traverse ces pages avec gravité. Listes infamantes, scellés, temples sous séquestre, Frères arrêtés, exils, déportations. Lyon apprend la fidélité silencieuse. Le retour ne triomphe pas. Il rétablit. Il reconstitue des archives. Il visite des familles. Il rouvre des portes. La Maçonnerie retrouve sa voix, plus basse, plus juste. Pascal Berjot souligne la patience de la reconstruction et cette manière lyonnaise d’éviter les querelles de préséance pour privilégier la qualité des travaux. Nous reconnaissons une éthique. S’effacer pour que l’atelier vive. Préférer la tenue régulière au bruit. Laisser la fraternité recoudre ce que l’histoire a rompu. Le regard se tourne vers la carte contemporaine. Les obédiences trouvent à Lyon un terrain d’équilibre où l’exigence symbolique demeure. Les loges fréquentent les musées. Elles investissent les bibliothèques. Elles s’aventurent dans des débats où les valeurs se clarifient à l’épreuve de la contradiction loyale. La ville demeure matrice du Rite Écossais Rectifié sans se réduire à un conservatoire. Les héritages deviennent méthodes. Étudier. Transmettre. Éprouver par la vie. Les deux collines reprennent sens. Fourvière rappelle l’axe intérieur. La Croix Rousse garde le goût du labeur et de la justice sociale. Entre elles, la confluence dit la vocation d’unir ce qui sépare. Voilà la signature de Lyon. Une métaphysique pratique. Un art d’accorder contemplation et responsabilité.
Le maillet reçoit ensuite une attention qui n’a rien d’ornemental. La Loge Excalibur rappelle que le symbole ne surplombe pas l’objet. Il naît de lui. Le maillet parle par son poids et par sa tenue. Par l’élasticité du bois. Par la manière dont la main amortit ou casse le choc. Par le son qui s’enfouit dans la matière. Les métiers de la main lui confient une puissance apprivoisée. Menuisiers, tonneliers, sculpteurs, tailleurs de pierre ont appris la mesure par l’oreille autant que par l’œil. Ce détour profane purifie le regard rituel. Frapper en loge ne signifie pas seulement signaler un ordre. Frapper signifie libérer une énergie tenue qui se règle pour ne pas blesser. L’outil enseigne la tempérance active. Il dirige sans brutalité. Il touche sans meurtrir. Pierre Franceschi prolonge la méditation avec le couple maillet et ciseau. Le maillet donne l’impulsion. Le ciseau dessine la forme. La pierre consent quand la cadence est juste. Trois coups mettent le temps en ordre et l’Apprenti s’y mesure. L’autorité découvre sa propre limite. Trop fort la pièce se fissure. Trop faible la pierre demeure muette. Au moment opportun la figure s’avance. Nous quittons la mécanique. Nous entrons dans une politique de l’âme. Une alchimie discrète affleure. Un premier choc noircit l’informe. Un second blanchit la face. Un troisième rougit l’instant où la forme apparaît. Rien de plaqué. Une expérience de main et de cœur. Le symbole advient parce que le geste a été vrai.
Nous saluons brièvement ces deux artisans majeurs que ce numéro place au travail. Pierre Franceschi, maçon chercheur familier de l’histoire des rites, écrit au plus près des ateliers et des archives. Il conjugue enquête historique et lecture symbolique avec une probité qui élève la conversation. Pascal Berjot, ancien Grand Maître de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, fait de Lyon une carte d’orientation et un exercice d’humilité. Officier, pédagogue, conférencier, il parle au citoyen autant qu’au compagnon. Tous deux donnent l’exemple d’une érudition gouvernée par la vie.
Nous refermons le volume comme nous remettons un Temple en ordre. Le monde extérieur nous paraît moins confus. Nous portons la mémoire d’une ville qui unit prière et labeur sans confusion. Nous gardons en main un outil qui commande la mesure et qui protège de l’orgueil autant que de l’inaction. La tradition ne marche pas derrière nous. Elle marche à nos côtés. Elle oriente, elle tempère, elle oblige. Nous avançons avec cette clarté qui naît lorsque la pensée consent à la justesse du geste, et chaque pas fait monter une figure plus nette dans la pierre de nos jours.
EPISTOLAE LATOMORUM – Dossier : Le franc-maçon et son histoire / Symbolisme : Le maillet
La revue de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra
Conform édition, N°72, Équinoxe d’automne 2025, 64 pages, 14 €
Ce récit n’est pas une rupture soudaine. C’est le fruit d’un glissement lent, d’un effacement discret, d’une parole ignorée. Il est né dans les prémices d’une discussion, là où les silences pèsent plus que les discours. Il ne raconte pas une démission, mais une transmutation. Celle d’un frère devenu Ombre, non par choix, mais par nécessité.
