Carr, William Guy (antimaçonnisme)

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Glossaire de la franc-maçonnerie

William Guy Carr, né le 2 juin 1895 à Formby (Lancashire) et mort le 2 octobre 1959 en Ontario, est un officier de marine britannique installé au Canada, devenu l’un des plus influents propagandistes du complot mondial au XXe siècle. Ses livres Pawns in the Game et Red Fog over America, parus en 1955, ont fusionné anticommunisme, antimaçonnisme, hostilité aux banquiers et antisémitisme dans un récit unique : celui d’une conspiration luciférienne pilotée par les Illuminati. Il a aussi assuré la diffusion de la fausse lettre d’Albert Pike annonçant trois guerres mondiales.

Un officier de marine devenu conférencier

Carr tire d’abord son autorité de sa carrière militaire. Embarqué dès l’adolescence, il sert pendant la Première Guerre mondiale comme officier de navigation dans les sous-marins britanniques, puis s’établit près de Toronto. Dans les années 1930, il publie plusieurs récits maritimes à succès et s’investit dans des œuvres d’anciens combattants. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il occupe divers postes dans la marine canadienne, dont il quittera la réserve avec le grade de commander, et effectue des tournées de conférences.

Dès le début des années 1930, il développe pourtant une thèse qui deviendra son obsession : communisme et capitalisme ne seraient que les deux bras d’un même pouvoir occulte, celui des « banquiers internationaux » et des Illuminati. Ce prestige d’officier patriote donnera à ses livres une crédibilité que n’avaient pas les pamphlets ordinaires.

Pawns in the Game et Red Fog over America

En 1955, deux livres font de Carr une référence durable du conspirationnisme. Red Fog over America se présente comme une enquête sur les réseaux d’espionnage soviétiques en Amérique du Nord. Pawns in the Game, publié par la National Federation of Christian Laymen qu’il préside à Toronto, va beaucoup plus loin : il raconte l’histoire universelle comme le déroulement d’un « mouvement révolutionnaire mondial » remontant à l’Antiquité, relayé par les Illuminés de Bavière, les loges et les grandes dynasties financières.

Autour de ces ouvrages, Carr anime une lettre d’information mensuelle, fait campagne contre la fluoration de l’eau et rédige un dernier livre, Satan, prince de ce monde, publié à titre posthume. Ses livres sont traduits en plusieurs langues ; les éditions françaises, parues à partir de la fin des années 1990 chez de petits éditeurs traditionalistes, ont assuré leur circulation dans l’espace francophone.

Le luciférisme comme clé universelle

Chez Carr, le complot n’est pas seulement politique, il est théologique. Derrière les révolutions, les guerres et les crises financières, il voit la main de Lucifer, agissant par l’intermédiaire d’une élite initiée. Les Illuminati en seraient l’organe central, et certaines branches de la franc-maçonnerie, notamment continentales, de simples paravents utilisés à l’insu de la plupart de leurs membres. Cette construction permet à la fois d’accuser l’institution et de prétendre épargner les maçons ordinaires.

Le même procédé vaut pour les Juifs. Carr affirme que la « Synagogue de Satan » qu’il dénonce ne désigne pas le peuple juif, mais il tient pour authentiques les Protocoles des Sages de Sion, reprend le mythe d’une origine khazare et accuse la famille Rothschild d’avoir provoqué les deux guerres mondiales. Le folkloriste Bill Ellis a jugé son œuvre plus radicale que bien des écrits antisémites du début du siècle.

La lettre de Pike à Mazzini, anatomie d’un faux

La contribution la plus durable de Carr au mythe antimaçonnique est une lettre qui n’a jamais existé. Il affirme qu’Albert Pike, figure du Rite écossais américain, aurait exposé à Giuseppe Mazzini, dans une lettre datée du 15 août 1871 et conservée au British Museum, un plan en trois guerres mondiales destinées à imposer la domination luciférienne. L’institution britannique a toujours affirmé ne posséder aucun document de ce genre.

La filiation du texte a été reconstituée. Sa source lointaine est Le Diable au XIXe siècle, publié dans les années 1890 sous le pseudonyme de « Docteur Bataille » dans le cadre de la mystification orchestrée par Léo Taxil, qui avoua sa supercherie en 1897. Un cardinal chilien reprit l’allégation dans les années 1920, puis Carr l’amplifia en y ajoutant communisme, fascisme, nazisme et sionisme, autant de termes inexistants ou sans usage politique en 1871. L’anachronisme suffit à signer le faux.

Une postérité considérable

Carr a fourni au complotisme nord-américain son répertoire de base. Bill Ellis le considère comme la source la plus influente de la démonologie américaine des Illuminati, et Pierre-André Taguieff estime que Pawns in the Game a popularisé l’antimaçonnisme conspirationniste aux États-Unis et au Canada, d’abord chez les fondamentalistes chrétiens, puis dans l’ensemble de l’extrême droite.

On retrouve son empreinte chez de nombreux auteurs ultérieurs, de Gary Allen à David Icke, en passant par le Québécois Serge Monast, qui se réclamait explicitement de lui. Ses thèmes, gouvernement mondial, élite luciférienne, guerres programmées, irriguent encore les récits contemporains du Nouvel Ordre mondial. Des institutions maçonniques canadiennes ont publié des réfutations détaillées de ses affirmations.

William Guy Carr a donné à l’antimaçonnisme une forme moderne : un récit total, à la fois apocalyptique et documentaire en apparence, où chaque événement trouve sa place dans un plan. Sa fausse lettre de Pike circule encore, preuve qu’une mystification démasquée peut survivre à son auteur. La démonter reste un exercice de salubrité publique.

Voir aussi : Albert Pike, Affaire Léo Taxil, Illuminati, Pacte satanique, Faux documents, Nouvel ordre mondial, Bolchevisme et antimaçonnisme, Judéo-bolchevisme, Évangélismes et antimaçonnisme.

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