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Naître, entrer, sortir, traverser, quitter, mourir symboliquement, renaître, changer de rive, de condition ou de regard : l’existence humaine pourrait presque se raconter comme une succession de passages. Pour son cinquième numéro, la revue maçonnique de la Fédération française du Droit Humain choisit un thème d’une simplicité trompeuse et d’une profondeur inépuisable. Avec « Passage(s) », le pluriel entre parenthèses ouvre tout un monde : passages désirés ou subis, initiatiques ou sociaux, libérateurs ou humiliants. De George Sand aux migrations contemporaines, du Shibboleth biblique aux cagots, de Chantal Jaquet à Ravensbrück, cette livraison interroge moins le seuil lui-même que ce que son franchissement fait réellement de nous.

Le numéro refuse d’enfermer le passage dans sa seule acception maçonnique. Le Temple en demeure un centre de gravité, jamais une clôture. Histoire, littérature, philosophie, sociologie, mémoire et symbolisme s’y croisent ; le passage devient porte, frontière, eau, mot ou exil. Cette mobilité convient au titre même de la revue, tandis que la photographie, fil rouge de la livraison, accompagne cette grammaire du mouvement.
Une revue qui change de peau sans perdre son chemin
Cette cinquième livraison marque aussi une nouvelle étape dans la vie de Chemins de traverse. La revue affirme davantage son identité graphique et prolonge désormais l’objet imprimé par un site dédié, où l’on peut découvrir des extraits et retrouver contributeurs, artistes et photographes. Ce prolongement numérique correspond bien à l’esprit d’une publication qui veut mettre la réflexion maçonnique en dialogue avec les symboles, les humanités et les interrogations contemporaines.

L’évolution s’accompagne d’un choix d’accessibilité bienvenu : le numéro est désormais proposé à 15 euros, contre 22 euros auparavant. Chemins de traverse conserve ainsi la qualité d’un bel objet éditorial, largement illustré, tout en devenant plus facile à découvrir et à collectionner.
Le passage ne vaut que par la transformation qu’il produit
Maurice Leduc place d’emblée la clef sous la porte : le passage n’est pas seulement un lieu, mais un processus de transformation. Le montagnard franchissant un col, l’enfant quittant l’univers amniotique ou le postulant s’engageant sous la porte basse relèvent d’une même structure : quelque chose doit être abandonné pour que quelque chose d’autre puisse advenir.

L’histoire du Droit Humain se laisse elle-même lire dans cette symbolique. L’initiation de Maria Deraismes en 1882 puis, onze années plus tard, la création de la première Loge mixte à l’origine de l’Obédience font du passage une transgression féconde d’une frontière institutionnelle. Une femme franchit un seuil jusque-là réservé aux hommes et le geste finit par modifier l’institution. Toute porte distingue ainsi un dedans d’un dehors : elle ouvre autant qu’elle sépare.
George Sand : la littérature ouvre parfois avant l’histoire
L’étude de Christine Roux consacrée à George Sand évite de transformer rétrospectivement l’écrivaine en Franc-Maçonne : aucun document ne permet d’attester son initiation. Ses lectures lui permettent cependant de réinventer cet univers dans La Comtesse de Rudolstadt, où les Invisibles se pensent comme des « architectes du temple de la vérité ». Consuelo y reçoit des grades dans un monde où les femmes en étaient historiquement exclues : la littérature accomplit symboliquement un passage que l’histoire institutionnelle n’a pas encore réalisé.


Le texte consacré à Sybille De Dietrich prolonge cette réapparition de figures féminines dans une histoire longtemps racontée au masculin, même si quelques affirmations sensibles auraient mérité davantage de sources : en histoire maçonnique, mémoire, vraisemblance et preuve doivent demeurer distinctes.
Des mots, de l’eau et de la profondeur
Annick Drogou choisit la porte du langage et rappelle combien l’idée de passage se trouve enfouie dans l’histoire des mots. Avant d’être métaphore spirituelle, le seuil demeure ce lieu où l’on cesse d’être tout à fait ici sans être encore ailleurs. Toute initiation ritualise cet entre-deux.

