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On appelle ici déclaration d’appartenance maçonnique l’obligation faite à un élu, à un juge ou à un agent public d’indiquer s’il est membre d’une loge. À l’automne 2015, le Grand Conseil du canton du Valais en a examiné deux versions coup sur coup : la première visait les députés, la seconde les magistrats. L’une a été écartée à deux voix près, l’autre acceptée sous forme de postulat. L’épisode ne relève ni du complot ni de la persécution ; il montre comment une exigence de transparence, légitime dans son principe, change de nature lorsqu’elle ne désigne qu’une seule famille d’associations et la tient d’avance pour suspecte.
Deux voix d’écart au Grand Conseil

En septembre 2015, le parlement valaisan révise son règlement. Parmi les nouveautés proposées figure l’obligation, pour chaque député, d’inscrire au registre des intérêts non seulement ses fonctions dans des entreprises, établissements ou fondations, mais aussi son appartenance à une loge maçonnique ou à un club-service comme le Rotary, le Lions ou le Kiwanis. Lors du débat d’entrée en matière, le 8 septembre, le groupe UDC soutient que les électeurs doivent connaître les engagements de fidélité contractés par leurs élus. Un député PLR parle de chasse aux sorcières et observe que, pour être cohérente, la règle devrait viser aussi l’Opus Dei ou la Fraternité Saint-Pie X ; la gauche refuse que l’on cible nommément telle ou telle organisation, tandis que le PDC ne combat pas ouvertement l’article.
Le vote final se joue dans un mouchoir de poche. Par 55 voix contre 53, le Grand Conseil retient une proposition du PLR qui retire la mention des loges et des clubs-services. Les libéraux-radicaux, soutenus notamment par les socialistes, disent ne pas s’opposer à la transparence, mais refuser une atteinte à la sphère privée et une stigmatisation. Le registre des députés demeure ; il continue de porter sur des fonctions et des mandats, non sur des appartenances associatives.
Des juges priés de se nommer
Deux mois plus tard, la question revient par une autre porte. À la mi-novembre 2015, le Grand Conseil examine un postulat de trois députés UDC qui demande au Conseil d’État de préparer des bases légales obligeant les magistrats de l’ordre judiciaire et du Ministère public à annoncer leurs liens d’intérêts ainsi que leur éventuelle appartenance à une « société secrète ». Soutenu par le gouvernement, le texte est accepté par 71 voix contre 46, la gauche et le PLR s’opposant à ce volet.
La Grande Loge Suisse Alpina réagit par un communiqué inhabituellement ferme. L’obédience, qui compte alors environ 4 000 membres répartis dans 85 loges, y exprime sa préoccupation et sa déception ; son chancelier rappelle qu’un frère reste libre de faire connaître son appartenance, mais qu’on ne saurait l’y contraindre. En face, le coprésident de l’UDC valaisanne présente la mesure comme une simple exigence de transparence, tout en jugeant inutile de l’étendre aux courants religieux, dont les fidèles seraient, selon lui, déjà connus. Pour les francs-maçons, il ne fait état que de soupçons.
Une méfiance au long cours

L’épisode s’inscrit dans une longue histoire. En septembre 2015, un correspondant du Nouvelliste rappelait qu’un décret de la Diète valaisanne de 1745 prévoyait de priver de leurs droits civiques les citoyens convaincus d’appartenir à la franc-maçonnerie, et promettait une récompense aux dénonciateurs. Au XIXe siècle, l’hostilité du clergé reste vive dans les cantons catholiques. En 1937, le Valais rejette avec le reste de la Suisse l’initiative du colonel Arthur Fonjallaz qui voulait interdire les loges (voir Fonjallaz, votation suisse de 1937). En 2003 déjà, selon le Dictionnaire historique de la Suisse, un député UDC proposait au Grand Conseil que les magistrats francs-maçons se fassent connaître.
Ce que l’on voulait faire déclarer n’avait pourtant rien de clandestin. La Grande Loge Suisse Alpina, fondée en 1844, a un siège, un grand maître et un chancelier publiquement identifiés. Quant aux usages des loges, ils sont décrits et gravés depuis le XVIIIe siècle : dès les années 1740, des graveurs comme Jacques-Philippe Le Bas représentaient des réceptions en loge. Le « secret » dont il était question tenait moins au contenu des rituels qu’à la discrétion sur l’identité des membres.
« Société secrète », le mot qui fait basculer
Le vocabulaire choisi en dit long. Le postulat de novembre ne nomme pas les francs-maçons : il parle de sociétés secrètes, une catégorie qui pose d’emblée ce qu’elle devrait démontrer. Une association dont l’existence, l’adresse et les responsables sont connus n’est pas secrète ; elle est discrète sur la liste de ses membres, comme le sont un syndicat, une paroisse ou un parti à l’égard de leurs adhérents. En la qualifiant de secrète, on fait d’une règle de confidentialité un indice de dissimulation (voir Confusion entre secret et dissimulation).
Le second ressort est le serment. Pour les partisans de la déclaration, l’engagement pris en loge vaudrait allégeance concurrente à celle que l’élu ou le juge doit à la loi. L’argument dispense de prouver un conflit d’intérêts concret : l’appartenance tient lieu de preuve. C’est là que la demande de transparence rejoint le secret-grief, ce raisonnement qui fait du silence un aveu. Les débats valaisans en ont eux-mêmes livré le contre-exemple : on exigeait des loges et des clubs-services ce que l’on n’exigeait d’aucune communauté religieuse, d’aucun club sportif, d’aucune association culturelle. Une transparence réservée à quelques-uns devient un marquage.
Ce que dit Strasbourg

