Légendes de France ou d’ailleurs – Lydéric et Phinaert : le géant, l’orphelin et la naissance de Lille

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Chapô – Avant Lille, raconte la légende, il y aurait eu une forêt redoutée, un seigneur gigantesque qui faisait régner la violence, un père assassiné, une mère poursuivie et un enfant sauvé de justesse avant de grandir loin de son héritage. Cet enfant s’appelait Lydéric ; le géant, Phinaert. Leur histoire ne raconte pas la naissance historique de Lille, que les documents situent plusieurs siècles plus tard, mais elle dit quelque chose de plus profond sur la manière dont une cité rêve ses origines. Derrière le combat des deux géants affleure en effet une structure initiatique très ancienne : quitter le monde familier, recevoir une transmission, subir l’épreuve, affronter le chaos et transformer enfin la forêt sauvage en espace habitable.

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Lorsque la ville commence par une forêt

Les grandes villes aiment se donner des commencements plus anciens qu’elles-mêmes, comme si la communauté humaine ne pouvait habiter pleinement un territoire sans lui offrir aussi une mémoire rêvée. Rome eut Romulus et Remus, Athènes se plaça sous la protection d’Athéna, Paris conserva longtemps le souvenir légendaire de ses saints protecteurs ; Lille possède Lydéric et Phinaert, deux géants qui continuent d’appartenir à son imaginaire urbain.

Selon la tradition lilloise, l’histoire commencerait au VIIe siècle dans une forêt au nom déjà chargé de menace, le « Bois Sans Mercy ». Phinaert, seigneur du château du Buc, y ferait régner une autorité brutale, rançonnant les voyageurs et imposant sa force à ceux qui traversent son territoire. Vers 620, Salvaert – ou Savaert selon les versions – voyage avec son épouse enceinte, Ermengaert, lorsque la troupe tombe dans une embuscade. Salvaert est tué, tandis que son épouse parvient à s’échapper et trouve refuge auprès d’un ermite.

C’est là que naît Lydéric

L’enfant grandit séparé de son héritage, protégé du tyran qui ignore encore l’existence de celui qui deviendra son adversaire. Plus tard, la tradition le fait partir en Angleterre afin d’y apprendre le métier des armes. Lorsqu’il revient, il affronte Phinaert en combat singulier, le tue, délivre sa mère et reçoit les terres du vaincu. La paix revenue permettrait alors aux populations de se rassembler, et de cette nouvelle communauté serait née Lille.

La Ville de Lille présente elle-même cette histoire comme une légende fondatrice et non comme un événement établi. Cette distinction est fondamentale, car l’intérêt du récit apparaît précisément lorsque l’on cesse de lui demander ce qu’il ne peut fournir.

L’histoire demande des preuves, la légende cherche du sens

L’archéologie et les sources médiévales ne permettent pas de faire remonter la naissance de Lille à Lydéric. Le Musée de l’Hospice Comtesse rappelle que l’existence de la ville n’est solidement attestée qu’au XIe siècle. Une place forte est mentionnée au milieu de ce siècle et une charte de 1066 emploie le terme Isla, lié à la situation géographique d’un établissement formé au milieu des bras de la Deûle.

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Lydéric n’est donc pas le fondateur historique de Lille. Mais cette constatation n’enlève rien à la puissance du récit ; elle permet au contraire de mieux comprendre sa fonction. Une légende fondatrice n’est pas une mauvaise chronique qu’il faudrait simplement corriger. Elle répond à d’autres besoins. L’historien cherche ce qui s’est réellement produit, tandis que la légende révèle comment une communauté a voulu penser son origine, ses valeurs et son rapport au territoire.

Lille ne naquit sans doute pas du combat d’un orphelin contre un géant, mais des générations de Lillois ont choisi de se reconnaître dans cette histoire. Le récit mérite donc d’être entendu comme un miroir symbolique de la cité.

L’enfant qui doit d’abord perdre son monde

Lydéric appartient à une famille de héros que l’on retrouve dans de très nombreuses mythologies : ceux dont l’existence commence par une séparation. Son père est assassiné, sa mère lui est enlevée et son enfance s’accomplit à l’écart du lieu auquel il appartient pourtant par naissance. Selon certaines variantes de la légende, il aurait même été allaité ou nourri par un animal sauvage – chèvre, biche ou louve –, motif qui rappelle d’autres récits européens où l’enfant destiné à fonder ou restaurer un ordre humain commence paradoxalement son existence à la lisière de la civilisation.