Laure Scheffel donne à cette expérience son élément le plus universel : l’eau. Dans « La rive invisible », du Styx à la barque solaire de Rê, du baptême au Léthé, une même intuition se dégage : nul ne rejoint une autre rive sans abandonner quelque chose sur la première. La transformation n’est donc pas pure accumulation ; elle suppose aussi de vider, de défaire, de consentir à perdre. Dominique Segalen inverse enfin le voyage : dans « Le stylite inversé », VITRIOL rappelle que la terre à visiter est d’abord intérieure. Le passage initiatique ne se mesure pas en kilomètres, mais en profondeur.
« De ses ténèbres à sa lumière »

L’entretien mené par Anne Amis avec Michel Meley constitue la charpente la plus explicitement maçonnique du numéro. L’initiation y apparaît comme une « pédagogie de la transformation intérieure », lente et progressive. Le bandeau tombe, mais aucune vérité définitive ne tombe avec lui : la Lumière n’est pas un objet distribué par l’institution, elle demeure une tâche.
La formule la plus féconde consiste à ne plus parler abstraitement du passage « des ténèbres à la Lumière », mais « de SES ténèbres à SA lumière ». Ce déplacement restitue à chacun la responsabilité de reconnaître ses aveuglements, ses peurs et ses automatismes. Si le passage initiatique ne modifie pas notre manière d’habiter le monde, que reste-t-il du passage ?
Du Shibboleth à la porte basse : le symbole confronté à l’histoire
L’étude des mots de passe rappelle que, bien avant d’être maçonnique, le mot de reconnaissance appartient à l’univers de la guerre et de la survie. Dans le Livre des Juges, le Shibboleth transforme la langue en frontière : une prononciation suffit à identifier l’origine et peut condamner un homme. La Franc-Maçonnerie reçoit cet héritage mais en renverse idéalement la fonction : l’outil de discrimination extérieure devient instrument de discernement intérieur.

La réflexion sur les cagots pousse plus loin cette confrontation. Dans certaines églises pyrénéennes, des portes particulières ont inscrit dans la pierre l’humiliation de populations admises dans l’édifice, mais pas comme les autres. Les rapprocher de la porte basse maçonnique n’a de sens qu’en soulignant leur opposition morale : ici l’abaissement est imposé ; là l’inclination relève d’un dépouillement librement consenti. À quoi servirait de s’incliner rituellement si cette expérience ne rendait pas plus attentif aux portes secondaires que chaque société continue d’inventer ?

Changer de place n’est pas encore changer d’être

Le passage devient social à travers la réflexion sur les transclasses inspirée des travaux de Chantal Jaquet. Certains individus traversent les frontières économiques, scolaires ou culturelles, mais quelques trajectoires exceptionnelles ne prouvent pas nécessairement l’ouverture d’un système ; elles peuvent devenir l’alibi qui évite d’interroger ceux qui demeurent assignés à leur condition.
Le parallèle initiatique est saisissant : recevoir un degré ne fait pas nécessairement grandir, pas plus que porter un décor ne garantit d’avoir incorporé ce qu’il représente. L’image alchimique du plomb prend ici tout son sens : l’œuvre ne consiste pas à dorer la matière, mais à la transmuter. Changer de place ne suffit donc pas à changer d’être.
Lorsque la frontière cesse d’être symbolique
Le texte de Catherine Wihtol de Wenden provoque une rupture salutaire. La circulation humaine contemporaine demeure profondément inégalitaire : le droit de sortir s’est largement étendu tandis que celui d’entrer reste sévèrement limité. La Méditerranée, Ceuta, Melilla, Calais ou les traversées de la Manche racontent une tout autre histoire du seuil. Il n’est plus question de voyage symbolique, mais de femmes, d’hommes et d’enfants affrontant réellement la mer, le froid, les murs et les contrôles.

Le lecteur maçonnique se trouve alors placé devant une contradiction féconde : les rites transforment la traversée en outil de connaissance, tandis que le monde rappelle qu’il existe des passages ni métaphoriques ni librement choisis. Nathalie Mémoire, en étudiant les « passages du vivant », rappelle opportunément que l’analogie a ses limites. Le symbole devient dangereux lorsqu’il absorbe le réel : toutes les portes ne sont pas la Porte, toutes les morts ne sont pas symboliques.

Ravensbrück : le passage retourné contre l’homme
Le témoignage de de Lili Keller-Rosenberg, déportée enfant à Ravensbrück puis à Bergen-Belsen, constitue l’un des moments les plus graves du numéro. Tout ce que le vocabulaire initiatique pourrait rendre familier – séparation, dépouillement, perte des repères, franchissement d’un seuil – se trouve ici retourné contre l’homme. La nudité, le rasage, le matricule et la dépossession du nom ne visent pas à délivrer l’être de ses illusions, mais à abolir méthodiquement sa personne. Le camp devient un contre-Temple, espace organisé non pour construire l’humain, mais pour le défaire.

