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L’œuvre de René Guénon : La contre-initiation

Proposé en exclusivité par Bernard Fontaine

L’intégralité de l’œuvre de René Guénon n’est pas encore accessible. Cependant, les éditions Dervy offrent l’ensemble des ouvrages de René Guénon, comprenant ceux publiés de son vivant ainsi que plusieurs œuvres posthumes, majoritairement axées sur un thème précis. Il demeurerait encore plusieurs volumes à publier : notamment les articles de La Gnose que René Guénon signait sous le nom de Palingénius (dans la Revue La Gnose de 1909 à 1912, rééditée par les éditions de l’Homme libre), ainsi que ceux parus dans la France antimaçonnique concernant les Supérieurs inconnus (1912-1914), publiés par les éditions Arché Edizione dans La polémique des Supérieurs inconnus. D’autres encore pourraient être mentionnés, et nous aurons l’occasion d’y revenir.  

Dans une série d’articles, je reviendrai sur les controverses entourant cette œuvre, en commençant par la notion de « contre-initiation » que René Guénon dévoile dans un article publié en janvier 1933, intitulé Des Centres initiatiques (1). Cet article devait servir de préface au livre de Zam Bothiva, Asia Mysteriosa, où il révélait un étrange « Oracle » permettant d’entrer en contact avec un « centre secondaire » d’origine Rose-Croix. Finalement, René Guénon dénonce une supercherie et refuse de donner son accord pour sa publication (2).)

En février 1933, René Guénon publie un nouvel article sous le titre d’Initiation et contre-initiation. La contre-initiation se présente comme une initiation. Quelle est son origine ? René Guénon insiste sur le fait qu’elle ne peut être considérée comme d’origine humaine, car dans ce cas on devrait parler de pseudo-initiation ni comme indépendante et autonome. En effet, elle ne peut procéder que « de la source unique à laquelle se rattache toute initiation, et, plus généralement, tout ce qui se manifeste dans notre monde, un élément « non-humain » (3). Mais le lien avec le centre suprême étant rompu, cette contre-initiation ne peut permettre que l’accès à une influence d’ordre inférieur, psychique, en opposition aux petits mystères. Ces derniers ne sont, pour le contre-initié, qu’une fin en eux-mêmes, ne leur permettant pas d’accéder aux grands mystères, c’est-à-dire aux états supra-humains totalement inaccessibles. Le contre-initié se prétend en opposition avec l’autorité spirituelle par illusion et en ne sachant pas qu’il est instrumentalisé à la réalisation du plan divin sur le plan humain.

Aleister Crowley

Certains contre-initiés seront désignés par René Guénon principalement à travers sa correspondance, mais aussi ses livres. Parmi ceux-ci, il citait Aleister Crowley. Dans une lettre adressée à Louis Caudron, il qualifie Aleister Crowley (4) de « sinistre individu, qui est certainement un des plus dangereux agents de la « contre-initiation ». » (5). Or cet Aleister Crowley semble effectivement avoir joué un rôle important durant l’entre-deux guerre. Il serait à l’origine du dévoilement d’une géographie secrète dont René Guénon s’intéressa sans pour autant publier quoi que ce soit sur le sujet : les 7 tours du diable.

En 2020, Louis de Maistre publiait un livre intitulé Les lieux du pouvoir entre mythe et histoire. Cet auteur propose une étude sur la notion des tours du diable exposée pour la première fois par l’explorateur William Seabrook dans son livre Voyage en Arabie. René Guénon en fit un compte-rendu dans les Etudes Traditionnelles et reproduit dans l’ouvrage posthume Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme. René Guénon n’y fera plus référence, sauf dans sa correspondance. 

W.B. Seabrook

C’est dans différentes lettres adressées à Arturo Reghini, à Vasile Lovinescu, que René Guénon fait référence aux tours du diable. Mais le point de départ est le compte-rendu d’un livre de W.B. Seabrook. Aventures en Arabie extrait comportant ce qui nous intéresse ici :

« Ce qui est peut-être le plus digne d’intérêt, à l’insu de l’auteur qui, malgré ce qu’il a vu, se refuse à y croire, c’est ce qui concerne les « sept tours du diable », centres de projection des influences sataniques à travers le monde ; qu’une de ces tours soit située chez les Yézidis, cela ne prouve d’ailleurs que ceux-ci soient eux-mêmes des « satanistes », mais seulement que, comme beaucoup de sectes hétérodoxes, ils peuvent être utilisés pour faciliter l’action de forces qu’ils ignorent. Il est significatif, à cet égard, que les prêtres réguliers yézidis s’abstiennent d’aller accomplir des rites quelconque dans cette tour, tandis que des sortes de magiciens errants viennent souvent y passer plusieurs jours ; que représentent au juste ces derniers personnages ? En tout cas, il n’est point nécessaire que la tour soit habitée d’une façon permanente, si elle n’est autre chose que le support tangible et « localisé » d’un des centres de la « contre-initiation », auxquels président les awliya es-Shaytân; et ceux-ci, par la constitution de ces sept centres prétendent s’opposer à l’influence des sept Aqtâb ou « Pôles » terrestres subordonnés au « Pôle » suprême, bien que cette opposition ne puisse d’ailleurs être qu’illusoire, le domaine spirituel étant nécessairement fermé à la « contre-initiation ».

Vasile Lovinescu

Dans une lettre datée du 19 mai 1936, René Guénon dévoilait à Vasile Lovinescu où se situaient ces tours du diable :

« … l’Iraq. Pour les autres, on parle de certaines régions situées vers les confins de la Sibérie et du Turkestan; il y a aussi la Syrie, avec les Ismaéliens de l’Agha Khân et quelques autres sectes assez suspectes; puis le Soudan, où il existe dans une région montagneuse, une population lycantrope d’une vingtaine de mille individus (je le sais par des témoins oculaires); plus au centre de l’Afrique, du côté du Niger, se trouve la région d’où venaient tous les sorciers ou magiciens de l’ancienne Egypte(y compris ceux qui luttèrent contre Moïse); il semble qu’avec tout cela on pourrait tracer une sorte de ligne continue, allant d’abord du Nord au Sud, puis de l’Est à l’Ouest, et dont le côté concave enserre le monde occidental ».

René Guénon faisait le lien entre ces tours du diable et la présence de gisements de pétrole. Il ajoutera à ces sept tours du diable des centres secondaires dans une autre lettre adressée à Marcel Clavelle (Jean Reyor) et datée du 25 mars 1937 : Anvers, les Baléares, Lyon, la Californie … et en indiquant la présence des sept tours du diable : Niger, Soudan, deux en Asie Mineure, une en Syrie, une en Mésopotamie, une du côté du Turkestan et deux autres vers le nord (l’Oural ou la partie occidentale de la Sibérie) « mais je dois dire que, jusqu’ici, je n’arrive pas à les situer exactement ».

Notes :

(1)   Des Centres initiatiques, Le Voile d’Isis, janvier 1933. Cet article a été repris au Chapitre X du livre Les Aperçus de l’Initiation. Ce livre a été publié en 1946. L’article a été réécrit pour cette édition. 
(2)   Cette préface sera publiée dans le Bulletin des Polaires sans la permission de René Guénon qui publiera une mise au point en juin 1931 dans le Voile d’Isis.
(3)   Initiation et contre-initiation, Le Voile d’Isis, février 1933.
(4)   On peut retrouver les passages où il cite Aleister Crowley sur le site index-rene-guenon.org (Une grande partie de la correspondance reste encore inconnue).
(5)   Lettre adressée à Louis Caudron, Le Caire, 5 décembre 1935.
(6)   Etudes Traditionnelles, janvier 1935, p.42-43.

Autres articles de la série

« Les Templiers » : quand la raison d’État met le sacré au service du pouvoir ou l’art d’un procès qui fabrique le crime

Il existe des textes brefs qui, loin de réduire la pensée, la concentrent, comme une teinture mère. C’est le cas des Templiers de Jules Michelet. Le lecteur y sent une main d’historien, mais aussi une main de poète civique, capable d’arracher une époque à la poussière pour la rendre à ses forces actives. Nous ne lisons pas seulement un récit du passé. Nous recevons une mise à l’épreuve.

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L’Ordre du Temple devient un miroir tendu à la souveraineté, à l’Église, à la justice, et plus secrètement à notre propre désir de croire que le sacré serait indemne dès lors qu’il se drape de règle, d’habit, de vœu.

Avant de parler des Templiers, il faut regarder Jules Michelet lui-même, car l’ouvrage porte l’empreinte de son souffle

Jules Michelet, né en 1798 et mort en 1874, fut à la fois historien et écrivain, formé à la discipline des archives et habité par une vision presque organique de l’histoire, comme si une nation possédait des nerfs, une mémoire, une douleur, une fièvre. Il travailla aux Archives nationales, enseigna au Collège de France, et prit place parmi ces voix qui, au XIXᵉ siècle, ne séparent pas l’enquête de la conscience.

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Sa bibliographie éclaire ce tempérament. Jules Michelet ne se contente pas d’une chronologie, il cherche une âme dans les événements, qu’il s’agisse de l’ample fresque de l’Histoire de France, de l’Histoire de la Révolution française, de Le Peuple, de La Sorcière ou de La Bible de l’humanité. Ces titres ne sont pas des étendards de bibliothèque, ils forment une constellation, et Les Templiers s’y inscrit comme une étoile sombre, une étoile de procès, de cendres, d’État.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Jules Michelet refuse l’innocence des puissances

Nous rencontrons une mécanique, et cette mécanique possède des dents. L’Ordre du Temple ne tombe pas, il est renversé. La chute ne relève pas du hasard, elle relève d’une conjonction, et cette conjonction a des noms propres que Jules Michelet charge d’une énergie presque dramatique, Philippe IV le Bel, Clément V, et plus loin Jacques de Molay, figure de fin, figure de braise. L’historien romantique, chez Jules Michelet, n’est pas un conteur qui enjolive. Il est un anatomiste qui montre comment l’État fabrique une vérité utile, comment la religion institutionnelle peut devenir relais, comment une procédure peut servir de voile à une décision déjà prise.

Les-Templiers Jules Michelet

La grandeur de ce texte tient à une tension, et cette tension nous parle puissamment dès que nous acceptons de lire avec une attention initiatique

L’Ordre du Temple naît d’une exigence de garde, de route, de passage. Protéger le pèlerin, c’est protéger la fragilité de l’élan, c’est maintenir ouvert un chemin. Dès lors, l’Ordre du Temple concentre une énigme que toutes les traditions connaissent. Une fraternité organisée finit par produire de la puissance, et la puissance appelle la convoitise, donc la peur, donc la calomnie. Dans cette logique, la richesse n’est pas seulement un fait économique, elle devient un signe métaphysique, la preuve supposée qu’un secret circule, qu’un pouvoir invisible travaille derrière l’apparence. Jules Michelet comprend très bien cette alchimie politique du soupçon. Nous voyons naître, page après page, la transformation du Temple en cible, puis en scandale, puis en crime.

