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Au XIIe siècle, des colonnes de pierre portaient une lampe à leur sommet, sans que l’on sache toujours si elle éclairait des obsèques ou rassurait le voyageur en l’invitant à prier pour les morts. Près de neuf siècles plus tard, on creuse des courges pour d’autres lumières, et l’émission L’Église d’aujourd’hui a consacré, le 24 octobre sur RMC, un numéro aux dangers d’Halloween et à l’occultisme, avec le discernement du Père Jean-Baptiste Edart. Que reste-t-il de la veillée entre la lanterne et la citrouille ? Enquête sur une fête passée, en moins de trente ans, de l’opération publicitaire au calendrier, sur ses morts sans nom et sur ce que le crâne du cabinet de réflexion peut encore en dire.
Une généalogie qui se dérobe
Le mot ne cache rien : Halloween contracte l’anglais All Hallows’ Eve, la veille de la Toussaint. Le récit courant va plus loin et plus vite : cette nuit-là, les Celtes auraient fêté Samain, leur nouvel an, quand s’entrouvre la porte des morts, et l’Église, faute d’abolir la fête, l’aurait recouverte de ses saints. L’historien Ronald Hutton, dans The Stations of the Sun (1996), y trouve peu d’appui : aucune source ancienne ne décrit clairement une fête celtique des défunts au début de novembre, et l’idée doit beaucoup à John Rhys et à James Frazer, qui lisaient dans le folklore des vestiges antiques. Samain est certes attesté par les récits irlandais du Moyen Âge, mais comme date d’assemblées et d’aventures surnaturelles. Quant au 1er novembre, il contrarie le scénario : les martyrologes irlandais du haut Moyen Âge placent la fête de tous les saints au 20 avril, et c’est des Églises d’Angleterre et d’Allemagne, vers 800, que nous vient la date actuelle. En 998, l’abbé de Cluny Odilon prescrit à ses moines de commémorer le lendemain tous les fidèles défunts. Les faits établis sont donc chrétiens et monastiques ; un fonds irlandais plus ancien reste une hypothèse, que rien ne permet d’étendre à la Gaule ; les druides officiant autour des bûchers relèvent de la légende, et la porte entrouverte, de la lecture symbolique.
Navets creusés, lanternes de pierre

Les îles Britanniques ont gardé de cette veille des feux, des déguisements, des navets creusés où brûle une chandelle. Mieux documenté, le souling : dès le début du XVIe siècle, des enfants et des pauvres allaient de porte en porte, en Angleterre, à la Toussaint et à la commémoration des défunts, et recevaient des gâteaux en échange de prières pour les morts de la maison. Le don avait un destinataire. La France a ses propres lumières : les lanternes des morts, colonnes creuses du XIIe siècle dont le sommet portait une lampe, comme à Cellefrouin, en Charente, ou à Ciron, dans l’Indre. Viollet-le-Duc, qui les inventorie dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française, doute qu’elles aient simplement éclairé des obsèques et retient l’idée d’un signal qui rassure le voyageur contre les esprits de la nuit et l’invite à prier pour les défunts. Jacques Le Goff situe à la même époque la naissance du Purgatoire (La Naissance du Purgatoire, 1981) : rien ne prouve que les deux se répondent, mais tous deux supposent que les vivants peuvent quelque chose pour les morts.
Huit mille citrouilles au Trocadéro

Passée par l’Amérique, où l’émigration irlandaise du XIXe siècle a changé le navet en citrouille, la fête entre en France par la publicité plutôt que par la tradition. En octobre 1997, France Télécom couvre le Trocadéro de huit mille citrouilles pour une opération baptisée « Olaween ». À la veille de la Toussaint 1999, les évêques de France condamnent ces pratiques en termes sévères, rapporte Jean Markale, au nom du respect dû aux défunts. En 2002, la radio américaine NPR évoque une famille française sur quatre en quête de bonbons, l’inquiétude d’une partie de l’Église, pour qui la Toussaint invite à penser la mort et non sa caricature, et la réplique de jeunes catholiques parisiens, Holywins, qui offrent des pâtisseries plutôt que des sucreries. Les enquêtes suivantes ne se superposent pas : trois Français sur dix célèbrent Halloween selon un sondage du Parisien en 2016, six sur dix le déclarent en 2022 pour l’Observatoire Société et Consommation. Leurs définitions diffèrent, mais elles disent qu’une pratique minoritaire est devenue ordinaire. Là où la Toussaint, que l’usage a faite jour des morts, fleurit des tombes qui portent un nom, la veille promène des morts qui n’en ont pas.
Le discernement et le frisson à vendre