Et pourtant, dans cet univers voué à la destruction du lien, la mémoire des survivants raconte des gestes infimes de fraternité : partager, soutenir, protéger, demeurer auprès de l’autre. Ce sont peut-être les lumières les plus bouleversantes de la livraison, précisément parce qu’elles n’ont besoin ni de décor ni de rituel pour dire l’essentiel. Certains seuils, rappelle aussi le récit de la libération, sont franchis par le corps bien avant de l’être par l’âme.
Une porte basse n’a de sens que si elle apprend à relever l’autre
Cette cinquième livraison ne construit pas un traité systématique du passage. Littérature, symbolisme, sociologie, migrations, mémoire et philosophie s’y répondent davantage par échos que par démonstrations ; mais cette dispersion apparente appartient précisément au projet de la revue. Chemins de traverse ne construit pas une autoroute conceptuelle : elle ouvre des chemins et invite le lecteur à poser lui-même les passerelles.
Une réserve demeure toutefois. Le dossier met avec force le rite à l’épreuve de l’histoire et de la cité, mais laisse souvent au lecteur le soin d’en tirer les conséquences concrètes. Comment la Loge traduit-elle la transformation intérieure en vigilance, en comportement et en responsabilité ? La question pourrait constituer la prochaine porte à ouvrir.

Au terme de ces soixante-douze pages, la véritable opposition n’est peut-être pas celle des ténèbres et de la Lumière, du profane et de l’initié, du dehors et du dedans. Elle se situe entre le passage qui transforme et celui qui ne fait que déplacer, entre le seuil qui ouvre et celui qui exclut, entre l’inclination librement consentie et l’humiliation imposée, entre le mot qui condamne et celui qui oblige à discerner.
La Franc-Maçonnerie connaît admirablement l’art de ritualiser les seuils. Mais la beauté du rite ne garantit jamais sa fécondité. Il serait paradoxal de s’incliner sous la porte basse sans apprendre à reconnaître ceux que l’histoire contraint encore à entrer par des portes secondaires ; vain de recevoir des mots de reconnaissance tout en fabriquant de nouveaux shibboleths ; contradictoire de célébrer la fraternité au Temple si elle cessait d’être opérante sur les parvis.

Le proverbe oriental placé au commencement du numéro affirme que « ce que la chenille appelle la mort, le maître l’appelle le papillon ». Belle promesse de métamorphose. Mais que doit celui qui a appris à devenir papillon à toutes les chenilles auxquelles le monde refuse encore cette possibilité ? C’est là que « Passage(s) » devient pleinement humain : le véritable initié se reconnaît moins aux signes qu’il porte qu’aux portes qu’il contribue à ouvrir.

Chemins de traverse, revue maçonnique semestrielle de la Fédération française du Droit Humain, n° 5, « Passage(s) », directeur de la publication Maurice Leduc, rédaction en chef Anne Amis, Éditions Numérilivre, août 2026, 72 pages, 15 € TTC

Pour aller plus loin
Parce qu’une revue ne vit véritablement que lorsqu’elle trouve ses lecteurs, cette nouvelle étape de Chemins de traverse mérite d’être accompagnée. Publiée deux fois par an, elle constitue peu à peu une collection dont chaque livraison explore, sous des regards historiques, philosophiques, symboliques, artistiques et maçonniques, l’une des grandes questions qui traversent l’être humain et la cité.

Le site dédié de Chemins de traverse prolonge la lecture entre deux numéros : on peut y feuilleter des extraits, retrouver les contributeurs et les artistes, accéder à la boutique et suivre l’actualité de la revue.
S’abonner, c’est aussi donner du temps à cette aventure éditoriale : deux numéros par an, pour 40 euros, frais de port compris en France, selon le bulletin proposé par le Droit Humain.
Enfin, parce que Chemins de traverse entend elle-même demeurer en mouvement, ses responsables invitent les lecteurs à répondre à un court questionnaire sur leur expérience d’achat et de lecture. Quelques minutes pour contribuer, à leur tour, à tracer les prochains chemins de traverse.

