Deschamps, Nicolas (antimaçonnisme)

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Glossaire de la franc-maçonnerie

Le père Nicolas Deschamps (1797-1872), jésuite né à Villefranche-sur-Saône et mort à Aix-en-Provence, est l’auteur d’une somme posthume, Les Sociétés secrètes et la société ou philosophie de l’histoire contemporaine, publiée à Avignon entre 1874 et 1876, puis rééditée et augmentée par l’économiste catholique Claudio Jannet en 1880-1881. Ce gros ouvrage, qui fait des loges le moteur caché de toutes les révolutions depuis 1789, est devenu l’une des références de l’antimaçonnisme catholique de la fin du XIXe siècle, et l’un des maillons entre Barruel et les théoriciens du complot du XXe siècle.

Un jésuite polémiste

Nicolas Deschamps est d’abord un professeur et un controversiste. Entré dans la Compagnie de Jésus en 1826, il enseigne les lettres et la rhétorique dans plusieurs collèges et publie beaucoup. On lui doit des manuels comme un Cours élémentaire de littérature (Avignon, 1860) et des ouvrages de piété, tels Les Fleurs de Marie (Paris, 1863).

Mais l’essentiel de sa production est polémique. Il combat le monopole universitaire de l’État, les facultés de théologie d’État, les Articles organiques, le communisme et la place des auteurs païens dans l’éducation classique. Il revendique la liberté d’association pour les congrégations. Ces combats dessinent une vision du monde cohérente : la modernité politique issue de la Révolution serait une entreprise de déchristianisation méthodique.

Une philosophie de l’histoire par le complot

Les Sociétés secrètes et la société transforme l’histoire contemporaine en récit d’une conspiration unique. Selon Deschamps, la franc-maçonnerie serait l’héritière de sectes anciennes remontant jusqu’au manichéisme, et poursuivrait depuis des siècles un même but : détruire la religion, la monarchie, la propriété, la famille et la morale. La Révolution de 1789, celle de juillet 1830, celle de 1848, les mouvements nationaux en Europe et les persécutions contre l’Église deviennent les étapes d’un plan dont les loges seraient l’instrument.

L’ouvrage frappe par son ampleur documentaire : citations de rituels, de discours de loges, de textes de sociétés secrètes italiennes ou allemandes. Mais cette érudition est mise au service d’une démonstration fixée d’avance. Les faits disparates sont reliés par une intention supposée, et l’absence de preuve d’une direction centrale est interprétée comme la marque d’un secret particulièrement bien gardé. C’est le schéma classique du raisonnement complotiste, appliqué ici avec une rigueur apparente.

L’apport de Claudio Jannet

La notoriété durable de l’ouvrage doit beaucoup à Claudio Jannet. Juriste et économiste catholique (1844-1894), disciple de Frédéric Le Play et professeur à l’Institut catholique de Paris, Jannet donne en 1880, chez Séguin à Avignon et Oudin à Paris, une deuxième édition en deux volumes précédée d’une longue introduction sur l’action des sociétés secrètes au XIXe siècle. Il prolonge le travail en 1881 par des compléments qui actualisent la chronique jusqu’aux débuts de la IIIe République.

Cette réédition change la portée du livre. Rédigé par un jésuite mort sous le Second Empire, il devient, grâce à un universitaire reconnu, une grille de lecture des combats du moment : laïcisation de l’école, expulsion des congrégations, anticléricalisme des républicains. Le texte paraît en pleine offensive antimaçonnique du catholicisme, quelques années avant l’encyclique Humanum genus de Léon XIII (1884).

Influence et réception

Le livre a nourri durablement la littérature antimaçonnique catholique. Recensé dès sa parution par la revue bibliographique Polybiblion, il est cité, pillé et résumé par de nombreux auteurs de la fin du siècle, qui y trouvent un stock de citations et une architecture d’ensemble. Il contribue à installer l’idée d’une continuité entre les sectes antiques, les loges et les mouvements révolutionnaires modernes, idée reprise ensuite dans l’antimaçonnisme d’entre-deux-guerres.

Les historiens y voient aujourd’hui un document sur les peurs du catholicisme intransigeant face à la sécularisation, et non une source sur la franc-maçonnerie elle-même. Les travaux récents sur les théories du complot autour de la Révolution française le rangent parmi les jalons de cette tradition, entre l’abbé Barruel et les auteurs du XXe siècle.

Lire Deschamps aujourd’hui

L’ouvrage est un exemple de la manière dont l’érudition peut servir le soupçon. Il ne fabrique pas de faux documents au sens propre, à la différence de Taxil ou des Protocoles. Il procède autrement : par l’accumulation de pièces authentiques arrachées à leur contexte et reliées par une intention prêtée. Les discours enflammés de quelques orateurs de loge deviennent la doctrine secrète de toute l’institution, et des sociétés sans lien entre elles sont fondues dans une même « secte ».

Cette méthode, qui donne l’illusion de la preuve par le nombre, se retrouve dans la plupart des productions antimaçonniques ultérieures, y compris numériques. Comprendre Deschamps permet ainsi de reconnaître un procédé qui n’a guère changé.

Nicolas Deschamps a voulu écrire une philosophie de l’histoire ; il a laissé une machine à interpréter. Complétée par Claudio Jannet, son œuvre a fourni à des générations de polémistes un arsenal de citations. Accumuler n’est pas démontrer.

Voir aussi : Abbé Augustin Barruel, Antimaçonnisme religieux, Catholicisme et franc-maçonnerie, Maçonnerie et Révolution française, Ultramontanisme, Origines fantasmées, Complot, Dillon, George F., Robison, John.

Glossaire de la franc-maçonnerie

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