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La franc-maçonnerie mixte française : trois obédiences, une histoire commune et l’impossible fusion : Du Droit Humain à la GLMU et à la GLMF : histoire d’une famille institutionnelle qui n’a jamais cessé de se différencier
À première vue, le regroupement des principales obédiences françaises de tradition mixte pourrait sembler relever d’une simple logique de rationalisation institutionnelle. La Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) et la Grande Loge Mixte de France (GLMF) partagent en effet une caractéristique fondamentale : elles permettent aux femmes et aux hommes de travailler ensemble dans les mêmes structures initiatiques.

Elles appartiennent également, avec des nuances importantes, à ce que l’on désigne généralement comme la franc-maçonnerie libérale, adogmatique ou de liberté de conscience. Dès lors, pourquoi demeurent-elles séparées ?
La réponse ne se trouve pas seulement dans les différences contemporaines de gouvernance ou dans la coexistence de sensibilités maçonniques diverses. Elle est profondément historique. Ces trois organisations constituent les branches successives d’une histoire commencée en 1893 avec Maria Deraismes et Georges Martin. La GLMU naît d’une rupture avec le Droit Humain en 1973 ; la GLMF apparaît à son tour en 1982 à la suite d’une nouvelle scission au sein de la GLMU.
Autrement dit, parler d’une éventuelle fusion revient, en quelque sorte, à demander à plusieurs branches issues d’un même arbre généalogique de redevenir un seul tronc. Cette métaphore n’est pas qu’une image. Elle permet de comprendre pourquoi la question est beaucoup plus complexe qu’elle ne le paraît.
1893 : la rupture fondatrice de Maria Deraismes et Georges Martin

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir au XIXe siècle. La naissance de la franc-maçonnerie mixte française constitue alors une rupture considérable avec les pratiques dominantes de la franc-maçonnerie masculine. Le 14 janvier 1882, Maria Deraismes est initiée à la loge « Les Libres Penseurs du Pecq ». Son initiation constitue un événement exceptionnel dans l’histoire maçonnique française. Onze ans plus tard, le 4 avril 1893, Maria Deraismes et Georges Martin fondent à Paris une première structure maçonnique mixte qui donnera naissance au Droit Humain.
Cette fondation ne doit pas être réduite à l’introduction de la mixité dans une organisation préexistante. Elle correspond à une conception particulière de l’égalité initiatique. Le principe selon lequel femmes et hommes peuvent accéder à la même initiation et progresser dans un même parcours constitue une rupture avec les frontières institutionnelles qui caractérisent alors la franc-maçonnerie.
Le projet de Georges Martin et de Maria Deraismes possède également une dimension explicitement internationale. Dès les premières années, des loges apparaissent hors de France ; Zurich est notamment mentionnée dès 1896 dans l’histoire officielle du Droit Humain. En 1901, l’organisation prend une dimension internationale plus affirmée. Cette dimension internationale va devenir l’un des traits structurants du Droit Humain.
Elle aura, plusieurs décennies plus tard, des conséquences importantes sur les possibilités de rapprochement avec des obédiences strictement françaises.
1901-1920 : la construction d’un ordre international

L’histoire du Droit Humain se distingue rapidement de celle d’une simple fédération nationale de loges. En 1901, l’existence du Suprême Conseil universel mixte du Rite Écossais Ancien et Accepté est rendue publique. La conception institutionnelle qui se met alors en place permet aux membres de parcourir un système initiatique allant du premier au trente-troisième degré. L’originalité réside notamment dans le caractère universel du Suprême Conseil, alors que les Suprêmes Conseils du REAA sont généralement organisés selon des bases nationales.
Cette architecture est fondamentale. Elle permet de comprendre que le Droit Humain ne s’est pas simplement défini comme une « obédience mixte » parmi d’autres. Trois éléments se trouvent progressivement associés : la mixité, l’internationalisme et la continuité initiatique. Cette combinaison constitue une caractéristique historique majeure de l’organisation.
La première guerre mondiale retarde toutefois la constitution d’une véritable instance internationale. Le premier Convent international se tient finalement en août 1920. Des délégués provenant de vingt-cinq pays participent à l’élaboration d’une Constitution internationale. Cette date de 1920 est importante. Elle montre que la dimension internationale du Droit Humain n’est pas une construction administrative récente destinée à accompagner sa croissance. Elle appartient à son identité historique. C’est précisément ce qui rend délicate toute hypothèse de fusion avec une obédience française indépendante.
1913 : la première crise de la relation entre loges symboliques et hauts grades