Il faut mesurer ce que Jules Michelet fait du procès. Le procès, chez lui, n’est pas un épisode juridique, il est une scène de théâtre sacré renversé, où le sacré se met au service du temporel, où la parole est arrachée, où l’aveu cesse d’être vérité pour devenir résultat. Cette substitution est centrale. Dès lors qu’un aveu peut être fabriqué, la réalité se déplace, et la justice devient un instrument de gouvernement. Ici la lecture maçonnique se met à vibrer, non pas parce que nous chercherions une filiation imaginaire, mais parce que nous reconnaissons un mécanisme universel.

Tout ordre initiatique, toute société de transmission, dès qu’elle devient visible et puissante, se trouve exposée à la tentation des pouvoirs extérieurs, et à la tentation, plus grave encore, d’être jugée sans être entendue. Jules Michelet nous apprend que la violence la plus efficace n’est pas celle qui frappe, c’est celle qui fait dire. Elle fait dire sous la contrainte, puis elle consigne, puis elle publie, puis elle transforme cette publication en opinion, et l’opinion en nécessité.

Ce texte appelle une méditation sur la différence entre secret et dissimulation

L’Ordre du Temple est accusé d’ombre, et cette accusation permet à d’autres ombres, plus massives, plus institutionnelles, de se couvrir d’un manteau de vertu.

Le secret initiatique, dans sa forme noble, protège l’intime, protège le temps de la maturation, protège ce qui ne peut être livré brut sans être trahi. La dissimulation politique, elle, protège l’intérêt, protège la prédation, protège la violence qui veut rester présentable. Jules Michelet fait sentir ce conflit avec une intensité qui dépasse la chronique médiévale.

Nous assistons à ce renversement fascinant et terrible, le pouvoir se déclare gardien de la foi au moment même où il instrumentalise la foi

Le lecteur initié perçoit aussi, derrière les accusations d’hérésie et d’idolâtrie, une vieille ruse. L’accusation spirituelle permet d’éviter l’argument matériel. Elle permet d’éviter de dire que l’enjeu est l’argent, la dette, la souveraineté, l’administration des biens, le contrôle des réseaux. Nous savons, par expérience des symboles, qu’un discours peut servir d’écran à un autre discours. Jules Michelet se tient précisément dans cet interstice. Il dévoile comment une société, pour se rassurer, préfère croire au récit du monstre plutôt qu’au récit du calcul. Ainsi naît la légende noire, et la légende noire devient plus opérante que n’importe quel document.

La chapelle des Templiers d'Aragnouet
La chapelle des Templiers d’Aragnouet

Il serait pourtant réducteur de lire Les Templiers comme un plaidoyer univoque. Jules Michelet ne canonise pas. Il peint une grandeur, puis il laisse affleurer l’usure possible, la rigidité, la séparation du monde, le risque de se croire élu au point d’oublier la mesure. Cette nuance nous importe, car elle rejoint une exigence maçonnique qui traverse la tradition, celle de la rectification intérieure. Une fraternité qui se pense hors d’atteinte court le risque de fabriquer ses propres angles morts. Et une fraternité qui devient banque, forteresse, administration, court le risque d’être lue comme un État dans l’État, donc de déclencher la réaction immunitaire du pouvoir central. Jules Michelet ne dit pas que l’Ordre du Temple méritait sa fin. Il montre plutôt comment la conjonction des forces rend cette fin possible, puis inévitable, puis acceptable aux yeux de ceux qui n’ont pas vu, ou qui ont préféré ne pas voir.

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La figure de Jacques de Molay cristallise alors quelque chose de plus profond qu’un destin individuel. Jacques de Molay devient le point où l’histoire se transforme en mythe, non pas un mythe consolateur, mais un mythe brûlant. Le bûcher, dans la mémoire occidentale, n’est jamais une simple peine, c’est une liturgie inversée, c’est une combustion de la parole, c’est une tentative d’effacer un nom en le rendant public dans la flamme. Jules Michelet comprend que le feu ne supprime pas, il grave. Il grave dans l’imaginaire européen l’idée qu’une fraternité peut être détruite sans être convaincue, et que cette destruction peut produire, par contrecoup, une survivance symbolique plus forte que la survivance institutionnelle.

C’est ici que la lecture ésotérique devient féconde, à condition de rester sobre et juste

Nous ne cherchons pas des preuves cachées, nous cherchons une leçon sur la manière dont les sociétés fabriquent du sacré, puis le dévorent. Dans l’univers maçonnique, l’imaginaire templier a longtemps servi de réservoir de symboles, parfois avec des naïvetés historiques, parfois avec une intelligence rituelle réelle. Ce que Jules Michelet apporte, c’est une mise en garde contre le romantisme facile.

Il nous rappelle que l’Ordre du Temple n’est pas seulement une aura, il est un nœud politique, un nœud économique, un nœud ecclésiologique. Il nous oblige à tenir ensemble le spirituel et le social, le vœu et la monnaie, la prière et la procédure. Cette tenue ensemble, précisément, correspond à une maturité initiatique. Le symbolisme n’est pas un refuge hors du monde, il est une méthode pour lire le monde, y compris ses brutalités.

Ce texte parle aussi de la fragilité de la parole collective

Quand une institution bascule, elle entraîne des individus qui, eux, vivent dans leur chair la conséquence de décisions prises au-dessus d’eux. Jules Michelet prête une attention intense à cette disproportion. Nous voyons comment un roi, Philippe IV le Bel, peut déplacer une masse d’appareils, légistes, clercs, inquisiteurs, prisons, lettres, proclamations, et faire d’une opération synchronisée une évidence nationale. La modernité politique apparaît ici, dans ce mélange de centralisation et de récit. La police du royaume rencontre la dramaturgie du salut. La raison d’État se déguise en purification.

Nous ressortons de cette lecture avec un sentiment paradoxal

Templiers jacques de Molay avec sa cape de templiers

D’un côté, la lucidité se renforce. Nous voyons combien l’histoire des Templiers peut servir d’archive des mécanismes de domination, y compris pour notre temps, car la fabrication de la faute, la manipulation de l’aveu, la capture des richesses par l’accusation morale, tout cela n’a pas disparu, cela change seulement de costumes. D’un autre côté, quelque chose se redresse en nous. Car Jules Michelet, malgré sa noirceur, conserve une fidélité à la dignité humaine. Il écrit contre la résignation. Il écrit pour que la justice ne soit pas seulement un mot prononcé par les vainqueurs. Et dans cette fidélité, nous reconnaissons une proximité de cœur avec une éthique initiatique qui ne sépare pas la quête intérieure de la vigilance civique.

Bausseant, le gonfanon
Bausseant, le gonfanon

Au fond, Les Templiers, publié originairement dans la Revue des Deux Mondes au mois de mai 1837 puis intégré dans sa monumentale Histoire de France, ne nous demande pas de choisir entre le mythe et l’histoire. Il nous demande de comprendre comment l’histoire engendre des mythes quand la violence cherche à effacer, et comment les mythes peuvent devenir des lanternes quand nous acceptons de les lire, non comme des permissions de rêver, mais comme des exigences de discernement.

Templiers jacques de Molay avec sa cape de templiers

Jules Michelet nous offre un texte court qui, par sa densité, agit longtemps. Nous restons avec cette question qui brûle calmement, et qui, pour nous, a valeur d’examen de conscience. Que devient une fraternité quand elle se laisse définir par ses accusateurs, et que devient une société quand elle se laisse gouverner par des procès qui servent d’alibi à la convoitise.

Les Templiers

Jules MicheletÉditions Manucius, coll. L’Historien, 2025, 80 pages, 8 €

L’éditeur, le SITE

La parole du Véné du lundi : « Les maçons sont-ils tous égo ? »

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À longueur de discussions maçonniques, on entend les Frères répéter que les autres Maçons sont un enfer absolu à cause de leur ego surdimensionné. Bien évidemment, cela ne concerne en aucun cas votre interlocuteur, qui a réglé ce petit problème d’ego depuis belle lurette, grâce à ses 35 ans de Maçonnerie assidue – une véritable cure de modestie, n’est-ce pas ?

Alors moi, à force de les entendre pérorer, je me suis dit que je ne devais certainement pas bien comprendre de quoi ils parlaient. Parce que franchement, si on retire l’ego au Maçon, c’est comme arracher le fil à plomb au bâtisseur ou la boussole à l’aventurier : comment diable vont-ils s’y retrouver dans ce labyrinthe de symboles et de poignées de main ? Comment vont-ils se conformer à l’injonction socratique : « Connais-toi toi-même » ?

En revanche, il est vrai que si le Maçon se laisse piéger par les titres ronflants, les charges honorifiques et les courbettes trompeuses – ces flatteries qui gonflent l’ego comme un ballon de baudruche –, il y a fort à parier que cet ego en question devienne le pilote incontesté d’une voiture sans chauffeur. Et là, attention au crash ! Pour éviter la surchauffe du moteur, deux solutions s’offrent à nous : soit remettre de l’eau fraîche dans le radiateur pour refroidir les ardeurs, soit tout simplement retirer l’ampoule du tableau de bord pour ignorer le voyant rouge clignotant. Je crains hélas que la deuxième option soit de courte durée – un peu comme ces résolutions maçonniques du Nouvel An qui s’évaporent avant la première tenue.

En Maçonnerie, c’est un peu le contraire qui se produit. On se rend compte que les Maçons les plus « lumineux » – ceux qui monopolisent la parole avec une assurance éblouissante – sont souvent ceux qui ont débranché tous les témoins d’alerte depuis des années, juste pour briller en Loge. J’ai bien dit « briller », pas « rayonner », si vous saisissez la nuance subtile : l’un éblouit comme un phare de voiture en pleine nuit, l’autre illumine comme le Soleil sans aveugler personne. Ces stars de la Loge, avec leur ego en guise de projecteur, finissent par transformer les travaux en one-man-show, où la fraternité ressemble plus à un public captif qu’à une chaîne d’union.

Pour conclure, il me semble donc que les Maçons ne sont certainement pas tous égaux – et heureusement d’ailleurs, sinon quel intérêt à passer trois heures en Loge avec des clones de soi-même ? Qu’ils le soient en droits va de soi, c’est même le B-A-BA de nos rituels. Mais pour le reste, c’est une pure utopie, un rêve aussi réaliste que de bâtir le Temple de Salomon sans une once d’ego pour motiver les troupes. Après tout, sans un peu de piment personnel, la Maçonnerie ne serait qu’une tisane tiède au lieu d’un bon whisky tourbé.

Allez, à vos maillets, Frères et Soeurs – mais gardez un œil sur ce voyant rouge !