I – La Rencontre au Zénith : Dialogue entre l’Ombre et le Gardien des Silences
Dans la pénombre feutrée du convent, là où les colonnes semblent écouter plus qu’elles ne soutiennent, l’Ombre avance. Elle ne cherche pas la lumière, elle la soupçonne. Et surtout, elle cherche la pierre d’Ac, cette assise spirituelle que l’on dit inébranlable, mais que nul ne semble avoir vue sans détour.
Au zénith, glisse Le Gardien des Silences. Sa démarche est incertaine, mais son regard est fixe. Il ne vole pas, il suggère. Il ne parle pas, il consigne.
Il est le scribe du convent, celui qui consigne les silences et archive les soupirs. Mi-ombre mi-lumière, mi-solennel mi-sarcastique, il connaît les rituels, les phrases qui ne veulent rien dire mais qui font consensus.
L’Ombre : « Empereur, je viens chercher la pierre d’Ac. On dit qu’elle est ici, quelque part entre les minutes du convent et les interlignes du silence. »
Le Gardien des Silences (avec un sourire qui ne quitte jamais le coin de son bec) : « La pierre d’Ac ? Elle est là, bien sûr. Juste derrière le rideau des intentions. Mais attention, elle glisse. Comme moi. »
L’Ombre : « Est-ce une épreuve ? Une énigme ? Un jeu ? »
Le Gardien des Silences : « C’est un peu tout cela. Et surtout, c’est une illusion bien réelle. Tu la verras quand tu ne la chercheras plus. Tu la tiendras quand tu accepteras de la perdre. »
Le Silence
La pierre d’Ac, posée là entre eux, ne dit rien. Elle est témoin. Elle absorbe les mots, les regards, les silences. Elle ne juge pas, mais elle pèse. Elle est le centre invisible autour duquel tourne toute la scène.
L’Ombre : « Alors je dois glisser aussi ? »
Le Gardien des Silences : « Non. Tu dois apprendre à tomber avec élégance. C’est tout l’art du convent. »
II – Interlude : L’Apparition du Grand Pingouin
Alors que l’Ombre s’apprête à saisir la pierre, un frisson traverse les colonnes. Un être étrange glisse entre les interlignes du convent. Il ne marche pas, il patine. Il ne parle pas, il ponctue. C’est le Grand Pingouin.
Son jabot est brodé de devises oubliées, son regard est fixe, mais son esprit semble ailleurs, peut-être dans les archives, peut-être dans les marges.
Le Grand Pingouin : « Tu cherches une réponse. Mais tu n’as reçu qu’un écho. Une formule creuse, un “du moment que tu payes tes capitations”… Voilà ce que j’ai consigné. »
L’Ombre : « Tu es le gardien ? »
Le Grand Pingouin : « Non. Je suis le témoin. Celui qu’on ne convoque jamais, mais qui apparaît quand le verbe se dérobe. »
Il tourne autour de la pierre d’Ac, la frôle sans la toucher. Puis il s’arrête, et dans un souffle presque imperceptible :
Le Grand Pingouin : « La lumière visible ne convient pas à tous. Certains naissent dans l’ombre pour y tailler leur vérité. »
Et comme il est venu, il repart. Sans bruit. Sans trace. Mais son passage a laissé une fissure dans le silence, celle d’un aveu que nul n’a voulu formuler.
III – La Transmutation de la Pierre
Vieil alchimiste dans son laboratoire
Le Soleil est un réacteur à fusion naturel qui transmute les éléments légers en éléments plus lourds
La pierre d’Ac repose entre eux. Elle semble d’abord brute, rugueuse, indomptée. L’Ombre l’observe, hésite à la toucher, comme si elle pouvait le brûler ou le révéler.
Le Gardien des Silences (avec un ton presque cérémoniel) : « Elle est brute, comme toi. Comme moi. Comme tout ce qui commence sans savoir où ça finit. »
L’Ombre : « Et comment devient-elle pierre finie ? »
Le Gardien des Silences : « Par le choc. Par le doute. Par le silence. Elle ne se taille pas à coups de certitudes, mais à l’aide d’un ciseau forgé dans l’humilité. »
L’Ombre tend la main. La pierre semble changer sous ses doigts. Elle n’est plus tout à fait la même. Elle s’adoucit, se polit, comme si elle reconnaissait le geste. Ou peut-être est-ce l’Ombre qui change, et la pierre ne fait que suivre.
