Avons-nous vraiment besoin des autres pour vivre ?

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On peut vivre seul sans se sentir seul. Et se sentir terriblement seul au milieu des autres. Mais notre cerveau et notre corps font-ils la différence. TROIS PERSONNES, TROIS SOLITUDES. Paul a un peu plus de soixante ans. Il vit seul. Le matin, personne ne l’attend dans la cuisine. Lorsqu’il rentre chez lui le soir, personne ne lui demande comment s’est passée sa journée. Et pourtant, Paul ne semble pas en souffrir.

Il lit beaucoup. Il cuisine. Il aime marcher. Il voit quelques amis, téléphone régulièrement à sa sœur et échange volontiers quelques mots avec ses voisins. Ses relations ne sont pas nombreuses, mais elles lui conviennent. Lorsqu’il referme sa porte, Paul n’éprouve pas le sentiment d’être abandonné au monde. Il retrouve simplement son espace. Paul est seul. Mais il ne se sent pas seul.

Marie, elle, vit presque exactement l’inverse. Elle travaille avec d’autres personnes. Son téléphone reçoit des messages toute la journée. Elle déjeune avec des collègues. Elle participe à des conversations, connaît beaucoup de monde et pourrait probablement citer des dizaines de personnes qu’elle rencontre régulièrement. Pourtant, certains soirs, lorsqu’elle rentre chez elle, une étrange impression demeure. Elle a parlé toute la journée. Mais a-t-elle réellement parlé à quelqu’un ? Quelqu’un sait-il ce qu’elle traverse ? Marie est entourée. Mais elle se sent seule.

Et puis il y a Isabelle. Ses enfants ont quitté la maison depuis longtemps. Certaines amitiés se sont espacées. D’autres ont disparu avec les années. Il lui arrive de passer une journée entière sans véritable conversation. Elle aussi vit seule. Mais contrairement à Paul, elle ne l’a pas vraiment choisi. Elle attend parfois un appel qui ne vient pas. Paul, Marie et Isabelle pourraient habiter la même rue. Lequel des trois est réellement seul ? La question semble presque philosophique. Elle est pourtant devenue, depuis quelques années, une véritable question scientifique.

Être seul n’est pas se sentir seul

Pour commencer à comprendre, il faut distinguer deux réalités que notre langage courant mélange souvent. La première est l’isolement social. On peut essayer de l’approcher objectivement : combien de personnes voyons-nous ? À quelle fréquence ? Participons-nous à des activités collectives ? Avons-nous des relations régulières avec notre famille, nos amis ou notre entourage ? La seconde est la solitude ressentie. Elle ne compte plus les personnes. Elle décrit une expérience intérieure : le sentiment que les relations que nous avons ne correspondent pas aux relations dont nous aurions besoin. Et cette distinction change presque tout. Paul pourrait être relativement isolé socialement sans éprouver beaucoup de solitude. Marie pourrait disposer d’un réseau social beaucoup plus vaste et pourtant ressentir profondément cette solitude. Isabelle pourrait cumuler les deux. Les chercheurs ne peuvent donc plus simplement demander : « Combien de personnes vous entourent ? » Ils doivent également se demander : « Comment vivez-vous les relations que vous avez ? » Et lorsque ces deux questions sont posées séparément, quelque chose d’intéressant apparaît.

383 421 personnes… et 2 solitudes différentes

En avril 2026, une équipe de chercheurs a publié dans Nature Communications une vaste étude utilisant les données de 383 421 participants de la UK Biobank. Les chercheurs ont précisément étudié séparément l’isolement social et le sentiment de solitude. Ils ont recherché leurs associations avec différents troubles neurologiques et psychiatriques, mais également avec les performances cognitives et émotionnelles ainsi qu’avec certaines caractéristiques structurelles du cerveau. Ils ont observé des associations entre ces dimensions sociales et plusieurs des paramètres étudiés. Autrement dit, notre manière d’être reliés aux autres semble statistiquement associée à bien davantage qu’à notre simple humeur du moment. Mais une énorme précaution s’impose immédiatement. Association ne signifie pas causalité. Si des personnes souffrant de solitude présentent davantage certains problèmes de santé, cela ne signifie pas automatiquement que la solitude les a provoqués. Imaginons Isabelle quelques années plus tard. Supposons qu’elle commence à souffrir de douleurs articulaires. Elle sort moins. Elle abandonne progressivement certaines activités. Elle rencontre moins de personnes. Son isolement augmente. Qu’est-ce qui est venu en premier ? L’isolement ? La dégradation de sa santé ? Les deux se sont-ils renforcés ? Voilà précisément le genre de piège auquel la recherche doit tenter d’échapper.

La solitude rend-elle malade ?

La tentation est grande de construire une histoire très simple. Nous sommes des êtres sociaux. La solitude provoque du stress. Le stress perturbe notre organisme. Et l’organisme finit par tomber malade. L’histoire est séduisante. Peut-être contient-elle une partie de la réalité. Mais la science actuelle nous oblige à être beaucoup plus prudents. Une autre étude publiée en juillet 2026 dans Nature Communications a justement essayé d’aller plus loin que les simples associations statistiques. Les chercheurs ont utilisé plusieurs approches, notamment des comparaisons entre frères et sœurs et des analyses de randomisation mendélienne, afin de mieux examiner les relations possibles entre solitude, isolement social et santé. Les résultats ne racontent pas une histoire uniforme. Ils apportent davantage d’éléments en faveur de relations avec certains aspects de la santé mentale, du bien-être et de la santé générale, mais ne fournissent pas de preuve causale claire pour chacune des maladies physiques étudiées.