Jean Zay à Marseille : la pierre, la mémoire, la Lumière

Le 7 janvier dernier, devant le Fort Saint-Nicolas, Marseille a rendu hommage à Jean Zay. La Ville, à l’initiative de la Ligue de l’enseignement des Bouches-du-Rhône, a déposé une gerbe à l’endroit même où l’ancien ministre du Front populaire fut incarcéré avant d’être transféré à Riom, puis assassiné par la milice en juin 1944. Dans les colonnes de La Marseillaise, grande PQR de renom, le récit de cette cérémonie retrouve le sens du détail juste et du lieu parlant : une mémoire tenue, incarnée, qui refuse le grandiloquent et redonne à l’histoire sa densité humaine.

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Il arrive que la ville, ce vaste livre de pierre, rouvre une page que le temps voudrait refermer

Marseille a ce pouvoir : elle sait rendre au passé sa température, sa rugosité, sa vérité. Ce 7 janvier, le Fort Saint-Nicolas ne fut pas un décor, encore moins un arrière-plan touristique : il fut la phrase même du drame. Sous ces murs, Jean Zay a connu l’enfermement du 4 décembre 1940 au 7 janvier 1941, avant d’être transféré à la maison d’arrêt de Riom. Une gerbe déposée, une minute de silence, une assistance nombreuse : et soudain, la mémoire cesse d’être un “sujet” pour redevenir une présence.

L’article de La Marseillaise a cette vertu précieuse des journaux de proximité quand ils sont à la hauteur de leur mission

C’est-à-dire inscrire l’événement dans l’épaisseur du terrain, dans le vrai visage des villes, dans la continuité civique. La PQR, lorsqu’elle est attentive, devient une sentinelle. Elle veille sur ce que l’époque, souvent, veut dissoudre dans le flux. Ici, elle nomme, elle situe, elle rappelle, elle transmet. Et, surtout, elle rend lisible ce que tant de récits amputent : la cohérence d’une vie.

Car Jean Zay n’est pas seulement une figure républicaine, ni même seulement un martyr de Vichy

Jean-Zay

Il est un homme de l’instruction et de la culture, un artisan de liberté, et, c’est un fil décisif, un franc-maçon du Grand Orient de France, initié à vingt et un ans, le 24 janvier 1926, dans la loge Étienne Dolet à l’Orient d’Orléans.

Ce fait, simple, fut retourné en accusation sous Vichy. Le même engagement devient aujourd’hui, à Marseille, un motif d’honneur : non pas un détail biographique, mais un révélateur.

Un passé maçonnique : du soupçon à la reconnaissance

Sous Vichy, l’étiquette « franc-maçon » fut traitée comme une preuve d’infamie. Avec « juif » et « républicain », elle entrait dans la mécanique du soupçon, de la dénonciation et de l’amalgame. Les persécuteurs savent toujours travestir les mots : la chaîne d’union devient “conjuration”, le silence de la tenue devient secret, l’idéal de fraternité devient double jeu. La République vaincue fabrique alors ses listes, ses dossiers, ses procès d’intention.

Marseille, au contraire, renverse la perspective. En rappelant l’appartenance maçonnique de Jean Zay, l’hommage restitue un sens : l’initiation, vécue comme exigence, forge des serviteurs de la cité, pas des intrigants. Elle forme des consciences qui refusent l’obscurcissement. Elle éduque au courage intérieur, celui qui tient quand les institutions vacillent. Et ce courage-là, Jean Zay l’a porté jusqu’à l’extrémité de l’épreuve.

À cette profondeur maçonnique s’ajoute une filiation familiale que rappelle le texte : Jean Zay naît le 6 août 1904 à Orléans, dans une famille au carrefour des traditions (père juif, mère protestante) où la République n’est pas un mot d’apparat, mais un horizon de dignité. Son engagement précoce au Grand Orient de France s’inscrit dans cette culture du devoir civique et de la laïcité vécue, qui ne sépare pas la liberté de conscience de l’instruction du peuple.

Le Fort Saint-Nicolas : la leçon d’une muraille

Fort Saint-Nicolas – Wikipédia

Le Fort Saint-Nicolas, dans cette histoire, est plus qu’un lieu : il est une leçon. Masse de pierre, architecture de contrôle, forteresse tournée vers la ville, il porte une contradiction criante : celui qui voulut ouvrir l’école et faire respirer la culture fut enfermé dans la géométrie dure d’une enceinte militaire. C’est tout le paradoxe de Vichy : punir la lumière au nom d’un ordre qui n’est que nuit organisée.

La cérémonie du 7 janvier, organisée par la Ligue de l’enseignement des Bouches-du-Rhône, relie précisément cela : un lieu d’enfermement à une parole de transmission. Des élues et élus de la Ville de Marseille étaient présents, et des voix ont rappelé les multiples visages de Jean Zay : l’homme de culture, l’homme de liberté, l’homme de République. La Marseillaise fait entendre cette polyphonie sans l’écraser : une mémoire collective, sobre, ferme, fraternelle.

Une œuvre de ministre : instruire, élever, libérer

Revenir à Jean Zay, ce n’est pas seulement honorer une victime. C’est rouvrir un chantier. Comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts (1936 – 1939), Jean Zay porte une idée centrale : l’enseignement doit préparer à la vie, former des esprits capables, non des docilités. Il refuse l’école comme simple machine à trier. Il cherche une orientation sans fatalisme, une promotion sans violence sociale, une éducation physique comme équilibre, une culture comme exigence et comme partage.

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Ce geste politique, au fond, épouse une logique initiatique : élever, non flatter ; former, non domestiquer ; rendre l’esprit apte à discerner. L’école, chez Jean Zay, n’est pas une administration de programmes : elle est une fabrique de liberté. Et la culture, chez lui, n’est pas un ornement réservé : elle est une bataille, une respiration publique, une digue contre l’abrutissement.

C’est là que le regard maçonnique perçoit une cohérence : l’homme de loge n’est pas séparé de l’homme d’État. La même verticalité intérieure traverse les deux. La même foi en la perfectibilité humaine. La même défiance envers les obscurantismes qui aiment la foule ignorante, parce qu’elle est plus facile à mener.

L’État collaborationniste de Vichy, la condamnation, puis le crime

Emblème officiel du maréchal Pétain en tant que chef de l’État.
Emblème officiel du maréchal Pétain en tant que chef de l’État.

L’histoire est dure, et Marseille la rappelle sans détour. Jean Zay est arrêté, condamné, transféré, humilié. Il paie tout : son appartenance au Front populaire, son origine, son engagement maçonnique, sa fidélité à une certaine idée de la France. Son incarcération et son transfert vers Riom conduisent à l’assassinat par la milice en juin 1944. La République, plus tard, réhabilitera. Mais la réhabilitation ne doit jamais nous dispenser du devoir de comprendre : comment une société bascule au point de traiter l’instruction et la culture comme des ennemies.

Armoiries de la ville de Marseille. Traduction de la devise latine « La ville de Marseille resplendit par ses hauts faits. »

Dans ce récit, une dimension bouleversante affleure : l’écriture. La détention, à Marseille, ne fut pas seulement un temps d’écrasement. Elle fut aussi une épreuve intérieure. L’esprit tient par ce qu’il crée, par ce qu’il nomme, par ce qu’il transforme en signe. Là encore, nous reconnaissons une leçon. L’homme libre n’est pas celui qui échappe aux murs, c’est celui qui ne laisse pas les murs coloniser son âme.

La Marseillaise, ou l’honneur du local quand il sert l’universel

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Qu’un quotidien régional raconte cela compte. Beaucoup. Parce que la mémoire n’est pas faite seulement par les institutions nationales ; elle est faite par les villes, les associations, les journaux, les voix patientes. La Marseillaise, PQR de renom, rappelle ici que le journalisme de proximité peut porter une parole d’intérêt général : un récit ancré, précis, qui n’oublie ni les dates, ni les lieux, ni la dimension civique, ni le fil maçonnique trop souvent gommé.

Panthéon,-Sépulture-Jean-Zay,-photo-copyright-Yonnel-Ghernaouti,-YG

Cette qualité-là n’est pas secondaire. Elle est une forme de service. Elle travaille à la manière d’un bibliobus de la mémoire : elle apporte au plus près la connaissance, la nuance, la transmission. Et elle prouve qu’un journal local, lorsqu’il est fidèle à sa vocation, peut faire davantage qu’informer : il peut instruire, au sens noble.

Une figure pour les temps présents

Jean Zay en 1936

L’hommage marseillais le dit en creux : Jean Zay est une figure trop peu connue, et pourtant essentielle. Parce qu’il incarne une République qui ne se réduit pas à des proclamations, mais s’enracine dans des institutions vivantes : l’école, la culture, la laïcité, la démocratie. Lorsque l’école s’affaisse, la République se rétrécit. Lorsque la culture se tait, la violence parle plus fort.

Et lorsque les temps se durcissent, nous avons besoin d’hommes capables d’unir la rigueur de l’idée et la tendresse du peuple. Jean Zay fut de ceux-là. Son appartenance au Grand Orient de France, loin d’être un supplément, éclaire la charpente intime : la fraternité comme discipline, la liberté comme travail, la lumière comme devoir.

À Marseille, ce 7 janvier, une ville a replacé une lampe sur l’établi, et La Marseillaise en a gardé la flamme dans ses colonnes.

Nous repartons avec une certitude simple et grave : Jean Zay n’appartient pas seulement au passé, il appartient à la tâche. Tant qu’une gerbe pourra être déposée devant une muraille, tant qu’un nom pourra être prononcé sans haine, tant qu’une école pourra être défendue comme un sanctuaire de liberté, la milice n’aura pas le dernier mot.

Marseille, coucher de soleil, photo copyright Yonnel Ghernaouti, YG

Magellan : il a trouvé l’Est… et perdu l’Orient

Avec Magellan*, présenté à Cannes en 2025, Lav Diaz refuse l’héroïsme facile. Son film ne célèbre pas la “découverte” : il la met à l’épreuve, comme on éprouve une pierre au maillet. Gaël García Bernal n’incarne pas un conquistador de légende, mais un homme travaillé par la fatigue, la foi, l’ambition, et ce poison discret qui accompagne les grands récits : l’intoxication du pouvoir.

La « Palme d'or » du Festival de Cannes
Festival de Cannes

De quoi parle Magellan – et ce que Lav Diaz en fait

Sélectionné en Cannes Première, le film suit le navigateur dans sa rupture avec le Portugal, son basculement vers la Couronne espagnole, puis la traversée et l’arrivée en Asie du Sud-Est : une progression où, à mesure que le monde s’ouvre, quelque chose se referme dans l’homme. Le Festival lui-même pose la question centrale : que révèle le voyage sur celui qui commande ?

Lav Diaz ne filme pas l’exploit comme une médaille, mais comme une mécanique intérieure : ambition, obstination, visions, vertige du commandement. Plusieurs critiques ont souligné cette manière de tenir ensemble ampleur épique et rigueur politique, comme si le cinéma devenait ici un tribunal lent où l’histoire est réentendue sans emphase.