Cette séparation n’est jamais anodine dans les récits initiatiques.

L’ermite

Le futur héros doit souvent être éloigné de ce qu’il recevra plus tard afin que son héritage ne lui soit pas simplement donné. Il doit devenir capable de le reconquérir. Lydéric ne peut donc entrer immédiatement en possession de son territoire ; il doit d’abord vivre sans lui.

La première richesse du récit se trouve peut-être là. Avant de posséder, Lydéric doit apprendre à manquer. Avant de commander, il doit être protégé. Avant de devenir fondateur, il doit connaître l’exil. Comme si la légende voulait rappeler qu’aucune véritable autorité ne devrait précéder l’expérience de la fragilité.

L’ermite, ou l’art de transmettre sans posséder

Au cœur du récit apparaît une figure moins spectaculaire que celle du géant mais autrement essentielle : l’ermite qui recueille l’enfant. Il ne combattra pas Phinaert, ne deviendra pas maître de Lille et ne recevra aucune récompense éclatante. Pourtant, sans lui, l’histoire s’arrête avant même d’avoir commencé.

L’ermite appartient à cette longue tradition des passeurs qui rendent possible une transformation sans jamais la confisquer à celui qu’ils accompagnent. Il protège, transmet, prépare, mais il n’accomplit pas l’épreuve à la place du héros. Sa fonction n’est pas de fabriquer Lydéric à son image ; elle consiste à lui donner les moyens de devenir lui-même.

Une lecture maçonnique retrouve ici quelque chose de très familier. Le véritable transmetteur ne donne pas une vérité toute faite. Il fournit des outils, ouvre un chemin, crée un espace où l’autre pourra travailler. La transmission initiatique n’est féconde que lorsqu’elle émancipe celui qui reçoit au lieu de l’enfermer dans la répétition de celui qui transmet.

Lydéric doit donc quitter l’ermitage. L’abri qui l’a sauvé ne peut devenir sa demeure définitive.

Partir pour revenir autrement

La tradition le fait alors partir en Angleterre, où il apprend l’art des armes. Ce voyage constitue une deuxième rupture et confirme la dimension initiatique du récit. Être protégé ne suffit plus ; il faut se confronter au monde, recevoir une formation et acquérir la maîtrise nécessaire à l’épreuve future.

Cette structure est celle de nombreuses quêtes héroïques. Le personnage quitte un espace familier, traverse l’ailleurs, apprend ce qu’il ne pouvait apprendre chez lui, puis revient. Pourtant, celui qui revient n’est jamais exactement celui qui était parti. Le voyage n’a de sens que s’il transforme le voyageur.

Lydéric peut alors affronter Phinaert parce que l’enfant caché a disparu. À sa place se tient un homme capable de répondre de son histoire. Le duel devient moins une simple vengeance qu’une confrontation entre deux états du monde.

Phinaert ou le géant qui empêche de bâtir

La figure du géant accompagne l’humanité depuis les mythes les plus anciens. Les Titans grecs, les Géants bibliques, les Jötnar scandinaves et tant d’autres créatures démesurées incarnent ce qui excède la mesure humaine. Le géant est force, masse, ancienneté, puissance brute ; il appartient volontiers au monde d’avant l’ordre.

Phinaert répond parfaitement à cette logique. Il règne sur une forêt appelée « Sans Mercy », expression presque trop éloquente pour ne pas être symbolique. La forêt représente ici un territoire qui n’a pas encore été organisé selon la loi commune. Elle appartient à celui qui possède la force nécessaire pour l’occuper, et cette force ne connaît pas la mesure.

Le combat entre Lydéric et Phinaert peut alors être lu comme l’opposition de deux manières d’habiter le monde. Phinaert domine ; Lydéric devra organiser. Phinaert accapare ; Lydéric recevra la mission de rassembler. Le premier représente le territoire soumis à la violence individuelle, le second l’espace qui pourra devenir cité.

Le récit ne dit donc pas seulement qu’un homme en tue un autre. Il raconte comment un lieu cesse d’être forêt pour devenir société.

Tuer le géant n’est que le commencement

C’est là que la légende devient particulièrement intéressante. Beaucoup de récits héroïques s’achèveraient avec la mort du monstre. Lydéric, lui, n’a encore rien accompli de véritablement durable lorsqu’il terrasse Phinaert. Le géant vaincu ne constitue que la condition préalable de l’œuvre à venir.