C’est important. Parce que cela nous interdit une phrase pourtant très tentante : « La solitude rend malade. » La réalité semble plus complexe. Notre santé peut influencer notre vie sociale. Notre vie sociale peut influencer nos comportements. Nos comportements peuvent influencer notre santé. Notre état psychologique peut modifier notre manière d’entrer en relation. Et tout cela peut évoluer simultanément pendant des années. Nous ne sommes probablement pas devant une flèche allant simplement de A vers B. Nous sommes devant une boucle.

Et si la durée changeait tout ?

Passer un dimanche seul n’est évidemment pas la même chose que vivre pendant plusieurs années avec le sentiment de ne plus être réellement relié à quelqu’un. Cette dimension temporelle commence elle aussi à être étudiée. Une étude publiée le 11 septembre 2026 dans Nature Communications a suivi 4 090 adultes plus âgés issus de l’English Longitudinal Study of Ageing. Les chercheurs ont examiné la persistance de la solitude et de l’isolement et leurs relations avec dix-sept indicateurs concernant notamment la santé physique, mentale, cognitive et comportementale. La solitude chronique était associée au fil du temps à plusieurs évolutions défavorables concernant la santé générale, les capacités fonctionnelles, le bien-être mental et certains comportements. Les résultats concernant l’isolement objectif n’étaient pas identiques à ceux concernant la solitude ressentie. Encore une fois, cela ne transforme pas automatiquement la solitude en cause unique. Mais cela nous oblige peut-être à modifier notre question. Il ne suffit plus de demander :« Êtes-vous seul ? » Il faut peut-être demander : « Depuis combien de temps vivez-vous ainsi ? »

Notre corps sait-il que nous sommes seuls ?

Et voici peut-être la question la plus troublante. Paul sait qu’il vit seul. Marie sait qu’elle se sent seule. Isabelle sait que ses relations se sont raréfiées. Mais leur corps, lui, sait-il quelque chose de tout cela ? En 2026, une autre étude s’est intéressée à la solitude, à l’isolement social et à plusieurs mesures du vieillissement biologique. Elle portait sur 334 415 participants de la UK Biobank, auxquels s’ajoutaient 6 364 participants de NHANES III. Les chercheurs ont utilisé plusieurs méthodes fondées sur des biomarqueurs pour estimer le vieillissement biologique. Ils ont observé que des niveaux plus élevés de solitude et d’isolement social étaient associés à une probabilité plus importante de présenter certains indicateurs d’un vieillissement biologique accéléré. Là encore, prudence. Cela ne signifie absolument pas que nous pourrions regarder Isabelle et déclarer : « Vous avez 65 ans, mais votre solitude a donné 70 ans à votre corps. » La biologie ne fonctionne pas ainsi. Ces mesures sont des constructions statistiques fondées sur plusieurs biomarqueurs. Elles décrivent des tendances observées dans des populations ; elles ne constituent pas une horloge individuelle capable de révéler l’âge véritable d’une personne. Mais elles ouvrent une question remarquable : comment quelque chose d’aussi immatériel qu’une relation humaine pourrait-il être associé à ce qui se passe jusque dans notre organisme ?

Une absence peut-elle entrer dans le corps ?

Nous touchons ici à quelque chose d’étrange. Une relation n’est pas un organe. Une conversation n’est pas une hormone. Une amitié n’est pas une molécule. Et pourtant, notre cerveau passe son existence à interpréter notre environnement. Il interprète une lumière. Un bruit. Une menace. Un visage. Une voix. La présence d’un autre être humain. Pourquoi notre environnement social échapperait-il complètement à cette activité ? Les chercheurs explorent plusieurs voies possibles : réponses au stress, comportements, sommeil, activité physique, processus inflammatoires ou métaboliques… Dans l’étude portant sur les 383 421 participants, certaines analyses suggéraient notamment qu’une partie des associations observées avec les troubles neurologiques et psychiatriques pouvait être statistiquement médiée par certains marqueurs inflammatoires et biochimiques.  Mais il serait encore une fois beaucoup trop simple d’imaginer une chaîne universelle : solitude → inflammation → maladie. Ce serait transformer une recherche encore complexe en slogan. Et surtout, ce serait oublier quelque chose d’essentiel. La relation pourrait fonctionner dans les deux sens.

Revenons à Paul, Marie et Isabelle

Nous pouvons maintenant les regarder autrement. Paul vit seul. Sur une photographie prise depuis la rue, il semblerait peut-être être le plus isolé des trois. Pourtant, il aime ses moments de solitude et dispose de quelques relations qui comptent pour lui. Marie est entourée. Une photographie de sa journée montrerait des collègues, des conversations, des messages, des visages. Et pourtant, c’est peut-être elle qui répondrait « oui » si on lui demandait : « Vous sentez-vous seule ? » Isabelle, enfin, ne vit pas simplement seule. Elle souffre de l’écart entre les relations qu’elle possède et celles qu’elle souhaiterait avoir. Trois vies. Trois réalités sociales. Trois expériences intérieures différentes. Et probablement trois histoires biologiques que nous ne pouvons pas réduire au nombre de personnes présentes autour d’une table. Alors, avons-nous vraiment besoin des autres pour vivre ? La recherche permet déjà d’écarter une première réponse trop facile : être entouré ne suffit pas nécessairement. Mais elle nous conduit aussitôt vers une question beaucoup plus difficile. Si ce n’est pas seulement le nombre de personnes qui compte…qu’est-ce qui, dans une relation humaine, fait réellement la différence ? C’est précisément là que notre enquête doit continuer

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Francisco Domingo
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Professeur de physique, passionné de physique moderne, Francisco Domingo aime rendre accessibles les grandes idées scientifiques et les questions vertigineuses qu’elles soulèvent. Son ambition : partager cette passion et donner à chacun l’envie de regarder le monde un peu autrement.

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