La mise en scène : l’océan comme temps initiatique

Lav Diaz

On connaît Lav Diaz pour son rapport au temps : il ne “raconte” pas, il fait durer. Même resserré par rapport à ses standards, Magellan reste une expérience de durée (environ 2h36–2h43 selon les sources et versions), où la mer n’a rien d’une carte postale : c’est une épreuve morale.

Plans étirés, silences, gestes lourds, cadres qui laissent la sensation que l’histoire appuie sur les visages : la traversée devient une école de dépouillement. On ne “va” pas : on tient. On ne “découvre” pas : on s’use, on se justifie, on se raconte une mission – et parfois on s’y perd.

Gaël García Bernal, Cannes 2025

Et Gaël García Bernal est décisif : son Magellan n’est pas un héros flamboyant ; c’est un homme mangé par sa propre idée, comme si la volonté, à force d’être pure, se changeait en dureté.

Lecture maçonnique : du “grand voyage” à l’Orient intérieur

Ici, la franc-maçonnerie offre une lampe de chantier. Non pour plaquer un discours, mais pour lire le film comme une mise en garde initiatique.

Proposition-de-scéne

1) L’Orient intérieur contre la carte : une rectitude, pas un trésor

Le navigateur cherche l’Est ; le maçon cherche l’Orient – et plus encore l’Orient intérieur. L’or intérieur (au sens alchimique) peut nourrir l’image ; l’Orient, lui, dit la direction de conscience : une rectitude qui ne dépend ni des applaudissements, ni des résultats, ni des récits.

Or Magellan met en scène le danger majeur : confondre orientation et obsession. À partir du moment où “la mission” devient une idole, la boussole n’indique plus la vérité : elle indique la justification.

Suggestion-de-tournage-du-film

2) La volonté n’est pas une vertu : c’est une matière à tailler

Le film rappelle une règle que l’Art Royal connaît de longue date : la force est un outil, pas un bien. Sans équerre, la volonté devient dureté ; la dureté, sous la pression, devient violence “nécessaire”. Le voyage révèle alors une vérité terrible : l’endurance ne sanctifie rien. Elle met à nu.

3) Le masque de la “mission” : quand le sacré devient alibi

Lav Diaz insiste sur le “mythe de la découverte” et sur la manière dont le pouvoir intoxique. Lecture maçonnique : c’est l’un des masques favoris de l’ego – se croire “envoyé”. Dès lors, l’autre peut devenir un moyen, un décor, une marche. Or la maçonnerie défend une ligne de feu : la dignité humaine n’est pas négociable. La fin grandiose ne rachète pas les moyens.

4) Tenir l’Ordre sans se prendre pour l’Ordre

illustration, Source cinémas lumière

Sur un navire, l’ordre peut sauver ; il peut aussi dévorer. Mutineries, obéissance, sanctions : la micro-société du bord ressemble à une loge sans ses garde-fous intérieurs. La question surgit, brutale : comment commander sans s’adorer ?
Quand l’autorité ne sert plus l’œuvre commune mais se sert elle-même, la discipline n’est plus une colonne : elle devient une cage.

5) La fraternité coûte – sinon elle n’existe pas

La fraternité n’est pas un sentiment : c’est une tenue. Et le film, par la fatigue et la peur, montre la fraternité à son endroit le plus vrai : là où elle coûte. Si elle ne tient que dans le confort, elle n’est qu’un mot ; si elle tient dans l’épreuve, elle devient vertu active.

Source Instagram Nour films

6) Dés-idolâtrer : casser la légende pour retrouver le réel

Lav Diaz retire Magellan du piédestal : non pour le plaisir de détruire, mais pour rendre justice au réel y compris à ce que les grands récits ont longtemps recouvert (violences, domination, fabrication des mythes). Plusieurs lectures critiques ont insisté sur cette dimension de décentrement et de désenvoûtement historique.
Or dés-idolâtrer est aussi une opération initiatique : on casse l’image pour que la conscience commence.

Magellan source Facebook

Ce que le film enseigne, au fond

Le voyage n’initie pas : il révèle.
Il peut ouvrir l’homme… ou le durcir.
Il peut conduire au centre… ou à la conquête.
Et le plus grand danger n’est pas l’inconnu : c’est la certitude d’être “dans le vrai”.

On peut faire le tour du monde et manquer l’essentiel : l’Orient intérieur. On peut viser l’Est sur la carte et perdre, pas à pas, la seule direction qui vaille : celle qui oblige à rester d’équerre. Car la vraie Lumière n’est pas celle qui prend. C’est celle qui éclaire – et qui oblige, d’abord, à se rectifier.

Ferdinand_Magellan

*Ferdinand Magellan (c. 1480 – 1521) était un explorateur portugais renommé principalement pour avoir dirigé la première expédition maritime qui a effectué la circumnavigation complète de la Terre. Né vers 1480 au Portugal, Magellan est entré au service de l’Espagne pour réaliser un projet ambitieux : trouver une route vers les îles aux épices (les Moluques) en naviguant vers l’ouest. En 1519, il parte avec une flotte de cinq navires depuis l’Espagne.

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Son voyage passe par l’Atlantique Sud, contourne l’Amérique du Sud par un passage désormais nommé détroit de Magellan, puis traverse l’océan Pacifique. En cours de route, il rencontre de nombreux défis, dont des mutineries, des conditions climatiques difficiles et des conflits avec des populations indigènes. Magellan lui-même ne complète pas le voyage complet : il est tué lors d’un affrontement aux Philippines en 1521. Cependant, sous le commandement de Juan Sebastián Elcano, un des membres de son équipage, l’expédition poursuit sa route et achève la première circumnavigation du globe en 1522, prouvant ainsi de manière pratique la rotondité de la Terre.

Sources : Screen Daily ; Variety ; Festival de Cannes

Sa contribution est majeure car il a ouvert une voie maritime essentielle et démontré la possibilité de relier les océans par une route occidentale.

Voyages_of_Magellan

Pour prolonger le film, nous recommandons vivement le Magellan de Stefan Zweig, dans la nouvelle traduction intégrale de Françoise Wuilmart (J’ai Lu, 2024).

Là où Lav Diaz fait du voyage une épreuve lente, Zweig en révèle la charpente intérieure, ce mélange d’élan, de fièvre et de solitude qui transforme une traversée en destin.

Sa prose, tendue comme une corde, met à nu la part la plus troublante du navigateur : la détermination qui s’illumine… et qui, si l’équerre manque, peut se durcir jusqu’à l’aveuglement.

Nous y lisons, en contrepoint de l’écran, une leçon initiatique sans morale ajoutée. L’homme qui ouvre un passage se ferme parfois à lui-même, et la conquête du monde peut devenir le prix d’un Orient perdu. Stefan Zweig, pacifiste lucide, écrit comme un Frère en exil parlant à demi-mot du poison des certitudes. Ce livre fait entendre, sous l’aventure, le bruit sourd d’une conscience qui se justifie.

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Et c’est là, justement, que ce récit vient jeter sa lumière la plus juste.

Le mot de René : « Je ou à l’assaut de soi-même »

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« La plus digne d’intérêt de toutes les études humaines : la connaissance de soi-même »

Rituel

« Je est le shibboleth de l’humanité »

Martin Buber

L’individualisation – la personne

« Si je vous demande qui vous êtes, vous répondrez simplement : « je suis » » Rituel.

« L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment » Proust, À la recherche du temps perduAlbertine disparue, 1925.

Le chemin fut long de la notion de persona latine (à l’origine masque, masque tragique, masque rituel ou masque d’ancêtre) à la notion de moi. Nous avons oublié qu’accorder de la considération à chacun en tant que tel, dans son groupe d’appartenance ou de naissance, est le produit de l’histoire occidentale. L’idée de personne « est loin d’être l’idée primordiale, innée, clairement inscrite depuis Adam au plus profond de notre être » (Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”).

C’est au niveau collectif – peuple, tribu, nation – que se définissent les conditions de vie, voire de survie, de chacun. À l’exception de la reine, dans la ruche aucune abeille n’est à distinguer. C’est à l’âge classique que s’identifie le sujet individuel de la pensée et de l’action, et par extension la subjectivité en général sous le nom de « personne ».

Paradoxe du mot puisque « personne » nomme aussi l’absence d’être humain : « Mon nom est personne » (Outis en grec ancien) répond Ulysse au cyclope Polyphème qui le retient. Quand pour se libérer Ulysse lui enfonce un piquet dans l’œil, ses cris réveillent les autres cyclopes qui lui demandent qui l’a aveuglé : « Personne » répond-il. Ils retournent donc dormir, puisque personne ne l’a blessé.

Contresens sur le « Connais-toi toi-même »

« Il veut faire sérieusement son portrait… personne ne se connaît moins bien que lui » Hume parlant de Rousseau.

« Le bon maçon tente d’aller jusqu’au bout de la recherche du « Connais-toi toi-même » » Rituel.

Quand Socrate dit à Alcibiade qui aspire à des fonctions politiques : « Connais-toi toi-même », c’est pour lui faire prendre conscience de ses limites dues à l’insuffisance de l’éducation qu’il a reçue comparée à celle d’un Spartiate ou de l’héritier du trône de Perse (Platon, Alcibiade). C’est aussi un conseil de prudence. Il faut participer à la Cité le plus justement possible, sans objectif subjectif individualiste justement. « L’organisation mentale et psychique du Grec est telle qu’il ignore totalement l’introspection, il est entièrement orienté vers l’extérieur » (Jean-Pierre Vernant, La fabrique de soi).

Le soi versus le moi

« Malheur à qui assume une charge qu’il ne peut porter ! » Rituel.

« Mon âme s’inquiétait donc de savoir s’il était possible par rencontre d’instituer une vie nouvelle » Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement, 1677.

Sénèque

« Moi », première personne du singulier, renvoie à l’unité de chacun par-delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments, de ses actes. Empiriquement, ce que nomme ce pronom personnel paraît bien simple quand le « soi » paraît plus obscur. Le soi est la part de chacun qui s’occupe de trouver, d’examiner, de gagner la juste place qu’il va occuper dans la société. Le perfectionnement moral conduit à cet abandon du moi pour le soi. Les grades et qualités dans la loge entraînent, à la manière du sportif, le franc-maçon à cette recherche d’une définition de lui-même. Trouver la vérité du rôle à tenir dans la loge selon les indications du rituel transforme le sujet pour le mettre à même d’accéder à sa vérité. Il n’y a rien d’individuel dans cette démarche ; le moi en est totalement absent.

« Une âme tournée vers le vrai, instruite de ce qu’il faut fuir et de ce qu’il faut rechercher, estimant les choses à leur valeur naturelle, abstraction faite de l’opinion, en communication avec tout l’univers et attentive à en explorer tous les secrets, se contrôlant elle-même dans ses actions comme dans ses pensées… une telle âme s’identifie avec la vertu » (Sénèque, Lettres à Lucilius).

L’humanisme

« Faire bien l’homme » Charron, De la sagesse, publié en 1601 à Bordeaux.