Le Gardien des Silences : « Tu vois… elle ne glisse plus. Elle s’ancre. Elle devient ce qu’elle doit être. Pas ce que tu voulais qu’elle soit. »
Un murmure traverse les colonnes. Rien d’articulé, juste une vibration. La pierre d’Ac, désormais taillée, reflète une lumière douce, celle qui ne vient ni du zénith ni du nadir, mais du centre, là où l’Ombre devient passage.
IV – La Chute des Masques
La pierre d’Ac, désormais taillée, renvoie une lumière douce. Pas celle du zénith, mais celle du dedans. L’Ombre la contemple, et dans son éclat, quelque chose se fissure.
Le Gardien des Silences recule d’un pas. Son bec tremble légèrement. Il ne glisse plus. Il vacille.
L’Ombre : « Elle te regarde aussi, tu sais. Elle ne distingue pas les titres, seulement les visages. »
Le Gardien des Silences (la voix moins assurée, presque humaine) : « Je ne suis pas le zénith. Je suis un point de passage. Une plume dans le vent du convent. »
Il retire son jabot. Il ne reste qu’un frère, un homme, un être en quête, un initié sans costume, mais non sans chemin. L’éminence grise devient « gris » tout court. Et dans ce gris, il y a de la vérité.
L’Ombre : « Alors tu n’étais pas le gardien ? »
Le Gardien des Silences : « Non. Juste le scribe. Celui qui écrit ce que les autres taisent. Celui qui glisse pour éviter de tomber. »
Un silence. Mais cette fois, ce n’est pas un silence codé. C’est un silence vrai. La pierre d’Ac pulse doucement, comme si elle respirait.
L’Ombre : « Et maintenant ? »
Le Gardien des Silences : « Maintenant, je tombe. Mais je tombe droit. »
V – L’Intervention du GADLU
Le convent s’est figé. Ni Ombre ni Gardien ne bougent. La pierre d’Ac pulse doucement, comme si elle appelait. Et dans ce silence qui n’est plus vide, un souffle descend. Il ne vient ni du zénith ni du nadir. Il vient du centre. Du point sans lieu. Du nom sans forme.
Une voix s’élève. Elle n’a pas de timbre, mais elle résonne dans chaque colonne, chaque interligne, chaque fibre du convent.
Le GADLU : « Frères, Ombres, Gardiens, déchus… Vous avez joué avec les masques, taillé la pierre, glissé entre les mots. Mais avez-vous lu le rituel ? Non pas pour le réciter, mais pour l’entendre. »
Un frisson traverse les voûtes. Le Gardien des Silences baisse les yeux. L’Ombre se redresse.
Le GADLU : « Le rituel n’est pas un manuel. C’est un miroir. Il ne vous dit pas quoi faire. Il vous montre ce que vous êtes quand vous croyez savoir. »
La pierre d’Ac s’illumine brièvement. Non pas d’une lumière éclatante, mais d’un reflet discret, celui d’un mot oublié.
Le GADLU : « Vous cherchez la vérité dans les titres, dans les rôles, dans les phrases codées. Mais la vérité ne se cache pas. Elle se tait. Elle attend que vous cessiez de parler pour exister. »
Un silence. Pas celui des colonnes. Celui du cœur.
Le GADLU : « Le rituel est un chant. Il ne se lit pas. Il se danse. Il ne se récite pas. Il se respire. Il ne s’imprime pas, il s’incarne. Et surtout… il ne s’impose pas. Il s’offre. »
Puis, comme il est venu, le souffle se retire. Il ne laisse ni trace ni dogme. Juste une vibration. Une page ouverte. Et une pierre qui respire.
I – Le Gardien des Silences et la Pierre d’Ac
Fable initiatique à la manière de La Fontaine
Un gardien des silences, perché, Au zénith du convent, siégeait sans défaut. Son jabot bien lissé, son regard plein d’éclat, Il croyait voir tout, du sommet de son plat.
L’Ombre, elle, rampait dans les plis du silence, Cherchant la pierre d’Ac, loin des apparences.
« Rien ne sert de voler, dit-elle sans éclat, Quand la lumière naît là où l’on ne la voit pas. »
L’Empereur, surpris, glissa sans panache, Son verbe s’effaça, son masque fit relâche. La pierre, entre eux, se tailla sans bruit, Et chacun vit l’autre, sans rôle, sans appui.
Moralité : Rien ne sert de voir de si haut, Quand tout se joue en bas, dans le creux des mots. La sagesse ne brille pas dans les titres dorés, Mais dans l’ombre qui ose, et dans la pierre taillée.
– Post-scriptum : Le Poids du Miroir
P.S. Ce récit est une œuvre de fiction symbolique. Toute ressemblance avec des personnes existantes, ayant existé ou ayant rejoint l’Orient éternel serait pure coïncidence… ou simple jeu de miroir. La pierre d’Ac ne juge pas. Elle pèse.