L’histoire de la mixité française contient cependant, dès le début du XXe siècle, une tension qui réapparaîtra en 1973. En 1913, Blanche Lantoine provoque une première rupture autour de la question de l’autonomie des loges symboliques et du poids du Suprême Conseil universel mixte. Les sources institutionnelles de la GLMU présentent explicitement sa création de 1973 comme la réactivation d’une problématique déjà apparue en 1913 : celle de la place du Suprême Conseil dans le fonctionnement de l’obédience.
Ce point est historiquement déterminant. Il montre que les tensions qui conduiront à la création de la GLMU ne sont pas simplement liées à des circonstances propres aux années 1970. Elles s’inscrivent dans une interrogation plus ancienne : où doit se situer le centre de gravité de l’autorité maçonnique ? Dans les loges symboliques ? Dans une structure fédérale ? Dans une juridiction de hauts grades ? Dans une instance internationale ? Cette question est loin d’être exclusivement administrative. Elle touche à la conception même de l’initiation.
1973 : la naissance de la Grande Loge Mixte Universelle

Soixante ans plus tard, cette tension ressurgit. En février 1973, trois loges du Droit Humain, « Lucie Delong », « Marie Bonnevial » et « Le Devoir », quittent l’organisation, accompagnées d’environ une centaine de membres selon l’histoire publiée par la GLMU. La nouvelle organisation prend initialement le nom de « Grande Loge Mixte Universelle-Droit Humain-Tradition ».
Cette rupture constitue un moment fondateur de la franc-maçonnerie mixte française contemporaine. Elle est notamment associée à Éliane Brault et Raymond Jalu. Éliane Brault possède elle-même une trajectoire particulièrement révélatrice de la complexité de cette histoire. Elle avait connu la maçonnerie d’adoption, puis rejoint le Droit Humain en 1948. Elle y exerce différentes responsabilités avant de participer à la création de la GLMU en 1973. Les travaux historiques consacrés à son parcours mettent en évidence ses critiques à l’égard du poids du Suprême Conseil dans le fonctionnement du Droit Humain et son souhait d’une orientation davantage tournée vers la réflexion sociétale.
La GLMU ne se présente donc pas comme une simple organisation concurrente. Elle se construit autour d’une conception différente de l’organisation maçonnique. La mixité est maintenue, mais elle est associée à plusieurs principes institutionnels : démocratie interne, égalité des membres, liberté de conscience, laïcité et indépendance à l’égard des hauts grades.
Cette dernière dimension est capitale. Le conflit ne porte donc pas uniquement sur qui gouverne, mais sur ce qui doit gouverner.
1975-1979 : l’affirmation progressive d’un modèle différent

La GLMU reçoit en 1975 une patente du Rite Français du Grand Orient de France. Elle adopte ensuite, en 1979, une Constitution proche de celle du Grand Orient de France. Ces éléments traduisent une évolution significative. La GLMU tend progressivement à se définir comme une fédération de loges symboliques dont le fonctionnement repose sur une forte autonomie démocratique.
Le Convent occupe une place centrale dans la décision collective, tandis que les organes exécutifs et juridictionnels sont distincts. La GLMU présente aujourd’hui encore cette séparation des pouvoirs comme l’une de ses caractéristiques fondamentales. Il faut donc éviter une lecture trop simpliste de la rupture de 1973. Il ne s’agit pas simplement de passer d’une organisation « plus centralisée » à une organisation « moins centralisée ».
Il s’agit de deux philosophies institutionnelles. D’un côté, un ordre international articulé autour d’une architecture initiatique complète. De l’autre, une fédération de loges mettant l’accent sur la souveraineté démocratique des structures symboliques. La différence est structurelle.
1982 : la naissance de la Grande Loge Mixte de France