« Ce « Je » distinct du monde qui vous entoure demeure toujours énigmatique. En vous assimilant à cette pierre éclairée, vous affirmez un « Je » distinct du monde, monde extérieurà vous. Vous pouvez alors dire : Je me sépare des autres, j’acquiers ma personnalité propre » Rituel.

Montaigne-Dumonstier

Les moralistes, depuis Montaigne et Charron (1541-1603), préconisent la primauté de la connaissance de soi sur toute autre instruction, justement parce que c’est la seule manière pour l’homme d’atteindre le véritable bonheur qui réside, non pas hors de l’individu, dans l’accumulation de titres, de richesses, de gloires et d’honneurs, mais, au contraire, dans l’individu. S’il est vrai que l’homme passe son temps à s’oublier lui-même, à se détourner de la connaissance et de l’étude de soi, Charron n’en considère pas moins que ce retour à soi est en fait le véritable « naturel » de l’esprit. Se connaître soi-même pour Charron, c’est accomplir une « vraie et principale vacation. La méditation n’est pas un simple retour réflexif sur soi-même, c’est un « office », une « vacation » qui accompagne notre titre « d’homme » dans le monde. Chez Charron, comme chez Cicéron, l’amour de soi n’est pas un amour du seul « moi », c’est un amour qui dépend de ma participation à des formes universelles comme l’humanité, la raison, ou à une dimension comme la « Nature » qui est l’œuvre de Dieu. « La première science de l’homme, c’est l’homme » (Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles de Lambert, Avis d’une mère à son fils et à sa fille, 1728).

La Franc-maçonnerie, vision existentialiste ?

« Ce « Je » se conçoit illusoirement comme faisant partie du monde matériel : Je suis une pierre… Mais je suis aussi ceque je suis dans le monde ».

Rituel

« L’être en-soi n’est jamais ni possible ni impossible, il est » Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943.

L’être paraît « scindé en deux régions incommunicables, en deux régions d’être radicalement tranchées » : celle de l’en-soi et celle du pour-soi, le pour-soi étant pure liberté.

L’être en-soi

Le philosophe-écrivain français Jean Paul Sartre

Exemple fameux : « Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client… Il joue à être garçon de café… Du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le verre est verre. Il est une « représentation »… je ne puis que jouer à l’être. Ce que je tente de réaliser c’est un être-en-soi du garçon de café » (L’Être et le Néant). L’en-soi ne connaît pas l’altérité. Le galet ne peut pas « se rapporter » aux autres galets, ni au lit de la rivière, au chemin qui la longe, aux arbres, aux promeneurs. Il « ne se pose jamais comme autre d’un autre être. »

L’être pour-soi

La conscience, c’est-à-dire le pour-soi, va se définir justement comme s’échappant à soi-même vers l’autre. Le pour-soi apprend du monde ses limites. Le pour-soi est conscient de sa facticité : s’éveiller à la conscience de son existence, c’est constater que l’on a été jeté là, sans savoir pour qui ou pour quoi, en réalité par personne et pour rien. Le pour-soi aspire à être quelque chose. Il n’est pas comme la pierre qui est ce qu’elle est. Il lui faut se redéfinir à chaque instant. On ne peut se considérer comme courageux une bonne fois pour toutes. L’être humain existe sans que soit définie pour lui une fonction, une essence. Il n’existe pas d’abord un être qui ensuite prendrait conscience. C’est une unité : conscience et existence, conscience est existence. Le pour-soi cherche à trouver une assise stable mais il est perpétuellement renvoyé à sa radicale contingence et à sa facticité.

Fyodor Dostoyevsky

« L’existence précède l’essence » est l’aphorisme clef de la philosophie sartrienne. Il signifie que d’abord on existe et qu’ensuite on devient, on accède à notre finalité. Il refuse tout déterminisme pour l’être. Nous ne sommes pas destinés à être telle ou telle personne, nous le devenons à partir de nos options. L’homme est donc pleinement libre de ses choix, de ce qu’il est, de son essence. Pour Dostoïevski, « si Dieu n’existait pas, tout serait permis. » Pour Sartre, si Dieu n’existe pas, aucune valeur supérieure guidant nos actions ne justifie ou n’excuse ce que l’on est. « L’homme est condamné à être libre. » Condamné car il ne se crée pas lui-même et il ne choisit pas d’être libre ; c’est d’ailleurs la seule chose qu’il ne choisit pas. L’inné, les traits de caractère, le génie n’existent ni pour Sartre, ni pour la franc-maçonnerie.

« Il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de… de tant de choses ! Et quand cet homme est fait, quand il n’y a plus en lui rien de l’enfance, ni de l’adolescence, quand vraiment, il est homme, il n’est plus bon qu’à mourir » Malraux, La Condition humaine, 1933.

Recommandations

  • Martin Buber, JE et TU, 1923.
  • Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”, 1938.
  • Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, 1982.
  • Frédérique Ildefonse & Gwenaëlle Aubry, Le moi et l’intériorité, 2008.

A suivre…

La grammaire sacrée des images : Lionel Tardif et l’aventure du 7e Art

Il existe des livres sur le cinéma qui empilent des titres comme des médailles, et d’autres qui tentent une chose plus risquée, retrouver la source vive, non pas seulement l’histoire des films, mais la naissance d’une langue. Lionel Tardif choisit ce second chemin. Son ouvrage se présente comme une longue traversée de la matière cinématographique, depuis l’instant où l’humanité comprend qu’une image peut cesser d’être une surface pour devenir un temps, jusqu’à l’instant où cette langue atteint une maturité telle que la technique, désormais, ne la transforme plus, elle la sert.

Les-routes-de-la-Foi-au-cinéma

Ce n’est pas une thèse sèche, c’est une conviction tenue, charpentée, presque une éthique. Et, sous cette éthique, une métaphysique, car parler d’une grammaire, c’est parler d’une loi intérieure, d’un ordre du sensible, d’une discipline de la lumière.

Lionel Tardif ne raconte pas le cinéma comme un divertissement qui aurait grandi, mais comme une conquête de l’esprit à travers la vue

Avant que l’écran ne soit un rectangle, avant qu’il ne soit même une promesse, il y a l’intuition primitive du mouvement dans l’immobile, ces bêtes tracées sur les parois, non pour décorer le monde, mais pour le faire passer, pour l’animer. La chasse, la danse, le galop, la fuite. L’ombre qui bouge dans la torche et devient narration. Nous comprenons alors que le cinéma ne surgit pas d’un seul coup, il se prépare comme un métal dans son creuset, à la fois par des gestes d’artisans et par des éclairs de savants. La chambre noire, la persistance rétinienne, les lentilles, les sels d’argent, toute une alchimie de la vision où la lumière n’est plus seulement ce qui éclaire, mais ce qui grave, ce qui écrit. Nous lisons, au fil de Lionel Tardif, la manière dont l’Occident a longtemps tourné autour d’une question apparemment technique et en réalité initiatique, comment faire passer le monde dans une forme, comment obtenir, non une copie, mais une apparition stable, transmissible, partageable.

Dans cette généalogie, Lionel Tardif rend justice aux précurseurs souvent réduits à des notes de bas de page alors qu’ils sont des maîtres d’œuvre

Étienne-Jules Marey, par exemple, n’est pas seulement un nom de laboratoire, il devient un véritable passeur, celui qui décompose pour mieux recomposer, celui qui comprend que le mouvement peut être lu comme une phrase. Et déjà, avec lui, se dessine un principe qui va hanter tout le livre, l’image animée naît d’une tension entre la fragmentation et l’unité, entre l’instant arraché et le flux retrouvé. Nous reconnaissons là une loi symbolique qui dépasse le cinéma, toute connaissance procède ainsi, elle taille, elle sépare, elle mesure, puis elle relie, elle assemble, elle fait tenir ensemble. Ce balancement entre l’analyse et la synthèse, entre le trait et la totalité, est une discipline de bâtisseur. Ce n’est pas un hasard si la métaphore architecturale affleure à chaque page, même lorsqu’elle n’est pas dite, car Lionel Tardif regarde les grands cinéastes comme des constructeurs de formes, des hommes qui ont appris à dresser une voûte avec des faisceaux de lumière.

C’est ici que l’ouvrage devient profondément parlant pour une sensibilité initiatique

Editions-du-Cosmogone

La franc-maçonnerie n’enseigne pas une doctrine, elle transmet une méthode. Elle apprend à se tenir devant un symbole sans le dissoudre, à le travailler sans le profaner, à l’habiter. Lionel Tardif, dans sa manière de parcourir le cinéma, adopte une posture comparable. Il ne sacralise pas naïvement les œuvres, il ne les réduit pas à des faits, il cherche la loi interne qui les rend nécessaires. Il scrute la naissance d’une syntaxe, puis l’agrandissement d’une grammaire, puis la mise au point d’une rhétorique. Et il suggère, de manière insistante, que l’histoire du cinéma est l’histoire d’un affinement, rythme, cadre, montage, profondeur, son, couleur, tout cela n’est pas un catalogue d’inventions, mais une progression vers une parole plus exacte, plus juste, plus capable de dire l’humain sans l’écraser.

Cette progression, Lionel Tardif la fait passer par des figures qui sont moins des idoles que des étapes

David Wark Griffith, en donnant au récit des articulations nouvelles, fait comprendre que la caméra peut être une pensée, non un œil neutre. Charles Chaplin, en déposant la grâce dans la mécanique, rappelle que le rire peut être un sacrement laïque, une façon de sauver l’homme par la tendresse. Louis Feuillade, avec ses labyrinthes populaires, montre que la série et le feuilleton peuvent engendrer une mythologie moderne, avec ses masques, ses initiations nocturnes, ses identités doubles, ses passages. Victor Sjöström, Friedrich Wilhelm Murnau, Fritz Lang, plongent la lumière dans une nuit qui n’est pas seulement esthétique, mais morale, et nous enseignent que l’ombre au cinéma n’est jamais innocente, elle est la forme visible d’un combat intérieur.

Lionel Tardif ne se contente pas d’aligner ces noms

Il les relie par une idée centrale, chaque grand créateur ajoute une brique à la maison du cinéma, puis d’autres viennent éprouver la solidité de cette brique, l’élargir, la fissurer parfois, pour que l’ensemble gagne en justesse. Ainsi, Jean Renoir ouvre l’espace de la fraternité sans mièvrerie, en donnant à la caméra une respiration qui ressemble à une morale de l’attention. Frank Capra, Leo McCarey, William Wellman, King Vidor, font entendre une Amérique où l’utopie et le désastre cohabitent, et où la fiction devient une manière de prendre soin du commun ou de le trahir. John Ford, Howard Hawks, Alfred Hitchcock, chacun à sa manière, transforme la mise en scène en rite, non au sens d’un cérémonial, mais au sens d’une précision qui oblige, un déplacement d’acteurs devient une phrase, un regard devient un serment, un hors-champ devient une conscience.

