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Serge Monast (1945-1996) est un journaliste, poète et essayiste québécois devenu, dans la première moitié des années 1990, l’un des principaux diffuseurs francophones des théories du Nouvel Ordre mondial. Fondateur de l’Agence internationale de presse libre, il est l’auteur du récit « Project Blue Beam », qui annonce une fausse apparition céleste orchestrée pour imposer une religion mondiale, et des « Protocoles de Toronto », pastiche des Protocoles des Sages de Sion attribuant à un groupe maçonnique un plan de domination planétaire. Mort en décembre 1996, il est depuis érigé en martyr par ses lecteurs.
Du poète régional au journaliste d’enquête autoproclamé
Rien, dans les premiers livres de Serge Monast, n’annonce le prophète du complot mondial. Dans les années 1970 et 1980, il publie des recueils de poésie, des essais sur la culture populaire québécoise, un ouvrage collectif sur la famille, des méditations religieuses. C’est un auteur de province, attaché au terroir et à la foi catholique, dont l’œuvre reste confidentielle.
Le basculement se produit au début des années 1990. Monast fréquente les milieux du crédit social, courant politique canadien qui mêle critique de la finance, nationalisme et religiosité traditionnelle. Il se réclame de deux maîtres : René Bergeron, auteur d’un ouvrage sur le « corps mystique de l’Antéchrist », et William Guy Carr, officier de marine canadien qui avait popularisé dans les années 1950 le récit d’une conspiration luciférienne des Illuminati.
L’Agence internationale de presse libre
Monast se donne les habits du journaliste indépendant pour mieux légitimer ses thèses. Il fonde l’Agence internationale de presse libre, structure modeste qui lui sert surtout à publier ses propres « enquêtes ». Entre 1992 et 1995 paraissent, entre autres, Il est minuit moins quinze secondes à Ottawa, Le Gouvernement mondial de l’Antéchrist, un livre hostile aux vaccins et Le Complot des Nations unies contre la Chrétienté. Une apparition télévisée en 1994 lui donne une notoriété locale.
Le schéma est constant : les institutions internationales, les sociétés secrètes, les Illuminati et la franc-maçonnerie forment les rouages d’un même projet, la mise en place d’un gouvernement mondial préparant le règne de l’Antéchrist. L’actualité de l’époque, fin de la guerre froide, discours sur le « nouvel ordre mondial », essor des organisations internationales, est relue comme l’accomplissement de prophéties.
Project Blue Beam, une prophétie technologique
Blue Beam est l’invention la plus durable de Monast. Exposé dans une conférence enregistrée en 1994 puis dans un livre, ce récit affirme que la NASA, avec l’appui des Nations unies, prépare une gigantesque mise en scène : projections holographiques dans le ciel, simulation d’un retour du Christ ou d’une invasion extraterrestre, manipulation des esprits, afin d’imposer une religion universelle dirigée par l’Antéchrist.
Aucun document, aucun témoin, aucune trace technique n’a jamais étayé cette affirmation. Le récit fonctionne comme une prophétie à double détente : si rien ne se produit, c’est que le plan n’a pas encore été lancé ; si un phénomène inexpliqué survient, il en devient la preuve. Cette structure invérifiable explique sa survie sur Internet, dans des forums d’ufologie, des milieux évangéliques et jusque dans la culture populaire, où le nom de Blue Beam a été repris comme titre d’album par un rappeur francophone.
Les Protocoles de Toronto, un faux au carré
En 1995, Monast publie un texte calqué sur le plus célèbre faux antisémite du XXe siècle. Les « Protocoles de Toronto » prétendent révéler les délibérations d’un cénacle maçonnique désigné par le chiffre 666, réunissant périodiquement les puissants du monde pour instaurer le Nouvel Ordre mondial et contrôler les consciences. La forme même du document, programme secret attribué à des comploteurs, reproduit le dispositif des Protocoles des Sages de Sion, dont le caractère de faux est établi depuis les années 1920.
Le texte est analysé en détail dans la fiche consacrée aux Protocoles de Toronto. On retiendra ici qu’il illustre un glissement caractéristique : la figure du Juif comploteur y est remplacée ou doublée par celle du franc-maçon, sans que la structure accusatoire change. Le philosophe Pierre-André Taguieff a étudié ces écrits dans La Foire aux illuminés en 2005 et L’Imaginaire du complot mondial en 2006.
Une mort transformée en légende
La mort de Monast, en décembre 1996, a nourri sa propre théorie du complot. Le rapport du coroner conclut à un infarctus, en relevant une atteinte coronarienne importante. Ses partisans soutiennent pourtant qu’il aurait été assassiné pour ses révélations, et qu’un autre auteur proche de lui serait mort dans des conditions similaires. Ils accusent également les autorités canadiennes d’avoir organisé le placement de ses enfants pour l’intimider. Aucune de ces accusations n’a jamais été étayée par un élément probant.
Le mythe du martyr remplit une fonction précise : il protège l’œuvre de la critique en faisant de la mort de l’auteur une preuve de sa véracité. Rééditées par un éditeur français qui se présente comme son disciple, ses enquêtes continuent de circuler en ligne et ont influencé des prédicateurs évangéliques américains comme Texe Marrs.
Serge Monast est un passeur : il a transmis au monde francophone la démonologie anticommuniste et antimaçonnique nord-américaine en l’habillant de science-fiction. Ses récits ne décrivent aucune réalité vérifiable, mais ils témoignent d’une constante du complotisme moderne. Quand les preuves manquent, on promet qu’elles arriveront demain.
Voir aussi : Protocoles de Toronto, Nouvel ordre mondial, Gouvernement mondial, Apocalypse et complot, Faux documents, Illuminati, Complot judéo-maçonnique, Évangélismes et antimaçonnisme, Rap, musiques populaires et imaginaire antimaçonnique.