La Cour européenne des droits de l’homme a plusieurs fois examiné ce type de règles, toujours à propos de l’Italie. En 2001, elle a jugé contraire à la liberté d’association une loi de la région des Marches qui imposait aux candidats à certaines fonctions publiques de déclarer qu’ils n’appartenaient pas à une loge. En 2004, sa Grande Chambre a donné raison à un magistrat sanctionné pour son affiliation au Grand Orient d’Italie, la règle disciplinaire invoquée n’étant ni assez claire ni assez prévisible. En 2007, elle a encore condamné une loi du Frioul-Vénétie Julienne qui ne demandait cette déclaration qu’aux seuls membres d’associations maçonniques.
Le 7 juillet 2026, la Grande Chambre a prolongé cette jurisprudence. En 2017, une commission parlementaire antimafia avait fait perquisitionner le siège du Grand Orient d’Italie et saisir des listes comportant les noms de plus de 6 000 membres. La Cour ne conteste ni la gravité des infiltrations mafieuses ni l’intérêt de l’enquête ; elle condamne une mesure d’une ampleur considérable, prise sans contrôle préalable ni recours devant une autorité impartiale. Ces arrêts ne disent rien du Valais, où aucune règle de ce genre n’a visé les députés ; ils tracent toutefois une ligne : toute contrainte visant une association licite doit reposer sur une base claire, ne pas la distinguer sans raison des autres et s’accompagner de garanties contre l’arbitraire.
Ce qu’affichent aujourd’hui les registres
Le registre public des juges valaisans s’attache à des fonctions, non à des convictions. La loi sur l’organisation de la justice impose aux magistrats de signaler leurs liens d’intérêts et leur affiliation à un parti politique, publiés sur le site du pouvoir judiciaire. Les formulaires mis en ligne recensent les fonctions dans des organes de direction ou de surveillance, les mandats dans des commissions publiques et les activités accessoires. Ils ne comportent aucune rubrique consacrée aux loges ou aux « sociétés secrètes ». La transparence y porte sur ce qui peut interférer avec la fonction, sur ce que l’on peut vérifier.
Un argument qui voyage
Le raisonnement entendu à Sion en 2015 n’est pas resté valaisan. À Londres, la Metropolitan Police a ajouté en décembre 2025 la franc-maçonnerie à la liste des associations que ses agents doivent déclarer ; saisie par trois organisations maçonniques et deux policiers, la Haute Cour a jugé en février 2026 la mesure proportionnée au but de confiance publique (voir notre article du 21 décembre 2025 et celui du 19 février 2026). En France, un avis du Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire du 9 juin 2026 a estimé l’appartenance maçonnique incompatible avec la déontologie lorsque le serment induit une allégeance ou une solidarité prioritaire ; en septembre, douze obédiences ont protesté d’une même voix contre ce qu’elles perçoivent comme une présomption attachée à l’appartenance (voir notre article du 23 juin 2026 et celui du 12 septembre 2026).
D’un pays à l’autre, la même ligne de partage se dessine. Examiner les liens concrets d’un élu ou d’un juge avec une affaire relève de l’exigence démocratique. Présumer qu’une appartenance licite suffit à le rendre partial relève du soupçon. Le Valais de 2015 en offre un cas d’école : la frontière entre transparence et désignation s’y est jouée à deux voix.
Pour approfondir
- Le débat de septembre 2015, vu du Haut-Valais : Walliser Bote, « Grossräte sollen sich als Freimaurer outen müssen » et « Anonymität der Freimaurer bleibt gewahrt », septembre 2015 ; Radio Rottu Oberwallis, « Offenheit als oberstes Gebot », 8 septembre 2015.
- Le projet de règlement et sa critique : Dialogue & Démocratie Suisse, « Canton du Valais (Suisse) : l’appartenance des élus en question », septembre 2015 ; Le Nouvelliste, courrier des lecteurs, « Fronde antimaçonnique », 3 septembre 2015.
- Le postulat sur les magistrats : Le Nouvelliste, « Les juges valaisans devront annoncer leur appartenance aux loges maçonniques », 13 novembre 2015 ; Raphaël Pomey, « La grande peur des francs-maçons », Le Matin, 14 décembre 2015.
- Dictionnaire historique de la Suisse, « Franc-maçonnerie », version du 15 mai 2007.
- Tribunaux valaisans, registre public des liens d’intérêts des magistrats.
- Cour européenne des droits de l’homme : Grande Oriente d’Italia di Palazzo Giustiniani c. Italie, 2 août 2001, n° 35972/97 ; Maestri c. Italie [GC], 17 février 2004, n° 39748/98 ; arrêt du 31 mai 2007, n° 26740/02, texte publié par la Chambre des députés italienne ; Grande Oriente d’Italia c. Italie [GC], 7 juillet 2026, n° 29550/17.
- Yonnel Ghernaouti, Antimaçonnisme — Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre Éditions L.O.L., 2026.

Voir aussi dans le glossaire : Transparence impossible, Secret-grief, Confusion entre secret et dissimulation, Accusation de double appartenance, Fichage antimaçonnique, Fonjallaz, votation suisse de 1937, Fabrique du soupçon, Vraie critique et faux procès, Zones grises, Liberté de conscience, Secret maçonnique, Obédiences.
Illustrations : Bibliothèque nationale suisse, Gallica/BnF et Wikimedia Commons (domaine public et CC0).
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