La force du livre tient à ce qu’il ne sépare pas, comme nous le faisons trop souvent, l’évolution des techniques et l’évolution du sens

Lionel Tardif insiste sur ce point, le cinéma écrit avec des outils, et les outils modifient la manière d’écrire, non parce qu’ils imposent une mode, mais parce qu’ils offrent de nouveaux rapports au réel. Le travelling, la grue, l’éclairage, le son, la couleur, l’animation, la télévision, puis les images de synthèse, tout cela change la texture du monde filmé. Mais ce changement ne vaut que s’il obéit à une exigence plus haute. Nous retrouvons ici une tension très maçonnique, la forme n’est pas l’ornement du fond, elle est la discipline qui permet au fond d’apparaître. Les outils ne dispensent jamais de la rectitude. Une équerre plus brillante ne rend pas la pierre plus vraie. De même, un procédé plus spectaculaire ne rend pas l’image plus juste.

Orson-Welles-par-Carl-van-Vechten,-1937

Lionel Tardif situe un moment décisif de cette maturation autour d’Orson Welles, avec Citizen Kane, comme si une certaine grammaire avait alors atteint un point d’accomplissement. Nous pouvons discuter la date, nous pouvons contester l’idée d’une perfection, mais nous ne pouvons pas ignorer ce que cette affirmation contient de profond, l’idée qu’une langue finit par devenir assez sûre pour que l’innovation cesse d’être une fuite en avant et devienne un approfondissement. Dès lors, la modernité ne se mesure plus à l’effet, elle se mesure à la densité. Le montage ne vaut pas par sa vitesse, il vaut par sa nécessité. Le cadre ne vaut pas par son audace, il vaut par sa justesse intérieure.

Lionel Tardif accorde ainsi une importance majeure au montage, et il s’arrête sur des figures qui ont fait du montage une pensée à part entière

Sergueï Eisenstein, Vsevolod Poudovkine, Dziga Vertov, ne sont pas seulement des noms associés à une époque, ils incarnent une manière de comprendre que le choc des images peut faire naître une idée, mais aussi une responsabilité. Car le montage peut élever, et il peut manipuler. Il peut ouvrir, et il peut enfermer. Il peut libérer le regard, et il peut le dresser. Toute la question, implicite et pourtant constante, devient alors celle-ci, que faisons-nous de la puissance de l’image. Lionel Tardif, qui n’a rien d’un moraliste étroit, n’élude pas la dimension dangereuse du cinéma, précisément parce qu’il croit en sa grandeur. Ce qui est grand peut être perverti, ce qui est puissant peut être détourné, et nous ne pouvons pas traiter cela comme un simple épisode historique.

À mesure que le livre avance, la géographie du cinéma s’élargit, et avec elle notre compréhension de ce que signifie créer

Carl Theodor Dreyer, Yasujirō Ozu, Akira Kurosawa, Roberto Rossellini, Vittorio De Sica, Elia Kazan, Vincente Minnelli, tous ces créateurs montrent que la langue du cinéma n’est pas un idiome unique, mais une capacité à traduire des visions du monde. Chez Carl Theodor Dreyer, la rigueur devient prière sans dogme, le visage devient un continent, le silence devient une falaise. Chez Yasujirō Ozu, la coupe n’est pas une coupure, elle est une respiration, et l’ordinaire devient une expérience métaphysique. Chez Akira Kurosawa, le mouvement se charge d’éthique, l’action est un questionnement sur la justice, la loyauté, la chute. Chez Roberto Rossellini et Vittorio De Sica, le réel n’est pas pris comme un matériau brut, il est pris comme une épreuve, une mise à nu où l’humain se révèle dans sa dignité et sa misère.

C’est là que la dimension spirituelle de Lionel Tardif se fait pleinement sentir. Nous ne trouvons pas chez lui un discours religieux plaqué, nous trouvons une exigence de verticalité. Il demande au cinéma d’être un art qui relève. Non pas qui moralise, mais qui élève. Non pas qui prêche, mais qui rappelle. À ses yeux, une œuvre ne mérite le nom d’art que si elle participe d’une ascension de l’homme. Cette phrase n’est pas une posture, elle irrigue tout. Elle explique son goût pour les cinéastes qui cherchent la vraie nature de l’esprit, et elle explique aussi sa sévérité à l’égard d’un cinéma qui s’abandonne au cloaque, à la laideur, à l’épouvante gratuite, comme si la disparition du sacré devait être célébrée au lieu d’être interrogée.

Cette sévérité n’est pas un rejet du moderne, c’est une défense du beau comme nécessité

Les grands aventuriers du cinéma, 4e de couv.

Et le beau, chez Lionel Tardif, n’est pas un décor, c’est une vérité de structure. Nous retrouvons ici un principe hermétique, le beau n’est pas ce qui charme, le beau est ce qui met en ordre, ce qui rend le chaos habitable, ce qui donne forme à l’informe sans le trahir. Dans une lecture maçonnique, nous dirions que le beau est lié à la juste proportion, à la rectitude, à l’accord entre l’intention et l’acte. Le cinéma, dans cette perspective, devient un chantier, non une industrie au sens trivial, mais un lieu où se taille une pierre particulière, la pierre du regard. Chaque film digne de ce nom travaille notre manière de voir, donc notre manière d’être. La caméra, alors, n’est plus un appareil, elle devient un instrument de conscience.

Ce qui frappe aussi, c’est que Lionel Tardif écrit en praticien de la transmission. Sa trajectoire, loin d’être un simple curriculum, éclaire chaque page. Nous sentons l’homme qui a montré des images à des générations, qui a voulu rappeler une histoire et une langue à des jeunes qui risquaient de les perdre, qui a accompagné ce passage d’une civilisation de l’écrit à celle de l’image sans céder au fétichisme de l’écran. Il ne se place pas au-dessus du lecteur, il se place à côté, comme un passeur qui dit, voici les œuvres qui ont donné au cinéma ses lettres de noblesse, voici les gestes qui ont rendu l’image intelligible, voici les maîtres qui ont compris que la technique n’est pas un but mais un moyen, voici ceux qui ont tenu l’exigence quand le monde invitait à la facilité.

Dans cette posture de passeur, nous reconnaissons une forme de compagnonnage

Le cinéma, tel que Lionel Tardif le raconte, est une confrérie sans serment explicite, une chaîne de créateurs qui se répondent à travers le temps, qui se contredisent parfois, mais qui se reconnaissent par le travail. Le jeune cinéaste hérite, non de recettes, mais de questions. Il reçoit une grammaire, mais il doit l’habiter. Il apprend des règles, mais il doit les transfigurer. C’est exactement ce que l’initiation demande, non pas répéter, mais transformer. Non pas imiter, mais accomplir. Non pas consommer des formes, mais les éprouver.

Le point d’arrêt choisi par Lionel Tardif, autour d’Artavazd Pelechian et de son idée de montage à distance, est à cet égard très parlant. Nous comprenons que le cinéma, parvenu à une certaine maturité, peut déplacer son centre de gravité. Il ne s’agit plus seulement de lier des plans, il s’agit de faire surgir une image qui n’existait pas, une image née de l’intervalle, du rythme, de l’écho. Là encore, l’idée est profondément symbolique. Ce qui compte n’est pas seulement ce que nous voyons, mais ce qui apparaît entre les images, comme dans toute vie intérieure, ce qui agit n’est pas seulement l’événement, mais la résonance qu’il laisse, la façon dont il se prolonge en nous. Le montage, dans cette perspective, devient une expérience de l’invisible, une manière de faire sentir que le sens ne se trouve pas uniquement dans les choses, mais dans leurs relations.

Et puis Lionel Tardif assume un pari, même si l’ordinateur, l’intelligence artificielle, les procédés à venir bouleversent les surfaces, la grammaire demeure

Nous pouvons entendre cette phrase comme une consolation, nous devons surtout l’entendre comme une exigence. Car si la grammaire demeure, nous n’avons plus d’excuse. Nous ne pouvons pas accuser la technique, nous ne pouvons pas nous réfugier derrière l’époque. Il faudra toujours du rythme, de la mesure, une musique des images, ce qu’il appelle avec justesse des assonances et des allitérations visuelles. Il faudra toujours une pensée du cadre, une morale du montage, une conscience du regard.

À ce stade, la lecture devient presque une méditation sur notre temps

Les grands aventuriers du cinéma, éd. de 1998

Le cinéma est partout, dissous dans les écrans, réduit souvent à un flux, mais Lionel Tardif nous oblige à nous souvenir que le cinéma, au sens fort, n’est pas l’image animée, c’est l’image animée ordonnée par une intention qui vise plus haut que l’effet. Nous pouvons regarder dix mille vidéos et ne jamais rencontrer le cinéma. Nous pouvons voir un seul plan, tenu, juste, nécessaire, et sentir que quelque chose se relève en nous. C’est cette différence que le livre défend, et c’est pourquoi il touche au spirituel sans avoir besoin de le proclamer. La question n’est pas de dire le sacré, elle est de ne pas l’oublier, de ne pas organiser l’image contre l’âme.

Vient alors la dimension la plus personnelle, et peut-être la plus courageuse, Lionel Tardif ne cache pas qu’il se bat

Il se bat pour le beau, pour le vrai, pour une grandeur humaine qui ne se confond pas avec la domination. Il se bat pour une voie spirituelle dans un univers saturé d’images qui ne veulent plus rien signifier. Cette défense n’est pas nostalgie, elle est résistance. Elle rappelle que l’esthétique, au sens profond, n’est jamais neutre. Elle façonne notre sensibilité, donc notre morale. Ce que nous acceptons de voir, ce que nous trouvons normal, ce que nous trouvons amusant, tout cela finit par travailler la cité. Lionel Tardif écrit comme quelqu’un qui n’a jamais séparé le cinéma de la vie commune.

Lionel Tardif – source la gazette catalane.com

Lionel Tardif, la bio

Il a été directeur fondateur de la Cinémathèque de Tours, qu’il a portée dès les années soixante-dix avec Henri Langlois, figure tutélaire de la Cinémathèque française. Il a dirigé des lieux, animé des festivals, créé des rencontres internationales, conduit des symposia où l’art dialoguait avec la conscience, et cette expérience de terrain, de salle, de public, habite son écriture. Lionel Tardif est aussi cinéaste, homme de théâtre, écrivain. Les grands aventuriers du cinéma, paru une première fois à la fin des années quatre-vingt-dix puis repris et amplifié aujourd’hui, est le fruit le plus visible de ce compagnonnage avec les œuvres, avec les artistes, avec le public. Ce livre ne ressemble pas à une somme qui voudrait tout savoir, il ressemble à une flamme tenue contre le vent, celle d’un homme qui a regardé longtemps et qui nous dit, avec une gravité fraternelle, que la lumière n’a de sens que si elle sert à reconnaître l’homme, à le relever, à lui rendre sa hauteur.