Neuf ans plus tard intervient une nouvelle rupture. Celle-ci est essentielle pour comprendre le paradoxe contemporain. La Grande Loge Mixte de France n’est pas née d’une scission directe du Droit Humain. Elle est issue de la Grande Loge Mixte Universelle.
L’assemblée constitutive de la GLMF se tient les 18 et 19 décembre 1982 à l’hôtel du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. La GLMF indique que onze loges fondatrices, de Paris et de province, sont à l’origine de sa création. La généalogie institutionnelle peut donc être représentée de manière très simple :
Droit Humain → GLMU (1973) → GLMF (1982).
Cette filiation permet de comprendre que les trois obédiences appartiennent à une même histoire tout en incarnant des réponses différentes aux mêmes interrogations. La GLMF affirme notamment la liberté du choix des rites, et l’indépendance à l’égard des hauts grades. Elle développe ainsi une conception pluraliste de l’organisation maçonnique.
Une même famille, mais trois conceptions de la souveraineté

L’histoire permet maintenant de mieux comprendre pourquoi la fusion demeure si difficile. Les trois organisations partagent un certain nombre de principes. Mais elles ne donnent pas exactement le même sens à la souveraineté.
- Le Droit Humain
La souveraineté s’inscrit dans une architecture internationale. La Fédération française appartient à un Ordre qui revendique une présence internationale et une Constitution internationale. Le Convent international constitue une instance supérieure de l’organisation.

- La GLMU
La souveraineté est prioritairement organisée autour de la fédération française de loges et de ses instances démocratiques. La séparation des pouvoirs et l’indépendance à l’égard des ateliers de perfectionnement occupent une place importante dans son identité institutionnelle.
- La GLMF
La GLMF s’inscrit également dans une logique fédérale française, avec une pluralité rituelle et une forte autonomie laissée aux loges. Elle revendique notamment la liberté de choix des rites et l’indépendance à l’égard des hauts grades.
Ces trois modèles ne sont donc pas interchangeables. Une fusion supposerait de déterminer lequel servirait de matrice au nouvel ensemble.
Le véritable nœud : obédience, juridiction et ordre initiatique

La difficulté apparaît encore plus nettement lorsque l’on distingue trois notions souvent confondues dans le langage courant : obédience, juridiction de hauts grades et ordre initiatique. Dans certaines architectures maçonniques, les trois premiers degrés constituent le cœur de l’obédience tandis que les hauts grades relèvent d’organisations juridiquement ou institutionnellement distinctes.
Dans l’histoire du Droit Humain, la relation entre les degrés symboliques et les degrés supérieurs s’est au contraire construite dans une architecture beaucoup plus intégrée, associée au caractère international du Suprême Conseil. Cette différence explique une partie des ruptures historiques. Elle explique également pourquoi une fusion ne pourrait pas être obtenue par une simple décision administrative. Il faudrait reconstruire une architecture initiatique commune. Or, cette architecture serait nécessairement le produit d’un compromis, et tout compromis risquerait de remettre en cause précisément les caractéristiques que chacune des organisations considère comme constitutives de son identité.
La pluralité des rites : un autre héritage de l’histoire
La question rituelle ajoute une difficulté supplémentaire. Le Droit Humain possède une histoire étroitement liée au Rite Écossais Ancien et Accepté et à une progression initiatique allant jusqu’au trente-troisième degré dans son architecture traditionnelle.

