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Les « Protocoles de Toronto » désignent un texte diffusé en 1995 par le Québécois Serge Monast sous le titre Les Protocoles de Toronto (6.6.6.), avec pour sous-titre « Fiction ou amère réalité ? ». Il prétend révéler les comptes rendus de réunions secrètes tenues à Toronto par un cercle de puissants rattaché à la franc-maçonnerie anglo-saxonne, qui planifierait l’asservissement de l’humanité. Aucune source vérifiable n’en atteste l’authenticité : il s’agit d’une fabrication moderne, construite sur le modèle des Protocoles des Sages de Sion, avec lesquels il ne faut pas la confondre.
Serge Monast, de la poésie au nouvel ordre mondial
L’auteur du texte est d’abord un écrivain régional devenu militant du soupçon. Né en 1945 et mort en décembre 1996, Serge Monast publie dans les années 1970 et 1980 des recueils de poésie et des essais. Au début des années 1990, influencé par les écrits de William Guy Carr et proche des milieux du crédit social, il se tourne vers la dénonciation du « nouvel ordre mondial » et des sociétés secrètes.
Il fonde l’Agence internationale de presse libre, qui diffuse ses « enquêtes ». On lui doit aussi le récit du Project Blue Beam (1994), selon lequel la NASA et l’ONU prépareraient une fausse parousie technologique pour imposer une religion mondiale. Sa mort d’une crise cardiaque, constatée par un rapport médical, a été réinterprétée par ses partisans comme un assassinat, ce qui a contribué à faire de lui une figure culte.
Ce que prétend révéler le texte
Le document se présente comme la transcription de deux réunions d’un groupe baptisé « 6.6.6. ». Le nom viendrait de ce que ses membres dirigeraient les six plus grandes banques, les six plus grands consortiums énergétiques et les six plus grands groupes agroalimentaires du monde. Ils se réuniraient à Toronto environ tous les dix-huit ans : une première fois en juin 1967, une seconde en juin 1985.
Le texte de 1967 décrit un programme de dissolution sociale : société des loisirs, emprise sur les médias, libération sexuelle, divorce et avortement, déracinement rural, divisions ethniques. Celui de 1985, découpé en vingt-sept points, ajoute l’immigration, le libre-échange, l’écologie, le contrôle des armes, la surveillance informatique, l’identification électronique et la maîtrise de l’alimentation. La franc-maçonnerie y apparaît comme la force organisatrice de l’ensemble, créditée au passage de l’essor du communisme comme du nazisme.
Un faux sur le modèle des Protocoles des Sages de Sion
La parenté avec le faux antisémite le plus célèbre du XXe siècle n’est pas une coïncidence. Les Protocoles des Sages de Sion, fabriqués dans l’Empire russe au début du XXe siècle en plagiant notamment un pamphlet de Maurice Joly contre Napoléon III, prétendaient livrer le plan de domination mondiale d’un conseil juif. Monast reprend la forme : des « procès-verbaux » secrets, un ton de conspirateurs satisfaits, un programme qui couvre tous les aspects de la vie sociale.
La différence tient au déplacement du coupable. Les dirigeants désignés sont des banquiers, des industriels et des « frères » anglo-saxons plutôt qu’un conseil juif explicitement nommé, même si le texte évoque au détour d’une page la famille Rothschild. Ce glissement est typique du conspirationnisme de la fin du XXe siècle, qui recycle les vieux schémas en les réhabillant d’un vocabulaire économique et mondialiste.
Pourquoi le document ne tient pas
Le premier indice est l’absence totale de traçabilité. Le texte ne fournit ni original, ni témoin identifiable, ni archive ; il renvoie seulement à des informations obtenues de façon vague. Le sous-titre lui-même, qui laisse au lecteur le soin de trancher entre fiction et réalité, permet à l’auteur de diffuser l’accusation sans jamais avoir à la prouver.
Le second indice est la prophétie rétrospective. Un programme prétendument écrit en 1967 « annonce » avec exactitude des phénomènes que tout lecteur de 1995 avait sous les yeux : mondialisation, informatisation, débats sur l’immigration ou sur l’environnement. Ce procédé, qui consiste à prédire après coup, donne une impression de lucidité sans risque.
Le troisième tient à la symbolique. Le chiffre 666, emprunté à l’Apocalypse, transforme une description sociale en récit eschatologique, où le changement historique devient l’œuvre de l’Antéchrist. Le lecteur n’est plus invité à analyser, mais à se défendre.
Une circulation numérique persistante
Le texte de Monast a trouvé sur Internet une seconde vie bien plus large que sa diffusion initiale. Il circule en PDF, en vidéos et en extraits sur les réseaux sociaux, souvent présenté comme une prophétie réalisée à chaque crise nouvelle. Ses thèmes ont influencé des prédicateurs conspirationnistes nord-américains, et le nom de Monast reste une référence dans une partie de la culture populaire complotiste francophone.
Le philosophe Pierre-André Taguieff l’a analysé dans ses travaux sur l’imaginaire du complot mondial, en montrant comment il s’inscrit dans la longue chaîne des faux documents antimaçonniques et antisémites.
Les Protocoles de Toronto n’apportent aucune révélation : ils redisent, dans la langue des années 1990, ce que les faux du XIXe et du XXe siècle disaient déjà. Leur force tient à leur flou, qui permet à chacun d’y projeter ses inquiétudes. Un document qui refuse lui-même de dire s’il est vrai a déjà répondu à la question.
Voir aussi : Faux documents, Nouvel ordre mondial, Pseudo-révélations, Gouvernement mondial, Apocalypse et complot, Complot judéo-maçonnique, Web complotiste, Illuminati.