Quelques conseils à ceux qui sont à la manœuvre…

Et puisque cette lecture engage une responsabilité de transmission, nous pouvons adresser un clin d’œil très concret à celles et ceux qui se prétendent à la manœuvre de différents salons, qu’il s’agisse de salons du livre maçonnique, de salons maçonniques du livre, ou encore de MASONICA, et qui annoncent déjà vouloir s’intéresser au 9e Art, rappelons-le, il s’agit de bandes dessinées. Nous les inviterions volontiers à passer aussi par la case 7e Art, non par hiérarchie, mais par cohérence, car la bande dessinée et le cinéma partagent cette question de la narration par l’image, du rythme, de la coupe, du hors-champ, et de ce que l’œil consent à recevoir.

Les-routes-de-la-Foi-au-cinéma

C’est précisément pourquoi nous chroniquerons très prochainement un très bel ouvrage, toujours de Lionel Tardif, Les routes de la foi au cinéma, publié en ce mois de janvier 2026 aux Éditions du Cosmogone. Il y a là une piste, presque une méthode, pour enrichir une programmation, ouvrir des passerelles, donner aux visiteurs une raison de plus de venir, et peut-être de revenir. Et puisque ces manifestations sont souvent en chasse de profanes, et puisque, compte tenu des coûts engagés, rappelons que les grosses obédiences cotisent aux alentours de 5000 euros, les moyennes 3000 et les petites 1500, voilà une idée simple et féconde pour amortir un investissement, non en faisant du chiffre, mais en redonnant du sens, en reliant les arts, en faisant circuler la lumière d’un écran à l’autre, et en rappelant qu’une culture initiatique n’existe pleinement que lorsqu’elle sait créer du passage.

Les grands aventuriers du cinéma – Architecte d’un langage nouveau 1895 – 1970

Une réflexion sur le sens du 7e Art

Lionel Tardif Édition du Cosmogone, 2025, 568 pages, 35,70 €

L’éditeur, le SITE

Mais qu’est-ce que le GODF va faire dans ce bourbier marocain ?

Avertissement de la Rédaction :

Nous avions, pendant quelque temps, suspendu la mise en ligne de l’article ci-dessous, quand Mme Nadia D⸫ nous avait assigné en référé en matière de presse, devant le tribunal de Paris, pour atteinte à son honneur et à sa réputation. Nous attendions sereinement la décision. La demanderesse s’était, toutefois, désisté de l’instance et cette première affaire était ainsi, de son fait, tombé à l’eau… ce qui ne l’avait pas empêchée, avec le culot qu’on lui connaît et contre toute vérité, de crier ensuite à « une première victoire » judiciaire, par la voie d’une circulaire numérique qu’elle avait diffusée à ses correspondants, prétendant même que « la justice [avait] tranché » !

Le même curieux personnage récidivait un peu plus tard en nous assignant, cette fois, en diffamation en un deuxième procès. Comme l’intéressée n’était ni présente ni représentée à l’audience, le débat sur la vérité des propos incriminés n’a pas pu se tenir.

Nous remettons donc en ligne l’article sinon litigieux, du moins frappé de contestations judiciaires avortées. Sans doute, instruite des preuves et des témoignages dont nous disposions et du sérieux de l’enquête que nous avions menée, a-t-elle préféré ne pas affronter un  débat voire un déballage public qui l’eût davantage encore ridiculisée. Nous n’aurons pas la cruauté de rappeler que, dans l’e-mail précité, elle se vantait « de [gagner sa]force à travers les batailles qu’[elle refusait]de perdre », poussant son déni des réalités jusqu’à l’absurde… En tout cas, dans notre grande mansuétude, nous ne la désignons plus que par son prénom et l’initiale de son nom, et nous avons flouté son visage sur les photos. Seuls, la reconnaîtront, désormais, le Grand Architecte de l’Univers et ceux qui ont pu mesurer ses exploits sur le terrain !

Imaginez un voyage initiatique qui commence dans l’ombre d’une loge française mystérieuse pour se transformer en une épopée tumultueuse au Maroc, où des intrigues, des alliances et des trahisons redessinent la carte de la franc-maçonnerie. À l’aube des années 2010, Nadia D∴ pose le pied sur le sol marocain, peut-être déjà marquée par une initiation en France dont les traces restent insaisissables.

Ce qui suit est une histoire complexe, accessible à tous, racontant son parcours controversé, les luttes internes qu’elle a suscitées et les bouleversements qu’elle a provoqués dans le paysage maçonnique marocain. Préparez-vous à plonger dans une aventure humaine et institutionnelle aussi fascinante que déroutante.

Un début flou : l’initiation introuvable

Ordre Maçonnique Mixte International du Droit Humain 
Ordre Maçonnique Mixte International du Droit Humain 

Vers le début des années 2010, Nadia D∴ arrive au Maroc, son passé maçonnique enveloppé de mystère. On suppose qu’elle a été initiée en France, mais aucune preuve concrète ne relie son nom à une loge mère identifiable. Ce vide documentaire sème le doute dès son arrivée lorsqu’elle tente de s’affilier à la Respectable Loge Nejma, rattachée au Droit Humain International à Rabat. Le diplôme qu’elle présente suscite des interrogations : certains membres le jugent douteux, voire invalide, remettant en cause la légitimité de son initiation. Malgré l’absence d’archives confirmant son parcours, l’appui du Vénérable Maître de l’époque et d’une amie proche, elle aussi maçonne, permet à Nadia D∴ d’être reconnue comme membre. Ce début chaotique pose les bases d’une carrière marquée par des tensions.

Une ascension rapide et des nuages à l’horizon

Une fois intégrée, Nadia D∴ bénéficie du soutien de cette amie, surnommée sa « Sœur » dans le jargon maçonnique. Grâce à cette alliée, elle gravit les échelons avec une vitesse inhabituelle : elle obtient une augmentation de salaire symbolique, puis son exaltation à un grade supérieur en un temps record. Cependant, son comportement – jugé parfois autoritaire ou provocateur – et ses propos suscitent des frictions. Ces différends la conduisent à plusieurs reprises devant le Conseil des Maîtres, l’instance disciplinaire de la loge, où elle frôle l’exclusion. Refusant de plier, elle élabore un plan audacieux avec sa Sœur : fonder une nouvelle obédience qu’elles dirigeraient ensemble. Mais le projet révèle des failles. L’irrégularité de l’idée, combinée à l’ambition démesurée de Nadia qui cherche à dominer seule, pousse son amie à se retirer. Cette rupture marque la fin de leur alliance, et l’amie reste fidèle au Droit Humain International.

La naissance d’une obédience controversée

En 2018, Nadia D∴ concrétise son rêve avec la formation de la Grande Loge Mixte du Maroc (GLMM), naissance qui s’inscrit dans un contexte de rivalités maçonniques. En effet, fin 2016, le Grand Orient Mixte du Maroc (qui deviendra plus tard Grand Orient Maroc-Méditerranée) émerge, issu d‘une scission conflictuelle avec la Grande Loge du Maroc (GLM) notamment en raison du choix du seul Coran comme Livre de la Loi Sacrée et de la gestion autoritaire de la Grande Loge du Maroc. Pour contrer cette concurrence, la Grande Loge du Maroc encourage en 2018 la création de la GLMM, lui offrant l’accès à ses temples via un traité d’amitié. Au départ, la GLMM adopte le Rite Français pour attirer les membres du Grand Orient Mixte, mais son manque de maîtrise de ce rite et son absence de vision humaniste la conduisent à basculer vers le Rite Écossais Ancien et Accepté.

Cette stratégie inclut des tactiques agressives : la GLMM cible deux loges du Droit Humain International, à Rabat (Nejma) et Mohammedia. La loge de Mohammedia est vidée de ses membres et ne s’en remet pas, tandis que Nejma survit grâce au soutien temporaire du Grand Orient Maroc-Méditerranée. Finalement, Nejma s’installe dans le temple de la Grande Loge du Maroc à Rabat (loge Ibn Rochd) après un nouveau rapprochement entre le Droit Humain International et la Grande Loge du Maroc.

Des pratiques éthiques remises en question

La GLMM, sous l’impulsion de Nadia D∴, adopte des méthodes critiquées. Elle pratique un « siphonnage » systématique, démarchant les membres d’autres obédiences mixtes et féminines avec des promesses alléchantes : des promotions rapides au grade de Maître pour les Apprentis et Compagnons, ou le recrutement de Maîtres déjà formés pour gonfler ses effectifs. Elle intègre même des membres radiés par d’autres loges, brisant les codes de la fraternité maçonnique. Plus troublant encore, Nadia D∴, en tant que « Grande Maîtresse », facilite l’accès aux grades en fournissant des planches – des textes préparés pour les rituels – copiées sur internet, selon des témoignages locaux. Cette approche, mélange de pragmatisme et de contournement des traditions, choque les obédiences marocaines, qui y voient une dérive.

Une scission spectaculaire et des titres fantaisistes

En 2019, l’ambition de Nadia D∴ atteint son apogée avec une rupture avec la Grande Loge du Maroc. Elle négocie une «triple patente » avec Joseph Castelli, un Frère décédé depuis, coutumier des transmissions de grades éclairs, lui conférant en quelques minutes le 33e degré du Rite Écossais, le 97e degré du Rite de Memphis-Misraïm et le 5e Ordre de Sagesse du Rite Français.

Cette promotion, dépourvue de légitimité reconnue, lui permet de créer un Suprême Conseil et de distribuer à son tour des 33e degrés à des membres fraîchement initiés.

Face à cette mascarade générale, la Grande Loge Mixte Nationale suspend son traité d’amitié (voir courrier ci-dessous) et interdit à la GLMM l’accès à ses temples. La Grande Loge Mixte de France avec son grand Maître Félix Natali, suit le mouvement et rompt le traité avec la Grande Loge Mixte du Maroc lors de son Convent de juin 2025.

Diplome officiel remis par Joseph Castelli attestant de la fulgurante montée en grade le 12/06/2019 de Nadia D∴

Des alliances mouvantes et une crédibilité en jeu

Nadia D∴ se tourne alors vers la Grande Loge Unie du Maroc (GLUM), qui lui ouvre ses temples pour contrer la Grande Loge du Maroc. Mais cette alliance tourne court. En 2023, la loge Les Compagnons de l’Atlas à Marrakech (GLUM) exclut la loge Nafass de la GLMM – devenue quasi virtuelle après la démission de sa Vénérable Maître et de sa fille – pour manque de discrétion et comportements jugés immoraux. Une proposition de confédération maçonnique entre la GLUM et la GLMM, évoquée lors d’un convent en janvier 2023, échoue, révélant un manque de réelle volonté d’ouverture.

N. Penin et N. D∴ durant la signature du traité – DR

Le mystère du traité avec le Grand Orient de France : une logique insaisissable

C’est en 2025 que l’histoire prend une tournure encore plus énigmatique. Nadia D∴, malgré les critiques unanimes des obédiences marocaines et la dénonciation récente du traité entre la Grande Loge Mixte de France, soumet une demande de traité d’amitié au Grand Orient de France (GODF). Cette démarche, soutenue par des Frères et Sœurs franco-marocains influents au sein du Conseil de l’Ordre, soulève des questions troublantes.