Lydéric

Après le combat, les habitants peuvent revenir. Le territoire cesse d’être dominé par la peur. L’espace sauvage devient lieu de rassemblement, et la victoire militaire se transforme en acte fondateur. La cité ne naît donc pas du coup d’épée, mais de ce qui devient possible lorsque la violence cesse d’occuper tout l’espace.

Pour le regard maçonnique, cette articulation est particulièrement féconde.

Le Franc-Maçon se définit symboliquement comme bâtisseur, mais toute construction suppose d’abord que le terrain puisse recevoir l’ouvrage. Il existe en chacun des zones encore livrées au désordre, à la peur, au ressentiment, à l’orgueil ou au désir de domination. Chacun possède peut-être son propre « Bois Sans Mercy », cet endroit intérieur où la force l’emporte encore sur la mesure.

Phinaert

Et dans cette forêt personnelle habite parfois un Phinaert qu’il ne suffit pas de dénoncer chez les autres.

Les géants descendent dans la rue

Lydéric et Phinaert n’ont pas disparu avec les manuscrits. Lille les a conservés dans la grande tradition septentrionale des géants processionnels. Au XIXe siècle, ils figurent dans les fêtes locales ; leurs effigies sont recréées à plusieurs reprises, notamment au XXe siècle. Les deux géants participent ainsi à cette remarquable culture festive du Nord de la France et de la Belgique où d’immenses personnages de bois, d’osier, de tissu et de mémoire descendent dans les rues et rendent visible l’identité collective d’une ville.

L’UNESCO a reconnu en 2008 les « géants et dragons processionnels de Belgique et de France » comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette inscription concerne une tradition plus large et ne constitue pas une reconnaissance individuelle de Lydéric et Phinaert, mais elle permet de comprendre le contexte culturel dans lequel s’inscrit leur permanence. Dans le Nord, le géant n’appartient pas seulement à la légende racontée ; il devient présence physique, porté par des hommes au milieu de la communauté, comme si le mythe avait besoin périodiquement de retrouver un corps.

Cette survivance est particulièrement belle : une cité moderne continue ainsi de marcher derrière les personnages imaginaires par lesquels elle s’est autrefois racontée.

De la forêt à la cité, de la matière au Temple

Il serait naturellement absurde de faire de Lydéric un Franc-Maçon avant l’heure ou d’inventer dans cette légende des origines maçonniques inexistantes. Sa richesse symbolique n’en a aucun besoin. Ce qui intéresse le Maçon est la structure du récit : un homme ignore d’abord son histoire, reçoit une transmission, quitte son premier refuge, apprend, revient, affronte l’obstacle puis transforme le territoire reçu en espace commun.

Le parallèle avec le travail initiatique devient alors presque évident. L’homme ne choisit pas toute la matière dont il hérite. Il reçoit une histoire, un caractère, des blessures, des habitudes et un monde déjà façonné avant lui. Ce qu’il peut choisir, en revanche, c’est la manière dont il travaillera cette matière.

Passer de la forêt à la cité revient symboliquement à passer du désordre subi à l’ordre construit. Et cet ordre n’est jamais donné une fois pour toutes : il demande mesure, orientation, patience et travail commun. C’est ici que la vieille légende lilloise rencontre l’imaginaire du Temple.

La victoire de Lydéric sur Phinaert ne constitue donc pas l’achèvement ; elle rend seulement la construction possible. Comme dans toute initiation, la véritable œuvre commence après l’épreuve.

Lille n’est pas née historiquement du glaive de Lydéric, mais la légende qui le raconte nous dit peut-être quelque chose de plus intime sur la naissance de toute cité et de tout Temple. Avant de bâtir, il faut rendre le lieu habitable ; avant de vouloir dresser les colonnes, il faut reconnaître ce qui, en nous, préfère encore la forêt sans mesure à l’espace ordonné de la Fraternité. Phinaert vaincu, les pierres peuvent enfin être rassemblées. Alors seulement commence le véritable travail : non plus conquérir un territoire, mais faire de ce territoire un lieu où d’autres pourront vivre, transmettre et bâtir à leur tour.

Sources : Ville de Lille, documentation consacrée à la légende de Lydéric et Phinaert ; Musée de l’Hospice Comtesse, histoire des origines de Lille ; Archives municipales de Lille ; UNESCO, patrimoine culturel immatériel des géants et dragons processionnels de Belgique et de France.

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti est directeur de la rédaction de 450.fm. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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