La GLMU, quant à elle, a historiquement développé une place importante pour le Rite Français, tout en accueillant également le REAA. La GLMF revendique pour sa part une pluralité rituelle importante. Cette pluralité n’est pas secondaire. Un rite n’est pas simplement un protocole cérémoniel. Il constitue une langue symbolique. Les différences entre les rites concernent les textes, les symboles, la dramaturgie initiatique, les références historiques, les pratiques de transmission et parfois la conception même de la progression maçonnique.
Une fusion qui prétendrait uniformiser ces traditions perdrait une partie de ce qui fait la richesse historique des trois organisations. Mais une fusion qui conserverait toutes ces traditions devrait nécessairement créer une structure suffisamment souple pour les accueillir. On retrouverait alors le paradoxe initial : plus la future organisation préserverait les identités existantes, moins la fusion serait réellement une fusion.
1973-1982 : une décennie qui explique beaucoup du présent
La période 1973-1982 apparaît ainsi comme une décennie déterminante. En moins de dix ans, une même famille institutionnelle donne naissance à deux nouvelles organisations. 1973 : rupture avec le Droit Humain et création de la GLMU. 1982 : rupture au sein de la GLMU et création de la GLMF. Ces deux épisodes peuvent être interprétés comme les manifestations successives d’une même question : « jusqu’où peut aller l’autonomie des loges et de l’obédience symbolique face à des structures supérieures ou à des traditions institutionnelles plus intégrées ? » La réponse apportée par chacune des organisations n’est pas identique, et c’est précisément cette différence qui a permis leur existence.
La mémoire des scissions : un facteur institutionnel souvent sous-estimé

Une organisation ne se définit pas seulement par ses textes fondateurs. Elle se définit également par sa mémoire. Les scissions produisent des récits. Chaque organisation conserve une interprétation de son propre passé : pourquoi elle a été créée, ce qu’elle voulait préserver, ce qu’elle voulait transformer.
Ces récits ne sont pas nécessairement contradictoires sur les faits fondamentaux. Ils peuvent néanmoins donner des significations différentes aux mêmes événements. La mémoire institutionnelle constitue alors une forme de patrimoine immatériel. C’est pourquoi une fusion pourrait être juridiquement possible tout en demeurant historiquement difficile.
Il ne suffirait pas de transférer des patrimoines, des associations, des contrats ou des adhésions. Il faudrait produire un nouveau récit collectif.
Une fusion pourrait-elle réellement produire une économie d’échelle ?

L’argument économique mérite néanmoins d’être examiné sérieusement. Une organisation réunissant plusieurs milliers de membres supplémentaires pourrait théoriquement mutualiser certaines fonctions : administration ; informatique ; communication ; archivage ; formation ; publications ; événements ; patrimoine immobilier ; outils numériques ; relations extérieures.
Mais l’économie d’échelle n’est pas automatique.
Une grande organisation peut également produire des coûts supplémentaires : structures administratives plus lourdes, systèmes informatiques complexes, harmonisation des statuts, contentieux liés aux patrimoines, coordination territoriale et gestion de cultures institutionnelles différentes. La fusion d’associations ne produit donc pas nécessairement une réduction immédiate des coûts. Elle produit d’abord un coût de transition. Dans le cas des obédiences maçonniques, ce coût serait probablement particulièrement important parce que les structures concernées ne sont pas de simples associations de membres. Elles sont porteuses d’une histoire initiatique.
La question des effectifs : pourquoi les chiffres doivent être maniés avec prudence
L’argument démographique est souvent utilisé pour justifier l’intérêt d’un rapprochement. Il faut néanmoins être prudent. Les obédiences ne publient pas toutes leurs statistiques selon des méthodologies identiques. Les effectifs peuvent également varier selon que sont comptabilisées les cotisations actives, les membres inscrits, les loges en activité ou certaines structures associées. Il serait donc historiquement et statistiquement imprudent de présenter mécaniquement l’addition des effectifs des trois organisations françaises comme un total parfaitement homogène.
L’intérêt d’une éventuelle union devrait plutôt être évalué à partir de sa capacité institutionnelle, territoriale et intellectuelle. La question n’est pas seulement combien de membres une organisation pourrait réunir, mais quelle conception de la franc-maçonnerie elle pourrait porter.
L’ouverture du Grand Orient de France à la mixité : un changement de contexte