Pourquoi le GODF, conscient des irrégularités de la Grande Loge Mixte du Maroc – diplôme douteux, pratiques éthiques contestées, rejet par la majorité des maçons marocains sauf quelques expatriés déconnectés du terrain – envisagerait-il une telle alliance ?

Cette décision interpelle d’autant plus, que le GODF, obédience prestigieuse prônant la régularité et l’éthique maçonnique, a historiquement renoncé ou suspendu des traités avec des structures qu’il jugeait controversées. Un article publié sur 450.fm en novembre 2023, intitulé « Quelqu’un peut-il expliquer la logique des traités d’amitié du GODF ? », avait déjà mis en lumière l’opacité de certaines alliances douteuses du GODF, suggérant que des motivations politiques, économiques ou personnelles pourraient primer sur les principes maçonniques. (Voir en fin d’article l’état précis des traités du GODF)

Dans le cas de Nadia D∴, plusieurs hypothèses émergent. Certains y voient une tentative de renforcer l’influence française au Maroc via une obédience docile, d’autres soupçonnent des pressions de lobbies franco-marocains cherchant à élargir leur réseau. Une troisième piste évoque une erreur stratégique, le GODF sous-estimant l’ampleur des dérives de la GLMM. Cette question reste sans réponse !

Signature du Traité GLMM / GODF – DR

Cette signature potentielle pourrait aussi refléter une logique interne au GODF, où des factions divergentes s’affrontent sur la direction à prendre. Avec près de 50 000 membres et 1399 Loges, le GODF n’est pas à l’abri de luttes de pouvoir et un traité avec la Grande Loge Mixte du Maroc pourrait être une concession à des membres influents soutenant Nadia D∴. Pourtant, cette hypothèse soulève une contradiction : pourquoi s’allier à une structure que la Grande Loge Mixte de France, partenaire et allié très fidèle au GODF a elle-même rejetée ? Les rencontres mensuelles entre Grands Maîtres, où cette demande a été évoquée, pourraient révéler des tractations secrètes, mais aucune transparence n’a été offerte à ce jour.

Jean-P∴ B∴ le jour de son passage direct du 3° au 33° selon la coutume de la GLMM. Fidèle serviteur de Nadia D∴, est à la fois Grand Secrétaire, Grand Chancelier, Grand Juge au sein de la micro Obédience. DR

Pour les maçons marocains, cette décision est un affront à leur souveraineté maçonnique, déjà fragilisée par les rivalités locales. Elle risque aussi de ternir la réputation du GODF, accusé par certains de sacrifier ses valeurs pour des gains à court terme. Les profanes, quant à eux, pourraient y voir un exemple de plus des intrigues qui entourent la franc-maçonnerie, renforçant les stéréotypes de complots et d’opportunisme.

Un avenir incertain pour la franc-maçonnerie marocaine

Aujourd’hui, la trajectoire de Nadia D∴ et de la Grande Loge Mixte du Maroc soulève des questions. Son diplôme douteux, ses pratiques contestées et son isolement progressif la rendent peu représentative de la maçonnerie marocaine. Les obédiences locales, malgré leurs rivalités, s’accordent sur la nécessité de préserver l’éthique et la régularité maçonnique. Pour les profanes, cette saga illustre les défis d’une institution tiraillée entre tradition et ambition personnelle. L’avenir dira si la GLMM survivra ou si elle s’effacera, laissant derrière elle un legs controversé dans l’histoire maçonnique du Maroc.

Il reste, toutefois, à comprendre ce que le GODF est venu faire dans cette galère : l’avenir nous le dira peut-être un jour…

État des traités du GODF en 2024

Le dessin et texte du Frère Rémi

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Notre Frère Rémi de Guyane nous offre pour démarrer cette année ce dessin du dimanche et un texte. Nous rendons ainsi hommage à la création de ce frère que nous saluons, ainsi que toutes les Soeurs et tous les Frères des territoires et départements d’Outre-mer.

A CHACUN SA PROFESSION ;
ON COMPTE PARMI LES FRERES
DES MACONS DONT LES FONCTIONS
ILLUMINENT NOTRE UNIVERS.

DU MAGISTRAT AU COUVREUR
DU CHARPENTIER AU NOTAIRE
ON DECOUVRE DES ORPAILLEURS
ET PARFOIS DES MILITAIRES.

DAILLEURS POUR CES DEUX DERNIERS
IL EST BIEN SOUVENT FREQUENT
DE LES CROISER EN FORET
S’IL Y EN A UN, EN TOUT TEMPS

QUI RETIENT NOTRE ATTENTION
C’EST BIEN LE MAITRE PLOMBIER
RECONNU POUR SES ACTIONS
TOUJOURS LÀ POUR NOUS SAUVER.

Légendes de France ou d’ailleurs : la Ville d’Ys, ou l’anti-Temple

Dans la baie de Douarnenez, Ys ne dort pas : elle veille. La cité engloutie n’est pas une « Atlantide bretonne » pour amateurs de frissons, mais une pédagogie du seuil. Car, dans cette légende, tout se joue sur un objet minuscule et décisif : la clé. Quand elle change de main, c’est tout l’ordre intérieur qui vacille.

Douarnenez,-vue-aérienne

Il est des légendes qui ne racontent pas seulement un passé : elles préservent une mesure. Ys n’est pas un décor pour collectionneurs de mystères ; elle est un miroir tendu au profane, un miroir d’eau sombre où se dessine, pour qui ose regarder, la figure exacte de la démesure. Autrement dit : ce récit ne demande pas d’y croire comme on croit à une fable, mais de s’y reconnaître comme on se reconnaît dans un avertissement.

Ys commence par une prouesse

Ville d’Ys

Au départ, Ys est un défi : une cité gagnée sur la mer, tenue à distance par une digue, une porte, une écluse – et surtout une clé, gardée par le roi Gradlon comme on garde un sceau. Non pour posséder, mais pour répondre. Car toute ville bâtie “contre” l’élément sait qu’elle ne tient pas par ses murs, mais par sa juste mesure.
La mer peut être contenue ; elle ne peut pas être humiliée.

Ici, la légende devient initiatique

Le drame d’Ys n’est pas l’eau : c’est la confusion du seuil. Le seuil est un lieu sacré, même lorsqu’il paraît profane : c’est l’endroit où l’on décide ce qui entre et ce qui sort, ce qui se dit et ce qui se tait, ce qui doit passer et ce qui doit être retenu.
Dans le langage des vieux récits, l’écluse n’est pas un détail d’ingénierie : c’est une éthique. La clé n’ouvre pas la ville : elle ouvre la limite, c’est-à-dire la condition de toute demeure.

Or, peu à peu, Ys devient l’inverse de ce qu’elle prétend être. Elle ressemble au Temple par l’éclat – richesses, fêtes, scintillements – mais elle s’en éloigne par la finalité. Le Temple ordonne les forces ; l’anti-Temple les excite. Le Temple taille la pierre ; l’anti-Temple polit les masques.

La légende a cristallisé ce renversement dans la figure de Dahut, princesse aux métamorphoses multiples : fée de l’Autre Monde dans certaines strates anciennes, puis, sous la main moralisatrice, femme de transgression, jusqu’à devenir le personnage commode d’une punition. Cette plasticité n’affaiblit pas le mythe : elle le rend plus vrai, parce qu’elle montre comment une société relit ses peurs et nomme ses vertiges.

Gradlon-en-fuite

Le cœur du récit tient en un geste : la clé change de main

Qu’elle soit volée au cou du roi, arrachée dans une nuit d’ivresse, ou obtenue par un “étranger” sombre selon les versions, la scène dit toujours la même chose : lorsque le principe de souveraineté intérieure – la maîtrise – est livré à la pulsion – la jouissance – la cité n’est déjà plus une cité : elle devient une faille.

Alors vient la mer… non comme vengeance, mais comme loi

Ys n’est pas dissoute parce qu’elle serait « trop riche ». Elle se défait parce qu’elle a confondu l’or et la lumière. Elle a pris l’abondance pour une initiation, le vertige pour une élévation, l’excès pour une liberté. Elle a bâti sur le sable – non le sable géologique, mais le sable moral, celui qui ne supporte pas le poids d’un monde. Et dans ce sable-là, même les plus belles pierres s’enfoncent.

La Bretagne a donné à cette fuite une image saisissante

Gradlon, cathédrale de Quimper

Gradlon fuyant à cheval, la mer aux trousses, et derrière lui la ville qui se défait. À Quimper, la silhouette du roi, figée entre les flèches de la cathédrale, pointe encore vers la direction du naufrage : signe public d’une mémoire qui refuse de dormir.

La question n’est pas seulement « qui est coupable ? »

Une lecture plus fine, plus humaine aussi, consiste à entendre que la légende ne demande pas uniquement « qui a fauté ? ». Elle demande : qu’as-tu laissé entrer ?

La figure du diable, dans Ys, n’est pas un exotisme

C’est l’allégorie de ce qui profite de nos failles lorsque nous dormons debout. L’ombre ne force pas toujours la porte : elle attend qu’on lui tende la clé.

Et c’est peut-être pour cela que le mythe s’attache à un détail bouleversant : les cloches. On dit que, certains jours, quand la mer est calme, des pêcheurs ont cru entendre sonner sous l’eau. C’est la manière bretonne de dire que l’engloutissement n’a pas tout effacé : il reste, au fond, une architecture de mémoire — et la conscience, même noyée, continue d’appeler.

Ys n’est pas une ville perdue. C’est une mise en garde

Elle raconte comment le sacré peut être imité par le décor. Comment une cité peut ressembler à un Temple tout en devenant son contraire. Elle rappelle que l’éclat sans règle est un leurre, et que la vraie digue n’est jamais seulement de pierre : elle est de discernement.

La-cité-engloutie-d’Ys

Et si la baie de Douarnenez continue d’aimanter les récits, ce n’est pas parce qu’un trésor y dormirait, mais parce qu’elle offre à ciel ouvert la plus ancienne pédagogie du monde : l’eau enseigne la mesure. Elle reprend ce qui n’est pas fondé, elle polit ce qui résiste, elle avale ce qui s’enfle.

La Ville d’Ys ne te demande pas de croire à une cité sous la mer

Elle te demande de surveiller, en toi, la porte et la clé : qui tient le seuil, et à quel prix. Car il existe des Temples bâtis sur le sable : ils brillent, ils séduisent, puis ils s’effondrent. Et il existe, plus rare, une autre architecture — celle qui accepte la limite, non comme une cage, mais comme la condition même de la Lumière.

Le roi Gradlon

La clé d’Ys n’est pas tombée dans la mer. Elle circule encore, de main en main, de désir en désir. Et chacun, un jour, se retrouve gardien d’une écluse invisible. La question n’est pas « où est la ville ? »  mais qui, en toi, tient le seuil.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

 Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.