Près de trente ans après le Trocadéro, la fête s’est institutionnalisée : on la programme. Le Disney Halloween Festival court cette année, à Disneyland Paris, du 26 septembre au 1er novembre : la veillée d’une nuit est devenue une saison de plus d’un mois, qui s’achève le jour même de la Toussaint. Dans le Jura, la médiathèque de Voiteur proposait en 2024 un atelier d’Halloween dès quatre ans. Le commerce y a trouvé son calendrier : environ 300 millions d’euros en 2023, dont 50 pour les seules confiseries, selon l’Observatoire Société et Consommation pour les Confiseurs de France.
Reste le discernement, que l’émission place en titre. Le Catéchisme de l’Église catholique rejette la divination, l’évocation des morts, la magie et le spiritisme (§ 2116–2117) ; quant au Samhain des néopaïens, il appartient à un calendrier à huit fêtes popularisé au milieu du XXe siècle, construction récente plutôt que survivance. Le discernement consiste à ne pas prendre pour une magie ce qui est un costume, ni pour un costume ce qui est une pratique. Les Francs-Maçons n’ont pas oublié ce que l’on peut fabriquer avec de la peur : de 1885 à 1897, Léo Taxil vendit à un public crédule un satanisme maçonnique inventé de bout en bout, avant d’en faire l’aveu à la Société de géographie, le 19 avril 1897. L’épisode n’invalide aucune inquiétude sincère ; il rappelle seulement que la peur se vend aussi bien que les bonbons.
Le crâne et le prénom
Le Franc-Maçon côtoie, lui, la mort représentée sans y voir une invocation. Dans les rituels du Rite Français et du Rite Écossais Ancien et Accepté, sous des formes que chaque Obédience règle à sa façon, le profane attend dans un cabinet de réflexion, face à un crâne et à un sablier, et y rédige son testament philosophique ; d’autres traditions, notamment anglo-saxonnes, préparent autrement le candidat. Le crâne y est un miroir : c’est le profane qui meurt. Le grade de Maître repose, dans la plupart des rites, sur la mort d’Hiram, un mort nommé, pleuré, dont on reçoit la charge. Le crâne du rayon Halloween est un cousin du premier, issu comme lui du memento mori chrétien, sans que l’un descende de l’autre ; mais il n’est le miroir de personne. Les squelettes, fantômes et zombies de la fête sont des morts sans nom, figurants d’une veillée qui ne veille plus personne.
Selon Arnold van Gennep (Les Rites de passage, 1909), un rite de passage enchaîne séparation, marge et agrégation. Halloween offre une marge superbe ; l’agrégation lui manque, car personne n’y est reçu. L’anonymat, pourtant, ne fait pas à lui seul la différence : la commémoration d’Odilon confiait à la prière tous les fidèles défunts, y compris ceux que nul ne pleurait, et en faisait une charge ; c’est la charge qui manque à Halloween. Une planche pourrait partir de là : qui sont, pour une Loge, ses morts sans nom, ces Frères dont plus personne ne prononce le prénom et à qui elle doit pourtant le rituel qu’elle pratique ?

Au flanc de ces lanternes de pierre, il y avait une petite porte, ménagée pour la lampe. Elle ne s’ouvrait pas pour ceux qui passaient ; elle s’ouvrait pour la lumière, et laissait à chacun le soin de lever les yeux ou de poursuivre sa route. C’est peut-être l’essentiel de ce que demande une veillée : qu’une flamme parvienne jusqu’à ceux dont plus personne ne sait le nom, et que nul ne soit contraint de s’arrêter.
Bibliographie sélective

Ronald Hutton, The Stations of the Sun. A History of the Ritual Year in Britain, Oxford, Oxford University Press, 1996 (consulté par extraits).
Jean Markale, Halloween. Histoire et traditions, Paris, Imago, 2000 (introduction consultée en ligne ; c’est par elle que nous connaissons la condamnation de 1999).
Eugène Viollet-le-Duc, « Lanterne des morts », Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, Paris, 1854–1868 (article consulté dans le texte reproduit par Wikisource).
Jacques Le Goff, La Naissance du Purgatoire, Paris, Gallimard, 1981 (référence vérifiée dans un catalogue de bibliothèque ; ouvrage non relu pour cet article).

Arnold van Gennep, Les Rites de passage, Paris, Émile Nourry, 1909 (référence identifiée ; ouvrage non relu pour cet article).
Eugen Weber, Satan franc-maçon. La mystification de Léo Taxil, Paris, Julliard, coll. « Archives », 1964 (référence identifiée ; ouvrage non relu pour cet article).
Nicholas Rogers, Halloween. From Pagan Ritual to Party Night, Oxford, Oxford University Press, 2002 (pour aller plus loin ; référence identifiée, ouvrage non consulté).
Catéchisme de l’Église catholique, § 2116–2117.
Nick Spicer, « Catholic Church Takes Dim View of French Halloween », NPR, 1er novembre 2002 (article consulté en ligne).
Sondage publié par Le Parisien en 2016, tel que relayé par lepetitjournal.com (consulté en ligne).
Rossel Conseil Médias, page consacrée à Halloween reprenant les chiffres de l’Observatoire Société et Consommation pour les Confiseurs de France, 2022–2023 (source secondaire, consultée en ligne).

Sortiraparis, présentation du Disney Halloween Festival 2026, Disneyland Paris (consulté en ligne).
IF Martin Méry, page consacrée à l’opération « Olaween » de France Télécom, octobre 1997 (consultée en ligne).
macommune.info, annonce de l’atelier d’Halloween de la médiathèque de Voiteur, 2024 (consultée en ligne).

Wikipédia (en anglais), notices « Soul cake » et « Wheel of the Year » (sources secondaires, consultées en ligne pour le souling et le calendrier néopaïen).
L’émission L’Église d’aujourd’hui du 24 octobre sur RMC.