Le paysage dans lequel évoluent les obédiences mixtes a également changé. La décision prise par le Grand Orient de France en 2010 d’autoriser l’initiation des femmes a profondément modifié le paysage institutionnel de la franc-maçonnerie française. La mixité n’est donc plus exclusivement portée par des obédiences historiquement mixtes. Cette évolution réduit nécessairement la singularité institutionnelle que pouvait représenter la mixité au XXe siècle. Mais elle ne supprime pas les différences entre les modèles. La question devient désormais : quelle conception de la mixité ? Une mixité conçue comme principe fondateur d’un ordre international ? Une mixité associée à une tradition républicaine et laïque ? Une mixité combinée à une pluralité rituelle particulièrement large ?
Il existe plusieurs réponses, et cette pluralité constitue précisément l’un des objets historiques les plus intéressants de la franc-maçonnerie contemporaine.
Le paradoxe de la famille mixte française
La situation actuelle peut ainsi être résumée par un paradoxe. Les trois organisations sont suffisamment proches pour que leur coopération apparaisse naturelle.
Mais elles sont suffisamment différentes pour que leur fusion menace certaines des caractéristiques qui justifient précisément leur existence.
Le Droit Humain pourrait difficilement abandonner sans conséquences sa dimension internationale. La GLMU ne pourrait fusionner sans interroger le modèle démocratique et fédéral qui constitue une part de son identité. La GLMF devrait nécessairement réfléchir à la préservation de sa pluralité rituelle et de l’autonomie laissée aux loges.
Ainsi, ce qui rapproche les trois obédiences constitue également ce qui les sépare.
De la fusion à la confédération : une hypothèse historique plus réaliste ?
Il existe peut-être une troisième voie entre l’isolement institutionnel et la fusion. Ce serait celle d’une coopération structurée. On pourrait imaginer, sans préjuger de la volonté réelle des trois organisations, une instance commune consacrée à certains sujets : histoire de la franc-maçonnerie mixte ; sauvegarde et numérisation des archives ; recherche universitaire ; patrimoine maçonnique ; colloques ; relations avec le monde académique ; formation à l’histoire maçonnique ; réflexion sur les transformations contemporaines de la mixité ; transmission aux nouvelles générations.
Une telle structure ne remplacerait aucune obédience. Elle ne toucherait ni aux rites, ni aux constitutions, ni aux souverainetés. Elle créerait simplement un espace commun. La formule pourrait être celle d’une confédération culturelle et intellectuelle de la franc-maçonnerie mixte française.
Cette hypothèse aurait un intérêt historique particulier : elle permettrait aux trois branches de leur généalogie commune de se retrouver sans effacer leurs trajectoires divergentes.
La mixité : de la conquête historique à la question contemporaine

Il serait également intéressant de replacer cette histoire dans une perspective plus large. En 1893, la mixité constitue une rupture. En 1973, elle devient l’un des fondements d’une nouvelle conception démocratique de l’organisation maçonnique. En 1982, elle est désormais associée à une pluralité de modèles institutionnels. Au XXIe siècle, elle est devenue une réalité beaucoup plus largement admise dans une partie du paysage maçonnique français.
Le problème n’est donc plus exactement le même. La question n’est plus seulement : « Les femmes et les hommes peuvent-ils travailler ensemble ? » Elle devient : « Que voulons-nous faire de cette expérience de mixité ? »
La question est devenue qualitative. Elle concerne la transmission, le rapport à l’altérité, la place des femmes et des hommes dans les responsabilités, les formes de sociabilité initiatique et la capacité de la franc-maçonnerie à penser les transformations contemporaines de la société.
Une histoire de la fragmentation qui peut devenir une histoire du dialogue
L’histoire des trois obédiences pourrait finalement être relue autrement. Elle est souvent racontée comme une histoire de scissions.
- 1893 : naissance du Droit Humain.
- 1913 : première contestation importante de son architecture.
- 1973 : naissance de la GLMU.
- 1982 : naissance de la GLMF.
Mais cette succession peut aussi être interprétée comme une histoire de différenciation. Chaque rupture a permis à une conception particulière de trouver son propre espace institutionnel. Le pluralisme actuel est donc en partie le produit de ces divergences.
Dès lors, vouloir supprimer toutes les frontières ne serait peut-être pas nécessairement le meilleur moyen de construire l’unité. L’unité pourrait se construire autrement : par la connaissance historique, le dialogue, des projets communs, la circulation des idées.
L’avenir : unité institutionnelle ou pluralisme coopératif ?

La question de la fusion des trois grandes obédiences mixtes françaises demeure donc intellectuellement passionnante. Sur le plan théorique, elle pourrait créer une organisation importante, visible et capable de mutualiser certaines ressources. Sur le plan historique et institutionnel, elle se heurte cependant à des différences profondes.
Ces différences ne sont pas accidentelles. Elles constituent précisément le résultat de plus d’un siècle d’histoire. Le Droit Humain porte l’héritage de Maria Deraismes et de Georges Martin, mais aussi celui d’une construction internationale fondée sur la mixité et la continuité initiatique. La GLMU porte l’héritage de la rupture de 1973 et d’une conception particulièrement attachée à la démocratie interne, à la laïcité et à l’autonomie des structures symboliques. La GLMF porte l’héritage de 1982 et d’une conception pluraliste de l’organisation, notamment en matière de rites et de liberté des loges.
Les trois organisations ont donc une histoire commune. Mais elles n’ont pas la même mémoire. Elles n’ont pas exactement la même architecture, ne répondent pas de la même manière à la question de l’autorité, et ne conçoivent pas nécessairement de façon identique l’articulation entre symbolisme, société, spiritualité et liberté de conscience.
Conclusion : Construire le commun sans abolir les différences
La question d’une fusion entre le Droit Humain, la GLMU et la GLMF ne peut finalement être réduite à un problème d’effectifs. Elle touche à quelque chose de beaucoup plus profond : la conception même de l’institution maçonnique.
Une fusion supposerait de résoudre simultanément la question de la souveraineté internationale, celle des rapports entre degrés symboliques et hauts grades, celle de la pluralité des rites, celle de l’organisation démocratique et celle de la mémoire des scissions. Elle supposerait surtout que chaque organisation accepte de transformer une part de ce qui constitue son identité.
C’est probablement pourquoi la coopération apparaît comme une perspective institutionnellement plus souple que la fusion. Il ne serait pas nécessaire de faire disparaître les différences pour créer du commun. On pourrait imaginer une franc-maçonnerie mixte française capable de conserver plusieurs obédiences, plusieurs traditions et plusieurs sensibilités tout en développant des espaces communs de recherche, de réflexion et de dialogue.
Cette solution aurait d’ailleurs une certaine cohérence avec l’histoire même du Droit Humain.

L’Ordre s’est construit dès l’origine autour de l’idée que des femmes et des hommes différents pouvaient travailler ensemble sans que leurs différences disparaissent. Son histoire internationale de 1920 insistait déjà sur la capacité à réunir des sensibilités culturelles, philosophiques et religieuses diverses autour d’une œuvre commune.
Le paradoxe contemporain serait alors peut-être de faire de cette pluralité non plus une cause de séparation, mais une méthode de coopération. Il ne s’agirait plus de rechercher une obédience unique, mais de construire un espace commun. La question ne serait plus : « Pourquoi ne fusionnent-elles pas ? » Elle deviendrait : « Comment trois héritières d’une même histoire peuvent-elles construire ensemble l’avenir de la mixité sans renoncer à ce qui fait leur singularité ? »
Cette seconde question est sans doute historiquement plus féconde, car l’unité maçonnique n’a jamais nécessairement signifié l’uniformité. Elle peut aussi signifier la capacité de travailler ensemble malgré les différences, et peut-être que le véritable enjeu du XXIe siècle, pour la franc-maçonnerie mixte française, est précisément celui-là :
transformer une histoire de scissions en une culture de coopération.
